Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Je ne revis Ahmadou que le 6…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
6 mars 1864.
Je ne revis Ahmadou que le 6 mars, le docteur venait d’avoir la fièvre ; comme dans tout le cours de notre voyage, après les grandes fatigues, nous subissions le contre-coup. Ahmadou remarqua l’altération de ses traits. J’insistai pour expédier nos courriers, pour partir nous-mêmes, mais je n’obtins que ces réponses exaspérantes avec lesquelles il me fallut si longtemps satisfaire mon impatience : « Tout à l’heure, Ché Allaho. Bientôt, etc. »
Je lui demandai s’il pensait que la chose fût possible dans huit jours, et il me répondit : « Peut-être, Ché Allaho ; » et moi, peu habitué encore à ces réponses, j’eus la simplicité d’y voir une espérance.
Comme je questionnais au sujet des nouvelles qu’on me donnait du Macina, il me répondit du bout des lèvres qu’El Hadj avait cassé tout le Macina. Et de fait, chaque jour on annonçait que des villages du Macina étaient venus se réfugier du côté du Kalari, province habitée par des Bambaras Kalaris au nord de Sansandig.
Rentré chez moi, j’employai mes loisirs à faire le tracé du fleuve, de Yamina à Ségou, d’après mon levé en pirogue, et à prendre des renseignements sur la famille d’El Hadj. La chaleur était accablante, le thermomètre ne montait qu’à 38° ; mais dans notre cour, carré de 6 mètres de côté, entouré de murailles en terre, l’air ne circulait pas ; dans notre case, la chaleur était encore plus fatigante et il s’y joignait les émanations des fosses d’aisances et de la cuisine.
Nous étions en plein mois de Ramadan, ou carême musulman ; les Talibés jeûnaient ponctuellement pour la plupart. On sait en quoi consiste ce jeûne : on ne doit pas manger du lever du soleil au coucher et on ne doit ni boire, ni avaler sa salive, ni se rincer la bouche, ni fumer. Aussi, pendant ce temps et surtout lorsque le carême tombe en pleine saison sèche, comme cette année, les musulmans dorment une partie du jour et restent le plus longtemps possible dans leurs cases. Le 8 mars on guettait l’apparition de la lune qui devait terminer ce jeûne, si rigoureux et si pénible, que la plupart le rompent plusieurs fois, sauf à restituer ensuite les jours de jeûne non observés. Mais la lune ne se montra pas. En revanche, on nous apporta la nouvelle suivante : « Une femme est arrivée chez Ahmadou ; elle s’est enfuie de Sansandig où ses maîtres se sont réfugiés parce que son village a été cassé par Alpha Oumar. Pendant ce temps, Alpha Ousman opère sur la rive droite. Ahmadou a donné l’ordre à l’armée campée à Koghé d’envoyer 40 chevaux en éclaireurs. »
Le lendemain, c’était un homme qui apportait des nouvelles analogues, et toutes ces nouvelles, j’en ai eu la preuve plus tard, étaient inventées pour ranimer l’espoir chez les Talibés, pour leur faire croire, à l’approche de la fête du Cauri, que bientôt El Hadj serait au milieu d’eux, et surtout pour écarter l’idée de sa mort, que quelques-uns commençaient à soupçonner.
Le 9 mars, la lune montra son croissant argenté mince comme un filet, et tout aussitôt, en dépit des ordres qu’Ahmadou avait fait crier dans le village par les griots, une salve de coups de fusils partit de tous les toits pour saluer l’apparition de l’astre des nuits et la fin du jeûne. Mes laptots avaient aussi préparé leurs fusils, mais je voulus donner l’exemple de l’obéissance, et je défendis de tirer.
Cependant je désirais savoir le motif de la défense, et je le demandai à Samba N’diaye, qui répondit que c’était pour ne pas gaspiller de la poudre, car, quoiqu’on en fabriquât beaucoup, on en consommait davantage encore.
Ce même soir, l’armée de Koghé, qui était placée depuis longtemps comme armée d’observation dans ce village, rentrait pour la fête. Il y avait à peu près cinq cents chevaux.
9 mars 1864.
Le lendemain, 10, était donc la fête du Cauri. Dès le soir, j’envoyai en cadeau à Ahmadou une pièce de mérinos bleu de ciel, d’environ douze mètres. C’était une étoffe très-belle de nuance et de qualité. C’était d’ailleurs le premier présent que je lui faisais, car le gouvernement n’ayant pas jugé à propos de lui en envoyer, je n’avais pas voulu avoir l’air d’offrir des bagatelles qui, dans ma pacotille, étaient des objets d’échange, et qui eussent passé dans l’opinion publique pour le cadeau du gouverneur, qu’on eût trouvé à coup sûr très-mesquin.
Ce cadeau, qui ne dépassait pas une valeur de 60 francs, fit plaisir à Ahmadou ; il fit tailler deux boubous, en prit un pour lui, et donna l’autre à son frère Aguibou. La nuance était de son goût. Cette étoffe légère, chaude et simple, lui convenait. Mon messager interrogé lui dit que cela valait 20 francs la coudée[147], que je l’avais apporté pour lui, qu’il n’y avait que les gens très-riches qui en eussent, et comme ce n’était pas un des objets ordinaires de traite au Sénégal, aucun des Toucouleurs ne s’inscrivit en faux contre ces assertions. Ahmadou fut content et me fit remercier. J’avais témoigné le désir d’assister à la fête, on mit à ma disposition le cheval de Samba N’diaye et un autre pour le docteur.
10 mars 1864.
Vers huit heures, le tam-tam de guerre ayant battu la marche annonçant la sortie d’Ahmadou, nous montâmes nos coursiers et nous nous rendîmes hors de la ville, passant par la grande porte du marché, accompagnés des sofas qui avaient été depuis notre arrivée affectés à notre service.
Le docteur allait à une allure paisible comme en voyage ; quant à moi, habitué depuis l’enfance à monter à cheval, et sentant pour la première fois depuis mon départ de Saint-Louis un cheval vigoureux entre mes jambes, je rendis la bride et je franchis au galop le kilomètre qui sépare la porte de l’extrémité du village des Somonos, étonnant considérablement les noirs qui s’extasiaient de voir un blanc savoir faire courir aussi bien qu’eux un cheval, et monter sur une selle sans y être emboîté, comme ils le sont sur leurs selles indigènes.
