Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
10 septembre 1865.
Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette famille qui avait trahi Coro Mama, qui avait fait depuis bande à part et s’était montré constamment hostile à Ahmadou, fut pris dans la matinée du 10, ainsi qu’une foule d’hommes qui s’étaient cachés dans les broussailles, n’osant fuir au milieu de tous les cavaliers qui avaient parcouru les environs pendant la nuit. Quand on le conduisit au supplice il fut presque assommé par la foule. Sa tête traînait par terre, la figure dans le sable et balayait les ordures, et il eût été certainement tué de cette façon si Arsec arrivant n’eût écarté la foule en dégainant son terrible sabre, dont un seul coup envoya ce malheureux dans l’autre monde.
Parmi les prisonniers de la nuit se trouvait aussi le frère de Mahmary Sibila, qui, ayant écrit depuis longtemps à Ahmadou pour se rendre, l’avait le jour même prévenu de la sortie de son frère et avait par cette trahison été cause de sa mort. Ahmadou lui donna la vie, et, sur sa demande, l’envoya, à cheval, à Sibila pour faire rendre le village ; mais il n’en revint pas.
Tout cela avait encore affaibli Sansandig, et cependant, comme par fanfaronnade, les habitants avaient recommencé un feu nourri.
Avaient-ils appris que de nouveaux renforts leur arrivaient, espéraient-ils les avertir ainsi que le village se défendait encore ? Toujours est-il qu’au lieu de profiter de ce jour pour attaquer et emporter Sansandig, Ahmadou, enivré de la mort de ses ennemis, laissa échapper l’occasion, et que le lendemain 11 septembre, la face des choses avait changé.
Pendant la nuit on avait entendu battre le tabala dans l’Est, et cela très-distinctement. Un de mes hommes, Déthié, qui rôdait à la recherche de quelques captives, s’était dit qu’il n’y avait rien de bon par là, et, prévoyant ce qui allait arriver, était rentré se coucher en nous prévenant. En effet, dès le jour une femme sortie du village vint dire que les chefs attendaient une armée le jour même.
Malgré cela, il n’y avait rien de menaçant, quand à 8 heures et demie, pendant que j’étais dans la case de Samba N’diaye à causer avec lui, on vint annoncer que l’armée des Bambaras approchait. C’était un cavalier qui, le cheval ruisselant, disait l’avoir rencontrée et arrivait au triple galop prévenir Ahmadou. Je m’empressai de seller mon cheval, et voyant qu’on ne sortait pas, je mangeai à la hâte un peu de riz.
11 septembre 1865.
A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais, comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ.
Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un moment je crus que nous étions perdus.
Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai, accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras.
Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers.
En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles. Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil, il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau. Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie, ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ; mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux.
En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens, dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi, grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort fut vite réglé par Arsec.
Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés, dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras revenaient et n’étaient pas loin.
Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval.
Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant, ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit-il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? »
Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant.
La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un terrible quart d’heure à passer.
12 septembre 1865.
Au jour, j’allai saluer Ahmadou ; il était couché sur une simple natte, en plein air, à plus de 100 mètres du camp, entouré de ses plus fidèles Talibés ; il ne rentra qu’à 8 heures et demie. La journée se passa tranquillement jusqu’au soir, où il y eut une vive fusillade du côté des Sofas. C’étaient les Bambaras qui, entrés la veille dans la ville et n’ayant rien trouvé à manger, disaient les déserteurs de Sansandig, voulaient sortir. On les repoussa, mais ils crièrent : « Faites ce que vous voudrez, nous sortirons tout de même. » En effet, dès la nuit suivante, une partie au moins ressortit.
A partir de ce moment, on fut sur un quivive continuel. Ahmadou maintenait l’armée nuit et jour aux postes de combat, y couchant lui-même et ne rentrant qu’au moment des tornades.
13 septembre 1865.
Les Bambaras circulaient dans les environs, mais ne se montraient pas. Le 13 au soir, on entendit battre le tabala dans un village de l’intérieur. Les espions d’Ahmadou n’osaient pas s’avancer ; on ne savait que penser, et le résultat de cette incertitude était une crainte vague, plus terrible que toute autre, car elle engendre presque toujours la panique.
