Winnetou, l’Homme de la prairie
Winnetou, L’homme de la Prairie
WINNETOU, L’HOMME DE
LA PRAIRIE
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CHAPITRE PREMIER
LE GREENHORN
Cher lecteur, connais-tu le sens exact du mot greenhorn ? C’est une épithète fort irrespectueuse et même vexatoire.
Green veut dire vert, et horn cornes d’escargot. Un green-horn est donc un homme « vert » dans le sens qu’on donne à ce mot en parlant des fruits insuffisamment mûrs, autrement dit un homme fraîchement débarqué dans le pays, un novice qui doit étendre prudemment ses antennes s’il ne tient pas à courir le risque de se rendre ridicule.
Un greenhorn est un homme qui ne parle pas du tout an-glais, ou qui, au contraire, s’exprime dans un anglais par trop châtié et fleuri. L’anglais yankee ou l’argot du Wild West bles-sent atrocement ses oreilles. Un greenhorn fume des cigarettes et abhorre le monsieur qui chique. Un greenhorn, lorsqu’il a re-
çu une gifle d’un paddy1, court porter plainte devant le juge de paix, au lieu d’abattre son agresseur sur-le-champ, comme le fe-rait un véritable yankee. Un greenhorn n’ose pas poser ses bottes boueuses sur les genoux de son compagnon de voyage, ni savourer sa soupe en claquant de la langue avec le bruit d’un buffle agonisant. Le greenhorn, soucieux d’hygiène, emporte dans la Prairie une éponge grosse comme une citrouille, dix livres de savon fin et s’encombre par surcroît d’une boussole qui, dès le troisième jour, indique toutes les directions pos-sibles, sauf celle du Nord. Un greenhorn note un tas
1 Irlandais.
– 4 – d’expressions indiennes et quand, pour la première fois, il se trouve en face d’un Peau-Rouge, il s’aperçoit qu’il a envoyé ses précieuses notes à sa famille au lieu de la lettre qu’il garde dans sa poche. Un greenhorn a mis dix ans à s’initier à l’astronomie, mais il lui faut, mettre un temps aussi long avant de tâcher, sans succès d’ailleurs, de lire l’heure qu’il est dans le ciel étoilé. Un greenhorn, dans le Wild West, allume un énorme feu de camp dont les flammes montent dans l’air aussi haut qu’un arbre et s’étonne ensuite, quand il est découvert et enlevé par les In-diens, que ceux-ci aient pu trouver sa trace. Bref, un greenhorn est un greenhorn… et j’en étais un à l’époque dont je parle.
N’allez pas croire cependant que je me sois douté le moins du monde que cette épithète péjorative pût s’appliquer à ma personne. Pas le moins du monde, dis-je, car c’est encore une particularité dominante du greenhorn que d’attribuer ce carac-tère à tous, sauf à lui-même.
Bien au contraire, je me croyais un homme extraordinai-rement malin et instruit par l’expérience ; j’avais fait ce qu’on appelle des études et je n’avais jamais eu peur avant les exa-mens. Dans ma naïveté, je ne voyais pas que c’est la vie qui constitue la véritable haute école qui soumet continuellement ses élèves à de nouvelles épreuves. Les difficultés que j’éprouvais dans ma patrie, jointes au goût inné des aventures, me poussèrent à traverser l’Océan pour gagner ces États-Unis où un jeune homme ardent et ambitieux avait alors bien plus de chances qu’aujourd’hui de réussir.
Certes, j’aurais pu trouver une bonne place dans les États-Unis de l’Est, mais l’Ouest m’attirait. Après une courte période où je tâtai tour à tour de divers métiers, je pus enfin partir pour Saint-Louis, équipé de pied en cap, plein de courage et d’enthousiasme. Le sort me conduisit chez des compatriotes où l’on m’offrit une place de précepteur. C’est là que je fis connais-sance de Mr. Henry, un habitué de la maison. C’était un origi-
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Mr. Henry était un excellent homme, en dépit des appa-rences, mais, hormis la famille en question, il ne fréquentait personne et se montrait rude et brusque avec ses clients, que seule l’excellence de ses armes attirait dans sa boutique. Il avait perdu sa femme et ses enfants dans un triste accident dont il ne parlait jamais. Je pus néanmoins conclure de certaines allusions qu’ils avaient trouvé la mort au cours d’une agression. C’est à la suite de cet événement que Mr. Henry était devenu misan-thrope. Il ne se rendait d’ailleurs pas compte de la rudesse de son caractère. Mais il avait un cœur d’or, et plus d’une fois je surpris une larme brillant dans ses yeux quand je lui parlais de ma famille, à laquelle j’étais et suis encore profondément atta-ché.
La raison pour laquelle il m’honorait, moi, étranger, d’une aussi grande amitié, m’échappa complètement jusqu’au jour où, il me la dévoila lui-même. Dès mon arrivée, ses visites s’étaient faites plus fréquentes dans la maison où je vivais. Il aimait à as-sister aux leçons que je donnais et, une fois celles-ci terminées, il m’accaparait pour ainsi dire : Enfin, un jour, il me pria de ve-nir le lendemain chez lui. Une invitation était une chose si ex-ceptionnelle de sa part que je craignis de l’importuner en accep-tant et m’abstins de cette visite.
