Winnetou, l’Homme de la prairie
La Trahison des Comanches
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
LA TRAHISON DES
COMANCHES
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CHAPITRE PREMIER
OÙ OLD SHATTERHAND DEVIENT
DÉTECTIVE
Après avoir fourni une traite exténuante, nous arrivâmes à l’embouchure du fleuve Bosco de Natschitoches. Nous pensions y retrouver la sentinelle apache que Winnetou, selon nos con-ventions, aurait dû y poster. Notre anxiété fut grande de n’apercevoir aucun cavalier.
Cependant, un peu plus loin, nous trouvâmes des traces, mais quelles traces… Nous découvrîmes les cadavres des deux marchands qui nous avaient indiqué le chemin du village kiowa. Ils avaient été tués à coups de fusil.
Je devais apprendre par la suite que c’était encore là un des crimes de l’abominable Santer. Celui-ci avait descendu le fleuve si rapidement qu’il était arrivé à l’embouchure en même temps que les marchands, malgré l’avance considérable que ceux-ci avaient sur lui. L’audacieux criminel, ayant dû renoncer à l’or de Winnetou et étant à court d’argent, n’avait pas hésité à assassi-ner ces braves gens pour les dévaliser. Mon ami Winnetou avait pu ensuite reconstituer la scène tragique grâce aux traces.
Son forfait accompli, le meurtrier s’était dirigé rapidement vers le Sud, poursuivi de près par les Apaches. Malheureuse-ment pour ceux-ci, une pluie torrentielle s’était mise à tomber, effaçant toutes les traces, de sorte que Winnetou, ne pouvant plus suivre la piste de l’assassin, avait dû se laisser guider uni-quement par son instinct. Pendant quelques jours, il avait battu la savane avec ses Indiens et, finalement, il avait appris que Sander, ayant abandonné le mulet volé aux deux marchands as-
– 383 – sassinés, s’était acheté un excellent cheval dans une ferme et s’était ensuite dirigé vers l’est, du côté de la Red River.
Winnetou avait alors décidé de se séparer de ses Indiens et de continuer seul sa poursuite. Il s’était donc engagé résolument dans la direction de l’est.
Quant à moi, je fus désolé de ne pouvoir rejoindre mon ami, mais je jugeai que je n’avais pas d’autre parti à prendre que de me diriger vers Saint-Louis et d’y attendre de ses nouvelles.
Aussitôt arrivé dans la ville, j’allai voir mon vieil ami Hen-ry. Je le trouvai à son établi en train de limer une pièce. Il était à tel point absorbé par son travail qu’il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir.
– Good evening, sir ! lui dis-je du ton le plus naturel, comme si nous nous étions quittés la veille. Avez-vous déjà mis au point mon fusil, Henry ?
Le vieux eut un mouvement de recul, puis il poussa un cri et se jeta dans mes bras. Il m’embrassa chaleureusement sur les deux joues.
– Comment, c’est vous ? dit-il. Vous… Old Shatterhand…
– Tiens, vous connaissez déjà mon surnom, lui dis-je lors-que ses effusions se furent un peu calmées.
– Mais comment donc, tout le monde le connaît, ici ! dit-il, rayonnant de joie. Je suis au courant de tous vos exploits. Évi-demment, c’est Winnetou qui m’a raconté tout cela.
– Winnetou ? fis-je, au comble de la stupéfaction. Mais quand donc ?
– Il y a trois jours. Vous lui aviez beaucoup parlé de moi dans l’Ouest et, quand il est arrivé à Saint-Louis, il n’a pas man-qué de venir me rendre visite. Il m’a mis au courant de toutes
– 384 – vos aventures, depuis votre victoire sur le grizzli jusqu’à votre élection comme chef des Apaches.
Et il me raconta que la trace de Sander avait mené Winne-tou jusqu’à Saint-Louis. Comme l’assassin était parti immédia-tement dans la direction de La Nouvelle-Orléans, Winnetou s’était dirigé également de ce côté. Poursuivant et poursuivi étaient allés à une telle vitesse qu’ils étaient arrivés à Saint-Louis trois jours avant nous qui marchions d’un train normal. Le lendemain matin de bonne heure, je me retrouvai en compa-gnie de Hawkens, Stone et Parker dans le bureau vitré où j’avais passé à mon insu mon examen d’arpenteur. Comme on se sou-vient, Sam s’était fait fort de nous obtenir une prime extraordi-naire. Ces messieurs de la direction lui opposèrent un refus formel. Nous touchâmes intégralement notre dû, mais pas un cent de plus, et lorsque Sam insista, on nous mit poliment à la porte. Je fus irrité des procédés un peu cavaliers de ces hommes d’affaires, quoique, à vrai dire, la somme que j’avais reçue fût assez considérable pour ma bourse.
Je décidai immédiatement de rejoindre Winnetou à La Nouvelle-Orléans. Pour la forme, je demandai à Sam et à ses deux camarades s’ils désiraient m’accompagner. Mais ils préfé-rèrent prendre du repos, ce dont je ne pouvais me formaliser.
Je m’achetai du linge et un nouveau complet. Comme je croyais que mon voyage serait de courte durée, je laissai ceux de mes bagages qui m’auraient encombré, entre autres le tueur d’ours beaucoup trop lourd, à mon vieil ami Henry, qui s’offrit obligeamment à prendre également soin de ma monture. Et je partis aussitôt.
Mon voyage fut assez fertile en incidents, car nous étions en pleine guerre de Sécession. Le bateau que j’avais pris pour descendre le Mississipi était à chaque instant arrêté par les autorités militaires, de sorte que, quand j’arrivai enfin à desti-nation, j’appris à mon grand regret que Winnetou était déjà re-parti aux trousses de l’assassin. Il me faisait dire que, étant
– 385 – donnée l’incertitude de la situation, il ne me conseillait pas de le suivre pour le moment et m’engageait à rentrer à Saint-Louis. Dès que possible il enverrait un message à M. Henry pour me fixer rendez-vous.
Je décidai alors d’aller en Europe revoir mes parents, dont la situation matérielle était rien moins que brillante et que j’espérais pouvoir aider. Je comptais revenir ensuite à Saint-Louis. Je m’informai donc au port de la date du prochain ba-teau. Il y en avait précisément un qui, mettant à profit une trêve provisoire entre les partis belligérants, était en partance pour Cuba. Une fois là je trouverais certainement un paquebot à des-tination soit de New-York, soit de l’Europe. Ma décision fut prise et je m’embarquai aussitôt.
La prudence la plus élémentaire aurait dû m’inciter à dépo-ser mon argent dans une banque ayant un correspondant en Europe. Mais, par ces temps troublés, pouvait-on avoir con-fiance dans une banque de La Nouvelle-Orléans ? Je pensais que non et j’emportai toute ma fortune avec moi.
