Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes par une pente douce à une muraille presque verticale qui nous entourait à l’Est, au Nord et au Sud. A nos pieds était un marigot vaseux dans lequel on ne trouva pas d’eau. En nous voyant, deux femmes qui étaient venues en chercher s’enfuirent dans la montagne, et ce ne fut pas sans peine que Fahmahra les décida à venir lui parler. C’est que, chaque fois qu’une troupe de cavaliers paraît à l’horizon, ces pauvres gens, sur lesquels le glaive du conquérant a pesé de tout son poids et pèse encore bien durement, se demandent si ce n’est pas la guerre qui leur arrive, et comme au fond du cœur ils se révoltent à chaque instant du jour contre le joug qui les opprime, ils se demandent, sans doute, si on ne veut pas les punir de ces coupables pensées.
Le guide nous déclara que nous étions à Firia, et les ruines d’un grand village vinrent à l’appui de cette assertion. Mais, qu’était devenu ce village ? La montagne était haute de cent mètres au moins ; nous ne pouvions songer à la franchir ce même jour, et la perspective de passer encore une nuit dans les broussailles ne me souriait guère. J’avais, depuis Koundian, considéré Firia comme un nouveau port. Et voilà que nous étions sans eau. Bon gré, mal gré, il fallut en prendre son parti. Les animaux se passèrent de boire ; quelques calebasses d’eau amère et sale furent recueillies dans le marigot, et nous nous étendîmes sur nos couvertures.
La nuit ne tarda pas à venir et vers onze heures du soir nous fûmes réveillés par un décor féerique : la montagne devant nous était illuminée. La nuit était noire, une centaine de torches éclairaient les escarpements ; quelques ombres humaines mises en relief par la lumière animaient ce tableau. Je ne me lassais pas de l’admirer : c’était le village de Firia, bâti sur le haut de la montagne, dont les habitants venaient nous apporter à souper : trente calebasses de mets du pays pour nos hommes ; et pour nous, deux poules, des œufs, et un panier de mil pour les chevaux.
De plus, il fut bien convenu que le lendemain ils viendraient aider au transport des bagages pour franchir la montagne, car je me demandais comment les animaux grimperaient sur ces roches où les hommes ne passaient qu’avec l’aide d’un bambou.
Ce passage fut en effet difficile ; à l’exception d’une mule et d’un âne, il fallut décharger tous les animaux et porter les charges à bras sur le sommet de la montagne. Mais heureusement on n’eut pas à redescendre, car nous étions sur un véritable plateau où se croisaient diverses montagnes, elles-mêmes assez élevées ; je compris alors la configuration du pays : nous avions quitté la vallée du Sénégal.
[Illustration : Sambou, griot Malinké à Niantanso.]
12 janvier 1864.
Le jour même nous allâmes camper à Niantanso, village fortifié, situé au milieu d’un estuaire de montagnes, dans lequel nous parvînmes par une gorge étroite et très-accidentée. De magnifiques baobabs, situés près du village, devinrent notre campement naturel. Cet arbre, on le sait, est un des plus utiles que la nature ait distribués sur la terre des noirs ; il croît dans tout le Soudan avec une profusion remarquable. Il fournit un fruit nommé pain de singe, très-astringent, dont la farine sucrée et acide, mêlée au lait, constitue un remède très-efficace contre la dyssenterie, ainsi que j’en ai fait l’épreuve, et qui, outre cela, est un rafraîchissant agréable. Dans quelques cas de famine, j’ai vu les noirs en faire du couscous. La feuille séchée et pilée fournit le lallo, poudre verte impalpable qui est l’accompagnement indispensable du couscous des Yolloffs et du lack-lallo des Bambaras, ces deux principaux plats de la cuisine du Soudan ; enfin, son écorce battue fournit des fils d’une certaine ténacité et d’une belle couleur, avec lesquels on fait des cordes très-régulières mais de peu de durée.
Grâce à notre guide, nous fûmes bien accueillis à Niantanso. On vint nous construire une case en secos (sorte de nattes grossières en paille tressée). On nettoya la place de notre campement, on nous apporta un grand vase en terre cuite qu’on remplit d’eau reposée et claire, et nous pûmes prendre un instant de repos.
Puis, vinrent les visites des chefs de villages environnants, la plupart apportant un petit contingent de provisions. Nous eûmes ainsi la visite des chefs de Diakifé et de Bambandinian. Celui de Firia m’envoya trois poules ; le chef du village m’en donna deux et une calebasse de beau riz. J’achetai quelques poules pour les hommes de mon escorte, à raison d’une poule pour deux poignées de sel environ et trois litres de riz pour cinq charges de poudre.
Je fis l’ascension d’une montagne, située à l’Ouest du village ; je vis l’horizon très-court à l’Est, fermé par une chaîne de montagnes que nous devions traverser le lendemain. Ces montagnes, comme presque tout le sol du Bambouk, sont ferrugineuses, et les habitants fondent le fer par un procédé qui se rapproche de la méthode catalane et que nous décrirons plus tard. Chez eux, le fer n’a que peu de valeur, et j’achetai un grand couteau pour Bara, qui avait perdu le sien, moyennant une tête de tabac (50 cent.).