Il y a à l’extrémité Est du village des Somonos un vaste emplacement où le terrain sablonneux a une teinte rouge que je crois due à un oxyde de fer, et est à peu près dépourvu d’herbes, tant à cause du ravinage qu’y opèrent les eaux de pluie, qu’à cause du piétinement continuel dont il est l’objet ; de grands arbres, benténiers (fromagers), figuiers à racines pendantes, et quelques doubalels ombragent une partie de cette place. C’est là qu’on fait la fête du Cauri et en général toutes les fêtes religieuses et les grands palabres.
Ahmadou, arrivé avant nous, était en grande toilette ; pardessus son costume habituel il avait un boubou blanc brodé, un superbe bournous arabe, de drap bleu de ciel, garni de passementeries d’argent, dont les pans relevés sur les épaules montraient une doublure de soie jaune, verte et rouge, du plus bel effet (pour les noirs) ; un turban noir, du plus beau tissu indigène, garnissait sa tête sans être d’une dimension trop exagérée. Il avait aux pieds des bottes vernies à tiges rouges, imprimées en or, dépouille ramassée à l’affaire de Ndioum avec les canons de Bakel, et qui sans doute avaient fait partie de la toilette de quelque traitant volontaire de l’expédition ; enfin il tenait à la main le bâton des rois bambaras, canne en bois, de 1m,25 de long, garnie de cuir, à la façon dont Malinkés et Bambaras garnissent leurs fourreaux de sabres.
[Illustration : La pointe des Somonos, à Ségou-Sikoro.]
Un sabre, dont le fourreau de cuir à large palette avait été travaillé avec beaucoup de soin par quelque artiste cordonnier, était sa seule arme. Il s’était placé au pied du plus bel arbre, dont les racines entremêlées formaient une espèce de siége. On avait depuis le matin couvert cette place avec du sable de rivière bien fin et de couleur rouge. Autour d’Ahmadou étaient Aguibou son frère, Mahmadou Abi, Alioun, Mustaf, ses divers cousins, en grande toilette, plus les chefs et ses intimes habituels. Derrière lui en demi-cercle se tenait sa garde de sofas, dont l’un portait le fusil d’Ahmadou, fusil français à deux coups garni d’argent.
[Illustration : S. M. Ahmadou, roi de Ségou.]
Tous étaient en habit de fête et présentaient l’aspect d’une mascarade : les uns en robe de chambre de lampas jaune, les autres avec des tuniques de velours vert doublé de soie rouge, d’autres en étoffe de cretonne, à grands ramages, couverte d’oiseaux de couleur ; puis d’autres enfin en lomas brodé de soie qu’ils portaient avec une élégance qui faisait contraste avec l’air gêné qu’avaient les premiers sous des ajustements auxquels ils ne sont pas habitués. Toute cette défroque sort les jours de fête, des magasins d’Ali, qui sont devenus ceux de El Hadj.
Enfin, autour de ces principaux acteurs se tenait la foule des Talibés, dont les groupes furent bientôt si serrés qu’on ne pouvait plus circuler, et tout à l’entour de ce vaste cercle, les chevaux qui avaient amené leurs maîtres, les uns piaffant, tenus en brides par de jeunes sofas, d’autres hennissant, entravés et rongeant leur frein. Un peu à l’écart, le cheval d’Ahmadou était maintenu à grand’peine par deux hommes qui avaient eu soin de faire écarter les juments.
C’était un cheval entier du Macina, superbe bête au poil noir luisant, sans autre tache qu’à l’un des pieds. Sous la selle du Macina, était un tapis marocain. La tétière de la bride, garnie de drap rouge, avait été couverte de pendeloques d’étain ou de fer-blanc, de ronds de cuivre, assez analogues aux harnachements des mules espagnoles et sous lesquels disparaissait plus de la moitié de la tête. La bride elle-même était plate, tressée en cuir mince, avec une régularité parfaite : aux crochets qui la réunissaient avec le mors était une chaîne de fer, et au point de jonction pendaient des glands en une espèce de passementerie de cuir.
Quant à la selle, j’ai dit que c’était une selle de Macina. Ce genre de selles diffère de celui que nous voyons aux Maures et qui est en usage dans tout le Sénégal, en ce que la palette de l’arrière est beaucoup plus large et plus haute, ressemblant aux anciennes selles à la française, à cette différence près que celles du Macina sont plus grandes et ont la palette de devant plus élevée. A celle d’Ahmadou étaient suspendus quatre sacs de cuir contenant des pistolets d’arçon garnis de cuivre, d’origine anglaise. Je contemplai longtemps ce spectacle bien curieux. Dans la plaine arrivaient en groupes les compagnies de sofas, musiciens et griots en tête, marchant pas à pas, puis les retardataires courant au galop. Les Talibés avaient revêtu leurs plus beaux vêtements, tous blancs ou bleus avec des turbans blancs ou noirs. Au milieu de toute cette foule criaient et gesticulaient les griots du roi, Samba Farba et Diali Mahmady, vêtus de soie, d’or et d’écarlate, ordonnant le silence, se démenant, criant de s’asseoir, de tenir les chevaux ; plus loin quelques sofas du roi, armés de fouets en cuir, couraient autour du cercle pour imposer le silence aux réfractaires et aux jeunes esclaves. Enfin, sur le toit des cases du village des Somonos, hommes et femmes étaient juchés pour contempler ce spectacle. Tel était l’aspect général de cette fête, dans laquelle, presque seul avec le docteur, je m’abstenais de prendre un rôle actif.
Ahmadou, dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, se leva pour le Salam, qui fut prononcé par Tierno Alassane.
Tierno était placé devant Ahmadou, aux côtés duquel se tenaient ses frères, ses cousins et ses plus intimes, sur deux rangs ; en face de lui était sa garde de sofas, immobile ou à peu près.
Tous les Talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs sabres, suivaient la prière ; et le spectacle de ces quatre ou cinq mille hommes se prosternant ensemble et par des gestes identiques, ne manquait pas de cet air imposant qui se remarque dans tous les actes de la vie privée aussi bien que dans les cérémonies religieuses des musulmans, et auquel on peut se laisser prendre quand on ne perce pas au delà de toutes ces apparences.