15 septembre 1865.
Le 15, à quatre heures, des cavaliers rôdant aux alentours rentrèrent au galop. Immédiatement l’armée se mit en bataille, et les cavaliers s’élancèrent au-devant de l’ennemi, qu’on ne voyait pas encore, mais qui ne pouvait être loin, car bientôt on entendit des coups de fusil, et moins de vingt minutes après leur départ, les cavaliers, et entre autres un Talibé du Fouta, nomma Hiaïa, qui avait une belle réputation de courage, revinrent rapportant les dépouilles d’un certain nombre de Bambaras et six chevaux.
Après cet exploit qui devait mettre les Bambaras en fuite, on rentra et la nuit fut calme.
Le lendemain 16 septembre, à trois heures, il y eut encore une alerte, mais cette fois l’armée, fatiguée de ces sorties continuelles et sans résultat, ne se hâta pas, et ce fut malheureux, car avant qu’elle fût rangée, les Bambaras, au nombre de près de deux mille hommes, tournèrent le camp pour entrer à Sansandig par le Ouala Ouala. Nous en vîmes une partie qui força le passage entre les Pouls et les Djawaras et se jeta dans le village au pas de course le plus rapide, sans que personne eût l’idée de s’y jeter en même temps. Cette colonne eut des pertes, son tabala fut pris, ainsi que sept chevaux, et nombre d’hommes furent tués ; mais il n’en était pas moins vrai que plus de quinze cents hommes venaient d’entrer dans la place, et qu’on craignait chez nous que ce ne fût que l’avant-garde d’une armée plus nombreuse, qui viendrait nous attaquer pendant que le village ferait une sortie de manière à nous placer entre deux feux.
La première conséquence de cette affaire fut de forcer à envoyer une partie des troupes sur la gauche, pour renforcer les camps des Pouls et des Djawaras, et garder le Ouala Ouala. Les Bambaras ressortis des murailles, tiraillaient, et cette fusillade inoffensive dura jusqu’à la nuit.
Ahmadou coucha dehors, et le sommeil ne fut pas troublé. Pour moi je pensais que cette armée ne pourrait pas tenir dans le village sans vivres, qu’elle en sortirait dans quelques jours, que cela entraînerait encore quelques défenseurs à déserter, et que le moment où on s’emparerait de la place n’était pas loin. Quelques jours de courage encore et ce résultat allait être atteint.
Comme pour fortifier mon opinion, vers dix heures, le 17, tout le village sortait se ranger en bataille sous les murs, ainsi que l’armée des Bambaras entrée la veille. Aussitôt les Sofas, Djawaras et Irlabés demandèrent du renfort, car en voyant environ quatre à cinq mille hommes en face d’eux, ils ne se sentaient pas de force à leur barrer le passage.
Ahmadou, redoutant et espérant sans doute un combat définitif, avança avec toute l’armée en dépit de quelques personnes qui craignaient que ce ne fût un piége des ennemis pour faire abandonner le camp et venir l’attaquer par la plaine. Le camp resta en effet confié à la garde de peu de monde.
Dès qu’Ahmadou fut arrivé en face de l’ennemi, les Massassis et les Djawaras marchèrent sur les cavaliers qui étaient sortis par le Ouala Ouala, plus nombreux que je n’eusse supposé qu’ils pouvaient l’être dans le village. Presque en même temps le Gannar et le Toro s’élancèrent sur les fantassins, qui reculèrent jusqu’aux murs et rentrèrent en partie. C’était encore une occasion magnifique, qui eût, même en cas d’échec, intimidé les Bambaras ; mais on s’arrêta à portée de fusil des murs, et toute la journée se passa ainsi. Ahmadou fit venir les canons de Samba N’diaye, dont la mitraille, à la distance où on les plaça, ne parut pas faire d’effet.
Vers huit heures et demie, les Bambaras rentrèrent presque tous, et Ahmadou les imita, ne laissant dehors que la moitié des Talibés. Chose bizarre, on avait pris un Maure dans les broussailles, pendant le combat ; c’était très-probablement un échappé du village : il annonça que l’on avait affaire aux Sofas de Mari et aux contingents du Miniankala, et paya de sa tête ces renseignements.
