#2 - La vie a plus d'imagination que nous
Chapitre 11
11
LA MATINÉE DU LENDEMAIN commence par un drame. Emma-Lou se trouve déjà dans la cuisine lorsque Violette et moi descendons prendre le petit déjeuner. Notre cousine, une tartine dans une main et le téléphone dans l’autre, éclate de rire à la vue de ma nièce : Violette a la tignasse en pétard, le pli de l’oreiller encore imprimé sur la joue.
— On dirait que tu t’es pris les cheveux dans un ventilateur ! fait remarquer Emma-Lou, hilare.
Elle reçoit un superbe regard indigné en guise de réponse. Je tente de lui faire comprendre à grand renfort de signes qu’il vaut mieux éviter de chambrer Violette tant qu’elle n’a pas bu son chocolat chaud, mais trop tard. Emma-Lou insiste en se plantant devant elle :
— Au réveil, tu ressembles un peu à une botte de foin, en fait.
Violette la fusille du regard.
— T’es suprêmement relou ! Et puis, dégage, t’es sur mon chemin.
Les yeux de notre cousine lancent à présent des éclairs outragés. L’adolescence n’étant pas propice à la nuance, j’essaie d’intervenir avant que n’éclate un conflit territorial.
— Du calme, Violette. Elle plaisante.
— Ouais, bah, qu’elle retourne plutôt bouffer ses barres de chocolat en cachette !
— Violette ! je m’exclame, choquée.
Emma-Lou tente de se défendre en la poussant, ce qui plonge Violette dans un état proche de l’hystérie.
— Me touche pas ! hurle-t-elle.
Elles ne vont quand même pas se sauter à la gorge ?
— Mais va crever, connasse ! explose Emma-Lou avant de quitter la pièce au pas de charge.
— Emma… Attends !
Je me précipite à sa suite, mais la jeune fille est beaucoup plus rapide que moi et s’enferme déjà à double tour dans la salle de bains. Je lance un regard inquiet vers le haut de l’escalier, en vain. Et pour le coup, impossible de compter sur ma mère pour gérer la crise puisqu’elle est au travail, et Antoine aussi. C’est bien ma veine ! Je ne comprends pas ce revirement de situation. Hier leur relation était redevenue cordiale. Et Violette a beau être ronchon au réveil, je ne l’avais encore jamais vu se mettre dans un tel état. Penaude, je pousse un profond soupir. Que faire ? De mémoire, intervenir pour tenter d’apaiser les choses quand deux adolescentes se crêpent le chignon équivaut à vouloir stopper une avalanche avec une pelle : c’est inutile. Tant pis, on se passera de tact. Je vais prendre le taureau par les cornes.
De retour dans la cuisine, j’attrape une tasse, verse du café dedans et me plante face à Violette, l’accablant d’un regard lourd de reproches.
— T’es complètement fêlée de lui parler comme ça. C’est quoi, ton problème ?
— C’est bon, ce n’est pas ma pote ! fulmine-t-elle. Je lui parle comme je veux.
— Certainement pas. Emma-Lou est ta cousine et tu lui dois le respect.
— Parce qu’elle se respecte, elle, peut-être ? Elle se gave de cochonneries entre les repas et après elle va se plaindre de son poids.
— Mais ça, ce n’est pas ton problème, Violette, dis-je avant de porter la tasse à ma bouche.
Ma nièce secoue la tête pour marquer sa désapprobation.
— Regarde ce que ma copine Laura m’a envoyé, déclare-t-elle soudainement en faisant défiler l’écran de son téléphone.
— C’est quoi ? je demande, agacée qu’elle tente de changer de sujet.
— Des captures d’écran d’un groupe Facebook.
Peu intéressée, je sirote mon café.
— Et alors ?
— Bah regarde, au moins ! C’est Emma-Lou. Elle se prend pour Kim Kardashian, ou quoi ?
Je me saisis du portable, mais mon cerveau a du mal à analyser les photos qui passent sous mes yeux.
— Mais… qu’est-ce que… je bafouille. Comment ta copine connaît-elle Emma-Lou ?
— Bah, en fait, c’est plutôt une de ses amies qui la connaît, elles étaient dans le même bahut, un truc pour les bourges, tu vois ? Ces captures ont pas mal tourné, alors Laura a percuté quand je lui ai parlé d’elle. Emma-Lou, ce n’est pas un prénom courant, tu comprends ?
