Zozo la Tornade
Chapitre 2
Un déjeuner mouvementé
Ce jour-là, il y avait du potage au déjeuner. Lina avait posé la soupière à fleurs sur la table et tout le monde s’était servi, Zozo le premier. Adorant le potage, il mangeait avec appétit.
« Tu ne pourrais pas faire moins de bruit ? demanda sa mère.
— Si, mais alors on n’entendrait pas que c’est du potaze ! » répondit Zozo.
Tout le monde se resservit jusqu’à ce que la soupière soit vide. Il en restait juste une toute petite goutte au fond.
Zozo décida de la prendre. Il plongea sa tête dans la soupière et on l’entendit aspirer la petite goutte. L’opération terminée, il voulut retirer sa tête. Or – incroyable mais vrai ! – il n’y réussit pas. Il était prisonnier de la soupière !
Effrayé, Zozo se leva de table. Il se tenait au milieu de la cuisine, ses yeux et ses oreilles cachés par la soupière enfoncée sur sa tête. Il criait et, de toute la force de ses poings, il tapait sur la soupière comme sur un tambour.
Lina aussi paraissait alarmée.
« Notre jolie soupière ! se lamentait-elle. Notre jolie soupière à fleurs ! Dans quoi mettrons-nous la soupe, maintenant ? »
En bonne cuisinière, elle s’inquiétait surtout de savoir dans quoi elle servirait le potage du soir si Zozo devait, longtemps encore, occuper la soupière.
La maman de Zozo pensait surtout à son petit garçon.
« Comment allons-nous te sortir de là, mon trésor ? Prenons le tisonnier et cassons la soupière !
— Pas question ! s’exclama le père. Une soupière qui a coûté quatre couronnes !
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— Je vais essayer de la retirer », proposa Alfred, qui était un garçon très fort et adroit.
Il saisit la soupière par les deux anses, et tira de toutes ses forces. Mais qu’arriva-t-il ?
Les pieds de Zozo quittèrent le sol ! Il était toujours emprisonné ! Suspendu en l’air, il se mit à gigoter pour qu’Alfred le repose sur le sol.
« Arrête ! criait-il. Ze veux descendre ! Ze te dis d’arrêter ! »
Alfred le posa donc.
Tout le monde était désolé.
Le père, la mère, la petite Ida, Alfred et Lina entouraient Zozo dans la cuisine, et réfléchissaient. Personne n’arrivait à trouver une idée pour le libérer.
« Regardez, Zozo pleure ! » dit la petite Ida. Et elle montra du doigt de grosses larmes qui, sortant de la soupière, roulaient doucement sur les joues du garçon.
« Pas vrai ! répliqua Zozo d’une voix étouffée. C’est des gouttes de potaze ! » Il fanfaronnait comme d’habitude, mais sa situation n’avait rien d’amusant. Que deviendrait-il s’il ne pouvait plus jamais sortir de la soupière ? Pauvre Zozo ! Quand pourrait-il remettre sa « cache-tête » ?
Sa mère était triste. Elle parla de nouveau de prendre le tisonnier pour casser la soupière, mais le père s’écria : « Jamais de la vie ! Elle a coûté quatre couronnes ! Il vaut mieux aller voir le docteur à la ville. Il ne prend que trois couronnes pour une consultation, et nous aurons ainsi gagné une couronne ! »
L’idée était bonne. On ne gagne pas tous les jours une couronne ! Et, pour cet argent, on peut acheter tant de bonnes choses ! On peut acheter, par exemple, une friandise pour la petite Ida qui restera à la maison, tandis que Zozo ira se promener en ville !
Alors, dans la ferme, tout le monde se dépêcha. Zozo se prépara, se lava et mit ses beaux habits du dimanche. Il fut impossible de le peigner, ou de lui nettoyer les oreilles, ce dont il avait pourtant fortement besoin. Sa mère essaya de les lui gratter après avoir glissé son index sous la soupière, mais cela se termina mal : le doigt resta pris !
« Voilà autre chose ! » fit la petite Ida.