Une femme qui sortit du village compléta ce qu’avait dit le Maure, en affirmant que les Bambaras entrés le 11 étaient ressortis, comme je l’ai dit, et qu’étant allés trouver le reste de l’armée repoussée, en lui reprochant d’avoir fui, ils avaient décidé tout ce monde à rentrer avec eux.
Boubou Cissey leur avait fait dire, pour les décider, que s’ils ne réussissaient pas à chasser Ahmadou, ils tenteraient de s’échapper tous avec leur or, en emportant le plus possible et brûlant le reste de leurs marchandises. Cette femme ajoutait qu’on avait promis 1000 cauris aux Bambaras par chaque individu, homme, femme ou enfant, qu’ils réussiraient à sauver.
17 septembre 1865.
Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable. Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet égard qui étaient de bon augure.
Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive. J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir.
Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas pris et tué.
Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce qu’il y avait.
J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger les bagages.
Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me dit-il.
Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre.
La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le sentiment d’un affreux danger qui le menaçait.
J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher, et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules. Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même.
Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis tenté de le croire.
Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à une exactitude très-suffisante pour estimer sa route.
Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible. Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de nous.
J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une triste et fausse position.
Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser.
Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs, qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir.
Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin, c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant.
18 septembre 1865.
Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route, avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui, sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les volaient tant qu’ils pouvaient.
Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement, était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute.
J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ; le reste était à Faracco.
Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de passer seize heures au moins à cheval.
J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou.
Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir. Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le chef du village une case et un bon souper.
Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau claire.
J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler deux bouchées.
En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible sommeil.
Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ; j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après, Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des plus dures de notre voyage.
Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette retraite.
Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles, que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer de manger.
[Décoration]
[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule pluie les met hors de service.]
[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.]
[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.]
[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.]
[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.]
[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.]
[Note 215 : Plante alimentaire.]
[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.]
[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette année, dépassant six mètres.]
[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont blanches.]
CHAPITRE XXXV.
Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de mourir. — Négociations par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ?
20 septembre 1865.
Dès le lendemain, nous étions, quoique bien fatigués, en quête de nouvelles, et à notre grand étonnement nous ne tardions pas à savoir qu’il n’y avait eu aucune menace du côté du Macina, mais bien du côté de Mari. C’était le vieux Tierno-Abdoul qui, commis à la garde de Ségou-Sikoro, avait écrit à Ahmadou pour le supplier de rentrer, lui disant qu’il savait par ses espions que Mari avait rassemblé une armée, et que, dès qu’il aurait passé le Bakhoy, tout ce qu’il y avait de Bambaras dans le pays était décidé à se soulever contre Ahmadou et à venir attaquer la capitale pour y replacer Mari ; et, ajoutait Tierno dans sa lettre, « avec les hommes que j’ai ici, qui presque tous manquent de fusils, je ne l’attendrai pas. »
C’était au reçu de cette lettre qu’Ahmadou, ayant consulté Abdoul Kadi, s’était décidé à rentrer. C’était peut-être sage, mais c’était dur. Avoir passé soixante-douze jours avec son armée dans la misère, sous les pluies de l’hivernage, avoir perdu tant de monde et ses meilleurs Talibés (plusieurs chefs du Fouta avaient succombé, et entre autres le frère de Sirey Adama, Moctar, neveu d’El Hadj), et revenir sans avoir fait essuyer à l’ennemi d’autre perte que celle des hommes qui avaient succombé, d’autres maux que les horreurs de la famine qui avait désolé la ville. Cette résolution avait dû bien lui coûter, et il faut croire que le péril lui avait paru bien imminent.
Ce ne fut que le 19 au soir que l’armée fut ralliée à Kalabougou, et le 23 seulement Ahmadou fit son entrée à Ségou, où l’on tira presque autant de coups de fusil que pour une victoire.
23 septembre 1865.
Ahmadou, à défaut de victoire, ramenait un certain nombre de captives. Il avait de plus bien fatigué Sansandig ; il avait forcé un certain nombre de villages à se jeter dans son parti, et leur population, qu’il ramenait, venait grossir les rangs de ses partisans.
On affectait une grande joie, bien qu’on ne la ressentît pas. Tout le monde, ou du moins tous les chefs, avaient conscience de la faiblesse de l’armée. Je ne tardai pas à le savoir et je tentai de mettre à profit cette conviction pour obtenir de partir.