Dès que le Salam fut terminé, Ahmadou vint reprendre sa première place. Les Talibés qui s’étaient mis en rang pour le Salam se groupèrent de nouveau en cercle, tenant chacun leur fusil haut entre leurs jambes. Quand le silence fut établi, Ahmadou se leva. Il commença son palabre aux Talibés, et ainsi qu’on me le dit plus tard, il leur lut d’abord un manuscrit de quelques pages qu’il tenait à la main, texte arabe, qu’il traduisait en peuhl en le commentant, et qui était l’historique des guerres de Mahomet. Puis après, il leur fit une longue allocution, leur reprochant de n’être pas assez braves, de s’être laissé chasser par les Bambaras, et les traitant fort durement. Les principaux chefs répondirent par l’intermédiaire de Samba Farba, rejetant l’accusation et se défendant de leur mieux.
Ahmadou, reprenant la parole, devint plus mordant encore, et il termina en demandant qu’on lui fournît tout de suite une armée. Nous verrons ce que tout de suite signifie.
Ce palabre avait duré jusqu’à onze heures et demie ; j’étais resté jusqu’à la fin. Mais voyant les Bambaras et les sofas venir se grouper pour palabrer à leur tour, je me rappelai les exigences de mon estomac, et je rentrai à la maison, où était déjà le docteur, qui n’avait pas eu ma patience.
A peine avais-je commencé à déjeuner que Samba N’diaye vint me chercher à cheval, me priant de venir avec tous mes hommes parler à Ahmadou. Je crus un instant qu’il s’agissait de quelque nouvelle importante, qu’Ahmadou allait profiter de ce jour solennel pour régler mon départ pour le Macina. Mais en arrivant sous le soleil de midi au lieu du palabre, je fus étrangement désappointé quand je vis qu’il ne s’agissait que de me faire voir aux Bambaras, auxquels on venait sans doute de dire que le gouvernement avait envoyé faire Toubi (demander pardon), et qui, n’ayant jamais vu de blancs, croyaient peut-être que j’étais un Maure. Pour achever de me mettre en belle humeur, Ahmadou me demanda de faire faire une décharge par mes hommes à la mode des blancs. — Je fis faire un feu de peloton ; après quoi, voyant que je n’avais rien à attendre, je prétextai un mal de tête et rentrai ; puis, une fois à la case, je ne cachai pas ma mauvaise humeur à Samba N’diaye, le priant de dire à Ahmadou que je n’aimais pas à être dérangé pour rien en plein soleil. Je suis sûr qu’il n’aura jamais fait ma commission.
[Illustration : Samba N’diaye, ingénieur en chef d’Ahmadou.]
Pendant ce temps, les sofas et une partie des jeunes Talibés se livraient à la fantasia dans la plaine. J’avais vu aux pieds d’Ahmadou quelques barils de poudre et plusieurs sacs de balles dont il se fait accompagner dans ces occasions solennelles. Il avait distribué quelques-uns de ces barils et on les brûlait consciencieusement, cassant des fusils qui éclataient sous l’effort des charges démesurées, et souvent estropiaient ceux qui les tiraient. Ce fut tout ce que je vis de cette fête ; j’y avais gagné un violent mal de tête, mais le soir, j’appris différents détails ; entre autres, que les Bambaras avaient refusé de faire le Salam ; puis je reçus ce même jour la visite d’un ancien soldat noir de la compagnie indigène du Sénégal ; il se nommait Ahmadou. D’abord esclave à Saint-Louis, puis soldat pendant quatorze ans pour se racheter, il avait été domestique des commandants de Bakel, MM. Hecquart et Rey, et enfin, en 1845, lorsque M. Rey, pour lequel il professe un attachement sans bornes, quitta ce poste, il alla se joindre aux bandes d’El Hadj. Il n’y a pas fait fortune, malgré sa bravoure ; il est très-pauvre, et vit de son travail avec sa femme, la seule qu’il ait eue. Il parle bien le français et vient de temps à autres causer avec Samba N’diaye des beaux souvenirs de la vie d’autrefois, qu’ils regrettent sans vouloir se l’avouer.
Il me raconta les deux attaques de Sansandig, auxquelles il avait reçu plusieurs blessures. Il me montra quatre blessures de balles, dont deux avaient traversé son bras droit ; sur deux autres qui avaient frappé la cuisse, une avait pénétré.
Mais il ne put me dire, pas plus que personne, pourquoi Ahmadou demandait une armée et de quel côté elle devait opérer.
13 mars 1864.
Les jours suivants, les nouvelles du Macina qu’on m’avait annoncées, se confirmaient de plus en plus. Deux sofas, prisonniers à Sansandig depuis la dernière affaire, s’en étaient échappés et rapportaient ces bruits. Enfin le 13 mars, nous fûmes réveillés par le tabala battu à la mosquée ; l’armée sortait : on disait que les Bambaras révoltés, commandés par Mari, le dernier frère d’Ali et prétendant à la couronne de Ségou, s’étaient emparés d’un village distant de quatre à cinq lieues.
Ce fait, qui dénotait le fâcheux état du pays, m’inquiéta, bien que le même jour les cavaliers fussent rentrés, disant que tout était pour le mieux. Aussi, le 15, je tentais une démarche près d’Ahmadou pour qu’il me laissât partir. — J’insistai par cinq ou six fois, mais sans pouvoir obtenir aucune promesse. — Ahmadou craignait pour moi, disait-il, — et, quant à faire partir mes courriers pour Saint-Louis, il craignait pour eux. Il fallait attendre.
Les choses en restèrent là jusqu’au 22 mars. Pendant ce temps, Ahmadou s’occupait de faire le partage du butin ramassé à la première expédition de Sansandig. Ce butin était encore assez considérable ; car on partagea à raison de deux captifs (femmes) pour 850 hommes, et à ce moment je fis ce calcul que 500 captifs ainsi partagés portaient à 170000 environ le nombre des partageants, c’est-à-dire des partisans d’El Hadj, tant Bambaras que Talibés et Sofas, puisque sur tout le partage de ce genre, Ahmadou a d’abord le cinquième. — Je retrouve sur mes notes cette évaluation, que vingt mille au moins des partageants sont de Ségou, dont huit à neuf mille intrà muros et le reste dans le Goupouilli, le village des Somonos, ou même les villages voisins, tels que Ségou-Koro, Ségou-Coura, etc. Cela porterait la population de Ségou-Sikoro à au moins 36000 âmes dans les murs et à plus du double en tout. Aujourd’hui je pense que cette évaluation est peut-être trop forte de moitié, quant aux hommes, et que toute la ville de Ségou-Sikoro avec ses faubourgs ne contient guère plus de dix mille hommes ou enfants mâles adultes.