Le soir, le griot du village, armé de sa grande guitare mandingue, instrument à douze ou quinze cordes, vint me saluer de ses chants. Je le dessinai, et il fut très-étonné de voir que tout le monde le reconnaissait. Quant à lui, qui, peut-être, ne s’était jamais vu dans une glace et qui n’avait entrevu son image que réfléchie dans l’eau, il est très-probable qu’il ne comprenait pas comment cette feuille de papier noirci pouvait lui ressembler. C’est, du moins, ce que son air hébété semblait me faire comprendre, et plus tard, j’ai eu quelquefois l’occasion de faire une remarque analogue.
13 janvier 1864.
Le lendemain nous retrouva en route ; nous franchîmes un marigot, puis une petite montagne, un second marigot, et nous arrivâmes à une haute montagne de 150 mètres aux pentes rapides, mais que cependant on put gravir sans mettre pied à terre, non sans peine, à cause des bambous qui la couvrent et qui sont entrelacés au point de fermer par moments tout passage. Lorsque je fus au sommet, je m’aperçus que nous passions par une sorte de col et que cette chaîne, la plus considérable que j’aie traversée dans mon voyage, était la ligne de faîte qui sépare la vallée du Bafing d’avec celle de ses affluents. La descente fut rapide : le plateau sur lequel nous arrivions était à mi-hauteur de la montagne, qui, de ce côté, n’avait pas plus de 80 mètres.
Nous entrions alors dans des plaines cultivées ; aux pays déserts que nous avions vus depuis notre départ succédait enfin, pendant quelques jours au moins, l’apparence du bien être. Le soir nous couchions au village de Makhana.
[Décoration]
[Note 23 : Ce torrent, énorme dans les hautes eaux, est une défense de la place de Koundian. En 1857, l’armée d’El Hadj, s’échappant de Médine, le passa à la nage et plusieurs centaines d’hommes y périrent.]
[Note 24 : C’est, on le sait, le tambour de guerre, caisse hémisphérique en bois recouverte d’une peau de bœuf, sur laquelle on frappe lentement et en cadence avec une pomme de cuir emmanchée sur un manche flexible.]
[Note 25 : Médina Gongou (île de Médina).]
[Note 26 : En 1858, à la suite de la guerre, aucun des pays du haut Sénégal n’ayant pu faire de cultures, la famine fut si abominable que dans les rues de Bakel on voyait jusqu’à quinze et vingt individus, femmes, enfants et même hommes, mourir de faim en une journée, en dépit de la charité publique et des secours de l’autorité.]
[Note 27 : Boubou, sorte de blouse musulmane très-ample offrant de l’analogie avec le puncho de l’Amérique.]
CHAPITRE IV.
Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El Hadj. — Arrivée au Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes hommes. — Arrivée à Kita. — La montagne. — Makadiambougou. — Productions. — Cultures. — Musique. — Boubakar et le guide gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le Bélédougou et le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au Nord à travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le Baoulé. — Les esclaves enchaînés en route. — Détails sur des Diulas. — Arrivée au Kaarta.
Notre séjour à Makhana fut marqué par la première nouvelle que nous eûmes de troubles dans l’empire d’El Hadj. Ahmadou, disaiton, avait pillé quelques villages du Bélédougou ; à cette époque cela nous semblait bien peu de chose. Nous traversâmes le Gangaran de l’Ouest à l’Est, bien reçus partout. Les villages, la plupart construits en bambous entrecroisés, ce que les noirs de Saint-Louis appellent crinetis, sont assez malpropres ; ils sont généralement composés d’un certain nombre de groupes de cases, formant des divisions qui représentent des fractions souvent indépendantes les unes des autres. Chaque fois que nous campions, les gens des villages environnants venaient m’apporter un tribut sur le sens duquel je ne pouvais m’abuser. Ce n’était pas un cadeau volontaire, mais un de ces impôts arbitraires que lèvent les gens d’El Hadj partout où ils passent : au fond je voyais que ces gens avaient la tête basse, le regard triste, et moi, pauvre voyageur inoffensif, je partageais dans leur esprit la haine qu’ils portent à leurs conquérants.
15 janvier 1864.
Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes, plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je !
[Illustration : Passage à gué du Bakhoy.]
Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse, qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer que nous ne pourrions le traverser.
Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′.
Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations veulent dire.
Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai, l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se renouvelèrent souvent, avec plus de violence.
[Illustration : Pl. II.
ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
18 janvier 1864.
Le 18 janvier je me remis en route ; mon guide tombait malade. Nous vînmes camper à Kouroukoto, premier village de Kita. J’avais cru que Kita était un nom de village ; c’est le nom d’une montagne au pied de laquelle nous nous trouvions et qui donne son nom à un petit pays enclavé dans le Foula-Dougou, où nous étions entrés un peu avant de traverser le Bakhoy.