Pour ne pas trop m’étendre sur ce qui m’advint par la suite, je me bornerai à noter qu’un ouragan nous surprit en mer au milieu de la nuit. Peu après minuit, je fus réveillé en sursaut par le grondement de l’orage. À ce moment précis, le paquebot eut une telle secousse que je tombai et que tout le contenu de la ca-bine que je partageais avec trois autres passagers s’abattit sur moi. Qui penserait à son argent dans un moment pareil ? Je me hâtai de monter sur le pont, car le tangage devenait de plus en plus insupportable.
Entre temps, le bateau avait heurté un écueil et était la proie des lames, qui le soulevaient continuellement à l’arrière. Il était perdu ; à chaque instant il pouvait être mis en pièces. Les canots de sauvetage étaient déjà bondés. Il ne me restait plus qu’une seule chance : atteindre la rive à la nage.
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Tout à coup, une vague haute comme une maison se dressa et, malgré l’obscurité, nous pûmes la distinguer grâce à son éclat phosphorescent. Elle s’abattit sur le bateau. Celui-ci gémit sinis-trement, comme s’il allait s’ouvrir en deux. Jusque-là, je m’étais cramponné à une barre de fer, mais je perdis mon appui. J’eus la sensation d’être soulevé par la mer à la hauteur d’une tour. Le monde tournoyait autour de moi dans une ronde diabolique. L’instant d’après, je me sentis plongé dans l’abîme, puis à nou-veau à une altitude vertigineuse. Je ne faisais pas un mouve-ment, car tout effort aurait été inutile.
Par bonheur, j’entrevis la terre. Sans cette perspective, j’aurais été probablement perdu. Je savais maintenant dans quelle direction il me fallait nager, et, même en n’avançant qu’à une cadence très lente dans cet élément déchaîné, je ne pouvais manquer d’atteindre la rive. La mer était plongée dans les té-nèbres ainsi que la terre. Dans cette obscurité, j’étais incapable d’atteindre un endroit où pouvoir prendre pied. Je heurtai vio-lemment de la tête contre un rocher. J’eus cependant assez de présence d’esprit pour monter sur ce rocher et m’y agripper avant de perdre connaissance.
Lorsque je revins à moi, l’orage n’était pas encore apaisé. La tête me faisait affreusement mal, mais je n’y prenais pas garde, absorbé que j’étais par l’horreur de ma situation. Main-tenant, à la lumière des étoiles je pouvais m’orienter. Derrière moi se dressaient les écueils. Au loin, quelques arbres se dessi-naient. Puis j’aperçus des lumières mouvantes. Des hommes de-vaient être là et je m’empressai de les rejoindre.
En effet, je rencontrai des hommes rassemblés autour de quelques bâtiments fortement éprouvés par l’orage, et dont la toiture avait même été arrachée. À ma vue, les hommes restè-rent interloqués et me dévisagèrent comme si j’avais été un re-venant. Le vacarme de la mer était encore si intense que pour s’entendre il fallait hurler.
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Les hommes, qui étaient des pêcheurs, me donnèrent du linge sec et de quoi me vêtir sommairement, car je n’étais vêtu que de mon costume de nuit. Puis ils lancèrent l’alarme pour explorer la rive et porter secours aux rescapés éventuels. Jusqu’au matin on découvrit ainsi seize personnes. Trois d’entre elles purent être ramenées à la vie, les autres étaient mortes. À la lumière du jour je vis la rive toute couverte d’épaves. Le ba-teau avait été brisé en mille morceaux. La proue avait échoué contre le rocher où l’orage m’avait poussé moi-même.
J’étais donc un naufragé au sens le plus complet du mot, car je ne possédais plus rien ; l’argent dont l’emploi me remplis-sait à l’avance de joie avait été englouti par les flots.
Le commandant du fort s’intéressa à notre sort, nous remit les objets de première nécessité et se chargea de notre passage à bord d’un navire à destination de New-York. Une fois là, je me trouvai plus pauvre que le jour de mon arrivée pour la première fois dans cette ville. Je n’avais plus d’autre fortune que le cou-rage de tout recommencer.
Pourquoi, au lieu d’échouer à New-York, ne m’étais-je pas fait ramener à Saint-Louis, où j’avais des relations et où je pou-vais compter sur l’aide du vieil Henry ? Simplement parce que je lui devais déjà beaucoup et que je ne voulais pas augmenter ma dette de reconnaissance envers lui. Si au moins j’avais pu être sûr d’y trouver Winnetou. Mais non. Sa chasse à l’assassin pou-vait durer des mois, de longs mois. Bref, je préférais me dé-brouiller seul à New-York.
Mais mon intuition ne m’avait pas trompé. Une fois de plus, la chance me sourit. Je fis la connaissance de l’honorable Mr. Josy Taylor, directeur d’une agence de police privée très connue à l’époque. Lorsqu’il apprit qui j’étais et mes récentes aventures, il me fit passer une sorte d’examen pour voir à quel point j’étais « Européen ». C’est qu’il considérait les Européens comme peu capables de réussir dans son métier. Cependant je
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Un jour, il me fit venir dans son bureau où se trouvait un homme d’un certain âge à l’air soucieux. Il me le présenta comme étant le banquier Ohlert.
Celui-ci n’avait qu’un seul enfant, un fils nommé William, âgé de vingt-cinq ans et célibataire. Le jeune homme vivait plus dans le rêve que dans la réalité, et les problèmes abstraits et mé-taphysiques absorbaient davantage son esprit que les affaires. Au reste, il se croyait poète. Il avait même projeté d’écrire un drame dont le héros serait un poète fou. Afin d’approfondir le sujet, il avait décidé d’étudier la psychologie des déments et de se procurer une série d’ouvrages traitant de ces questions. Le plus terrible, c’est qu’il avait fini par s’identifier avec son per-sonnage et se figurait être fou lui-même. Peu auparavant, le père infortuné avait fait la connaissance d’un médecin qui se proposait de fonder une maison de santé privée pour ces sortes de malades. Cet homme prétendait avoir été pendant longtemps assistant de célèbres aliénistes, et il avait conquis à tel point la confiance du vieux banquier que celui-ci lui avait confié le soin de guérir son fils.
Une grande amitié s’était bientôt établie entre le jeune Ohlert et son médecin et avait eu une conséquence des plus inattendues : un beau jour, ils disparurent tous les deux. Ce n’est qu’alors que le banquier songea à recueillir des renseigne-ments sur le médecin. Il apprit qu’il s’agissait d’un de ces nom-breux charlatans qui pullulaient aux États-Unis.
Taylor lui demanda le nom de l’individu et, apprenant qu’il se nommait Gibson, il déclara que c’était une vieille connais-sance dont nous avions été amenés à nous occuper au cours d’une autre affaire. Je possédais même une photographie de cet homme et, lorsque je la montrai à Ohlert, il reconnut aussitôt l’ami et le médecin de son fils.