— Non, justement ! Ce que tu me dis est abscons pour moi ! D’où sortent ces photos de notre cousine… en petite tenue ?
Je laisse échapper un hoquet de stupeur en lisant la légende inscrite sous une photo : « Le gros thon en culotte », puis les deux commentaires qui suivent : « Toute cette cellulite me donne envie de gerber » ; « Grassouillette, la blondinette ! ».
— Violette, réponds-moi, je lâche d’une voix blanche. C’est quoi, ce délire ?
Ce qu’elle m’apprend alors me plonge dans un effroi sans nom. En assemblant une à une les pièces du puzzle, je comprends qu’Emma-Lou a succombé aux charmes du garçon le plus populaire de sa classe.
— Mais, apparemment, il a accepté de sortir avec elle uniquement après un pari avec ses copains, me raconte Violette, comme si elle lui cherchait déjà des circonstances atténuantes.
Un après-midi où ils se trouvaient tous les deux, le type a photographié Emma-Lou en sous-vêtements, alors qu’elle venait de s’assoupir après des caresses plutôt poussées. Puis il a diffusé les clichés sur le groupe Facebook de leur lycée et les photos ont fait le tour des élèves. La cruauté des adolescents se propageant à la vitesse de la lumière, en quelques heures, notre cousine est devenue la risée de ses camarades.
Les larmes aux yeux, je me sens chanceler et mon premier réflexe est de repousser brutalement le Smartphone à l’autre bout de la table. Violette ne bronche pas alors que je lui crie dessus :
— Est-ce que tu te rends compte que c’est grave ? C’est du harcèlement, bon sang ! Du har-cè-le-ment !
— Calme-toi, se défend-elle mollement. Ils l’ont fermé, ce groupe, et elle a quitté le lycée.
Ses mots, au lieu de m’apaiser, attisent ma colère.
— Et tu trouves ça normal ? Tu penses que c’est logique que sa scolarité soit bousillée à cause d’une bande de crétins qui, eux, vont pouvoir poursuivre leurs études en toute impunité ?
Elle reste silencieuse une fraction de seconde, semblant réfléchir à la situation.
— Le mec a été exclu quelques jours du lycée…
Violette tente de faire bonne figure, mais je vois bien qu’elle commence à blêmir.
— Exclu quelques jours ! je répète, en voyant ses yeux s’embuer. Alors, tout est parfait, il peut continuer à faire le beau devant ses potes en attendant sa prochaine proie. Mais qu’est-ce que tu as dans la tête, Violette ?
Les larmes débordent à présent de ses yeux.
— Je n’ai rien fait, moi, je te le jure, Léna ! Sur la tête de Lucas, même ! Je te jure que je n’ai pas fait tourner les photos, Laura me les a envoyées cette nuit.
À l’étage, l’eau de la douche coule toujours.
— Je te crois. Mais ton comportement vis-à-vis d’Emma-Lou est purement inacceptable. En la traitant aussi mal, tu joues le jeu de ses harceleurs.
Ma nièce s’essuie maladroitement la joue d’un revers de la main et, l’espace d’un instant, je retrouve sur ses traits la petite fille qu’elle a été, il n’y a pas si longtemps que ça.
— J’étais choquée. Sur le coup, je n’ai pas pensé que… T’es en colère, Léna ?
J’avale d’un trait le reste de ma tasse.
— Je suis surtout consternée. Tu vas aller t’excuser auprès d’Emma-Lou, Violette.
— Mais…
— C’est un ordre ! C’est ça ou tu ne vois plus Lucas jusqu’à la fin des vacances.
— Tu me fais du chantage ? crie-t-elle, outrée.
— Non, je te fais un rappel des règles de la vie. Alors, dès qu’elle aura terminé de se doucher, tu vas devenir sa meilleure amie.
La mine de chien battu qu’elle m’oppose ne me fait pas flancher.
— Je suis sérieuse, Violette.
— OK, capitule-t-elle au bout de quelques secondes. Je vais faire tout mon possible.
Je m’adoucis en la voyant à son tour ébranlée et, malgré la situation, une bouffée de tendresse monte en moi. Je lui explique alors, d’un ton plus posé, qu’Emma-Lou n’a pas besoin d’être jugée, mais juste d’être aimée pour ce qu’elle est. Avec ses quelques kilos en trop, avec ses casseroles.