Ma réserve ne fut pas du tout de son goût, et je revois en-core aujourd’hui le visage courroucé qu’il me montra lorsque enfin je me décidai à aller le voir, et le ton dont il me parla sans même répondre à mon good evening.
– Où étiez-vous fourré hier, sir ?
– J’étais à la maison.
– Et avant-hier ?
– Également à la maison.
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– Vous vous payez ma tête.
– Je vous dis la vérité même, Mr. Henry.
– Pshaw ! Les jeunes oiseaux de votre espèce n’aiment pas rester au nid ; ils fourrent leur bec partout, sauf là où c’est leur place.
– Et où est ma place, s’il vous plaît ?
– Ici, chez moi, compris ? Il y a longtemps que je voulais vous demander quelque chose.
– Pourquoi alors ne l’avez-vous pas fait ?
– Parce que je ne voulais pas, vous entendez ?
– Et quand le voudrez-vous ?
– Aujourd’hui, peut-être.
– Allez-y carrément alors, dis-je en m’asseyant sur le tour où il travaillait.
– Carrément ! On dirait, ma parole, que je pourrais me gê-ner pour parler à un greenhorn de votre espèce !
– Un greenhorn ? m’écriai-je en fronçant les sourcils, car je me sentais profondément blessé. Je veux bien croire que ce mot vous a, échappé par mégarde.
– Ne vous faites pas d’illusions là-dessus, sir. C’est à bon escient que j’ai prononcé ce mot. Vous êtes un greenhorn, et quel greenhorn. Vous avez la tête bourrée de lectures, on ne peut vous le contester. C’est inouï ce que vous avez dû bûcher là-bas. Ce blanc-bec sait exactement la distance qui sépare les étoiles, ce que le roi Nabuchodonosor a écrit sur des briques, ce que pèse l’air, bref toutes sortes de fariboles. Et parce qu’il sait tout ça, il se croit très malin. Mais essayez un peu de fourrer le nez dans la vie, hein ! pendant une petite cinquantaine d’années par exemple ; alors vous saurez peut-être, mais seulement peut-
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être, en quoi consiste la vraie sagesse. Ce que vous avez appris jusqu’ici, ce n’est rien. Et ce que vous savez aujourd’hui, c’est encore moins. Vous ne savez même pas tirer.
Il avait dit cela d’un ton on ne peut plus méprisant et avec la conviction de quelqu’un qui est absolument sûr de son fait.
– Je ne sais pas tirer ? Hum ! répondis-je en riant. Est-ce là une question à laquelle vous désiriez une réponse ?
– Si vous voulez. Eh bien ! Répondez !
– Donnez-moi une arme. Ce n’est qu’ainsi que je serai en mesure de vous donner cette réponse.
Il écarta le canon de fusil qu’il était en train de visser, se le-va, fit un pas dans ma direction, ses yeux étonnés fixés sur moi et s’écria :
– Vous voulez une arme ? Je me garderai bien de vous en donner une. Je ne remets mes fusils qu’à des mains qui en sont dignes.
– Alors, vous pouvez les confier aux miennes, ripostai-je.
Il me dévisagea à nouveau, d’abord de face, puis de profil, enfin il se rassit et reprit son canon tout en marmonnant :
– Quel greenhorn ! Et quel toupet ! C’est à vous en faire perdre patience.
Je le laissai faire, car je le connaissais bien. Puis j’allumai un cigare. Un quart d’heure passa sans que nous ayons échangé une parole. Enfin, il n’y tint plus. Il leva son canon contre le jour, le contempla et dit :
– C’est qu’il est beaucoup plus difficile de tirer que de re-garder les étoiles ou de lire les briques de Nabuchodonosor. Avez-vous jamais tenu une arme à feu dans vos mains ?
– Je pense bien.
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– Quand ?
– Plus d’une fois, vous pouvez m’en croire.
– Et vous avez déjà visé et tiré ?
– Bien sûr.
– Et atteint votre but ?
– Naturellement.
Il délaissa à nouveau son canon et me regarda dans les yeux.
– Allons, allons ! Avec vous on ne peut pas parler sérieu-sement. Je suis persuadé que votre balle passerait à côté d’un mur de quinze mètres de haut et de quarante de large. Je ne suis pas un gosse et vous n’êtes pas mon professeur, mettez-vous bien ça dans la tête. Vous n’êtes qu’un greenhorn, qu’un cancre. Et ça prétend savoir tirer ! Décrochez-moi un jour cette vieille arme-là et essayez seulement de viser. C’est le meilleur « tueur d’ours » que j’ai jamais vu.
Je me dirigeai vers l’endroit désigné, pris le fusil et l’épaulai.