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Le dénommé Gibson était un escroc de premier ordre, mêlé à toutes sortes d’affaires aux États-Unis et au Mexique. La veille, le banquier s’était rendu au domicile de Gibson, où on avait appris qu’après avoir réglé ses dettes celui-ci était parti sans laisser d’adresse. Le fils du banquier avait emporté en es-pèces une somme très considérable, et de plus Ohlert venait de recevoir d’une banque de Cincinnati un message télégraphique lui annonçant que William y avait touché 5 000 dollars en se rendant à Louiseville pour y chercher sa fiancée. Bien entendu, c’était un prétexte et le jeune homme n’était nullement fiancé.
Il était évident que le médecin avait enlevé son client pour s’emparer de l’argent que celui-ci pouvait lui procurer. Les plus grands financiers du pays connaissaient personnellement Wil-liam et il pouvait leur soutirer autant d’argent qu’il voulait. Il importait donc de mettre la main au plus tôt sur le malade et son séducteur. C’est à moi que fut confiée cette tâche.
Je reçus carte blanche et tous les renseignements néces-saires, y compris la photographie de William Ohlert. Je me mis en route pour Cincinnati. Comme Gibson me connaissait, je ne manquais pas de me munir de quelques accessoires qui pou-vaient m’être utiles pour me rendre méconnaissable.
À Cincinnati, j’allai trouver le banquier en question, qui me confirma que le jeune homme se trouvait bien en compagnie de Gibson. De là je me rendis à Louiseville, où j’appris que les deux hommes étaient repartis pour Saint-Louis. Naturellement, je les y suivis, mais ce n’est qu’après de longues recherches que je parvins à retrouver leurs traces. Une fois de plus, le vieux Mr. Henry me fut d’un grand secours, car, bien entendu, ma pre-mière visite dans la ville fut pour lui.
Ohlert et Gibson avaient pris un vapeur sur le Mississipi pour se rendre à La Nouvelle-Orléans et il ne me restait qu’à les suivre. Le vieil Ohlert m’avait donné les adresses des maisons de commerce avec lesquelles il était en relations. À Louiseville et à Saint-Louis, j’avais donc pu apprendre que William avait
– 390 – touché de fortes sommes d’argent. Il n’avait pas manqué d’en faire autant à La Nouvelle-Orléans. J’avertis les autres établis-sements signalés par le banquier et leur demandai de diriger le jeune Ohlert vers moi au cas où il viendrait les trouver.
C’était tout ce que je pouvais faire pour le moment. Après avoir averti la police, je n’avais plus qu’à attendre les événe-ments. Afin de ne pas rester cependant complètement inactif, je résolus de me mêler à la foule dans l’espoir qu’un hasard pro-pice me mettrait sur la bonne voie.
J’errais donc dans la ville les yeux grands ouverts. La cha-leur était intense. Vers midi, je me trouvais au milieu de la large et belle Common street et, avisant un débit, j’entrai pour me ra-fraîchir. Ce ne fut pas une mince affaire que de trouver un siège libre. J’en découvris cependant un dans un coin de la salle. Il y avait là une petite table avec deux chaises dont l’une était occu-pée par un individu dont l’aspect n’était pas de nature à engager un étranger à partager sa table. Je m’approchai de lui cependant et lui demandai la permission de prendre mon bock en sa com-pagnie.
Un sourire de commisération apparut sur son visage. Puis soudain il me toisa d’un air soupçonneux et me demanda :
– Mais dites donc, avez-vous de l’argent ?
– Bien sûr, répondis-je, quelque peu étonné par sa ques-tion.
– Dans ce cas, vous pouvez payer votre place et votre bock ?
– Je pense bien.
– Well ! Alors, pourquoi me demander la permission de vous asseoir ? Je vois ça, vous êtes un greenhorn. Je voudrais bien connaître celui qui m’empêcherait de m’asseoir où bon me semble. Allons, asseyez-vous. Étalez vos tibias comme vous vou-
– 391 – lez et, si quelqu’un y trouve à redire, vous n’avez qu’à lui flan-quer une volée !
J’avoue que les manières de cet homme ne laissaient pas de m’en imposer. Je me sentis rougir légèrement ; à vrai dire, la fa-çon dont il me traitait était plutôt désobligeante, et j’avais obs-curément le sentiment que j’aurais dû réagir plus énergique-ment. Je m’assis donc et lui dis :
– Je me vois obligé de vous prier de bien vouloir vous abs-tenir de m’appliquer l’épithète de greenhorn. Dans le cas con-traire, je serais contraint de vous prouver que vous vous trom-pez. On peut connaître la politesse et être un vieux renard.
– Pschaw ! ricana l’homme, ne vous donnez pas la peine de vous mettre en colère. Cela ne vous servirait à rien. Je n’avais pas l’intention de vous blesser, mais sachez que Old Death n’est pas homme à se laisser troubler par des menaces.
Old Death ! La Vieille Mort ! J’avais déjà entendu parler à plusieurs reprises de ce célèbre chasseur de l’Ouest. Sa gloire ré-sonnait dans tous les campements sur l’autre rive du Mississipi et avait même atteint les villes de l’Est. Si le dixième, le ving-tième de ce qu’on racontait sur lui était vrai, j’avais devant moi un chasseur et un connaisseur de la savane devant lequel on n’avait qu’à tirer son chapeau. Depuis quelques dizaines d’années, il battait la prairie et, malgré tous les dangers aux-quels il s’exposait journellement, il n’avait jamais été blessé. Les superstitieux le croyaient même invulnérable.
Il était d’une taille peu commune et sa silhouette courbée était tout squelette et peau. Son pantalon de cuir flottait sur ses cuisses. Sa veste également en cuir était à tel point rétrécie par le temps que les manches ne lui arrivaient qu’à la moitié de l’avant-bras. On pouvait donc voir ses membres osseux qui aboutissaient à des mains décharnées.
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De cette veste de chasseur surgissait un cou osseux in-croyablement long, au milieu duquel la peau de la pomme d’Adam pendait comme un sachet de cuir. Et sa tête ! Elle ne devait pas contenir cinq grammes de chair. Les yeux étaient profondément enfoncés dans les orbites et le crâne n’était pas garni d’un seul cheveu. Les joues affreusement creuses, les mâ-choires anguleuses, les pommettes saillantes, un nez camus avec des narines béantes – bref une tête de mort qui à première vue vous donnait le frisson. Cette impression fut également perçue par mes nerfs olfactifs. Je crus nettement sentir une odeur ca-davérique, un relent de soufre et d’ammoniaque. Cela suffisait pour me couper complètement l’appétit et m’ôter toute envie de boire.
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Ses longues jambes osseuses étaient enfouies dans des fourreaux de cuir taillés en forme de bottes dans une peau de cheval. Des éperons y étaient attachés dont les molettes étaient faites de pièces d’argent mexicaines.
Près de lui, sur le sol, était posée une selle avec un harna-chement complet et, à côté, un long fusil Kentucky d’un modèle antique. Il était en outre armé d’un couteau et de deux gros re-volvers dont la crosse dépassait sa ceinture. Cette dernière était faite d’une bande de cuir garnie de scalpes. Il fallait espérer que ces scalpes ne provenaient pas de têtes de Visages-Pâles et que c’étaient des trophées conquis sur l’ennemi indien.
Le garçon m’apporta mon bock, mais, lorsque je voulus le porter à mes lèvres, le chasseur avança son verre et dit :
– Pas si vite, mon garçon, nous allons trinquer d’abord. Il paraît que c’est l’usage dans votre pays.
– Oui, mais seulement entre amis, répondis-je sans en-thousiasme.
– Allons donc, nous n’avons pas de raison de nous chamail-ler. Trinquons ! Je ne suis pas un mouchard et vous n’avez pas à avoir peur de moi.
C’était déjà un progrès et je me décidai à choquer mon verre contre le sien en disant :
– Je sais très bien ce que je dois penser de vous, sir, et s’il est vrai que vous êtes Old Death, je n’ai pas à regretter votre compagnie.
– Tiens, vous me connaissez donc ? Dans ce cas, ce n’est pas la peine que je parle de moi. Parlons plutôt de vous. Pour-quoi êtes-vous dans ce pays ?
– Pour la même raison que bien d’autres : pour tenter ma chance.
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– Comme de juste. Là-bas, dans cette vieille Europe, les gens se figurent qu’ici on n’a qu’à tendre sa poche pour que les dollars y tombent tout seuls. Quand quelqu’un fait fortune, les journaux en écrivent des colonnes, mais personne ne parle des milliers de ceux qui, engloutis par les vagues de la vie, dispa-raissent sans laisser de trace. Et vous, avez-vous déjà trouvé votre chance ou êtes-vous seulement sur sa piste ?
– Je crois pouvoir répondre par l’affirmative à cette der-nière question.
– Alors je ne puis que vous donner un conseil : ne perdez pas votre piste. Et c’est là une chose difficile, j’en sais quelque chose.
Ces derniers mots, il les prononça d’un ton triste, le regard perdu dans le lointain. Comme je ne lui répondais pas, il leva le regard et dit :
– Vous ne savez pas pourquoi je vous parle de la sorte. C’est pourtant fort simple. Le cœur me fait toujours mal quand je vois un jeune homme de votre espèce qui risque de mal tour-ner… comme moi. Si je vous disais que ma mère était une Fran-çaise. C’est d’ailleurs elle qui m’a appris cette langue, et, si vous voulez, nous pouvons parler français, car je vois d’après votre accent que c’est également votre langue maternelle… Quand elle est morte, je n’ai pas suivi le chemin qu’elle m’avait tracé. Je vous en prie, mon garçon, soyez plus intelligent que moi. Sans ça, vous tournerez très mal.
– Comment cela ?
– Vous avez l’air trop honnête et puis vous êtes équipé comme quelqu’un qui débarque. Tout cela, c’est de bien mau-vaises références dans l’Ouest. Serait-ce indiscret de vous de-mander quelle est votre profession ?
– J’ai fait des études…
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Je prononçai ces mots avec componction. Old Death es-quissa un sourire terriblement ironique. Il hocha la tête et dit :
– Ah ! bon, c’est ça qui vous rend si fier. Eh bien ! appre-nez, mon garçon, que ce sont précisément les gens instruits qui réussissent le plus difficilement dans ces parages. Avez-vous du travail en ce moment ?
– Je suis au service d’un banquier de New-York, répondis-je évasivement.
Le visage du vieux chasseur s’éclaira.
– Ah ! ça, j’en suis bien content. Voulez-vous un conseil ? Ne lâchez pas votre emploi. Je suis d’autant plus ravi pour vous de ce que vous me dites qu’un banquier de New-York n’enverrait pas le premier venu le représenter dans l’Ouest. Ça prouve qu’on peut avoir confiance en vous. C’est sans doute pour une affaire d’argent qu’on vous a envoyé ici ?
– Oui, plus ou moins.
– Ah ! très bien.
Il me regardait à nouveau d’un air scrutateur, puis il sou-rit :
– Je crois avoir deviné le but de votre séjour parmi nous.
– J’en doute fort.
– Vous avez tort. Encore un conseil : si vous ne voulez pas qu’on s’aperçoive que vous cherchez quelqu’un, surveillez mieux votre regard. Vous examinez attentivement tous ceux qui en-trent ici et même les passants de la rue, par la fenêtre. Pas vrai ?
– Très juste. Je dois rencontrer quelqu’un dont je ne con-nais pas l’adresse.
– Alors, faites le tour des hôtels ou bien adressez-vous à la police.
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Je haussai les épaules, ce qui provoqua l’hilarité de mon in-terlocuteur.
– Mon cher ami, dit-il enfin, vous êtes tout de même un greenhorn. Et quel greenhorn ! Ne vous en formalisez pas… C’est ainsi.
Je compris que je n’avais pas assez bien caché mon jeu. Old Death continuait, imperturbable :
– Vous êtes venu ici pour une affaire d’argent. Le quidam que vous vous proposez de retrouver est par ailleurs recherché par la police, mais, comme vous faites du zèle, vous lui donnez la chasse jusque dans les rues et dans les débits… Je ne serais pas Old Death si je ne voyais pas à qui j’ai affaire.
– Eh bien ! à qui, s’il vous plaît ?
– À un détective à qui on a confié une tâche d’ordre proba-blement plus familial que criminel.
Cet homme était vraiment d’une sagacité peu commune. Néanmoins, je répondis :
– Malgré toute l’estime que j’ai pour votre intuition, je dois vous dire que, cette fois, elle vous a trompé.
– Pas possible ?
– C’est pourtant la vérité.
– Pshaw ! Puisque cela vous fait plaisir de nier, libre à vous. Seulement, voyez-vous, j’aurais pu vous aider, car je con-nais très bien le patelin. Vous croyez arriver plus vite à votre but tout seul, et c’est tout à votre honneur, mais je doute fort que ce soit très intelligent.
Il se leva et tira de sa poche une bourse de cuir pour payer son bock. Je sentis que ma méfiance l’avait blessé et j’essayai de réparer ma faute.
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– Il y a des affaires auxquelles on n’a pas le droit d’initier un étranger, mais, croyez-moi, je n’avais pas l’intention de vous offenser.
– Allons, dit-il en posant une pièce sur la table, il ne s’agit pas de cela. Je vous veux du bien parce que vous m’avez tout de suite été sympathique.
– Peut-être pourrons-nous nous revoir ?
