Winnetou, l’Homme de la prairie

Karl May · Chapitre 12 sur 14

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Winnetou, l’Homme de la prairie

Dans la Forteresse des Trappeurs

DANS LA FORTERESSE DES

 

TRAPPEURS

 

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CHAPITRE PREMIER

 

OLD FIREHAND

Le récit de mes aventures avec Harton pourrait faire l’objet de tout un volume, mais, comme je me propose surtout de par-ler de Winnetou qui ne se trouvait pas avec nous, je me conten-terai d’en dire quelques mots. Au prix de grands efforts, de pri-vations et de luttes, nous découvrîmes enfin la bonanza signalée par Old Death. Peu désireux d’exploiter la part qui me revenait dans cette entreprise, je la vendis, et la somme que je réalisai ainsi compensa largement la perte que j’avais subie lors du nau-frage. Je me rendis ensuite au Rio-Pecos pour visiter le pueblo des Apaches. On m’y fit un accueil des plus cordiaux, mais je n’y trouvai pas Winnetou. Il était parti en tournée dans les villages apaches.

Comme il m’aurait fallu attendre son retour au moins six mois, je préférai me rendre à Saint-Louis. Chemin faisant, je liai connaissance avec un Anglais du nom d’Emery Bothwell, homme d’une grande érudition et d’une énergie peu commune, que je devais par la suite retrouver au Sahara. Arrivé à Saint-Louis, je fus surpris et confus de constater que le nom de Old Shatterhand était dans toutes les bouches. En voyant mon éton-nement, Mr. Henry me dit sur le ton bourru qui lui était fami-lier :

– Ne faites pas l’innocent. En un mois, il vous arrive plus d’aventures qu’à d’autres en vingt ans, vous échappez par mi-racle aux dangers les plus redoutables, vous faites vos premières armes de greenhorn en compagnie de l’homme le plus célèbre de l’Ouest et vous écarquillez les yeux d’étonnement quand on parle de vous. Je peux vous assurer qu’en si peu de temps vous

– 620 – avez acquis plus de célébrité que le fameux Old Firehand qui a le double de votre âge. Votre triomphe me cause une grande joie, car, en somme, c’est moi qui vous ai mis sur ce chemin. Mais regardez ce que j’ai là.

Il ouvrit son armoire à armes et en sortit le premier fusil Henry. Il m’expliqua son fonctionnement et me conduisit à son tir, afin que je puisse juger par moi-même de sa valeur. Je ne dissimulai pas mon enthousiasme, mais je lui répétai l’objection, déjà formulée autrefois, à savoir que la diffusion d’une arme aussi terrible pouvait avoir des conséquences né-fastes pour le monde animal comme pour le genre humain de l’Ouest.

– Je sais bien, je sais bien, grommela-t-il, vous me l’avez déjà dit. Aussi n’ai-je l’intention de mettre au point que quelques pièces. La première que voici, je vous en fais cadeau. Gardez mon tueur d’ours, qui est devenu fameux entre vos mains, et prenez aussi ce fusil. J’ai l’impression qu’il vous ren-dra des services dans vos nouvelles pérégrinations au delà du Mississipi.

– Je n’en doute pas, mais, dans ce cas, il est inutile que je l’emporte tout de suite.

– Pourquoi ?

– Parce que ce n’est pas dans l’Ouest que je me rends.

– Et où donc ?

– D’abord, je vais rentrer dans mon pays et ensuite j’irai en Afrique.

– En Af… ! s’écria-t-il, et il en resta bouche bée. Êtes-vous devenu fou ?

– Pas le moins du monde. J’ai simplement promis à Mr. Bothwell de le retrouver en Algérie où il a de la famille. De là,

– 621 – nous nous proposons de faire une petite excursion dans le Saha-ra.

– Pour vous jeter en pâture aux lions et aux hippopotames.

– Allons donc ! Les hippopotames ne sont pas carnivores et ils ne vivent pas dans le désert.

– Et les lions ?

– On n’en trouve guère dans le vrai Sahara. Les bêtes de proie ont besoin d’eau.

– Je pense bien qu’elles ne boivent pas de sirop ! Mais il y a encore autre chose. Savez-vous que dans ce pays-là on parle arabe ?

– Bien sûr. Mais le professeur qui m’a enseigné l’arabe pas-sait, dans mon pays, pour une des grandes sommités en cette matière.

– Que le diable vous emporte ! Il n’y a pas moyen de dé-couvrir votre point faible. Attendez pourtant : vous rendez-vous compte de l’argent qu’il faut pour faire un tel voyage ?

– J’en ai suffisamment.

– Comment cela ?

– La bonanza que nous avons découverte m’a rapporté une somme assez coquette qui, ajoutée à la gratification de Mr. Ohlert et à mes honoraires chez Josy Taylor, constitue un petit capital.

– Eh bien ! allez, partez au Sahara ! s’écria-t-il d’un air fu-ribond. Je ne comprends pas ce qui peut vous attirer dans ce pays. Vous n’y trouverez que du sable et un désert sans fin. Ne vaut-il pas mieux rester ici ? Qui sait si nous pourrons jamais nous revoir ?

 

– 622 –

Il arpentait le magasin d’un pas nerveux en gesticulant fu-rieusement. Mais sa bonne humeur naturelle ne tarda pas à prendre le dessus. Il s’arrêta devant moi et me demanda :

– Aurez-vous besoin du tueur d’ours même dans le désert ?

– Sûrement.

– Et du fusil ?

– À plus forte raison.

– Eh bien ! emportez-les tous les deux et ne revenez plus me voir, car je vous mettrais à la porte. Espèce de mulet du dé-sert !

Il me planta les deux armes dans les mains, ouvrit la porte, me poussa littéralement dehors et tira le verrou derrière moi. Mais, une fois dans la rue, je vis sa tête s’encadrer dans la fe-nêtre.

– Passez donc me voir ce soir ! me cria-t-il.

– Entendu.

– Je vous préparerai votre plat favori. Et maintenant, fi-chez-moi le camp.

Lorsque, quelques jours plus tard, je me présentai chez lui pour lui faire mes adieux, il me fit promettre sur l’honneur que je serais de retour dans six mois, à moins d’empêchements im-prévisibles. Je tins parole, et, au bout d’une demi-année, je me retrouvai de nouveau à Saint-Louis.

Il fut très heureux d’apprendre que les deux armes dont il m’avait muni avaient joué un grand rôle dans ma lutte contre les caravanes de pillards. Entre temps, Winnetou était passé à Saint-Louis et le vieux lui avait annoncé la date de mon retour. Le jeune Apache l’avait prié de me diriger vers le Rio-Suanca où il chasserait alors avec ses guerriers.

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Je me mis aussitôt en route et il me fallut trois semaines entières pour gagner le fleuve. Là, je n’eus pas de peine à décou-vrir le campement des Apaches. Winnetou admira beaucoup mon fusil Henry, mais refusa de l’essayer, car il le considérait comme un objet sacré. Il me fit la surprise d’un superbe cheval qu’il avait élevé exprès pour me l’offrir. L’étalon devait à sa

course rapide le nom de Swallow 12. Il avait été dressé selon les meilleures méthodes indiennes et ne tarda pas à s’habituer à moi.

Winnetou se proposait, une fois la chasse terminée, de pas-ser chez les Navajos en guerre avec les Nigoras, afin d’exercer une influence pacifique auprès des deux tribus adverses ; je pensai l’accompagner, mais ce projet ne put se réaliser. En effet, quelques jours avant la date du départ, nous rencontrâmes un convoi d’or venant de Californie. La caravane ne fut pas peu ef-frayée de se voir cernée par les Peaux-Rouges, mais, en enten-dant les noms de Winnetou et de Old Shatterhand, les hommes se calmèrent. Je pus me rendre compte du véritable prestige dont jouissaient ces deux noms quand les voyageurs me priè-rent de leur faire escorte jusqu’à Fort Scott, naturellement moyennant une récompense. J’hésitai d’abord, ne voulant pas me séparer de Winnetou, mais celui-ci, fier de voir son ami jouir d’une telle confiance, me pria d’accepter. Du Fort Scott, je de-vais me rendre dans la prairie de Gravel, située à l’ouest du Mis-souri, où nous pourrions nous retrouver, car il avait l’intention de rendre visite à son vieil ami Old Firehand qui séjournait de-puis quelque temps dans cette région.

J’accompagnai donc le convoi d’or à son lieu de destina-tion, non sans avoir eu à vaincre quelques obstacles en cours de route. Ma mission terminée, je repartis seul. Je franchis le Kan-sas et m’engageai dans le domaine des Sioux, où j’échappai à

 

12 Hirondelle.

– 624 – plusieurs reprises à la poursuite des Peaux-Rouges grâce à la rapidité de mon coursier. Winnetou m’avait dit que mon voyage me mènerait à travers une région où des gisements de pétrole venaient d’être découverts et dont le propriétaire était un dé-nommé Forster. Il y avait là une sorte de magasin où je pourrais me munir de tout ce dont j’aurais besoin.

Selon mes calculs, je devais me trouver à proximité de cette colonie pétrolière. Je savais qu’elle s’appelait New-Venango et qu’elle était située dans une de ces gorges qu’on trouve si sou-vent dans la Prairie et qui sont ordinairement traversées par un cours d’eau. Jusque-là, dans cette plaine couverte d’hélianthes aux fleurs jaunes, rien ne décelait la proximité d’une telle dé-pression. Mon cheval avait besoin de repos. Moi-même, j’étais épuisé par la longue course que j’avais dû fournir, de sorte que j’aspirais ardemment à trouver le poste pour prendre quelque repos et remplacer mes munitions épuisées.

J’étais déjà sur le point de renoncer à trouver la gorge, lorsque Swallow leva la tête et se mit à souffler de cette façon commune aux chevaux de la Prairie lorsqu’ils flairent la pré-sence d’un être humain à proximité. Je l’arrêtai et me mis à scruter l’horizon.

Je n’eus pas longtemps à chercher. Derrière moi j’aperçus deux cavaliers qui venaient sans doute de me remarquer, car ils semblaient tourner leurs montures dans ma direction. Comme la distance qui nous séparait était assez considérable, je saisis ma longue-vue afin de pouvoir mieux examiner les voyageurs. On peut imaginer ma stupéfaction lorsque je constatai que l’un d’eux était un adolescent très jeune, presque un gamin. C’était là une rencontre assez inattendue dans cette région.

– Diable, un enfant ici, en pleine Prairie, et par surcroît équipé comme un trappeur ! m’écriai-je malgré moi en rengai-nant mon couteau et mon revolver que je venais de tirer.

 

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Je devais moi-même me dresser dans la Prairie comme une apparition assez étrange. Je n’avais rien, tant s’en faut, d’un muscadin ! Mes mocassins avaient depuis longtemps droit à la retraite ; mes leggings étaient tout luisants de graisse de buffle, conséquence de l’habitude générale chez les chasseurs de l’Ouest d’utiliser leurs genoux en guise de nappe et de serviette de table. Cependant, si cette tenue eut évidemment été déplacée dans une loge de l’Opéra, en revanche elle ne pouvait choquer personne dans les Montagnes Rocheuses.

J’en étais là dans l’examen de ma personne lorsque le jeune homme brandit sa cravache en guise de salut et cria d’une voix claire :

– Hallo, sir ! Qu’avez-vous donc à vous examiner ainsi ?

– Your servant, jeune homme. J’inspecte mon armure et je constate, hélas ! qu’elle n’est pas assez solide pour résister à vos regards perçants.

– Si j’ai bien compris, il est interdit de vous regarder ?

– Aucunement, mais je réclame le droit de vous examiner à mon tour.

– Je n’y vois pas d’inconvénient. Vous pouvez m’inspecter à votre aise.

– Cette épreuve doit vous être moins agréable qu’à moi, étant donné que votre mise est beaucoup plus digne d’un gen-tleman.

Et, en faisant faire un tour à mon mustang sur ses jambes de derrière, j’ajoutai :

– Me voilà grandeur naturelle et sur toutes les faces.

– C’est à mon tour maintenant de me présenter, dit le jeune homme. – Et, après avoir fait pivoter son cheval, il reprit :

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– Maintenant, les présentations sont faites, dites-moi comment vous me trouvez.

– Pas mal du tout. Surtout pour l’endroit. Et vous, que pen-sez-vous de moi ?

– Abstraction faite du cavalier, la monture est parfaite, ob-serva le compagnon du jeune homme en se mêlant à notre con-versation et en lançant à Swallow des regards admiratifs.

Je ne fis pas attention à ce compliment douteux et me tournai vers le jeune homme qui, pour son âge, témoignait d’une aisance peu commune.

– Vous êtes étranger ? me dit le jeune homme.

– Hélas ! oui. Je viens d’errer toute la journée à la re-cherche d’un endroit que je n’arrive pas à trouver.

– C’est bien, je vais vous faire visiter le pays.

Il tourna son cheval dans la direction que je suivais moi-même et passa du trot au galop. Swallow suivit aisément cette allure bien qu’il n’eût pas pris de repos depuis l’aube. La brave bête se rendait sans doute compte qu’il s’agissait d’une sorte d’épreuve et fit si bien que le jeune homme dut renoncer à la suivre. Il ne put réprimer un cri d’admiration.

– Vous avez là une monture inestimable. Ne voulez-vous pas la vendre ?

– Pour rien au monde.

– Elle est dressée à la mode indienne, observa-t-il en lui je-tant un coup d’œil de connaisseur. Comment l’avez-vous eue ?

– Je la tiens de Winnetou, un chef apache que j’ai rencon-tré dernièrement au Rio-Suanca.

Il me dévisagea d’un air étonné.

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– De Winnetou ? Mais c’est le chef indien le plus célèbre et le plus redoutable entre la Sonora et la Colombie. Je n’aurais pas pensé que vous ayez d’aussi illustres relations.

– Pourquoi donc ? demandai-je en réprimant un sourire.

– Je vous prenais pour un prospecteur ou quelque chose dans ce genre-là. Ce sont de braves gens, mais généralement ils ne fraient pas avec les Apaches. Votre revolver resplendissant, votre couteau à la ceinture, votre fusil de parade et surtout vos allures cadrent assez mal avec le type du trappeur.

– Puisque vous le voyez vous-même, je vous avoue que je suis un chasseur de circonstances, ce qui n’empêche pas mes armes d’être de première qualité. Je les ai achetées à Saint-Louis et les ai payées le prix fort. Vous devez savoir qu’on en a toujours pour son argent.

– Pour ma part, je pense qu’on ne peut juger de la qualité de la marchandise qu’à l’usage. Que pensez-vous par exemple de ce pistolet ?

Il tira d’une poche de sa selle un engin antique qui tenait plus d’un rotin que d’une authentique arme à feu.

– En effet, cette pièce-là est vieille comme le monde, lui dis-je, mais, entre les mains de ceux qui savent s’en servir, elle peut faire du beau travail. J’ai souvent vu des Indiens faire des merveilles avec de pareils instruments.

– Eh bien ! dites-moi s’ils sont capables de faire un tel tour ?

Il tourna son cheval de côté, décrivit un cercle autour de moi, leva le bras et, avant que j’aie pu deviner son intention, fit feu dans ma tête et en même temps je vis voler en l’air mon couvre-chef ainsi que le bouquet de fleurs d’hélianthes que j’y avais attaché.

 

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– Quelquefois la tête peut sauter avec le chapeau, dis-je d’un ton froid. Aussi est-il prudent de faire attention.

– Pourquoi ? demanda une voix derrière moi.

C’était le compagnon du jeune homme qui, sur sa monture, avait de la peine à nous suivre.

– La tête d’un rôdeur de savanes n’est pas de trop pour payer un joli coup de feu.

L’homme, un individu maigre, grand et au cou de girafe, avait une physionomie typique du yankee. Par égard pour son compagnon, je ne relevai pas l’insulte, bien que le jeune homme pût attribuer mon silence à une incapacité de répondre du tac au tac. Cet adolescent m’intriguait. Il trahissait une profonde connaissance de l’Ouest, insolite pour son âge. Je ne le quittais pas des yeux, essayant de pénétrer le mystère de sa personne.

Il avançait maintenant à une demi-longueur de cheval de-vant moi, et les rayons du soleil couchant l’inondaient d’une lumière dorée. Son air tendre d’enfant contrastait avec un je ne sais quoi de viril qui décelait chez lui une maturité précoce et une volonté de fer. Chacun de ses gestes était empreint d’une assurance et d’une fermeté qui interdisaient de traiter cet ado-lescent comme un enfant, bien qu’il ne dût guère avoir plus de seize ans.

J’évoquai, malgré moi, les récits que j’avais lus autrefois sur la précocité des enfants du Far-West rendus hommes avant l’heure par la rudesse de la vie.

Soudain il tira la bride de son cheval.

– Vous vous rendez sans doute à New-Venango ?

– En effet.

– Et vous venez par la savane ?

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– Oui, ainsi que vous pouvez vous en rendre compte.

– Mais vous n’êtes pas un chasseur de l’Ouest.

– Votre regard est bien aigu pour juger du premier coup d’œil.

– Vous êtes Français.

– Il paraît que je parle l’anglais avec un accent très fort pour que vous reconnaissiez tout de suite en moi un étranger.

– Il n’est pas si fort que ça, mais il permet de deviner votre origine. Si vous préférez, nous pourrons nous entretenir dans votre langue maternelle.

– Serions-nous compatriotes ?

– Mon père est Français, mais ma mère était Indienne, de la tribu des Assiniboins.

Ce n’est qu’alors que je remarquai son teint sombre et les traits accusés de son visage. Ainsi sa mère était morte, seul son père vivait. Ce n’était plus seulement de la curiosité que j’éprouvais en face de cet adolescent.