– Fichtre ! s’exclama-t-il en bondissant sur ses pieds. Qu’est-ce que c’est que ça ? Vous vous promenez avec ce fusil comme avec une canne ; pourtant c’est la pièce la plus lourde que je connaisse. Êtes-vous si fort que cela ?
Pour toute réponse, je le saisis de ma main droite par son veston boutonné et par sa ceinture et le soulevai à bout de bras.
– Nom d’un chien ! s’écria-t-il. Laissez-moi donc ! Vous êtes plus fort que mon Bill !
– Votre Bill ? Qui est-ce ?
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– C’était mon fils. Il… mais laissons cela. Il est mort avec les autres. Il promettait beaucoup. Vous lui ressemblez un peu par la taille. Vous avez aussi les mêmes yeux et la même bouche. C’est pourquoi je vous… mais cela ne vous regarde pas.
Une profonde tristesse se répandit sur ses traits. Il passa sa main sur son visage et poursuivit d’un ton plus calme :
– Sir, avec de tels muscles, c’est vraiment dommage de gaspiller son temps à dévorer des livres. Vous devriez faire aussi de la culture physique.
– C’est ce que je fais.
– Vraiment ?
– Puisque je vous le dis.
– Vous faites de la boxe ?
– On n’en fait pas beaucoup chez nous. Mais je suis assez fort en gymnastique et à la lutte.
– Vous montez à cheval ?
– Oui.
– Vous faites de l’escrime ?
– J’ai même donné des leçons.
– Dites donc, vous me montez un bateau ?
– Voulez-vous faire un petit essai ?
– Non. Ça me suffit. Du reste, il faut que je travaille. As-seyez-vous donc.
Il prit place devant son établi et je suivis son exemple. Il semblait absorbé par de graves pensées. Tout à coup, il leva les yeux de sur son travail et me demanda :
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– Avez-vous fait des mathématiques ?
– C’était mon étude favorite.
– L’arithmétique, la géométrie ?
– Naturellement.
– Et vous comprenez quelque chose à l’arpentage ?
– Je m’y entends assez bien. Il m’est souvent arrivé de flâ-ner un théodolite à la main.
– Vous savez vraiment arpenter ?
– Mais oui. Pourquoi cette question ?
– Pour rien. Ne soyez pas trop curieux, vous le saurez un jour. Avant tout, il faudrait que j’aie la certitude, oui, la certi-tude que vous savez tirer.
– Je suis prêt à subir l’épreuve.
– J’y pense, soyez tranquille. À quelle heure commencez-vous demain vos cours ?
– À huit heures.
– Alors venez me voir à six heures, à mon tir.
– Pourquoi si tôt ?
– Parce que je ne veux pas attendre plus longtemps. Je brûle d’impatience de vous prouver que vous n’êtes qu’un greenhorn. Mais c’est assez pour aujourd’hui. J’ai autre chose à faire, et des choses autrement importantes.
Il semblait en avoir terminé avec son canon et sortit d’une caisse un morceau de fer en forme de polygone, dont il se mit à limer les coins.
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Il était si absorbé par son travail qu’il semblait en avoir ou-blié ma présence. Ses yeux brillaient et lorsqu’il contemplait, de temps en temps, son œuvre, je croyais lire dans ses yeux une vé-ritable passion. Ce morceau de fer devait avoir à ses yeux une importance particulière. Intrigué, je ne pus m’empêcher de le questionner.
– Est-ce une pièce d’arme à feu ?
– Oui, dit-il en se rappelant seulement alors ma présence.
– Pourtant je ne connais aucun système d’arme à feu qui possède une pièce de ce genre.
– Je crois bien. Mais vous le connaîtrez un jour. Ce sera le système Henry.
– Tiens. C’est donc une invention.
– Yes !
– Je m’excuse alors de vous avoir questionné. Naturelle-ment, c’est un secret.
Il regarda un moment dans les trous, tourna la pièce dans tous les sens, l’appliqua à l’extrémité postérieure du canon, et dit enfin :
– Oui, c’est un secret. Mais j’ai confiance en vous parce que je vous crois discret, bien que vous ne soyez qu’un affreux greenhorn. Aussi vous dirai-je ce que je compte en faire. Ce sera une carabine à répétition avec un magasin à vingt-cinq car-touches.
– Pas possible !
– Motus ! Me prenez-vous pour un imbécile qui s’attaque à l’impossible ?
– Alors, votre magasin devra posséder suffisamment de chambres pour recevoir les cartouches.
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– Cela va de soi.
– Mais le magasin sera énorme, lourd, et l’arme impossible à manier.
– Pas du tout, parce qu’il n’y aura qu’une chambre. L’arme ne sera ni lourde, ni encombrante. Voici d’ailleurs cette chambre, dit-il en désignant le morceau de fer.
– Hum ! Il faut croire que je ne comprends rien à votre mé-tier. Et qu’adviendra-t-il quand le canon sera échauffé ?