Le Kita est habité par des Malinkés ; son chef-lieu est Makadiambougou ; seize villages entourent la montagne ; la plupart sont placés à l’Est. Cette montagne[28] est un massif granitique isolé ; le plateau supérieur, très-accessible, est découpé par des gorges et surmonté de trois pics, dont j’estimai le plus élevé à 250 mètres au-dessus du niveau de la plaine. J’en fis l’ascension : de là je voyais vers le S. E. et vers l’Est un horizon assez lointain, plusieurs plans de montagne qui semblaient courir perpendiculairement à la direction de mon regard. En descendant, je rencontrai des citernes naturelles formées dans le roc et pleines d’eau, puis un étage de la montagne cultivé, et plus tard j’appris qu’au temps de la guerre cette montagne avait été le refuge des habitants, qui y trouvaient une défense naturelle et pouvaient y entasser quelques ressources. En y réfléchissant je fus conduit à me demander comment, même dans un pays aussi sujet aux révolutions, ils n’en avaient pas fait leur demeure perpétuelle, comme certains villages du Bambouk qui se sont établis sur des sommets de montagne et ont dû à cela de n’être pas détruits par les armées d’El Hadj, auxquelles ils ont fait essuyer des pertes sensibles.
En cet endroit de notre route nous fûmes arrêtés pendant neuf jours ; c’était le plus grand temps d’arrêt que nous eussions fait jusque-là, et je maugréais ; mais que faire ? Notre guide était atteint d’une pneumonie qui ne laissait pas d’inquiéter le docteur. Tout ce qu’il put ce fut de se traîner jusqu’à Makadiambougou, où nous devions trouver quelques ressources. Je passai ainsi quatre jours à Sémé et cinq à Makadiambougou.
[Illustration : Vue de la montagne de Kita.]
Nous fûmes toujours bien accueillis, mais il était visible que sans l’influence de notre guide nous ne l’eussions pas été ; à Sémé je trouvai un marabout maure, presque noir, de Oualet ; il me combla d’amitiés. Sa fille, grande et belle fille de seize à dix-sept ans, allait absolument nue, à l’exception d’une bande de toile de 0m,10 de large, qui, attachée à une ficelle pardevant, passait entre ses jambes et après avoir repassé dans la ficelle qui lui ceignait les reins, retombait derrière elle ; une ceinture de verroterie complétait ce costume primitif, qui, quoique habituel aux jeunes négresses, se voit rarement à un âge aussi avancé. J’en fis l’observation à son père, qui me répondit que c’était l’usage de son pays, et en effet je me rappelai une fille de Bakar, le roi des Douaïchs, qui m’était apparue encore moins vêtue sans en paraître le moins du monde gênée, et une autre qui habitait la même tente que moi avec sa famille dans un camp de Kountah, et qui était à l’engrais dans un costume tout aussi primitif. Ses vastes charmes tombaient sous le poids de la graisse dont les bourrelets d’étages en étages arrivaient jusqu’aux pieds. Elle valait très-cher !
[Illustration : La fille d’un marabout du Sémé.]
Les villages de Kita sont entourés de cultures de coton, de giraumons, de pastèques. Les autres cultures, telles que le mil, les arachides, le riz, se font plus au Nord. On trouve aussi des tomates, des légumes amers connus sous le nom de Diakhatou, et enfin du beurre du Karité, le Shea Toulou de Mongo Park, le Cé de Caillé.
Nous vîmes fabriquer le savon noir avec le kata (lavure de cendres) et l’huile d’arachides. Un soir je fus attiré dans le village par le bruit d’un concert et de danses. L’orchestre se composait de deux balophons, de cymbales en fer, d’une flûte bambara percée dans un bambou et enfin de deux tamtams (ce sont les tambours du pays). Cela formait une grande cacophonie, mais il y régnait une certaine mesure avec laquelle on sautait et on gambadait tout autant qu’on eût pu le faire avec le meilleur orchestre d’Europe.
Sur ces entrefaites Boubakary Gnian tomba malade d’une pleurésie double ; il avait déjà une autre maladie chronique qui le gênait et je craignis un instant d’être forcé de l’abandonner.
Puis le mieux survint et il se retrouva en état de nous suivre à dos d’âne en même temps que Fahmahra était prêt à partir.
La population de Kita, je l’ai dit, est composée de Malinkés ; mais le voisinage du Foula-Dougou y a introduit quelques Peuhls, non des Peuhls parlant le malinké, qu’il est si difficile de distinguer des Malinkés eux-mêmes, mais des Peuhls Diawandous, c’est-à-dire des Peuhls tisserands. Tous les Malinkés que j’ai vus dans le pays semblent se donner à l’industrie du tissage et les Diawandous paraissent vivre à leurs dépens, comme du reste ils le font presque partout.
Les puits du Kita ont 4 mètres de profondeur et sont partout entourés de champs de tabac ; autour de l’un d’eux nous observâmes avec bien du plaisir quelques pieds de bananiers apportés de très-loin, nous dit-on. Ils ne produisent rien, mais je recommandai aux indigènes de les bien soigner, leur indiquant la manière de les planter et de les couper. Lorsque je vis le départ approcher, je fis le recensement de mes vivres : j’en avais largement assez pour gagner le Niger, dont je ne devais être éloigné que de huit jours au plus en ligne droite.
