Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
En effet, le 26 au matin, il…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
26 février 1866.
En effet, le 26 au matin, il me fit demander la première lettre que Seïdou avait apportée avant mon arrivée, lettre adressée à son père et dans laquelle il pensait pouvoir trouver les propositions que j’allais lui faire. Puis il passa toute la journée à en causer avec Bobo et Boubakar, fit appeler deux fois Samba N’diaye pour lui dire qu’il m’engageait à prendre patience, que je le verrais le jour même, et enfin il me fit appeler à 4 heures et demie et me pria de lui faire connaître tout ce que j’avais à dire à son père.
Alors je lui exposai avec le plus de clarté possible le but du gouverneur, d’établir du commerce avec son pays. Je m’attachai surtout à faire ressortir à ses yeux les énormes impôts qu’il retirerait de ces relations. J’insistai pour que le droit d’entrée ne fût que de 5 pour 100 en nature et pour obtenir les comptoirs demandés par le gouverneur.
Un instant, le voyant me prêter beaucoup d’attention et demander des explications, j’espérai réussir.
Mais quand il prit la parole en débutant par de l’eau bénite de cour qui se distribue encore plus largement dans ces pays que chez nous, je vis aussitôt que je ne gagnerais pas toute ma cause. En somme, il me dit que ce qu’il acceptait c’était :
Qu’il n’y eût pas de guerre entre le gouverneur et lui ;
Que nos marchands pussent venir en toute liberté dans tout son pays, qu’on ne leur prendrait pas même une aiguille sans qu’il leur fît rendre justice ;
Que ceux qui viendraient seulement pour voir le pays, il les protégerait également ;
Mais que quant aux droits de 10 pour 100, c’était la loi et non lui qui le fixait, qu’il existait pour les Maures, pour les musulmans, et qu’il ne pouvait pas le changer.
Pour les terrains à donner pour fonder les comptoirs, il ne pouvait pas encore accepter cela, et il semblait dire que c’était à cause de l’absence de son père.
J’insistai pour la forme et pour l’acquit de ma conscience, mais je savais d’avance que je ne gagnerais pas, et Ahmadou m’accordait tout ce que je pouvais attendre. Le reste de la discussion porta sur des détails, et j’arrivai à lui faire accepter les sept articles du traité suivant :
Traité passé entre MM. Mage et Quintin, envoyés du gouverneur du Sénégal, agissant en son nom, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick El Hadj Omar, roi de Ségou.
ARTICLE PREMIER. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où commandent les deux chefs.
ART. 2. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler librement dans tous les pays où commande Ahmadou, dans tous ceux où il pourra commander plus tard, et y seront protégés, soit qu’ils viennent pour commerce, missions ou simple curiosité.
ART. 3. — Une fois qu’ils auront payé le droit de 10 pour 100 auquel sont soumises toutes les caravanes entrant dans les pays d’Ahmadou, les Diulas ou marchands du Sénégal n’auront plus rien à payer à qui que ce soit pendant leur séjour.
ART. 4. — Ahmadou promet d’ouvrir toutes les routes du pays qu’il commande vers nos comptoirs.
ART. 5. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays d’Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler librement sans qu’aucun chef puisse les arrêter.
ART. 6. — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection contre tous ceux qui voudraient les maltraiter.
ART. 7. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande Ahmadou, payeront le droit d’entrée dans le chef-lieu qui sera le but de leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diala, Tambacara, Diangounté, Farabougou ou Ségou-Sikoro.
Ce traité fut conclu en paroles le 26 février ; les articles 5 et 6 avaient été convenus sur la demande expresse d’Ahmadou, qui voulait garder la possibilité de faire venir des Talibés du Fouta et d’y envoyer ses agents recruteurs, et dans l’article 2 c’est à sa demande qu’on avait décidé de mettre les pays où il commanderait plus tard. Le brouillon du texte était fait. Je lui proposai de le mettre sans retard au net, lui en arabe, moi en français. Mais alléguant l’heure avancée, il me dit de rentrer préparer cela chez moi, que lui allait le faire, de son côté, et le palabre fut levé.
Le soir Samba N’diaye me fit part d’un entretien qu’il avait eu après mon départ avec Ahmadou.
« Puisque le commandant dit que les marchands trouvent que payer 1/10 c’est trop, ils resteront peut-être à Bakel et à Médine, avait dit Ahmadou, et dans ce cas ce seront les Talibés qui seront forcés d’y aller acheter. Si on ne me donne rien sur ce commerce, je serai contraint d’empêcher mes hommes d’y aller pour forcer les marchands à venir et à me payer les droits. » Ce raisonnement était très-sensé, mais il ne laissa pas de m’embarrasser, car le cas n’avait pas été prévu, et bien qu’en somme le gouverneur en eût été quitte pour me désavouer, je n’aurais pas voulu faire des promesses vaines. Samba N’diaye avait répondu qu’on ne pourrait pas, pensait-il, lui donner plus qu’on ne donnait aux Maures, ce qui était fort peu, 2 pour 100, mais ce qui cependant produisait beaucoup. Je ne m’engageai toutefois que relativement au poste de Médine, au cas où Ahmadou persisterait à accréditer un ministre pour y toucher cet impôt.
Mais par la suite je n’en entendis plus parler, ce qui me donna a penser que Samba N’diaye pouvait bien avoir pris la chose sous son bonnet pour tâter le terrain, et voir s’il ne pourrait pas se faire donner la place de ministre à Bakel, que je savais être toute son ambition.
27 février 1866.
Le lendemain je fis prévenir Ahmadou que j’étais prêt ; mais Samba N’diaye fut remis à l’après-midi, et alors, quand il dit que je demandais à partir, le dialogue suivant s’engagea :
Ahmadou. — « Ah ! oui, c’est juste (Gonga), maintenant tout est arrangé, il n’y a plus qu’à partir. » Et se tournant vers Bobo d’un ton interrogateur : « Eh bien ! Bobo, que dis-tu ?
Bobo. — Ah ! Ahmadou, il y a bien des choses à faire. Ce n’est pas le commandant seul qui va partir, il y a d’autres affaires pour Koundian, Dinguiray…. il faut…. quinze jours.
Ahmadou. — Non, Bobo, qu’est-ce que le commandant peut avoir à faire ici maintenant ? Moi je ne peux pas lui dire de rester quinze jours encore…. Voyons, Samba, que dis-tu ?
Samba N’diaye. — Ah ! Ahmadou, pour moi je sais bien que le commandant est pressé, et je croyais que c’était aujourd’hui ; mais si ce n’est pas aujourd’hui, je pense que ce sera demain.