– Il ne le sera pas. La matière de ce canon et sa fabrication sont mon secret. Ce morceau de fer suivra un mouvement ex-centrique. Les vingt-cinq orifices qu’il comprendra recevront autant de balles. À chaque décharge, la plaque s’avance et la car-touche suivante vient se placer en face du canon. Ça fait bien longtemps que cette idée me travaille. D’abord, ça ne marchait pas, mais, maintenant, il me semble que ça colle. Je passe déjà pour un assez bon armurier, mais, quand j’aurai mis au point ce petit truc, je serai célèbre et je gagnerai beaucoup d’argent.
– Et des remords par-dessus le marché.
Il me fixa un instant, d’un air étonné, puis demanda :
– Des remords ? Pourquoi ça ?
– C’est bien simple, dis-je, si vous mettez au point une arme à feu capable de tirer vingt-cinq coups d’affilée et qui pourra tomber entre les mains de n’importe quel voyou, les fo-rêts vierges et les gorges des montagnes de la prairie ne tarde-ront pas à devenir le théâtre des pires carnages. On abattra les Indiens comme des mouches, si bien que, dans quelques an-nées, il ne restera plus un seul indigène. Voulez-vous assumer une telle responsabilité ?
Il me regardait fixement sans répondre.
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– De plus, poursuivis-je, le jour où n’importe qui pourra se procurer, moyennant argent, cet engin meurtrier, vous ne tarde-rez pas à ramasser une fortune, mais, d’autre part, on aura vite fini d’exterminer les mustangs et les buffles, en même temps que tout le gibier dont la chair sert de nourriture aux Indiens. Des centaines et des centaines de chasseurs de records se muni-ront de votre carabine et afflueront dans l’Ouest. Le sang hu-main et animal coulera à flots et, en peu de temps, en deçà et au-delà des Montagnes Rocheuses, les terres seront dévastées et dépeuplées.
– Sacrebleu ! s’exclama-t-il. Est-ce vrai que vous débarquez seulement d’Europe ?
– Oui.
– Et vous n’êtes jamais allé dans le Wild West ?
– Jamais.
– Eh bien ! vous êtes un parfait greenhorn. Et ce morveux de greenhorn en prend si bien à son aise qu’on le croirait le pro-tecteur de tous les Indiens et depuis au moins un siècle établi dans le pays. Ce n’est pas un blanc-bec comme vous qui m’impressionnera par ses bobards. Et même si tout ce que vous dites là était vrai, ça n’aurait aucune importance parce que je n’ai jamais eu l’intention de monter une usine de fusils. Je suis un solitaire et je tiens à le rester. Ça ne me dit rien d’avoir af-faire à des centaines d’ouvriers.
– Mais vous pourriez, pour gagner de l’argent, faire breve-ter votre invention et vendre le brevet au prix fort ?
– Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles ! Jusqu’ici je n’ai jamais connu la misère et il n’y a aucune raison pour que ça change à l’avenir, même si je ne vends pas mon brevet. Je n’ai aucune envie d’entendre plus longtemps pépier un oiseau comme vous qui doit d’abord prendre sa volée avant d’essayer de siffler et de chanter.
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Je ne lui tins pas rigueur de ses paroles peu affables ; je le connaissais trop bien pour mal les interpréter. Il m’avait pris en amitié et j’étais certain qu’il ne me voulait que du bien. Avant de prendre congé de lui, je lui tendis la main, qu’il serra longue-ment en la secouant.
Je ne me doutais pas, alors, de l’importance que cette con-versation devait avoir pour moi par la suite et encore moins du rôle que le « tueur d’ours » et la future carabine Henry joue-raient dans ma vie.
Le lendemain, à six heures précises, je me présentai devant mon étrange vieil ami. Il me serra la main, tandis qu’un sourire ironique éclairait ses traits durs.
– Welcome, sir ! Quel air de conquérant. Croyez-vous donc atteindre ce mur dont je parlais hier ?
– Je l’espère.
– Well, on verra bien. Moi, j’emporte une arme plus légère, vous, vous prendrez le « tueur d’ours » ; je me garderais bien de trimbaler une machine aussi lourde.
Il liait en bandoulière un léger rifle à deux canons. Quant à moi, je m’emparai du « tueur d’ours », qu’il se refusait à porter. Arrivé au champ de tir, il commença par tirer lui-même deux coups de feu. Vint alors mon tour et celui du « tueur d’ours ». Je ne connaissais pas du tout cette arme, et ma première balle n’atteignit que le bord du disque noir de la cible. Le second coup fut meilleur ; la troisième balle alla se loger exactement au centre du disque noir, et toutes celles qui suivirent traversèrent le trou percé par elle. La stupéfaction de Henry augmentait à mesure que je tirais. Il me demanda de recommencer l’essai avec son rifle et, lorsque j’eus obtenu les mêmes résultats, il s’écria :
– Ou bien vous avez vendu votre âme au diable, ou bien vous êtes né homme du Wild West !
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– Je peux vous assurer que je n’ai pas vendu mon âme au diable. Cette transaction ne me dirait rien, rétorquai-je, en riant.
– Dans ce cas, vous avez le devoir et même l’obligation de vous faire chasseur du Wild West. Cela non plus ne vous dit rien ?