[Illustration : Danse de Malinkés à Makadiambougou.]
Mes instructions me recommandaient de passer par Bangassi[29]. C’était, en effet, la seule étape qu’on pût indiquer ; on en devait la connaissance à Mongo Park, qui y avait passé trois jours, et y avait été reçu par Sérénummo, roi du Foula-Dougou. Cet État était alors tributaire de la couronne de Ségou, aussi bien que le Bélédougou.
Aujourd’hui il n’existait plus : Bangassi n’était qu’une ruine, le Foula-Dougou n’était habité que par quelques bandits : il n’y avait pas à songer à y passer, car à l’endroit où je me trouvais, cette route me détournait du chemin du Niger ; ma route était plutôt de descendre à Mougoula, place forte d’El Hadj, dans le pays de Birgo, pour gagner de là Koulikoro ou Nyamina.
Je comptais donc, ainsi que nous en étions convenus, prendre ce chemin, quand le 27 il nous fut déclaré que le Bélédougou et le Manding étant révoltés entièrement, il n’y avait plus de route par là, et qu’il fallait aller en chercher une à Diangounté.
Je fus vivement contrarié, d’autant plus que je crus un instant à un plan concerté, et je me rappelai ce qu’avaient dit les Maures à Saint-Louis. Je me demandais si, en effet, El Hadj n’était point au Bakhounou et si on ne voulait pas nous envoyer vers lui par ce chemin. Aussi fis-je le plus de résistance possible à ce projet ; à défaut de la route de Mougoula que je dus abandonner, je demandai au moins à visiter ce point. Mais alors on me répondit : « Tu n’es donc pas venu pour voir El Hadj, tu es venu pour voir le pays, tu es venu savoir ce que nous faisons, » et comme en somme on eût pu facilement me faire un mauvais parti, je me rendis, et après bien de la résistance, profitant de l’occasion d’un convoi de Diulas qui se rendait dans le Kaarta, nous nous décidâmes à aller reprendre à Diangounté la route de Raffenel pour la compléter, abandonnant ainsi le deuxième voyage de Mongo Park pour rentrer dans son premier itinéraire.
Toutefois, avant d’abandonner le pays je résumerai quelques observations.
Makadiambougou est situé par :
13° 2′ 56″ Nord, latitude observée,
11° 44′ 34″ Ouest, longitude estimée.
C’est un point important, par sa situation même et par l’avenir qui l’attendrait si jamais la civilisation envahit ce coin du globe.
Sa position sur un plateau élevé, sain, riche en terres végétales, en bois de construction, adossé à une montagne qui forme une défense naturelle ; la facilité des cultures dans les plaines du Nord, le riz de bambous qu’on récolte en grande quantité, le beurre de Karité, les bois de cailcédras, sont des richesses naturelles qui ne feraient que croître par suite du double passage des caravanes de sel et de bestiaux qui se rendent de Nioro à Bouré, et dont Kita est le lieu de passage obligé ; étant le point de départ de toutes les routes du Sénégal au Niger, il acquerrait une importance considérable comme place de commerce. Si donc jamais la France, réalisant le projet du général Faidherbe, s’avançait vers le Niger pour y prendre pied, Kita serait une de ses étapes naturelles les mieux indiquées.
28 janvier 1864.
En quittant Kita, on me prévint que j’allais marcher trois jours à grandes marches sans trouver âme qui vive, sauf peut-être quelques brigands. En effet, nous traversâmes un pays désert, montagneux, souvent aride, mais quelquefois offrant des vallées au fond desquelles nous apercevions des bois de roniers, des marigots, des ruisseaux bordés de bambous d’une force prodigieuse (ce sont les plus beaux que j’aie vus dans la Sénégambie), et nous arrivâmes ainsi, marchant quelquefois sur des ruines qui attestaient d’immenses villages, tels que Mambiri, au camp de Seppo, ainsi nommé d’une source qui suinte d’une montagne et qui a créé, au milieu d’une plaine rocheuse, un peu de végétation, de l’herbe et quelques baobabs. Sur notre droite nous avions la montagne de Dioumi, que le docteur qui alla la voir me dit être granitique. Elle offrait à l’œil des teintes violettes.
Sur notre gauche, faisant face au Nord, était la montagne d’où sortait la source ; elle était entièrement composée de roches schisteuses dont je ramassai un échantillon. L’eau était mauvaise et très-sale ; nous fûmes obligés de la filtrer dans un linge pour en séparer une vase noire.
31 janvier 1864.
Le lendemain nous étions au bord du Bakhoy no 2, second affluent du Sénégal qui se jette dans le premier à Fangalla, au pays malinké de Féléba. Dans toute cette route nous n’avions rencontré qu’une petite caravane portant du sel et allant chercher de l’or à Bouré, et une que nous croisâmes à Seppo, qui conduisait des bœufs et qui allait échanger ses bestiaux contre des esclaves. Tous parurent enchantés de me voir ; l’un des Diulas, pour me montrer sa joie, voulait m’embrasser ; sans doute il avait vu des blancs faire cela, car ce n’est pas dans les habitudes des noirs, et j’eus bien de la peine à m’en défendre.