– Difficilement. Je me rends aujourd’hui même dans le Texas et de là je passerai au Mexique. Or je doute fort que votre promenade vous conduise dans la même direction. Eh bien ! adieu, monsieur, et, à l’occasion, rappelez-vous que je vous ai dit que vous étiez un greenhorn. Dans la bouche de Old Death, ce mot n’est pas une insulte. Et il n’est pas mauvais pour un dé-butant de garder sa modestie.
Il prit son sombrero à larges bords accroché au mur, saisit sa selle et son harnachement qu’il jeta sur son dos, s’empara de son arme et quitta la table. Mais à peine eut-il fait trois pas qu’il tourna la tête et me dit :
– Ne m’en veuillez pas, sir, c’est que moi aussi, dans mon temps, j’ai fait des études, et je me dis souvent que je n’étais qu’un petit sot à cette époque. Good bye !
Cette fois, il sortit sans plus se retourner. Je suivis du re-gard sa silhouette bizarre qui s’éloignait, suivie des quolibets de la foule.
Les coudes sur la table et la tête entre les mains, je restai plongé dans mes pensées. Soudain la porte s’ouvrit pour livrer passage à un homme qui n’était autre que… Gibson.
Il resta un moment sur le seuil à examiner l’assistance. Lorsque son regard se posa sur moi, je m’étais déjà détourné. La seule place libre dans l’établissement était celle que Old Death venait de quitter. Gibson n’avait donc d’autre ressource que de
– 399 – venir à ma table. Je me réjouissais d’avance en imaginant la tête qu’il ferait en me reconnaissant.
Mais il ne vint pas. J’entendis le grincement des gonds de la porte et me retournai vivement. À coup sûr, il m’avait recon-nu et avait pris la fuite. Je pus encore le voir s’éloigner à pas ra-pides. En un clin d’œil je saisis mon chapeau, réglai ma con-sommation et me précipitai dehors. Je l’aperçus à droite en train de courir vers un groupe d’hommes derrière lequel il avait sans doute l’intention de se cacher. Il tourna la tête et, en me voyant, accéléra son allure. Je le suivis aussi rapidement que je pus. En passant près du groupe d’hommes, j’aperçus une petite rue latérale dans laquelle il s’était sans doute engagé. À peine m’y étais-je engagé à mon tour que je le vis disparaître à l’autre bout. Mais, au dernier moment, il souleva son chapeau et l’agita dans ma direction. Cela acheva de m’agacer. Et alentour, pas trace de policeman. Faire appel au secours des passants aurait évidemment été peine perdue.
Lorsque j’atteignis l’extrémité de la rue, je me trouvai sur une petite place bordée de maisons aux grilles fermées. En face, j’aperçus quelques villas entourées de jolis jardins. Ce n’étaient pas les passants qui manquaient sur cette place, mais Gibson n’était pas parmi eux. Il s’était évanoui comme par enchante-ment.
Devant la boutique d’un coiffeur, j’aperçus un nègre qui semblait arrêté là depuis un moment. Il avait dû remarquer le fugitif. Je m’approchai de lui, tirai poliment mon chapeau et lui demandai s’il n’avait pas vu un gentleman blanc arriver en cou-rant par la rue d’où je sortais moi-même. Il découvrit avec un large sourire ses énormes dents jaunes et me dit :
– Oui, sir, moi le voir. Lui courir très vite là-bas.
Et il désigna une des petites villas d’en face. Je le remerciai et me hâtai de m’élancer dans la direction indiquée. Comme la grille était fermée, je sonnai. Au bout de cinq minutes, un
– 400 – homme, également un nègre, vint m’ouvrir. Je répétai ma ques-tion. Il me ferma brusquement la porte au nez en s’écriant :
– Moi d’abord demander à Massa. Sans permission de Massa moi pas ouvrir.
J’attendis dix minutes au moins comme sur des charbons ardents. Finalement, il revint et me lança :
– Massa pas donné permission d’ouvrir. Personne entré ici. Les portes bien fermées. Vous partir tout de suite parce que Massa prendre son revolver.
Que me restait-il à faire ? Je ne pouvais pas songer à péné-trer de force dans la maison. J’étais persuadé que le propriétaire n’hésiterait pas à tirer sur moi. Les Américains possèdent un sens très fort de l’inviolabilité de leur demeure. Je n’avais plus qu’à faire appel à la police.
Tandis que je traversais à nouveau la place, de fort mau-vaise humeur, un gamin vint à ma rencontre en courant. Il me tendit une feuille de papier.
– Sir, sir, criait-il, attendez, donnez-moi dix cents pour cette lettre.
– Qu’est-ce qui t’envoie ?
– Un gentleman qui est là-bas, dit-il en désignant une villa dans la direction opposée. Il vient de sortir de la maison et a écrit quelques mots qu’il m’a dit d’aller vous porter en vous de-mandant pour cela dix cents.
Je donnai l’argent au gamin qui partit en courant et pris la lettre. C’était une feuille arrachée d’un carnet, où étaient tracées les lignes suivantes :
Très cher monsieur,
– 401 –
N’est-ce pas à cause de moi que vous avez entrepris ce voyage jusqu’à La Nouvelle-Orléans ? Je suppose que oui, puisque vous me suivez. Je vous ai toujours tenu pour un simple d’esprit, mais jamais je ne m’étais douté que vous fus-siez aussi sot. Quand on n’a qu’un demi-gramme de cervelle dans le crâne, on ne s’attaque pas à des tâches de ce genre. Re-tournez donc à New-York et saluez Mr. Ohlert de ma part. J’ai fait le nécessaire pour qu’il ne m’oublie pas de si tôt. Je pré-sume que, vous aussi, vous conserverez le souvenir de notre rencontre, qui n’est pas précisément pour vous un titre de gloire.
GIBSON.
On imagine mon exaspération en prenant connaissance de cette suave missive. Je pliai la feuille de papier, la glissai dans ma poche et m’éloignai. Il se pouvait qu’il fût en train de m’observer et je ne voulais pas lui donner le plaisir de jouir de mon dépit.
Je jetai un regard circulaire sur la place. Gibson n’était pas visible. Le nègre de la boutique du coiffeur avait disparu. Le gamin à qui j’aurais pu demander des renseignements sur Gib-son n’était plus en vue. Il avait sans doute reçu l’ordre de dé-guerpir aussitôt.
Pendant que je m’efforçais de pénétrer dans la villa, Gibson avait trouvé le temps de m’écrire cette lettre de vingt-trois lignes. Le nègre s’était moqué de moi. Et Gibson se payait sans doute ma tête. Le gamin lui-même avait eu l’air de me regarder comme une dupe.