– Regardez devant vous, dit-il en levant le bras. Voyez-vous cette fumée qui semble s’échapper du sol ?

– Bien sûr. Nous sommes, semble-t-il, tout près de la gorge que je cherche depuis le matin. Connaissez-vous par hasard Emery Forster, le roi du pétrole ?

– Un peu. C’est le père de ma belle-sœur qui habite avec son mari, mon frère, à Omaha. Je viens justement de leur rendre visite. Avez-vous à parler à Mr. Forster ?

– Non, pas à lui personnellement. J’aurais besoin de rendre visite à son magasin pour y faire des achats. Si je vous ai posé cette question, c’est simplement parce que je pense que

– 630 – dans cette région tout le monde doit connaître le célèbre roi du pétrole.

– Bien sûr, et vous ne faites pas exception à la règle.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Simplement que l’homme qui avance à vos côtés est le roi du pétrole lui-même. Nos présentations ont été un peu som-maires, mais l’étiquette de la Prairie n’est pas très rigoureuse.

– Pas du tout, dis-je en le fixant d’un regard scrutateur. La savane possède une étiquette extrêmement rigoureuse. Elle pos-sède même sa hiérarchie, et, croyez-moi, ce n’est pas, comme dans les autres coins de l’Amérique, une hiérarchie de fortune, mais bien d’intelligence et de courage. Donnez à un quelconque roi de pétrole votre pistolet antédiluvien et envoyez-le dans la Prairie, il y laissera sa peau malgré tous ses millions. L’étiquette de la Prairie, ce n’est pas un maître de cérémonie qui vous l’apprendra, mais la vie au grand air.

Je perçus un regard d’approbation dans les yeux du jeune homme.

– Évidemment, tout cela n’est pas entièrement faux, dit-il, et la noblesse de la fortune peut fort bien aller de pair avec la noblesse du courage. Je connais en effet des chasseurs dont la richesse ne le cède en rien à celle de n’importe quel homme d’affaires. Connaissez-vous Old Firehand ?

– J’en ai déjà entendu parler.

– Eh bien ! Winnetou et lui connaissent tous les filons des Montagnes Rocheuses. Ils pourraient vous montrer des mines d’une valeur inestimable et insoupçonnées de tous. Je ne crois pas qu’ils veuillent changer avec un roi du pétrole. Mais nous voilà arrivés.

Nous nous trouvions au bord d’une gorge qui abritait un village. Les constructions étaient moins nombreuses que j’avais

– 631 – pensé. La gorge formait un étroit bassin encerclé de roches es-carpées et traversé au milieu par un cours d’eau qui s’était creu-sé une sortie dans le roc. La gorge était pleine d’engins servant à l’extraction du pétrole ; au bord de l’eau se dressait une foreuse en plein travail. Devant les bâtiments de l’entreprise se trouvait une habitation d’aspect confortable, malgré son caractère provi-soire. Partout où les yeux se posaient, on apercevait des douves, des fonds de tonneaux et des tonneaux fraîchement fabriqués, dont certains étaient vides, d’autres remplis du précieux com-bustible.

J’allais prendre congé de mes deux compagnons, car je pensais qu’ils se rendraient tous les deux à l’habitation, tandis que, pour ma part, j’avais hâte de visiter le magasin. Mais Fors-ter ne l’entendait pas ainsi :

– Non, jeune homme, nous irons avec vous au magasin, car j’ai une petite affaire à régler avec vous.

Je ne demandais pas mieux que de rester avec le jeune homme et jouir de sa société pendant quelque temps encore, mais je n’avais aucune envie de régler des affaires avec Forster, et je ne savais pas à quoi il faisait allusion. Ma curiosité n’allait pas tarder à être satisfaite ; dès que nous fûmes arrivés devant le bâtiment qui portait sur une plaque de pierre une inscription à la craie : « Store and Boarding-house » et à peine étais-je des-cendu de ma selle, que l’homme s’empara de la bride de Swal-low.

– Je vous achète votre cheval. Combien ?

– Il n’est pas à vendre.

– Je vous en donne deux cents dollars.

Je fis un signe négatif de la tête en souriant.

– Deux cent cinquante.

– Laissons cela, Sir.

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– Trois cents.

– Mais je vous répète qu’il n’est pas à vendre.

 

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– Je vous donne trois cents dollars et je règle tous vos achats dans le magasin. Je vous laisse mon cheval par-dessus le marché.

– Gardez votre monture. Je n’en donnerais pas un poil de la mienne.

– Pourtant il me faut votre cheval, déclara l’homme d’un ton péremptoire. Il me plaît.

– Je le crois volontiers. Mais renoncez-y. Vous n’êtes pas assez riche pour l’acheter.

– Pas assez riche ? s’écria-t-il en me foudroyant du regard. Un va-nu-pieds de votre espèce devrait s’estimer heureux de trouver à gagner assez d’argent pour avoir de quoi se chausser. Vous n’aurez pas tous les jours occasion de vous procurer cette somme par des moyens honnêtes.

Un autre homme de l’Ouest, avant d’en entendre autant, aurait saisi son arme pour toute réponse, mais l’attitude de ce Forster m’amusait plutôt qu’elle ne m’indignait. D’ailleurs la présence de son jeune compagnon m’incitait à me dominer.

– Assez, n’en parlons plus, dis-je de ma voix la plus calme.

Je tendis le bras pour prendre la bride qu’il n’avait pas lâ-chée, mais l’homme m’envoya en pleine poitrine un coup de poing qui me fit reculer, tandis qu’il sautait en selle.

– Tenez, vous saurez maintenant que lorsque Emery Fors-ter a envie d’un cheval, il sait s’en emparer. Je vous laisse le mien. Je règlerai votre facture au magasin et vous pourrez tou-cher les trois cents dollars quand vous voudrez, Allons, Harry, partons.

Le jeune homme ne le suivit pas tout de suite. Il resta un moment à me fixer avec insistance. Comme je ne réagissais pas et ne faisais pas mine de vouloir rentrer dans mon bien à la ma-nière des chasseurs, une expression de mépris se peignit sur son

– 635 – visage. Avec un geste dédaigneux, il se détourna de moi et rejoi-gnit son compagnon, le maître et propriétaire de New-Venango. Mais je savais ce que je faisais. Swallow n’était pas perdu et le fait de le laisser quelque temps chez Forster me permettrait peut-être de revoir Harry qui m’inspirait une sympathie de plus en plus vive.

Plusieurs hommes étaient sortis du magasin et avaient as-sisté à cette scène peu édifiante. L’un d’eux alla attacher le che-val de Forster à un pieu et se dirigea vers moi. À cent lieues, on aurait reconnu dans ce rouquin ivre un Irlandais.

– Vous comptez rester longtemps à New-Venango ? me cria-t-il.

– J’ai d’autant moins envie de faire ici un long séjour que c’est vous le propriétaire de ce fameux établissement.

– En effet, c’est moi le propriétaire, et vous ne vous trom-pez pas en disant que mon établissement est fameux, car on le connaît à la ronde partout où les gens savent apprécier le bon brandy. Vous pouvez dire que vous avez de la chance, car vous venez à point nommé.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Je veux dire que vous pouvez rester chez moi pour de bon. J’ai justement besoin d’un garçon comme vous qui sache avaler les couleuvres. Dans notre affaire l’orgueil est une qualité superflue et vous venez justement de donner la preuve que vous ne faites pas de manières sur ce chapitre. Eh bien ! sommes-nous d’accord ?

La main me démangeait ; j’avais envie de gifler ce drôle. Mais, à vrai dire, son offre était plus comique que révoltante, aussi pris-je le parti de ne pas répondre et entrai dans le maga-sin pour faire mes achats. Lorsque je demandai le prix de mes emplettes, le patron me dévisagea d’un air étonné.

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– Vous n’avez donc pas entendu qu’Emery Forster fait mettre cela sur son compte. Il a l’habitude de tenir parole et je peux dormir sur mes deux oreilles, car je sais que je serai payé.

– Je vous remercie, mais, moi, j’ai l’habitude, quand j’achète quelque chose, de ne pas le payer avec l’argent d’un vo-leur de chevaux.

Il était sur le point de riposter lorsque je lui mis sous le nez mon poing plein de pièces d’or. Aussitôt un profond respect se peignit sur son visage et le marchandage commença. Le bon-homme y mettait cette ruse et cette âpreté qui dépouillent tant de novices dans ces régions. Enfin nous nous mîmes d’accord et je me vis en possession d’un costume de trappeur flambant neuf et d’une provision de vivres et de munitions qui me permettrait de subsister pendant quelque temps. La nuit était tombée. Une obscurité complète enveloppait la vallée. Comme je n’avais pas envie d’élire domicile dans cette auberge peu accueillante, je je-tai mon havresac bien garni sur mon épaule et sortis. Il me tar-dait de voir Forster pour lui dire ce que je pensais de ses procé-dés.

