#2 - La vie a plus d'imagination que nous
Chapitre 13
13
AU MOMENT OÙ J’ACCROCHE mon manteau dans l’entrée, le chat de Catherine s’approche doucement de moi. Puis, arrondissant le dos, il vient se frotter contre mes chevilles et je me penche pour caresser sa fourrure soyeuse. Ça fait plaisir d’être accueillie avec tant de cérémonie par un représentant du sexe masculin !
— Bonsoir, tout le monde ! je lance en rejoignant ma famille dans la salle à manger.
Je constate aussitôt l’absence de mon père, de Xavier et de Lulu.
— Vous n’êtes que toutes les quatre ?
— Les hommes préparent le repas, me répond ma grand-mère. Nous, on prend l’apéro.
Elle se tait un court instant, le temps que je m’installe à côté de Violette, en pleine séance Snapchat sur son portable, puis se penche vers moi. Un sourire de première communiante ourle ses lèvres.
— Alors ? C’était comment ?
Je présume que Mamie veut savoir quel effet ça m’a fait d’avoir réglé mes comptes avec Lyne hier soir, puisque nous ne nous sommes pas revues depuis. J’attrape une poignée de chips.
— C’était jouissif.
Quatre bouches bées me font face.
— Vous vous êtes réconciliés sur l’oreiller ?! s’écrie Violette, avec les mêmes intonations que si son idole venait de se matérialiser devant elle.
Hein ? Lyne et moi ? Plutôt mourir !
— Tu as suivi mon conseil pour la lingerie, c’est ça ? enchaîne Mamie, le regard brillant.
Je fronce les sourcils. À l’évidence, j’ai raté un épisode.
— Je suppose que vous ne parlez pas de Lyne…
Ma grand-mère éclate de rire.
— Mais pas du tout, ma chérie ! Il est question de Clément ! Catherine et moi avons croisé Rémi au marché de Noël.
— Plutôt bel homme, soit dit en passant, souligne sa sœur.
— Le frangin est encore mieux, lui révèle Mamie.
Elle me sert un verre de rosé et poursuit :
— Si mes déductions sont bonnes, tu as donc passé l’après-midi avec lui.
J’acquiesce d’un hochement de la tête.
— Tes déductions sont bonnes. Et je retire ce que j’ai dit : il n’y avait rien de jouissif.
— Bon, bah, dis-nous quand même comment ça s’est passé ! me presse Emma-Lou, tout en beauté dans un blazer Chanel en tweed rose.
Après une longue gorgée de vin, je me lance dans un résumé de la situation :
— Pas trop mal. Du moins jusqu’à ce que Clément finisse avec la main en sang et que Solveig se mette à hurler face à toute cette hémoglobine.
Violette tourne la tête vers moi, comme si une mouche l’avait piquée.
— Léna, dis-moi que…
Elle marque une pause afin de ménager un effet dramatique.
— … Dis-moi que tu n’y es pour rien dans cette profusion de sang.
— Promis, je n’ai ressenti aucun nouvel instinct meurtrier depuis hier, je réponds en riant, avant de leur relater l’incident qui a eu lieu.
Ma grand-mère hausse les sourcils d’impatience.
— Est-ce que tu as une bonne nouvelle à nous annoncer, oui ou non ?
— Je suis sûre que oui ! s’emballe ma nièce. Ils se kiffent trop pour rester séparés.
Je secoue la tête d’un air maussade.
— Non. C’est bel et bien fini entre Clément et moi.
Ces mots sont difficiles à prononcer car, au fond, une infime partie de moi continuait à espérer un peu. Mon cœur martèle contre ma poitrine, il proteste. Il n’est pas d’accord avec ce constat âcre et triste. Hélas, ce n’est pas lui qui décide.
Il n’y a rien d’autre à faire que tourner définitivement la page, même si c’est dur à digérer. Pourtant, c’est ainsi : nous ne ferons plus jamais de balades dans la forêt main dans la main, nous ne regarderons plus jamais, enlacés, le soleil se coucher au-dessus du lac situé près de la maison de Clément. Quand tout ira mal, pour me réconforter, je ne pourrai plus enfouir mon visage dans son cou, là où sa peau si douce contraste avec la texture épaisse de sa barbe. Je vais oublier peu à peu le contact de ses mains sur mes hanches, reléguer aux oubliettes l’odeur de nos corps emperlés de sueur après l’amour. Et je ne fredonnerai plus jamais à ses oreilles Divine idylle, notre chanson.