– Pourquoi pas ?
– Well, on verra bien ce qu’on pourra faire de vous. Savez-vous monter à cheval ?
– À la rigueur.
– À la rigueur ? C’est-à-dire que vous êtes en équitation moins habile qu’au tir.
– La belle affaire ! Qu’est-ce après tout que l’équitation ? Le plus difficile, c’est de monter, ensuite le cheval vous porte tout seul.
– Vous croyez ça ? Et qui vous tiendra aussi en selle ? Voilà l’erreur ! Vous l’avez dit : le plus difficile, c’est de monter, car il faut le faire tout seul. La descente est bien plus facile : c’est la rosse qui s’en charge.
– Pas en ce qui me concerne.
– Vraiment ? Que diriez-vous d’un petit essai ?
– Je veux bien.
– Venez alors. Il n’est que sept heures et vous avez encore une heure devant vous. Nous irons chez Jim Korner, le maqui-gnon. Il a un cheval rouan qui se chargera bien de vous désar-çonner.
Nous rentrâmes dans la ville et allâmes trouver le maqui-gnon, qui possédait un manège tout entouré d’écuries. Korner
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– Ce jeune homme prétend qu’aucun cheval ne pourra le mettre hors de selle, déclara Henry. Qu’en pensez-vous, Mr. Korner ? Le laisserez-vous enfourcher votre cheval rouan ?
Le maquignon m’examina, puis, l’air satisfait de son exa-men, déclara :
– L’ossature m’a l’air très élastique. D’ailleurs, les jeunes gens ne se cassent pas aussi facilement le cou que les vieux. Si ce gentleman veut essayer la bête, je n’y vois pas d’inconvénient.
Il donna des ordres et, un instant après, deux palefreniers amenèrent un cheval sellé, qui manifestait une vive inquiétude et piaffait nerveusement. Le vieil Henry prit peur pour moi. Il essaya, le premier, de me dissuader de mes projets, mais je ne regrettais nullement ma parole et, d’ailleurs, je voyais déjà là une affaire d’honneur. Je pris le fouet et me laissai chausser les éperons ; puis, après quelques tentatives infructueuses, je sautai en selle. Les deux palefreniers s’écartèrent précipitamment et le cheval rua des quatre fers, puis tourna de côté. Je parvins pour-tant à me maintenir en selle, bien que je ne fusse pas encore ferme sur mes étriers. À peine avais-je réussi à consolider ma position que ma monture se cabra. Comme cela ne donnait au-cun résultat, elle se rua vers le mur pour me désarçonner plus facilement. Mais un coup de fouet eut vite fait de la faire revenir en arrière. Une lutte farouche s’engagea entre cavalier et mon-ture, une lutte non exempte de danger pour moi. Je déployai toute l’adresse que je possédais alors et toute la force de mes fémurs, si bien que je sortis vainqueur de l’aventure. En mettant pied à terre, mes jambes tremblaient encore de l’effort fourni ; quant au cheval, il haletait et de grosses gouttes de sueur per-laient sur sa robe. Mais je l’avais maté !
Le maquignon était déjà inquiet pour sa bête. Il la fit aussi-tôt envelopper dans une couverture et promener lentement
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– Je n’aurais jamais cru cela possible, jeune homme ; j’étais persuadé que, dès la première ruade, vous rouleriez par terre. Naturellement, vous ne me devez pas un cent ; au contraire, je vous serais très obligé de venir ici de temps en temps pour dres-ser cette salle bête.
– Si cela peut vous rendre service, je ne demande pas mieux.
Pendant toute la séance, Henry s’était tu. Il me regardait en hochant la tête. Il frappa des mains et s’exclama :
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– Pour un greenhorn, c’est vraiment un greenhorn bien ex-traordinaire. Il aurait serré cette rosse à mort plutôt que de vi-der les arçons. Qui vous a appris ça, mon garçon ?
– Le hasard, qui m’a mis un jour entre les jambes un étalon hongrois de la pousta, qui ne se laissait monter par personne. J’ai réussi à le dompter au risque de ma vie.
– Au diable de telles rosses ! J’aime autant mon fauteuil, qui ne voit pas d’inconvénient à ce que je m’assoie dedans. Al-lons-nous-en maintenant. J’en ai le vertige. Vous n’aurez pas à regretter de m’avoir montré ce dont vous êtes capable.
Nous nous séparâmes. Les deux jours qui suivirent, je ne revis pas Henry, mais, le surlendemain, sachant que j’avais mon après-midi libre, il vint me trouver.
– Voulez-vous faire un tour avec moi ? – me demanda-t-il.
– Où voulez-vous aller ?
– Chez un gentleman qui serait heureux de faire votre con-naissance.
– Tiens ! Et qu’est-ce qui me vaut cet honneur ?
– Vous ne devinez pas ? Il n’a encore jamais vu un green-horn de près.