— Elle va devoir se construire avec cette horrible histoire. Est-ce que tu te rends compte de l’impact psychologique que ça a pu avoir sur elle ?
Violette réfléchit et je peux presque percevoir les rouages de son cerveau qui se mettent en branle.
— Elle n’a plus de copines, dit-elle pensivement. Et j’imagine que ça va être dur pour elle de faire à nouveau confiance à un mec.
— Exactement. Et si jamais elle a lu tous les commentaires sous les photos, ce dont je ne doute pas, son estime d’elle-même doit être au plus bas.
Pauvre gosse… J’espère qu’elle est au moins suivie par un psychologue car elle doit se trouver dans un gouffre de détresse sans fond. La cruauté et la bêtise dont sont capables certains humains me laisseront toujours sans voix.
Les heures suivantes s’écoulent un peu plus tranquillement. Les filles enterrent la hache de guerre au moment où Violette s’excuse auprès d’Emma-Lou pour avoir été « trop relou » avec elle. Elles passent l’après-midi à réviser leurs cours en écoutant à fond les chansons de Noël de Michael Bublé. Mon cœur est assailli par des émotions contradictoires quand elles entonnent en chœur le refrain de Cold December Night. Celui dans lequel le chanteur supplie la femme qu’il aime de tomber amoureuse de lui « pour ce Noël », ajoutant qu’il n’a besoin de rien d’autre « qu’un baiser en cette froide nuit de décembre ».
C’est sirupeux et un peu trop efficace. Moi aussi, je veux qu’un homme me déclare sa flamme de cette manière. Même si là, dans l’immédiat, ça me paraît mal barré, à moins que je ne prenne les choses en mains. Parmi tous les conseils dispensés par ma grand-mère, j’hésite sur celui à appliquer : débarquer dans la cuisine de L’Edelweiss en lingerie sexy pour expliquer à Clément à quel point j’aimerais qu’il m’embrasse « en cette froide journée de décembre » (mais la forte probabilité d’être balancée manu militari dans la neige ne m’enchante pas particulièrement), ou m’inscrire sur Meetic pour trouver mon prochain mec et redécouvrir les sensations uniques des premières fois.
La précipitation étant mauvaise conseillère, je me contente de travailler sur mon ordinateur, jusqu’à ce que je sois interrompue par un coup de fil de mon frère. Même à des dizaines de milliers de kilomètres de là, alors qu’il est censé boire des cocktails les doigts de pied en éventail au bord d’une eau paradisiaque, il a besoin d’entendre de vive voix que sa progéniture va bien, les SMS de cette dernière ne suffisant pas à le rassurer.
— Ne t’inquiète pas, Tom. Ta fille a tout ce dont elle a besoin et elle n’a contracté aucune maladie incurable, dis-je en riant.
— Est-ce qu’elle voit Lucas ? me demande-t-il à brûle-pourpoint.
Ah, le sujet qui fâche. Mon frangin est adorable, mais il est intimement persuadé qu’il pourra empêcher sa fille de fréquenter des garçons avant ses trente ans. Au minimum.
— Ils se sont croisés, je concède doucement.
À l’autre bout du fil, Tom souffle. Soit c’est un soupir, soit il est en train de recracher la fumée d’une cigarette. Et s’il fume, c’est qu’il est stressé.
— Je sais que Maman n’empêchera pas Violette de sortir, Léna, alors je compte sur toi.
Dépitée, je fixe le plafond.
— Hors de question que je la séquestre. Tu ne veux pas la mettre dans un couvent, pendant que tu y es ?
— Je te demande juste de les surveiller, répond-il en serrant les dents (du moins, c’est que l’inflexion de sa voix me laisse supposer). À cet âge, la libido est en surrégime. Je le sais, moi aussi, j’ai été un ado en rut avec le cerveau entre les jambes.
— Merci pour l’image, Tom. Mais ta fille ne risque rien. Elle a du répondant et Lucas est un mec bien. Il a Clément derrière lui, qui veille au grain.
Tom laisse échapper un rire mordant.
— Tu veux que je fasse confiance au type qui a brisé le cœur de ma petite sœur ?
Si je n’étais pas la petite sœur en question, je trouverais ça touchant. Je m’efforce de minimiser les choses :
— Il ne m’a pas brisé le cœur. Juste un peu… euh… meurtri.