Ma folie, mon envie, ma lubie, mon idylle…
La voix de ma grand-mère me tire brusquement de mes rêveries.
— C’est l’occasion de t’ouvrir à de nouvelles perspectives, ma chérie. De faire de nouvelles rencontres.
Elle met une telle application à se donner un air innocent que je la soupçonne de mijoter quelque chose. Je n’ai pas le temps de l’interroger car la porte s’ouvre sur mon père, mon oncle et Lucien, chargés de couverts et de plats.
— Pour vous, mesdames, annonce Lulu d’une voix de stentor, rumsteck et pommes de terre rôties au four.
— Pour nous aussi, lui rappelle Xavier.
Mon père s’approche d’Emma-Lou et lui indique :
— Et pour toi, nous avons remplacé le bœuf par un steak végétarien.
— Merci, le remercie-t-elle timidement.
Un sourire se dessine sur les lèvres de Lulu, quand il s’installe face à la jeune fille.
— Tu sais quel est le comble pour un végétarien ? lui lance-t-il.
Elle secoue négativement la tête.
— Se faire carotter ses légumes.
Un rire s’échappe de ma bouche ; plus les blagues sont pourries, plus elles fonctionnent sur moi. Encouragé par mon côté bon public, le vieil homme enchaîne :
— Et la meilleure arme du végétarien, vous la connaissez ? C’est le lance-roquettes.
Emma-Lou rit poliment mais ma grand-mère rappelle Lulu à l’ordre :
— Dis donc, tu ne serais pas en train de te moquer de ma petite-nièce, quand même ? gronde-t-elle, le sourcil sévère.
— Comment résister à une femme qui me regarde de cette façon ? ironise-t-il.
Peu après le dessert, je félicite Emma-Lou sur le choix de sa veste.
— Elle te donne un joli teint et te va à ravir.
Voilà que je me mets à parler comme une vieille, maintenant.
— Merci, se rengorge-t-elle.
— Comment t’as fait pour pouvoir t’acheter du Chanel ? l’interroge Violette, les yeux pleins d’envie.
— C’est sa mère qui la lui a donnée, intervient Catherine. Elle lui était trop grande, elle ne l’a portée que durant sa grossesse.
Le sourire d’Emma-Lou s’évanouit aussitôt sous la réflexion maladroite de sa grand-mère.
— Je vais voir si les autres ont besoin de moi pour la vaisselle, déclare-t-elle en se levant.
Violette me jette un coup d’œil consterné et décide finalement de la suivre. Je me retrouve donc seule avec mon père, qui textote frénétiquement, Mamie et sa sœur.
— Emma-Lou m’a raconté ce qui lui est arrivé, dis-je en fixant Catherine ostensiblement.
Cette dernière me considère longuement sans rien dire, l’expression impénétrable. Son mutisme m’agace mais je m’efforce de n’en rien laisser paraître. Ma grand-mère rompt finalement le silence :
— Cette histoire est épouvantable.
Je rejette la tête en arrière de surprise.
— Tu es au courant ?
— Il m’a semblé bon de la prévenir, me répond Catherine à sa place. Je ne suis pas si insensible que j’en ai l’air.
Des yeux, j’interroge ma grand-mère.
— Je n’ai rien répété parce que j’estimais que ce n’était pas à moi de le faire, m’explique-t-elle. Les choses doivent déjà être assez difficiles pour cette petite pour qu’on ne lui jette pas en plus tous des regards de pitié.
— Ou des réflexions pas très sympas, dis-je un peu sèchement.
— On l’aide comme on peut, murmure Catherine. Ce n’est pas simple.
Ses pupilles s’embuent et elle frotte son index sous son oreille droite, où je remarque pour la première fois une petite plaque d’eczéma. Je m’en veux aussitôt de l’avoir jugée trop vite.
— Je sais que je suis malhabile avec Emmy, mais je ne m’attendais pas à prendre un tel raz de marée dans la figure… Personne n’est armé pour affronter ça.