Seïdou, mon courrier, avait fait la route de Sansandig à Ségou-Sikoro, en pirogue, avec Paté Dali, le Diawandou[219] d’Ahmadou, qui jouit près de lui d’une grande influence. Ce dernier, originaire du Kaarta et sachant fort bien l’état des choses, avait dit à Seïdou qu’ils étaient en mauvaise position, que les Talibés diminuaient de jour en jour, qu’il leur faudrait une armée du Fouta ; et il lui avait demandé si, quand je rentrerais au Sénégal, je ne pourrais leur donner un coup de main pour faire venir des renforts de ce pays, ajoutant qu’il avait l’intention, ainsi qu’Abdoul Kadi, d’en parler à Ahmadou, parce qu’ils avaient grand besoin d’un tel renfort.
Grâce à l’intimité de Tierno Abdoul Kadi, Seïdou qui connaissait tout le monde dans le Fouta, avait seul parmi mes hommes le privilége de tout voir, de tout entendre sans exciter de soupçons.
Dès qu’il vint me rapporter cette conversation, je résolus d’en tirer parti. Après avoir conféré avec Samba N’diaye et Quintin, je me décidai à prier Abdoul Kadi d’insister auprès d’Ahmadou pour qu’il me fît partir, en lui promettant en mon nom tout ce qu’il pourrait demander. Bien entendu, je persuadai Samba N’diaye de mes bonnes intentions, et ce n’est que pour cela qu’il entra dans mes vues.
24 septembre 1865.
Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le 24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes.
Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions.
Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager la fin.
Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine, que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant : « Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous donnerait jamais un coup de main. »
Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste, disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le lendemain.
Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou nous renverrait.
Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois, fut interrompu.
Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens.
29 septembre 1865.
Enfin, un peu de mieux se déclara, et le 29 je me transportai chez Ahmadou. J’étais si faible, qu’en arrivant je ne pouvais plus parler. Ma maigreur était devenue affreuse ; mon teint brûlé par le soleil, bronzé par la vie au grand air, avait subitement pris des teintes cadavéreuses, et Ahmadou lui-même en parut touché. Il me dit qu’il allait m’envoyer des cauris et un bœuf que j’avais fait demander, mais rien relativement à mon départ.
Je rentrai à la maison à bout de forces et je fus obligé de m’asseoir plusieurs fois en route. Mais je ne voulus plus me coucher, et je me disais que, si la mort venait, je voulais du moins lutter contre elle jusqu’au dernier moment.
De son côté, Samba N’diaye était malade de sa blessure. La gangrène s’y était d’abord mise ; toutefois, grâce aux pansements de Quintin, la plaie était en bonne voie de guérison. Mais des accidents nerveux s’étant déclarés, il recevait des sortes de secousses électriques qui lui arrachaient des cris, et comme Quintin n’y pouvait rien, Samba se croyait perdu et ne songeait plus à réagir. Lorsque ses accès devenaient violents, toutes les femmes de la case, captives ou autres, se mettaient à pleurer.
On peut concevoir combien la position était déplorable.
A cette époque je m’installai sur la terrasse de la maison, dans la case de paille de Samba N’diaye, pour pouvoir respirer.
1er octobre 1865.
Le 1er octobre, j’y étais couché quand Seïdou vint me réveiller pour me dire qu’Ahmadou avait refusé à Abdoul Kadi de me laisser partir, mais qu’il avait offert de tenir sa parole quant à l’envoi d’un courrier et d’expédier Seïdou. Ahmadou n’avait donné d’autres raisons que celles que j’entendais depuis dix-neuf mois. Il n’y avait pas à insister.
Le lendemain, Abdoul Kadi me répétait lui-même sa conversation avec Ahmadou, et comme il me voyait découragé, il me promettait qu’il ne laisserait pas Ahmadou tranquille avant que Seïdou fût en route.
Je cherchai vainement à voir Ahmadou les deux jours suivants ; j’avais doublement besoin de lui parler, car il n’envoyait pas les cauris demandés et promis.
4 octobre 1865.
Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000.
C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000 à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000 cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait-il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ?