Winnetou, l’Homme de la prairie
Chapitre II: Le Ku-Klux-Klan
CHAPITRE II
LE KU-KLUX-KLAN
L’origine de ce mot bizarre est une énigme à laquelle on a donné les explications les plus différentes. Quoi qu’il en soit, les membres du Ku-Klux-Klan ignorent eux-mêmes d’où leur vient ce nom étrange et quel en est le sens. Il faut dire d’ailleurs que ce détail les préoccupe peu. Cette société secrète se recrute par-mi les ennemis jurés du parti républicain et de l’union des États du Sud et du Nord. Tous les membres sont tenus à la discrétion et à l’obéissance et obligés, sous peine de mort, de tenir secrète l’organisation de leur association. Ils sont partisans de l’esclavage et ne reculent devant aucun acte de violence, pas même devant un incendie ou un meurtre ; ils se réunissent ré-gulièrement et apparaissent toujours, pour accomplir leurs ex-ploits, à cheval et entièrement déguisés.
C’est ainsi qu’un ecclésiastique fut assassiné dans sa chaire pour avoir dit des prières pour le repos de l’âme d’une famille dont les membres avaient été tués en plein jour par le Ku-Klux-Klan. Dans son ardeur religieuse, il avait qualifié l’activité du Ku-Klux-Klan de lutte des enfants du Diable contre les enfants de Dieu. À ce moment, une silhouette masquée se dressa dans une galerie en face de la chaire et tira une balle dans la tête du prêtre. Avant que les fidèles eussent compris ce qui s’était passé, elle avait disparu sans laisser de trace.
* * * * *
À la nuit tombante, notre vapeur arriva à La Grange, et le commandant nous expliqua qu’étant données les difficultés de la navigation il ne pouvait aller plus loin. Nous fûmes donc obli-
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Old Death s’adressa à un fonctionnaire de la compagnie de navigation. Il apprit que, la veille, un nommé Clinton avait dé-barqué dans cette ville avec un ami.
– Savez-vous où il est descendu ? demanda Old Death.
– Pas exactement. Mais je suppose qu’il se trouve chez le señor Cortesio, car ce sont les employés de celui-ci qui sont ve-nus chercher son bagage. C’est un agent d’affaires, Espagnol de naissance. Je crois qu’en ce moment il s’occupe de l’expédition secrète d’armes au Mexique.
Old Death lui demanda ensuite de nous indiquer un en-droit où passer la nuit.
– Je vous conduirais bien moi-même, dit-il, mais j’ai en-core affaire au port. Mr. Lange n’est d’ailleurs pas chez lui en ce moment, il est au cabaret. Les chambres du cabaret sont toutes prises, c’est pour cela que je ne vous l’ai pas indiqué. Vous n’aurez qu’à demander Mr. Lange du Missouri. Vous irez tout droit, puis vous tournerez à gauche. C’est la deuxième maison du coin.
Je donnai un pourboire à l’homme pour le remercier et nous nous mîmes en route avec nos harnais. Nous identifiâmes facilement le cabaret, grâce non seulement à la lumière qui l’éclairait, mais aussi au vacarme qui parvenait dehors par ses fenêtres ouvertes.
Ayant ouvert la porte, nous nous trouvâmes au milieu d’un épais nuage de fumée. Les clients devaient posséder des pou-mons extraordinaires pour ne pas étouffer dans une telle at-mosphère et avoir même l’air de s’y sentir tout à fait à leur aise. La solidité de leurs poumons s’exprimait encore par l’activité in-tense de leurs organes vocaux, car ils hurlaient tous à tue-tête.
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Comme il ne pouvait être question de trouver une place libre dans la première salle, nous pénétrâmes dans la salle du fond sans attirer l’attention. Là nous trouvâmes deux chaises où nous nous installâmes après avoir déposé nos selles dans un coin. Des hommes étaient assis en train de boire autour d’une table. Ils ne nous jetèrent qu’un coup d’œil rapide, mais il me sembla bien qu’ils changèrent de sujet de conversation à notre vue. Deux d’entre eux se ressemblaient beaucoup. C’étaient sans doute le père et le fils, tous deux des gaillards solides aux traits accusés et dont les poings lourds témoignaient de la ténacité au travail. La loyauté se lisait sur leurs visages qui, en ce moment, étaient légèrement enflammés par une conversation qui sem-blait les rendre soucieux.
Lorsque nous nous assîmes, les hommes se rapprochèrent les uns des autres, ce qui prouvait qu’ils n’avaient pas l’intention d’entrer en conversation avec nous.
– Ne vous gênez pas, messieurs, dit Old Death, nous ne sommes pas dangereux, bien que nous n’ayons rien mangé de-puis ce matin. Pourriez-vous nous dire s’il y a moyen d’avoir ici de quoi se restaurer sans trop maltraiter son estomac ?
Celui que je prenais pour le père du jeune homme qui lui ressemblait cligna de l’œil et répondit en riant :
– De toute façon, nous espérons bien que ce n’est pas nous que vous allez manger, sir. À propos, vous ressemblez un peu à Old Death et je ne pense pas que cette ressemblance puisse vous être désagréable.
– Old Death ? Qui est-ce ? demanda mon ami en prenant un air surpris.
– C’est un bonhomme autrement célèbre que vous, un homme de l’Ouest qui en a vu de dures et qui, en un mois, fait plus de choses que des types comme vous pendant toute votre vie. Mon fils Will le connaît.
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Le fils était un gaillard de vingt-six ans environ, au teint hâlé. Old Death l’examina et demanda :
– Tiens ! Et où a-t-il fait sa connaissance ?
– Dans l’Arkansas, peu avant la bataille de Pea Ridge. J’habitais alors dans le Missouri, tout près de la frontière de l’Arkansas. Mon fils était dans un régiment qui s’était allié aux unionistes. Mais le détachement où se trouvait Will a été battu par l’ennemi plus nombreux et mon fils fut fait prisonnier. Les sécessionnistes avaient subi de grosses pertes et, furieux, ils avaient décidé d’exécuter tous leurs prisonniers. C’est à Old Death que je dois de ne pas avoir perdu mon fils.
– C’est curieux, comment cela est-il arrivé ?
– Il s’est glissé en rampant sur le ventre dans le camp à la manière des Indiens, à la faveur de la nuit et d’une pluie torren-tielle qui avait éteint tous les feux. Il a réussi à couper les liens des prisonniers et à les faire passer sous le nez des sentinelles. Ce n’est qu’une fois libérés que les prisonniers apprirent que c’était à Old Death qu’ils devaient la vie.
– Les a-t-il accompagnés longtemps ? demanda Old Death.
– Non, il a dit qu’il avait à faire et il s’est éloigné sous la pluie sans leur laisser le temps de le remercier. La nuit était complètement obscure et ils n’avaient même pas pu bien dis-cerner son visage. Tout ce qu’ils avaient remarqué, c’était sa sil-houette longue et maigre. Mais Will lui a parlé et il se rappelle mot pour mot ce que Old Death lui a dit. Je voudrais le rencon-trer un jour pour lui prouver que tout le monde n’est pas ingrat.
– Oh ! il doit déjà avoir eu l’occasion de s’en rendre compte. Mais, à propos, ne connaissez-vous pas un certain Mr. Lange du Missouri ?
– Lange ? demanda-t-il. Pourquoi voulez-vous le voir ?
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– Je crains que dans ce cabaret il n’y ait plus de place pour nous et à la compagnie de navigation on nous a dit que cet homme pourrait nous indiquer un endroit où passer la nuit. Il nous a dirigés ici pour le trouver.
L’homme nous scruta encore une fois du regard, puis il dit :
– Il avait raison, car c’est moi-même. Puisque vous êtes en-voyés par la compagnie de navigation, vous êtes sans doute des gens en qui on peut avoir confiance. Soyez donc les bienvenus.
Il nous tendit la main. Old Death la serra cordialement.
– Si vous doutez de notre honorabilité, votre fils pourra vous certifier que je ne suis pas un homme dont il y ait lieu de se méfier.
– Mon fils, Will ? demanda Mr. Lange stupéfait.
– Oui, lui-même. Il dit qu’il a parlé à Old Death et qu’il se rappelle chaque parole de celui-ci. Ne voudriez-vous pas, jeune homme, me répéter votre conversation ? Cela m’intéresse vive-ment.
Le jeune homme à qui cette question s’adressait s’anima au souvenir de sa libération.
– Quand Old Death nous fit sortir du camp, il marchait en avant. J’étais blessé au bras et je souffrais beaucoup, car je n’avais pas été pansé et ma manche collait à ma plaie. Nous tra-versions un buisson. Old Death, en passant devant moi, avait écarté une grosse branche qui heurta ma blessure. Cela me cau-sa une douleur si vive que je poussai un cri et…
– Et alors il vous a traité d’âne, continua Old Death.
– Comment le savez-vous ? demanda Will interloqué.
Le vieux poursuivit sans répondre :
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– Vous lui avez dit alors que vous aviez une méchante bles-sure et il vous a dit de ramollir votre manche avec de l’eau et de rafraîchir votre plaie enflammée avec du suc de plantain.
– C’est cela même. Comment pouvez-vous savoir tout ceci ? demanda le jeune Lange dont la surprise atteignait son comble.
– Vous ne vous en doutez pas encore ? Mais parce que c’est moi-même qui vous ai donné ce conseil. Votre père a dit que je ressemblais beaucoup à Old Death, c’est tout naturel ; je res-semble à ce vieux bonhomme comme à moi-même.
– C’est donc vous ! s’écria Will transporté de joie.
Il sauta de sa chaise et voulut se précipiter vers Old Death, les bras grands ouverts. Mais son père le retint et d’un geste vi-goureux le fit asseoir.
– Halte, mon garçon ! C’est ton père qui a la priorité et même le devoir de serrer le premier dans ses bras ton sauveur. Mais laissons cela pour plus tard, car tu sais bien qu’ici on nous observe.
Il se tourna vers Old Death :
– La situation est maintenant rien moins que sûre et, si vous tombiez sur des sécessionnistes, vous courriez un grand danger.
– Je le sais fort bien, Mr. Lange, mais je ne m’en fais pas, dit Old Death avec sang-froid. Je ne me sens pas la vocation d’un pendu, bien qu’on m’ait déjà menacé de cette mort plu-sieurs fois. Pas plus tard encore qu’aujourd’hui, une bande de vauriens a voulu nous pendre, mon ami et moi, à la cheminée d’un vapeur.
Et Old Death conta notre aventure. Lorsqu’il eut terminé, Lange dit d’un air soucieux :
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– Le commandant s’est montré très courageux, mais peut-être imprudent. Il reste à La Grange jusqu’à demain matin, et les bandits peuvent arriver au cours de la nuit. Ils voudront sans doute se venger. Et vous non plus, vous n’êtes pas tout à fait en sécurité.