La chaleur augmentait, la contrariété altérait ma santé, de tous côtés je ne voyais que des obstacles. Je cherchais à me prémunir contre tout événement, et dans cette vue je demandais à acheter des chevaux ; mais soit mot d’ordre donné, soit qu’il n’y en eût réellement pas à vendre, toutes mes tentatives à cet égard étaient vaines. Je tombai sérieusement malade et il me fallut, pour éprouver un peu de soulagement, venir m’installer sous la vérandah de notre cour, car la case n’était plus habitable. Je profitai de ce moment pour envoyer Samba Yoro faire visite à Ahmadou et le presser un peu. Il fut très-bien reçu, et Ahmadou nous envoya du sucre et des gourous, mais Samba Yoro n’obtint rien relativement à mon départ. Dès que je fus un peu mieux, je commençai quelques promenades sur le cheval de Samba N’diaye ; j’éprouvais ainsi le plaisir de me soustraire à tout contact, d’être seul. Je réfléchissais alors profondément à ma situation. Dans une de ces promenades, j’étais tellement préoccupé de mes pensées que je laissais galoper tout doucement mon cheval sans faire attention aux personnes que je rencontrais et qui se garaient, ainsi que c’est l’habitude dans ce pays. Je ne vis pas une vieille femme, à demi aveugle et sourde, qui marchait appuyée sur un bâton, et j’arrivai sur elle sans qu’elle m’entendît. Mon cheval se détourna naturellement, mais la vieille, effrayée et perdant la tête, se jeta dans ses jambes et tomba à terre sans connaissance. Bien que le choc eût été très-léger, je crus à quelque grave accident. Des femmes qui revenaient du marché essayèrent de la remuer, mais évanouie ou non, elle ne bougeait plus. Je courus aussitôt vers le village pour chercher mes laptots et le docteur afin de lui porter secours. J’en rencontrai quelques-uns qui partirent tout de suite pour relever la vieille, mais qui la trouvèrent debout. Il paraît qu’en me voyant m’éloigner, elle avait repris connaissance. On me l’amena, ainsi que j’en avais donné l’ordre, et je lui fis présent de mille cauris. Elle s’en alla enchantée ; elle n’avait peut-être plus que quelques jours à vivre. Le lendemain son maître, car c’était une esclave, vint chercher à m’extorquer aussi quelque chose, sous prétexte que j’avais détérioré son bien. Je le reçus assez mal. Le soir, comme je causais de cela avec Samba N’diaye et que je lui exprimais combien j’eusse été désolé d’avoir causé une mort aussi malheureuse : « Bah ! s’écria-t-il, et quand même tu l’aurais tuée, ce n’est qu’une Kefir ! »
Voilà encore un effet de la religion musulmane, et l’homme qui proférait ce mot avait été élevé par les blancs pendant vingt ans !
Le lendemain de cet incident, je fis deux fois demander à parler à Ahmadou, et chaque fois on me répondit qu’il était sous les arbres de la porte de son père. Je voyais là une fin de non-recevoir, et j’allai le trouver pour lui demander une audience qu’il me promit pour le lendemain.
25 mars 1864.
Je me présentai donc le 25 mars dans l’après-midi. Ahmadou était dans la première cour de sa maison, entouré d’une assez nombreuse compagnie, dans laquelle je remarquai quelques Maures et entre autres, Sidy Abd Allah, qui, à cette époque, d’après Samba N’diaye, se déclarait ouvertement l’ennemi des blancs.
Tout d’abord, je fus interrompu par une affaire de Bambaras qui dura assez longtemps. Ils venaient apporter des paniers de salpêtre et de charbon pour la fabrication de la poudre, ce qui est un des impôts en nature qu’ils payent. Ce salpêtre était blanc, très-pur et bien cristallisé. On le recueille sur de vieux tatas, où, selon toute probabilité, il vient en efflorescence par suite de la décomposition des matières animales qui ont servi à la construction ; on le lave pour l’isoler de la terre, et on fait épaissir la solution, qu’on laisse cristalliser. Quant au charbon, il est fabriqué à l’air libre, un peu avec toutes espèces de bois taillis.
Le palabre dura longtemps. Ahmadou, interprété par Diali Mahmady, le griot mandingue, reprochait à ses sujets de se relâcher dans le payement de cet impôt, de n’apporter qu’une faible partie de ce qu’ils devaient fournir.
Les chefs, vieillards blanchis par l’âge, la tête rasée et découverte, baissaient la tête et s’excusaient humblement, disant que les jeunes gens avaient fui, qu’ils n’étaient plus nombreux et faisaient ce qu’ils pouvaient, que bien des villages refusaient l’impôt, ne les écoutant pas.
Toujours est-il qu’au lieu de cinquante charges qu’il eussent dû fournir ils n’en apportaient que vingt-neuf.
Dès que ce palabre fut fini, j’insistai pour parler confidentiellement à Ahmadou. Il renvoya alors tout le monde, à l’exception de sept à huit personnes, et je lui rappelai aussitôt que l’époque que j’avais fixée pour mon départ approchait, qu’il n’y avait plus que quatre jours, et que je venais savoir s’il pouvait me donner une réponse. Je lui observai que mes instructions me recommandaient de rentrer avant les pluies, et je terminai en lui disant qu’il fallait dans quatre jours partir pour Hamdallahi ou n’y pas aller. Sa réponse fut toujours la même : « Ton affaire est entre mes mains, expression dont alors je ne comprenais pas la portée, mais qui signifie : Tu es à ma discrétion, puisqu’on t’a envoyé à moi. Je m’en occupe. Bientôt, si le bon Dieu le veut, tu iras. Mais je te demande un peu de patience. » Pendant plus d’une heure, ce fut le même thème soutenu de part et d’autre. Je ne cédai rien ni lui non plus. Cependant, en réponse à de gracieuses paroles que je lui adressai relativement à son hospitalité (qui cependant commençait à se ralentir), il me dit que tout cela n’était rien, et que quand il nous mettrait en route, alors seulement il ferait quelque chose pour nous.
A toutes mes instances pour traiter avec lui les questions dont j’étais chargé, il répondit que quand il serait sûr que nous ne pourrions pas aller à Hamdallahi, il serait temps de causer de cela ; que Dieu pouvait tout, et que même avant quatre jours la route pouvait être ouverte.