– Eh bien ! je vous accompagne, Mr. Henry. Puisqu’il tient à nous connaître…
Henry avait un petit air malin, plein de réticences, et j’en conclus qu’il me réservait une surprise. Il me conduisit à un bu-reau de plain-pied avec la rue, mais il m’y avait fait entrer si précipitamment que je n’avais pas eu le temps de lire l’inscription de la porte vitrée.
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Je croyais toutefois avoir distingué deux mots : office et surveying. Je ne tardai pas à me rendre compte que j’avais vu juste.
Dans le bureau se trouvaient trois hommes qui accueilli-rent Henry très cordialement et me parlèrent avec une politesse mêlée d’une curiosité mal dissimulée. Les tables étaient jon-chées de cartes, de plans et de toute sorte d’instruments-de pré-cision. Nous nous trouvions dans un bureau d’arpentage.
Henry engagea avec les trois hommes et moi une conversa-tion très amicale qui ne tarda pas à s’animer. Elle roulait surtout sur les affaires du bureau, ce qui ne me déplaisait pas, car j’étais bien plus au courant des choses d’arpentage que de la situation politique intérieure des États-Unis.
Henry témoignait beaucoup d’intérêt à cette science. Il voulait tout savoir et je répondais volontiers à ses questions lui expliquant l’emploi de chaque instrument, la façon de dresser des plans et des cartes. Il faut bien croire que j’étais un véritable greenhorn, car la raison de cet interrogatoire m’échappait en-core. Ce n’est que lorsque j’eus surpris les regards entendus que les trois hommes échangeaient avec Henry que je me levai et déclarai que je devais m’en aller. Henry ne protesta pas et nous prîmes congé des trois gentlemen, qui nous serrèrent vigoureu-sement la main.
Une fois dehors, Henry me posa la main sur l’épaule, s’arrêta et me dit avec une profonde satisfaction :
– Jeune homme et cher greenhorn, vous m’avez fait un grand plaisir. Je suis fier de vous.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que vous avez dépassé mes espérances et l’attente de ces messieurs.
– Espérances ? Attente ? Je ne comprends pas.
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– Ça n’a aucune importance. L’autre jour, vous avez pré-tendu que vous aviez quelques notions de géodésie. Je vous ai amené chez ces messieurs pour voir si ce n’était pas du bluff.
– Du bluff ? Si vous me croyez capable de bluffer, Mr. Hen-ry, je ferais mieux d’interrompre mes visites chez vous.
– Ne soyez pas ridicule. Vous n’allez tout de même pas pri-ver un vieil homme comme moi du plaisir de vous voir chez lui. D’autant plus que vous ressemblez à mon fils. Êtes-vous retour-né au manège ?
– J’y passe tous les matins.
– Et vous montez votre cheval rouan ?
– Bien sûr.
– Vous pensez en faire une bonne monture ?
– Je l’espère. Mais je ne pense pas que le client qui l’achètera fasse une très bonne affaire. La bête s’est habituée à moi et ne tolère aucun autre cavalier.
– Vous m’en voyez ravi. Ainsi donc, votre bête ne supporte que des greenhorns. Suivez-moi dans cette petite rue. Je con-nais ici un excellent restaurant où l’on mange fort bien et où l’on boit encore mieux. Nous allons fêter l’examen dont vous venez de vous tirer avec tant de succès.
Je ne reconnaissais plus mon vieil Henry. Lui, toujours si renfermé, si sauvage, il voulait maintenant faire un repas en ville ! Sa voix, elle-même, avait des intonations plus joyeuses et plus insouciantes.
À partir de ce jour-là, il vint me voir quotidiennement et me parlait comme à un ami dont on redoute la perte imminente. Mais, comme pour contrebalancer ses épanchements, il me trai-tait de temps en temps de greenhorn.
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En même temps, ma situation dans la famille où je travail-lais s’était modifiée. Les parents se montraient plus attention-nés à mon égard et les enfants plus dociles. Il m’arrivait de sur-prendre chez eux des regards attendris que je ne comprenais pas.
Environ trois semaines après mon étrange visite au bureau d’arpentage, la maîtresse de maison m’invita à dîner en famille, bien que ce fût mon soir de sortie. Elle expliqua cette invitation insolite par les visites qu’elle attendait, celle de Mr. Henry et de deux autres gentlemen, dont l’un s’appelait Sam Hawkens et était un célèbre chasseur du Wild West. En ma qualité de greenhorn, je n’avais pas encore entendu ce nom, toutefois j’étais heureux de faire la connaissance d’un véritable homme de l’Ouest.
Faisant partie de la maison, je pus, sans enfreindre les règles de la convenance, pénétrer dans la salle à manger sans at-tendre le coup de gong. Je constatai alors que la table était dres-sée comme pour une grande fête. La petite Emmy, âgée de cinq ans, était seule dans la pièce, occupée à fourrer ses doigts dans un pot de confiture. En me voyant entrer, elle les essuya précipi-tamment sur sa toison blonde. Je levai mon doigt d’un geste menaçant ; elle accourut alors vers moi et me chuchota quelques mots à l’oreille. Pour m’amadouer, elle me confia le secret qui pesait sur son petit cœur. Je crus l’avoir mal com-prise ; mais, à ma demande, elle répéta : Your farewell feast.