– Bah ! je n’ai pas peur de ces voyous, j’en ai vu bien d’autres.
– Il ne faut pas négliger ce danger, sir. Ces individus trou-veront ici du renfort. Depuis quelques jours, la situation à La Grange est très incertaine, de toutes parts des étrangers arrivent dont on ne sait rien. Ce n’est pas pour affaires qu’ils viennent ici, car ils flânent à travers la ville sans but précis. Et les voilà maintenant dans ce cabaret où ils ouvrent une gueule si large qu’un grizzli pourrait s’y cacher. Ils ont déjà essayé de nous chercher querelle. Si nous leur répondions, ça ferait tout de suite du grabuge. J’en ai assez de la racaille qui afflue ici. J’ai décidé de liquider mes affaires et d’aller rejoindre ma fille qui est très bien mariée au Mexique ; son mari me trouvera un em-ploi. J’ai un acquéreur pour ma maison. Il m’a déjà payé avant-hier. Je peux partir dès que je voudrai.
– Et vous n’avez pas peur ? demanda Old Death.
– Peur ? Et de quoi donc ?
– Parce qu’au Mexique c’est la guerre, et vous semblez ai-mer la tranquillité.
– Là où je vais, la guerre est finie. D’ailleurs, mon gendre habite une province du Nord qui n’a pas beaucoup souffert des troubles. Je tiens absolument à aller le rejoindre, d’autant plus que j’ai un petit-fils, car la place d’un grand-père est toujours auprès de ses petits-enfants. Bref, je m’en vais au Mexique et, si vous allez dans la même direction, je serai heureux de faire route avec vous.
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– Hum, dit Old Death, ne plaisantez pas. Si nous vous pre-nions au mot ?
– Vraiment, vous voulez y aller ? Mais ça serait très bien ! Eh bien ! c’est entendu, on part ensemble. Êtes-vous décidés ?
– Je dois auparavant voir un certain señor Cortesio. Le connaissez-vous ?
– Si je le connais ! La Grange est une si petite ville que tous les chats se tutoient par ici, et ce señor dont vous parlez est jus-tement l’acheteur de ma maison.
– Avant tout, dites-moi si c’est un fripon ou un honnête homme.
– Oh ! un honnête homme, cela ne fait pas de doute. Quant à sa couleur politique, cela ne m’intéresse pas. Il est en relation avec le Mexique. J’ai remarqué que la nuit des mulets fortement chargés sortent de chez lui et que des gens se réunissent en se-cret dans sa maison pour partir, à l’aube, dans la direction de la frontière. Je pense qu’il fournit des armes aux partisans de Jua-rez et leur envoie des renforts. C’est très audacieux, étant don-nées les circonstances.
– Où habite-t-il ? Il faut que je lui parle sans délai.
– Vous pourrez lui parler à dix heures, j’ai rendez-vous avec lui, mais, à vrai dire, la chose est arrangée et je n’ai même pas besoin de lui parler.
– Quand vous êtes allé le voir chez lui, y avait-il du monde ?
– Oui, j’ai vu deux hommes, un tout jeune et un autre plus âgé.
– Avez-vous entendu leur nom, par hasard ?
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– Oui, le plus jeune s’appelait Ohlert et le plus vieux señor Gavilano. Ce dernier semble un ancien ami de Cortesio, car ils évoquaient justement leur dernière rencontre à Mexico.
– Gavilano ? Ce serait le nouveau nom de Gibson ?
Cette question s’adressait à moi. Je tirai les photographies de ma poche et les montrai à Lange.
– C’est bien eux. Celui-ci avec son visage maigre de créole est le señor Gavilano. L’autre, c’est Mr. Ohlert qui m’a mis dans un drôle d’embarras. Il m’a interrogé sur des personnes que je n’ai jamais vues de ma vie, telles qu’un certain nègre nommé Othello, une Égyptienne du nom de Cléopâtre et une jeune fille d’Orléans. Et puis aussi il m’a parlé d’une dame très malheu-reuse, Marie Stuart, à qui on a coupé la tête en Angleterre. Ça m’a fait un drôle de mélange dans la tête. Ce Mr. Ohlert m’a l’air d’un très brave homme, mais je parierais qu’il a le cerveau un peu dérangé.
J’étais curieux de savoir sous quel prétexte Gibson trainait ainsi William Ohlert partout. Il devait fasciner le jeune homme par une idée séduisante, sans doute en rapport avec le drame du poète fou qu’Ohlert voulait écrire. Peut-être Ohlert avait-il fait allusion à ces choses en parlant à Lange. C’est pourquoi je de-mandai à celui-ci de me rapporter tout ce qu’il se rappelait de cette conversation.
– Il m’a parlé d’une pièce triste qu’il devait écrire, mais dont il faudrait auparavant qu’il vécût lui-même les extraordi-naires aventures.
– C’est incroyable.
– Pourquoi ? La folie consiste précisément à admettre les choses qui paraissent incroyables aux gens raisonnables. À tout propos, il parlait d’une certaine señorita Pelisa Perilo qu’il de-vait enlever avec l’aide de son ami.
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– Mais c’est de la pure folie ! Il faut empêcher à tout prix cet homme de transposer ses rêveries de dément dans la réalité. J’espère qu’il est encore à La Grange.
– Non, il est parti hier avec le señor Gavilano à Hopkins Farm et, de là-bas, il se dirigera vers le Rio-Grande.
– C’est très ennuyeux. Il nous faut partir sur-le-champ, au-jourd’hui même. Savez-vous où nous pourrons nous procurer-deux bons chevaux ?
– Oui, chez le señor Cortesio. Il a toujours des chevaux en réserve pour les hommes qu’il recrute pour Juarez. Toutefois, je vous déconseille de partir de nuit. Vous ne connaissez pas la route et aurez besoin d’un guide. Or vous n’en trouverez, plus aujourd’hui.
– Il faudra pourtant essayer, car le temps presse. Mais avant il faut parler à Cortesio. Pouvez-vous nous indiquer son adresse ?
– Très volontiers. Allons-y, je vais vous y conduire.
Au moment où nous nous levions pour partir, nous enten-dîmes un bruit de sabots devant le cabaret et de nouveaux clients entrèrent dans la salle.
À ma grande surprise, et sans aucun plaisir, je reconnus les sécessionnistes auxquels le commandant du vapeur avait donné une si belle occasion de sauver leur vie. Il semblait qu’ils avaient des connaissances parmi l’assistance, car ils furent accueillis avec beaucoup d’enthousiasme. Par les questions et les réponses que nous pûmes saisir au vol, nous comprîmes qu’ils étaient at-tendus. Dans le tohu-bohu, ils ne nous avaient même pas re-marqués. Nous nous en félicitâmes, car nous ne tenions aucu-nement à renouveler connaissance. Lorsque Lange apprit de quoi il s’agissait, il ferma la porte qui séparait les deux salles, de sorte que, sans être vus, nous pûmes écouter ce qui se disait à côté.
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– Il est inutile qu’ils vous voient, dit Lange. Comme ils croient que vous êtes des espions, ils ne manqueraient pas de vous molester et une rixe serait inévitable.
– C’est fort juste, dit Old Death, mais croyez-vous que nous ayons envie d’attendre ici qu’ils soient partis ? Nous n’en avons pas le temps, car il nous faut au plus tôt parler à Cortesio.
– Mais il y a un autre moyen de sortir d’ici, dit-il en dési-gnant la fenêtre.
– Parlez-vous sérieusement ? demanda Old Death. Mais ce serait battre en retraite, tout comme s’ils nous faisaient peur.
– Mais non, il ne s’agit pas de peur. Un vieux proverbe dit que c’est le plus sage qui cède toujours ; ces coquins ne nous laisseraient pas passer tranquillement, et, comme vous n’êtes pas homme à supporter les injures sans riposter, ça ferait du grabuge. Croyez-moi, ils seront bien plus furieux en apprenant que nous leur avons glissé entre les mains que de nous voir par-tir le visage en sang.
Au fond, je donnai raison à cet homme sensé, et Old Death dut partager mon avis puisque, après un moment de réflexion, il dit :
– Ce n’est pas tout à fait dépourvu de bon sens, ce que vous dites là. Vous m’avez persuadé et je suis tout prêt à transporter de l’autre côté de la fenêtre mes jambes et tout le reste. Écoutez un peu comme ils gueulent. Je crois bien qu’ils racontent l’histoire du vapeur.
Il avait raison. Les nouveaux venus racontaient leur mésa-venture et formaient des projets de vengeance. Mais ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Les six vauriens et leurs partisans préféraient attendre l’arrivée du bateau, alors que les autres se montraient plus pressés.
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– Nous ne pouvions pas attendre une éternité, dit l’homme qui avait conté l’aventure. Nous savions bien que vous nous at-tendiez ici. Par bonheur, nous avons trouvé une ferme où nous avons emprunté des chevaux.
Le mot « emprunté » fit rire aux éclats toute l’assistance. Lorsque l’hilarité se fut un peu calmée, l’homme poursuivit :
– Et ici, est-ce que tout va bien ? Vous les avez trouvés ?
– Oui.
– Et les costumes ?
– Ils ont apporté deux malles, cela suffira.
– À la bonne heure ! Mais les espions et le commandant ne nous échapperont pas. Le vapeur est arrivé cette nuit à La Grange et on trouvera facilement le commandant, l’Indien et les deux espions ; ils sont très faciles à reconnaître. Il y en a un qui a un costume de trappeur tout flambant neuf, et tous les deux portent leurs selles, bien qu’ils n’aient pas de chevaux.
– Des selles ? s’écria une voix. Mais est-ce que ces deux types qui sont entrés tout à l’heure n’avaient pas de selles ?
La chose ne faisait pas de doute : ils nous avaient remar-qués.
– Il est temps, messieurs, de nous retirer. Dans quelques minutes on les aura sur le dos. Passez par la fenêtre, nous vous tendrons vos selles.
Je m’exécutai sans me faire prier et Old Death suivit mon exemple. Nous nous trouvâmes dans une sorte de jardin entou-ré d’une clôture. Dès que nous eûmes enjambé celle-ci, les deux Lange nous suivirent, car eux non plus ne tenaient sans doute pas à entrer en conversation avec les sécessionnistes.
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– Je voudrais bien voir leur tête quand ils s’apercevront que les oiseaux se sont envolés. Je vous assure que c’était la seule chose qui nous restait à faire.
– Oui, mais ce n’est pas une façon très glorieuse de se tirer d’affaire, grogna Old Death. J’ai l’impression d’entendre de loin leurs rires moqueurs.
– Laissez-les rire ; nous rirons ensuite, et rit bien qui rit le dernier. Je vous prouverai encore une fois que je n’agis pas par peur, mais tout simplement pour éviter une rixe de cabaret.
Le père et le fils insistèrent pour prendre nos selles, car ils ne voulaient pas que leurs invités portassent eux-mêmes leur bagage. Nous nous trouvâmes bientôt devant deux maisons dont l’une était plongée dans l’obscurité et l’autre avait une fe-nêtre éclairée.
– Le señor Cortesio est chez lui, dit Lange. Vous n’avez qu’à frapper à la porte, on vous ouvrira tout de suite. Dès que vous aurez fini, vous viendrez dans cette maison, c’est la nôtre. En vous attendant, nous préparerons une collation.
Il disparut dans la maison et nous tournâmes à droite. Nous frappâmes un coup à la porte qui s’entrebâilla aussitôt et une voix nous demanda :
– Qui est là ?
– Deux amis, répondit Old Death. Le señor Cortesio est-il chez lui ? Dis-lui que c’est Mr. Lange qui nous envoie.
– Massa Lange, très bien, dans un instant.
Le nègre referma la porte pour l’ouvrir à nouveau au bout d’une minute. Il nous introduisit dans une petite pièce qui de-vait servir de bureau à en juger par son mobilier. Un homme maigre et grand, assis devant le bureau, et dont l’origine espa-gnole ne pouvait faire aucun doute, se tourna vers nous :
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– Buena tardes, dit-il pour répondre à notre salut. C’est le señor Lange qui vous envoie ? En quoi puis-je vous être utile ?
J’étais très curieux d’entendre l’histoire que Old Death al-lait lui sortir, car il m’avait averti qu’il tenait à parler lui-même.
– Nous venons vous voir pour une affaire ou peut-être seu-lement pour un renseignement, cela dépendra de vous, com-mença le vieux.
– On verra ça, prenez place et allumez un cigarillo.
Il nous tendit un paquet de cigarettes et du feu que nous nous gardâmes bien de refuser. Un Mexicain est incapable d’avoir un entretien de cinq minutes sans fumer une cigarette. Old Death, qui préférait un morceau de chique à dix cigares de la meilleure marque, alluma cependant son cigarillo et en vint à bout en trois bouffées formidables. Pour ma part, je fumai avec un peu plus de discrétion.
– Voici l’affaire qui nous amène ici, commença Old Death. Nous avons l’intention de nous rendre au Mexique pour offrir nos services à Juarez. Naturellement, nous voudrions avoir la garantie d’être bien accueillis par lui. Nous avons appris par ha-sard qu’à La Grange on recrutait des soldats pour son armée. On nous a dit votre nom, señor, c’est pourquoi nous sommes venus vous trouver. Nous serions-nous trompés ?
Le Mexicain attendit un moment avant de répondre et nous scruta attentivement. Pour ma part, je dus lui faire un effet fa-vorable, car j’étais jeune et vigoureux, mais Old Death, vieux et maigre comme il était, ne lui inspira pas la même confiance.
– Excusez-moi, señor, dit-il enfin en s’adressant à mon compagnon, mais je ne sais pas si vous seriez capable de sup-porter toutes les privations que la vie de soldat exige.
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– Vous avez tout à fait raison, répondit Old Death en sou-riant, c’est pourquoi je préfère me nommer tout de suite. On me connaît généralement sous le nom de Old Death ?
– Old Death ? s’écria Cortesio stupéfait. Est-ce possible ? C’est donc vous le célèbre chasseur de l’Ouest ?
– Moi-même. Mon physique est, je suppose, une preuve suffisante. Quant à mon jeune ami, c’est un soldat aguerri qui s’est rendu célèbre dans la guerre des États du Sud.
Et il se mit à raconter sur mes exploits une histoire dont, naturellement, pas un mot n’était vrai. Je me sentis rougir de confusion et le bon Cortesio prit mon embarras pour un signe de modestie. Il me tendit la main et dit :
– Je vous félicite, jeune homme, de votre bravoure. J’espère que tous deux vous serez nommés immédiatement offi-ciers. Je vais mettre tout de suite à votre disposition la somme dont vous avez besoin pour votre équipement.
Death allait accepter, mais je me hâtai de protester :
– Non, señor, c’est inutile. Tout ce dont nous avons besoin, c’est de deux chevaux, car nous avons tout ce qu’il faut pour les harnacher.
– C’est parfait. Je peux vous céder deux excellentes mon-tures et, comme vous tenez à les payer, je vous les céderai au prix coûtant. Avez-vous déjà une chambre où passer la nuit ?
– Mr. Lange nous a offert l’hospitalité.
– Tant mieux, mais, s’il ne l’avait pas fait, je vous aurais prié de partager mon petit logement. Préférez-vous liquider les formalités tout de suite ou attendre à demain ?
– Autant s’en débarrasser tout de suite, dit Old Death. Mais de quelles formalités s’agit-il au juste ?
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– Ce ne sera pas grand-chose, car, puisque vous payez vous-même votre équipement, votre admission dans l’armée se fera sur place. Toutefois, je dois vous munir de papiers officiels et de lettres de recommandation afin que vous receviez aussitôt le grade que vous méritez. Je m’en vais les rédiger tout de suite. Veuillez bien patienter un quart d’heure. Vous avez là des ciga-rillos et une bouteille d’excellente liqueur que je n’offre pas à tout le monde.
Ce disant, il s’installa derrière le bureau et se mit à écrire. Old Death fit une grimace derrière son dos pour manifester sa satisfaction de la tournure des événements. Puis il versa un verre de liqueur et but à la santé de Cortesio. Quant à moi, je ne partageais pas sa satisfaction, car jusque-là le nom des deux fu-gitifs n’avait même pas été mentionné. Je fis part à voix basse de mes inquiétudes à mon compagnon. Il me répondit d’un geste qui signifiait qu’il n’avait rien oublié.
Au bout d’un quart d’heure, la précieuse bouteille de li-queur avait été complètement vidée par Old Death. Cortesio avait fini son travail. Il nous lut le contenu de ses lettres de re-commandation qui étaient très flatteuses pour nous. Puis il remplit quatre formulaires et nous en remit deux à chacun. Étonné, je constatai que c’étaient des passeports, l’un rédigé en français, l’autre en espagnol, le premier signé par Bazaine, le se-cond par Juarez. Cortesio n’avait pas manqué d’apercevoir ma surprise. Il eut un sourire de satisfaction et dit :
– Voyez-vous, señor, nous sommes à même de vous mettre à l’abri de tout désagrément. Comment j’obtiens les passeports français, c’est mon affaire. On ne sait jamais ce qui peut arriver en route, et il est préférable d’être paré contre toute éventualité. D’ailleurs, je ne délivre de passeports français que dans des cas tout à fait exceptionnels et ceux qui partent généralement ne re-çoivent aucun papier officiel.
Old Death saisit cette occasion pour demander :
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– Il y a longtemps que le dernier groupe est parti ?
– Hier seulement. C’était un transport d’une trentaine de recrues que j’ai accompagnées moi-même à Hoppkins Farm. Deux voyageurs s’étaient joints à eux.
– Tiens, vous vous occupez donc aussi du transport des particuliers ? demanda Old Death étonné.
– Non, mais c’était un cas exceptionnel. L’un d’eux est une ancienne connaissance à moi et je n’ai pas pu lui refuser ce ser-vice. Avec vos excellentes montures, vous n’aurez pas de peine à les rejoindre avant leur arrivée au Rio-Grande.
– Croyez-vous qu’ils nous accepteront dans leur compa-gnie ?
Et comme Cortesio s’empressait de répondre affirmative-ment, il poursuivit :
– Et ces deux messieurs n’y verront pas non plus d’inconvénient ?
– Ils n’ont pas voix au chapitre, ils doivent s’estimer heu-reux d’avoir pour escorte tout un régiment. Mais, comme vous ne tarderez pas à vous rencontrer, je vous préviens à l’avance que vous aurez affaire à des gentlemen. L’un d’eux est un Mexi-cain du nom de Gavilano, en compagnie de qui j’ai passé de bons moments dans la capitale. Sa sœur cadette tourne la tête à tous les hommes de la ville.
– Alors, lui aussi doit être un bel homme !
– Pas précisément. Ils ne se ressemblent guère. Sa sœur s’appelle Felisa Perilo, c’est une cantatrice et une danseuse con-nue de la bonne société. Elle avait disparu à un moment et c’est son frère qui vient seulement de m’apprendre qu’elle vit près de Chihuahua. Il ne savait pas au juste ce qu’elle devenait et il y al-lait pour la voir.
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– Puis-je savoir quelle est la profession de ce monsieur ?
– C’est un poète.
Old Death eut une grimace dédaigneuse et Cortesio s’empressa d’ajouter :
– Le señor Gavilano est un amateur et non pas un profes-sionnel. Il est assez riche pour ne pas se faire payer ses poèmes.
– Dans ce cas, son sort est à envier.
– En effet, il suscite beaucoup de jalousie, et c’est pour dé-jouer les intrigues des envieux qu’il a dû quitter Mexico. Il y re-tourne maintenant avec un Yankee qui désire connaître la capi-tale et les milieux artistiques là-bas et se propose d’y faire cons-truire un théâtre.
– Il ne nous reste qu’à leur souhaiter bonne chance. Ainsi le señor Gavilano savait que vous vous trouviez à La Grange ?
– Pas du tout. Nous nous sommes rencontrés par hasard au port. Je l’ai reconnu aussitôt et l’ai invité chez moi. Il apparut que lui et son compagnon se rendaient à Austun pour franchir là-bas la frontière. Alors je leur offris la possibilité de le faire plus rapidement et plus sûrement. Au Texas, on rencontre au-jourd’hui toutes sortes de gens suspects. Ce ne sont pas les agressions qui manquent, les coupables disparaissent aussi mystérieusement qu’ils ont apparu et la police est à peu près impuissante contre eux.
– Ne s’agit-il pas par hasard du Ku-Klux-Klan ? demanda Old Death.
– C’est ce que beaucoup se sont demandé et certains in-dices semblent prouver qu’on a, en effet, affaire à cette bande secrète. Pas plus tard qu’avant-hier, on a trouvé à Halletsville deux cadavres auxquels on avait attaché un papier portant cette inscription : « Yankee-hounds ». À Shelby, toute une famille a été battue à mort parce que le père avait servi autrefois sous le
– 463 – général Grant. Aujourd’hui, j’ai appris que près de Lyons une cagoule noire ornée d’un lézard blanc avait été trouvée. Or les membres du Ku-Klux-Klan s’enveloppent de capes noires et se couvrent la tête d’une cagoule. Chacun porte un signe spécial pour être reconnu, car ils ne se connaissent même pas entre eux sous leurs noms.
– Ainsi tout porte à croire que cette association secrète a jeté son dévolu sur cette région. Prenez garde, señor Cortesio.
– Vous avez tout à fait raison. Désormais je fermerai soi-gneusement portes et fenêtres et tiendrai mes armes à ma por-tée.
