#2 - La vie a plus d'imagination que nous

Clarisse Sabard · Chapitre 11 sur 29

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#2 - La vie a plus d'imagination que nous

Chapitre 7

7

 

 

– IOLETTE EST RAVISSANTE ! s’exclame Catherine, alors que nous passons V

à table. Tu dois être fière de ton arrière-petite-fille, Jacotte. Hein, qu’elle est belle ? ajoute- t-elle à l’intention d’Emma-Lou.

— Oui, elle est très jolie, marmonne cette dernière.

Puis elle prend son verre d’eau et se met à boire en observant Violette, de la même façon que des lions se désaltérant dans une mare, guettant le moindre danger. Je ne peux qu’admettre que son comportement est curieux. Mais qui peut prétendre savoir ce qui se passe dans la tête des adolescents en général ? C’est loin d’être rassurant, à seize ans, de devoir faire face à une horde d’inconnus, qui plus est en période de Noël. Je me demande d’ailleurs pourquoi elle ne le fête pas avec ses parents. Catherine, elle, paraît bien plus à son aise. Assise à l’une des extrémités de la table, elle me fait penser à une reine. Son maintien et son assurance n’y sont pas étrangers. Cette femme est l’incarnation du contrôle de soi à toute épreuve. Meryl Streep, quoi.

— Rôti braisé et haricots verts ! annonce ma grand-mère en posant le plat sur la table.

Hypnotisé, Memphis louche sur la viande en bavant. Ce qui est loin d’être le cas d’Emma-Lou.

— Je prendrai juste une assiette de légumes, dit-elle d’une toute petite voix lorsque son tour arrive. Merci.

Aussitôt, ma grand-mère la jauge d’un regard sévère :

— Ne me dis pas que tu es au régime, jeune fille.

Tous les regards sont à présent braqués sur Emma-Lou, qui paraît sur le point de se désagréger.

— Elle est végétarienne, explique Catherine, d’un même ton que si sa petite-fille souffrait d’une maladie rare. Mais bon, c’est sûr qu’un petit régime ne lui ferait pas de mal.

Choquée, je tourne la tête vers elle. A-t-elle conscience de l’humiliation qu’elle vient de faire subir à la jeune fille ? Tête basse, Emma-Lou triture ses haricots verts du bout de sa fourchette. Un silence gêné s’est abattu autour de la table, à l’exception de Memphis qui pousse un gémissement offusqué avant de se réfugier sur les genoux de ma mère, parce que le chat de Catherine vient de le griffer.

— Mieux vaut avoir quelques formes qu’être maigre comme un cure-dent, intervient Mamie après un grand silence.

Je la bénis en silence.

— Ce n’est pas la peine de me regarder comme si je venais d’étrangler un chiot, se défend Catherine. Emmy a tendance à se plaindre de ses kilos en trop, mais elle grignote toujours entre les repas. Il faut savoir ce que l’on veut, dans la vie.

— Je ne connais pas une seule femme satisfaite de sa silhouette, proteste gentiment ma mère.

— Moi, si. Après mon accouchement, j’ai tout fait pour retrouver la ligne. Mon fils pesait 4,2 kilos, vous vous rendez compte, pour un premier ? Et sans péridurale, bien sûr.

Maman grimace à cette idée.

— Je m’en souviens très bien, compatit Mamie. Déchirée sur six centimètres. Ils ont été obligés de te couturer autant qu’une robe de mariée.

Beurk.

J’ignore si c’est lié à ces considérations obstétricales, mais le rôti me paraît moins appétissant, tout à coup.

— J’en aurais pleuré, admet sa sœur.

— Tu en as pleuré, lui rappelle ma grand-mère. Mais tu as été courageuse. Je crois qu’à ta place, j’aurais bramé comme un cerf.

Catherine tressaille à ce souvenir avant de laisser filtrer un mince sourire.

— Avec un minimum de volonté, on parvient à tout. Les femmes de ma famille se sont toujours montrées courageuses pour les accouchements.

— Ben, vous êtes de la même famille, non ? risque Violette.

— Nous n’avons pas la même mère, trésor, répond Mamie. Est-ce que quelqu’un prendra encore de la viande ?