— Et puis tu n’as pas vraiment appris à faire étalage de tes sentiments, lui fait remarquer gentiment Mamie, ce qui éveille à nouveau ma curiosité concernant leur passé.
Mon père lève enfin le nez de son Smartphone.
— Il lui est arrivé quoi, au juste ? demande-t-il, interloqué.
— Rien, répondons-nous toutes les trois en chœur, ce qui ne manque pas de nous tirer un éclat de rire.
Le chat, qui a décrété que je suis digne d’être aimée ce soir, me saute sur les genoux et m’assène de brusques coups de tête dans l’épaule pour que je daigne le caresser.
— Eh bien, monsieur Oscar, on ne vous a jamais enseigné comment vous y prendre avec les femmes ? ne puis-je m’empêcher de rire.
Catherine sourit tendrement.
— Il ne faut pas lui en vouloir, il a l’affection bourrue.
— Un peu comme Lulu, quoi ! souligne ma grand-mère, en rougissant légèrement.
Peu après, mon oncle et Lucien nous quittent pour rentrer au presbytère et mon père monte se coucher. Violette me demande :
— On peut rentrer chez Mamie ou tu crois qu’ils sont en train de faire des choses répugnantes sur le canapé ?
— Oh non, Violette, je t’en prie, je ne veux pas imaginer ça !
Ma grand-mère nous propose de rester encore un peu.
— Xavier m’a laissé un DVD de The Walking Dead, si vous aimez bien les séries avec les zombies.
— Je n’ai pas trop envie de regarder la télé, dis-je en réprimant un bâillement.
— Moi non plus, affirme Catherine. Ça empêche de bien dormir, de la regarder tard.
Les yeux de Mamie se mettent à pétiller de malice.
— Et si on se buvait un petit ratafia, les filles ?
— Oh oui ! s’écrient simultanément les deux adolescentes.
— Désolée, mes bichettes, mais vous n’étiez pas incluses dans ma proposition.
Pour toute réponse, elles esquissent une moue boudeuse.
— Vivement qu’on soit majeures, grommelle Violette.
Elle chuchote quelque chose à l’oreille d’Emma-Lou et cette dernière retrouve aussitôt le sourire. Les voir ainsi complices me réjouit.
— Vous pourriez nous raconter votre histoire… je suggère d’un ton suppliant à Mamie et Catherine.
Ma grand-mère dispose trois petits verres et une bouteille d’eau-de-vie sur la table.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Tout ! Catherine m’a dit qu’elle n’avait pas grandi ici… Et vous êtes si différentes, pour des sœurs.
— Demi-sœurs, rectifie une nouvelle fois Catherine.
Nos verres remplis, Mamie se laisse aller contre le dossier de sa chaise. Elle pousse un profond soupir.
— Je ne sais pas par où commencer…
— Par le début, peut-être ? l’encourage Violette.
Catherine se redresse légèrement et déclare sans ambages :
— C’est très simple. En gros, mon père a couché avec la bonne. Elle s’est retrouvée enceinte et a accouché de Jacotte.
Ma mâchoire est en train de se décrocher de stupéfaction.
Ça y est, elle a pété une durite.
Pourtant, la révélation a beau être brutale, elle n’en paraît pas moins sincère.
— T’es une enfant illégitime, Mamie ?
Elle opine du chef et les deux sœurs entremêlent alors leurs deux voix pour nous faire le récit de l’histoire familiale. Celle qui a commencé avec Ernest, leur père, un avocat très en vue du barreau parisien dans les années trente. Ernest a épousé Yvonne, une jeune fille issue elle aussi d’un milieu aisé et tous les deux vivaient avec leur fils, Paulin, dans un appartement cossu situé près du Champ-de-Mars.
— C’était une autre époque, concède Catherine. Dans ce genre de mariage arrangé, il n’était pas rare que l’époux prenne des maîtresses.
— Mais plutôt que de s’enticher de belles danseuses ou d’actrices en vue, poursuit Mamie, il est tombé amoureux de ma mère, qui n’était qu’une simple bonne.
— Oh, je ne sais pas s’il était vraiment amoureux d’elle… minimise Catherine.
Ma grand-mère lui tient tête :
— Moi je te dis que si. C’est juste qu’il n’en avait pas conscience.
La petite bonne, chargée de l’entretien des sols, s’appelait Clara. C’était mon arrière-grand-mère. Tom l’a un peu connue, mais pas moi, car elle est décédée deux ans avant ma naissance. Abandonnée, Clara avait grandi dans un orphelinat (ce qui n’avait rien de romantique, nous assure Mamie). Elle a été trouvée le 11 août 1917 sur les marches d’une église parisienne, vagissant dans une boîte à chaussures. Comme c’était le jour de la Sainte-Claire, elle a été baptisée Clara et, à quinze ans, elle a commencé à travailler.
Trois ans plus tard, elle est entrée au service d’Ernest. La chevelure de feu de Clara et son sourire espiègle ont ravi le cœur de l’avocat et ils ont entamé une relation. En 1934, enceinte de son patron, elle a dû démissionner. Mais Ernest était un homme foncièrement bienveillant et, même s’il a mis un terme à leur histoire, au lieu de la chasser comme une malpropre, il lui a trouvé un logement et une nouvelle place chez des amis à lui, un couple d’intellectuels ouverts d’esprit.
— Il était très mal vu d’être fille-mère en ce temps-là, poursuit ma grand-mère. Aussi, il leur a fait croire que Clara était veuve depuis peu. Sa nouvelle patronne s’est vite attachée à elle, et quand je suis née, ma mère a eu le droit de m’emmener sur son lieu de travail.
Violette, Emma-Lou et moi sommes captivées par ce récit dont nous ne soupçonnions rien. Mamie se souvient avec émotion avoir été choyée. Les patrons de Clara la gâtaient comme si elle avait été leur propre petite-fille. Ils lui offraient des sucreries et des fruits bien juteux, lui ont appris à lire et à compter.
— Et mon père me rendait parfois visite.
— Tu savais qui il était ? l’interroge Violette.
— Ce n’était pas clairement dit, mais ce n’était pas un secret non plus. Je suppose que même les patrons de ma mère s’en doutaient, parce qu’un avocat aisé venant jouer avec la fille d’une petite bonne, c’était tout sauf naturel.
Emma-Lou se tourne vers Catherine.
— Et toi, tu faisais quoi pendant ce temps ?
— Je suis née quatre ans après Jacotte, lui répond sa grand-mère. Mon père ne s’est jamais caché d’avoir eu une fille adultérine… Et moi, je ne comprenais pas pourquoi ma grande sœur ne pouvait pas venir habiter chez nous. Mon frère ne s’intéressait pas à mes jeux, je m’ennuyais terriblement.
— Mais vous vous êtes finalement connues, fais-je remarquer.
Catherine hoche la tête.
— Il arrivait parfois qu’on se retrouve au parc pour jouer ensemble.
— Et dans ces cas-là, sourit Mamie, si ta mère était présente, je devais appeler Papa « mon bon oncle ». Tu te souviens ?
— Les arrangements de l’époque, approuve sa sœur.
Ma grand-mère nous explique ensuite qu’un soir de pluie estivale, un ou deux ans après la guerre, Ernest a débarqué dans le petit appartement étriqué de Clara.
— Il rentrait de Bretagne, où il avait passé tout l’été avec sa femme et ses enfants. Il a simplement dit à Maman qu’il avait besoin d’elle, car il devait se cacher.
Catherine lève un sourcil.
— Tu parles de la période où Papa a disparu pendant trois mois ? Il était chez ta mère, en réalité ?
— Il n’est resté que deux jours.
— Mais pourquoi est-ce qu’il devait se cacher ? s’enquiert Emma-Lou. Tu ne m’avais jamais dit ça, Mamie !
Nos verres sont à présent vides et je suis pendue à leurs lèvres.
— Mon père était soupçonné d’avoir tué le curé du village où nous passions nos vacances, lâche Catherine.
— Et il était bel et bien coupable, déclare Mamie d’une voix posée.
Mes cils papillonnent.
— Quoi ?
— Allons, Jacotte, cette eau-de-vie te fait dire n’importe quoi, la tance mollement Catherine. Tu sais bien qu’aucune suite n’a été donnée à cette affaire.