– Vous ferez bien de prendre cette précaution. Ces coquins ne méritent pas d’être épargnés puisqu’eux-mêmes n’épargnent rien. Celui qui ne se défend pas et se rend, croyant bénéficier de leur clémence, se trompe lourdement. Pour ma part, je n’emploierai avec eux d’autre langage que celui de la poudre. D’ailleurs, dans ce cabaret, nous avons rencontré une bande qui ne nous inspire pas non plus confiance. Vous ferez bien de ca-cher tout ce qui pourrait trahir votre sympathie pour Juarez. Maintenant, je crois que nous sommes prêts. Nous viendrons chercher les chevaux demain matin.
– Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance, se-ñor. J’ai la conviction que vous n’aurez pas à regretter votre ad-hésion au parti de Juarez et que vous avancerez rapidement en grade.
Nous prîmes congé de Cortesio, qui nous serra cordiale-ment la main. Dès que nous nous trouvâmes dehors, je ne pus m’empêcher de donner une bourrade à Old Death et de dire :
– Qu’est-ce qui vous a pris de raconter tous ces bobards à Cortesio ? Vous avez sorti des mensonges gros comme vous.
– Vous n’avez donc pas compris ? Je ne voulais pas être renvoyé et c’est pour cela que j’ai un peu fait l’article.
– 464 –
– Mais vous avez été jusqu’à vouloir accepter de l’argent. Ç’aurait été de l’escroquerie.
– Pourquoi refuser ce qu’on vous offre de bon cœur ?
– Parce que nous n’avons pas l’intention de le mériter.
– Vous croyez ? Pour le moment, nous n’avons pas, il est vrai, cette intention, mais rien ne prouve qu’un jour ou l’autre nous n’offrirons pas nos services à Juarez. Nous pourrions d’ailleurs y être forcés bon gré mal gré. Toutefois vous avez rai-son, il vaut mieux ne pas avoir accepté d’argent. Ainsi nous avons reçu nos passeports et nos lettres de recommandation. Mais le plus intéressant de tout, c’est que nous savons où se trouve Gibson. Grâce à ces papiers, le chef du détachement n’hésitera pas à nous livrer nos oiseaux.
Nous n’eûmes pas besoin de frapper à la porte de Lange. Il nous attendait déjà et nous introduisit, dans la pièce, dont les trois fenêtres étaient soigneusement dissimulées par des ri-deaux.
– Ne vous étonnez pas de cette profusion de rideaux, mes-sieurs. Je viens de les poser, et nous ferons bien de parler à voix basse. Ceux du Ku-Klux-Klan n’ont pas besoin de savoir que vous êtes ici ?
– Avez-vous revu la bande du cabaret ?
– Oui, du moins vos compagnons de route. Pendant que vous vous trouviez chez le señor Cortesio, je m’impatientais et je suis sorti pour vous attendre dehors. J’ai entendu alors quelqu’un se glisser par ici, venant du côté du cabaret. Je suis rentré et j’ai laissé la porte légèrement entrebâillée afin de voir ce qui se passait dehors. Bientôt trois hommes se sont appro-chés et se sont arrêtés pas loin de ma porte. Malgré l’obscurité, je pus voir qu’ils portaient sur un pantalon long et ample une sorte de cape dont le capuchon dissimulait leur visage. Tout ce
– 465 – vêtement était en tissu très foncé sur lequel se détachaient des figures blanches.
– Tiens, on dirait des membres du Ku-Klux-Klan.
– Parfaitement. Tandis que deux d’entre eux restaient de-vant la porte, le troisième s’est glissé sous la fenêtre et a essayé de voir à travers les volets. Il est revenu vers ses compagnons et leur a annoncé qu’un jeune homme, sans doute le jeune Lange, était seul dans la pièce et que le repas était servi. L’un d’eux a fait alors remarquer que nous allions sans doute souper et nous coucher. Il a proposé de contourner la maison pour trouver le moyen le plus facile de s’introduire. Puis ils ont disparu tous les trois. Nous nous sommes hâtés de mettre des rideaux épais de-vant les fenêtres pour plus de sécurité… mais il ne faut pas que ces fripons me fassent oublier que vous êtes mes invités, prenez place et restaurez-vous. Excusez la frugalité du repas, c’est à la fortune du pot. Nous pourrons parler plus tranquillement du danger en mangeant.
– Nous ne voudrions pas vous entraîner dans ce danger, remarqua Old Death. Mais où est donc votre fils ?
– Quand nous vous avons vus venir, il est allé chercher des amis pour nous tenir compagnie. Vous connaissez déjà deux d’entre eux, ils étaient assis à la même table que nous au caba-ret.
– J’espère qu’ils tâcheront de passer inaperçus des trois bandits, car il vaut mieux que ceux-ci pensent que vous êtes seul avec votre fils à la maison.
– N’ayez crainte, ces gens-là savent ce qu’ils font. D’ailleurs, j’ai donné des instructions à mon Will.
Le repas se composait de jambon, de pain et de bière. À peine avions-nous commencé à manger qu’un aboiement se fit entendre dans le voisinage.
– 466 –
– Les voilà, dit Lange en se levant.
Il alla ouvrir la porte et revint en compagnie de son fils et de cinq hommes armés de revolvers et de couteaux. En silence, chacun prit sa place après avoir jeté un regard vers la fenêtre pour s’assurer qu’elle était bien voilée. C’étaient des hommes sur lesquels on pouvait-compter qui ne prononçaient pas de pa-roles superflues, mais qui semblaient prêts à agir. Il se trouvait parmi eux un vieillard à barbe blanche qui, depuis son arrivée, n’avait pas détaché son regard de Old Death. Enfin il lui adressa la parole.
– Excusez-moi, monsieur, Will m’a dit qui je rencontrerais ici et j’en ai été d’autant plus heureux que je vous connais déjà.
– C’est possible, répondit le vieux chasseur. Je connais pas mal de monde.
– Et vous ne vous souvenez pas de moi ?
Old Death examina son interlocuteur.
– Il me semble bien vous avoir déjà rencontré quelque part, mais je ne puis me rappeler dans quelle circonstance.
– C’était en Californie, il y a une vingtaine d’années. Nous nous trouvions dans une boîte du quartier chinois. On jouait et on fumait de l’opium. J’avais tout perdu, un millier de dollars environ. Il ne me restait plus qu’une seule pièce. Je ne voulais plus l’engager dans le jeu, préférant me payer plutôt une pipe d’opium, puis m’envoyer une balle dans la tête. J’étais un joueur passionné et je me trouvais au bord du précipice. Alors…
– Ah ! oui, je me rappelle maintenant, interrompit Old Death, ce n’est pas la peine de continuer.
– Mais si, mais si, vous m’avez sauvé. Vous m’avez regagné la moitié de mon argent, vous m’avez pris à part et vous m’avez fait promettre de ne plus jamais jouer et de renoncer à ces fu-meries d’opium. J’ai juré et j’ai tenu parole, bien qu’il m’en coû-
– 467 – tât beaucoup. Je vous dois la vie. Depuis, j’ai amassé une petite fortune et, si vous vouliez me faire plaisir, vous me permettriez de vous rendre ma dette.
– Pas si bête ! s’écria Old Death en riant. Je suis trop fier d’avoir fait une fois dans ma vie une bonne action pour vendre aujourd’hui cette fierté contre votre argent. D’ailleurs, je n’ai fait que vous mettre en garde contre deux fléaux que je ne con-naissais que trop bien et c’est à votre volonté que vous devez votre triomphe. N’en parlons plus.
Cette histoire évoqua en moi un souvenir. À La Nouvelle-Orléans, Old Death m’avait dit qu’il n’avait pas suivi le bon chemin que sa mère lui avait tracé. Maintenant, il avouait lui-même qu’il connaissait bien ces deux fléaux : le jeu et l’opium. Les avait-il connus seulement en observateur ? C’était fort dou-teux. Je supposai que lui-même avait été un joueur passionné et, en ce qui concerne l’opium, la silhouette de son corps dessé-ché et squelettique pouvait être le résultat de l’usage excessif de ce stupéfiant. Je regardai mon compagnon avec des yeux nou-veaux. À l’estime qu’il m’inspirait s’ajouta une grande part de pitié. Quelle lutte farouche il avait dû livrer à ces deux vices ! Qu’étaient-ce que toutes ses aventures, tous les dangers qu’il avait courus auprès des combats intérieurs qu’il avait dû soute-nir ? La bataille qu’il avait livrée à ses passions irrésistibles était comme la bataille désespérée que les Indiens livraient aux Vi-sages-Pâles. Ces combats se terminaient d’abord par des dé-faites ; mais, même terrassé, il se relevait pour résister à l’ennemi. Old Death : ce nom sonnait maintenant tout autre-ment à mes oreilles.
Ses dernières paroles : « N’en parlons plus ! » étaient pro-noncées sur un ton si péremptoire que le vieillard renonça à continuer sur ce sujet.
– Ça sera comme vous voudrez, sir. Il nous faut maintenant affronter un ennemi tout aussi tenace que le jeu ou l’opium, mais, par bonheur, plus facile à vaincre. Tout le monde doit se
– 468 – dresser aujourd’hui contre le Ku-Klux-Klan. C’est une hydre à cent têtes qu’il faut combattre impitoyablement. Ce soir, nous leur préparons un accueil qui leur ôtera l’envie de recommencer avant longtemps. J’espère que vous êtes tous d’accord avec moi.
Les hommes acquiescèrent en silence.
– Eh bien ! continua-t-il – car on lui laissait la parole en raison de son âge – il ne suffit pas que nous les empêchions de réaliser leurs sinistres projets, mais il faut les pousser dans leur propre piège. Quelqu’un a peut-être une idée, nous l’écouterons volontiers.
Tous les yeux se tournèrent vers Old Death. Cet homme de l’Ouest émérite savait mieux que quiconque comment se dé-fendre contre de tels ennemis. À la vue de tant de paires d’yeux posées sur lui d’un air interrogateur, il fit une de ces grimaces qui lui étaient familières et dit :
– Puisque tout le monde se tait, je vais prendre la parole. Il ne faut pas oublier que les gredins ne viendront ici que quand ils croiront Mr. Lange endormi. Comment se ferme votre porte de derrière ? Elle a des verrous ?
– Non, elle n’a qu’une simple serrure.
– Alors, ils l’ouvriront avec une pince-monseigneur. En tout cas, ils s’introduiront certainement ici et il faut être préparé à les recevoir.
– Mais naturellement avec des coups de feu.
– C’est à voir. Les coups de feu trahiraient l’endroit où vous vous trouvez. Non, réflexion faite, il est préférable de ne pas ti-rer. Le mieux serait de pouvoir les faire prisonniers sans courir le danger d’une lutte où des coups de feu seraient tirés de part et d’autre.
– Et vous croyez cela possible ?
– 469 –
– Tout à fait facile, même. Nous nous cacherons dans la maison et nous ne les empêcherons pas d’entrer. Dès qu’ils au-ront pénétré dans votre chambre, nous nous empresserons de les y enfermer à clef. Quelques-uns d’entre nous monteront la garde devant la porte et les autres devant la fenêtre. Ainsi, ils ne pourront pas sortir et seront réduits à se rendre.
Le vieillard hochait la tête d’un air dubitatif. Il aurait préfé-ré qu’on fusillât simplement les agresseurs. Old Death, voyant son mécontentement, exposa ses arguments :
– Votre plan qui consiste à les tuer tout de suite est sans doute très pratique ; mais j’ai l’impression qu’il serait irréali-sable. Ces bandits seront certainement beaucoup plus prudents. Ils commenceront par envoyer un ou deux des leurs en recon-naissance et non pas à s’offrir tous immédiatement comme cibles. Nous pourrions tout au plus tuer leur avant-garde et les autres prendraient la poudre d’escampette. Non, ce qu’il faut, c’est les prendre tous. J’ai pour cela encore une autre raison. Même si votre plan réussissait, il me répugne de tuer des hommes pris à l’improviste sous une grêle de balles, sans leur laisser le temps de penser à se repentir de leurs péchés. Nous sommes des hommes, messieurs, et des chrétiens, nous sommes contraints de nous défendre contre ces malfaiteurs et de les mettre hors d’état de nuire, mais nous devons nous efforcer d’éviter les effusions de sang inutiles. Si vous tenez absolument à abattre ces hommes comme une troupe de fauves, vous êtes libres de le faire. Quant à moi et à mon ami, nous serons obligés de vous laisser. Nous irons passer la nuit ailleurs, afin de ne pas charger nos consciences de meurtres inutiles.
Je n’aurais pu mieux exprimer ma pensée. Ces paroles pro-duisirent l’effet désiré. Les hommes se dévisagèrent, puis le vieillard prit la parole :
– Ce que vous dites est tout à fait judicieux. Je pensais d’abord qu’en les accueillant ainsi nous nous en débarrasserions pour de bon à La Grange, mais je reconnais maintenant que ce
– 470 – serait une trop lourde responsabilité pour nos consciences. C’est pourquoi je me range à votre avis. Je voudrais cependant avoir la certitude que votre plan réussira.
– Le plan le plus génial peut échouer. Cependant, il me semble plus raisonnable de laisser les hommes entrer et de les enfermer. En les tuant, vous attireriez sur vous la vengeance du Ku-Klux-Klan tout entier et, au lieu de mettre La Grange à l’abri de cette bande, vous l’exposeriez au danger de la voir submergée par ces criminels. Je vous demande donc de suivre mes indica-tions. Pour assurer le succès du plan, je sortirai inspecter les en-virons de la maison. Peut-être trouverai-je un renseignement utile.
– Il vaut mieux que vous renonciez à cette reconnaissance, dit Lange, les hommes peuvent vous apercevoir.
– M’apercevoir ? ricana Old Death. Ça m’étonnerait beau-coup. Old Death n’est pas assez bête pour se laisser voir quand il fait une reconnaissance. Si vous avez un morceau de craie, Mr. Lange, faites-moi le plan de votre maison et de votre cour pour me guider dans ma promenade. Conduisez-moi ensuite à votre porte de derrière et attendez mon retour. Je ne frapperai pas, mais je gratterai avec mes ongles à la porte. Ainsi, vous saurez que, si quelqu’un frappe, ce n’est pas moi et que vous ne devez pas le laisser entrer.
Lange prit un morceau de craie et traça le plan de la mai-son sur la table. Old Death l’examina attentivement et eut un sourire de contentement. Il se dirigeait déjà vers la porte lors-qu’il se retourna et me demanda :
– Avez-vous déjà essayé de ramper près d’un homme, sir ?
– Non, répondis-je, fidèle à ma convention avec Winnetou.
– Alors voilà justement l’occasion de vous essayer. Si vous en avez envie, venez avec moi.
– 471 –
– Que dites-vous ? s’écria Lange. Ce serait trop de risque puisque votre ami avoue lui-même n’avoir aucune expérience. La moindre erreur pourrait vous perdre.
– Allons donc, je ne connais ce jeune homme que depuis peu, mais je sais qu’il a l’étoffe d’un excellent éclaireur. S’il s’en donne la peine, il ne fera aucune faute. Évidemment, s’il s’agissait de glisser auprès d’un chef indien, j’hésiterais à l’emmener ; mais je vous garantis qu’aucun brave chasseur de prairie ne s’engage dans le Ku-Klux-Klan. Leur sentinelle n’a pas assez d’habileté pour nous surprendre. Et même à supposer que cela arrive, Old Death est là pour réparer la faute. Allons-y, jeune homme ! Laissez votre sombrero comme je l’ai fait moi-même. Ramenez vos cheveux sur le front, remontez votre col pour dissimuler votre visage et suivez-moi. Imitez exactement chacun de mes gestes. Je défie quiconque de nous apercevoir.
Personne ne protesta plus et nous nous dirigeâmes vers la porte. Lange l’ouvrit doucement et la referma derrière nous. Une fois dehors, Old Death s’allongea sur le sol et j’en fis autant. Il semblait vouloir percer l’obscurité de son regard et j’entendis qu’il respirait du nez.
– J’ai l’impression qu’il n’y a personne à proximité, chu-chota-t-il en désignant l’écurie à l’autre bout de la cour. Il vaut mieux nous en assurer, mais, pour cela, il faut être prudent. Avez-vous appris, quand vous étiez enfant, à imiter le grillon en faisant crisser un brin d’herbe entre vos deux pouces ?
Je hochai la tête affirmativement.
– Vous voyez cette herbe devant la maison. Prenez-en un brin et tenez-vous tranquille jusqu’à mon retour. Si quelque chose arrive, vous n’aurez qu’à faire le grillon, je serai immédia-tement près de vous.
Il s’aplatit contre le sol et disparut dans les ténèbres. Dix minutes s’écoulèrent avant que je le visse revenir. À vrai dire, je
– 472 – ne le vis pas du tout, seul mon odorat m’avertit de son ap-proche.
– Je ne me suis pas trompé, murmura-t-il. Il n’y a per-sonne dans la cour ni dans ce coin-là. Mais l’autre coin, où donne la fenêtre de la chambre à coucher, doit être occupé. Couchez-vous et glissez, sans essayer d’imiter les serpents, mais comme un lézard, sur les doigts et les orteils. Ne posez pas la plante des pieds sur le sol, mais seulement la pointe. Explorez le sol avec vos mains et surtout n’oubliez pas de bien fermer votre veste pour ne pas vous accrocher. Allons-y.
Nous rampâmes jusqu’au coin. Là Old Death s’arrêta et je l’imitai. Après un instant, il tourna la tête de mon côté et chu-chota d’une voix imperceptible :
– Ils sont deux, attention.
Il rampa encore un peu et je le suivis. Il ne rasait pas le mur, mais avançait vers la clôture où une vigne vierge et d’autres plantes grimpantes formaient une haie autour du jar-din. C’est le long de cette haie que nous rampâmes parallèle-ment à la maison, environ à dix pas de celle-ci. Bientôt, dans cet espace, j’aperçus une masse sombre qui avait la forme d’une tente. C’était, ainsi que je devais m’en rendre compte peu après, un tas de rames de haricots et de houblon. Près de ce tas, quelqu’un parlait à voix basse. Old Death me saisit par le col et m’attira vers lui ; quand ma tête fut tout près de la sienne, il me glissa à l’oreille :
– Les voilà assis. Il faut absolument que nous entendions ce qu’ils disent. À vrai dire, je devrais y aller tout seul, parce que vous êtes un greenhorn capable de tout gâter, mais quatre oreilles entendent toujours mieux que deux. Tâchez de vous glisser le plus près d’eux possible pour les entendre. Vous croyez-vous capable de le faire ?
– Oui, répondis-je.
– 473 –
– Eh bien ! nous risquerons le coup. Vous vous glisserez vers eux de ce côté-là et moi de l’autre. Lorsque vous serez tout près, vous vous aplatirez le visage contre le sol pour qu’ils ne voient pas vos yeux briller. Si par hasard ils vous entendent res-pirer, il faudra les mettre hors d’état de nuire.
– Les tuer ? demandai-je.
– Non. Il faudrait leur donner un coup de couteau et vous n’êtes pas encore assez adroit dans le maniement de cette arme ; il ne peut être question de se servir du revolver. Au cas où l’un de nous serait découvert, vous vous jetterez sur l’un tandis que je ferai l’affaire de l’autre. Serrez-lui le cou de vos deux mains, de sorte qu’il ne puisse émettre un son. C’est ainsi que vous le terrasserez. Je vous ferai signe s’il faut avoir recours à cette ma-nœuvre. Surtout, pas de bruit. Je sais que vous êtes un garçon solide, mais êtes-vous sûr de pouvoir triompher d’un si grand gaillard ?
– Je le crois.
– Eh bien ! en avant.
Il contourna le tas de rames, tandis que je continuais à ramper du côté opposé. Les deux bandits étaient assis l’un près de l’autre, le visage tourné vers la maison. Je réussis à m’approcher d’eux sans le moindre bruit, si bien que ma tête n’était plus qu’à un mètre de l’un d’eux.
– Quant au commandant, on le laissera tranquille, disait celui qui se trouvait le plus près de moi. Il est vrai qu’il nous a joué un sale tour, mais il n’a fait que son devoir.
– Comme vous voudrez, capitaine. L’Indien nous a glissé entre les mains, mais les deux autres, les espions, ne nous échapperont pas. Si seulement on savait où ils se trouvent.
– Ne vous en faites pas, Locksmith, on ne tardera pas à le savoir. C’est pour cela que « l’Escargot » est resté au cabaret. Il
– 474 – n’en bougera pas avant de savoir où ils sont partis. C’est une fine mouche. C’est grâce à lui que nous savons que ce Lange a reçu de l’argent du Mexicain qui a acheté sa maison. Ainsi ce ne sera pas seulement une partie de plaisir, mais une bonne affaire. Son fils a combattu contre nous et il le paiera cher. Il sera pen-du. Le vieux ne s’en tirera pas non plus à bon compte ; on le rouera si bien de coups qu’on lui décollera la peau du dos. En-suite, nous le flanquerons dehors et nous mettrons le feu à la baraque.
– Ça ne sera pas une perte pour le vieux puisqu’elle ne lui appartient plus, objecta l’autre.
– Mais cela en sera une pour ce sale Mexicain, à qui ça ap-prendra à envoyer des soldats à Juarez. On lui laissera même un petit mot pour le renseigner. Mais à propos, Locksmith, es-tu sûr que tes clefs iront ?
– Voyons, capitaine ! Je connais ma partie. Aucune porte ne résistera à ma pince.
– C’est bon. Pourvu qu’ils n’attendent pas des heures pour se coucher. Je vais aller écouter un peu sous les volets pour voir ce que fabriquent ces oiseaux de nuit.
Le capitaine se leva et se dirigea vers la fenêtre de la chambre à coucher. Son titre de capitaine, ainsi que la façon dont l’autre lui adressait la parole, laissait supposer que c’était le chef de la bande. Le nom de l’autre, Locksmith, veut dire « serrurier ». Cela pouvait être son véritable nom, mais plus probablement il s’agissait bien d’un serrurier puisqu’il disait que les clefs étaient sa partie. À un moment, il avait fait un mouvement et un cliquetis métallique s’était fait entendre. Il avait un trousseau de clefs sur lui.
Mes réflexions furent interrompues par un léger tiraille-ment de mon pantalon. Je reculai un peu. C’était Old Death qui m’avait rejoint. J’approchai mon visage du sien et il me deman-
– 475 – da si j’avais tout entendu et compris. Je fis un signe de tête af-firmatif.
– Ainsi nous savons à quoi nous en tenir. Nous allons jouer à ces vauriens un tour qu’ils n’oublieront pas de si tôt. Si seule-ment je pouvais me fier à vous !
– Essayez. Que voulez-vous que je fasse ?
– Empoigner par le cou un de ces individus.
Et il me fit un cours concis sur la façon de tenir un homme à sa merci en serrant simplement le cou entre les dix doigts.
– Et, maintenant, tâchez de faire honneur à votre profes-sion. En avant ! Mais surtout attendez mon signal.
Il s’écarta et je retournai à mon poste en m’approchant en-core davantage du capitaine et en ramenant mes genoux sous mon corps pour pouvoir me relever instantanément.
Les deux bandits avaient repris leur conversation. Ils ex-primaient leur impatience d’avoir à attendre si longtemps leurs acolytes. Puis ils parlèrent de Old Death et de moi ; ils espé-raient que « l’Escargot » ne manquerait pas de nous dénicher. Soudain, je perçus un chuchotement de Old Death :
– Ça y est. Allez-y !
D’un bond je me dressai derrière le capitaine et lui passai les deux mains autour du cou. J’appuyai fortement mes pha-langes sur sa pomme d’Adam et, en m’aidant d’un genou, je penchai son corps de côté, de sorte que son visage finit par tou-cher le sol et que je pus m’agenouiller complètement sur son dos. Il n’avait émis aucun son, seuls ses membres étaient se-coués convulsivement. Entre temps, Old Death avait terrassé son compagnon.
– Lâchez-le un peu, me dit-il, sans cela vous l’étranglez. Pour un début, ce n’est pas mal du tout. Vous avez l’étoffe, sinon
– 476 – d’un grand chasseur de l’Ouest, du moins d’un bandit d’envergure. Chargez votre bonhomme sur vos épaules et allez-y.
– 477 –
– 478 –
Il en fit autant pour sa victime et nous retournâmes à la porte de derrière où Old Death, comme convenu, se mit à grat-ter. Lange nous ouvrit.
– Qu’apportez-vous là ? demanda-t-il à voix basse en aper-cevant, dans l’obscurité, la masse noire de nos fardeaux.
– Vous verrez bien, répondit Old Death allégrement ; en-trons et fermez la porte.
À la vue de nos prisonniers, les hommes ne se tinrent pas d’étonnement.
– Nom d’un chien, s’écria l’un d’eux, mais ce sont deux bandits du Ku-Klux-Klan. Ils sont morts ?
– J’espère que non, dit Old Death ; voyez-vous, j’ai bien fait d’emmener ce jeune homme ; il s’est fort bien comporté et a même triomphé du chef de la bande.
– C’est le chef ? Merveilleux ! Et où sont les autres ? Pour-quoi avez-vous amené ces deux-là ?
– Vous n’avez pas encore deviné ? Mon jeune compagnon et moi, nous allons endosser les vêtements de ces deux coquins et, ainsi déguisés, nous conduirons ici le reste de la bande.
– Mais vous avez le diable au corps. Vous risquez votre vie. Et s’ils découvrent la supercherie ?
– Ne vous en faites pas, dit le vieux à barbe blanche d’un air convaincu. Old Death est un fameux renard et le jeune homme n’a pas l’air bête non plus.
Old Death leur raconta le résultat de notre reconnaissance et exposa son plan. Moi, déguisé en Locksmith, j’irais derrière l’écurie pour conduire la bande. Quant à lui, il prendrait les vê-tements du capitaine, dont la longueur correspondait à sa taille, et jouerait le rôle de chef.
– 479 –
Naturellement, on ne parlerait qu’à voix basse, et nous ne risquions pas de nous voir trahis par nos voix.
– Eh bien ! puisque vous avez le courage de tenter cette en-treprise, faites-le, dit Lange. Ce n’est pas notre peau que vous risquez, mais la vôtre. Mais que ferons-nous en attendant ?
– D’abord, vous sortirez sans bruit et vous rapporterez des bûches et des rames. Il faudra barricader les portes pour qu’ils ne puissent pas sortir quand ils seront à l’intérieur. Ensuite, éteignez toutes les lumières et cachez-vous bien dans la maison. C’est tout ce que vous aurez à faire pour le moment. Nous ver-rons ensuite.
Pendant que nos hôtes allaient dans la cour pour chercher des gros morceaux de bois, nous dévêtîmes nos prisonniers. Sur leurs costumes noirs étaient cousus des insignes blancs. Celui du capitaine représentait un poignard et celui de Locksmith un trousseau de clefs. Le surnom du capitaine devait donc être le « Poignard ». L’homme qui nous attendait au cabaret portait sans doute sur sa cape l’image d’un escargot. Dès qu’on eut reti-ré son pantalon au capitaine, celui-ci se ranima. Il fit mine de se lever et porta sa main à l’endroit où il avait l’habitude de tenir son revolver, mais d’un geste Old Death le terrassa et lui appli-qua la pointe de son couteau sur la poitrine.
– Tiens-toi tranquille, mon gaillard. Un seul cri, un seul mouvement, et cette lame se plonge dans ta chair.
Le bandit était un homme âgé d’une trentaine d’années, à la barbe d’une coupe militaire. Son teint hâlé trahissait une ori-gine méridionale. Des deux mains il saisit sa tête endolorie et demanda :
– Où suis-je ? Qui êtes-vous ?
– Vous êtes chez Mr. Lange que vous vous proposiez d’attaquer. Ce jeune homme et moi, nous sommes les deux indi-
– 480 – vidus que l’« Escargot » recherche en ce moment. Tu vois que tu ne pouvais pas mieux tomber ?
L’homme se mordit les lèvres et jeta autour de lui un re-gard épouvanté. Sur ces entrefaites, Lange et son fils entrèrent. Ils apportaient de gros morceaux de bois et une scie.
– Pour ce qui est des cordes, nous avons de quoi ficeler vingt hommes, dit le père.
– Donnez-nous-en toujours pour ces deux-là.
– Non, je ne me laisserai pas ligoter, cria le capitaine en es-sayant de se relever, mais le couteau de Old Death fit son effet.
– Ose seulement résister, cria-t-il. Tu ne sais pas encore de quel bois je me chauffe ! On m’appelle Old Death et tu appren-dras ce que cela veut dire. Tu t’imagines peut-être que j’ai des trésors de tendresse pour les négriers et le Ku-Klux-Klan ?
– Old Death !… Old Death !… balbutia le capitaine au comble de la stupéfaction.
– Oui, mon garçon, c’est moi-même. C’est pourquoi il vaut mieux ne pas te faire d’illusions. Je sais que tu avais l’intention de pendre le jeune Lange, de battre son père jusqu’à la mort et, pour finir, d’incendier la maison. Si tu comptes sur notre pitié, tu te trompes, à moins que tu ne te montres tout à fait docile.
– Old Death… Old Death…, répétait l’homme devenu pâle comme un cadavre. Je suis perdu.
– Pas encore, nous ne sommes pas des assassins invétérés comme vous autres. Nous vous laisserons la vie sauve si vous vous rendez sans résistance, mais si vous rouspétez, vos ca-davres iront prendre un bain demain matin dans le fleuve. Tout à l’heure, je vais amener ici tes hommes que j’aurai fait prison-niers comme toi-même. Ordonne-leur de se rendre, sinon nous vous abattrons tous comme des lapins.
– 481 –
Le bandit fut ligoté et bâillonné. Son compagnon était éga-lement revenu à lui, mais il avait pris le parti de ne pas desser-rer les dents. On fit pour lui comme pour le capitaine. Puis on étendit les deux hommes sur les lits de Lange et de son fils, aux-quels on les attacha fortement, et on les borda avec sollicitude en relevant les couvertures jusqu’à leur menton.
– Parfait, dit Old Death en riant. Maintenant, la comédie peut commencer. Ces fripons feront une drôle de tête quand ils reconnaîtront dans les dormeurs leurs propres acolytes. Ce sera une surprise agréable. Mais dites-moi, Mr. Lange, verriez-vous un moyen de parler à ces hommes et de les observer sans qu’ils nous voient une fois qu’ils seront ici ?
– Hum, dit l’interpellé en désignant le plafond. Ce plafond est fait de simples lattes de bois. Nous pouvons en faire sauter une.
– Eh bien ! sortons tous et n’oubliez pas vos armes. Montez là-haut avant qu’il ne soit trop tard. Mais, d’abord, préparons quelques bons bâtons.
Nous sciâmes des pieux pour les adapter au but auquel nous les destinions, puis Old Death et moi nous endossâmes notre déguisement. Nous sortîmes et la porte fut fermée à clef derrière nous.
Old Death se rendit dans le coin de la cour où se trouvait le tas de rames, tandis que je me postais devant l’écurie au fond de la cour pour attendre mes sympathiques invités. À l’endroit convenu, je vis une silhouette se dresser dans l’obscurité.
– C’est vous, Locksmith ?
– Venez et doucement.
– Je vais prévenir le lieutenant, attendez.
Il s’éloigna. Ils avaient donc un lieutenant. Le Ku-Klux-Klan semblait organisé d’une façon toute militaire. Au bout
– 482 – d’une minute, un autre individu s’approcha. Il me dit à voix basse :
– Ça été long. Est-ce qu’ils dorment enfin, ces chiens mau-dits ?
– Oui, tout va pour le mieux.
– Allons-y, alors ! Il est déjà minuit passé et nous aurons encore à rendre visite à Cortesio. Conduis-nous.
Une bande nombreuse surgit de l’obscurité. Tous me suivi-rent. Je les conduisis jusqu’à la porte de derrière et fis semblant de chercher avant de trouver la bonne clef. Lorsque j’eus ouvert, je restai dehors avec Old Death, qui venait de me rejoindre, afin de laisser passer les autres. Enfin nous pénétrâmes en dernier avec le lieutenant. Celui-ci tira de sous sa cape une lanterne sourde. Ils étaient quinze, chacun portant un insigne différent sur ses vêtements. On voyait des demi-lunes et des croix, des serpents, des étoiles, des crapauds, des roues, des cœurs, des oi-seaux, des tenailles et les animaux les plus divers. C’était le lieu-tenant qui commandait. Il éclairait la route, tandis que les autres attendaient les ordres.