Ahmadou (_riant_). — Oh ! non, ça n’est pas non plus possible. Mais voyons, quel jour sommes-nous ?
Bobo. — Mardi (_Talata_)[236].
Ahmadou. — Eh bien ! ce sera samedi (_Asser_).
Bobo. — Oh ! non, Ahmadou, tu ne peux pas faire tout ce que tu as à faire en quatre jours. Il faut quinze jours. Pour le commandant ce n’est pas une affaire ; du moment qu’il sait qu’il va partir et que tu fixes un jour, il peut bien attendre.
Ahmadou. — Oh ! non, moi je ne peux pas dire cela au commandant. Et toi, Boubakar ?
Boubakar Mahmady Diam. — Ah ! il y a bien longtemps que le commandant attend ; mais ce que tu diras, Ahmadou, c’est assez.
Ahmadou. — Allons, nous allons dire huit jours.
Bobo. — Non, Ahmadou, ce n’est pas assez, il faut treize jours. Ahmadou, tu n’auras pas le temps.
Ahmadou. — Allons, alors dix jours, c’est fini. Samba, dis au commandant que c’est dix jours. Je ne sais pas si avant le dixième il ne sera pas parti, mais si ce jour-là tout n’est pas prêt, je laisserai ceux qui seront en retard, et il partira. Seulement il ne faut le dire à personne ; il n’y a que nous quatre et toi à le savoir, nous ne le dirons pas, qu’il le cache même à ses laptots. »
On peut se figurer notre désappointement quand Samba arriva nous répéter mot à mot tout cet entretien, et je l’écrivis sous sa dictée.
Mais que faire ? C’était décidé. Bobo nous avait donné à sa manière le coup de main promis. Si nous nous étions fâchés, tout le monde nous eût ri au nez. Qu’est-ce que dix jours pour eux ? Faire changer de décision à Ahmadou, il n’y fallait pas songer. Je lui fis répondre aussitôt, que j’étais très-mécontent, qu’il changeait encore la parole qu’il avait donnée. Mais que, si je devais attendre dix jours, il m’envoyât de quoi manger, que comptant partir je n’avais rien voulu demander et que je n’avais plus rien. Je reçus immédiatement 10000 cauris, 1 bafal de sel et on donna l’ordre de me livrer pour dix jours de mil et un bœuf.
Je vis là une presque certitude de partir au bout de ces dix jours, et j’en pris mon parti.
28 février 1866.
Le lendemain j’étais assailli de demandes. Tu vas partir ? Quand ? Qu’est-ce qu’Amadou t’a dit ? etc., etc.
Je répondais à tous, suivant le désir d’Amadou : Oui, je vais partir, Ché Allaho, mais je ne sais pas quand. Et le même jour Ahmadou me fit recommander de ne promettre à aucun de l’emmener, parce qu’on lui avait dit que bien du monde se ralliait à notre compagnie.
Le jour suivant j’allai voir Sidy Abdallah, et me plaignis à lui de Bobo. Je pus alors voir l’inimitié, la jalousie qui séparaient ces deux hommes, tous deux secrétaires d’Ahmadou, mais dont l’un, Sidy, avait une grande supériorité d’instruction, et l’autre l’avantage de l’affection sincère du maître.
28 février 1866.
Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait, chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison.
Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des sottises pareilles.
Mars 1866.
En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait, on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails. Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé.
Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il supposait avec juste raison que je lui ferais.
Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? »
Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de corde, et aux Sofas il couperait le cou.
Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain, surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady, ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un colosse.
En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis, mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis.
11 mars 1866.
Alors la confiance revint. C’étaient deux bonnes juments très-vigoureuses. La mienne était un peu plus grande que celle du docteur, un peu plus grosse, mais elle était moins rapide à la course.
En même temps que nous recevions ce cadeau qui nous causait une bien vive joie, nous apprenions que décidément un prince devait nous accompagner. On en parlait depuis quelque temps, et maintenant il était aussi sûr que possible que Mahmadou Abi allait partir pour Nioro.
Malheureusement, il y eut encore trois jours entiers de perdus, par suite d’une pluie torrentielle accompagnée de grains du S.-O. qui força tout le monde à se confiner dans les maisons. Dès qu’elle fut terminée on recommença à compter les cent hommes demandés au Diomfoutou, et on ne put parvenir à les réunir. Aguibou était chargé de les trouver, mais à part les Talibés attachés à sa personne ou à Mahmadou Abi (c’étaient presque tous des jeunes gens), aucun, surtout de ceux qui avaient une famille, ne se souciait d’aller à Nioro pour y mourir de faim, se faire tuer en route et laisser sa femme sans ressources. Nous entendions cela du matin au soir et je constatai avec chagrin ces symptômes de retard. Chaque jour on comptait et toujours il manquait du monde. Le chef du Diomfoutou disait bien que, le jour où Ahmadou le désirerait, il aurait le monde, mais jamais les cent hommes n’étaient au complet. Quant à Ahmadou, s’il se préparait à nous expédier, il allait lentement, et le mil à débarquer venait de temps à autre lui faire perdre des journées entières.
20 mars 1866.
Sur ces entrefaites, le 20 mars, pendant qu’Ahmadou débarquait du mil, on battit le tabala ; Ahmadou monta à cheval et sortit. Je m’empressai de le suivre à cheval. Différentes versions circulaient ; on disait qu’un bamé était venu couper la route de Bamabougou à Marcadougouba, qu’un homme arrivé de Sansandig avait eu le temps de prévenir et qu’on avait pu chasser ce bamé ; mais cet homme avait dit que ce n’était là que l’avant-garde d’une armée réunie à Sansandig et qui allait attaquer un des villages. Tout cela était faux, mais le tamtam avait battu, celui de Banancoro avait répondu, et à huit heures et demie celui de Ségou battait aussi, et chacun de ses coups retentissait dans mon cœur. Qu’allait-il arriver ? Allions-nous être encore retardés, et pendant combien de temps ? Cependant, tandis que nous nous rendions aux arbres des palabres, Oulibo, que je rencontrai, m’affirma que tout cela n’était que mensonge, et que nous partirions en tout cas dès que l’armée des Massassis rentrerait. Pendant toute la journée, différentes versions sur cet événement circulèrent, et le soir on ne savait pas encore à quoi s’en tenir. Néanmoins, l’armée était campée à Marcadougouba, à l’exception des Talibés et des Sofas désignés pour partir avec nous.
