Winnetou, l’Homme de la prairie

Karl May · Chapitre 5 sur 14

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Winnetou, l’Homme de la prairie

Le Trésor des Montagnes Rocheuses

LE TRÉSOR DES

 

MONTAGNES ROCHEUSES

 

– 198 –

CHAPITRE PREMIER

 

« JOURNÉE DE PRINTEMPS. »

Lorsque je repris mes esprits, la soirée était déjà avancée. Au premier moment, je crus encore dormir. J’avais la sensation d’être couché dans le lit d’un moulin à eau dont mon corps en-travait la roue. De plus en plus la meule pesait sur moi et sem-blait vouloir bientôt m’écraser. Chacun de mes membres me fai-sait terriblement mal, surtout ma tête et mon épaule. Ma tête bourdonnait encore sous l’effet du coup de crosse que j’avais re-çu et une douleur aiguë m’élançait l’épaule, là où Winnetou m’avait frappé. Le sang dégouttait de ma blessure et ma bouche en était pleine. Je manquai même d’étouffer. Tout à coup, j’entendis un gémissement affreux, suivi de râles rauques, et je revins complètement à moi… C’est moi-même qui avais poussé ce gémissement et ces râles.

– Grâce à Dieu, le voilà qui bouge !

Je reconnus la voix de Sam.

– Il ouvre les yeux, il vit ! cria Parker, joyeux.

Oui, je venais d’ouvrir les yeux. Cependant le spectacle qui s’offrait à ma vue n’était guère réconfortant. Nous étions tou-jours à l’endroit où la bataille s’était déroulée. Autour des feux, plusieurs centaines d’Apaches étaient rassemblés. Ils étaient peut-être cinq cents et beaucoup parmi eux étaient blessés. Ali-gnés dans l’herbe gisaient inertes deux rangs de guerriers In-diens, Apaches et Kiowas. Je pus compter quatorze cadavres d’Apaches et une trentaine de Kiowas. Ceux qui n’étaient pas morts ou grièvement blessés parmi ces derniers étaient attachés aux arbres. Je reconnus parmi eux leur grand chef Tangua.

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L’ingénieur en chef et les trois prospecteurs avaient disparu ; ils avaient été tués dans la lutte contre les assaillants.

Non loin de moi, je pus voir un homme pieds et poings liés, dont le corps était enroulé en cercle selon une méthode de tor-ture en faveur sous l’Inquisition. C’était Rattler, que les Apaches avaient épargné pour mieux lui faire expier le meurtre de Kle-kih-Petra ; quant à ses compagnons, ils avaient tous péri dans la bataille. Rattler se tordait de douleur et gémissait si fort que, malgré toute sa cruauté, j’eus pitié de lui.

J’avais les poings et les pieds liés, comme Parker et comme Stone, qui étaient allongés à ma gauche. À ma droite, se trouvait Sam, les jambes attachées, la main droite maintenue en arrière, et dont seule la main gauche avait été laissée libre.

– Rendons grâce au ciel de votre retour dans ce monde, dit mon bon vieux Sam en me caressant le visage avec sa main libre. Qui donc vous a arrangé de la sorte ?

Je ne pouvais répondre que par des paroles courtes et sac-cadées à voix si basse que Sam avait toutes les peines du monde à me comprendre.

– Intchou-Tchouna… m’a attaqué… Winnetou m’a blessé au menton et… à la langue… Coup de crosse… à l’épaule… et à la tête… Je ne sais qui…

Le reste s’étouffa dans un flot de sang. Je gisais dans une véritable mare.

– Diable, qui l’aurait cru ? s’écria-t-il… J’ai tâché d’expliquer à Intchou-Tchouna que j’étais un ami des Apaches et que nous avions l’intention de les libérer, lui et son fils. Mais il m’a ri au nez ; pourtant, grâce à Winnetou, on a coupé les liens de ma main gauche afin que je puisse vous venir en aide. C’est lui d’ailleurs qui vous a pansé, sans cela vous ne vous se-riez réveillé que dans l’autre monde, si je ne m’abuse. Vos bles-sures sont-elles profondes ?

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– Ma… langue… transpercée… bégayai-je.

– Tonnerre ! Ça alors, ça n’est pas commode ! Je préfére-rais que ce soit moi, car un vieil ours de mon espèce s’en tire plus facilement qu’un quelconque greenhorn qui n’a jamais vu d’autre sang que celui des boudins ! Dommage qu’on ne puisse pas vous panser la blessure de la langue. Enfin, je vais bien trouver le moyen de…

Je n’en entendis pas davantage ; je perdis de nouveau con-naissance.

Lorsque je revins à moi, je sentis que je ne reposais plus sur le sol. J’entendis un galop de cheval et j’ouvris les yeux. J’étais couché sur la fourrure du grizzli que j’avais tué, tendue en guise de hamac entre deux chevaux. Ma bouche était enflée et pleine de sang caillé. J’aurais voulu cracher, mais j’en étais incapable.

En proie à une soif torturante, je tentai de réclamer de l’eau, mais je ne pus émettre un son. L’instant d’après, j’étais à nouveau évanoui.

Je soutenais une lutte interminable avec des Indiens, puis j’étais attaqué par les ours et les buffles. Je chevauchais dans une steppe immense et aride, je planais au-dessus d’une mer in-finie… Parfois, de loin, de très loin, me parvenait la voix de Sam. De temps à autre, je sentais se poser sur moi des yeux au regard velouté : c’était Winnetou. Puis j’étais mort, mis en bière et en-terré. J’entendais les mottes de terre rouler sur mon cercueil.

Je restai enfermé dans ce cercueil pendant très longtemps. Enfin le couvercle s’ouvrit, se leva lentement et disparut. Je vis la voûte aveuglante du ciel sans nuage. Les quatre parois de ma tombe s’étaient évanouies. Je portai la main à mon front et…

– Il ressuscite, il ressuscite, il revient de chez les morts ! s’écria Sam.

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Je tournai légèrement la tête.

– Vous avez vu, il a porté sa main à sa tête et maintenant il vient de tourner les yeux ! cria encore le petit vieux.

Il se pencha sur moi. Son visage rayonnait au milieu de la broussaille de poils qui le couvrait.

Je voulus répondre, mais je n’y parvins pas, tant ma langue était lourde. Je me contentai donc de faire un signe de tête.

– Vous entendez ce que je dis ? continua Sam.

J’acquiesçai de la tête.

– Venez par ici, les gars !

Le visage barbu disparut et à sa place surgirent bientôt ceux de Stone et de Parker. Des larmes de joie brillaient dans les yeux de ces braves garçons.

– Vous n’avez pas soif ou faim ? demanda Sam. Savez-vous combien de temps vous êtes resté sans rien prendre ?

Je secouai faiblement la tête.

– Eh bien ! cela fait trois semaines entières ! Vous avez eu une fièvre de cheval, puis une attaque de tétanos. Les Apaches voulaient déjà vous enterrer, mais je me refusais à admettre que vous étiez mort et je les ai tant et si bien suppliés que Winnetou a parlé lui-même à son père et que celui-ci a donné ordre de ne vous enterrer que quand votre corps commencerait à se décom-poser.

Tout à coup, j’entendis des pas. Une main puissante s’empara de mon bras et je reconnus la voix de Winnetou.

– Vous ne vous trompiez pas ? Sam Hawkens. Old Shatter-hand a vraiment repris ses esprits ?

 

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– Mais oui, mais oui. Nous l’avions bien vu tous les trois. Il a même répondu à nos questions et a hoché plusieurs fois la tête.

– Alors, c’est vraiment un miracle. Mais peut-être aurait-il mieux valu pour lui qu’il ne se réveillât pas. Il n’est revenu à la vie que pour connaître une nouvelle mort. Il sera attaché avec vous au poteau de torture.

– Mais il est l’ami des Apaches !

– Ta langue est mensongère. Tu ne me dis tout cela que pour échapper au poteau. Nous savons que vous êtes pour nous des ennemis plus perfides que les Kiowas eux-mêmes.

– Je regrette que Old Shatterhand se soit de nouveau éva-noui, dit Sam. S’il possédait ses esprits et s’il pouvait parler, il t’expliquerait que j’ai dit la vérité.

– Oui, parce que c’est un menteur comme toi. Les Visages Pâles sont tous des menteurs. Je n’en ai connu qu’un seul dont le cœur abritait la vérité, c’était Klekih-Petra. Cet Old Shatter-hand a failli tromper ma confiance. J’avais admiré son courage et sa force. Son regard semblait sincère et je croyais l’aimer. Mais j’ai appris ensuite que c’était un voleur de terre comme les autres. Pourquoi le Grand Esprit a-t-il donné tant de force à un homme dans la poitrine duquel bat un cœur mensonger ?

Jusque-là tous mes efforts pour soulever mes paupières étaient restés vains, mais, en entendant Winnetou proférer ce sévère jugement, je parvins à ouvrir les yeux et je le vis près de moi.

– Tiens, le voilà qui ouvre les yeux, cria Sam.

Winnetou se retourna, plongea son regard dans le mien, puis me demanda :

– Peux-tu parler ?

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Je secouai négativement la tête.

– Tu souffres ?

Même réponse.

– Eh bien ! sois donc sincère. Quand on revient de la mort, on ne ment pas. Est-il vrai que vous quatre, vous vouliez nous sauver, comme Sam le prétend ?

Je fis à deux reprises un signe affirmatif de la tête.

Il eut un geste dédaigneux de la main et cria, en proie à une évidente nervosité :

– Mensonges, encore des mensonges ! Tu mens devant la tombe. Si tu m’avais avoué la vérité, si ton âme n’était pas irré-médiablement vile, j’aurais encore supplié mon père Intchou-Tchouna de te laisser en vie. Mais tu n’es pas digne de ma con-fiance et tu périras. Nous allons te soigner afin que tu sois bien portant et fort pour supporter longtemps les tortures qui t’attendent.

Je ne pus garder plus longtemps les yeux ouverts, mes paupières retombèrent malgré moi. Oh ! si j’avais pu parler !

Mais Sam insistait.

– Nous avons pourtant prouvé d’une manière indiscutable que nous étions de votre côté ! Les Kiowas voulaient torturer vos guerriers et Old Shatterhand a accepté de lutter avec Metan-Akva pour le sauver. Il a risqué sa vie pour vous et maintenant, vous voulez, en remerciement, le mettre au poteau de torture !

– Vous n’avez rien prouvé et toutes vos paroles ne sont que des mensonges.

– Mais Tangua lui-même te dirait…

– Tangua a juré par le Grand Esprit que c’est le contraire qui est vrai. C’est lui que je crois et non pas vous. Je te répète ce

– 204 – que j’ai déjà dit à Old Shatterhand. Si vous aviez tout avoué, je serais intervenu en votre faveur auprès de mon père. Mais, comme vous ne l’avez pas fait, vous allez partager le sort de Rattler.

Il parlait sur un ton passionné que je, ne devais entendre chez lui que rarement par la suite. Notre sort lui tenait évidem-ment plus à cœur qu’il n’aurait voulu le montrer.

– Jusqu’ici vous avez joui d’une plus grande liberté que les autres prisonniers, dit-il. Mais vous n’êtes pas dignes d’indulgence et désormais vous serez soumis au même régime qu’eux. Le blessé n’a plus besoin de vous. Suivez-moi, je vous indiquerai l’endroit que vous ne devrez plus quitter.

– Nous sommes en ton pouvoir et il ne nous reste qu’à t’obéir. Mais quand pourrons-nous revoir Old Shatterhand ?

– Le jour de votre mort.

– Pas avant ?

– Non.

– Alors permets-nous au moins de prendre congé de lui avant de le quitter.

Sam me serra affectueusement la main, puis je sentis la broussaille de sa barbe s’approcher de mon visage. Il m’embrassa. Enfin mes camarades s’éloignèrent avec Winnetou et je restai seul un moment. Ensuite des Apaches vinrent me chercher et me transportèrent je ne sais où, car j’étais de nou-veau retombé dans ma torpeur.

Lorsque je repris conscience, je me trouvais entre quatre murs de pierre. La porte de la pièce était grande ouverte et la lumière pénétrait à profusion. J’étais couché sur des peaux de grizzlis et couvert d’une très jolie couverture indienne. Dans un coin, près de l’entrée, se tenaient deux femmes qui étaient à la fois mes gardes et mes infirmières. La vieille était laide comme

– 205 – une sorcière, ainsi que la plupart des squaws d’un certain âge. C’est là la conséquence d’une vie de travail sans répit, car les femmes sont astreintes chez les Indiens aux besognes les plus pénibles, alors que les hommes ne vivent que pour la chasse et passent le reste du temps à ne rien faire.

Mais la plus jeune de mes gardes était belle, très belle. Ha-billée à l’européenne, elle aurait sûrement fait sensation dans n’importe quel salon. Contrairement aux autres femmes in-diennes qui aiment se parer de perles de verroterie et de mé-dailles de pacotille, elle ne portait aucun bijou. Ses nattes épaisses et lourdes, d’un noir bleu à reflet, lui tombaient jusqu’aux genoux. Ses cheveux me rappelaient ceux de Winne-tou, avec qui elle avait d’ailleurs un air de parenté indiscutable. Comme lui, elle avait de sombres yeux de velours abrités sous une épaisse rangée de cils noirs. L’ovale délicat de son visage n’était pas gâté par ces pommettes saillantes, si communes chez les Indiens. Son nez fin donnait à son profil un air plus grec que peau-rouge. Elle devait avoir dix-huit ans et j’aurais parié que c’était la sœur de Winnetou.

Je me dressai sur mon séant. Oui, je me redressai ! Je n’éprouvai même pas une difficulté trop grande à y parvenir.

La vieille s’aperçut la première de mon geste et, me dési-gnant à sa compagne, s’écria :

– Uff ! A guan inta – hinta !

Uff ! était une exclamation de surprise et aguan inta-hinta voulait dire : « Il est éveillé. » La jeune fille abandonna son ou-vrage – elle était en train de broder une ceinture, – se leva et s’approcha de moi.

– Tiens, tu ne dors plus, me dit-elle dans un anglais fort correct qui me surprit. As-tu besoin de quelque chose ?

– Oui, et même de plusieurs choses, dis-je avec effort.

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Que j’étais heureux d’entendre de nouveau le son de ma propre voix ! Évidemment elle avait une sonorité étrangère. Je parlais sur un ton étouffé et sifflant, mais enfin je parlais, alors que pendant trois semaines je n’avais pu prononcer une parole.

– Parle plus bas ou fais-toi comprendre par signes, me dit-

elle, Nso-Tsi6 voit que tu souffres quand tu parles.

– Tu t’appelles Nso-Tsi ? demandai-je.

– Mais oui.

– Eh bien ! rends grâce à celui qui t’a donné ce nom. Tu es belle comme une journée de printemps, embaumée par le par-fum des premières fleurs.

La jeune fille rougit légèrement et me demanda :

– Mais que désires-tu donc ?

– Dis-moi d’abord qui m’a confié à toi.

– Winnetou, mon frère.

– J’aurais deviné que tu étais sa sœur, car tes traits res-semblent beaucoup à ceux du jeune guerrier.

– Tu as voulu le tuer.

C’était à moitié un reproche, à moitié une question.

Elle me fixait d’un air interrogateur comme si elle avait voulu lire dans mon âme.

– Je ne voulais pas le tuer, répondis-je sincèrement.

 

6 Journée de printemps.

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Le regard sombre de la jeune fille plongea dans le mien, puis elle dit :

– Il ne te croit pas et comme je suis sa sœur… Ta blessure te fait-elle encore souffrir ?

– Pas maintenant.

– Peux-tu déjà avaler quelque chose ?

– Je vais essayer. Pourrais-tu me donner un peu d’eau ?

– Bien volontiers, je vais t’en apporter.

Elle sortit en compagnie de la vieille et je restai là, seul, à réfléchir. Comment était-ce possible ? Winnetou me considérait comme un ennemi et pourtant il m’avait confié aux soins de sa sœur.

Bientôt les deux femmes revinrent. La plus jeune portait à la main une cruche d’argile brune comme les Indiens en fabri-quent, pleine d’eau fraîche. Mais Nso-Tsi me croyait encore trop faible pour boire tout seul et elle porta elle-même la cruche à mes lèvres. J’avalai le liquide avec beaucoup de peine et ressen-tis une douleur atroce, mais il fallait que je réapprisse à boire. À petites gorgées, je vidai toute la cruche.

Cette eau rafraîchissante me fit un bien immense. Nso-Tsi s’en aperçut, car elle me dit :

– Cela va mieux, n’est-ce pas ? Tu es sans doute bien faible. Tu as besoin de nourriture. Veux-tu te laver un peu la figure ?

– Je ne sais pas si j’en aurai la force.

– Essaye toujours.

La vieille squaw m’apporta une écorce de citrouille pleine d’eau. Nso-Tsi la posa près de ma couche, puis me donna une serviette de raphia. J’essayai de me laver, mais j’étais encore trop faible. La jeune Indienne trempa alors la serviette dans

– 208 – l’eau et en frotta la figure de celui qu’elle croyait l’ennemi mor-tel de son frère.

Cependant, je jetai un coup d’œil dans l’eau et j’eus un re-cul effrayé. J’avais vu s’y refléter une véritable tête de mort.

– C’est un miracle si je vis encore ! m’écriai-je.

– Mais oui, Winnetou l’a dit. Le Grand Esprit t’a doué d’un organisme extraordinairement robuste, car un autre n’aurait pas supporté blessé comme tu l’étais, un voyage de cinq jours pour venir jusqu’ici.

– Un voyage de cinq jours ? Où sommes-nous donc ?

– Dans notre pueblo 7, au bord du Rio Pecos.

– Et que sont devenus les Kiowas prisonniers ?

– Ils sont là, eux aussi. En réalité, on aurait dû les tuer ; une autre tribu n’aurait pas manqué de les torturer jusqu’à la mort, mais nous sommes des disciples de Klekih-Petra et nous répugnons à la violence. Si les Kiowas nous paient une rançon, nous les laisserons retourner chez eux.

– Et où sont mes trois camarades ?

– Dans un cachot, où ils sont enchaînés. Mais, rassure-toi, ils ne manqueront de rien, car celui qui doit mourir sur le po-teau de torture doit être fort pour supporter longtemps les souf-frances avant de rendre le dernier soupir.

– Alors, vous êtes décidés à les faire mourir ?

– Mais oui.

– Moi aussi, sans doute ?

7 Enceinte fortifiée des Indiens.

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– Toi aussi.

Sa voix n’exprimait pas le moindre regret. Cette belle jeune fille était-elle insensible au point de n’être nullement touchée par les tortures les plus cruelles infligées à des êtres humains ?

– Winnetou viendra-t-il ici ? demandai-je pour changer de conversation.

– Non, il ne viendra pas.

– Pourtant je voudrais lui parler.

– Je pourrais peut-être lui transmettre ce que tu as à lui dire.

– Non, merci. Si Winnetou est trop fier pour m’adresser la parole, je suis trop fier, moi aussi, pour lui déléguer un messa-ger.

– Tu ne le reverras que le jour de ta mort… Et maintenant nous partons. Si tu as besoin de quelque chose, appelle-nous.

Elle me donna un petit sifflet d’argile et sortit.

Inutile d’ajouter que ma conversation avec Nso Tsi ne s’était pas poursuivie avec autant de facilité que je la rapporte ici. Je parlais très lentement, arrêté à chaque instant par la dou-leur. Cet entretien m’avait fatigué à tel point que je m’endormis dès que la jeune fille fut sortie de la chambre.

Lorsque, quelques heures plus tard, je me réveillai, je mou-rais de soif et de faim. Je portai le sifflet à ma bouche et aussitôt la vieille s’encadra dans l’ouverture de la porte. Par des signes, je lui fis comprendre que je voulais me restaurer, après quoi elle disparut.

Bientôt Nso-Tsi arriva avec un plat d’argile contenant de la bouillie de maïs et une sorte de cuiller. Elle s’agenouilla près de mon lit et me donna à manger comme à un petit enfant.

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À chaque cuillerée j’avais envie de pousser un cri de dou-leur. Pourtant je parvins à me dominer, mais malgré moi les larmes me jaillissaient des yeux. Nso-Tsi se rendit compte que je luttais désespérément contre la douleur et, lorsque j’eus fini la dernière cuillerée, elle me dit :

– Tu es si faible que tu ne peux pas te tenir debout et pour-tant tu es courageux comme un héros. Quel dommage que tu ne sois pas né Apache au lieu d’être un Visage Pâle menteur !

– Je ne mens jamais, tu t’en rendras compte un jour.

– Je voudrais bien te croire, mais je n’ai connu qu’un Vi-sage Pâle qui ait toujours dit vrai : Klekih-Petra. Son corps était difforme, mais il avait l’esprit clair comme le jour et son cœur était bon. Vous l’avez tué sans qu’il vous ait fait du mal et vous allez expier ce crime en mourant à votre tour. Vous serez enter-rés en même temps que lui.

– Comment ? Il n’est pas encore enterré ?

– Son corps repose dans un cercueil où l’air ne peut entrer. Tu le verras d’ailleurs peu avant ta mort.

 

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Après ces paroles de consolation, elle partit. À vrai dire, aussi menaçantes qu’elles fussent, ces perspectives ne me firent pas peur. N’avais-je pas une preuve irréfutable de notre sollici-tude pour les Apaches : la mèche de cheveux de Winnetou que j’avais coupée lorsque je l’avais fait évader.

Mais l’avais-je réellement ? Ne me l’avait-on pas dérobée ? Un frisson me parcourut en songeant à cette éventualité. Jusque-là je ne m’étais même pas demandé si j’avais été fouillé par les Indiens.

Les vêtements avec lesquels j’avais été fait prisonnier se trouvaient près de moi. J’étendis la main et pus les atteindre. D’un geste fébrile, je fouillai mes poches et je ne fus pas peu surpris de constater que rien ne me manquait, exception faite de mes armes. Je sortis ma boîte à sardines : elle contenait tou-jours mes notes et aussi la mèche de Winnetou…

Vers le soir, Nso-Tsi revint m’apporter à boire et à manger. À ma grande joie, je m’aperçus que je pouvais déjà me nourrir seul sans avoir besoin de son aide.

Je profitai de sa présence pour lui demander comment il se faisait qu’on n’avait pas fouillé mes poches.

– C’est un ordre de Winnetou, dit-elle en haussant les épaules.

– Sais-tu pour quelles raisons ?

– Je l’ignore. Mais, à propos, je peux t’annoncer une bonne nouvelle.

– Vraiment ?

– J’ai voulu informer tes camarades que tu allais mieux et que bientôt tu serais en bonne santé. Celui qu’on appelle Sam Hawkens m’a demandé alors de te transmettre quelque chose qu’il avait confectionné pendant les trois semaines qu’il a pas-sées à te soigner.

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– Tiens, quoi donc ?