– Une sentinelle à la porte.
– Inutile, dit Old Death ; Locksmith fermera à clef, per-sonne ne pourra entrer.
Je tournai la clef dans la serrure pour ne pas éveillez les soupçons du lieutenant, mais laissai la clef sur la porte.
– Il faut entrer tous, dit Old Death. Ces deux types sont costauds.
– Vous êtes drôle aujourd’hui, capitaine.
– C’est qu’aujourd’hui les circonstances ne sont pas les mêmes. Allons !
– 483 –
Il me poussa vers la porte de la chambre à coucher, que j’ouvris en ayant soin de faire semblant de chercher parmi les clefs. Puis il les fit entrer un à un.
– Ils dorment, ne faites pas de bruit. Le lieutenant en avant.
Sans laisser à celui-ci le temps de répondre, il le poussa en avant et les autres lui emboîtèrent le pas sur la pointe des pieds. Lorsque le dernier fut passé, Old Death tira la porte et tourna la clef dans la serrure.
– Maintenant, vite, les morceaux de bois.
En quelques minutes, nous barricadâmes la porte si bien qu’un éléphant n’aurait pu la forcer. J’allai chercher les hommes qui se trouvaient au-dessus. À ce moment la bande s’aperçut qu’elle était enfermée. Chacun sortit sa lanterne et ils constatè-rent que les dormeurs n’étaient pas ceux qu’ils s’attendaient à trouver. Ils se mirent à hurler, à proférer des menaces et à frap-per du poing contre la porte.
– Ouvrez, ouvrez, sinon nous démolissons la maison, criaient-ils.
Comme leurs appels restaient vains, ils essayèrent de dé-foncer la porte, mais celle-ci ne céda pas. Alors ils t’entèrent d’ouvrir la fenêtre, mais nous avions eu soin de barricader les volets de la même façon que la porte.
– Rien à faire, cria une voix furieuse. On a mis quelque chose derrière les volets.
Puis nous entendîmes de dehors une voix sévère :
– N’insistez pas, vous êtes prisonniers. Celui qui essaiera d’ouvrir les volets recevra une balle.
– 484 –
– Oui, ajouta Old Death de l’intérieur, la porte est égale-ment barricadée. Demandez plutôt à votre capitaine ce qu’il vous reste à faire.
Et, en baissant la voix, il se tourna vers nous :
– Suivez-moi. Prenez la lanterne et votre fusil.
Nous montâmes au grenier qui s’étendait au-dessus de la chambre à coucher. Nous trouvâmes sans peine l’endroit où une latte avait été déclouée. Après avoir déposé notre lanterne et nos cagoules, nous soulevâmes la mince lamelle de bois et pûmes embrasser du regard la chambre à coucher éclairée par les nombreuses lanternes.
Les hommes étaient groupés les uns contre les autres ; les deux prisonniers avaient été libérés de leurs liens et de leurs bâillons et le capitaine tâchait de ramener ses hommes à la rai-son.
– Quoi, s’écria le lieutenant, vous voulez qu’on se rende ? Vous croyez donc que nos adversaires sont très nombreux ?
– Assez nombreux pour vous fusiller tous en cinq secondes, s’écria Old Death.
Tous les yeux se levèrent vers le plafond. Au même instant une détonation se fit entendre dehors. Old Death comprit im-médiatement la situation et en tira parti :
– Vous entendez l’accueil que reçoivent vos compagnons chez Cortesio ? Toute la ville est contre vous. On était au cou-rant de votre arrivée et on a fait le nécessaire pour bien vous re-cevoir. Nous n’avons pas besoin du Ku-Klux-Klan ici. Dans l’autre pièce, nous sommes douze, dehors six et ici encore six. Je suis Old Death, vous entendez ? Je vous donne dix minutes pour réfléchir. Si vous déposez vos armes, nous vous épargnons. Si-non, vous serez fusillés. C’est tout ce que j’ai à vous dire. Réflé-chissez bien.
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Il fit retomber la planche et, se tournant vers moi :
– Et maintenant, allons vite porter secours à Cortesio.
À nouveau, un coup de feu venait de retentir. Nous nous glissâmes vers la maison voisine et aperçûmes quelques sil-houettes encapuchonnées. Plusieurs autres venaient d’apparaître de derrière la maison de Cortesio. Nous nous je-tâmes sur les bandits qui, pris au dépourvu, se défendaient mal. Ils s’enfuirent, sauf ceux qui n’étaient pas en état de le faire. Ceux-là furent désarmés et Old Death frappa à la porte de Cortesio.
– Qui est là ? demanda une voix de l’intérieur.
– Moi, Old Death. Nous vous avons délivré de vos agres-seurs. Ouvrez.
La porte s’entrebâilla précautionneusement. Le Mexicain reconnut Old Death malgré son équipement.
– Quelle chance que vous m’ayez prévenu, dit-il, sans cela j’aurais été en mauvaise posture. J’ai défendu la porte d’entrée, pendant que mon commis surveillait la maison, de sorte qu’ils n’ont pu entrer. Puis je vous ai vu arriver à mon secours.
– Oui, nous vous avons tiré d’un mauvais pas. Maintenant, venez-nous en aide à votre tour. Vos agresseurs ne reviendront plus et nous en avons quinze enfermés chez Lange. Envoyez votre nègre alarmer la population. Il faut mettre toute La Grange sur pied pour donner une bonne leçon à ces scélérats. Avant tout, envoyez chercher le shérif.
Des hommes réveillés par les coups de fusil vinrent de-mander ce qui se passait. Lorsque nous leur eûmes exposé la si-tuation ils nous offrirent leurs services. Ceux là mêmes, parmi les habitants de La Grange, qui avaient des sympathies pour les sécessionnistes n’avaient aucun égard pour le Ku-Klux-Klan, dont les méfaits remplissaient d’horreur tout le monde sans dis-
– 486 – tinction politique. Nous saisîmes les quatre blessés par le col et les entraînâmes dans la maison de Lange. Ce dernier nous in-forma que la bande se tenait tranquille. Bientôt des gens affluè-rent en foule, de sorte que la maison fut bientôt trop petite pour les contenir tous. Le va-et-vient et le brouhaha avaient certai-nement permis aux prisonniers de juger de la gravité de leur si-tuation. Old Death m’entraîna à sa suite dans le grenier. Une fois le plancher à nouveau soulevé, un spectacle significatif s’offrit à mes yeux. Nos captifs étaient étendus, les uns sur le lit, les autres sur le sol, la tête basse, dans l’attitude du décourage-ment le plus complet.
– Eh bien ! dit Old Death, les dix minutes sont passées. Quelle est votre décision ?
Pour toute réponse, nous n’entendîmes qu’un juron gros-sier.
– Répondez ou je tire, cria le vieux, menaçant. C’est mon dernier mot.
Pas de réponse. Old Death se pencha vers moi et me glissa à l’oreille :
– Il faut bien tirer pour leur faire peur. Visez la main du lieutenant, moi je viserai celle du capitaine.
Les deux coups de feu partirent en même temps. Les balles vinrent exactement toucher l’endroit visé. Les deux officiers poussèrent un cri, toute la bande leur fit écho et, bientôt, un chœur désespéré résonna dans la chambre.
Dehors, on avait entendu nos coups de feu. Pensant que nous étions en lutte avec la bande, les autres se mirent à tirer dans la fenêtre. Les balles traversèrent les volets et sifflèrent dans l’air. Les bandits se couchèrent par terre en poussant des cris de porcs égorgés. Le capitaine enveloppa sa main blessée dans un morceau de drap et cria dans notre direction :
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– Arrêtez, nous nous rendons.
– C’est bon, répondit Old Death. Jetez vos armes sur le lit, et je vous laisserai sortir. Celui qui s’avisera d’emporter une arme aura tout de suite une balle dans la peau. Vous entendez bien qu’il y a des centaines d’hommes dehors. La capitulation est votre seul salut.
La bande du Ku-Klux-Klan dut s’avouer vaincue. Elle ne pouvait même pas songer à la fuite. Aussi les couteaux et les re-volvers s’entassèrent-ils sur le lit séance tenante.
– Très bien, dit Old Death ; et, maintenant, je vous répète que le moindre geste pour saisir une arme serait votre arrêt de mort. Attendez un instant.
Il m’envoya dire à Lange d’ouvrir pour laisser sortir les bandits. Mais cette mission n’était pas très facile à exécuter. La maison était pleine de gens qui ne me connaissaient pas. Comme je portais toujours la cape du Ku-Klux-Klan, la foule me prit pour un membre de la bande. On ne voulut pas écouter mes explications. Des coups de poing s’abattirent sur moi dont je de-vais garder le souvenir pendant plusieurs jours. On se proposait de me sortir devant la maison et de me lyncher sur-le-champ.
Le plus acharné était un grand gaillard osseux qui s’obstinait à m’envoyer des coups de poing dans les flancs en hurlant :
– Sortez-le vite, les arbres ont des branches, de belles branches, des branches solides qui ne se briseront pas quand un voyou de cet acabit s’y balancera.
Et il me poussait de toutes ses forces vers la porte de der-rière.
– Mais, voyons, protestai-je, je ne suis pas du Ku-Klux-Klan, demandez à Mr. Lange.
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– De belles branches, de superbes branches, répétait-il sans m’écouter et m’administrant de nouveaux coups dans les côtes.
– J’exige d’être conduit devant Mr. Lange, je me suis dé-guisé pour…
– Des branches magnifiques, et nous avons aussi de la su-perbe corde de chanvre à La Grange.
Ce disant, il m’envoya un coup de poing si vigoureux que je perdis patience. Cet homme était capable d’exciter à tel point la foule qu’elle m’aurait lynché.
– Assez, criai-je, vous êtes un rustre. Je veux voir Mr. Lange.
Ces paroles eurent le don de l’exaspérer davantage et je sentis ses coups redoubler. C’en était trop. À mon tour, je lui lançai de toutes mes forces un coup de poing sous le nez, de sorte qu’il se serait sans doute écroulé si la foule n’avait pas été si dense. Je profitai du tumulte qui s’ensuivit pour me frayer à coups de poing un chemin en répondant tant bien que mal aux attaques dont je faisais l’objet. Le bonhomme osseux se ressaisit et courut à ma suite, les poings brandis. Heureusement, Mr. Lange apparut.
– Pour l’amour de Dieu, que se passe-t-il ? Pourquoi criez-vous ainsi, sir ? Vous êtes tout ensanglanté.
– À l’arbre, le scélérat ! criait l’homme au comble de la rage. Il m’a écrasé le nez et m’a fait sauter des dents, deux dents, trois dents, peut-être même quatre, de belles dents ! les seules, qui me restaient devant. Pendez-le vite.