A l’endroit où je traversai le Bakhoy, il recevait de l’Est un affluent ; je crus avoir trouvé la solution d’un problème géographique et avoir un troisième affluent du Sénégal. Mais quand je questionnai les gens qui nous accompagnaient, ils me dirent que cette rivière sortait du Niger ; c’était évidemment une erreur. Je demandai le nom de ce cours d’eau qu’on me dit s’appeler le Ba-Oulé. C’était bien, en effet, le nom donné par tous les renseignements ; mais d’où sortait-il ? Enfin, après mille questions, je finis, à Marena, le soir, par m’entendre dire que ce n’était qu’une branche du Bakhoy qui formait une petite île, et de fait, comme le courant y est rapide, qu’on y trouve des bancs de sable, des roches roulées, il est hors de doute que c’est un cours d’eau. S’il venait plus de l’Est que le Bakhoy et parallèlement à lui, on le traverserait en allant de Bangassi au Niger, et, bien au contraire, tous les renseignements s’accordent à dire qu’il n’y a là qu’un marigot qui tombe dans le Niger et qui sans doute a fait supposer que ces deux cours d’eau le rejoignaient.
Je crois donc devoir indiquer comme positif que ce ruisseau n’est qu’une branche du Bakhoy no 2.
Nous trouvâmes environ 0m,70 d’eau dans cette rivière, dont le cours était très-rapide ; on put donc la passer sans difficulté, et nous campâmes de l’autre côté. Notre premier soin fut de nous baigner. Tous, nous en avions grand besoin, depuis le temps que nous n’avions pas trouvé d’eau courante et après des marches sous des températures très-élevées et au milieu d’une poussière épaisse.
A midi, je pris la hauteur du soleil et je déduisis pour latitude du passage et du confluent du Ba-Oulé 13° 40′ 55″. Cela fait, rien ne nous retenait plus et nous entrâmes dans le Kaarta, que le Bakhoy sépare du Foula-Dougou.
Tout en cheminant j’avais fait la connaissance de la bande de Diulas qui nous servait de guides ; la faire connaître ici ne sera pas inutile : c’étaient des Sarracolets ou Soninkés du Kaarta. L’un d’eux était parti de son pays, Guémoukoura, depuis cinq ans. Il en était sorti pauvre, il y revenait avec une certaine fortune. Cependant ses vêtements étaient des plus simples, assez misérables même. Mais il ramenait cinq captifs, une femme et un enfant.
[Illustration : Ruines de Mambiri.]
Il s’était d’abord rendu avec du sel au pays de Bouré, où il l’avait échangé contre de l’or. De là, passant par Timbo, il s’était rendu à Sierra Leone, où il avait travaillé longtemps à la culture des arachides ; alors possesseur d’une petite fortune il s’était mis en marche, achetant d’abord une esclave dont il avait fait sa femme et qui lui avait donné un enfant, ce qui l’élevait au rang de femme libre. Un fort captif portait l’enfant, et trois autres jeunes filles, écloppées par la longue route qu’elles venaient de faire, atteintes par les vers de Guinée, les jambes enflées, suivaient, s’aidant d’un bâton. Outre cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres, courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq et six lieues ; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le mettait devant lui à cheval ; quant aux malheureuses captives dont j’ai parlé, à mesure que nos ânes se déchargeaient par suite de la grande consommation de vivres que je faisais, nourrissant presque tout le monde, je faisais placer dessus d’abord les bagages qu’elles portaient, puis enfin les femmes elles-mêmes, car quelque endurci que je fusse je ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres engourdis, ne pouvant plus se lever ; alors leur maître arrivait, les frappait, et quelquefois une larme coulait silencieusement le long de leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la case de leur mère, et lentement, péniblement elles reprenaient le chemin.
[Illustration : Une halte dans le Foula-Dougou.]
Si l’on ajoute à cela que c’est à peine si tout ce monde avait de quoi se nourrir, que l’eau fut rare pendant les trois jours de route que nous fîmes entre Kita et le Bakhoy, on comprendra la souffrance de ces troupeaux d’êtres humains qu’on mène de marché en marché sur toute la terre d’Afrique, au nom des usages de la barbarie ou de l’islamisme.
En dehors de cette bande d’esclaves, nous avions le spectacle hideux des captifs enchaînés deux par deux. Le maître de cette autre bande était un Toucouleur des bords du Sénégal, d’un village du marigot de Douai, grand hâbleur s’il en fut jamais ; porteur d’un immense turban, d’un grand sabre à fourreau de cuivre, il était chargé par Abibou[30], chef de Dinguiray (Fouta-Djallon), de porter à son frère Ahmadou deux colis renfermant des burnous, de la soie et différents cadeaux. Les esclaves enchaînés deux par deux en étaient porteurs, et outre leurs colis ils étaient chacun chargés de deux fusils.
Ils étaient Malinkés ou Diallonkés. J’ignorais à cette époque l’existence d’une race Diallonké, et ce n’est que par la suite que cette idée me vint, en me rappelant leur embarras à parler le malinké et quelques autres particularités. Quant au type, il est sensiblement le même.