– J’ai demandé à Winnetou si je pouvais te l’apporter et il m’en a donné l’autorisation. Tu dois sans doute être un homme très fort et très courageux pour avoir osé attaquer au couteau le terrible grizzli. Sam Hawkens m’a tout raconté.

Elle me tendit un collier confectionné par Sam avec les dents et les ongles du grizzli et où se trouvaient même les deux bouts des oreilles de la bête.

– Comment est-il arrivé à faire cela ? demandai-je étonné. On lui avait donc laissé son couteau ?

– Non. Tu es le seul à qui on n’ait rien pris. C’est Winnetou qui lui a fourni les instruments nécessaires à la confection de ce collier. Mets cette parure, car tu n’as plus beaucoup de temps pour t’en réjouir.

Elle prit le collier de ma main et l’attacha à mon cou. Je ne devais jamais m’en séparer dans le Wild West.

– Ce n’était pas urgent de me l’apporter aujourd’hui, dis-je à la belle Indienne. J’espère vivre encore de longues années en excellente santé.

– Tu fais erreur. Tu n’as plus que très peu de temps à vivre.

– Je ne le crois pas. Vos guerriers ne me mettront pas à mort.

– Mais si, telle est la décision du Conseil des Anciens.

– Ils changeront bien de décision quand ils apprendront que j’ai toujours été l’ami des Apaches. Je saurai le prouver.

– Prouve-le donc si tu peux. Je serais heureuse d’apprendre que tu n’es pas un fourbe. Dis-moi tout pour que je puisse en faire part à mon frère.

– Qu’il vienne me trouver et je lui fournirai des preuves.

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– Il ne viendra pas.

– Alors il ne saura rien. Je n’ai pas l’habitude de mendier l’amitié. Et non plus de me servir d’intermédiaire dans un cas pareil.

– Vous êtes des hommes rudes, vous, autres, guerriers ! Je t’aurais volontiers apporté le pardon de Winnetou… Mais il ne te pardonnera pas.

– Je n’ai pas besoin de son pardon, car je n’ai rien fait qui demande à être pardonné. Et je suis sûr qu’un jour tu en con-viendras toi-même.

Je prononçai ces paroles d’un ton si convaincu que Nso-Tsi ne protesta plus. Elle partit.

Je dormis profondément toute la nuit et, le lendemain ma-tin, je me sentais déjà beaucoup mieux. On m’apporta six fois à manger, toujours de la bouillie de maïs. Le lendemain et le sur-lendemain, je fus soumis au même régime, jusqu’au jour où je pus manger enfin quelque chose de plus consistant.

Mon état général s’améliorait de jour en jour. Le squelette que j’étais commençait à se couvrir de chair et la plaie de ma blessure se cicatrisait peu à peu. Nso-Tsi continuait à être aussi pleine d’attention pour moi que le premier jour. Je ne tardai pas à m’apercevoir que, dans les moments où elle croyait que je ne la regardais pas, elle avait à mon adresse un regard compatis-sant, presque attendri. Visiblement, elle m’avait pris en pitié. Un jour, je lui demandai si je pouvais sortir de la pièce dont la porte restait toujours grande ouverte. Elle me répondit par la négative, disant que, jour et nuit, deux sentinelles étaient pos-tées tout près de la tente afin d’empêcher toute tentative de fuite de ma part. Je ne devais qu’à ma faiblesse de ne pas être en-chaîné et la jeune fille croyait que bientôt on me ligoterait comme mes camarades.

 

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Ses propos me firent réfléchir. Sans doute, je pouvais me fier à la mèche de Winnetou, mais peut-être, après tout, n’aurais-je pas l’occasion de l’utiliser. Peut-être aussi ne produi-rait-elle pas l’effet que j’en escomptais. Je ne pourrais plus alors compter que sur moi-même, mais, pour cela, il faudrait avoir recouvré mes forces. Il était donc indispensable que je fasse un peu de gymnastique. Mais comment ?

Enfin je trouvai une solution. Je dis à Nso-Tsi que je n’étais pas habitué au siège beaucoup trop bas que constituaient les peaux d’ours et je lui demandai si je ne pourrais avoir des pierres pour m’asseoir. Elle transmit ma demande à Winnetou, qui me fit envoyer plusieurs gros blocs de pierre dont le plus gros pouvait peser une centaine de kilos. Toutes les fois qu’on me laissait seul, je me livrais à mes exercices. Bien entendu, je continuai à me montrer très faible devant mes infirmières, mais, quinze jours plus tard, j’étais déjà capable de soulever la pierre la plus pesante. Encore une semaine et je me trouvai en posses-sion de toutes mes forces.

J’en étais déjà à ma sixième semaine, de captivité parmi les Apaches, et les Kiowas étaient toujours prisonniers du pueblo. Il est vrai que les Apaches ne s’en inquiétaient guère. Plus les Kiowas restaient longtemps, et plus la rançon que devrait payer leur tribu serait élevée.

Enfin, par une belle matinée d’automne, Nso-Tsi, qui m’apportait mon repas, s’assit près de moi. Ce geste m’étonna, car, d’ordinaire, elle ne restait jamais ainsi dans ma prison. Son regard se posa doucement sur moi et enfin je vis deux larmes couler le long de ses joues.

– Tu pleures ? lui demandai-je. Que t’arrive-t-il ? Qu’est-ce qui te rend si triste ?

– C’est pour bientôt, dit-elle à voix basse. Pour aujourd’hui.

– Quoi donc ?

– 216 –

– Les Kiowas ont payé leur rançon et quittent aujourd’hui notre camp. Les messagers de leur tribu sont arrivés hier dans la soirée.

– Et c’est cela qui t’afflige ?

– Les Anciens ont décidé de fêter le départ des Kiowas en vous mettant à la torture.

Cette nouvelle, qui n’avait rien qui pût me surprendre, gla-ça pourtant le sang dans mes veines. Cependant je réussis à me maîtriser et j’avalai tranquillement mon petit déjeuner. Quand j’eus fini, je tendis le plat à la jeune Indienne. Celle-ci le prit, se leva et se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil, elle se retour-na, revint sur ses pas, me tendit la main et me dit d’une voix étranglée par les larmes :

– C’est la dernière fois que je te parle. Que le Grand Esprit soit avec toi. Tu t’appelles Old Shatterhand et tu es un guerrier valeureux. Sois fort, même pendant la torture. Nso-Tsi déplore sincèrement ta mort, mais elle sera heureuse si aucune souf-france ne parvient à t’arracher un cri de douleur, ni même un gémissement. Je serais heureuse si tu mourais en héros comme tu as vécu.

Puis elle détourna la tête et sortit. J’allai jusqu’au seuil pour la regarder s’éloigner et, au même instant, deux fusils se braquèrent sur moi. Je ne pouvais songer à m’enfuir, d’autant plus que la région m’était totalement inconnue.

Ce que je venais d’apercevoir du seuil n’avait d’ailleurs rien de rassurant. Le pueblo était construit en gradins, de sorte qu’une terrasse précédait les habitations de chaque étage. Ce-pendant, ces étages n’étaient pas reliés par des escaliers comme en Europe, mais par de simples échelles que l’on pouvait facile-ment retirer à l’approche de l’ennemi. Ainsi disposé, le pueblo constituait une sorte de citadelle à peu près inexpugnable, car, pour s’en emparer, l’assaillant aurait dû monter péniblement

– 217 – d’étage en étage à l’aide d’échelles mobiles sous le feu nourri des habitants merveilleusement abrités.

Ma prison se trouvait sur le huitième ou le neuvième gra-din et je n’aurais pas eu la moindre possibilité d’atteindre le rez-de-chaussée, car chaque étage fourmillait d’Apaches. Je m’étendis donc sur mon lit et attendis.

Vers midi, j’entendis un bruit de pas qui s’approchait. C’était Winnetou, escorté de cinq guerriers. Je pris mon air le plus indifférent et restai étendu. Il me jeta un long regard scru-tateur, puis me demanda :

– Old Shatterhand veut-il me dire s’il est maintenant tout à fait bien portant ?

– Pas tout à fait, répondis-je.

– Mais je vois que tu peux déjà parler.

– Oui.

– Et tu marches déjà bien ?

– Je crois.

– Sais-tu nager ?

– Oui, un peu.

– C’est bien, car tu auras à nager. Ma sœur t’a averti de ce que serait le jour où tu me reverrais ?

– Oui, elle m’a dit que ce serait le jour de ma mort.

– C’est juste. Eh bien ! ce jour est arrivé. Lève-toi, qu’on te ligote.

Ç’aurait été de la folie que de résister. Je me levai donc et tendis mes mains. Les Apaches me lièrent les mains et les

 

– 218 – jambes, de telle sorte que je pusse encore marcher, mais non m’enfuir. Puis ils me firent sortir sur la terrasse.

Une échelle conduisait à l’étage inférieur. Ce n’était pas, à vrai dire, une échelle ordinaire, mais un énorme tronc d’arbre dans lequel on avait taillé des échelons. Malgré mes liens, j’avançais assez agilement. Toutes les terrasses étaient couvertes de femmes et d’enfants qui me dévisageaient avec curiosité, mais sans manifester la moindre émotion. Ils descendirent à notre suite, et, quand nous arrivâmes au rez-de-chaussée, notre cortège se composait déjà de plusieurs centaines d’Indiens.

 

– 219 –

– 220 –

 

Le pueblo des Apaches se trouvait dans une étroite vallée formée par un confluent du Rio Pecos, qui se jetait tout près de là dans le fleuve. La forêt était coupée par une lagune de sable, large d’environ cinq cents mètres s’étendant de chaque côté de l’eau. Cela faisait une énorme tache jaune au milieu de cette val-lée verte et fertile. Aucune végétation ne poussait sur ce sable, sauf un gros cèdre qui se dressait non loin de la berge du fleuve.

Sur la rive où nous nous trouvions régnait un intense trafic. Je revis tout d’abord notre chariot à bœufs que les Apaches avaient emporté comme butin. Au-delà de la lagune de terre, j’aperçus un grand troupeau de chevaux qui, ainsi que je l’appris par la suite, constituait la rançon des Kiowas. Je vis également Intchou-Tchouna entouré de quelques guerriers d’élite, en con-versation avec Tangua qui avait déjà été relâché. Je jetai un coup d’œil sur la foule grouillante et pus évaluer à environ six cents le nombre des guerriers ainsi réunis.

Nous nous dirigeâmes vers le chariot et, lorsque nous fûmes arrivés à proximité, j’aperçus Sam, Stone et Parker atta-chés chacun à un poteau. Près de Sam, un quatrième poteau m’attendait. Tout autour, de grands tas de feuilles sèches avaient été amoncelés : nous devions être brûlés après avoir été soumis à la torture.

Mes trois compagnons avaient bonne mine, mais leur vi-sage ne reflétait pas précisément l’insouciance.

– Bonjour, mon ami, me dit Sam pendant qu’on achevait de m’attacher au poteau. Nous voilà enfin tous réunis ! C’est une opération désagréable, oui, très désagréable, que nous allons subir là, et nous ne la supporterons pas aisément, si je ne m’abuse. La torture et la mort sont choses extrêmement préju-diciables à la santé et je ne connais pas beaucoup de gaillards qui aient pu facilement y survivre. D’ailleurs, pour que le trai-tement soit plus efficace, les copains ont l’intention de nous brûler vifs… À part cela, comment ça va-t-il ?

– 221 –

– Très bien, merci.

– Ça se voit. Vous avez une mine splendide. Comment se porte votre blessure ?

– Je ne la sens plus guère. Je parle sans difficulté, comme vous pouvez vous en rendre compte. J’ai toujours la bouche et la langue un peu enflées, mais cela passera vite.