21 mars 1866.
Cette réserve nous donnait bon espoir, et je me disposais à tenter de voir Ahmadou, lorsque le lendemain, 21 mars, il fit appeler Samba N’diaye et le chargea de me dire qu’il savait que nous étions pressés de partir, qu’il ne l’était pas moins d’expédier ses propres affaires, que tout était prêt sauf une chose qu’il attendait encore, que dès qu’elle arriverait il nous mettrait en route. Puis, lui montrant un paquet contenant de l’or : « Il y a là, dit-il, le cadeau que je veux faire au commandant et au gouverneur. »
Je pris alors patience quelques jours. L’armée des Massassis rentra avec un succès complet ; elle avait attaqué un village du Baninko nommé Maba, à environ deux heures et demie de marche dans le sud du Bakhoy, et elle ramenait environ cinq cents captifs, car, sans compter les captifs volés, Ahmadou en avait soixante-dix pour sa part. Le chef de cette armée était le Massassi Bandiougou, le fils de l’ancien chef de Foutobi qui avait connu Raffenel, et chez lequel il avait logé. Il fut reçu en grande cérémonie par Ahmadou, qui à cette occasion lui avait envoyé un gros turban blanc pour faire son entrée.
26 mars 1866.
Le 26, ne voyant rien venir relativement au départ, je lançai de nouveau Samba N’diaye sur le palais d’Ahmadou. Depuis qu’il était guéri, Samba entrait avec ardeur dans notre cause ; au fond, je crois bien que c’était par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau ; mais quoi qu’il en soit, il alla tout de suite trouver Ahmadou, et dès qu’il eut annoncé qu’il venait de notre part : « C’est bien, dit Ahmadou, ne dis rien, ils vont partir, je te ferai appeler. » En effet, dès ce moment, Ahmadou sembla s’occuper davantage du choix des Talibés qu’il allait expédier comme recruteurs. Il appelait les chefs les plus influents et les consultait. Le 28, il répondait à une sommation de ma part que, pour moi, tout était prêt, mais qu’il n’avait pas encore choisi les chefs qu’il voulait envoyer dans le Fouta. Il me fallait patienter, et cependant j’inscrivais trente-neuf jours de retard sur les promesses solennelles de partir le lendemain du Cauri. Samba N’diaye pensait que nous partirions avant quatre jours, j’en mettais huit ou dix, et j’étais encore au-dessous de la vérité. Mais qu’y pouvais-je faire ? Il y avait certitude morale de partir, tous les chefs que j’allais voir me le disaient, même ceux qui jusqu’alors étaient restés envers moi dans une réserve excessive, comme Boubakar Mahmady Diam.
D’ailleurs, personne ne pouvait savoir ce qu’Ahmadou attendait. Divers événements venaient faire perdre des journées entières. Le 30 mars, on annonçait qu’un bamé de Bambaras tombait sur Cochonna ; Ahmadou sortait lui-même à cheval et je le suivis au grand galop jusqu’à Pélengana. Le lendemain, même scène. Et tout cela pour rien.
Avril 1866.
Le 1er avril, c’étaient les dix-sept villages de Béléko (Baninko) qui venaient faire leur soumission et ramenaient quatre des femmes prises par l’armée de Mari à Banancoro. Elles avaient pu s’enfuir de chez Mari et s’étaient réfugiées là. Mari les avait fait réclamer, mais ces villages, qui forment une sorte de pays indépendant, avaient refusé de les rendre. L’armée de Mari était alors venue les attaquer, et ils l’avaient chassée, lui avaient tué cent hommes, disaient-ils, et avaient pris un très-beau cheval, qu’ils amenaient à Ahmadou en présent.
Ils furent naturellement très-bien reçus et logés chez Hiaïa, le Talibé qui jadis touchait l’impôt de leur pays. J’en profitai pour aller aux renseignements, et ceux que j’obtins me permirent d’apporter quelques corrections au premier tracé que j’avais fait du cours du Bakhoy et de ses affluents ; cette partie de ma carte est aujourd’hui aussi exacte que peut l’être une carte dressée d’après des renseignements.
4 avril 1866.
Pendant deux jours, je patientai et je renvoyai enfin Samba dire à Ahmadou que j’allais me fâcher tout de bon, et que je ne voulais plus attendre ainsi sans savoir ce qui me retardait.
« Si le commandant n’a pas confiance, dit Ahmadou à Samba, va chez Yougoucoullé, chez Sidy et Bobo et dis-leur de te montrer ce qu’il y a chez eux. »
Samba revenait ; il avait vu chez Yougoucoullé les femmes en train de fabriquer cent moules de couscous, et il y en avait déjà autant de faits.
Chez Bobo, il y avait dix-sept lettres terminées.
Chez Sidy, vingt lettres, et deux restaient à faire. Celle qui était destinée au gouverneur était prête.
Que faire après cela ? Le docteur lui-même était d’avis de patienter ; il le fallait, quelque pénible que ce fût. Néanmoins jamais je ne laissai trois jours sans tourmenter un peu le roi, et bien m’en prit, car sans cela qui sait quand je fusse parti ?
Du reste, je n’étais pas seul impatient. Le schérif marocain, Badara, Tambo même, semblaient plus impatients que moi, et Badara, chaque fois que je le voyais, cherchait à me démontrer qu’il était plus à plaindre que moi.
Ahmadou cherchait à m’éviter, et donnait pour prétexte qu’il avait honte devant moi d’avoir manqué à sa parole, et que maintenant il ne voulait plus me fixer de date de départ pour ne plus s’exposer à pareille chose. C’était au moins ce que Paté Dali et Abdoul Kadi me disaient de sa part.
12 avril 1866.
Le jeudi 12 avril, au moment où je me disposais à aller chez lui, et qu’une armée de captifs, sous le commandement de Matinenbo (chef des sofas de Ségou) partait, je reçus la visite d’un Maure, Cheich Ould Abd Daïm de Akraïjit[237]. Il nous dit d’abord qu’il venait de Saint-Louis et qu’il avait vu le gouverneur, puis finalement il demanda à me parler en secret et m’apprit qu’il m’apportait des lettres du commandant de Bakel. Je l’envoyai aussitôt les chercher ! Il me présenta le soir un volumineux paquet de chiffons d’où il tira une toute petite lettre sur une demi-feuille de papier. Je l’ouvris en tremblant d’émotion, et quel fut mon désappointement ! Voici cette lettre :
Le commandant de Bakel aux pauvres prisonniers de Ségou.
Bakel, 10 décembre 1865.