Je dus longer le cours d’eau et je fus frappé par un détail auquel je n’avais pas pris garde, occupé comme je l’étais par la société de Harry. L’odeur du pétrole qui imprégnait toute la val-lée s’accentuait aux abords de l’eau ; le ruisseau devait charrier une grande quantité de combustible liquide.

La masse des constructions formait maintenant une tache sombre et indistincte. Mais, en tournant légèrement, je pus apercevoir l’habitation des maîtres dont la véranda était éclai-rée. Cette lumière me permit de constater qu’une petite société s’y trouvait réunie. En m’approchant de la clôture qui entourait la cour, je perçus avec satisfaction un faible hennissement.

Je savais, en effet, que Swallow ne se laisserait pas intro-duire dans une écurie par un étranger. Force avait bien été à Forster de laisser la bête dehors et de se contenter de l’attacher

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à la véranda d’où il pouvait la surveiller. Je me glissai sans bruit dans la cour jusqu’à mon cheval. Là mon regard tomba sur Har-ry qui était couché dans un hamac. Sans perdre de vue le groupe réuni sous la véranda, j’attachai mon havresac à la selle de Swal-low. La brave bête ne s’était pas laissé désharnacher.

– Tu es trop jeune pour me donner des leçons, disait Fors-ter. Tu manques totalement d’expérience. Un exemple : ce va-nu-pieds t’avait inspiré confiance et maintenant tu vois ce qu’il vaut. Je n’aurais jamais pensé que tu pouvais te plaire dans une telle société.

Je vis Harry rougir. Il riposta immédiatement :

– Tu sais bien que c’est dans une telle société que j’ai gran-di et que j’ai été élevé dans ce qu’on appelle les bas-fonds. Ce se-rait manquer de compréhension pour mon père que de juger cette société par les apparences. On y trouve des individus qui valent mieux qu’un chercheur d’or enrichi.

Forster était sur le point de répliquer, mais, au même mo-ment, un fracas épouvantable secoua la terre. Le sol trembla et, en tournant la tête, j’aperçus, dans la partie de la gorge où la fo-reuse fonctionnait, surgir un torrent de feu inondant la vallée avec une rapidité infernale. En même temps, une odeur péné-trante se répandait dans l’air. L’atmosphère semblait embrasée par un incendie invisible.

– Éteignez les feux ! criai-je. La foreuse a rencontré une nappe de pétrole et vous avez eu l’imprudence de laisser des lumières aux environs. Maintenant le gaz s’est répandu partout et a pris feu. Éteignez partout ! Sinon, dans deux minutes, la vallée sera en flammes.

Je bondis vers les chandeliers pour les éteindre, mais des lampes étaient allumées à l’étage supérieur et je pus voir que le magasin était également éclairé. Le flot de pétrole enflammé

 

– 638 – avait maintenant atteint le fleuve et la seule chose qu’on pouvait espérer sauver, c’était sa vie.

– Sauve qui peut ! hurlai-je. Vite sur les hauteurs !

Sans me soucier des autres, je saisis Harry dans mes bras et sautai en selle. L’instinct de Swallow me dispensa de faire usage de la bride et des éperons. La brave bête nous conduisit en aval du fleuve.

Il n’était plus question de s’engager dans le sentier par le-quel nous avions gagné New-Venango, car il était déjà la proie des flammes. Le salut n’était possible qu’en descendant le lit du fleuve. Mais je n’avais aperçu au jour aucune route qui le lon-geât ; au contraire, les murs de roc s’y enfermaient si étroite-ment que c’est à peine si le fleuve trouvait un passage.

– Dites-moi, m’écriai-je à bout de souffle, y a-t-il une issue de ce côté-là ?

– Non, grogna le jeune homme en se débattant, laissez-moi partir. Je n’ai pas besoin de vous.

Naturellement, je négligeai ses paroles et me mis à scruter l’horizon étroit formé par les rocs de la vallée. Soudain je sentis une main fouiller dans ma ceinture et en même temps j’entendis la voix du jeune homme :

– Lâchez-moi, si vous ne voulez pas que je vous enfonce votre propre couteau dans le corps.

Je vis la lame scintiller dans sa main. Le temps n’était pas aux explications. J’emprisonnai son poignet dans ma main droite, tandis que, de mon bras gauche, je resserrai mon étreinte.

Le danger s’aggravait d’une minute à l’autre. Le torrent de feu avait atteint les bâtiments, et les tonneaux remplis de pé-trole sautaient avec des détonations formidables, cependant que leur contenu venait encore alimenter les flammes. Maintenant

– 639 – on suffoquait. J’avais l’impression de cuire dans une marmite pleine d’eau bouillante, et la chaleur s’accentuait encore en me donnant la sensation d’être consumé par un feu intérieur. Tous mes sens défaillaient. Pourtant, il n’y allait pas seulement de ma propre vie, mais encore de celle du jeune homme.

– Vas-y, Swallow, en avant, en avant, Swal…

Ma langue se colla à mon palais et je ne pus achever ce mot. Mais les exhortations étaient inutiles, car ma précieuse monture s’était lancée à un galop vertigineux. Les flammes éclairaient suffisamment la vallée pour que je pusse me persua-der qu’aucune issue n’existait de ce côté du fleuve. Il ne nous restait qu’à nous jeter à l’eau et à atteindre l’autre rive.

Une légère pression sur les flancs de la bête et le docile mustang fit un bond qui nous plongea au milieu du fleuve. Je sentis mes forces renaître, mon cœur battre de nouveau, mais Swallow s’était dérobé et je ne sentais plus le cheval sous moi. Qu’importait ! Vite, vite, il fallait atteindre la rive. Déjà les langues de feu semblaient vouloir nous happer. Une minute, une seconde, et nous étions perdus. Harry, qui avait perdu con-naissance, pesait maintenant sur mon bras avec la raideur d’un cadavre. Je nageais comme jamais encore je n’avais nagé dans ma vie, ou plutôt j’avançais par bonds effrénés à travers les flots déjà en flammes. Une terreur indicible s’empara de moi… Un hennissement se fit entendre à mes côtés. « Swallow, chère bête, c’est toi… » Enfin la rive. Vite en selle… Je n’arrive pas à sauter, c’est comme si tout était paralysé en moi… Grand Dieu, ayez pi-tié, je ne peux tout de même pas rester ici… Un dernier effort. Enfin… « Swallow ! Vivement, où tu veux, mais sors-nous de cet enfer ! »

Avec l’agilité d’un félin, la prodigieuse bête franchit les derniers obstacles et nous transporta de la vallée embrasée dans la prairie où elle s’arrêta. Je roulai à terre.

 

– 640 –

Ma fatigue et ma surexcitation étaient telles que je ne pus même pas m’évanouir. Je me redressai péniblement et, enlaçant le cou de mon cher Swallow qui tremblait de tout son corps, je le couvris de baisers plus ardents que ceux d’un amoureux pas-sionné.

Le ciel était rouge, et l’effroyable élément étendait un brouillard pourpre au-dessus du lieu de la destruction. Mais je n’avais pas le temps de contempler ce spectacle dramatique, car, devant moi, Harry, étreignant toujours convulsivement le cou-teau, gisait, livide, froid et roide comme un cadavre. Enfin un frisson parcourut son corps, d’abord à peine perceptible, puis de plus en plus accentué. Je sentis son cœur battre et son haleine s’attiédir. Il ouvrit enfin les yeux et me fixa avec une expression indescriptible. Puis son regard s’anima et un cri s’échappa de sa poitrine.

– Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Qu’est-il arrivé ?

– Vous êtes hors de cette fournaise.

Au son de ma voix et à la vue de l’incendie, la mémoire lui revint.

– Fournaise ?… Là-bas, Grand Dieu, mais oui la vallée brûle, et Forster…

Ce nom lui rappela le danger au milieu duquel il avait laissé ses amis. Il leva le bras d’un air menaçant.

– Vous êtes un lâche, cria-t-il, un coyote puant ! Vous au-riez pu nous sauver tous, mais vous avez fui comme un chacal quand il entend l’aboiement des chiens. Je vous hais. Il faut que je parte.

Je lui saisis le bras.

– Restez ici, vous n’avez plus rien à faire là-bas. Y aller se-rait vous exposer inutilement à la mort.

– 641 –

Mais il arracha sa main à mon étreinte et partit en courant. Je sentis un petit objet métallique rester entre mes doigts. C’était une bague que, dans son effort pour se dégager, il avait fait glisser de son doigt.

Je m’élançai à sa poursuite, mais il avait déjà disparu dans l’ombre des rocs abrupts. Je me dis qu’il valait mieux ne pas trop contrarier ce garçon. Il était très jeune, et l’effroyable catas-trophe l’avait à tel point bouleversé qu’il était incapable d’un ju-gement sensé. Je mis la bague dans ma poche et m’assis pour me reposer. J’avais l’intention de passer la nuit là, sachant qu’avant le matin je ne pourrais pas regagner la vallée.

Toute la nuit, je me demandai ce qu’étaient devenus les ha-bitants de la vallée. Je ne pus fermer l’œil et, de temps à autre, j’allais jusqu’au bord des rocs pour examiner où en étaient les choses. L’incendie s’était un peu calmé, pourtant le pétrole jail-lissait à une hauteur d’environ trente mètres en formant d’énormes gerbes de flammes qui se dispersaient dans l’air, puis retombaient sur le fleuve.

Lorsque le jour apparut enfin, je constatai que tous les bâ-timents avaient été dévorés par le feu. À l’exception d’une petite cabane située suffisamment dans les hauteurs pour ne pas être touchée, toute la vallée était noire de cendres.

Devant la cabane, j’aperçus quelques personnes en grande conversation et me hâtai dans leur direction. Harry était parmi eux. Je vis qu’il me désignait à ses compagnons et attirait leur attention sur moi. L’un des hommes entra dans la maison et en ressortit chargé d’un fusil. Il vint au-devant de moi, attendit que je fusse arrivé au fleuve et me cria :

– Hé ! l’homme ! Que venez-vous encore faire ici ? Tâchez de filer au plus vite si vous ne voulez pas que je vous loge une balle dans les côtes.

– Je suis venu pour vous porter secours, répondis-je.

– 642 –

– Et comment donc ! ricana-t-il. On connaît cette façon de porter secours aux gens.

– D’ailleurs, j’ai à parler à Harry.

– N’y songez pas.

– J’ai quelque chose à lui rendre.

– Assez de plaisanteries. Voyez-vous ce lâche qui se venge en mettant le feu !

Sur le moment, je fus incapable de répondre. On me traitait d’incendiaire. Prenant sans doute mon silence pour la preuve de la confusion, l’homme continua à m’insulter.

– Vous voyez comme il a peur ! Oui, oui, nous savons très bien à quoi nous en tenir. Si vous ne videz pas les lieux sur-le-champ, vous allez recevoir une balle dans la peau.

Il me coucha en joue. Je ne pus m’empêcher de m’écrier :

– Mais vous êtes fou, ma parole ! L’incendie a éclaté parce que le gaz de pétrole a rencontré vos lampes. C’est votre propre négligence qui est la cause de ce malheur.

Pour toute réponse, il tira un coup de feu dans ma direc-tion. L’indignation m’immobilisa. Je ne fis aucun geste pour échapper à la balle, et ce fut fort heureux, car il avait mal visé. La main me démangeait ; je brûlais d’envie de riposter par une balle. Mais, naturellement, je n’en fis rien. Je tournai les talons et m’éloignai sans jeter un regard à l’homme. Je rejoignis mon cheval, sautai en selle et partis au galop. Quand, pour vous re-mercier de votre dévouement, on vous traite de criminel, on n’a qu’à s’éclipser.

Quelques jours plus tard, j’atteignis la Prairie de Gravel où il me fallut attendre toute une semaine l’arrivée de Winnetou. La faim ne me menaçait pas, car le gibier était très abondant. Je ne m’ennuyais pas non plus, car la région fourmillait de troupes

– 643 – de Sioux, de sorte que je devais me tenir constamment sur le qui-vive pour ne pas être découvert. Lorsque enfin Winnetou arriva et que je lui eus annoncé la présence des Peaux-Rouges, il fut d’accord avec moi pour partir.

Je me réjouissais d’avance à la pensée de rencontrer Old Firehand, le fameux chasseur de l’Ouest dont j’avais tant enten-du parler. Notre voyage n’était pas sans danger. Je le compris dès le lendemain matin, quand nous découvrîmes la trace d’un Indien, un espion sans doute, et, à la lisière d’une forêt, un fragment de flèche qu’il avait sans doute brisée accidentelle-ment. Un coup d’œil me suffit pour constater qu’il ne s’agissait pas d’une simple flèche de chasse.

– Il est sur le sentier de la guerre, dis-je à mon ami. Mais c’est sans doute un jeune homme inexpérimenté, sans quoi il aurait fait plus attention.

L’examen des empreintes nous prouva que l’Indien avait passé par là peu de temps auparavant, et nous décidâmes de le suivre pour savoir à quoi nous en tenir. Vers le crépuscule, nous descendîmes de nos montures, car, à cheval, nous risquions fort de perdre la trace. Auparavant, je sortis ma longue-vue pour examiner l’horizon.

Quel ne fut pas mon étonnement lorsque, à plusieurs kilo-mètres de nous, j’aperçus une ligne nette et droite qui allait de l’est à l’ouest. Je passai ma longue-vue à Winnetou.

– Uff ! s’exclama celui-ci. Il me semble que c’est là l’empreinte du Cheval-de-Feu.

Il examina longuement la ligne, puis, tout à coup, aban-donnant la longue-vue, il sauta à terre et quitta précipitamment l’endroit un peu élevé où nous nous trouvions. Sans comprendre la raison de son attitude, je l’imitai.

 

– 644 –

– Près du sentier du Cheval-de-Feu, j’ai aperçu des hommes rouges, dit Winnetou. Ils sont tapis dans l’herbe, mais j’ai bien distingué leurs chevaux.

– Quelle intention peuvent bien avoir ces hommes ? lui demandai-je.

– Ce n’est pas difficile à deviner, dit Winnetou. Ils veulent détruire le sentier du Cheval-de-Feu.

– Tel est aussi mon avis, lui dis-je. Je vais aller les épier.

Il me passa la longue-vue et j’avançai avec précaution. M’étant approché du groupe des Indiens, j’en aperçus une tren-taine, soigneusement dissimulés dans l’herbe. Ils étaient armés, les uns de flèches, les autres de fusils. Comme il y avait plus de chevaux que de guerriers, j’en conclus qu’ils se proposaient de faire du butin.

Soudain, j’entendis un faible souffle derrière moi. Je me saisis prestement de mon couteau et me retournai. C’était Win-netou qui n’avait pas eu la patience de rester auprès des che-vaux.

– Uff ! s’exclama-t-il, mon frère est bien audacieux de s’avancer ainsi. Ce sont des Ponkas, les plus redoutables parmi les Sioux, et là-bas se tient Parranoh, le « Chef Blanc ».

Je le dévisageai, interloqué.

– Le « Chef Blanc » ?

– Mon ami n’a donc jamais entendu parler de Parranoh, le chef farouche des Atabaskas ? Personne ne connaît son origine, mais c’est un guerrier redoutable que les Peaux-Rouges ont ac-cueilli parmi eux. Quand les vieillards de la tribu eurent tous été appelés par le Grand Manitou, c’est lui qui reçut le calumet de chef. Il réunit un grand nombre de scalpes, mais il fut aveuglé par le Mauvais Esprit et se mit à traiter ses guerriers comme des nègres, si bien qu’il dut finalement prendre la fuite. Aujourd’hui

– 645 – il est dans le conseil des Ponkas, à qui il veut faire accomplir des exploits grandioses.

– Mon frère connaît-il son visage ?

– Winnetou a mesuré avec lui son tomahawk, mais ce Blanc est un fourbe. Il ne sait pas lutter loyalement.

– Oui, je vois ça, c’est un traître. Il veut arrêter le Cheval-de-Feu, assassiner mes frères et s’emparer de leurs biens. Que compte faire mon ami ?

– Il attendra pour voir si Parranoh détruit la voie et il ira à la rencontre de ses frères blancs pour les avertir.

En effet, il n’était pas rare que les brigands rouges eussent recours à ce moyen pour piller. J’aurai encore l’occasion de rap-porter des faits du même genre.

L’obscurité s’épaississait et il était de plus en plus difficile de distinguer les silhouettes des ennemis. Il me fallait cepen-dant absolument être fixé sur les faits et gestes des Indiens ; je priai donc Winnetou de retourner près des chevaux et de m’y at-tendre. Il se rendit à mon désir, mais non sans m’avoir dit d’abord :

– Si mon frère se trouve en danger, qu’il imite le cri du coq de prairie, et je volerai à son secours.

Il s’éloigna, tandis que moi, toujours en rampant sur le sol, les oreilles tendues, j’avançai vers les hommes. Je mis beaucoup de temps à atteindre le terre-plein de la voie, puis je le franchis et poursuivis mon chemin avec une circonspection redoublée, en me dirigeant vers le lieu où j’avais aperçu les Ponkas. Enfin je me trouvai à proximité d’eux et remarquai qu’ils étaient en plein travail. Chose rare dans la prairie, le sol de cette région était parsemé de grosses pierres. C’était certainement la raison qui avait décidé les Ponkas à choisir cet endroit pour l’exécution de leurs funestes projets. Je pus les entendre accumuler les pierres

– 646 – sur la voie ; c’étaient sans doute des blocs pesants, car les por-teurs haletaient péniblement.

Il n’y avait pas un moment à perdre. Je rampai quelque temps en arrière, puis je repris le chemin par lequel j’étais venu. Je ne savais pas à quel point précis de la voie nous nous trou-vions et j’ignorais à quel moment le train allait passer. Cepen-dant, je devinai sa direction. Il pouvait arriver d’un moment à l’autre, et, pour l’avertir, il me fallait une certaine avance de temps.

C’est dans un état d’excitation extrême que je rejoignis Winnetou. Nous sautâmes tous deux en selle et nous nous mîmes à longer au galop les rails dans la direction de l’est. Un peu de clarté de lune nous aurait sans doute facilité les choses, mais force nous fut de nous contenter de la faible lueur des étoiles.

Un quart d’heure s’écoula, puis un autre. Nous étions déjà à même de prévenir à temps le convoi, mais nous préférions le faire inaperçus des Indiens. Or les puissants projecteurs des lo-comotives américaines sont visibles de très loin. Aussi accélé-râmes-nous la course de nos chevaux, toujours en avançant de front.

Nous parcourûmes ainsi une longue distance. Enfin, je crus le moment arrivé et je sautai à terre. Winnetou imita mon geste. Une fois nos montures attachées, je ramassai quelques brins d’herbe desséchés dont je fabriquai une sorte de torche. Il était facile de l’allumer avec un peu de poudre et nous pouvions at-tendre les événements en toute tranquillité.

Après un long moment, j’aperçus au loin une faible lueur qui augmentait à vue d’œil, un bruit m’annonça l’approche du convoi. D’abord à peine perceptible, il se mua bientôt en un fra-cas de tonnerre.

 

– 647 –

Le moment d’agir était venu. Le train avançait à une vitesse vertigineuse en répandant devant lui une clarté aveuglante. Je saisis mon revolver et tirai sur la torche d’herbes sèches. En un rien de temps la flamme jaillit. Je brandis alors énergiquement ma torche improvisée en faisant signe au machiniste de s’arrêter. Celui-ci avait dû remarquer le signal dans sa glace. Un sifflet nous répondit. Le train allait passer devant nous. Je fis signe à Winnetou de me suivre, et je me mis à courir après le convoi qui ralentissait son allure.

Enfin il stoppa. Sans prendre garde aux employés qui nous regardaient du haut de leurs postes, je passai devant la locomo-tive et jetai la couverture que je tenais prête sur les projecteurs, en criant de ma voix la plus forte :

– Éteignez les feux !

Aussitôt toutes les lumières disparurent. Les employés du Pacific Railway sont des gens agiles et pleins de présence d’esprit.

– Qu’est-ce que cela veut dire ? cria une voix de la locomo-tive. Pourquoi couvrez-vous nos projecteurs ? Sommes-nous en danger ?

– Il faut rester dans l’obscurité, répondis-je, les Indiens veulent faire dérailler le train.

– Nom d’un chien ! Si ce que vous dites là est vrai, vous êtes les plus braves types qu’on ait jamais vus dans ce maudit pays.

Il descendit du train et me serra la main avec une telle vi-gueur que je faillis pousser un cri de douleur.

En un clin d’œil, tous les voyageurs étaient à terre à nous entourer pour nous assaillir de questions. En quelques mots, je les mis au courant de la situation, ce qui causa une grande effer-vescence dans le groupe.

– 648 –

– Très bien, s’écria l’ingénieur du convoi. Évidemment, ce fâcheux incident dérange notre horaire, mais nous aurons au moins l’occasion de donner une leçon à ces malandrins. Nous ne sommes pas très nombreux il est vrai, mais nous sommes tous armés. Savez-vous combien ils sont ?

– J’ai compté trente Ponkas.

 

– 649 –

– 650 –

 

– C’est parfait, nous aurons le dessus. Mais que vois-je ? C’est un Peau-Rouge que vous avez avec vous ?

Il porta la main à sa ceinture comme s’il se disposait à atta-quer Winnetou qui se tenait discrètement à l’écart.

– Rassurez-vous, monsieur, c’est mon compagnon de chasse qui sera heureux de faire la connaissance des braves ca-valiers du Cheval-de-Feu.

– Dans ce cas, c’est différent. Appelez donc votre cama-rade ! Quel est son nom ?

– Winnetou. C’est le chef des Apaches.

– Winnetou ? s’écria-t-on de toutes parts, tandis qu’un homme sortait du groupe.

C’était un individu d’une taille athlétique autant qu’on pouvait s’en rendre compte dans l’obscurité. Sa tenue n’était pas celle d’un fonctionnaire, ni d’un simple voyageur, mais plutôt celle d’un chasseur de la Prairie. Il alla droit au chef rouge et s’exclama d’un ton joyeux :

– Winnetou aurait-il oublié le visage et la voix de son ami ?

– Uff ! s’écria Winnetou agréablement surpris. Comment Winnetou aurait-il oublié Old Firehand, le plus grand des chas-seurs blancs, bien qu’il ne l’ait pas vu depuis plus d’une lune ?

– Old Firehand ? s’exclama-t-on dans l’assistance en fai-sant respectueusement place au porteur de ce nom valeureux, qui faisait l’objet de tant de légendes et dont la témérité était devenue proverbiale.

Spontanément tout le monde se groupa autour de lui comme autour du chef qu’appelait la situation.

 

– 651 –

– Ainsi vous êtes l’ami de Winnetou ? me demanda-t-il. Je serais heureux de faire plus ample connaissance avec vous. Permettez-moi de vous serrer la main.

– C’est plus qu’un ami pour moi, c’est mon frère, dit Win-netou, nous avons bu ensemble le sang de la fraternité.

– Vous avez bu ensemble le sang de la fraternité ? s’écria Old Firehand étonné. Dans ce cas, cet homme… ne peut être que…

– Old Shatterhand, dont le poing a raison de tout adver-saire, acheva Winnetou.

Le nom de Old Shatterhand circula dans le groupe dont les membres me considéraient avec stupéfaction.

– Ainsi, vous êtes Old Shatterhand ? me dit l’ingénieur sa-tisfait. Old Firehand, Old Shatterhand et Winnetou ? Quelle heureuse rencontre ! Ce sont les trois célébrités de l’Ouest, les trois invincibles. Maintenant nous n’avons plus rien à craindre. Il n’y a plus de salut pour ces canailles rouges. Commandez, messieurs, nous serons heureux de vous obéir.

– Cela ne vaut même pas la peine de parler de ces trente fripouilles, déclara Old Firehand. Nous les écraserons en un tour de main.

– Ce sont pourtant des hommes, fis-je remarquer.

– Mais qui tiennent davantage de la brute que de l’être humain, riposta-t-il. Je sais que vous avez la réputation d’épargner la vie de ces coquins au risque d’y laisser la vôtre. Si vous possédiez mon expérience, vous vous seriez débarrassés de vos scrupules. Et, comme il s’agit de Peaux-Rouges conduits par ce scélérat de Parranoh, mon tomahawk ne chômera pas. J’ai un compte à régler avec ce sinistre individu, un compte qui ne peut se solder qu’avec du sang.

 

– 652 –

– Howgh ! approuva d’un air farouche Winnetou, si paci-fique pourtant d’habitude.

Il devait avoir de sérieuses raisons pour se rallier à ces pa-roles sanguinaires.

– Je suis de votre avis, ajouta l’ingénieur. Ce serait un crime que d’épargner de tels criminels. Quel est votre plan ?

– Le personnel du convoi restera dans les wagons. Vous êtes des fonctionnaires, et nous n’avons pas le droit de vous en-traîner dans ce combat. Mais les voyageurs, s’ils en ont envie, pourront prendre part à notre expédition et nous aider à ap-prendre à ces vauriens qu’il est dangereux de s’attaquer à un train. Nous nous glisserons à la faveur de la nuit jusqu’auprès d’eux et nous les attaquerons à l’improviste. Dès que nous les aurons réduits à l’impuissance, nous vous ferons signe de conti-nuer votre chemin, mais il faudra que vous avanciez très lente-ment, car nous aurons sans doute de la besogne pour déblayer la voie. Eh bien ! qui vient avec nous ?

Les volontaires ne manquaient pas. Aucun des voyageurs n’entendait rester en arrière.

– Dans ce cas, prenez vos armes et en route. Nous n’avons pas de temps à perdre. Les Peaux-Rouges doivent savoir l’heure du passage du train, et un trop long retard les mettrait en garde.

Nous partîmes, Winnetou et moi en tête. Notre marche s’effectua au milieu d’un profond silence, car le moindre bruit aurait pu nous trahir. Rien ne décelait, dans cette nuit paisible, les événements sanglants qui se préparaient.

Arrivés à proximité des Peaux-Rouges, nous nous éten-dîmes par terre et nous nous mîmes à ramper à la queue leu leu. La lune, qui était apparue entre temps, éclairait la région d’une lueur pâle, ce qui nous permettait de voir autour de nous à une grande distance. Cette clarté, bien que rendant l’approche plus difficile, nous était d’un grand secours. Dans l’obscurité, on au-

– 653 – rait eu beaucoup de peine à repérer l’endroit où se tenaient les Ponkas. Le clair de lune nous facilitait l’orientation.