– Je n’en-doute pas. Cela passera même si vite qu’il n’en restera rien, sinon une pincée de cendre.

– C’est possible. Pourtant, je n’ai pas encore perdu tout es-poir. Et même j’ai comme un pressentiment que ce soir, à la fin de cette journée critique, nous serons comme des coqs en pâte.

– À quoi faites-vous au juste allusion ? Vous dites cela sur un drôle de ton. Auriez-vous trouvé la bonne idée que, moi, je cherche vainement depuis six semaines ?

– Je crois.

– Tiens, tiens ! Et quand cette idée lumineuse vous est-elle donc venue ?

– Le soir où Winnetou a réussi à se sauver.

– De plus en plus étrange. Et peut-on savoir en quoi con-siste cette idée ?

– En une mèche de cheveux.

– J’avoue que cela me dépasse. Une de vos bonnes amies vous aurait-elle donné une mèche porte-bonheur ? Et c’est avec cela que vous pensez payer aux Apaches la rançon de votre scalpe ?

– Pas du tout. Il s’agit d’une mèche de cheveux d’homme.

Sam me regarda comme s’il doutait de ma raison, puis il secoua la tête et dit :

– 222 –

– Mon cher ami, vous déraillez. Il me semble que votre blessure vous a dérangé quelque chose dans la tête.

– Pourtant j’ai de bonnes raisons de croire que je serai libre avant qu’on m’ait mis à la torture.

– Tiens. Et quelles sont ces raisons ?

– Il paraît que j’aurai à nager.

– Nager ? fit Sam en me lançant ce regard que les psy-chiatres doivent avoir pour les déments.

– Oui, je dois nager et ne pourrais guère le faire ainsi atta-ché à un poteau. Il faudra donc bien qu’on me délie.

– Qui vous a dit qu’il vous faudrait nager ?

– Winnetou.

– Tonnerre de Dieu ! Évidemment cela change. Il paraîtrait donc que nous aurons à lutter pour conserver notre vie. Bien sûr, en ce cas, c’est une chance de salut.

– Nous en sortirons.

– N’allez pas si vite en besogne. Nous serons en tout cas soumis à une épreuve bougrement difficile. Mais cela ne sera pas la première fois que des Blancs auront pu se sauver ainsi. À propos, savez-vous nager ?

– Mais oui.

– Et vous nagez bien ?

– Je crois que je n’ai pas à craindre de me faire battre par les Indiens sur ce terrain-là.

– Pourtant ces gaillards nagent comme des poissons. Vous vous vantez.

 

– 223 –

– Ma foi non ! Je nage et bien, depuis mon enfance. Si on me donne la chance de me sauver à la nage, je suis persuadé que je m’en tirerai.

– Je vous le souhaite sincèrement, mon cher. En tout cas, moi aussi, j’aime mieux mourir en combattant qu’être grillé à petit feu.

Personne ne nous empêchait de nous entretenir. Winnetou se trouvait loin de nous en conversation avec son père et Tan-gua. Ils paraissaient se désintéresser complètement de notre sort, cependant que les autres Apaches se disposaient en cercle autour de nos poteaux.

Au premier rang, se trouvaient les enfants, derrière se te-naient les femmes et les jeunes filles, parmi lesquelles je recon-nus Nso-Tsi, dont les yeux me suivaient obstinément. Venaient ensuite les adolescents, puis les guerriers.

Lorsque le cercle fut formé, Intchou-Tchouna, en compa-gnie de Winnetou et de Tangua, s’approcha de nous et dit d’une voix forte :

– Frères et sœurs rouges, guerriers Apaches et Kiowas, écoutez mes paroles !

Il se recueillit une minute et, voyant que toute l’assistance était suspendue à ses lèvres, il continua :

– Les Visages Pâles sont ennemis des guerriers rouges. On n’en voit que très peu qui ressentent pour nous un sentiment d’amitié. Le plus noble parmi ceux-là arriva un jour dans la tri-bu des Apaches dont il devint l’ami, le maître et le guide. Voilà pourquoi nous lui donnâmes le nom de Klekih-Petra, le Père Blanc. Mes frères le connaissaient tous et l’aimaient comme lui nous aimait. Est-ce que je dis vrai ?

– Howgh ! crièrent en chœur les Apaches.

Le grand chef continua :

– 224 –

– Klekih-Petra nous avait parlé du Grand Esprit des Vi-sages Pâles qui ordonnait aux guerriers rouges et blancs de s’aimer. Les Visages Pâles se conforment-ils à la volonté de leur Grand esprit ? Est-ce en amis qu’ils viennent vers nous ? Non ! Que mes frères confirment si je dis vrai.

– Howgh ! fut à nouveau la réponse.

– Ils sont venus uniquement pour voler ce qui est à nous et pour nous exterminer. Ils y réussissent parce qu’ils sont les plus forts. Dans les steppes, au bord de l’eau où, autrefois, paissaient les buffles et les mustangs, ils bâtissent de grandes cités qui dé-versent sur nous toutes sortes de maux. Dans la savane, dont jadis les chasseurs rouges étaient les maîtres, le cheval de feu à l’haleine brûlante traîne derrière lui d’immenses chariots qui nous amènent des ennemis. Nous avons rencontré des Visages Pâles dans la forêt et nous sommes entrés en conversation avec eux. Nous leur avons expliqué que cette terre était à nous et non pas à eux. Ils ont dû reconnaître que nous avions raison. Mais lorsque nous les avons invités à partir et à renoncer à amener dans nos pâturages leurs chevaux de feu, ils ont refusé de nous écouter et ils ont tué Klekih-Petra, que tous les Apaches ai-maient et vénéraient. Mes frères me diront si j’ai dit vrai.

– Howgh ! cria la foule.

– Nous avons ramené le cadavre de notre maître vénéré et nous l’avons gardé ici pour le jour de la vengeance. Or ce jour est arrivé. Nous allons enterrer aujourd’hui Klekih-Petra, et avec lui son assassin. Nous avons fait prisonniers quatre autres Blancs, compagnons de ce misérable. Ils prétendent qu’ils ne sont pas nos ennemis. Nous voulons être plus justes qu’eux et nous allons les interroger avant de décider de leur sort. Mes frères y consentent-ils ?

– Howgh !

 

– 225 –

Ayant full de parler, Intchou-Tchouna se retira à l’écart avec Winnetou, Tangua et quelques autres dignitaires, et tous commencèrent à discuter à voix basse. Tout en s’entretenant, ils nous regardèrent à plusieurs reprises. L’expression d’Intchou-Tchouna et de Winnetou devenait de plus en plus sombre et les gestes du chef Kiowa nous indiquaient nettement qu’il était en train de nous calomnier. Quels mensonges n’inventaient-ils pas pour nous faire périr ? Enfin nos juges s’approchèrent de nous et, d’une voix sonore, Intchou-Tchouna nous dit :

– Vous avez entendu mes paroles. Répondez maintenant à mes questions. Avez-vous, oui ou non, appartenu au groupe des Visages Pâles venus pour tracer la route du cheval de feu ?

– Oui, mais aucun de nous n’a rien tracé, répondit Sam. Ils nous avaient tout simplement engagés pour les protéger. En ce qui concerne mon ami Old Shatterhand…

– Tais-toi, interrompit le chef, et réponds à mes questions, nous n’avons que faire de tes bavardages ! Si tu parles plus qu’il ne faut, je te ferai fouetter jusqu’au sang. Et maintenant ré-ponds par oui ou par non si tu as appartenu à ce groupe de Vi-sages Pâles.

– Oui, répondit Sam.

– Alors vous valez encore moins qu’eux. Celui qui protège des voleurs et des assassins mérite un double châtiment. Rattler était-il votre camarade ?

– Sans doute, mais nous n’avons jamais été amis et…

– Tais-toi, chien, cria Intchou-Tchouna Contente-toi de ré-pondre à mes questions. Connais-tu la loi de la Savane ?

– Oui.

– Sais-tu comment on punit le voleur de chevaux ?

– Par la mort.

– 226 –

– C’est bien. Or quel est le plus précieux, de quelques che-vaux ou de la magnifique réserve de chasse des Apaches qui s’étend autour de nous ?

Sam ne répondit pas.

– Parle, misérable, sans quoi je vais te faire rompre les os.

Le courageux petit Sam se rebiffa.

– Fais ce que tu veux. Tu n’obligeras pas Sam à parler quand il ne le veut pas.

J’intervins :

– Parlez, Sam, je vous en prie, c’est préférable.

– Eh bien ! réponds, qu’est-ce qui est le plus précieux, les chevaux ou la terre ?

– La terre.

– Donc un voleur de terre mérite encore davantage la mort qu’un voleur de chevaux. De plus, vous étiez les camarades de l’assassin de Klekih-Petra. Cela aggrave encore votre cas. Mais ce n’est pas tout. C’est vous qui nous avez fait tomber entre les mains des Kiowas.

– Ce n’est pas tout à fait exact.

– Tu mens.

– Non, je ne mens pas et je te prie de réfléchir une minute. Nous autres…

– Je veux des réponses courtes et non des discours. C’est en vain que, tel le blaireau, tu cherches à nous égarer par tes dé-tours. Donc, je dis : vous nous avez tendu un piège. Qui d’entre vous l’a dressé ?

– C’est moi.

– 227 –

– Pour une fois tu as dit vrai. Or plusieurs d’entre nous ont été blessés au cours de l’attaque et nous avons même perdu quelques vaillants guerriers. C’est vous qui en êtes responsables et votre crime doit recevoir son châtiment.

– Nous avons pensé…

– Silence. Le Grand esprit nous a envoyé un sauveur in-connu qui nous a fait évader mon fils et moi. Nous avons pu ra-pidement rejoindre nos guerriers, revenir sur nos pas et vaincre nos ennemis. De nouveau nous avons perdu beaucoup de guer-riers et nombre d’entre nous ont été blessés. Seule votre mort peut expier tous ces crimes. Vous n’avez à attendre aucune pi-tié…

– Ce n’est pas la pitié, c’est la justice, que je réclame, cria Sam en l’interrompant. J’ai toujours été…

– Vas-tu te taire, chien ? hurla Intchou-Tchouna. Tu ré-clames la justice ? Eh bien ! soit, je vais t’opposer un témoin impartial. Je demande donc à Tangua, chef des Kiowas, si ces Visages Pâles ont jamais été nos amis ?

– Non, répondit le Kiowa, avec une joie maligne dans le re-gard.

– Ont-ils jamais voulu nous épargner ?

– Au contraire. Ils cherchaient à nous exciter contre vous et nous ont enjoints de vous exterminer aussi rapidement que pos-sible.

Ce mensonge me mit dans une telle colère que je ne pus me contenir. J’éclatai :

– Tu viens de dire un mensonge si abject que, si j’avais une main libre, je t’écraserais comme une punaise !

– Chien galeux, hurla Tangua. Je vais l’abattre !

– 228 –

Il leva le poing, mais je lui criai :

– Frappe donc si tu n’as pas honte d’attaquer un homme réduit à l’impuissance ! On parle ici d’interrogatoire et de jus-tice. Est-ce là un interrogatoire et est-ce là la justice, alors qu’on ne nous laisse même pas nous expliquer. Intchou-Tchouna nous menace du supplice si nous disons autre chose que ce qu’il veut entendre. C’est une façon inadmissible de rendre la justice, car les réponses que nous lui fournissons ainsi ne peuvent qu’aggraver notre cas. Nous ne voulons pas d’une parodie de justice. Commencez plutôt immédiatement à nous torturer. Vous ne nous entendrez pas pousser un seul cri de douleur.