« Salut et bonne santé. Donnez au moins de vos nouvelles au porteur. — Une belle récompense l’attend. — Nous sommes forcés de vous croire morts. — Pas de lettre depuis quatorze mois !
« Pensez à vos amis, à vos parents, à la France, que diable ! et revenez-nous, puis, vive l’Empereur !
« Votre vieux camarade,
« J. ANDRÉ.
« A MM. Mage et Quintin. »
Ainsi j’aurais pu, au lieu de cette lettre étrange, recevoir des nouvelles de quatre mois ; et rien, pas la moindre nouvelle, même pas celle du changement de gouverneur, pas le plus petit mot nous intéressant. Il n’y a qu’une excuse à une telle lettre, c’est qu’André, comme tous nos camarades, nous croyait morts ainsi qu’il le disait, qu’il écrivait par acquit de conscience, que plusieurs lettres déjà envoyées de la même manière n’avaient pas eu de réponse, et qu’il pensait que celle-ci ne nous parviendrait pas plus que les autres.
Mais alors il fallait être logique et ne pas écrire du tout, ou, écrivant, il fallait écrire longuement.
Pour m’apporter cette lettre, ce Maure était venu avec une caravane de sel de Tichit, qui avait été arrêtée par les Bambaras derrière Guigué. Alors, la nuit, il était parti avec un de ses amis, et en deux jours et demi était arrivé à Yamina. Pour une pareille lettre, il avait risqué sa vie ! Je lui dis d’aller la remettre à Ahmadou, car il craignait que ce monarque ne fût pas satisfait et il voulait garder un secret impossible à garder. Il annonçait d’ailleurs l’intention de repartir dans trois jours pour porter une réponse, et dans la situation d’esprit où je me trouvais, par suite des retards continuels d’Ahmadou, je fus un instant tenté de m’échapper, avec lui pour guide ; mais je ne tardai pas à abandonner ce projet et je préparai à tout hasard mes lettres, afin de pouvoir me faire devancer au Sénégal et en France par la nouvelle de mon arrivée, s’il parvenait à partir avant moi.
Je lui donnai une tamba sembé, seule marchandise dont je pusse disposer, et il s’en contenta.
Dès cette époque, je commençai à craindre, malgré les assurances journalières que je recevais du contraire, de ne partir qu’après la fête de la Tabaski. Quand je le disais, Samba N’diaye me répondait que j’étais fou ; mais cependant rien n’était plus vrai, et les faits se suivirent sans modifier notre situation. Ceux qui se montraient les plus indépendants, comme le vieux schérif, venaient quelquefois me faire leurs doléances : « A ta place, je dirais à Ahmadou : Je pars, coupe-moi le cou si tu veux. — J’ai été à Stamboul, à Tunis, à Tripoli, à Marseille, à Gibraltar, me disait ce schérif, qui avait fait trois fois le pèlerinage de la Mecque par bateau à vapeur, et je n’ai rien vu de semblable dans aucun pays. » — « Moi non plus, » répliquais-je. Mais, si j’avais l’air de vouloir sérieusement me fâcher avec Ahmadou, il était le premier à m’exciter à la patience.
En attendant, on comptait toujours de temps à autre les cent Talibés et les cent Sofas, et toujours quelques-uns manquaient. Alors on les envoyait chercher, et le temps se passait ainsi.
16 avril 1866.
Le 16 avril, pendant que j’étais ainsi dans l’incertitude, le Maure vint me dire qu’il partait pour Yamina, sous prétexte de chercher ses chameaux, mais qu’il allait se mettre en route, et il me demanda mes lettres, que je lui confiai. Dès le soir, Ahmadou envoyait à sa poursuite, et le faisait ramener, parce qu’il n’avait pas confiance en lui[238]. Ce même jour, Ahmadou alla avec Samba N’diaye prendre chez El Hadj un des plus petits toulons du fameux magasin d’or ; on le porta chez lui, et après qu’il en eut retiré une certaine quantité d’or, pour le distribuer à ceux qui partaient, on le reporta au magasin.
19 avril 1866.
Je me fortifiais de plus en plus dans cette idée que nous ne partirions qu’après la Tabaski qui tombait au 26 avril, et cependant le 19, Ahmadou disait à Tambo et à Ahmadou Boubakar, en leur faisant cadeau d’un costume complet, que la Tabaski nous trouverait en route.
21 avril 1866.
Le 21, l’armée de Matinenbo rentra ; elle était allée attaquer les sept villages de Falo et s’était fait repousser avec des pertes notables. Les hommes avaient failli mourir de soif. Bref, c’était un échec, mais il ne nous importait guère que dans le cas où il aurait fait retarder encore notre départ.
Pendant les jours suivants il me fut impossible de voir Ahmadou ; cependant j’avais des désagréments : sous le prétexte que j’allais partir, on me délivrait le mil de trois en trois jours et chaque fois c’étaient de nouvelles difficultés. Enfin, l’avant-veille de la Tabaski, j’envoyai Boubakary Gnian chez Ahmadou, le chargeant, puisqu’il ne voulait pas me voir, de lui rappeler ses promesses. Il reconnut la vérité de mes paroles et de mes griefs. Mais sa seule réponse fut : « Tout est fini, le commandant va partir. » Je l’avais trop entendue, cette phrase, pour y croire.
A ce moment le mécontentement était très-vif contre Ahmadou. Depuis leur dispute avec lui, les Talibés, qui n’avaient demandé leur pardon que dans l’espoir d’un cadeau, n’avaient encore rien reçu ; aussi se tenaient-ils à l’écart, et boudaient-ils de plus belle. Ceux qu’on comptait au Diomfoutou pour partir avec nous, disaient hautement qu’ils ne partiraient que si on les habillait, qu’ils ne voulaient pas aller à Nioro comme des mendiants.
En somme, j’étais fondé à me demander si, malgré la volonté évidente d’Ahmadou de nous faire partir, nous serions bientôt en route.
26 avril 1866.
La fête de la Tabaski était arrivée. Il y eut peu de monde au Salam, ce qui était un signe de mécontentement bien évident. Le palabre fut court. Entre autres choses, Ahmadou demanda une armée, et dit qu’après la fête Tierno Abdoul Kadi parlerait aux divers chefs : ce qui semblait indiquer que pour en finir avec les rivalités qui divisent le Toro, le Fouta et le Gannar, aussi bien dans l’armée musulmane que sur les bords du Sénégal, Ahmadou se décidait à tirer parti de l’influence que Tierno Abdoul Kadi, par une justice impartiale et par sa position dans le Fouta et à Ségou, avait su prendre sur ces divers partis.