Mon repas d’adieux ! C’était impossible. La petite avait dû mal interpréter une conversation entendue. Je souris. Au même moment, des bruits se firent entendre dans le salon ; les invités venaient d’arriver et je me hâtai à leur rencontre. Ils étaient ve-nus tous les trois ensemble, conformément à leur convention, ainsi que je devais l’apprendre par la suite. Henry me présenta Mr. Black, un jeune homme un peu raide et gauche, et Mr. Sam Hawkens, l’homme du Wild West.
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J’avoue que je devais faire une singulière figure à fixer ce dernier d’un air ébaubi. C’était la première fois que je me trou-vais en face d’un homme de cette espèce. Plus tard, je devais en connaître d’autres. Si l’homme lui-même offrait un spectacle peu commun, cette impression se trouvait encore renforcée par le fait qu’il se tenait dans le salon comme au milieu d’une forêt, tête couverte et fusil en main.
Il portait un chapeau de feutre à larges bords, d’âge, de couleur et de forme indéfinissables. Au milieu de la broussaille de poils qui recouvrait son visage, émergeait un nez de dimen-sions respectables, digne de servir d’aiguille à un cadran solaire. La barbe était à tel point touffue qu’elle ne laissait apercevoir que deux yeux vifs qui fixaient sur moi un regard malicieux. Mr. Sam Hawkens me contemplait avec une curiosité égale à celle que je lui témoignais.
Cette tête étrange reposait sur un corps vêtu d’une veste en peau de chèvre qui, visiblement, n’était pas faite à sa mesure ; cet accoutrement lui donnait l’aspect d’un enfant qui aurait mis par jeu la robe de chambre de son grand-père. Sous cet ample vêtement, on voyait deux jambes en forme de faux, grêles comme des tuyaux de pipe, enroulées dans des leggings effran-gés, et terminées par une paire de bottes indiennes si volumi-neuses qu’au besoin leur propriétaire aurait pu s’y cacher tout entier.
Ce célèbre chasseur tenait à la main un vieux fusil qui pa-raissait tenir plutôt d’un gourdin que d’une arme à feu. Bref, il m’eût été difficile d’imaginer un spécimen plus typique de chas-seur du Wild West.
Après m’avoir toisé de la tête aux pieds, Sam Hawkens se tourna vers mon ami Henry et demanda d’une voix fluette, presque enfantine :
– C’est bien le jeune greenhorn dont vous m’avez entrete-nu ?
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L’autre acquiesça de la tête.
– Well ! Il ne me déplaît pas. J’espère que Sam Hawkens lui plaît aussi. Hihihi !
Et, avec ce petit rire curieux que je devais entendre si sou-vent par la suite, il se tourna vers la porte qui venait de s’ouvrir devant les maîtres de céans. Ceux-ci échangèrent avec le chas-seur un salut cordial qui ne laissa pas de me surprendre légère-ment, car j’ignorais qu’ils fussent en relations.
On nous pria de passer dans la salle à manger. Je remar-quai avec stupéfaction que Sam Hawkens ne s’était pas séparé de son arme. Ce n’est que lorsqu’on nous désigna notre place à table qu’il déposa son fusil à sa portée ; en disant :
– Un vrai chasseur du Wild West ne doit jamais quitter son arme. Si vous me le permettez, j’accrocherai donc ma Liddy à la poignée de la fenêtre.
J’appris par la suite que, selon un usage courant ; les chas-seurs du Wild West considéraient leurs armes comme des êtres vivants et leur donnaient des noms humains.
Une fois Liddy installée, Sam enleva son inénarrable cha-peau. Je vis alors, avec effroi, que ses cheveux étaient restés dans le fond du chapeau. Son crâne dégarni et couleur de sang offrait un spectacle terrifiant. La maîtresse de maison poussa un petit cri et les enfants se mirent à hurler à tue-tête. Hawkens se tourna vers nous et dit d’une voix rassurante :
– N’ayez crainte, madame et messieurs. Ce n’est rien de grave. J’ai porté longtemps ma chevelure naturelle sans que personne trouvât à y redire jusqu’au jour où j’ai été attaqué par une douzaine de pawnies qui m’ont écorché le crâne. C’était une sensation plutôt désagréable, mais à laquelle on peut survivre, comme vous voyez, hihihi ! Après cet accident, je m’en suis re-tourné à Tekama et me suis payé un nouveau scalpe. Cela s’appelle perruque, si je ne m’abuse. Cette bagatelle m’a coûté
– 25 – trois douzaines de peaux de castor. Peu importe, d’ailleurs, car mon nouveau scalpe est bien plus pratique que l’ancien, surtout en été. Quand j’ai trop chaud, je n’ai qu’à l’enlever. Hihihi !