– Uff ! uff ! s’exclama une fraîche voix féminine.

C’était la sœur de Winnetou.

– Uff ! uff ! criait-on maintenant tout autour de nous.

Le courage remplit toujours l’Indien de respect, même s’il se manifeste chez ses ennemis. Je pus continuer sans être inter-rompu :

– Lorsque je vis pour la première fois Intchou-Tchouna et Winnetou, mon cœur me dit que j’avais devant moi des hommes braves et courageux que je pourrais un jour aimer comme des frères. Je me trompais. Ils ne valent pas mieux que les autres, car ils se fient aux paroles d’un menteur et refusent d’entendre la vérité.

– Chien, tu me traites de menteur, hurla Tangua. Je vais te broyer les os.

Il saisit son arme par le canon et m’aurait, en effet, assom-mé d’un coup de crosse si Winnetou n’avait pas arrêté son bras.

– Que le chef des Kiowas se calme, dit-il. Old Shatterhand a prononcé des paroles très audacieuses, mais il n’a pas entiè-rement tort. Intchou-Tchouna, mon père, chef suprême des Apaches, voudra bien lui permettre d’exposer ce qu’il a à dire.

– 229 –

Tangua se mordit les lèvres, Intchou-Tchouna s’approcha de moi et me dit :

– Old Shatterhand est comme l’épervier qui essaie encore de blesser son adversaire même quand il est pris au piège. N’as-tu pas terrassé deux fois Winnetou ? Ne m’as-tu pas terrassé moi-même ?

– L’ai-je fait de bon cœur ? Ne m’y avez-vous pas forcé ?

– Forcé ? demanda-t-il, étonné.

– Oui, forcé. Mais demandez à vos guerriers qui nous ont assaillis si nous avons tué un seul d’entre eux lorsque rien ne nous aurait été plus facile. Tu t’es jeté sur moi sans vouloir écouter mes paroles. J’étais bien obligé de me défendre. J’aurais pu te transpercer le cœur d’un coup de couteau ou te brûler la cervelle, mais je n’ai fait que t’étourdir, car je voulais te ména-ger. C’est alors que survint Tangua, chef des Kiowas, qui voulait te prendre ton scalpe. Je m’y opposai, je me battis avec lui et je le terrassai à son tour. À ce moment…

– Ce chien de Blanc ment comme s’il avait cent langues, hurla Tangua.

– Ment-il réellement ? demanda Winnetou.

– Bien sûr. J’espère que mon frère rouge Winnetou ne met pas en doute la véracité de mes paroles.

– Lorsque j’arrivai sur les lieux, dit Winnetou, tu étais étendu immobile sur le sol et mon père aussi. Ce fait s’accorde avec les dires de Old Shatterhand. Que celui-ci continue son ré-cit.

– J’ai donc terrassé Tangua pour sauver Intchou-Tchouna. C’est à ce moment qu’est arrivé Winnetou. Il m’a frappé avec la crosse de son fusil, mais, au lieu de m’atteindre à la tête, son coup a glissé sur mon épaule. Ensuite nous luttâmes et Winne-tou me blessa au menton et à la langue. Je n’ai donc pas pu lui

– 230 – parler, sans cela je lui aurais dit que j’étais son ami. J’étais bles-sé, mon bras droit était paralysé et pourtant je l’ai vaincu. Il est tombé devant moi sur le sol, aux côtés d’Intchou-Tchouna. J’aurais pu les tuer tous les deux. Est-ce que je l’ai fait ?

– Tu l’aurais fait, répondit Intchou-Tchouna, si un guerrier Apache n’était pas arrivé et ne t’avait pas frappé par derrière.

– Je ne l’aurais pas fait, protestai-je, mais Tangua me cou-pa la parole.

– Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu dis. Ce n’est pas moi, c’est Old Shatterhand qui voulait scalper Intchou-Tchouna. Moi, je tentais de l’en empêcher quand je fus frappé par son poing qui est sans doute habité par le Mauvais Esprit, car personne ne peut lui résister.

Je me tournai de nouveau vers le chef Kiowa et lui dis d’une voix menaçante :

– Oui, personne ne peut, en effet, résister à mon poing ; mais si j’y ai recours, c’est uniquement parce que je ne veux pas répandre le sang. En tout cas, la prochaine fois que je lutterai contre toi ; ce n’est pas mon poing que j’emploierai, mais mes armes, et tu ne t’en tireras pas avec un simple évanouissement. Tiens-le-toi pour dit.

– Tu as la folie de croire que tu pourras encore lutter avec moi ? dit Tangua en partant d’un rire ironique. Tu vas être brûlé et tes cendres seront dispersées au vent !

– N’y compte pas. Je serai libre plus tôt que tu ne le crois et nous nous trouverons encore face à face.

– C’est bien, je souhaite que tes paroles se réalisent. Je ne demande qu’à lutter avec toi, car je sais que je t’écraserai.

Puis, d’une démarche digne, Tangua s’approcha d’Intchou-Tchouna et de Winnetou, qui s’entretenaient à voix basse avec quelques illustres guerriers Apaches. En gesticulant, il chercha à

– 231 – leur expliquer quelque chose. Bientôt, ce conseil de guerre prit fin. Les guerriers qui y avaient participé regagnèrent leur place et Intchou-Tchouna annonça à voix haute :

– Écoutez, guerriers Apaches et Kiowas, ce que nous avons décidé au sujet de ces quatre Visages Pâles. Le Conseil des An-ciens avait déjà prononcé sa sentence : ils seraient jetés à l’eau, où ils devraient lutter les uns contre les autres et, finalement, leurs cadavres seraient brûlés. Mais le plus jeune d’entre eux, Old Shatterhand, a prononcé des paroles qui contiennent quelque chose de la sagesse des vieillards. Sans doute, ils méri-teraient la mort, mais il nous semble maintenant que ce ne sont pas d’aussi grands scélérats que nous l’avions cru. C’est pour-quoi nous venons de réviser notre jugement et nous voulons que ce soit le Grand Esprit qui décide en fin de compte.

Il fit une courte pause, afin de tendre encore davantage l’attention de l’assistance. Enfin il reprit :

– Il nous apparaît que c’est le nommé Old Shatterhand qui est le plus noble de ces Blancs. Que le sort de ses camarades soit donc remis entre ses mains. Il sera opposé au plus noble d’entre les Apaches, à moi, Intchou-Tchouna, leur chef.

– Diable, diable, Intchou-Tchouna et vous, dit Sam en proie à une grande excitation.

– Uff ! uff ! uff ! criaient les Indiens de toutes parts.

– En effet, reprit le chef, la réputation d’Intchou-Tchouna et de Winnetou est ternie par le fait qu’ils ont été terrassés par le poing d’un Visage Pâle. Le souvenir même de cette honte doit être effacé. L’un de nous devra triompher de Old Shatterhand. Et comme je suis le chef, Winnetou doit me céder le pas.

Il se tut à nouveau.

– Vous pouvez vous féliciter, mon ami, me glissa Sam rapi-dement. Au moins votre mort sera plus rapide que la nôtre.

– 232 –

Dans les combats de ce genre, les Peaux-Rouges s’arrangent, en effet, toujours pour que ce soit le Blanc qui morde la poussière. Les très rares exceptions ne font que confirmer la règle. Enfin, écoutons la suite de cette comédie.

Intchou-Tchouna continuait :

– Nous allons défaire les liens de Old Shatterhand et il de-vra traverser le fleuve à la nage, mais nous ne lui donnerons pas d’armes. Je le suivrai, muni de mon seul tomahawk. S’il par-vient sur l’autre rive et peut atteindre le cèdre que vous voyez, il aura la vie sauve et il sera libre ainsi que ses compagnons. Mais, si je réussis à le tuer avant qu’il ait pu atteindre l’arbre, ses trois amis mourront avec lui. Sans doute nous renoncerons à les brû-ler et même à les torturer, mais ils seront fusillés. Que les guer-riers Apaches et Kiowas me disent s’ils m’ont bien compris.

– Howgh ! fut la réponse.

On peut imaginer notre excitation. Sam, Stone et Parker ne se tenaient plus d’impatience. Sam eut le temps de me glisser à voix basse :

– Ces gaillards sont diablement rusés. C’est vous qu’ils ont choisi sous prétexte que vous êtes le plus noble d’entre nous, mais moi j’ai bien compris que c’est parce que vous êtes un greenhorn. C’est moi qu’on aurait dû envoyer dans l’eau. Je leur aurais fait voir que Sam Hawkens vaut une naïade.

– Ne vous tourmentez pas, mon vieux Sam, répondis-je. Je ne crois pas que les Rouges aient fait un si mauvais choix. Je suis même persuadé que je vous sauverai tous plus facilement que vous n’auriez pu le faire.

– Vous êtes incorrigible. Sans doute comptez-vous encore sur vos poings.

– Vous l’avez dit.

 

– 233 –

– Et vous avez tout à fait tort. Il ne vous laissera pas appro-cher d’assez près.

– Cela dépend aussi de moi.

– Il saura bien vous en empêcher. J’espère que vous savez que le tomahawk n’est pas seulement une arme redoutable dans les corps à corps, mais que c’est aussi un projectile dangereux. Les Indiens sont si habiles à le lancer qu’ils sont capables de vous trancher l’articulation d’un doigt à cent pas de distance. Intchou-Tchouna n’a pas du tout l’intention de vous assommer, il vous décapitera de loin, et aucune force, aucune ruse ne pour-ra vous sauver.

– Mon cher Sam, je crois pour ma part que la ruse a sou-vent plus de chances que la force.

– Qu’est-ce que vous entendez par ruse ? Quant à moi, je me crois assez fin et pourtant je ne vois pas comment vous pourrez vous tirer par la ruse de ce mauvais pas. Que valent toutes les ruses du monde contre un tomahawk lancé d’une main sûre ?

– Vous verrez. En tout cas, retenez une chose : si je me noie, nous serons sauvés.

– Vous battez complètement la campagne ! Je ne savais pas que l’angoisse pouvait avoir de telles répercussions sur le cer-veau.

– Ce n’est pas l’angoisse qui me travaille. Encore une fois, mettez-vous bien dans la tête que, si je me noie, vous n’aurez plus rien à craindre.

– Je pense bien… dit Sam, mais il ne put continuer, car les trois chefs étaient arrivés près de nous. Intchou-Tchouna décla-ra :

– Nous allons ôter maintenant les liens de Old Shatter-hand, mais il est inutile qu’il songe à se sauver. Plusieurs cen-

– 234 – taines de guerriers lui donneraient la chasse et il n’aurait au-cune chance d’échapper.

– Je n’ai nullement l’intention de me sauver, répondis-je. À supposer même que je puisse le faire, ce serait honteux de ma part d’abandonner ainsi mes fidèles compagnons.

Les Peaux-Rouges me délièrent. Je m’étirai pour rétablir la circulation dans mes bras engourdis, puis je dis :

– C’est un grand honneur pour moi que d’avoir à me mesu-rer avec le chef des Apaches, malheureusement il ne tirera au-cune gloire de ce combat.

– Et pourquoi donc ?

– Je crains de ne pas être un adversaire digne de lui à la nage. Sans doute il m’est déjà arrivé de me baigner dans de pe-tits cours d’eau et de me maintenir pendant quelque temps à la surface. Malheureusement, ce fleuve me semble bien profond et bien large.

– Uff ! uff ! Je le regrette beaucoup. Winnetou et moi, nous sommes les meilleurs nageurs de la tribu. Quelle gloire tire un guerrier d’une victoire sur un tel novice ?