Les conversations reprennent bon train. Mon père et Xavier évoquent la rudesse de la vie à la montagne en pleine saison hivernale, tandis que ma mère et Antoine écoutent patiemment Catherine s’appesantir sur ses problèmes de circulation sanguine. Seules les deux adolescentes ne mouftent pas. Je demande à ma grand-mère pourquoi son Lulu Travolta ne s’est pas joint à nous. Elle me gratifie d’une petite tape sur le bras et m’explique qu’il voulait nous laisser profiter ensemble de ce repas de famille.

— Je le trouve très agréable, cet homme, déclare mon père.

Xavier approuve.

— Malgré son âge il ne rechigne pas à la tâche. Il me rend d’immenses services.

— Qui est ce Lulu ? s’enquiert Catherine, après une longue gorgée de vin.

Mon oncle lui résume brièvement l’histoire. Son interlocutrice ne tarde pas à plisser soucieusement le front.

— Tout de même, vous devriez vous méfier. Il ne faudrait pas qu’il en veuille à votre argent.

Mamie laisse échapper un rire étouffé.

— Je te reconnais bien là, Catherine. Mais tu n’as aucune crainte à avoir. Lucien ne volera personne. Tu sais bien que je ne fais pas partie de la branche la plus fortunée de la famille.

J’échange un regard étonné avec Violette, mais aucune de nous deux ne se décide à poser la moindre question. Pourtant, je brûle d’envie de connaître l’histoire des deux sœurs. Cependant, je sens que le sujet est sensible. Par dépit, je me tourne vers Emma-Lou.

— Alors, pourquoi des cours par correspondance ?

La jeune fille manque de recracher ses haricots. Apparemment, j’ai encore mis les pieds dans le plat.

— Je préfère ça au lycée, réplique-t-elle sans me regarder.

— Tu m’étonnes ! réagit Violette. J’en ai marre d’être confinée au bahut jusqu’au bac.

Catherine se racle la gorge.

— Emma-Lou fait une sorte de phobie scolaire, nous révèle-t-elle.

Par chance, il ne reste plus que Mamie, Violette et moi autour de la table, les quatre autres ayant entrepris de débarrasser et d’apporter le dessert.

— Tu sais bien que ce n’est pas vraiment ça ! réplique tout à coup l’adolescente, excédée. Les autres élèves étaient trop nazes avec moi. Ils…

— Allons, allons, tente de l’apaiser sa grand-mère. Ce n’est pas le lieu pour évoquer ces choses-là.

Je surprends Violette qui scrute soudainement Emma-Lou avec un intérêt nouveau.

— Tu t’es battue et t’as été renvoyée, c’est ça ? lui demande-t-elle, prête à tomber en admiration si son interlocutrice répond par l’affirmative.

Cette dernière secoue la tête et rassemble ses cheveux sur une épaule.

— Non, j’ai…

— Peu importe, la coupe vivement Catherine. Mon fils et sa femme rencontrent quelques difficultés avec leur entreprise, en ce moment. Ils s’impliquent à fond pour sauver ce qui peut l’être mais ce n’est pas facile et ils font pas mal de déplacements en Pologne.

— En Pologne ? répète Mamie.

— Ils étudient la possibilité de délocaliser. Ça a contribué à rendre Emma-Lou anxieuse, en plus des petites remarques de ses camarades sur son poids, et ses notes s’en sont ressenties. Nous sommes tous tombés d’accord pour reconnaître que l’idéal, durant quelque temps, serait qu’elle étudie chez elle, sous la supervision de ses parents.

Lorsque le reste de la famille nous rejoint, Catherine nous fait comprendre que la discussion est close. Je ressens tout à coup beaucoup de peine pour Emma-Lou en imaginant ce que doit être son quotidien, entre des parents inquiets pour leur avenir, une grand-mère exigeante et ses rondeurs qu’elle a visiblement du mal à assumer. Ça fait beaucoup à gérer.

— Tout va bien ? s’enquiert ma mère, un peu plus tard, en quittant la maison de Mamie.