Mal interprété par Samba Yoro, qui, intimidé, n’osait insister comme je l’aurais désiré, je ne pus rien obtenir de plus. Néanmoins, j’étais assez satisfait de l’ensemble de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou avait toujours parlé avec courtoisie et calme, lorsque, en sortant, Sambo Yoro me dit qu’il avait entendu des paroles inquiétantes, d’après lesquelles il était sûr qu’on nous retiendrait de force, si nous voulions partir ; qu’on avait dit à Ahmadou de le faire, parce que si nous partions, c’est que nous n’étions pas venus pour le voir, mais bien pour espionner ce qui se passait.
Ces propos étaient absurdes, mais ce n’était pas la première fois que nous les entendions. N’était-ce pas avec de semblables paroles que Diango à Koundian, et Dandangoura à Guémoukoura, avaient tenté de me faire dévier de mes projets ? Elles me causèrent cependant une véritable colère. Sans réfléchir qu’Ahmadou, auquel seul nous avions affaire, n’avait pas dit un mot de cela, je m’en affectai et je secouai vigoureusement Samba Yoro pour n’avoir pas interpellé ceux qui parlaient en présence d’Ahmadou, pour ne m’avoir pas prévenu au moins pendant le palabre. Au reste, je l’ai dit, Samba Yoro se laissait intimider par les attitudes essentiellement musulmanes, par le grand air d’Ahmadou. Il était sous le charme de l’islamisme. D’ailleurs, peu communicatif et quelquefois menteur, comme presque tous les noirs, il ne m’inspirait alors que peu de confiance : il en inspirait encore moins au docteur Quintin, qui en arrivait à le croire capable de s’entendre avec Samba N’diaye, non pour nous trahir dans un dessein hostile, mais pour nous faire rester en nous intimidant.
Nous finîmes donc par croire qu’il avait inventé tout cela sous l’empire de la peur que lui avait causée quelque mot malveillant prononcé par un de ces Toucouleurs toujours disposés à faire le mal.
Vers le soir, il y eut une scène qui sembla donner raison à l’opinion du docteur. Samba N’diaye essaya de m’arracher une promesse de rester, et, pour cela, il se fit l’écho du bruit d’après lequel on prétendait que nous étions venus comme espions.
Mais, chose à laquelle il ne s’attendait pas, pendant que moi, calme, j’écoutais, réfléchissant à la gravité sans cesse croissante de notre position, le docteur, si doux, si calme d’habitude, s’emporta, et, le menaçant d’aller se plaindre à Ahmadou si un tel propos était encore répété, il le chassa presque de notre hangar. Samba N’diaye rabattit aussitôt de son dire et, par une de ces manœuvres auxquelles les noirs excellent, il donna des explications incompréhensibles.
Quant à moi, je le répète, j’avais gardé mon sang-froid, et je me bornai à lui dire que le jour où je serais décidé à partir, si quelqu’un s’avisait de m’arrêter, je lui ferais sauter la cervelle, par la simple raison que, comme envoyé (ambassadeur), j’étais inviolable, et qu’au lieu d’arranger les affaires, celui qui voudrait me retenir ne réussirait qu’à faire recommencer la guerre avec le gouverneur du Sénégal ; que si sincèrement il voulait le bien, il pouvait dire cela à Ahmadou par opposition aux conseils qu’on semblait lui donner.
Cette scène était terminée, mais je passai une partie de la nuit à méditer. Il était évident que bon nombre de gens (et à cette époque, bien à tort, j’accusais surtout les Toucouleurs), cherchaient à me nuire dans l’esprit d’Ahmadou, et je me demandais si réellement on me laisserait partir. D’un autre côté, j’avais presque fixé un ultimatum en donnant une date : revenir sur une promesse était grave ; mais s’attirer un conflit l’était encore plus.
On peut concevoir mes inquiétudes.
Le lendemain et le surlendemain de ce jour, les affaires semblèrent tourner au mieux. Un de nos voisins, marabout du Fouta-Djallon, m’affirma que dans un palabre Ahmadou avait reçu le jour même le conseil des Torodos de me faire partir le plus tôt possible.
Le surlendemain encore, un des guides venus avec nous depuis Dianghirté, nous dit qu’Ahmadou avait demandé aux chefs du village une armée qui, réunie à celle de Koghé, me conduirait à Hamdallahi. Il ajoutait que les chefs avaient refusé, disant que si l’armée partait pour le Macina, les Bambaras se révolteraient, et prendraient la ville en tuant tout le monde ; qu’on était convenu d’attendre une nouvelle armée demandée à Nioro, qui devait arriver avant quinze jours et qui garderait le village pendant qu’on nous conduirait.
Ces bruits, confirmés par d’excellentes nouvelles du Macina qui arrivaient chaque jour, me donnèrent de l’espérance. Comment ne pas y croire, d’ailleurs, lorsque tout le monde me disait la même chose et qu’on m’amenait un homme qui, arrivé depuis cinq jours du Macina, me promettait de me conduire à Hamdallahi sans accident ?
1er avril 1864.
Cependant le 1er avril, dernier jour de mon ultimatum, je demandai à voir Ahmadou. Ce jour et les suivants, il me fut impossible d’arriver jusqu’à lui. J’étais très-malade depuis quelque temps ; c’est à peine si j’avais la force d’écrire mes notes, et le massage seul me faisait éprouver un peu de bien-être et me donnait du sommeil. Le docteur n’était guère mieux que moi. J’employais quelques braves femmes à cela, en les payant de quelques cauris ou d’un peu d’ambre menu. Ahmadou en fut instruit et, saisissant ce prétexte, il nous envoya deux esclaves, nous disant que, dans le pays, il savait qu’on ne pouvait se passer des soins d’une femme et que, quand nous partirions, si nous ne voulions pas les emmener, nous n’aurions qu’à les lui laisser. Mon premier mouvement fut de refuser ce présent, si contraire à nos mœurs ; mais Samba N’diaye m’affirma que je blesserais Ahmadou, qui ne comprendrait pas nos susceptibilités. En outre, je souffrais depuis longtemps de la difficulté de me faire servir[148], et imitant l’exemple de Richard Lander, je finis par accepter.
[Illustration : Coiffures et anneau nasal des femmes bambaras.]
Ces filles de races bambara et soninké mélangées, étaient-elles jolies ? Telle est la question qui m’a été souvent posée. — Non.