Ce disant, il accrocha son chapeau et remit sa perruque. Ensuite, il se débarrassa de sa veste et nous pûmes voir deux pistolets et un couteau fixés à sa ceinture. En prenant place à table, il porta son regard sur la maîtresse de la maison, puis sur moi et dit :
– Je vous serais très obligé, Milady, de bien vouloir mettre ce jeune greenhorn au courant de la situation. Il est préférable de le faire avant de commencer le repas, si je ne m’abuse.
C’était là une expression favorite de Sam Hawkens. L’hôtesse acquiesça de la tête et, se tournant vers moi :
– Vous ignorez sans doute, dit-elle, que M. Black que voici est votre successeur.
– Mon successeur ? répétai-je, ébahi.
– Certainement. Puisque vous nous quittez, il nous a bien fallu vous chercher un remplaçant.
– Moi, je vous quitte ?…
– Hélas ! Vous nous quittez, sir, affirma la maîtresse de céans, un sourire bienveillant aux lèvres. Certes, régulièrement, vous auriez dû nous prévenir plus tôt, mais, comme nous n’avons tous que de l’amitié pour vous, nous n’avons voulu à aucun prix faire obstacle à votre carrière. Nous regrettons vive-ment votre départ, mais, puisqu’il est déjà décidé pour demain, il ne nous reste qu’à vous souhaiter bon voyage.
– Bon voyage ?… Demain ?… Mais où ?… balbutiai-je.
Sam Hawkens me donna une tape sur l’épaule.
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– Vous voulez savoir où ? Mais au Wild West, parbleu ! Vous avez brillamment passé votre examen. Les autres prospec-teurs partent demain et vous ne voudriez pas qu’ils ajournent leur départ à cause de vous. Dick Stone, Will Parker et moi-même, nous sommes engagés, en même temps que vous, en qualité de guides de l’expédition, qui se propose de longer la
Canadienne2 jusqu’au Nouveau-Mexique. J’espère que vous ne désirez pas rester greenhorn toute votre vie.
C’était comme si une taie se détachait de mes yeux. On avait donc ourdi autour de moi un véritable complot. À mon in-su, on avait fait de moi un prospecteur d’une nouvelle compa-gnie de chemins de fer qui entreprenait d’importants travaux d’arpentage.
Quelle perspective magnifique ! Mon vieil ami Henry vint à moi, me serra la main et dit :
– Vous êtes ici chez de braves gens, mais une place de pré-cepteur ne convient pas à un garçon comme vous. Votre avenir est dans l’Ouest. J’ai fait une démarche auprès de l’Atlantic et Pacific Company et vous avez passé un examen, sans vous en douter. Vous vous en êtes tiré à merveille, et voici votre contrat.
Il me tendit un papier. J’y jetai un coup d’œil en apercevant le montant de mes appointements, j’en crus à peine mes yeux. Mais Henry continua :
– Vous voyagerez à cheval et vous aurez besoin d’une bonne monture. J’ai acheté le cheval rouan. Il est à vous. Il vous faut aussi une arme et je vous fais cadeau du « tueur d’ours », que vous maniez avec tant d’adresse. Qu’en dites-vous, mon garçon ?
2 Rivière des États-Unis, affluent de l'Arkansas.
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Lorsque j’eus regagné l’usage de ma voix étranglée par l’émotion, j’essayai de protester, mais sans résultat. La maî-tresse de maison se mit à table, et nous dûmes suivre, son exemple. Le repas commença et les affaires furent remises à plus tard.
Ce n’est qu’après le dîner que je reçus de plus amples ren-seignements. La nouvelle voie ferroviaire devait partir de Saint-Louis, traverser le Missouri, l’Oklahoma, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et s’acheminer par la Californie jusqu’à la côte du Pa-cifique. C’étaient ces immenses territoires qui devaient faire l’objet des travaux d’arpentage. Le territoire qui incombait à notre expédition, composée, en dehors de moi, de trois autres prospecteurs et d’un ingénieur en chef, était circonscrit entre la source du Rio-Pecos et la basse Canadienne. Les trois guides et de nombreux chasseurs complétaient notre expédition. Mes amis, qui avaient tenu à me faire la surprise de mon engage-ment, s’étaient occupés de mon équipement. Il ne me restait qu’à rejoindre mes futurs compagnons, qui m’attendaient chez l’ingénieur en chef. Ils me firent tous un excellent accueil.
Le lendemain matin, après avoir pris congé de la famille où j’avais été employé, j’allai trouver Henry. Je tenais à le remer-cier de sa bonté, mais il me serra chaleureusement la main et coupa court à mes effusions.
– Taisez-vous, mon garçon. Si je vous envoie dans l’Ouest, c’est parce que je veux empêcher mon vieux fusil de se rouiller. Allez-vous-en maintenant et, quand vous serez de retour, n’oubliez pas de venir me voir pour me raconter vos aventures. J’espère qu’alors vous ne serez plus le greenhorn que vous êtes aujourd’hui, quoi que vous en disiez.
Puis il me poussa vers la sortie, mais, avant qu’il eût pu fermer la porte, j’avais aperçu deux larmes briller dans ses yeux.
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