En cela, Ahmadou n’eût fait qu’imiter son père, qui n’avait pu venir à bout des Talibés, malgré son prestige immense, que par l’influence d’Alpha Oumar Boïla.
Une autre parole d’Ahmadou qui fut remarquée fut celle-ci : « Le Diné (la guerre sainte) ne périra jamais. Il grandira au contraire sans cesse. Chaikhou (El Hadj) vous l’a dit lui-même, ici, avant de partir, et pour moi, je vous le dis. Il faut bien savoir qu’aujourd’hui, depuis le Fouta jusqu’au Fouta Djallon, jusqu’au Ségou, au Macina et au Haoussa, tout ce pays est entre mes mains, ainsi que d’autres plus grands encore, que vous ne connaissez pas. »
Pour moi j’estimai que c’était là une parole destinée à relever le courage des Talibés, à faire travailler leur esprit et à les exalter ; mais ceux qui avaient passé la période de l’exaltation, ou qui se trouvaient en ce moment dans une situation morale inverse, et Samba N’diaye était du nombre, ne virent là qu’une vantardise. « Nous, me disait-il, nous trouvons que Ségou c’est assez pour nous, si nous pouvons le garder, et ce petit jeune homme qui a à peine de la barbe au menton songe à gagner tous ces pays-là ! »
Et cependant Samba était de ceux qui croyaient El Hadj vivant et qui pensaient que la lutte durait au Macina.
Quant à moi, après avoir espéré bien longtemps, je ne croyais déjà plus à l’existence d’El Hadj, et le docteur encore bien moins.
Depuis longtemps nous avions eu de vrais détails sur les affaires du Macina, par Déthié N’diaye, l’un de nos meilleurs hommes, qui s’était marié à Ségou. Avec la facilité qu’offrent, pour cela, les usages musulmans, il avait donné à sa femme un pagne pour se couvrir le corps, un bourtougueul[239] pour se mettre sur la tête, puis on avait été devant un marabout, qui, moyennant cent cauris, avait consacré cette union qui devait se briser à notre départ, Ahmadou ne permettant pas l’exportation des femmes. Il avait un enfant qui devait par conséquent grossir un jour les rangs des Talibés, et ce n’était pas le seul de nos laptots qui fût dans ce cas.
Toujours est-il que dans la case de sa femme, logeait une femme arrivée du Macina depuis longtemps, qui avait été ramenée de Sansandig, avec une femme d’El Hadj, par une pirogue qui les avait déposées à Soninkoura. Ces femmes avaient été remises à Oulibo, et quand Ahmadou l’apprit, il fut tellement furieux qu’on n’eût pas retenu pirogue et piroguiers, qu’il fit mettre Oulibo aux fers, dans sa propre maison, pendant huit jours, et qu’il refusa de recevoir la femme de son père qui resta dans le logis d’Oulibo. La femme qui accompagnait celle-ci y resta encore toute une année, puis enfin on la laissa sortir en lui recommandant de ne pas parler. Mais peu à peu un mot fut dit, puis un autre, et enfin, on sut ce qu’elle avait vu ; puis, en rapprochant ce qu’elle disait d’autres informations, je pus continuer le récit des événements du Macina de la manière suivante :
Nous avons laissé El Hadj au moment où il venait d’expédier une grande armée pour Tombouctou sous les ordres d’Alpha Oumar. Cette armée y alla, trouva la ville déserte[240], s’en empara, ramassa tout le butin et se mit en route pour revenir ; mais elle rencontra sur son chemin tout un pays révolté à la voix de Balobo, d’Abdoul Salam et de son fils, ainsi qu’à celle de Sidy, fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou. Au premier combat qu’il livra, Alpha Oumar eut l’avantage. Au deuxième il chassa l’ennemi, mais il perdit du butin et ses canons. Au troisième il abandonnait tout le butin fait à Tombouctou, et, après une lutte désespérée, marchant de combats en combats, il parvint à un jour et demi de marche d’Hamdallahi. Là il fut tué lui-même, et de son armée quelques hommes seulement rentrèrent à Hamdallahi. C’était un désastre irréparable. El Hadj, trop faible pour tenir la campagne, se décida à s’enfermer dans les murailles qu’il avait fait bâtir et à y attendre l’ennemi. Mais il manqua bientôt de vivres. Assiégé par toutes les forces du Macina, ne pouvant sortir, il connut toutes les horreurs de la famine. Néanmoins il ne voulait pas sortir ; les Talibés en étaient réduits à manger des chevaux morts et même, dit-on, des cadavres humains. Dès lors deux versions se présentent : l’une dit qu’El Hadj espérait toujours que les Maciniens se fatigueraient et s’en iraient ; l’autre qu’il avait expédié Tidiani près des Pouls de la montagne et attendait des secours. Toujours est-il qu’un beau jour on s’aperçut qu’un grand nombre de Talibés désertaient. Alors tous les vieux chefs, les fidèles d’El Hadj vinrent le trouver et lui dirent qu’on ne pouvait plus rester dans cette position, et que s’il les forçait encore à demeurer dans ce village, il répondrait devant Dieu de tous les péchés qu’ils commettaient en mangeant des chevaux morts, des hommes, et aussi de toutes les morts qu’il occasionnait.
On dit que Balobo accueillait tous les déserteurs, sauf les Talibés du Fouta, auxquels il faisait couper le cou, et ce n’était, on l’avouera, que justice.
El Hadj comprenant que, s’il résistait encore, il n’aurait bientôt plus qu’une poignée d’hommes, incapables de résistance, et qu’il tomberait vivant au milieu de ses ennemis, se décida à fuir le même soir. On fit donc tout préparer et on sapa la muraille pour faire une large tranchée qu’on abattit à la nuit pour fuir. Les Maciniens s’étaient aperçus de quelque chose, peut être un déserteur avait-il trahi ce projet, car, bien que la nuit fût noire, lorsque la muraille tomba, la plaine fut presque aussitôt éclairée par d’immenses feux de paille préparés à l’avance, et on se mit à la poursuite des fuyards.
La femme qui donna ces détails, et qui avait été prise le lendemain de ce jour, avec toutes les autres femmes, par Balobo et Sidy, inclinait à croire qu’El Hadj s’était sauvé, mais comme elle ne citait aucun fait à l’appui de son assertion, il est permis de supposer qu’elle avait reçu l’ordre de parler ainsi. La prise d’Hamdallahi par le Macina remontait au mois d’avril 1864, et nous avait été, au mois de mai de cette même année, présentée comme une sortie triomphale d’El Hadj contre ses ennemis.