Quant au père, d’habitude calme et gentil, il piqua une violente colère.
« Y a-t-il encore quelqu’un qui veuille se coincer dans la soupière ? criait-il. Ne vous gênez pas, je vous en prie ! Je prendrai la grande charrette pour conduire toute la ferme à la ville, chez le docteur ! »
Mais la maman de Zozo tira fort sur son doigt et finit par se libérer.
« Impossible de te nettoyer les oreilles, Zozo ! » geignit-elle en soufflant sur son doigt. Ils aperçurent un sourire satisfait sur les lèvres de Zozo tandis qu’il disait :
« Il faut bien que cette soupière m’apporte un avantaze ! »
Alfred avait avancé le cheval et la carriole près de l’escalier, et Zozo sortit pour monter dans la carriole. Qu’il était beau avec son costume bleu à rayures blanches, et ses bottines noires à boutons ! La soupière lui donnait un air un peu étrange, bien sûr. Mais, comme elle était à fleurs, elle ressemblait presque à une sorte de chapeau d’été à la mode ! L’ennui, c’est que ce chapeau descendait un peu trop bas sous les yeux de Zozo !
Ils se trouvaient donc sur le point de prendre la route de la ville.
« Faites bien attention à la petite Ida pendant mon absence ! » criait la maman en s’asseyant à l’avant, près du papa de Zozo. Le garçon se tenait à l’arrière, toujours coiffé de sa soupière, et sa « cache-tête » posée à côté de lui sur la banquette. Il fallait bien qu’il ait quelque chose à se mettre sur la tête pour revenir à la maison !
« Qu’est-ce que je prépare pour le dîner ? cria Lina alors que la voiture partait.
— Ce que tu voudras ! répondit la mère. J’ai d’autres chats à fouetter.
— Je ferai de la soupe à l’oignon », déclara Lina. Mais, au même instant, elle vit la belle soupière fleurie prendre la route. Poussant un gros soupir de tristesse, elle se tourna vers Alfred et Ida.
« Tant pis, dit-elle, nous mangerons du petit salé. »
Zozo était déjà souvent allé à la ville. Haut perché sur la carriole, il aimait bien regarder la route, les fermes et les enfants qui y habitaient, les chiens qui aboyaient aux barrières, les chevaux et les vaches qui paissaient dans les prés.
Et maintenant, tout ce qu’il voyait, c’était le petit bout de ses bottines à travers une fente mince sous le bord de la soupière ! Il demandait sans cesse à son papa :
« Où sommes-nous ? Sommes-nous dézà passés devant la ferme aux crêpes ? Arrivons-nous bientôt à la ferme du cochon ? »
Zozo avait donné des surnoms à toutes les fermes situées au bord de la route. La ferme aux crêpes s’appelait ainsi parce que Zozo, un jour où il passait par là, avait vu les deux enfants de cette ferme en train de manger des crêpes à la barrière. La ferme du cochon devait son nom à un drôle de petit cochon dont Zozo avait l’habitude de tirer la queue en tire-bouchon !
À présent, lorgnant ses bottines en silence, ne voyant ni crêpes ni cochon, il s’impatientait et demandait sans cesse :
« Où sommes-nous ? La ville est encore loin ? »
La salle d’attente du docteur était pleine de monde lorsque Zozo entra avec sa soupière. Comprenant qu’il s’agissait d’un accident, les patients le plaignirent. Seul un méchant bonhomme ricana, comme si c’était drôle d’être enfermé dans une soupière !
« Ha ! ha ! s’esclaffa-t-il. Tu as froid aux oreilles ?
— Non, répondit Zozo.
— Ah non ? Alors pourquoi t’es-tu mis ce truc sur la tête ?
— Parce que sinon z’aurais froid aux oreilles ! » riposta Zozo.
Malgré son jeune âge, il avait le sens de la réplique.