« Broyé » serait un terme plus exact.
— Et sinon, comment va Papa ?
Je lui sais gré de changer de sujet et lui relate le silence dans lequel notre père s’enferme dès que j’essaie d’évoquer avec lui les raisons de sa déprime.
— Il m’a dit qu’il avait le sentiment d’avoir été un mauvais père pour nous, etc.
— Ça ressemble à une bonne crise existentielle, analyse mon frère.
J’acquiesce et l’interroge :
— Il m’a aussi parlé d’une certaine Graziella qui lui aurait téléphoné. C’est une de ses ex, tu te rappelles d’elle ?
— Je crois que je l’ai rencontrée une fois ou deux, mais ça remonte à loin. Plutôt jolie, si je me souviens bien.
Je secoue la tête, incrédule.
— Ce serait quand même curieux qu’il ait quitté Céleste pour remettre le couvert avec elle.
Mon frangin me répond d’un ton hésitant :
— Avec Papa, rien n’est impossible… Ah ! ajoute-t-il dans un soupir. J’aurais peut-être mieux fait de venir.
— Mais non, Tom, cesse de te faire du souci et profite de tes vacances. Tu ne devrais pas être en train de nager ou de faire un trek sur le piton de la Fournaise ?
— C’est plutôt l’heure de dîner, ici, me rappelle-t-il.
— Raison de plus pour que tu files ! Promis, je te préviens si jamais Violette est enlevée par une organisation mafieuse.
En fin d’après-midi, alors que nous attendons toutes les deux notre tour dans la longue file d’attente de la boulangerie (à croire que tout le monde s’est donné rendez-vous à la même heure !), Violette me confie avoir un peu papoté avec Emma-Lou.
— C’est un sale connard, le mec qui lui a fait ça. Heureusement qu’elle ne lui a pas donné sa virginité.
Une vieille dame se tourne aussitôt vers nous et nous scrute d’un regard aigu. Je chuchote à ma nièce :
— Je suis entièrement d’accord avec toi. Mais tu devrais parler moins fort car tes propos risquent d’être déformés.
Je vois déjà Tom m’appeler pour me demander si c’est vrai que Violette a perdu sa virginité en étant sous ma surveillance.
— Est-ce qu’elle t’a dit si Catherine est au courant de ce qu’elle a subi ?
Cette question m’a turlupinée durant une bonne partie de la journée. Si Catherine savait ce qui est arrivé à sa petite-fille, elle serait peut-être un peu plus diplomate, non ?
— Ouais, elle le sait. Mais elle fait genre qu’elle ne veut pas en parler, comme si ça n’avait jamais eu lieu ! m’explique ma nièce d’un air révolté.
— Je ne crois pas que Catherine soit à blâmer. Certaines personnes préfèrent ignorer ce qui fait mal, c’est une façon de se protéger.
— C’est un peu le problème de notre famille, non ? Quand tu vois Papy qui ne veut même pas nous dire ce qui ne va pas…
— Tu as discuté avec lui ?
Elle hausse les épaules.
— L’autre jour, quand il s’occupait du Solex. Il n’a rien lâché… Je crois qu’il serait plus facile de faire parler Memphis.
En sortant de la boulangerie, j’aperçois Lyne qui remonte la rue dans notre direction. Un poids m’écrase aussitôt la poitrine et je suis tentée de changer de trottoir pour éviter de l’étriper sur place. Mais Violette me retient de force par le coude.
— Sois sympa, ne l’attaque pas frontalement, me souffle-t-elle.
— Et c’est toi qui me dis ça après la scène de ce matin ?
L’expression de Lyne se fige lorsqu’elle arrive à notre hauteur. Le regard qu’elle pose sur moi me fait penser à celui d’un grand requin blanc affamé. Très affamé.
— Tiens donc, Léna Pichon ! articule-t-elle en se fendant d’un rictus supposé évoquer un sourire.
— Bonjour, Lyne. Voici ma nièce, Violette.
— Je sais qui elle est, merci, me coupe-t-elle sèchement.
J’avais oublié que, l’année dernière, Violette a traité Lyne de poufiasse alors que cette dernière tentait de convaincre Tom que ma mère devait vendre la maison familiale.
— Alors, reprend-elle, tu passes les fêtes en famille ou tu t’es rabibochée avec Clément ?