— Parce qu’il a pu s’enfuir dans les Basses-Alpes – c’est ainsi qu’on appelait ce département à l’époque, ajoute-t-elle à notre intention. Ernest y avait un ami haut placé à qui il avait rendu un grand service par le passé. Alors, il nous a embarquées, ma mère et moi, a loué cette maison pour nous y loger et il est resté pendant trois mois avec nous. Ce fut la période la plus heureuse de mon enfance.
Mamie avait douze ans à l’époque.
— Avoir mon père rien que pour moi, c’était inouï ! se souvient-elle. Loin du tumulte parisien, il avait retrouvé une forme d’insouciance et nous rattrapions à longueur de journée tout le temps passé l’un sans l’autre. Nous n’aurions pas pu être plus heureux.
Tous les deux partaient souvent en expédition dans la nature afin de compléter l’herbier qu’avait débuté ma grand-mère, il lui expliquait les problèmes de mathématiques qu’elle avait parfois du mal à comprendre, imitait Maurice Chevalier pour la faire rire. Une fois, il l’a même emmenée jusqu’à Nice pour lui offrir une nouvelle robe.
— Je l’ai toujours gardée, elle est dans une housse, dit-elle en essuyant une larme qui roule lentement sur sa joue.
Clara étant tombée amoureuse de cette région montagneuse, Ernest a finalement acheté la maison pour qu’elle puisse y rester et lui a trouvé une place à la mairie.
— Ça a été un déchirement, le jour où il nous a annoncé qu’il rentrait à Paris. J’ai cru que ma mère allait lui arracher la tête. Elle était comme ça, très volcanique. Pauvre Papa !
— Mais pourquoi tu idolâtrais ton père s’il a assassiné un curé ? s’offusque Violette. C’est grave choquant !
— Tous les prêtres ne sont pas aussi bons que peut l’être Xavier, ma puce.
Pour la première fois depuis qu’elles ont commencé leur récit, Catherine semble partager l’opinion de sa sœur.
— Celui-ci avait dénoncé trois familles juives aux Allemands, pendants la guerre. Aucune n’est rentrée des camps, nous apprend-elle, la gorge nouée.
Mamie nous raconte que leur père, après l’Armistice, avait intégré un groupe d’anciens résistants qui refusaient de laisser certains crimes impunis.
— Les expéditions punitives s’organisaient un peu partout dans le pays. Ils ne croyaient plus en la justice, pas après les horreurs qui avaient eu lieu. Alors, ils la faisaient eux-mêmes.
En passant trois mois à Vallenot, Ernest a réussi à se faire oublier et son ami a fait étouffer l’affaire.
— Lorsqu’il est rentré à Paris, enchaîne Catherine, ma mère l’a accueilli comme s’ils s’étaient quittés le matin même. Elle n’a posé aucune question. Ce n’était pas le genre de la maison.
Mon arrière-grand-père a succombé à un cancer dix ans après. Catherine nous explique que sa mère lui a conseillé de prendre ses distances avec « la bâtarde », comme elle l’appelait.
— Elle était terrorisée à l’idée que Jacotte en veuille à notre héritage, d’autant plus que mon frère, qui souffrait de problèmes pulmonaires, n’a pas tardé à suivre Papa dans la tombe.
— On m’a certifié qu’elle avait piqué une crise de nerfs en apprenant qu’il me laissait cette maison, rapporte Mamie.
— On ne peut pas dire que ça l’a mise en joie, même si elle n’a jamais mis les pieds à la montagne… Ma mère avait aussi ses torts. Tout le monde en a.
— Évidemment, lui accorde Mamie en lui recouvrant la main de la sienne. Moi, j’ai cru durant de nombreuses années que tu me snobais parce que tu étais la fille légitime.
— Oh, non. Si tu savais comme j’aurais aimé qu’on grandisse ensemble ! Mais cela n’aurait pas été correct vis-à-vis de Maman, bien sûr.
— J’aurais pu t’écrire ou te téléphoner. Va savoir pourquoi, je ne l’ai jamais fait…
Catherine lui sourit timidement.
— Remuer le passé m’a épuisée. Je suggère que nous allions nous coucher.
La tête encore bourdonnante de l’histoire de Clara, je rentre chez ma mère, prête à m’abandonner à un sommeil profond.
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