Zozo entra dans le cabinet du docteur. Celui-ci ne se moqua pas de lui, mais dit simplement :
« Bonjour ! Que fais-tu là-dedans ? » Zozo la Tornade ne pouvait pas voir le docteur, mais il se sentit tout de même obligé de le saluer. Comme le font tous les petits garçons en Suède, il s’inclina profondément. Alors, bang ! la soupière se cassa en deux morceaux. Zozo avait heurté le bureau du docteur !
« Voilà nos quatre couronnes envolées ! » dit doucement le papa de Zozo à sa maman. Le docteur l’entendit.
« Oui, mais vous gagnez quand même une couronne, observa-t-il. J’ai l’habitude d’en demander cinq pour tirer les petits enfants des soupières. Et là, il s’est débrouillé tout seul ! »
Le papa de Zozo fut alors très content. Il se sentait fier de son fils qui avait gagné une couronne en cassant la soupière. Il en ramassa les deux morceaux, et ils sortirent tous les trois. Dans la rue, la maman s’exclama :
« Quelle chance d’avoir gagné une couronne ! Qu’allons-nous en faire ?
— Nous allons l’économiser, répondit le père. Mais il serait juste que Zozo reçoive une demi-couronne qu’il pourra mettre dans sa tirelire. » Il sortit une pièce de son porte-monnaie et la lui donna. Vous imaginez la joie de Zozo !
Puis ils repartirent pour Lonneberg. Zozo, tout content, était assis à l’arrière de la voiture. Sa « cache-tête » bien posée sur la tête, il tenait sa pièce dans la main et regardait au passage les enfants, les chiens, les chevaux, les vaches et les cochons.
Si Zozo avait été un garçon ordinaire, il ne serait plus rien arrivé d’autre ce jour-là. Mais Zozo n’était pas un garçon ordinaire.
Il mit la pièce de monnaie dans sa bouche. Et, alors qu’on passait devant la ferme du cochon, on entendit tout à coup, venant de l’arrière, un petit « glop ! »
Zozo avait avalé la demi-couronne !
« C’est fou ce qu’elle a glissé vite, dit-il. Ze ne l’ai presque pas sentie passer. »
La maman de Zozo recommença à se lamenter.
« Miséricorde ! gémit-elle. Comment allons-nous sortir cette pièce ? Il faut retourner chez le docteur !
— Félicitations ! s’exclama le père. Tu t’imagines que je vais payer cinq couronnes pour récupérer une pièce d’une demi-couronne ? Tu es sûre d’avoir bien suivi les leçons de calcul, à l’école ? »
Zozo n’avait rien perdu de son calme. Il dit en se frottant le ventre :
« Pourquoi mon ventre ne serait-il pas une tirelire ? Ze suis sûr que la demi-couronne y sera aussi bien que dans ma tirelire en bois ! Et là, au moins, personne ne me la prendra. Dans l’autre, z’ai souvent retiré des pièces avec la pointe d’un couteau ! » Mais sa mère, très inquiète, voulait absolument revoir le médecin.
« Je n’ai rien dit le jour où Zozo a avalé tous ses boutons de culotte, rappela-t-elle à son mari. Mais une demi-couronne est bien plus grosse et ça peut mal tourner, crois-moi ! »
Et elle réussit à effrayer le père, si bien qu’il fit faire demi-tour au cheval, et qu’ils retournèrent à la ville.
Ils arrivèrent hors d’haleine chez le docteur.
« Vous avez oublié quelque chose ? leur demanda-t-il.
— Non, mais Zozo a avalé une pièce d’une demi-couronne, dit le papa. Et si vous pouviez l’opérer… pour quatre couronnes, par exemple… en gardant la demi-couronne… »
Mais Zozo tira son père par la veste et chuchota :
« Ze te vois venir ! Elle est à moi, cette demi-couronne ! »
Le docteur n’avait pas du tout l’intention d’opérer Zozo.
« Ce n’est pas grave, dit-il. La pièce apparaîtra d’elle-même d’ici quelques jours. Mais tu devrais aller manger cinq brioches. Ta pièce aurait un peu de compagnie et ne se collerait pas à la paroi de ton estomac. »
Quel médecin merveilleux ! Et, en plus, il ne se fit même pas payer la consultation.