Un bâton de 0m,30 de diamètre, percé d’un trou à chaque extrémité, les joignait l’un à l’autre ; chacun des trous aboutissait à un collier, tressé en cuir de bœuf, autour du cou d’un des captifs, à la façon des erseaux de la marine. Comme ils n’avaient aucun couteau, il leur était impossible de se débarrasser de cette entrave qui les réduisait à la condition la plus misérable. Ainsi, quand il fallait passer un endroit dangereux, franchir un ruisseau sur un arbre, un gué sur des roches, qu’on se figure leur position, et je ne parle pas des mille nécessités de la vie dans lesquelles à coup sûr il est pénible de se voir enchaîné à quelqu’un. L’autre bande avait le même genre d’attache, mais avec un petit adoucissement. Au lieu d’un bâton, c’était une grosse corde flexible en cuir qui les réunissait. Au moins ils n’étaient pas contraints à garder leur distance sous peine de s’étrangler.
En dehors de leurs fardeaux, ils portaient jusqu’à deux et trois fusils, quand il plaisait à leur seigneur et maître de leur confier le sien et, lorsque nous fîmes cette route ensemble, ils portèrent à tour de rôle un seau en toile que je leur prêtais et qu’ils remplissaient d’eau.
[Illustration : Un convoi de captifs.]
Leur costume défie toute description. Au départ, ils avaient eu un boubou et un pantalon (Toubé), mais l’usure et les épines de la route avaient transformé tout cela. L’étoffe n’avait jamais brillé par la finesse ; elle avait dû être blanche, mais l’usage et l’absence d’ablutions l’avaient transformée en couleur isabelle foncée ; on peut dire qu’elle était en charpie et que leur pantalon ne tenait que par la corde qui leur ceignait les reins. Si jamais un chiffonnier avait la fantaisie de suspendre les chiffons qu’il ramasse à une corde et de s’en entourer comme d’une ceinture, l’effet serait le même.
L’arrivée dans le Kaarta fut un grand soulagement pour ces malheureux ; pour les uns, c’était la fin de leurs misères ; ils allaient enfin entrer dans la vie sédentaire comme esclaves, et c’était peut-être leur condition première ; pour les autres, c’était un adoucissement, car ils devaient dorénavant aller de village en village comme nous mêmes, et du moins ils allaient avoir à boire et à manger.
[Décoration]
[Note 28 : En relisant dans le texte anglais la narration du deuxième voyage de Mongo Park, je crois qu’il fait mention de cette montagne, qu’il n’a fait qu’apercevoir et qu’il désigne sous le nom de Sankarée.]
[Note 29 : Mongo Park place cette ville par 14° 0′ de lat. N., c’est-à- dire près de 48 milles plus au N. que ma carte ; ce qui est une erreur évidente, qu’on ne retrouve que dans ses latitudes obtenues par une méthode qu’il désigne sous le nom de Back-Observations.]
[Note 30 : Abibou est le troisième fils d’El Hadj Omar.]
CHAPITRE V.
Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays. — Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. — Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura.
1er février 1864.
Le Kaarta dans lequel j’entrais est un vaste pays[31], limité au Nord par le désert, à l’Est par le Bakhounou, à l’Ouest par le Diafounou et le Diombokho, et au Sud et S. E. par le Bakhoy, le Foula-Dougou et le Diangounté.
Avant mon voyage, deux Européens seulement l’avaient visité : Mongo Park, en 1796, sous le règne de Daisé Coro Massassi, et Raffenel en 1845, sous le règne de Kandia.
Il suffit de lire les relations de ces deux voyageurs pour se convaincre de la faiblesse du Kaarta en tant qu’État ; c’était pour ses voisins noirs un ennemi redoutable, mais il était évident que, en proie aux dissensions intestines, constamment en guerre avec le Ségou, il ne pourrait apporter aucune résistance sérieuse à une armée bien organisée. Au reste, ce n’est pas ici le moment de traiter cette question, que je n’ai pu étudier que par la suite, et je reprends mon récit au moment de franchir le Bakhoy no 2, par 13° 40′ 55″ latitude Nord.
Aussitôt cette rivière traversée, j’entrai dans la province de Bagué, dont le chef-lieu est Guettala. — Pour y parvenir je dus passer par deux villages, Maréna et Kouroundingkoto. Le premier, auquel je parvins après trois heures et demie de marche, dans un pays aride et accidenté et par une route très-sinueuse, était petit et sale ; ses cases étaient réunies par groupes assez misérables, on n’y trouvait que peu de poules et quelques chèvres. Le marigot que l’on passe avant d’arriver au village offrant une irrigation naturelle, ce village a des cultures privilégiées ; la plaine dans laquelle il se trouve est élevée de deux à trois mètres au-dessus de l’étage inférieur qu’on trouve de l’autre côté du marigot et qui doit être inondé à l’hivernage. A l’époque où je passai, elle était couverte d’une belle herbe. Malheureusement aucun bœuf n’apparaissait au milieu de ce tapis de verdure.