Ma mauvaise humeur allait croissant. Je venais d’essuyer une défaite honteuse que je ne me pardonnerais pas. J’inspectai les autres rues qui débouchaient sur la place, toujours sans suc-cès. Gibson avait sans aucun doute abandonné les parages. Se-lon toute probabilité, il prendrait la précaution de quitter au plus vite La Nouvelle-Orléans. Cette dernière supposition, qui
– 402 – me vint à l’esprit en dépit de mon demi-gramme de cervelle, m’incita à me rendre au port pour visiter les bateaux en par-tance. Deux policiers en civil m’aidèrent dans cette tâche, mais en vain. La colère que je ressentais d’avoir été ainsi berné ne me laissait pas de répit et je fis le tour de tous les restaurants et ta-vernes jusqu’à une heure tardive de la nuit. Enfin, épuisé, je re-tournai à mon lodging-house pour me coucher.
Le lendemain, je me remis à la recherche de Gibson. Je me trouvai de nouveau devant le débit où j’avais fait la veille la con-naissance de Old Death. J’entrai, sans le moindre espoir d’y trouver la trace de l’escroc. L’établissement n’était pas aussi plein que la veille. On pouvait avoir un journal, et machinale-ment je pris un quotidien. Mon attention fut captée par un poème. Les poèmes sont bien la dernière chose que je lis en par-courant le journal. Le titre de celui-ci était digne d’un roman d’épouvante : Une nuit d’horreur. Je haussai dédaigneusement les épaules. J’allais déjà tourner la feuille lorsque mon regard tomba sur la signature : W. O. C’étaient les initiales de William Ohlert. Ce nom obsédait à ce point mon esprit que j’y songeai tout naturellement à la vue de ces initiales. Le jeune Ohlert se croyait poète. Aurait-il profité de son passage à La Nouvelle-Orléans pour gratifier les habitants de cette ville de ses élucu-brations ? Dans ce cas, il avait sans doute payé le plaisir de voir… son œuvre publiée aussitôt. Le contenu du poème me permettrait peut-être de voir si mes suppositions étaient justes. Je le lus donc d’un bout à l’autre.
J’avoue que cette lecture m’émut profondément. Même si ce morceau était dépourvu de toute valeur littéraire, c’était là le cri d’effroi d’un homme plein de talent qui luttait en vain contre les forces obscures de la folie où il se sentait sombrer. Je sur-montai vite mon émotion, car il me fallait agir. J’étais mainte-nant persuadé que l’auteur de ce poème n’était autre que Wil-liam Ohlert et j’allai aussitôt à la rédaction du journal. Là on m’apprit que c’était, en effet, un nommé William Ohlert qui avait apporté la veille le poème en priant de le faire paraître
– 403 – sans délai. Comme le rédacteur en chef montrait peu d’enthousiasme, le jeune homme avait versé dix dollars, à la condition que son œuvre paraîtrait dans le numéro du lende-main et qu’on lui enverrait les épreuves à corriger. Il s’était comporté d’une manière très correcte, mais il avait répété à trois reprises qu’il avait écrit ce poème avec son sang, ce qui n’avait d’ailleurs pas étonné outre mesure le rédacteur en chef habitué aux métaphores des poètes. Il avait laissé son adresse pour recevoir les épreuves. C’était celle d’une pension très chic dans le nouveau quartier de la ville.
Je m’y rendis sur-le-champ, non sans avoir pris soin de me déguiser d’une façon qui me satisfit pleinement. Je me fis ac-compagner de deux policiers à qui je demandai de garder la sor-tie pendant que je pénétrais à l’intérieur.
La certitude de pouvoir bientôt mettre la main sur l’escroc et sur sa victime m’avait rendu ma bonne humeur, et c’est avec allégresse que je tirai la sonnette près de la plaque de cuivre où était gravé : First class pension for ladies and gentlemen. L’établissement appartenait à une dame. Je donnai ma carte de visite au portier qui m’ouvrit, carte portant naturellement un nom de circonstance. On m’introduisit dans le salon où la maî-tresse de maison ne se fit pas longtemps attendre.
C’était une personne âgée d’environ cinquante ans et vêtue avec une certaine élégance. Du sang nègre devait couler dans ses veines, ce qui se voyait à ses cheveux et à ses ongles foncés. C’était d’ailleurs une personne fort sympathique qui me reçut avec affabilité.
Je me présentai à elle comme le rédacteur en chef du jour-nal qui avait publié le poème d’Ohlert. J’exprimai le désir de voir le jeune homme pour lui commander de nouveaux vers et lui verser ses honoraires.
Elle m’écouta patiemment, m’examina, puis dit :
– 404 –
– Il a donc publié chez vous un poème ? Et vous lui trouvez de la valeur ?
– Beaucoup de valeur. Je voudrais justement le féliciter.
– Tiens, tiens, mais c’est très intéressant. Ce monsieur m’a fait l’effet d’un homme très instruit et d’un parfait gentleman. Malheureusement, il n’est pas très communicatif. Il ne voit per-sonne. Il n’est sorti qu’une seule fois, sans doute pour vous por-ter son poème.
– Vraiment ? J’ai compris cependant, au cours du bref en-tretien que nous avons eu ensemble, qu’il a touché de l’argent dans cette ville. Il a dû donc sortir.
– Peut-être alors en mon absence, à moins qu’il n’ait char-gé son secrétaire de le faire à sa place.
– Il a donc un secrétaire ? Il ne m’en a pas parlé. Ça doit être un homme très aisé.
– Je pense bien. Il payait comme un roi et commandait ce que nous avions de plus fin. C’est son secrétaire, Mr. Clinton, qui s’occupait d’ailleurs de toutes ses affaires.
– Vous dites Clinton ? Mais c’est donc lui que j’ai rencontré hier au club. Il est originaire de New-York. Je l’ai vu vers midi…
– C’est fort possible. Il était justement sorti à ce moment.
– Et nous avons été si heureux de nous rencontrer, conti-nuai-je, qu’il m’a offert sa photographie. J’aurais voulu lui rendre la politesse, mais je n’avais pas de photographie sur moi. Je lui ai promis de lui en apporter une aujourd’hui.
Là-dessus je sortis la photographie de Gibson, dont je ne me séparais pas, et la montrai à la dame.
– 405 –
– C’est bien lui, dit-elle en y jetant un coup d’œil. Malheu-reusement, vous ne pourrez pas le voir aujourd’hui, pas plus que Mr. Ohlert. Ils sont partis tous les deux.
Je dissimulai le profond dépit que me causait cette nou-velle :
– Quel dommage ! Ils seraient partis si brusquement ?
– Oui, c’est une bien triste histoire. Ohlert lui-même ne m’en a pas parlé, parce qu’on n’aime pas en général étaler ses propres plaies, mais son secrétaire m’a tout raconté sous le sceau du secret. Je dois avouer que je sais toujours gagner la confiance de mes pensionnaires.
– Je le crois volontiers. Votre délicatesse, vos bonnes ma-nières me l’auraient fait deviner, dis-je effrontément.
– Oh ! je vous en prie, protesta la dame visiblement flattée. Cette histoire m’a émue aux larmes et je suis très heureuse de savoir que ce jeune homme a pu s’enfuir à temps.