– Celui-ci ? demanda Lange en me désignant. Mais voyons, sir, il n’est pas du Ku-Klux-Klan, c’est un ami, et c’est à lui que nous devons d’avoir mis en échec ces bandits. Sans lui, le señor
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Cortesio et moi ne serions plus en vie et notre maison serait en train de brûler.
L’homme écarquilla les yeux, entrouvrit sa bouche sai-gnante aussi largement que possible et, en me montrant du doigt, demanda :
– Celui là ? C’est incroyable !
La rage fit place dans l’assistance à une hilarité bruyante. Les hommes sortirent leur mouchoir pour s’éponger le front et essuyer le sang qui coulait de leur nez et de leur bouche. Quant à moi, je frottai les parties endolories de mon corps qui por-taient sans doute les marques des poings osseux de mon adver-saire.
Par mesure de précaution, on avait amassé tout ce qu’on avait trouvé en fait de cordes dans un coin de la maison.
– Eh bien ! maintenant, on va sortir les prisonniers, un à un, dis-je. Nous les ligoterons au fur et à mesure. Old Death doit déjà s’impatienter du retard. Le shérif devrait déjà être là, le nègre de Cortesio est allé l’avertir.
– Le shérif ? s’écria Lange étonné, mais le voilà ! Vous ne saviez donc pas qui est votre adversaire de tout à l’heure ?
Le grand diable osseux prit un visage aussi digne que pos-sible vu les circonstances.
– Oui, s’écria-t-il. Je suis le shérif de l’honorable county Fayeta. Cette nuit même, on fera justice à ces bandits. Faites-moi place, messieurs. Prenez les cordes et ouvrez la porte.
Aucun des membres de la bande ne voulut sortir le pre-mier. J’invitai le capitaine, puis le lieutenant à avancer. Tous deux avaient pansé tant bien que mal leurs mains blessées. On les leur lia derrière le dos. En quelques minutes, tous furent li-gotés et on leur joignit les autres, pris devant la maison de Cortesio.
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Lorsque enfin nous fûmes sûrs de nos prisonniers, une question se posa : qu’allions-nous en faire ? À La Grange, il n’y avait pas de prison assez vaste pour contenir dix-neuf hommes.
– Conduisez-les dans la grande salle de l’auberge, ordonna le shérif. Nous allons constituer aussitôt un tribunal et nous rendrons le jugement. Comme c’est un cas exceptionnel, la jus-tice aussi suivra une procédure exceptionnelle.
Cinq minutes plus tard, le tribunal se trouvait réuni dans la grande salle de l’auberge. Le shérif en assurait la présidence. Il était composé d’un procureur, d’un défenseur, d’un huissier et d’un jury.
Comme témoins on désigna les deux Lange et leurs cinq amis, Old Death et moi-même. Comme pièces à conviction, on avait apporté les armes chargées des accusés.
Le shérif ouvrit la séance et déclara qu’on dispenserait les témoins de la prestation de serment, étant donné que le « ni-veau moral très bas des accusés ne méritait pas de fatiguer des gentlemen aussi honorables ». D’ailleurs, en dehors des membres du Ku-Klux-Klan, toute l’assistance était composée uniquement de personnes « ayant un sens de la justice très dé-veloppé ».
Des applaudissements sonores accueillirent ces paroles et le président remercia l’assistance en s’inclinant.
La parole fut donnée ensuite à Old Death, qui exposa les faits au nom des témoins. Ensuite, le procureur se leva. Il décla-ra que les accusés faisaient partie d’une société secrète ayant pour but de perturber l’ordre public, de saper l’autorité de l’État et ne reculant devant aucun crime pour la réalisation de son né-faste programme. Un tel forfait ne pouvait être puni que par la mort ou par la détention à vie. En conséquence, il se voyait obli-gé de réclamer un châtiment impitoyable pour les membres du Ku-Klux-Klan. Quelques-uns parmi ces criminels, désignés par
– 491 – l’honorable tribunal, seraient pendus par le cou et les autres roués de coups et enfermés en prison jusqu’à la fin de leurs jours, afin d’être mis hors d’état de nuire à la sécurité de l’État et des honorables citoyens.
Cette allocution fut accueillie également avec beaucoup d’enthousiasme et le procureur remercia l’assistance avec digni-té. Vint alors le tour de la défense. L’avocat des accusés fit re-marquer que le président s’était rendu coupable d’une négli-gence en omettant de demander aux accusés leurs noms, ce qui était tout à fait inadmissible. Pouvait-on, en effet, pendre ou en-fermer à perpétuité des gens dont on ignorait l’identité ? C’était impossible, ne fût-ce que pour la rédaction du verdict et pour les autres écritures. En outre, il admit que ses clients avaient nourri des projets coupables, mais il fit remarquer que ceux-ci avaient été entravés dès le début et qu’on ne saurait les juger comme des crimes accomplis. Enfin, il fit appel à l’indulgence du tribunal en s’élevant contre l’application de la peine capitale et de la réclusion à vie.
Le président se leva à nouveau pour expliquer son omission en ce qui concernait l’identité des accusés. Il ne les avait pas in-terrogés parce qu’il était persuadé d’avance qu’ils ne diraient pas la vérité. Pour ce qui-était du verdict, il revêtirait la forme d’un jugement collectif et serait ainsi conçu : « Dix-neuf membres du Ku-Klux-Klan pendus pour expier les crimes dont ils s’étaient rendus coupables ». Là-dessus, les jurés se retirè-rent. Au bout de deux minutes à peine, ils revinrent pour com-muniquer au président leur décision.
Ils avaient reconnu les accusés coupables. Le shérif discuta quelques minutes avec le jury et on décida de fouiller les accu-sés. L’argent trouvé sur eux fut compté. Le shérif eut un sourire de satisfaction et se leva pour rendre le verdict.
– Messieurs, dit-il, les accusés sont reconnus coupables. Cependant, il est exact que leurs crimes n’ont pu être perpétrés. C’est pourquoi nous répondons au désir de la défense qui a fait
– 492 – appel à notre humanité en renonçant à requérir tout châtiment direct.
Les accusés poussèrent un soupir de soulagement. Quelques cris de mécontentement se firent entendre dans l’assistance. Le shérif poursuivit :
– Je viens de dire que la tentative de crime constitue un crime en elle-même. Si nous laissons les membres du Ku-Klux-Klan impunis, nous ne pouvons cependant pas négliger de les rendre inoffensifs. Aussi avons-nous décidé de les chasser de l’État d’une manière honteuse qui leur enlèvera toute envie d’y revenir. Nous commencerons par leur raser les cheveux et la barbe. J’espère que parmi ces messieurs il s’en trouvera qui se feront un plaisir de se charger de cette besogne.
Un rire général secoua l’assistance.
– Ensuite, nous embarquerons les accusés sur le vapeur qui est arrivé à onze heures d’Austin et partira dès l’aube poux Ma-tagorda. Ils ne seront pas libérés de leurs liens et ne recevront aucune nourriture jusqu’à Matagorda, où on leur donnera du pain et de l’eau. Les frais de leur passage seront couverts par leur propre argent qui représente la somme coquette de trois mille dollars. En outre, tous leurs biens seront confisqués et vendus aux enchères. Le jury a décidé d’employer le produit de cette vente à l’achat de bière et d’eau-de-vie, afin de terminer cette séance par des réjouissances qui se prolongeront jusqu’à l’aube. Ensuite, on conduira les membres du Ku-Klux-Klan en musique jusqu’au vapeur. Ils assisteront d’ailleurs à la fête, car ils ne bougeront pas d’ici. En attendant, nous les raserons et nous préparerons tout en vue de la fête.
Les bravos s’étaient mués en hurlements. Bientôt la bande fut rasée, ses armes vendues en un clin d’œil et la salle de l’auberge assiégée par des gens désireux d’assister à la fête. Un orchestre composé d’une clarinette, d’un violon et d’une trom-pette, fut vite constitué. Il se trouva même un basson. Cet
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étrange orchestre s’installa dans un coin de la salle et se mit à accorder ses instruments, ce qui me donna un avant-goût du concert. Je voulus me retirer, d’autant plus que les dames com-mençaient à arriver, mais Old Death m’expliqua que nous méri-tions bien un peu de plaisir après tant de tracas. Le shérif se joi-gnit à lui et m’assura même énergiquement que mon absence serait ressentie comme une offense pour les citoyens de La Grange. J’avais même l’obligation morale de conduire la pre-mière danse. Il désigna à Old Death son épouse comme cava-lière et à moi sa fille, toutes deux excellentes danseuses.
Que pouvais-je faire ? Il nous avait déjà présentés à ces dames. Il me fallait bien me rendre.
La maman était âgée d’une cinquantaine d’années et son sujet de conversation préféré était le Code Napoléon. La fille, qui devait avoir dépassé la trentaine, avait apporté tout un ca-hier de poèmes dont elle tenait à nous régaler malgré le bruit. Ces dames refusaient de boire de la bière ; par contre, l’eau-de-vie trouva grâce à leurs yeux.
L’honorable magistrat me donna une tape amicale et me chuchota à l’oreille :
– On ouvre la danse. Allez-y.
Je me levai, m’inclinai devant la fille, murmurai quelque chose sur l’honneur et le plaisir que j’avais… sur quoi elle ré-pondit en me tendant son cahier de poèmes. Old Death s’y prit avec plus d’adresse que moi. Sans façon, il interpella la maman :
– Allons-y, Missis. À droite ou à gauche, comme vous vou-drez, je saute comme un chevreau.
Je ne m’étendrai pas sur nos exploits de danseurs et nos nombreuses libations, Toujours est-il qu’à l’aube on aurait pu compter les dégâts que cette fête causa à l’aubergiste. Le lende-main matin, Old Death était tout courbaturé et se déclara dans l’impossibilité de continuer le voyage. C’était la regrettable con-
– 494 – séquence de ses prouesses de danseur. Il avait, en effet, des bleus énormes sur le corps et je dus me rendre à l’évidence.
– En effet, dis-je, il faut que vous vous reposiez au moins une journée. Dommage pour Gibson, qui nous échappera entre temps.
– Ne vous en faites pas, répondit le vieux. Quand on met sur la piste un limier de mon espèce, le gibier n’échappe pas. Fiez-vous à moi.
– C’est ce que je fais. Mais vous accordez ainsi à Gibson et à William Ohlert une avance considérable.
– Nous les rattraperons bien, j’en fais mon affaire. Un jour plus tôt ou plus tard, ça n’a pas d’importance. Ne vous découra-gez pas. Ce vénérable shérif nous a joué un mauvais tour sans s’en douter. Mais je m’appelle Old Death, que diable !
Ces paroles auraient consolé le plus désespéré, et, comme je savais qu’on pouvait faire entière confiance à Old Death, je fis tout mon possible pour ne rien laisser paraître de mes soucis.
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