– De plus, tu es armé et moi pas. Je vais donc au-devant d’une mort certaine et mes amis ont déjà renoncé à tout espoir. Pourtant je voudrais avoir encore quelques précisions sur notre combat. Qui entrera le premier dans l’eau ?

– C’est toi.

– Et toi tu me suivras ?

– C’est cela.

– Et à partir de quel moment pourras-tu lancer sur moi ton tomahawk ?

 

– 235 –

– À partir du moment où cela me plaira, dit Intchou-Tchouna avec le sourire orgueilleux de l’artiste qui s’entretient avec un amateur.

– Tu pourras donc t’en servir déjà dans l’eau ?

– Mais oui.

Je simulai un grand abattement et continuai à le question-ner d’un ton inquiet.

– Ainsi donc tu auras toutes les facilités pour me tuer. Mais moi, m’est-il seulement permis de te tuer ?

L’expression du visage du chef indiqua clairement qu’à au-cun moment il n’avait envisagé cette éventualité. Comment au-rais-je pu le tuer, moi, nageur inexpérimenté et ne disposant d’aucune arme ?

Pourtant il répondit :

– Bien entendu tu peux me tuer, car, moi vivant, tu n’atteindras pas le cèdre.

– Et si je te tue, les Apaches se vengeront-ils sur moi de ta mort ?

– Quelle question ! Si tu réussis à me tuer et à atteindre l’arbre, tu seras libre ainsi que tes compagnons et tu ne courras aucun danger. Et maintenant, en avant !

D’un air navré, je me débarrassai de ma veste et de mes bottes. Sam ne cessait de se lamenter près de moi.

– Ça va mal, mon ami, ça va mal. Si vous pouviez voir votre visage, vous seriez effrayé.

Je ne pouvais pas le rassurer, car les trois chefs indiens nous auraient entendus. Je pris donc un air encore plus pi-toyable et d’une voix, à dessein tremblante, je balbutiai :

– 236 –

– Monsieur le chef, est-ce qu’on nous rendra ce qu’on nous a confisqué si nous avons la vie sauve ?

Il partit d’un rire méprisant, puis haussa les épaules.

– Bien sûr, on vous rendra tout.

– Nos chevaux et nos armes ?

Il éclata :

– Je t’ai déjà dit que oui. Serais-tu sourd par hasard ? Si tu te montres aussi lâche dans l’eau qu’en ce moment, je regrette de ne pas avoir choisi pour adversaire la plus vieille squaw de ma tribu.

Nous traversâmes le cercle des Apaches, qui s’ouvrit devant nous, et nous descendîmes jusqu’au fleuve. Je me rendais par-faitement compte du danger que je courais. J’aurais beau nager soit en ligne droite, soit en zigzag, je ne pourrais éviter le toma-hawk du chef indien. Il ne me restait qu’une seule ressource : nager sous l’eau, ce à quoi, heureusement, j’étais infiniment plus adroit que Intchou-Tchouna ne pouvait s’en douter après mes paroles.

Arrivé près du fleuve, je jetai un rapide coup d’œil sur les lieux. À ma grande satisfaction, je constatai que l’endroit se prê-tait à merveille à mon projet. À une centaine de mètres en amont, le fleuve faisait un coude un peu au delà de l’endroit, où la lagune de sable dont j’ai parlé rejoignait la forêt. Je savais que les Indiens, ne me voyant pas remonter à la surface, penseraient sûrement que j’avais été emporté par le courant et me cherche-raient en aval. Pour leur échapper, il me fallait donc remonter le cours du fleuve aussi rapidement que possible. Évidemment, tôt ou tard, je devrais remonter à la surface pour emplir d’air mes poumons. Pour cette opération, je fixai mon choix sur un en-droit situé un peu avant la bouche du fleuve, du côté de la rive où l’assistance était réunie et où se trouvaient des joncs en abondance ainsi que quelques troncs d’arbres charriés par le

– 237 – fleuve et qui étaient venus échouer là. Intchou-Tchouna se dé-barrassa à son tour de ses vêtements, ne conservant qu’une cu-lotte indienne, et déposa ses armes, à l’exception de son toma-hawk qu’il garda dans sa ceinture. Puis il me dit :

– Vas-y.

– Je voudrais d’abord mesurer la profondeur de l’eau, fis-je timidement.

Il eut un sourire d’infini mépris, puis, se saisissant de sa lance, il la plongea dans le fleuve. Il ne put avec toute la lon-gueur de l’arme en atteindre le fond. J’en fus ravi, mais je pris un air pleurnichard et me frictionnai les tempes et les bras comme si j’avais redouté une attaque d’apoplexie en pénétrant dans l’eau froide. Derrière moi, je perçus un murmure de mé-pris : j’avais atteint mon but. Sam me cria :

– Ne vous risquez pas, mon ami, pour l’amour de Dieu ! Cela me fait pitié de vous voir. Il vaut mieux être fusillés tout de suite et en finir.

Je fis volte-face et jetai un coup d’œil sur l’assistance. Le visage de Tangua exprimait une joie maligne, Winnetou avait une moue dédaigneuse, furieux sans doute d’avoir pris ma dé-fense un instant auparavant. Quant à sa sœur, elle gardait les yeux baissés d’un air douloureux et ne voulait même plus me regarder.

– Es-tu prêt, oui ou non ? me cria Intchou-Tchouna. Qu’attends-tu pour entrer dans l’eau ?

– Alors, vraiment, c’est indispensable ? dis-je en gémis-sant. Ne pourrait-on pas choisir un autre moyen de combat ?

Intchou-Tchouna rugit comme un lion, cependant que de toutes parts les rires fusaient.

– Vas-y, et tout de suite, si tu ne veux pas que je t’assomme avec mon tomahawk.

– 238 –

Lentement, avec d’infinies précautions, je plongeai, dans l’eau, mes bras puis mes jambes, comme pour m’y habituer.

– Mais plonge donc, misérable poltron ! cria Intchou-Tchouna au comble de la fureur, et d’un violent coup de pied il me projeta dans le fleuve.

C’était ce que j’attendais. J’ouvris mes bras, poussai un cri de détresse et disparus dans l’eau.

La comédie était finie. Je bandai toutes mes forces et, avec une vitesse dont je ne me serais pas cru capable, je remontai le fleuve sans m’éloigner de la rive. Quelques instants plus tard, j’entendis un clapotement. C’était Intchou-Tchouna qui venait de plonger à son tour.

En quelques secondes j’atteignis les troncs d’arbres et sor-tis timidement la tête jusqu’à la bouche. L’endroit était situé de telle sorte que je restai dissimulé aux yeux de l’assistance. Seul le chef indien aurait pu m’apercevoir, mais il semblait me cher-cher en aval. Je fis encore quelques mètres et je me trouvai au milieu des joncs, où je respirai profondément. Je pus voir mon adversaire qui attendait ma réapparition, tel un requin guettant sa proie. Je pris une profonde respiration, pris mon élan pour la partie la plus importante de mon trajet, jusqu’à l’endroit où commençait la forêt.

Là, je sortis de l’eau. À travers l’épais fourré, je pouvais avancer jusqu’à la bouche du fleuve, sans crainte d’être aperçu. Je m’élançai alors à nouveau dans l’eau et traversai le fleuve.

Une fois sur l’autre rive, je descendis le fleuve jusqu’à l’endroit où là forêt finissait. De là, installé confortablement comme dans une loge, je vis quelques guerriers sauter à l’eau et explorer le fleuve avec leurs lances, à la recherche de mon ca-davre. Tout le monde était persuadé que j’avais coulé. Je me demandai si Sam se rappelait ma prédiction : « Si je me noie, nous serons sauvés. »

– 239 –

Je ne me trouvais plus très loin du cèdre et, en courant un peu, j’aurais pu l’atteindre très facilement avant qu’Intchou-Tchouna ait pu m’en empêcher. Cependant je ne voulais-pas de-voir ma victoire à ma seule ruse. Je tenais à donner une leçon à Intchou-Tchouna en même temps qu’à gagner sa reconnais-sance.

Le chef des Apaches était toujours dans l’eau, non loin de l’endroit où j’avais plongé et où il cherchait mon corps. Évi-demment, il ne pouvait pas se douter que je me trouvais déjà sur l’autre rive. Je plongeai donc de nouveau, puis, en nageant sur le dos, de telle sorte que seul mon nez émergeait à la sur-face, je descendis sans être aperçu à la hauteur où mon adver-saire me cherchait. Là je sortis et criai :

– Mon vieux Sam, nous avons gagné la partie !

À ce moment, les Indiens m’aperçurent et commencèrent un vacarme de tous les diables. Intchou-Tchouna m’aperçut et s’élança à la nage dans ma direction en fendant l’eau avec des brasses magnifiques. Je l’attendais sur le rivage.

– Courez, mais courez donc ! hurlait Sam. Dépêchez-vous de toucher le cèdre !

Évidemment, ce n’aurait été pour moi qu’un jeu d’enfant. Intchou-Tchouna aurait été impuissant à me barrer la route. Dans l’eau, il aurait pu m’arrêter avec son tomahawk, mais il ne pouvait tout de même pas le lancer du milieu du fleuve sur un homme qui se trouvait sur le rivage. Cependant j’attendis en-core qu’il se rapprochât, désireux de le prendre au piège.

Lorsqu’il ne se trouva plus qu’à une quarantaine de mètres de moi, je commençai à courir dans la direction de l’arbre. Je parcourus la moitié de la distance, environ cent cinquante mètres, puis je m’arrêtai à nouveau. Intchou-Tchouna venait de mettre pied à terre. Il avait immédiatement compris qu’il n’avait plus aucune chance de m’atteindre. Tout au plus pourrait-il lan-

– 240 – cer sur moi son tomahawk. Il courut vers moi en le sortant de sa ceinture. Je l’attendis encore quelques secondes, jusqu’à ce qu’il se trouvât à une distance devenue dangereuse, puis je repris ma course dans la direction de l’arbre.

Tant que je l’attendais en face, je savais qu’il ne lancerait pas son arme. En effet, en voyant son geste, je pouvais très bien éviter le coup et m’emparer ensuite de l’arme. Il avait donc tout intérêt à la garder pour tâcher de m’assommer dès qu’il m’aurait rejoint, mais je savais aussi que, si je me mettais à courir, il ne manquerait pas de me lancer son tomahawk, puisque, de dos, je ne pouvais prévoir l’instant de son attaque. Je fis donc une ving-taine de pas en avant, puis, faisant brusquement volte-face, je l’attendis de pied ferme.

Mon plan s’avérait bon. Au moment même où je me re-tournai vers lui, Intchou-Tchouna avait déjà arrêté sa course et pris son élan pour lancer son arme. Il n’avait plus le temps de reculer. Le tomahawk fendit l’air. Je fis un immense bond sur le côté ; l’arme passa près de moi et s’enfonça dans le sable. C’est ce que je voulais. Je courus m’en saisir, puis, au lieu de me diri-ger vers le cèdre, j’allai, l’arme à la main, au-devant du chef des Apaches qui, aveuglé par la rage, fonçait sur moi.

– Arrête, Intchou-Tchouna, lui criai-je. Old Shatterhand n’est pas un lâche comme tu l’as cru. Reste où tu es. Sinon je te fends la tête avec ta propre arme.

Intchou-Tchouna s’arrêta une seconde et me cria :

– Chien, le Mauvais esprit te protège.