On nous y reçut bien, mais il était évident que Fahmahra, notre guide, perdait de son autorité, et que nous devions plus à notre titre d’ambassadeur accrédité auprès d’El Hadj qu’à toute autre cause. Ce territoire, du reste, ne dépendait plus de Koundian, mais bien de Farabougou, autre forteresse d’El Hadj.
On nous construisit des huttes en sécos, et le chef vint nous apporter une poule et un peu de riz pour notre souper. Je ne pus rien me procurer pour les hommes. Il était évident que ce village était pauvre ; aussi, après avoir mis mes notes au courant, le lundi 1er février 1864, je partis à une heure pour aller camper à Kouroundingkoto.
Notre route longea des montagnes peu élevées, que nous laissions à droite. Nous trouvions un pays plat, coupé de marigots, et dont les plaines présentaient des cultures de coton. Nous étions enfin sortis des pays de montagnes pour entrer dans les plaines du Kaarta.
Kouroundingkoto est un petit village de cases en paille, situé au pied d’une montagne d’environ 60 mètres de haut. Il est assez propre ; au moment où nous arrivions, il présentait un aspect animé : de nombreux métiers de tisserands grinçaient en plein air, un beau soleil animait la scène, le village était assez gai. Un nombre considérable de femmes et d’enfants se rassemblaient autour de nous. Nous allâmes à l’extrémité du village camper sous un gourbi destiné aux palabres. Le chef du village était absent ; son frère Séma vint me saluer et me donner un cabri, s’excusant de faire aussi peu pour un homme qui allait chez El Hadj. Dans la soirée, il pourvut à tous nos besoins et largement à ceux de nos animaux porteurs, qui en avaient grand besoin. Un marabout du village vint me trouver et me dit « que, placé dans ce village par El Hadj, il fallait qu’il me reçût[32], et que n’ayant pas de fortune il ne pouvait me donner qu’un cabri. » Cet animal était tout jeune ; nous l’emmenâmes, et il fut bien longtemps notre compagnon de route ; nous l’avions baptisé du nom du village où il avait vu le jour. Il faisait dans tous les villages où nous séjournions le désespoir des matrones par son impudence à voler le couscous sous leur nez. Pris en flagrant délit il recevait une tape, mais alors il ne plaisantait plus et se précipitait à coups de cornes sur ses adversaires, au grand bonheur de mes laptots, qui l’avaient pris en affection. Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour eux ; ils s’étaient fait une superstition et disaient que tant que cet animal serait avec nous, nous ne souffririons jamais de la faim.
On me donna encore à Kouroundingkoto un coq, du riz, et le soir un peu de lait et une poule. Mes hommes reçurent quatorze calebasses de nourriture du pays[33], enfin, nous fûmes dans l’abondance et nous pûmes nous refaire des fatigues des jours précédents. Ces fatigues avaient été si grandes qu’un de nos chevaux, celui du docteur, n’avait pas pu suivre. Je l’avais abattu l’avant-veille de mon arrivée au Bakhoy, et depuis ce temps le docteur allait à âne. Mon cheval étant très-blessé, je montais le dernier de nos chevaux, celui de 36 francs, vaillante petite bête, mais très-maigre, et que mes laptots avaient surnommée Farabanco, en souvenir d’un de leurs camarades d’une maigreur proverbiale. Nos bœufs ne marchaient qu’avec peine et nous occasionnaient des retards. Comme on le voit, il était grand temps de prendre un peu de repos, et je me décidai à faire de petites marches.
La montagne à laquelle est adossé le village de Kouroundingkoto l’abrite à l’Est, et telle est du reste la position de presque tous les villages dans ces pays : il est à croire que c’est pour s’abriter de la chaleur et de la poussière des vents d’Est que les noirs l’ont adopté. Composée de blocs de granit entassés et de différentes roches noires dont quelques-unes ont des dimensions colossales, cette montagne a la forme sensiblement régulière d’un mamelon aux pentes très-roides. Sa crête, du côté où nous la voyions, offre une particularité. Cinq baobabs espacés presque également la couronnaient, et celui du milieu, situé sur le sommet même de la montagne, était d’une dimension et d’une forme très-remarquable.
Un grand nombre d’arbres avaient trouvé entre les roches l’aliment nécessaire à leur vie, et deux d’entre eux étaient d’une très-grande dimension.
De l’endroit où nous étions, il y avait bien 500 mètres jusqu’au grand baobab du milieu. Je dis en plaisantant à Fahmahra que s’il voulait, nous pourrions tirer à la cible. Depuis quelques jours il m’affirmait que les noirs tiraient mieux que les blancs, et le fait est qu’avec leurs mauvais fusils de traite, leurs balles de fer mal forgées, et leur poudre charbonneuse, j’en ai vu quelques-uns d’une adresse prodigieuse à petite distance.