Bientôt j’aperçus une silhouette se profiler à quelque dis-tance. C’était une sentinelle que les Peaux-Rouges avaient pos-tée là et qui ne pouvait pas nous remarquer si elle ne se conten-tait pas de scruter la direction d’où on attendait le convoi. Bien-tôt nous pûmes distinguer la masse des hommes étendus im-mobiles sur le sol. Leurs chevaux étaient attachés derrière eux, ce qui compliquait quelque peu une attaque inopinée, car les hennissements menaçaient de nous trahir. Maintenant les obs-tacles accumulés sur la voie apparaissaient avec plus de netteté, et je tremblais à la pensée du sort que ces sauvages réservaient aux occupants du train.

Nous continuâmes à ramper et nous ne nous arrêtâmes que tout près des Peaux-Rouges, prêts à faire feu. Ce qui importait avant tout, c’était de se débarrasser de la sentinelle, entreprise que seul Winnetou était capable de mener à bien. Le Ponka avait sa tâche facilitée par le clair de lune et le moindre bruit risquait de l’alerter. Même en réussissant à le surprendre, il fal-lait un coup de couteau rapide comme l’éclair pour l’empêcher d’avertir ses compagnons. Cependant Winnetou n’hésita pas à se charger de cette mission. Il s’éloigna en rampant et, quelques instants plus tard, nous vîmes la sentinelle s’écrouler et se re-dresser aussitôt en reprenant sa position normale. Tout cela n’avait été que l’affaire d’une seconde, mais je savais ce qu’il fal-lait en penser. La sentinelle, qui se tenait maintenant à son poste, n’était plus le Ponka, mais Winnetou.

Le plus difficile était fait et nous n’avions plus qu’à songer à l’attaque. Avant que l’ordre fût lancé, j’entendis derrière moi partir un coup de feu. L’un des voyageurs avait par mégarde ap-puyé sur la gâchette de son revolver qu’il tenait prêt. Cette déto-nation prématurée nous obligea à foncer sans plus tarder sur les Peaux-Rouges. En nous apercevant, ceux-ci coururent en pous-

 

– 654 – sant des cris perçants vers leurs chevaux pour prendre la fuite et, une fois hors de danger, méditer leur revanche.

– Attention ! cria Old Firehand, visez les chevaux pour em-pêcher ces canailles de se sauver, et puis allons-y !

Une salve lui répondit et la mêlée commença. Indiens et chevaux formaient une masse enchevêtrée. Le fusil d’Henry m’était d’un secours précieux. Dès que j’apercevais un Ponka sur le point de sauter à cheval, d’une balle, j’abattais ce dernier.

Old Firehand et Winnetou se jetèrent en brandissant leur tomahawk au milieu de la mêlée ; il ne fallait pas compter sur une aide très efficace de la part des voyageurs. Ils tiraient au ha-sard dans la direction des Indiens, en ratant immanquablement leur but, et reculaient aussitôt dès qu’un Peau-Rouge faisait mine de se diriger vers eux.

Quand j’eus tiré ma dernière balle, je me débarrassai de mon tueur d’ours et de mon fusil, saisis mon tomahawk et me joignis à Old Firehand et à Winnetou. Nous étions à vrai dire les seuls à lutter réellement contre les Ponkas.

Je connaissais trop bien la manière de combattre de Win-netou pour avoir besoin de l’observer. Par contre, le spectacle qu’offrait Old Firehand dans la lutte me rappelait les récits hé-roïques que j’avais lus avec tant d’émotion étant enfant. Les jambes écartées, il se tenait droit, comme rivé au sol, abattant, d’un coup de poing sur la tête, les Peaux-Rouges que nous diri-gions vers lui. Ses longs cheveux flottaient au vent et son visage éclairé par la lune reflétait une assurance et une volonté de vaincre qui le transfiguraient complètement.

J’aperçus Parranoh au milieu d’un groupe d’Indiens, et je cherchai à l’atteindre. Celui-ci, en voulant m’éviter, se trouva presque entre les mains de Winnetou. Le jeune Apache se rua sur l’homme en s’écriant :

 

– 655 –

– Parranoh ! Chien des Atabaskas ! Que la bouche de la terre boive ton sang, et que le bec des vautours déchire ton corps de traître ! Mais ton scalpe ornera la ceinture du chef des Apaches !

Il rejeta loin de lui son tomahawk, saisit son couteau à sa ceinture ornée de nombreux scalpes et empoigna le chef des Ponkas à la gorge. Mais il n’eut pas le temps d’accomplir le geste meurtrier.

Au moment où, contrairement à son habitude, le jeune Apache s’élançait sur son adversaire en poussant un cri de ven-geance, Old Firehand, en jetant un regard de ce côté, aperçut le visage du Chef Blanc. Bien que ce ne fût qu’un regard furtif, l’impression produite fut foudroyante. Depuis de longues an-nées il poursuivait cet ennemi auquel il avait voué une haine ir-réductible et qu’il avait toujours cherché en vain à atteindre.

– Tin Finnetey ! s’écria-t-il, – et il bondit vers Winnetou dont il saisit la main prête à frapper. Arrête, frère, dit-il, cet homme m’appartient.

Parranoh resta d’abord pétrifié de frayeur en entendant son nom. Mais, à peine eut-il aperçu Old Firehand qu’il s’arracha des mains de Winnetou et se mit à courir comme s’il avait été poursuivi par la peste. Je m’élançai à sa poursuite. Il est vrai que, personnellement, je n’avais pas de compte à régler avec cet homme, mais je savais qu’il était l’ennemi mortel de Winnetou et je voyais d’autre part que Old Firehand brûlait de se venger de lui.

Mes deux compagnons imitèrent mon exemple, mais j’avais une avance sur eux. D’ailleurs nous avions affaire à un coureur extraordinaire. Old Firehand, bien que rompu à la vie de l’Ouest, n’était plus d’âge à remporter une victoire à la course à pied ; quant à Winnetou, il avait depuis longtemps reconnu ma supériorité dans cet art.

 

– 656 –

Je constatai avec satisfaction que Parranoh n’avait pas songé à ménager ses forces au départ, ce qui m’assurait un avantage sur lui. Winnetou et Old Firehand restaient de plus en plus en arrière et je n’entendais même plus leur souffle. La voix de Winnetou me parvint encore, passablement éloignée, disant :

– Old Firehand devrait s’arrêter. Mon jeune frère blanc rat-trapera ce rebut d’Atabaska et le châtiera comme il le mérite. Ses jambes sont rapides comme l’orage et personne ne lui échappe.

Je n’avais pas le temps de me retourner pour voir si le chasseur avait suivi ce conseil. Malgré le clair de lune, il n’aurait pas été prudent de perdre de vue le fugitif, ne fût-ce que pour un instant.

Jusque-là je n’avais pas réduit d’un seul pas la distance qui nous séparait. Maintenant la vitesse de Parranoh ralentissait à vue d’œil et je pouvais entendre son halètement pénible. En fait d’armes, je n’avais sur moi que mes deux revolvers déchargés et mon couteau. Mon tomahawk aurait gêné ma course et je ne l’avais pas emporté.

Soudain il bondit de côté pour me laisser le dépasser dans mon élan et dans l’intention sans doute de m’attaquer par der-rière. Mais je m’attendais à cette manœuvre, de sorte que nous sautâmes tous deux au même instant et que je lui enfonçai mon couteau dans le corps.

Le choc produit par la rencontre subite de nos corps fut si violent que nous roulâmes tous deux à terre, mais, alors que je me relevai aussitôt, lui resta immobile. Je ne savais pas si je l’avais mortellement atteint. Aucun de ses membres ne remuait. Je retirai le couteau.

Ce n’était pas le premier ennemi que j’abattais, car j’avais déjà eu des aventures du même genre dans la Prairie ; mais maintenant je voyais devant moi un blanc mortellement touché

– 657 – par mon arme, et je ne pus me défendre contre un certain sen-timent de malaise.

Avant même d’avoir repris mon sang-froid, j’entendis der-rière moi des pas rapides. C’était Winnetou qui, dans sa sollici-tude, m’avait suivi pour m’assister au besoin.

– Mon frère est rapide comme la flèche des Apaches et son couteau ne manque jamais son but, dit-il en considérant le ca-davre.

– Où est Old Firehand ? demandai-je.

– Il est fort comme un ours à l’époque des neiges, mais la main des années retient son pied. Mon frère ne veut-il pas prendre comme trophée le scalpe de l’Atabaska ?

– Non, je l’offre à mon ami rouge.

En trois coups de couteau la peau du crâne de l’homme fut détachée. Combien farouche devait être la haine de l’Apache contre ce Tin Finnetey pour qu’il mutilât ainsi la tête de son ca-davre ! Comme je me détournais pour ne pas assister à cette opération, je crus apercevoir des points noirs glisser dans notre direction.

– Winnetou devrait s’étendre à terre, car il me semble qu’il va avoir à défendre le scalpe du Chef Blanc, dis-je.

Les hommes, avec des précautions infinies, cherchaient à s’approcher de nous. C’étaient sans doute des Ponkas qui nous avaient échappé.