– Comment, s’enfuir ? Vous parlez comme s’il était pour-suivi.
– Il l’est, en effet.
– Ça, c’est curieux. Un poète de son talent en butte aux persécutions ! En ma qualité de journaliste, je suis un peu son collègue et je m’intéresse vivement à son sort. Les journaux re-présentent une grande force. Peut-être pourrais-je lui venir en aide par un article ?… Quel dommage que la chose vous ait été racontée sous le sceau du secret.
La dame rougit légèrement. Elle tira de sa poche un mou-choir pour s’en servir le cas échéant et dit :
– Je ne me sens plus tenue à tant de discrétion puisque ces messieurs sont déjà partis. Je sais aussi que la presse est très
– 406 – puissante, et je serais heureuse si vous pouviez aider ce jeune poète à se tirer d’une si pénible situation.
Je dois avouer que ce n’est qu’au prix de grands efforts que je parvenais à dissimuler mon énervement.
– Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, dis-je, mais en-core faut-il que je sois mis au courant de l’affaire.
– Vous ne tarderez pas à l’être, car mon cœur m’ordonne de tout vous dire. Il s’agit d’un amour aussi fidèle que malheu-reux.
– Je m’en suis bien douté, car aucune souffrance est aussi profonde et aussi violente que celle causée par l’amour.
Malgré mon air convaincu, je n’avais encore qu’une très faible idée de l’amour.
– Oh ! comme vous comprenez bien la vie ! Vous avez donc vous-même éprouvé ces souffrances ?
– Pas encore.
– Alors vous pouvez vous estimer heureux. Je ne pourrais pas en dire autant. Ma mère était une mulâtresse. Je me suis fiancée au fils d’un planteur français. Mais notre bonheur fut ruiné, car le père de mon fiancé ne voulait pas d’une femme de couleur dans sa famille. Comme je comprends aujourd’hui les tourments du jeune poète !
– Il aime donc une femme de couleur ?
– Oui, une mulâtresse. Son père ne veut pas entendre par-ler de cet amour et, par ruse, il a fait signer à la jeune personne un engagement en vertu duquel elle renonce au mariage avec William Ohlert.
– Quel père dénaturé m’écriai-je indigné, ce qui me valut un regard plein de reconnaissance de la dame.
– 407 –
Visiblement, elle avait pris très cœur l’histoire que Gibson lui avait servie. Cette personne, qui devait se laisser aller facile-ment aux confidences, avait sans doute conté son amour mal-heureux à Gibson. Celui-ci lui avait raconté à son tour la même histoire pour faire naître sa compassion et expliquer son départ précipité. Inutile de dire que le fait de savoir que Gibson avait maintenant adopté le nom de Clinton m’était précieux.
– Vous l’avez dit, un père dénaturé, renchérit-elle. Mais William est resté fidèle à sa bien-aimée et ils se sont sauvés tous les deux. Pour ne pas attirer l’attention, ils ne descendent ja-mais dans le même hôtel.
– Je ne vois pas encore pourquoi il a dû quitter précipi-tamment La Nouvelle-Orléans.
– Mais parce que son persécuteur l’a suivi jusqu’ici.
– Et c’est son père qui le fait poursuivre ?
– Oui, et par un Français. Ah ! ces Français, je les hais ! Ils ne comprennent rien à l’amour. Ce Français impitoyable pour-suit le jeune couple de ville en ville avec l’engagement signé par la jeune fille. C’est un policier. Il s’est chargé de ramener Mr. Ohlert à New-York.
– Est-ce que le secrétaire vous a décrit ce monstre ? de-mandai-je, curieux d’entendre d’autres appréciations sur ma personne.
– Je crois bien. Il a supposé que ce barbare découvrirait l’adresse de William et qu’il viendrait le relancer ici. Mais moi je lui réserve un bon accueil ! Je sais d’avance, mot par mot, tout ce que je lui dirai. Il n’apprendra jamais où le jeune homme est parti. Je l’enverrai dans la direction opposée.
Et elle me fit le portrait du « barbare », le nomma même – c’était bien mon nom – et je dois avouer que le signalement, bien que pas très favorable, était néanmoins fort exact.
– 408 –
– Je l’attends d’un moment à l’autre, poursuivit-elle. Quand on vous a annoncé, je croyais que c’était lui. Par bon-heur, je m’étais trompée. Ce n’est pas vous le persécuteur des amoureux, l’ennemi du suprême bonheur, Satan fait homme. Vos yeux sincères me disent que vous ne tarderez pas à publier un article dans votre journal pour flétrir la cruauté du Français et prendre la défense du pauvre persécuté.
– Je ne demande pas mieux que de le faire, mais il me fau-drait pour cela savoir où se trouve William Ohlert. Je dois m’entendre auparavant avec lui. J’espère qu’il vous a dit où il al-lait.
– Je sais bien où il est parti, mais je ne puis vous certifier que votre lettre l’y trouvera encore. J’avais décidé d’envoyer le Français dans le Nord-Ouest, mais à vous je vous dirai qu’il est allé dans le Sud, au Texas. Il avait l’intention de se rendre au Mexique et de s’arrêter à Vera-Cruz. Mais comme il n’a pas trouvé de bateau pour partir tout de suite, il a dû se résoudre à prendre le Delphin pour se rendre à Quintana, car le danger était pressant.
– En êtes-vous sûre ?
– Tout à fait. Il était très pressé. C’est tout juste si on a eu le temps de porter ses bagages à bord. Mon portier s’en est oc-cupé. Il est allé au port où les matelots lui ont dit que le Delphin, n’allait que jusqu’à Quintana et qu’il ferait escale à Galveston. Mon portier a vu Mr. Ohlert partir sur ce bateau.
– Le secrétaire et la jeune personne sont sans doute partis avec lui ?
– Bien sûr. Mon portier n’a pas vu la dame, car elle n’est pas sortie de sa cabine. Mais il est tout naturel que Mr. William n’ait pas laissé sa fiancée ici, sachant qu’elle pouvait tomber entre les mains du Français. Je voudrais déjà que ce maudit in-dividu soit là. J’essayerai d’abord de l’apitoyer, mais, si ça ne
– 409 – réussit pas, je lui dirai ce que je pense de lui, et je doute que cela lui soit agréable.
La bonne dame était visiblement énervée. Elle avait pris très au sérieux son rôle et en quittant sa chaise elle agita ses deux poings fermés dans la direction de la porte.
– Arrive, arrive seulement, Français diabolique ! Je te fou-droierai du regard et t’écraserai par mes paroles.
J’en savais assez et je pouvais m’en aller. Un autre, à ma place, aurait sans doute préféré laisser la mulâtresse dans son erreur. Mais je pensai qu’il était de mon devoir de la détromper. Ce n’était pas la peine qu’elle prît un honnête homme pour un coquin. Je lui dis donc :
– Je crains, madame, que vous n’ayez pas l’occasion de foudroyer ce Français de votre regard ni de l’écraser par vos pa-roles.