L’une, Fatimata, était une assez jolie négresse si on veut, mais très-maigre quoique musclée. Les membres inférieurs, les pieds et les mains étaient affreux. L’autre, mieux faite, était plus laide de figure. Du reste je saisis cette occasion de dire que si rien n’est plus rare qu’une jolie négresse, il en existe cependant de positivement jolies et de très-remarquables par la douceur de la physionomie, par la perfection des formes et la délicatesse des attaches. Sans doute leur beauté n’est pas le type conventionnel de la beauté européenne, on chercherait vainement un profil grec. Mais si dans un salon d’Europe je pouvais transporter telle Gada (esclave fille de service) du palais d’Ahmadou dans ses vêtements de fête, couverte d’or et de soie et qu’elle pût se produire sans être embarrassée, je le mets hors de doute, tous ceux qui sont artistes admireraient presque sans restriction.
Dans le courant d’avril, on renforça l’armée de Koghé de nombreux contingents. Il devenait évident qu’il se préparait quelque chose. Diverses personnes annonçaient que l’armée de Nioro approchait ; je me décidai à attendre son arrivée. Du reste, les nouvelles arrivaient de tous les côtés, variant du tout au tout du jour au lendemain, mais révélant une situation impossible d’anarchie, qui ne pouvait me laisser aucun espoir de me mettre en route sans être sous la protection d’un guide officiel connaissant mieux le pays que moi. Je ne pouvais d’ailleurs songer à partir sans chevaux, et Ahmadou seul pouvait m’en donner ou m’en céder. En dépit de son hospitalité, qui quelquefois éprouvait des hauts et des bas, je dépensais plus de mille cauris[149] par jour. Il nous fallait acheter le bois de la cuisine, notre nourriture propre, du poisson, de la viande fraîche, le savon pour laver le linge de tout le monde, quelques ustensiles, tels que des vases de terre pour cuisine ou pour tenir l’eau fraîche, le mil ainsi qu’un peu de paille pour les mules et pour Farabanco, notre unique cheval.
Puis enfin, de temps à autre, j’étais obligé de faire aux laptots une distribution de cauris pour leurs besoins personnels, et quelque parcimonie que j’y apportasse, les marchandises que je vendais s’épuisaient petit à petit. C’étaient surtout les étoffes de coton qui avaient cours, mais l’ambre, le corail étaient dépréciés à cause de la misère générale ; le gros ambre seul se vendait chez les chefs et encore avec peu de bénéfices.
En dehors de ces dépenses, j’avais mille petits cadeaux à faire : d’abord aux mendiants qui abondent là plus que partout ailleurs, et auxquels il fallait donner, ne fût-ce que pour ne pas se déconsidérer, et ensuite aux gens auxquels je demandais des renseignements sur le pays et qui ne venaient le plus souvent me les donner bons ou mauvais qu’après promesse d’un cadeau.
Tout cela m’obligeait à songer au départ, et si je me décidai à attendre l’arrivée de cette armée de Nioro, c’était parce que je reconnaissais l’impossibilité de partir. Bien souvent depuis, le docteur et moi avons regretté de n’avoir pas alors tenté de partir à tous risques ; nous ne fussions pas partis, mais nous aurions avancé de quelques mois une scène violente, et par suite de ces quelques mois d’avance, nous serions partis peut-être quinze ou dix-huit mois plus tôt de Ségou.
[Décoration]
[Note 145 : J’appris quelques jours après qu’on disait dans le pays que le roi de France avait fait demander la paix à El Hadj.]
[Note 146 : Nom sous lequel tous les Musulmans désignent Constantinople.]
[Note 147 : On mesure toutes les étoffes à la coudée.]
[Note 148 : On sait l’invincible répugnance des noirs à accomplir certains soins domestiques indispensables près des malades, et qui, chez eux, sont exclusivement réservés aux femmes.]
[Note 149 : Mille cauris, environ 3 francs.]
CHAPITRE XX.
Le bruit court que Sansandig va se rendre, qu’El Hadj est vainqueur au Macina. — On bat le tabala. — Extrait du journal de voyage. — Deux types de griots : Diali Mahmady et Sontoukou. — Menaces des Bambaras sur divers points. — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi d’une lettre au gouverneur. — Les parents chez les Toucouleurs. — Tierno-Abdoul. — Alpha Ahmadou.
Avril 1864.
Pendant ce mois, Ahmadou passait toutes ses journées sous les arbres de la maison de son père.
Il palabrait. De tous côtés arrivaient des renseignements. Le 4 avril des villages bambaras de la rive droite venaient faire leur soumission. Le même jour on apprenait que des Maures de Tichit, retournant dans leur pays après avoir vendu leur sel à Yamina, avaient été attaqués et pillés par les Bambaras révoltés ; on disait cette fois que l’armée de Nioro était rassemblée à Touroungoumbé et qu’elle attendait des contingents de Koniakary.
Le 5 avril, une femme arrivée de Sansandig annonçait qu’une foule de gens du Macina étaient venus s’y réfugier, et qu’on avait palabré pour renvoyer à Ahmadou tous les captifs qu’on avait pris sur lui, et que Boubou Cissey (le chef du village) s’y était seul opposé.
Le 6 avril on commença à faire des razzias. Cinq cavaliers allèrent du côté de Sansandig et ramenèrent un troupeau de cent bœufs et quatre prisonniers. Les bœufs furent réclamés par des villages qui s’étaient rendus ; mais ils n’étaient pas près de les avoir. Quant aux hommes, deux furent immédiatement décapités par ordre d’Ahmadou. Ils étaient de Sansandig. C’étaient des keffirs : c’est tout dire.
Le 7 avril, trois cavaliers de Koghé prirent sept femmes près de Sarrau et tuèrent deux hommes. Le soir on les interrogea ; elles confirmèrent le bruit des succès d’El Hadj au Macina et dirent que Mari, le frère d’Ali, était à Holocouna près de Sarrau ; elles affirmèrent qu’il n’avait que peu de monde et que ce village n’avait pas voulu le laisser entrer dans ses murs.
Le 8 avril on annonça que les cavaliers de Koghé, au nombre de cent vingt, avaient pris quarante personnes aux environs de Sarrau : on leur avait tué deux chevaux.
Enfin, le 9 avril, on battit le tabala à la mosquée, et les griots parcoururent la ville en criant à l’armée de sortir, d’aller à Koghé, que l’armée de Sansandig était sortie et avait traversé le fleuve.
En effet, un assez grand nombre de Talibés sortirent. Quant à Samba N’diaye, qui, aux termes des ordres d’El Hadj, ne devait jamais quitter Ségou, il avait depuis quelques jours envoyé un de ses captifs, Diatourou, rejoindre l’armée ; mais il ne croyait pas à cette nouvelle de la sortie de l’armée de Sansandig, et était convaincu qu’Ahmadou disait cela pour faire sortir les Talibés, qui ne se souciaient pas d’aller à l’armée.