Aujourd’hui il n’y a plus de doute à cet égard. C’est bien en fuyard qu’El Hadj est sorti d’Hamdallahi, après un siége de sept ou huit mois, pendant lequel son armée, décimée déjà par la guerre, a été réduite à bien peu de chose par les horreurs du siége et de la famine.
Ce qu’on sait après cela c’est que Sidy, fils d’Ahmed Beckay, et Balobo, entrés ensemble à Hamdallahi, ne s’entendirent pas pour le partage de leur proie, et que dès le lendemain ils étaient en hostilité ; peu de jours après ils abandonnaient Hamdallahi, d’où l’on prétend à Ségou que Tidiani les chassait. Ce qu’il y a de sûr par la persistance des nouvelles dans ce sens, c’est que Tidiani restait au Macina à la tête d’un parti assez considérable pour faire échec à Balobo et à Sidy, et que cette contrée était en proie aux partis, car, indépendamment de ces trois chefs, il y avait un certain fils de Galadjo (le descendant des anciens chefs du pays conquis par Ahmadou Amat Labbo), qui se remuait avec Tidiani, mais qui évidemment agissait pour son propre compte. Cette guerre civile a dû être bien terrible pour le pays, puisque nous avons pu rester soixante-douze jours devant Sansandig, à deux jours de marche par terre du Macina, sans que les chefs de ce pays fissent le plus petit effort pour nous chasser et anéantir ainsi la puissance des Talibés.
Quant à l’existence d’El Hadj, nous sommes d’autant plus fondés à n’y pas croire qu’il est notoire que depuis le moment où il est sorti de Sansandig, ni lui ni ses fils qui l’accompagnaient au Macina n’ont été mis en jeu dans les récits plus ou moins erronés qu’on nous a faits de la guerre du Macina, récits dans lesquels il y a certainement un fond de vérité, ce qui confirme une fois de plus ce vieux proverbe, qu’il n’y a pas de fumée sans feu.
D’ailleurs cette mort n’a-t-elle pas été annoncée par les Bambaras ? Souqué, le chef qui fit révolter Fogni et y périt, ne promenait-il pas un mannequin (qui n’était peut-être que le bras momifié d’El Hadj), sous le nom de bras du prophète, et ne réussit-il pas à faire ainsi révolter presque tout le pays, qui était encore soumis à Ahmadou, au moment de notre arrivée ?
Enfin, peu après le siége de Sansandig, un homme de l’armée d’El Hadj, qui du Macina était venu dans cette ville, rentra à Ségou ; il fut d’abord bien accueilli, mais Ahmadou ayant appris que cet homme avait été interrogé par les premières personnes qu’il avait vues avant même d’être entré à Ségou et qu’à cette question : « Où est El Hadj ? il avait répondu : Mort ; — Où sont ses fils ? — Morts ; — Où sont Alpha Oumar, Alpha Ousman et tels et tels autres ? — Morts, » Ahmadou l’avait fait saisir, et, sans autre forme de procès, lui avait fait couper la tête.
Notre opinion bien arrêtée est donc qu’El Hadj, tout au moins, est mort et que selon toute probabilité ceux de ses fils, qui se trouvaient au Macina, le sont aussi. Quant à Tidiani, s’il se soutenait dans le pays, il est bien évident qu’il n’en était pas le maître, et le devînt-il, il se créerait sans doute entre lui et Ahmadou un antagonisme tel que je ne puis prévoir la fin de la guerre civile dans ces régions.
Pendant que je faisais ces réflexions, la fête de la Tabaski se passait et nous comptions le soixante-huitième jour de retard sur la solennelle parole d’Ahmadou. Le lendemain ce monarque ne s’occupait plus de moi ; il sortait à cheval, suivi de tous les chefs, pour choisir l’emplacement d’un cimetière musulman, qu’on devait entourer d’une haie pour que les hyènes ne vinssent pas déterrer les morts. Ce n’était pas inutile, car chaque soir, vers dix heures, quand les troupeaux de hyènes et de chacals ne trouvaient pas au champ des suppliciés une proie suffisante à leur voracité, ils venaient sous les murs même de la ville entonner, en déterrant les morts, le concert affreux qui caractérise ces animaux. Que de fois j’ai été, bien que demeurant à l’autre extrémité du village, réveillé en sursaut par ces cris qui ressemblent, à s’y méprendre, tantôt aux vagissements d’un enfant, tantôt au rire d’un homme, tantôt au miaulement d’un chat en colère ! Ces féroces animaux en étaient arrivés à ce point que faute de cadavres, ils attaquaient les troupeaux dans leurs parcs et plus d’une fois des bœufs ont été ainsi enlevés et dévorés en quelques instants. Deux de nos ânes eurent le même sort.
26 avril 1866.
Le soir, au moment où toute la ville était en joie et où, à chaque coin de rue, un groupe d’esclaves dansait en battant des mains, Ahmadou faisait parcourir la ville par ses Sofas armés de leurs fouets de cuir (il prend quelquefois cette peine en personne) pour empêcher ces danses, irréligieuses selon lui, et pour dissiper les groupes.
Aussi les femmes des Talibés et surtout les jeunes filles du Fouta et des Yoloffs ne se soucient-elles guère de leur gouvernement, et le fanatisme est-il plus affecté que réel. J’en avais chaque jour la preuve dans une maison voisine de la nôtre, où demeuraient deux jeunes femmes toucouleurs, mariées toutes deux, mais dont l’une, mariée avant d’être nubile, avait son mari au Macina. Elles regrettaient la patrie absente, et quand mon départ approchait, la grande réserve qu’elles avaient toujours eue, par esprit de dignité et un peu par sauvagerie, se fondait à l’idée que j’allais revoir leur pays, leur village et leurs parents, et, devant leurs mères, elles me donnaient leurs commissions affectueuses pour tous les leurs. Quand je leur disais : « Veux-tu venir avec moi ; » l’une répondait : « Si je n’étais pas mariée ici ; » ou : « Si Ahmadou voulait laisser partir ma mère et mon mari, » et l’autre, qui n’espérait plus revoir son mari, me disait simplement : « Vas demander à Ahmadou. »
27 avril 1866.