Je ravale une grosse boule de salive non dénuée de quelques épines. Impossible de me dérober.
— Je suis chez ma mère, je réponds d’un ton évasif.
Lyne adopte une expression faussement compatissante.
— Mmmh, avec le canon que Clément a embauché comme serveuse, ça m’aurait étonné que vous vous soyez remis ensemble.
Ses paroles claquent dans l’air, aussi férocement qu’une gifle. Je sais que je suis censée rebondir par une réplique assassine, mais dans l’immédiat, mes cordes vocales peinent à fonctionner et seul un bafouillage étranglé sort de ma bouche :
— Oh, eh bien, je…
— J’ai entendu parler de la cuite monumentale de ton père, enchaîne-t-elle en poussant un reniflement de mépris.
Je m’oblige à prendre un ton enjoué :
— Une soirée bien arrosée, tu sais ce que c’est…
— Bah non, justement, affirme-t-elle, hautaine. Je sais me maîtriser, moi.
— À défaut de savoir maîtriser ta langue.
Oups. C’est sorti tout seul. Lyne étrécit instantanément les yeux.
— Qu’est-ce que tu sous-entends ?
Oh et puis crotte ! Pourquoi devrais-je prendre des pincettes avec elle alors qu’une pelle ferait plutôt l’affaire ?
— Rien. Je pensais seulement aux rumeurs qui ont circulé sur moi après l’incendie. Tu as dû en entendre parler puisque, en général, elles sortent de ton agence.
La bouche grande ouverte, elle joue la surprise offensée. Cette femme mériterait un Molière.
— Alors là, je t’arrête tout de suite, se reprend-elle. J’ai effectivement entendu des trucs sur toi, mais je n’en suis pas à l’origine.
— Ah oui ? C’est marrant, j’aurais pourtant juré qu’après l’épisode de l’année dernière…
Elle me coupe à nouveau, crachant sa méchanceté avec une précision imparable :
— Eh bien, non, ce n’est pas le cas. Et sans vouloir t’offenser, tout le monde était au courant que Clément ne comptait pas ses heures au travail. On se doutait tous qu’un jour ou l’autre, ça deviendrait un problème entre vous.
Je lâche un rire bref.
— Tu es donc en train de m’avouer que tu me crois coupable ?
— Il n’y a pas de fumée sans feu, articule-t-elle nettement en approchant son visage du mien. C’est le cas de le dire.
J’aimerais pouvoir prétendre que la suite se déroule au ralenti et que je stoppe la trajectoire de ma main avant qu’elle n’atteigne son but. Mais ce n’est pas le cas. Tout va très vite. La rage monte en moi comme une boule de feu et je lui flanque une gifle magistrale. Lyne reste hébétée une fraction de seconde avant de cracher :
— Alors là, tu vas me le payer !
Elle tente de me gifler à son tour, mais comme je m’écarte vivement, ce sont ses ongles, ou plutôt ses griffes qui viennent à la rencontre de ma joue. Je la pousse et elle attrape une mèche de mes cheveux dans un cri guttural, alors je me dégage brusquement, ce qui a pour effet de la rejeter en arrière. Ses talons dérapent sur une plaque de verglas.
— Mais arrêtez ! nous crie Violette. Vous êtes folles ou quoi ?
Atterrissant sur les fesses, Lyne me saisit par les chevilles, espérant m’entraîner dans sa chute. Mue par l’adrénaline, je me penche en avant et appuie de toutes mes forces sur ses épaules pour lui faire lâcher prise. C’est à ce moment-là qu’une voiture de gendarmerie s’arrête à notre hauteur. Je me fige de surprise et manque de défaillir en remarquant qu’un attroupement s’est formé autour de nous.
— Tu me mets l’affiche, là ! me reproche Violette.
Lyne profite de ce bref moment d’inattention pour achever ce qu’elle avait commencé et je me retrouve à mon tour sur le sol glacé, non sans avoir poussé une exclamation de rage. Les haut-parleurs de la mairie crachent à plein volume Vive le vent.
— Allons, mesdames, on se calme ! Vous allez nous suivre sans faire d’histoires.
Mathieu, le maréchal des logis-chef, qui est aussi un des meilleurs amis de Clément et Rémi, vient officiellement de m’arrêter pour bagarre sur la voie publique…
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