– Tu te trompes encore une fois. C’est le bon Manitou qui est avec moi. Je te conseille donc…

Je ne pus achever, car, en proie à une fureur indescriptible, le chef des Apaches bondit sur moi, les ongles en avant. Il croyait déjà me saisir, mais je lui glissai entre les mains et, em-porté par son élan, il trébucha. Je me jetai sur lui, et, mainte-

– 241 – nant ses bras contre le sol avec mes genoux, je lui saisis d’une main la gorge et de l’autre je brandis le tomahawk.

– Intchou-Tchouna, criai-je, vas-tu demander grâce ?

– Non, jamais !

– Alors je vais te fendre le crâne.

– Tue-moi, chien, dit-il en haletant et en essayant de se dé-gager.

– Non, je ne te tuerai pas, lui dis-je. Tu vivras. Mais tu me forces maintenant à te mettre hors d’état de nuire.

Je le frappai à la tête avec le dos de la hache. Il poussa un râle, eut un sursaut et s’évanouit.

À la vue de mon geste, les Peaux-Rouges assemblés sur l’autre rive poussèrent des clameurs indescriptibles. Sans y prendre garde, je ligotai en un clin d’œil Intchou-Tchouna avec ma ceinture, le chargeai sur mon épaule et le portai en courant jusqu’au cèdre que je devais atteindre selon notre convention. Arrivé là, je déposai à terre le chef indien et retournai dans la direction du fleuve, que fendaient déjà de nombreux guerriers Apaches, parmi lesquels Winnetou. Arrivé sur la berge, je leur criai :

– Arrêtez ! Votre chef n’est pas mort. Mais, si vous appro-chez, je le tue. Je désire parler seul à seul avec Winnetou.

Celui-ci se redressa dans l’eau et donna l’ordre à ses guer-riers de se retirer. Ils regagnèrent l’autre rive et, quelques se-condes plus tard, Winnetou se trouvait à côté de moi.

– Tu as bien fait de renvoyer tes guerriers, lui dis-je, sans quoi ton père ne serait plus en vie.

– Il me semble pourtant que tu l’as déjà achevé.

 

– 242 –

– Pas du tout. Je l’ai tout simplement étourdi, car il refu-sait de se rendre.

– Pourtant tu aurais pu l’achever. Il était à ta merci.

– Je n’aime pas les tueries inutiles et surtout je ne voudrais pas tuer le père de Winnetou. Voici son arme. Décide toi-même si j’ai vaincu et si vous devez tenir votre parole.

Winnetou prit le tomahawk que je lui tendais et me regarda longuement. L’expression dure de son visage s’adoucit peu à peu jusqu’à laisser percer une certaine admiration. Enfin il me dit :

– Quel homme es-tu, Old Shatterhand ? Qui pourrait te comprendre ?

– Tu me comprendras un jour.

– Tu me donnes le tomahawk, l’unique arme dont tu dis-poses, te mettant ainsi à ma merci, alors que tu ne sais même pas encore si nous allons tenir notre parole.

– Pshaw ! Je ne crains rien. Il me reste toujours mes jambes et mon poing, et d’ailleurs je sais que Winnetou est un noble guerrier qui ne faillira jamais à sa parole.

Le jeune Apache me tendit la main et dit, le regard bril-lant :

– Tu as raison. Tu es libre ainsi que tes camarades, à l’exception de celui que vous appelez Rattler. Tu as eu confiance en moi, puissé-je, moi aussi, avoir confiance en toi ?

– Bientôt tu ne douteras plus de moi. Mais, d’abord, reve-nons à ton père.

– C’est cela. Il faut que je l’examine, car là où frappe le poing de Old Shatterhand, la mort n’est pas loin, même si le jeune guerrier n’a pas l’intention de la provoquer.

– 243 –

Nous allâmes jusqu’au cèdre et détachâmes les liens du chef. Winnetou l’examina et me dit :

– Il est bien en vie, mais il ne va pas reprendre tout de suite connaissance et, après, il aura un sérieux mal de tête. Je vais re-gagner rapidement l’autre rive et j’enverrai des guerriers le chercher. Mon frère Old Shatterhand veut-il m’accompagner ?

C’était la première fois qu’il me nommait ainsi. Que de fois je devais encore l’entendre par la suite prononcer ce nom, tou-jours avec le même accent de fidèle sincérité !

Nous retournâmes au fleuve, que nous traversâmes rapi-dement à la nage. Les Apaches nous regardaient stupéfaits, ahu-ris, tant par notre soudaine amitié, que par l’aisance avec la-quelle je fendais l’eau. Ils s’étaient donc trompés sur mon compte quand ils se moquaient de ma couardise et de ma mala-dresse ! Lorsque nous eûmes gagné la rive, Winnetou me prit la main et la leva :

– Old Shatterhand a triomphé. Il est libre, lui et ses trois compagnons.

– Uff ! uff ! uff criaient les Apaches.

Nous nous dirigeâmes vers les prisonniers et, chemin fai-sant, Winnetou me passa son couteau.

– Tu mérites bien la joie de couper leurs liens toi-même, dit-il.

À peine mes trois camarades furent-ils libérés qu’ils m’entourèrent en poussant des cris enthousiastes et me serrè-rent si fortement dans leurs bras que je faillis être étouffé. Sam, le cynique Sam, m’embrassait avec une joie d’enfant et, cepen-dant que des larmes coulaient de ses yeux et se perdaient dans la broussaille de sa barbe, il ne cessait de répéter :

– Si j’oublie ce que je vous dois, mon ami, que je sois dévo-ré tout entier par le premier grizzli que je rencontre ! Comment

– 244 – avez-vous pu réussir ce tour de force ? Vous avez disparu tout de suite dans l’eau et tout le monde a cru que vous étiez noyé.

– Ne vous avais-je pas dit que, si je me noyais, nous serions sauvés ?

– Old Shatterhand a dit cela ? demanda Winnetou. Alors sa frayeur n’était qu’une feinte ?

Je fis un signe affirmatif de la tête.

– Mon frère est non seulement aussi fort que l’ours, mais aussi rusé que le renard de la prairie. Son ennemi fera bien de se tenir sur ses gardes.

– Mais Winnetou n’est plus mon ennemi, je l’espère.

– Non, il l’a été, mais il ne l’est plus.

– Alors ce n’est plus Tangua, le menteur, mais moi que tu crois ?

Il posa sur moi un regard interrogateur, puis, en me ten-dant la main, il répondit :

– Tes yeux expriment la bonté et ton visage dit que tu es honnête. Je le crois.

J’avais enfilé des vêtements et je sortis alors de ma poche la boîte à sardines.

– Mon frère Winnetou a deviné la vérité. Je vais le lui prouver. Reconnaît-il ceci ?

Je lui tendis la mèche de cheveux que je venais de prendre dans la boîte. Il poussa un cri de stupeur.

– Intchou-Tchouna a dit tout à l’heure que les Kiowas vous avaient attachés à un arbre, mais que le Grand Esprit vous avait envoyé un sauveur invisible, invisible pour les Kiowas. Ce sau-

– 245 – veur n’a plus à se cacher désormais. Es-tu maintenant convain-cu que je n’ai jamais été ton ennemi ?

– Ainsi donc, c’est toi qui as coupé nos liens ? C’est donc à toi que nous devons notre liberté et notre vie ? dit Winnetou de plus en plus étonné.

Il me prit la main et me conduisit vers sa sœur, qui ne nous avait pas quittés des yeux.

– Regarde, Nso-Tsi, ce courageux guerrier, dit-il, c’est lui qui nous a sauvés sans que nous le sachions ; mon père et moi, quand les Kiowas nous avaient attachés aux arbres. Remercie-le.

Ce disant, Winnetou me serra sur sa poitrine et m’embrassa. Nso-Tsi me tendit la main en disant simplement :

– Pardonne-moi.

Au lieu de me remercier, elle s’excusait. J’en compris très bien la raison. Dans son for intérieur elle avait été injuste envers moi, alors que, elle qui m’avait soigné, aurait dû me connaître mieux que les autres. Maintenant il lui semblait plus important de réparer l’injustice qu’elle avait commise à mon égard que de me remercier.

Je lui serrai la main et répondis :

– Nso-Tsi se souvient-elle de mes paroles ? Elle voit main-tenant que j’avais raison. Veut-elle avoir désormais confiance en Old Shatterhand ?

– Je croirai mon frère blanc.

Tangua se tenait tout près de nous. Sa colère transparais-sait sur son visage. Je voulais absolument lui donner une leçon. J’allai à lui et dis :

 

– 246 –

– Tangua, chef des Kiowas, est-il un menteur ou dit-il la vérité ?

– Old Shatterhand devrait savoir que je dis avant tout la vérité, grogna-t-il maussade.

– Très bien. Ainsi donc, tu as également l’habitude de tenir ta parole.

– Oui.

– Tu fais bien, car celui qui ne tient pas sa parole est mé-prisé de tous. Te souviens-tu encore de ce que tu m’as dit ?

– Quand ?

– Tout à l’heure, quand j’étais encore attaché au poteau.

– J’ai dit bien des choses.

– C’est juste, mais je vais te rafraîchir un peu la mémoire. Tu voulais me broyer les os ou quelque chose dans ce genre.

Cette évocation ne parut pas l’enchanter. Il fronça les sour-cils d’un air méfiant.

– Je ne me souviens pas exactement de mes paroles. Old Shatterhand m’a sans doute mal compris.

– Non, Winnetou était présent, il t’a très bien entendu, et il pourrait en témoigner.

– Oui, j’étais en effet présent, dit Winnetou. Il est exact que le chef des Kiowas a prononcé les paroles que mon frère lui re-proche.

– Reconnais-tu maintenant avoir tenu de tels propos ? Tiendras-tu enfin ta parole ?

– Pshaw ! Je ne peux combattre que contre un chef.

– Eh bien ! je suis un chef.

– 247 –

– Prouve-le.

– Je te le prouverai en te pendant à cet arbre, si tu refuses de me donner satisfaction.

On ne peut imaginer insulte plus grave pour un Indien que la menace d’être pendu à un arbre. Tangua sortit aussitôt son couteau en poussant un rugissement.

– Chien, veux-tu que je t’ouvre le ventre ?

– Oui, tu pourras m’ouvrir le ventre, non point comme tu en as l’intention, mais dans un duel honnête. Homme contre homme, couteau contre couteau.

– Je vais réfléchir, dit Tangua soudain raisonnable. Je te ferai connaître ma réponse en temps voulu.

– Un guerrier courageux n’a pas besoin de réfléchir en pa-reil cas. Ou bien tu acceptes, ou bien tu avoues ta lâcheté.

Il bomba fièrement le torse et s’écria :

– Tangua, un lâche ? Je percerai le cœur de celui qui osera le prétendre.

– Eh bien ! c’est moi qui ai cette audace, dit Winnetou sur un ton calme et fier. Tu es un lâche si tu ne tiens pas ta parole.

– Soit, je la tiendrai. J’accepte le combat sur-le-champ. Je voudrais déjà voir jaillir le sang de ce chien galeux.

– C’est bien, dit Winnetou. Il ne nous reste qu’à choisir l’arme. Old Shatterhand, c’est à toi de décider.

– Uff ! Pourquoi à lui ? s’écria Tangua.

– Parce que c’est toi qui l’as insulté.

– Ce n’est pas juste. Lui aussi m’a insulté, et, par surcroît, je suis chef, alors que lui n’est rien.

– 248 –

– Old Shatterhand aussi est un chef. Ses actes l’ont prouvé.

– Il le prétend peut-être, mais il ne peut en fournir aucune preuve réelle. La vantardise ne tient pas lieu de preuve.

J’intervins pour mettre fin à cette discussion oiseuse.