Le père de Zozo était heureux, et la joie éclairait son visage lorsqu’il se retrouva dans la rue avec sa femme et son fils.
La maman de Zozo manifesta l’intention d’aller à la boulangerie des sœurs Andersson, réputée pour ses brioches.
« Il n’en est pas question ! déclara le père. Nous avons des brioches toutes fraîches à la maison. »
Zozo avait faim. Comme il savait déjà bien compter, il réfléchit un instant, puis il dit en se frottant le ventre :
« Z’ai une demi-couronne là-dedans. Ze pourrais m’acheter des brioches si z’arrivais à l’attraper… Papa, tu peux me prêter une autre demi-couronne ? Ze te promets que ze te la rendrai dans quelques zours – parole d’honneur ! »
Son père se laissa convaincre, et ils allèrent chez les sœurs Andersson. Ils choisirent cinq bonnes brioches, moelleuses et toutes dorées, avec un peu de sucre dessus.
Zozo les dévora.
« C’est le meilleur médicament que z’aie zamais pris ! » affirma-t-il.
Soudain, le papa de Zozo devint très gai, et tellement excité qu’il ne savait plus très bien ce qu’il faisait.
« Tout de même, dit-il, nous avons gagné pas mal d’argent aujourd’hui. » Et il acheta, pour une demi-couronne, des sucettes pour la petite Ida qui était restée à la maison.
(En ce temps-là, les enfants mangeaient si rarement des sucreries qu’on pouvait leur offrir des sucettes sans craindre pour leurs dents.)
Puis on repartit gaiement pour la Pommeraie.
À peine le père de Zozo était-il arrivé à la maison qu’il se précipita, sans même enlever son manteau ni son chapeau, sur son tube de colle pour réparer la soupière.
Ce n’était pas très compliqué. Il suffisait d’ajuster les deux moitiés.
Lina était si contente qu’elle se mit à sauter de joie. Et elle cria à Alfred qui dételait le cheval :
« Nous aurons de nouveau de la soupe à la Pommeraie ! » Pauvre Lina ! Elle avait oublié Zozo !
Ce soir-là, Zozo s’amusa beaucoup avec sa sœur. Il lui construisit une cabane de branchages, et cela ravit la petite fille. Il ne la pinça pas beaucoup, juste pour avoir une sucette de temps en temps. Comme la nuit tombait, les enfants pensèrent qu’il était temps de rentrer. Ils allèrent dans la cuisine pour voir si leur mère s’y trouvait. Il n’y avait personne. Il n’y avait que la soupière. Toute belle et recollée, elle trônait sur la table. Zozo et la petite Ida s’approchèrent pour admirer le merveilleux récipient qui s’était promené toute la journée.
« Tu te rends compte ? dit la petite Ida. Elle a été jusqu’à la ville, cette soupière ! Mais comment as-tu fait pour y enfoncer la tête ?
— Facile ! répondit Zozo. Regarde ! »
Leur mère entra dans la cuisine à cet instant. Et la première chose qu’elle vit, ce fut Zozo avec la soupière sur la tête. Il était de nouveau prisonnier.
Il se mit à hurler, et la petite Ida aussi. La mère prit alors le tisonnier et frappa si fort sur la soupière qu’on l’entendit dans toutes les maisons du village. Bang ! la soupière se brisa en mille morceaux et les éclats tombèrent autour de Zozo comme une pluie d’étoiles.
Le père se trouvait à la bergerie. Entendant le vacarme, il se précipita en courant. Il s’arrêta sur le seuil de la cuisine. Il vit Zozo, les morceaux de soupière, le tisonnier que la mère tenait à la main et, sans dire un mot, il retourna près de ses moutons.
Deux jours plus tard, Zozo lui rendit l’argent qu’il lui devait. C’était une petite consolation.
Cette histoire de soupière se passait donc le 22 mai. Elle vous donne une idée de la personnalité de Zozo. Mais continuons, et passons au dimanche 10 juin.
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