Il accepta le défi et je lui proposai de tirer sur le baobab. Il se mit alors à rire, et me dit : « Tire le premier. » Je pris la carabine de Mamboye, je m’assurai qu’on n’avait mis qu’une cartouche[34], j’épaulai et le coup partit. Non-seulement on entendit la balle frapper l’arbre, mais un hasard heureux fit qu’elle coupa un des pains de singe[35] qui dégringola sur les roches. Peu s’en fallut qu’on ne criât au miracle. Fahmahra n’en revenait pas. Il ne voulut même pas essayer de tirer, et cette histoire me suivit jusqu’à Ségou et m’y fit grand bien dans l’esprit des noirs.
Je ne quittai pas Kouroundingkoto sans prendre un croquis de mon baobab, qui, le soir, dessinant sa noire silhouette sur le ciel éclairé par les rayons de la lune qui se levait, était d’un aspect fantastique.
Puis, voulant remercier du bon accueil qu’on nous avait fait, je fis cadeau de quelques charges de poudre et de quatre à cinq coudées de coton blanc.
Ce village nous présenta encore le spectacle d’un nègre blanc ou albinos. C’était un enfant de sept à huit ans, très-bien constitué, dont les cheveux étaient presque blancs, mais dont les yeux n’étaient pas rouges. Son corps était d’un jaune mat très-clair, mais il était repoussant d’aspect ; les traits de sa figure, qui étaient ceux du nègre, s’alliaient on ne peut plus mal avec cette couleur blanche maladive. Il avait un air craintif et malheureux, des rides précoces et le grain de sa peau très-grossier augmentaient encore sa laideur. Depuis j’ai eu souvent l’occasion de voir des albinos les uns entièrement blancs, d’autres mouchetés de blanc et de noir, et j’ai toujours fait les mêmes remarques quant à leur peau et à l’expression de leur physionomie. Si on ajoute à cela qu’ils sont généralement brûlés par des coups de soleil qui les marbrent de rouge et font écailler leur peau, on avouera que leur vue est loin d’être agréable.
2 février 1864.
Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés, ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient baptisée du nom de nouroucouti, mot voulant dire, suivant eux, qu’il s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les animaux.
L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées, parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl, qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan.
[Illustration : Le baobab de Kouroundingkoto.]
A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj. La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux relevés sur le sommet de la tête et nattés pardessus des chiffons ; quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs. Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête. Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ; ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent souvent deux et trois jours de travail.
Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée, surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays.
3 février 1864.
Le lendemain, je passai deux villages dont on voyait les anciens tatas en ruines ; le premier était Koundianko, le second Sérouma, et vers dix heures et demie, je vins camper à Dindanco, dernier village du Bagué. C’était un village en paille de formation très-récente. J’appris que l’ancien village dont je voyais les ruines avait été détruit depuis trois mois par un incendie. Je fis faire la cuisine des hommes, mais je ne pus faire boire les animaux, n’ayant trouvé que très-peu d’eau dans un puits peu profond. Comme toujours, nous étions assaillis par les curieux, mais nous ne reçûmes pas le plus petit cadeau de vivres, malgré les palabres que Fahmahra faisait pour décider les habitants à recevoir le blanc d’El Hadj. Du reste, la chose ne m’étonna que médiocrement quand j’appris que le chef du village était un Diawandou[37].
Bien que les environs fussent couverts d’arbres dans les branches desquels de nombreuses ruches avaient été placées, je ne vis pas de miel dans ce village, et aussitôt que nous fûmes reposés, nous nous mîmes en route.
En quittant Dindanco, nous sortions du Bagué pour entrer dans le Kaarta-Biné, autre province du Kaarta, également peuplée en grande majorité par les Kagorotas.
A peine quittions-nous le village, que nous rencontrâmes une bande de Diulas venant de Nioro et apportant des charges de sel gemme ou sel de Tichit. Comme on le sait, ce sel vient de la Sebkha d’Idjil, visitée par le capitaine Vincent, en 1860, dans son beau voyage à l’Adrar, et les Tichit, Maures sédentaires, vont le chercher et le transportent dans tout le Soudan, où ils le vendent à d’autres Diulas, la plupart Sarracolés (ou Soninkés), qui eux-mêmes le revendent. Ces pierres de sel gemme, que je voyais pour la première fois, avaient environ 0m,60 de long sur 0m,40 de large et 10 à 15 centimètres d’épaisseur : on les appelle bafals. Ces gens avaient appris que j’étais en route quand ils étaient à Nioro ; mais ils ne pouvaient pas croire que j’eusse réellement l’intention d’aller à Ségou, tant cette idée est profondément incrustée dans l’esprit des populations sénégambiennes qu’un blanc ne saurait vivre, dans l’Afrique, des ressources du pays. Ils me croyaient donc revenu sur mes pas, et grand fut leur étonnement de me rencontrer ; ils me comblèrent d’amitiés, me disant que tout le pays m’aimait, parce que j’allais trouver El Hadj, que c’était bien bon pour eux, qui pourraient alors voir les blancs quand je serais d’accord avec le marabout ; qu’ils avaient bien besoin des marchandises des blancs, mais qu’on les empêchait d’aller en acheter. Il est impossible de se faire une idée de la joie que j’éprouvais de rencontrer de pareilles dispositions. Cependant elle n’allait pas jusqu’au délire et je me refusai à l’accolade que ces braves gens voulurent me donner.