Comme je plaisantais à ce sujet, il me dit : « Ce n’est pas manque de courage, mais nous sommes fâchés contre Ahmadou ; nous manquons de tout ; il ne donne rien, pas même des fusils. Il y a beaucoup d’hommes qui n’en ont pas, et quand ils vont en demander, Ahmadou, qui en a plus de mille dans ses magasins, répond : Qu’as-tu fait du tien ? — Je l’ai vendu pour manger, pour nourrir ma femme. — Eh bien, vends ta femme, tu achèteras un fusil ! répond Ahmadou. » Or, bien qu’il s’agisse de femmes esclaves, cela blesse ; car chez les noirs il est rare qu’une fois qu’une esclave a eu les faveurs du maître, il la chasse ou la vende si elle ne se conduit pas mal, et depuis le moment où elle devient mère, sa liberté lui est acquise et elle ne peut plus être vendue. Elle peut en revanche être battue, et cela lui arrive.
En résumé je reconnus, d’après cette conversation, qu’il y avait un mécontentement assez vif contre Ahmadou, une jalousie contre ses sofas qu’il soigne bien, et surtout contre ses intimes, Mohammed Bobo, Sontoukou, Sidy Abdallah et autres, qu’il comble de cadeaux et qu’on accuse de toutes les fautes qu’il fait.
Samba N’diaye me disait : « Si Ahmadou voulait, avec un seul des toulons d’or ramassés dans les magasins de son père, il pourrait faire vivre l’armée pendant dix ans. Au lieu de cela, il nous laisse mourir de faim, et tous les six mois à peu près il fait un présent qui, une fois partagé, donne à chacun six cents cauris au plus et un morceau de sel. Que veux-tu qu’on fasse de cela ? Ce n’est pas ainsi qu’El Hadj agissait, il était très-généreux, et quant à moi, sans ce qu’il m’a donné, je ne sais comment je vivrais. »
En effet, Samba N’diaye, qui touchait la ration, comme il dit (c’est-à- dire cent moules de mil par mois et une pierre de sel tous les deux mois), ne se donnait pas la peine d’aller faire sa cour et ne recevait que fort peu de cadeaux d’Ahmadou.
10 avril 1864.
Le 10 avril, on apprenait que l’armée n’était pas sortie de Sansandig, mais qu’elle existait toujours ; et comme preuve, quand on la croyait dans l’Est, elle passait dans l’Ouest et allait piller Faracco.
Le même jour on exécutait sept prisonniers au marché, et je m’écriais : Si l’armée de Nioro ne nous dégage pas, que devenir ? Tout autour de nous la guerre, et pour nous protéger un pouvoir mal établi.
Comme on le voit, il ne pouvait plus être question de partir.
11 avril 1864.
Le 11 avril, on apprenait que l’armée de Nioro approchait.
13 avril 1864.
Le 13 avril, on expédiait en toute hâte trois cents hommes à Yamina qui avait voulu se révolter. On disait que cette troupe devait envoyer au-devant de l’armée de Nioro pour faire hâter son arrivée.
14 avril 1864.
Le 14 avril, on ramenait cent cinquante captives ; la plupart des hommes pris avaient été exécutés. Ces malheureux avaient tous été ramassés aux environs de Sarrau. Sept hommes pris vivants furent tués. On disait qu’un courrier d’El Hadj était en route.
15 avril 1864.
Le 15 avril, des prisonniers affirmaient que l’armée d’El Hadj s’était avancée jusqu’auprès de Sarrau, où elle avait brûlé un petit village. L’armée de Koghé avait reçu l’ordre de suspendre ses razzias, et tout le monde disait, même Samba N’diaye, qui jusqu’alors s’était tenu sur une grande réserve, que, dès que l’armée de Nioro arriverait, nous partirions.
Ce même jour, je reçus la visite de Diali Mahmady, avec toute sa troupe de griots ; il s’était mis en grande toilette.
Diali Mahmady était un griot dans toute l’acception du mot, capable de chanter pour n’importe qui, de faire de la musique sur la grande guitare mandingue pendant toute une journée pour obtenir un cadeau.
Combien de fois ne l’avons-nous pas vu aller donner une bamboula (fête et danse nègre) à la porte d’Ahmadou, accompagné de ses sept femmes et de toutes ses griotes ou amies de la maison, et cela pendant six et sept jours de suite, pour obtenir un bambou richement brodé en soie, ou quelque autre chose qu’il convoitait !
Dès mon arrivée, il avait voulu me faire de la musique ; mais Ahmadou, qui avait placé une garde à ma porte pour empêcher qu’on m’importunât, le lui avait défendu. Cette fois il venait me faire une visite.
Il portait un bonnet de drap vert de la forme ordinaire des bonnets mandingues, pardessus lequel il avait enroulé un turban de soie du Levant brochée d’or. Un manteau de soie rouge et jaune, sur un boubou de soie jaune et bleue brochée, complétait ce costume. Il demeura longtemps assis, et voyant que je ne lui faisais pas de cadeau, il finit par me demander un bonnet de velours brodé d’or. J’en avais déjà donné deux à Ahmadou ; je m’empressai de le satisfaire et je le renvoyai content : j’étais sûr qu’il ne me serait pas hostile.
Diali Mahmady était, du reste, un homme intelligent, qui avait voyagé sur toute la côte ; il avait été à Sierra Leone, où il avait séjourné. Il comprenait un peu l’anglais, il avait le goût du luxe très-développé, et sa maison en témoignait. Il était libre ; mais c’était le plus riche des griots libres, parce qu’il gagnait beaucoup à donner ses fêtes.
Lorsque je quittai Ségou, il me confia vingt-huit gros d’or[150] pour lui envoyer une paire d’épaulettes, un chapeau à claque, un habit d’uniforme, un pantalon et des souliers vernis. C’était une preuve de confiance bien peu commune de la part d’un noir.