– Je consens à ce que Tangua choisisse lui-même. Peu im-porte l’arme avec laquelle je le vaincrai.

– Tu ne vaincras pas, hurla-t-il hors de lui. Tu crois peut-être que je vais choisir un combat à coups de poing, où tu l’emportes sur tout le monde, ou le couteau qui t’a permis de triompher de Meta-Akwa, ou encore le tomahawk dont tu t’es si bien servi contre Intchou-Tchouna ?

– Eh bien ! que choisis-tu ?

– Le fusil. Nous tirerons l’un sur l’autre et ma balle te tra-versera le cœur.

– Soit, j’accepte. Mais mon frère Winnetou a-t-il entendu ce que Tangua vient d’avouer ?

– Je n’ai rien, avoué, dit Tangua d’un air méprisant.

– Tu as avoué que j’ai combattu avec Meta-Akwa et que je l’ai tué. Or si j’ai lutté contre lui, c’était pour sauver les Apaches prisonniers du poteau de torture. J’avais donc raison en traitant Tangua de menteur.

– Menteur, moi ? hurla le chef Kiowa. Tu paieras ces pa-roles de ta vie ! Qu’on me donne mes armes ! Je vais réduire au silence ce chien qui aboie.

Il prit son arme et, pendant que Winnetou envoyait au pueblo un Apache pour chercher mes armes, il se détourna de nous d’un air digne. Lorsque mes armes furent arrivées, Winne-tou s’adressa à moi :

 

– 249 –

– Mon frère blanc va nous dire la distance à laquelle les ad-versaires se placeront et décider combien de fois ils auront le droit de tirer l’un sur l’autre.

– Cela m’est indifférent, dis-je. Que celui qui a choisi l’arme en décide.

– Je l’ai déjà décidé, cria Tangua. Nous tirerons à deux cents pas de distance et jusqu’à ce que l’un de nous ne puisse plus se relever.

– C’est bien, dit Winnetou. Je veillerai à ce que tout se passe régulièrement. Je me tiendrai ici avec mon fusil et je con-trôlerai si vous tirez bien à tour de rôle. Je logerai une balle dans la tête de celui qui tirera avant son tour. Mais qui com-mencera ?

– Moi, naturellement, dit Tangua.

Winnetou hocha la tête d’un air de réprobation, puis décla-ra :

– Tangua réclame pour lui tous les avantages. C’est Old Shatterhand qui tirera le premier.

– Non point, répondis-je. Qu’on fasse comme il veut. Il ti-rera le premier coup de fusil, ensuite ce sera mon tour, et tout sera fini.

– Pas du tout, cria Tangua, nous tirerons jusqu’à ce que l’un de nous soit mis hors de combat.

– C’est bien ce que je pense, mais ma première balle suffi-ra.

– Insolent !

– Pshaw ! Tu mériterais que je te tue, mais je me contente-rai de t’infliger une punition exemplaire : je te logerai une balle

 

– 250 – dans le genou droit. Et ce sera encore un châtiment bien trop doux pour tous tes crimes.

– Vous l’avez entendu ? s’écria Tangua en riant. Ce Visage Pâle que ses propres amis traitent de greenhorn veut bien me prédire qu’il me logera une balle dans le genou droit à deux cents pas de distance ! Moquez-vous de lui, guerriers, moquez-vous de lui !

Il jeta un regard sur l’assistance, mais personne ne bron-cha.

– Il vous fait peur, continua-t-il, mais moi il ne m’effraie pas. Allons vite, mesurons les deux cents pas.

Pendant qu’on mesurait la distance et que je chargeais mon arme, Sam vint me trouver.

– Alors vous avez vraiment l’intention de lui loger une balle dans le genou ? me demanda-t-il.

– Oui, ce sera une punition suffisante.

– Je ne crois pas. Il faut abattre sans pitié un fauve aussi dangereux, si je ne m’abuse. Tous nos malheurs et tout ce qui aurait pu encore nous arriver, c’est sa tentative pour voler les chevaux des Apaches qui en est la cause.

– Les Blancs qui l’y avaient encouragé sont tout aussi cou-pables que lui.

– C’est une question d’appréciation. En tout cas, Tangua, lui, ne visera pas votre genou, mais bien votre tête.

– Ou ma poitrine, cela ne fait pas de doute.

– Mais il ne vous atteindra pas. Les fusils de ces gaillards sont tout juste bons pour la ferraille.

Cependant, nos places étaient déjà désignées. Nous nous installâmes. J’étais calme comme d’habitude, mais Tangua dé-

– 251 – versait sur moi un flot d’injures intarissables. Enfin Winnetou, qui se trouvait un peu sur le côté, à égale distance de chacun de nous, perdit patience.

– Que le chef des Kiowas se taise ! ordonna-t-il. Je compte jusqu’à trois et il pourra tirer. Je préviens une dernière fois les adversaires que celui qui tirera en dehors de son tour recevra une balle dans la tête.

Les guerriers Apaches et Kiowas, en proie à une grande ex-citation, se rangèrent en deux demi-cercles autour de nous en laissant une large distance libre aux deux extrémités, là où les balles devaient passer. Un profond silence se fit.

– Que le chef des Kiowas commence, dit Winnetou. Un… deux… trois…

Au signal du jeune Apache, Tangua m’avait mis en joue. Il visa soigneusement et tira. La balle passa tout près de moi. L’assistance garda un silence absolu.

– Et maintenant, c’est le tour de Old Shatterhand, annonça Winnetou. Un… deux…

– Attends, criai-je. Moi je me suis présenté honnêtement de face devant lui, tandis que lui il se tourne de côté.

– Personne ne peut me forcer à me tenir d’une manière ou d’une autre, cria Tangua. Nous n’avons rien convenu à ce sujet.

– C’est juste, répondis-je. Eh bien ! que Tangua se tienne donc comme il veut. Je comprends pourquoi il se tourne de cô-té. Ainsi il offre une cible plus étroite et espère pouvoir s’en tirer plus facilement. Mais il se trompe, car ma balle ne rate jamais son but. Je pourrais tirer sans l’avertir ; mais je veux un combat honnête. J’avais l’intention de lui loger une balle dans le genou droit. S’il se tient de côté, la balle transpercera fatalement ses deux genoux. J’ai parlé.

 

– 252 –

– Ce n’est pas en paroles que tu dois tirer, mais avec ton fusil, me cria mon adversaire d’un ton ironique, et il se plaça complètement de profil, de sorte que ses deux jambes ne for-maient plus qu’une seule ligne.

– C’est le tour de Old Shatterhand, reprit Winnetou. Un… deux… trois…

La balle partit. Tangua poussa un rugissement terrible, laissa tomber son arme, battit l’air de ses bras, chancela et s’effondra sur le sol.

– Uff ! uff ! uff ! criait-on de toutes parts. Et tout le monde se précipita pour voir où il était blessé.

J’allai moi aussi vers lui. Les rangs des guerriers s’ouvrirent devant moi, respectueusement.

– Les deux genoux… les deux genoux, entendis-je répéter autour de moi.

Lorsque j’arrivai près du chef des Kiowas, je trouvai Win-netou penché sur lui en train d’examiner ses blessures. M’ayant aperçu, il me dit :

– La balle est entrée exactement comme mon frère blanc l’avait prédit. Les deux genoux du chef des Kiowas sont broyés. Jamais plus Tangua ne pourra quitter son village à cheval pour aller voler les troupeaux d’une autre tribu.

Lorsque le blessé m’aperçut, il déversa sur moi un nouveau flot d’injures violentes. Je lui lançai un coup d’œil qui le fit taire.

– Je t’ai averti, lui dis-je, mais tu n’as pas voulu m’écouter. Tant pis pour toi !

Il n’osait pas crier, car un Indien ne doit pas laisser voir qu’il souffre, aussi atroce que soit sa douleur, mais il se mordait les lèvres, et enfin il murmura d’un air sombre :

– 253 –

– Avec ma blessure je ne pourrai pas regagner ma tribu. Il va falloir que je reste chez les Apaches.

Winnetou secoua négativement la tête et lui dit d’un ton ferme :

– Tu vas rentrer chez toi, car nous n’avons pas de place ici pour les voleurs de chevaux et les assassins de nos guerriers. Old Shatterhand, blessé bien plus grièvement que toi, a dû pourtant supporter un long voyage. Que cette pensée te console. Si, demain matin, nous trouvons un seul Kiowa à proximité de notre pueblo, il subira le sort qui avait été réservé à ces Blancs. J’ai parlé. Howgh !

Il me prit le bras et m’entraîna. Lorsque nous fûmes sortis de la foule, nous vîmes Intchou-Tchouna en train de traverser le fleuve à la nage en compagnie des deux guerriers que Winnetou avait envoyés pour le chercher. Le jeune Indien alla jusqu’à la berge pour attendre son père et j’en profitai pour rejoindre mes amis. Sam, Stone et Parker m’accueillirent avec des manifesta-tions de joie.

– Enfin, vous voilà, seigneur, dit Sam. Voulez-vous nous dire d’abord, car je n’y tiens plus de curiosité, quelle était cette mèche que vous avez montrée à Winnetou ?

– C’est une mèche que je lui avais coupée.

– Et quand donc ?

– Quand je les ai libérés, lui et son père.

– Diable ! C’est vraiment inouï… Vous, vous… c’est vous le greenhorn, qui avez coupé leurs liens ? Mais comment vous y êtes-vous pris ?

– Tout simplement à la manière d’un greenhorn.

– Ne dites pas de bêtises ! En tout cas, vous êtes un drôle de corps. Vous libérez les chefs indiens ; vous avez dans votre

– 254 – boîte à sardines la mèche miraculeuse qui peut nous rendre la liberté et vous n’en soufflez pas mot ! Ce n’est pas croyable. Et puis vos exploits d’aujourd’hui… Je n’ai pas encore pu arriver à comprendre comment vous avez fait tout cela. On vous croit noyé pendant un quart d’heure et tout à coup on vous voit réap-paraître sur l’eau…

Je lui racontai en quelques mots comment j’avais conçu mon projet. Lorsque j’eus fini, il s’écria :

– Vous êtes tout de même un drôle d’oiseau, si je ne m’abuse. Il faut que je vous félicite pour la façon dont vous vous en êtes tiré. Pour de la belle ouvrage, c’était de la belle ouvrage ! Mais il ne faut pas que les éloges vous montent à la tête et je sais que vous commettez en revanche des gaffes d’importance. Je se-rais bien étonné que vous puissiez devenir un jour un vrai chas-seur du Wild West…

Il aurait encore continué sur ce ton pendant encore une demi-heure si, tout à coup, Winnetou n’était pas arrivé en com-pagnie d’Intchou-Tchouna. Le chef me fixa à son tour longue-ment dans les yeux comme avait fait son fils.

– Winnetou m’a tout raconté, dit-il enfin. Tu es libre et j’espère que tu nous pardonneras. Tu es un guerrier très coura-geux et très rusé à la fois, qui triomphera encore de nombreux ennemis. Celui qui fera de toi son ami est un sage. Veux-tu fu-mer avec nous le calumet de paix ?

– Volontiers. Je voudrais être votre ami et votre frère.

– Eh bien ! viens alors au pueblo avec moi et ma fille Nso-Tsi. Je veux t’offrir une habitation digne de mon vainqueur. Winnetou va rester avec les guerriers pour régler le départ des Kiowas.

En compagnie d’Intchou-Tchouna et de Nso-Tsi, je rega-gnai le pueblo d’où, quelques heures auparavant, on m’avait emmené vers la mort.

– 255 –