Le jour suivant, bien que la fête ne fût pas terminée, je commençais à m’inquiéter sérieusement d’un bruit qu’on faisait courir, qu’Ahmadou s’était laissé persuader d’attendre les pluies, à cause de la sécheresse qui rendait impossible un voyage à travers les broussailles. Je savais par les Pouls qui venaient continuellement de Toumboula qu’il y avait assez d’eau dans les marigots de la route pour que 200 hommes pussent passer. Cela ne pouvait donc être qu’un prétexte. Quant à Ahmadou, il ne disait rien.
Installé en grande pompe sur la place de Doubalel Coro (le vieux Doubalel), il tenait un grand palabre avec les Bambaras captifs de la couronne et leur chef Matinenbo, et leur faisait raconter, par quatre déserteurs de chez Mari, arrivés la veille, ce qui se passait à Touna. Voici la substance de ce récit.
Quelques villages bambaras soumis à Ahmadou avaient fui en masse quelques jours auparavant et étaient venus, hommes, femmes et enfants, trouver Mari, qui avait fait partir aussitôt tous les hommes pour une expédition et pendant ce temps avait vendu les femmes et les enfants pour avoir des chevaux. A leur retour ils n’avaient plus trouvé personne, et Mari leur avait répondu : « Ne vous faites pas de chagrin, quand je serai revenu à Ségou je vous les ferai rendre. »
Naturellement les Bambaras en étaient à regretter leurs déserteurs. Voilà quelle était la morale du récit. Les quatre narrateurs étaient des Soninkés qui, pris enfants par les armées de Mari, avaient été dressés comme Sofas de la garde et qui, devenus grands, rentraient au bercail. Quant aux forces de Mari, on disait qu’il n’avait que 250 chevaux, chose assez croyable, vu le peu qu’il y en avait à Toghou.
On faisait dire également à ces hommes que les chefs de Sofas de Mari, mécontents de la manière dont il les traitait, avaient palabré et projeté de couper la tête à leur maître, et de venir tous ensemble attaquer Ségou pour se le partager ; mais que, sur les observations de Mari, qui avait été prévenu, ce projet n’avait pas eu de suite.
Quelques jours encore se passèrent, et tous ceux qui avaient le même intérêt que moi à partir passaient par des alternatives d’espérance et de découragement telles que je ne savais plus moi-même que penser ; cependant, en constatant qu’Ahmadou ne cessait pas de s’occuper de notre affaire (comme on appelait notre départ), je conservais toujours un peu d’espoir.
2 mai 1866.
Enfin, le 2 mai, Ahmadou fit un palabre avec les Talibés du Diomfoutou désignés pour partir ; il leur commanda de ne pas sortir de Ségou-Sikoro, parce qu’il allait avoir besoin d’eux peut-être au milieu de la nuit. Puis il leur promit des vêtements pour la route. En même temps j’apprenais que Tierno Abdoul Ségou partait pour Yamina, et l’on disait que c’était pour arrêter tous les déserteurs qui voudraient partir avec nous. L’après-midi le palabre d’Ahmadou avec les Sofas et les Talibés recommença ; il fit changer sept des Talibés, au retour desquels il ne croyait pas, et fit enfin distribuer le couscous, à raison d’un moule par homme, à ceux qui devaient partir.
Malgré cela, je ne savais encore sur quoi compter, et bien que quelques personnes pensassent que je partirais le lendemain, j’avais bien de la peine à le croire. Cependant, le lendemain matin Seïdou m’annonçait que le soir, à la nuit tombée, Ahmadou avait fait appeler tous les chefs de Ségou pour les prévenir qu’il allait me laisser partir, et qu’à ce sujet chacun avait émis son avis. Tierno Abdoul Kadi avait soutenu notre cause et demandé à Ahmadou de nous bien traiter jusqu’au dernier moment, disant que depuis notre arrivée, il l’avait engagé à ne pas écouter les mauvais bruits qu’on faisait courir sur l’objet de notre mission et qu’aujourd’hui tout le monde pouvait voir que nous étions venus pour faire le bien et non pour espionner dans le pays.
Seul Mohammed Bobo, notre ennemi juré, avait combattu notre renvoi, bien que ce fût une chose décidée, mais il voulait soutenir l’opinion qu’il avait toujours exprimée qu’on devait se défier des blancs, qui viennent toujours avec de belles paroles et qui finissent par s’emparer des pays où ils vont. En se quittant à une heure avancée de la nuit ils étaient tous d’accord, et cependant comme rien n’est jamais terminé dans ce maudit pays, Ahmadou leur avait dit de revenir le lendemain pour en finir. Alors, sous l’inspiration de Tierno Abdoul Kadi, tous les chefs avaient écrit à Ahmadou une lettre collective pour l’engager à nous laisser partir : ce qu’Ahmadou avait accordé d’autant plus volontiers qu’il y était déjà tout décidé.
Cette petite comédie me semble un trait de mœurs très-caractéristique. Pendant deux ans et demi Ahmadou ne consulte personne, et personne ne lui donne son avis ; le jour où tout est arrêté, convenu, il provoque une discussion pour la forme et a l’air de céder à l’avis des chefs, enchantés d’être consultés.
3 mai 1866.
Quoi qu’il en soit, je ne me croyais encore sûr de rien, quand, vers une heure et demie, Samba N’diaye arriva, et comme je lui demandais s’il avait appris quelques nouvelles, il se mit à rire et me dit : « Allons voir chez Ahmadou ; » puis il rentra dans la case de ses femmes.
Nous avions tous cru que c’était une plaisanterie, et quand, après quelques instants, il ressortit, j’eus encore de la peine à me persuader qu’il disait vrai ; mais lorsque je vis qu’il parlait sérieusement, je ramassai à la hâte mes papiers, le projet de traité, de quoi écrire, et nous partîmes sans retard, tout en le questionnant sur ce qui s’était passé. J’attendis quelques instants à la porte du palais et j’entrai chez Ahmadou, qui venait de renvoyer tout le monde et était seul avec Bobo, Sidy Abdhallah et un Talibé, nommé Ali, fils d’Elimane Donaye[241], ce qui me fit supposer que ce dernier allait nous accompagner.