Emma-Lou étant présente, je ne peux évidemment pas lui demander son avis concernant les nouvelles venues dans notre famille. Silencieusement, j’opine du chef en me délectant du spectacle nocturne qui s’offre à nous : la neige tombe, légère, et danse en tourbillons dans la nuit, tandis que la lune se reflète sur sa blancheur immaculée.

— Ça, c’est trop cool, murmure Violette, elle aussi ébahie par la scène.

— Il fait un peu froid, quand même, non ? gémit Emma-Lou.

— Bienvenue à la montagne, ma jolie, lui répond tendrement ma mère en passant un bras autour de ses épaules.

* * *

— Je n’arrive pas à croire que j’aie pu accepter ça, bougonne Violette, enroulée dans la couette. J’ai changé d’avis, laisse-moi dormir.

Dépitée, je fixe le plafond.

— Arrête de faire ta tête de bouledogue indigné. Je te demande ça comme un service.

J’allume la lumière de la chambre afin de l’encourager à se lever.

— T’as le cerveau en dérangement ou quoi ? s’insurge-t-elle. Je ne vais pas me lever aux aurores pendant les vacances !

Je tente de l’amadouer en évoquant sa passion pour la photographie :

— Même pas si tu as l’occasion d’immortaliser un lever de soleil enneigé ?

Elle se redresse légèrement et je sens l’espoir renaître en moi.

— Plutôt mourir que me lever si tôt, tu vois.

Emma-Lou s’étant défilée hier soir sous prétexte de réviser ses cours, il ne me reste plus qu’à abattre ma dernière carte :

— OK, comme tu veux, Violette. Est-ce que je dois transmettre un message particulier à Lucas ?

— Parce qu’il sera là ? s’exclame-t-elle en bondissant sur le lit.

— Je croyais l’avoir mentionné.

Oui, c’est moche de mentir, mais dans certains cas de force majeure, on n’a pas vraiment le choix. Par exemple, quand on a la mafia moldave aux trousses, quand le gynéco demande à quand remonte votre dernier frottis, ou quand on doit négocier avec une ado. Et cette dernière pouvant s’avérer mille fois pire qu’un mafieux moldave et le gynéco réunis, je croise les doigts pour que Lucas ait la bonne idée de passer ses matinées à L’Edelweiss. En tant qu’apprenti de cuisine, c’est probable, non ?

Dehors, la neige au sol a gagné en densité, effaçant les traces de la journée d’hier. De précaires épaisseurs blanches se sont formées sur les branches des arbres, le paysage entier a succombé à ce lourd manteau d’hiver. La neige qui crisse sous nos pas est l’un des sons que j’aime le plus au monde.

— Tu vas réussir à conduire ? s’inquiète Violette, totalement réveillée après avoir ingurgité une énorme tasse de chocolat chaud.

— Les chasse-neige ont sûrement déblayé les routes. Et puis, ne t’en fais pas, j’ai appris à conduire en plein hiver.

Si la neige est en effet rassemblée en congères sur le bas-côté des routes, j’opte néanmoins pour une conduite prudente, au pas. Ce qui permet à Violette de prendre quelques clichés pendant que je garde les yeux rivés sur la route, priant pour ne pas déraper sur une plaque de verglas. En réalité, j’ai encore un peu menti pour la rassurer : j’ai passé mon permis en juin. Fort heureusement, nous arrivons sans encombre jusqu’à la station de ski et je relâche mon souffle, prenant conscience de l’avoir retenu jusque-là.

— Avoue que t’avais les chocottes, me chambre Violette.

— Je n’ai rien à avouer.

Jamais de la vie.

Bien que je fasse mine de plaisanter, j’ai l’estomac agité de spasmes nerveux et la motivation d’un bigorneau grabataire. On a encore le retour à effectuer, et si Clément n’est pas dans de meilleures dispositions qu’hier, je pourrais bien être obligée d’entamer la descente plus tôt que prévu. Afin de me donner un peu de courage, je ramène mes cheveux en queue-de-cheval et applique une légère touche de rose sur mes lèvres. Un dernier coup d’œil dans le rétro, je suis prête.

À l’approche du restaurant, je distingue une volute de fumée qui sort de la cheminée. Si seulement ça pouvait être la promesse d’un moment joyeux et convivial ! Hélas, je ne compte pas trop là-dessus…

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