J’avais reçu le matin même la visite de Sontoukou, qui, quoique griot et esclave, est vraiment le plus grand seigneur de Ségou. Non-seulement sa maison, située près de celle d’Ahmadou, étonne, mais il y a un cachet de propreté et même de luxe dans son habillement, et de douceur dans ses manières, qui surprend de la part d’un noir qui n’a jamais vu de blancs. Il ne demandait jamais de cadeau, mais (pour un griot c’est extraordinaire) il donnait beaucoup et ne venait jamais chez moi sans m’apporter quelques gourous ; quand j’allais le voir, il m’offrait aussi, soit une poule grasse, soit autre chose. Je ne manquais pas, en retour, de lui faire quelques cadeaux d’ambre ou d’argent. En somme, il ne perdait pas au change, mais, je le répète, il n’agissait pas dans des vues intéressées et donnait beaucoup à tout le monde. C’était, du reste, un de mes plus gros acheteurs, et il payait à terme, très-régulièrement pour Ségou.
16 avril 1864.
Le 16 avril, on annonçait que l’armée de Nioro approchait, qu’une armée de Dinguiray était en train d’opérer dans le Foula Dougou, et en même temps que les Bambaras venaient d’attaquer, dans le sud de Ségou, deux petits villages de Bambaras soumis, Minianka et Nagassola ; mais on ajoutait que les Talibés, accourus au secours, avaient tué trente-cinq hommes. Le 17, on disait que l’armée de Nioro avait dû passer Damfa, et en même temps que des courriers envoyés par Tidiani, neveu d’El Hadj et chef de son armée, arrivaient de Say.
Le lendemain, ces courriers n’étaient plus que des Diawandous qui arrivaient de la frontière du Macina.
J’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou ce qu’il en était ; et en même temps, rappelant que la saison des pluies était venue, je demandais à partir.
En effet, les orages et tornades étaient arrivés.
[Illustration : Maison du griot Sontoukou, à Ségou-Sikoro.]
Samba N’diaye revint avec une troisième version. Ahmadou lui avait répondu que, d’après ses nouvelles, El Hadj serait sorti d’Hamdallahi avec une armée, et qu’il aurait battu l’armée du Macina à Mopti ; les Touaregs Bourdamé seraient venus le trouver en ce lieu pour dire qu’ils cernaient Cheick Ahmed Beckay de Tombouctou, et qu’il pouvait envoyer une armée, qui le prendrait. Alors il aurait envoyé Tidiani avec une armée, accompagné du fils de Galadjo[151]. Ils auraient remporté une victoire, et Cheick Ahmed Beckay serait pris ou mort. El Hadj serait à Conna où il attendrait.
Voilà les nouvelles que m’apportait Samba N’diaye ; mais, pour mon départ, rien. Il ajoutait qu’au Macina on avait fait un grand massacre de prisonniers, de Peuhls particulièrement, et que dans une seule journée on en avait exécuté mille.
Ici, écrivais-je alors, on est plus modeste ; on ne les tue que par petit nombre, et ce matin encore quatre ont succombé. Je ne prévoyais pas alors à quels massacres j’assisterais.
Le même jour, on battait le tabala à la mosquée, et une armée allait en toute hâte secourir Dougassou, qu’on disait attaqué par l’armée de Mari, qui avait abandonné Holocouna et était de l’autre côté du Bakhoy, à Touna.
19 avril 1864.
Le 19 au soir, je reprochai à Samba N’diaye, qui me faisait des protestations de dévouement aux blancs, l’apathie qu’il montrait pour nos affaires ; je récapitulai tout ce qui s’était passé, et lui montrant que l’hivernage était arrivé, qu’on pouvait passer sans grand danger dans les broussailles, je demandai au moins à faire partir mes courriers pour Saint-Louis : d’autant plus que l’armée de Nioro étant en route, si ce qu’on m’affirmait était vrai, elle devait laisser un chemin ouvert.
Samba N’diaye promit de s’en occuper, et en effet, dès le lendemain, il obtenait d’Ahmadou une promesse de départ pour les courriers et une audience pour le lendemain.
Mais le lendemain Ahmadou était occupé sous ses arbres. On apportait des nouvelles de révolte dans le Birgo. On disait Mourgoula pris. Voyant que je ne pouvais lui parler, je lui fis dire par Samba Yoro que s’il voulait seulement me donner un guide j’allais expédier mes courriers moi-même. A mon grand étonnement, il y consentit, et dit que le lendemain il fournirait le guide et le laissez-passer. Je mis alors mes lettres au courant, j’y ajoutai quelques post-scriptum, et, après bien des allées et des venues, le 23 avril au soir mes courriers étaient prêts à partir. Seulement l’un d’eux, Ibrahim, étant malade et surtout effrayé de l’état du pays, avait refusé le service, et je l’avais remplacé par Yssa, l’un de mes hommes. A partir de ce moment Ibrahim, qui non-seulement avait refusé de marcher, mais avait même cherché à détourner de son devoir Seïdou, son compagnon, cessa de compter parmi les miens. Je le chassai et défendis qu’il entrât dans ma maison.
Dès que j’eus l’assurance que mes courriers partiraient, je fus content, car j’allais enfin donner de mes nouvelles à ma famille, et quelle que fût l’incertitude qui planait sur l’époque de mon retour, ce seul fait de me permettre d’écrire témoignait une certaine confiance de bon augure. Je résumai ces impressions dans ma lettre au Gouverneur, dont je reproduirai un passage qui mieux que ce que je pourrais ajouter aujourd’hui, montrera quelle était alors ma situation d’esprit.
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« Il me devient impossible, dans l’état actuel du pays, de rien vous dire relativement à mon retour ; je crois que je serai forcé de passer ici presque toute la saison des pluies. Cette idée m’effraye bien un peu, mais j’y gagnerai de compléter une foule de renseignements et peut-être d’entrer au Macina en qualité d’Européen, ce qu’on n’a jamais pu faire jusqu’ici.
« Quoi qu’il en soit, je me hâte de profiter de la permission d’expédier les courriers, de peur qu’une mauvaise nouvelle ne fasse changer d’avis. Quoique la position d’El Hadj ne soit pas aussi belle qu’on voudrait me le faire croire, il dispose encore de forces considérables, et je ne mets pas en doute qu’il n’ait la possibilité de réunir quarante mille fusils[152]. En outre, il a à Ségou-Sikoro un trésor, c’est tout l’or ramassé par les rois bambaras, sur lequel il a fait main basse, et qui, même en faisant la part de l’exagération très-large, dépasserait une valeur de vingt millions[153], sans compter les marchandises et cauris, le sel, etc. En outre, il a à Koundian tout l’or amassé dans les divers pillages du Bambouk. Vous voyez, Monsieur le Gouverneur, qu’il est loin d’être aux abois.