L’Apache se colla contre le sol et commença à ramper de côté. Je suivis son exemple, devinant son intention. Old Fi-rehand aurait déjà dû nous avoir rejoints, mais, ayant perdu de vue Winnetou, il avait pris sans doute une fausse direction. Maintenant nous pouvions distinguer nettement les Peaux-Rouges qui conduisaient leurs chevaux par la bride ; ainsi ils étaient prêts à prendre la fuite à tout instant. Notre propre si-

– 658 – tuation s’en trouvait aggravée et il nous fallait à tout prix nous emparer des bêtes. Aussi décrivîmes-nous un cercle, de façon à avoir les chevaux entre eux et nous.

À cette distance du lieu du combat, ils ne s’attendaient pas à trouver un cadavre. Aussi, à la vue du corps inanimé, se mi-rent-ils à pousser des « uff » stupéfaits. S’ils avaient deviné qu’un des leurs avait été tué à cet endroit, ils ne se seraient pas engagés de ce côté. Lorsqu’ils eurent reconnu le cadavre, ils fi-rent entendre des cris de rage.

Le moment était propice. En un clin d’œil, nous saisîmes les chevaux par la bride, sautâmes en selle et partîmes au galop. Il ne fallait pas songer à soutenir un combat, et nous devions nous estimer heureux d’échapper ainsi, désarmés, aux Peaux-Rouges dont le nombre était trois fois plus important que le nôtre, en emportant par surcroît le scalpe de leur chef et leurs chevaux.

Le sort de Old Firehand nous inquiétait, car il avait pu, comme nous, rencontrer un groupe de Ponkas. Notre inquié-tude s’accrut en ne le retrouvant pas sur le lieu du combat, alors qu’il avait eu largement le temps d’y revenir.

La bataille était terminée ; les Blancs qui nous avaient as-sistés ou plutôt nous avaient regardé combattre étaient mainte-nant occupés à rassembler les cadavres des Indiens. Naturelle-ment ceux qui étaient seulement blessés avaient été emportés par leurs frères. Sur la voie, à proximité du barrage de pierres, brûlaient deux feux suffisamment forts pour servir de signal au train.

En effet, le convoi, qui ne tarda pas à arriver, stoppa à quelque distance de là. Les employés descendirent et s’informèrent de l’issue de la rencontre. En apprenant les nou-velles, ils nous félicitèrent chaleureusement, ce qui était pour le moins superflu, et le chef du convoi promit de nous nommer dans son rapport, afin de faire connaître nos exploits.

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– Cela ne vaut pas la peine, objectai-je. Nous sommes de simples hommes de l’Ouest et nous n’avons que faire de la gloire. Mais, puisque vous tenez à exprimer votre gratitude, faites connaître les noms de ces autres braves gentlemen. Ils ont brûlé pas mal de poudre et cela mérite une récompense.

– Parlez-vous sérieusement ? demanda le chef de train, dé-cidé.

– Certainement.

– Ils se sont donc comportés courageusement ?

– Plus qu’on n’aurait pu l’espérer.

– J’en suis ravi. Je ne manquerai pas d’en faire mention dans mon rapport. Mais où donc est Old Firehand ? J’espère que rien de mal ne lui est arrivé ?

– Mon frère Old Firehand, dit Winnetou, a perdu la piste de Parranoh et je crains qu’il ne se soit heurté à un groupe d’ennemis. Je vais partir à sa recherche en compagnie de Old Shatterhand.

– Oui, il nous faut partir sans tarder, ajoutai-je, car il est possible qu’il se trouve en danger. Nous ramassâmes les armes que nous avions abandonnées pour nous lancer à la poursuite de Parranoh et nous nous hâtâmes de prendre la direction où nous espérions trouver Old Firehand.

Nous ne pouvions pas voir loin devant nous, car la lune ne répandait qu’une pâle clarté. Plutôt qu’à notre vue, c’est à notre ouïe qu’il fallait nous fier. Tout d’abord, ce fut impossible à cause du bruit de la locomotive, mais, à mesure que nous nous éloignions, ce bruit s’estompait et un silence complet nous en-toura bientôt.

De temps en temps, nous nous arrêtions pour prêter l’oreille, mais en vain. Nous étions déjà sur le point de revenir

– 660 – sur nos pas, dans l’espoir de retrouver cette fois Old Firehand près de la voie, lorsqu’un cri lointain parvint à nos oreilles.

– Ça doit être notre frère Old Firehand, car les Ponkas n’ont pas l’habitude de trahir leur présence par des cris, dit Winnetou.

– Tel est aussi mon avis, répondis-je, Courons vite.

– Oui, dépêchons-nous. Il doit être en danger, car, sans ce-la, il n’appellerait pas.

Nous nous élançâmes tous les deux, mais, alors que Winne-tou se dirigeait vers le nord, moi je pris la direction de l’est.

– Pourquoi mon frère va-t-il de ce côté-là ? C’est du nord qu’est venu le cri.

– Non, c’est de l’est, écoute.

Le cri se répéta.

– Il vient bien de l’est, je l’entends nettement.

– Non, il vient du nord ; mon frère Old Shatterhand fait er-reur.

– Non, je suis persuadé que je ne me trompe pas. Mais nous n’avons pas le temps de vérifier qui de nous deux a raison. Que Winnetou se dirige donc vers le nord, tandis que je pren-drai le chemin de l’est. Ainsi l’un de nous trouvera sûrement notre ami.

– Mon frère blanc a raison.

Ce disant, Winnetou s’éloigna en courant. Moi-même je me précipitai avec toute la rapidité dont j’étais capable dans la di-rection de l’est. Quelques minutes plus tard, un nouveau cri re-tentit en venant confirmer ma supposition. Bientôt, j’aperçus un groupe d’hommes engagés dans une lutte.

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– J’arrive, Old Firehand, j’arrive, criai-je en allongeant en-core le pas.

Maintenant, je pouvais discerner les membres du groupe. Old Firehand, agenouillé à terre, gravement blessé, se défendait contre trois ennemis. Trois corps jonchaient le sol. C’étaient les mêmes six Ponkas dont nous avions ravi les chevaux. Chaque instant pouvait apporter la mort à Old Firehand, et j’étais en-core séparé par une cinquantaine de pas de l’endroit du combat. Aussi, sans attendre davantage, épaulai-je mon fusil que j’avais pris soin de recharger. Étant donnés la nuit et mon pouls accé-léré par la course, je risquais un coup très hasardeux, car je pouvais atteindre celui que je voulais sauver. Mais le moment n’était pas aux hésitations. Trois détonations successives reten-tirent ; les trois Peaux-Rouges s’écroulèrent et je courus vers Old Firehand.

– Dieu soit loué ! s’écria-t-il, vous êtes arrivé à point nom-mé, j’étais perdu.

– Vous êtes blessé ? J’espère que ce n’est pas grave ?

– Non, une simple égratignure. Deux coups de tomahawk dans les jambes. Ils m’ont visé pour m’empêcher de fuir et m’immobiliser.

– Mais vous devez perdre beaucoup de sang, permettez-moi de vous examiner.

– Faites donc. Vraiment vous êtes un tireur émérite. Dans cette obscurité et après une course aussi longue, vous les avez abattus tous les trois d’une main sûre. Ils sont morts. Voilà bien Old Shatterhand ! Lorsque nous nous sommes mis à la pour-suite de Tin Finnetey, je n’ai pu continuer longtemps à garder votre cadence, pourtant, à ce moment, mes jambes n’avaient pas encore reçu de coups de tomahawk. Dans l’obscurité, j’ai perdu vos traces. J’étais justement en train de vous chercher quand ces six bandits rouges surgirent devant moi comme des diables

– 662 – d’une boîte. Je n’avais que mon couteau à la main, ayant jeté mes autres armes pour courir plus facilement. Ils me frappèrent dans les jambes. J’en abattis trois à coups de couteau. Les trois autres allaient me faire mon affaire, quand vous êtes arrivé. Je n’oublierai jamais ce que je dois à Old Shatterhand.

Pendant qu’il parlait, j’examinai ses blessures. Elles de-vaient être douloureuses, mais, par bonheur, elles n’étaient pas trop profondes. Bientôt Winnetou nous rejoignit et m’aida à les panser. Il dut reconnaître qu’il avait été trahi par son ouïe, pourtant très fine.

Laissant sur place les six cadavres, nous retournâmes vers la voie, très lentement, car Old Firehand était incapable d’avancer sans aide. Nous ne fûmes donc pas étonnés de ne plus retrouver le train ; il lui fallait rattraper le temps perdu. Les chevaux des Indiens étaient restés attachés près des nôtres, ce qui allait nous faciliter le transport de Old Firehand. Ses bles-sures nous obligèrent à attendre une semaine qu’il fût capable de se tenir à cheval. Heureusement nous nous trouvions dans une région boisée et riche en eau, de sorte que nous pouvions trouver tout ce dont nous avions besoin pour subsister et entre-tenir nos chevaux.

 

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