Ahmadou me dit qu’il m’appelait pour terminer les affaires (le traité). Je tirai alors le traité, que je lus article par article, en le lui expliquant. Il me dit : « C’est bien cela dont nous sommes convenus ; moi aussi j’ai fait mon papier qui contient ces mêmes choses ; le voici, c’est dans ma lettre au gouverneur. » Et il me la traduisit du texte arabe en peuhl. Les articles y étaient bien, mais dans un ordre différent. Alors le docteur et moi nous signâmes un texte que je lui présentai, en lui disant de le garder afin que si quelque blanc venait il pût le lui montrer. Mais Bobo s’y opposa ; il parla à Ahmadou à voix basse en langue haoussani, et ce dernier me répondit qu’il était inutile qu’il gardât un texte qui n’avait pas de signification pour lui, puisque personne dans son pays ne savait lire l’écriture des blancs. Samba N’diaye soutint mon avis, mais Bobo l’emporta et je n’insistai pas, de crainte de faire retarder encore mon départ. En somme, le traité était fait, accepté, consenti par lui, il en avait les conditions écrites en arabe et, qui plus est, gravées dans sa mémoire et dans celle des assistants : or la mémoire des noirs est excellente, en raison du peu de faits qu’ils y logent.
C’était là tout ce qu’il me fallait. Du reste Ahmadou fit immédiatement faire un double de sa lettre au gouverneur, en me disant que de cette façon il était sûr que ce papier, conservé dans son livre (le Coran), ne serait jamais changé.
Ensuite il me dit : « Eh bien ! tout est fini ; tu n’as plus qu’à préparer tes bagages pour partir. » J’allais me lever pensant que j’aurais encore une audience dans laquelle il me remettrait le cadeau que Samba N’diaye m’avait annoncé et qu’un roi nègre qui se respecte se croit obligé de faire à un hôte qui le quitte. Mais au moment où je partais, Ahmadou reprit la parole pour me remercier de la patience avec laquelle j’avais supporté mon long séjour dans le pays, pour me faire des protestations d’amitié, pour me dire qu’il savait bien que je l’aimais aussi, et qu’aucun envoyé n’eût pu faire plus que je n’avais fait pour bien arranger les affaires, et une foule d’autres déclarations de ce genre.
Je lui répondis que j’avais beaucoup souffert, mais que le jour où je partirais tout serait fini, que j’étais venu pour une mission sérieuse, que j’avais cherché à faire le bien du pays en même temps que celui des blancs, et que je n’avais plus rien à demander, maintenant que les affaires étaient arrangées ; que mon seul vœu était de partir aussitôt.
Il me dit alors qu’il avait préparé ce qu’il voulait me donner en signe d’amitié, qu’il savait que c’était peu, trop peu même, mais qu’il savait que les blancs ne regardent pas aux richesses[242], mais à l’intention.
Je lui répondis que cela avait peu d’importance, que partir était tout, et que si petit que fût son cadeau, j’étais content de ce qu’il me donnait en signe d’amitié et de satisfaction pour la manière dont je m’étais conduit envers lui ; que quant à moi j’avais déjà beaucoup reçu de lui pendant mon séjour et que j’eusse désiré lui faire un beau présent avant de partir ; que mes ressources étaient bien minces, mais que néanmoins je ne partirais pas sans lui laisser un souvenir.
Il tira alors de dessous ses vêtements deux bracelets d’or du poids de 100 gros chacun et il les passa à Samba N’diaye en lui disant : « C’est pour le commandant, » et cela avec une telle intonation qu’elle frappa tout le monde, même Quintin. Puis il ajouta : « J’aurais envoyé un cadeau pour le gouverneur, mais j’ai appris que Faidherbe (_sic_) qui t’a envoyé était parti de N’dar (Saint-Louis) et comme je ne connais pas le nouveau gouverneur, que je ne sais pas même s’il sera bon pour moi, je n’envoie pas de cadeau avant le retour de mon envoyé.
« Je saurai alors ce que je dois faire. »
Insister c’eût été avoir l’air de demander un présent pour le gouverneur ; je ne crus pas devoir le faire.
La conversation alors continua, générale et sans but bien arrêté ; mais cependant Ahmadou, à un moment, me dit, et je le lui fis répéter, que s’il venait encore d’autres envoyés, jamais il ne les retiendrait. Je lui demandai s’il consentirait à ce que des blancs vinssent avec un canot pour descendre le fleuve. Il allait répondre quand Bobo lui parla à l’oreille, et il me dit : « Quand mes envoyés seront revenus de Saint-Louis, je saurai ce que je dois faire. »
C’était là un effet de la politique de Bobo, et je suis convaincu que si l’entreprise était tentée il y serait le seul obstacle, mais que malgré tout il réussirait à l’empêcher.
Bobo, ainsi qu’il en avait fait profession, représentait la défiance, et le soir même j’appris de Samba N’diaye qu’il avait réussi à détourner Ahmadou de faire au gouverneur ce cadeau dont il avait parlé à Samba depuis longtemps, et cela en lui disant qu’il ne tenait pas encore le canon promis.
En rentrant à la maison, je trouvai Quintin mécontent et il était en droit de l’être. L’intention d’Ahmadou avait été si évidente quand il avait dit que le cadeau était pour moi, que Quintin, quoique très-désintéressé, était blessé. N’avait-il pas, en effet, soigné la femme d’Ahmadou, les malades, les blessés ? et non-seulement il n’avait pas un cadeau, mais même pas un remercîment ; c’était trop peu, et, pour comble, Ahmadou lui faisait demander un peu du remède pour les yeux[243] avec lequel il avait guéri sa femme.
Aussi, Quintin bien que depuis longtemps il eût dit à Samba N’diaye qu’il donnerait à Ahmadou son revolver, ne crut-il pas devoir le faire tout de suite, il ne voulait pas avoir l’air de demander un présent. Quant à moi, comme Ahmadou, en me congédiant, m’avait dit que je ne le reverrais plus, je lui envoyai le fusil de Sidy et son sabre, achetés par moi à Sidy pour environ 350 francs, et mon revolver avec toutes les balles. J’ajoutai toute la poudre dont je pouvais disposer, n’en gardant que 4 à 5 kilogrammes pour ma suite.
Ahmadou fut enchanté du cadeau, mais il demanda pourquoi le docteur, ainsi qu’il l’avait dit depuis longtemps, ne lui donnait pas son pistolet. Samba N’diaye lui répondit assez crûment de lui-même que Quintin avait été blessé de ne pas recevoir même un remercîment.
« Allons donc ! dit Bobo, mais il est payé pour soigner les malades. »
Dès que cette réponse me fut rapportée, je renvoyai Samba N’diaye dire de ma part à Ahmadou que je ne lui demandais rien, non plus que Quintin, mais qu’il fallait bien qu’il sût qu’en soignant les malades et blessés, Quintin avait agi spontanément, qu’Ahmadou lui avait toute obligation, vu que je n’eusse pu le lui ordonner s’il ne l’eût pas voulu, et qu’il n’était payé que pour me soigner, moi et mes hommes.