– Et pourquoi donc ?
– Parce qu’il ne s’y prendra pas du tout comme vous le supposez. Vous ne parviendrez pas non plus à le diriger vers le Nord-Ouest. Il ira directement à Quintana pour mettre la main sur William Ohlert et sur son secrétaire.
– Mais puisqu’il ne sait pas qu’ils sont là-bas.
– Mais si, vous le lui avez dit vous-même. À l’instant.
– Je ne vous comprends pas, s’écria-t-elle, stupéfaite.
– Eh bien ! vous allez comprendre. Permettez-moi seule-ment de modifier légèrement ma physionomie.
Ce disant, je retirai ma perruque noire, ma barbe et mes lunettes. La dame eut un mouvement de recul et l’effroi se pei-gnit dans ses yeux.
– 410 –
– Grand Dieu, s’écria-t-elle, vous n’êtes pas le journaliste ! C’est vous le Français ! Vous m’avez trompée !
– J’étais bien obligé de le faire puisqu’on vous a trompée avant moi. L’histoire de la mulâtresse est forgée de toutes pièces. On a abusé de votre bonté, madame, Clinton n’est pas le secrétaire de William Ohlert, son vrai nom est Gibson. C’est le plus dangereux escroc qui existe et j’ai décidé de le rendre inof-fensif.
Elle s’effondra sur sa chaise en poussant des cris.
– Non, non, c’est impossible ! Un jeune homme si sympa-thique ne peut être un imposteur. Je ne peux le croire.
– Vous me croirez quand je vous aurai tout raconté.
Je la mis au courant de la situation et sa sympathie pour l’aimable secrétaire se mua aussitôt en une violente colère. Elle reconnut qu’il avait honteusement abusé de sa crédulité et finit même par approuver ma démarche et mon déguisement.
– Si vous ne l’aviez pas fait, dit-elle, vous n’auriez pas ap-pris la vérité et vous seriez peut-être parti, suivant mes indica-tions, vers le Nord, dans le Nebraska ou le Dakota. Ce Gibson-Clinton mérite une bonne punition. J’espère que vous ne tarde-rez pas à le rattraper et je vous demanderai de m’écrire de Quin-tana pour me dire si vous avez réussi à le prendre. Sur votre chemin de retour, ne manquez pas non plus de passer par ici pour que je lui dise tout mon mépris.
– Je doute fort que ce soit possible. Il est difficile de mettre la main sur un homme au Texas et de le ramener à New-York. Je m’estimerais satisfait si je parvenais à délivrer William Ohlert des mains de ce scélérat et à sauver au moins une partie-des sommes qui ont été encaissées.
Nous nous séparâmes cordialement. Je dis aux deux poli-ciers qui m’attendaient dehors que je n’avais plus besoin de
– 411 – leurs services et, après leur avoir glissé un pourboire, je m’éloignai en hâte.
Naturellement, il me fallait me rendre à Quintana sans dé-lai. Je me mis donc à la recherche d’un bateau en partance pour cette ville. Je finis par trouver un clipper rapide qui avait pris un chargement pour Galveston et qui allait partir à midi. J’espérais, une fois à Galveston, trouver un moyen de transport pour me rendre à Quintana. Je pris mes dispositions en consé-quence et me rendis au port.
Par malheur, mon espoir de trouver à Galveston un bateau allant à Quintana fut déçu. Par contre, une occasion s’offrait de se rendre à Matagorda, à l’embouchure du Colorado. On m’assura que je n’aurais pas de difficulté pour aller de là-bas à Quintana. Cela m’incita, à saisir l’occasion et je devais m’en féli-citer par la suite.
Arrivé à Matagorda, je me renseignai sur la possibilité d’atteindre mon lieu de destination. J’appris à ma grande dé-ception que la goélette se rendant dans cette direction ne partait que deux jours plus tard. Ce retard m’agaça, car il donnait ainsi à Gibson une avance de quatre jours, grâce à laquelle il pouvait se mettre hors de ma portée. Je me consolai à la pensée que j’avais fait, étant données les circonstances, tout ce qui était en mes moyens.
Me décidant à prendre patience, je choisis un hôtel et y fis porter mes bagages.
Une fois installé, je décidai de visiter un peu la ville. En suivant un corridor de l’hôtel, je passai devant une porte qui se trouvait justement ouverte. J’y jetai un coup d’œil et je pus constater que cette pièce était tout aussi sommairement meu-blée que la mienne. Près du mur était posée une selle avec une bride. Dans un coin, près de la fenêtre, était appuyé un fusil Kentucky. J’évoquai la silhouette de Old Death, mais ces objets pouvaient tout aussi bien appartenir à quelque autre personne.
– 412 –
Une fois dehors, je me mis à dévaler la rue. J’allais tourner le coin, lorsque j’entendis quelqu’un arriver dans la rue que j’allais prendre.
– Nom d’un chien, s’écria l’homme, faites attention, mon-sieur, si vous ne voulez pas renverser les passants en courant comme un fou.
– Si vous appelez ma marche habituelle une course de fou, alors vous prenez une huître pour un vapeur du Mississipi, ré-pondis-je en riant.
L’homme eut un mouvement de recul, me dévisagea et s’écria :
– Ma foi, mais c’est le greenhorn qui ne veut pas avouer qu’il est détective. Que venez-vous donc chercher à Matagorda ?
– En tout cas, pas vous, monsieur Old Death.
– Je vous crois volontiers. Vous me faites l’effet d’un homme qui ne trouve jamais ce qu’il cherche, mais qui trouve toujours ce qu’il ne cherche pas. Avez-vous une chambre ?
– Oui, chez « l’Oncle Sam ».
– Parfait. J’y ai monté, moi aussi, mon wigwam.
– Sans doute dans la chambre où j’ai remarqué un harna-chement et un fusil, au premier étage ?
– C’est cela même. Il faut que je vous dise que je ne me sé-pare jamais de ces objets. On peut trouver partout un bon che-val, tandis qu’il n’en est pas de même d’une bonne selle. Mais venez donc, je vais vous conduire dans un cabaret où l’on boit une bière excellente. Par cette chaleur caniculaire, il n’est pas mauvais de se rafraîchir un peu.
Il me conduisit dans un petit établissement où nous nous trouvâmes les seuls clients. Je lui offris un cigare, mais il refusa.
– 413 –
En revanche, il tira de sa poche une blague à chique. Il en prit un morceau qui aurait suffi pour cinq matelots, le porta à sa bouche et, avec un plaisir évident, en gonfla sa joue en disant :
– Maintenant, je vous écoute. Je voudrais bien savoir quel bon vent vous amène.
– Malheureusement, ce n’est pas un bon vent, mais un vent contraire.