#2 - La vie a plus d'imagination que nous

Clarisse Sabard · Chapitre 27 sur 29

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#2 - La vie a plus d'imagination que nous

Épilogue

 

11 mai 2019

 

LES CLOCHES DE L’ÉGLISE sonnent à toute volée alors que nous suivons les jeunes mariés. Tous les deux s’arrêtent devant la porte de l’édifice et, avant de poser pour la traditionnelle photo, saluent les villageois, réunis au bas des marches. Sous le soleil printanier et les acclamations, les grains de riz volent et des centaines de mains applaudissent.

Mamie est magnifique, dans son tailleur bleuté et son chapeau assorti. Elle serre contre son cœur le bouquet de roses qu’elle lancera plus tard, dans la soirée.

— Tu as intérêt à le rattraper ! m’a-t-elle prévenue, d’un air convenu.

Violette, Emma-Lou et moi rejoignons le reste de notre famille. Toutes les trois, nous avons eu la chance d’endosser le rôle de demoiselles d’honneur. Noah et Catherine n’ont pas été en reste, puisque l’un était chargé de porter les alliances jusqu’aux futurs mariés, et l’autre était le témoin de Mamie (celui de Lulu étant un de ses copains de chorale). Mon père, les yeux embués, a conduit sa mère jusqu’à l’autel. Xavier a mené une cérémonie religieuse pleine de tendresse et d’émotion.

— C’était magnifique ! me dit Clément, tout en m’entourant de ses bras. Je n’ai plus qu’une envie, à présent : passer chaque minute de chaque jour à t’embrasser, jusqu’à la fin des temps.

— Oui, bah, allez vous papouiller ailleurs, grogne Noah en nous gratifiant d’une grimace. Vous êtes indécents.

Comme je sais que mon demi-frère déteste ça, je lui ébouriffe les cheveux.

— Arrête ou je demande à notre père de te renier ! me menace-t-il.

— Renier ma seule fille ? intervient ce dernier. Jamais de la vie.

Céleste se tient étroitement serrée contre lui et je souris devant toute cette bonne humeur retrouvée. Il a fallu un moment à mon père avant de trouver le cran de téléphoner à Céleste pour lui parler, pour oser enfin lui avouer les raisons de sa fuite. Céleste étant d’une patience d’ange, elle a su lui pardonner, l’encourageant à nouer une véritable relation père-fils avec Noah. Grâce à elle, Papa a enfin accepté l’idée que tout le monde a le droit de se cogner à la vie. Même lui. Il n’a pas encore officiellement reconnu Noah, tous les deux souhaitaient passer davantage de temps ensemble pour apprendre à se connaître, mais les choses sont en bonne voie.

Clément dépose un nouveau baiser sur le haut de mon crâne.

— Non, mais regardez-vous ! déclare Violette. Ça fait quatre mois que vous vivez ensemble et on dirait que vous venez juste de vous rencontrer. Vous êtes pathétiques.

Dans un éclat de rire, je lui demande comment se portent ses amours avec Lucas.

— Ses quoi avec qui ? intervient Tom, qui a l’art de toujours tomber à pic.

Néanmoins, Aniata, ma belle-sœur, le rappelle vite à l’ordre en lui tirant vivement l’oreille.

— Aïe ! proteste-t-il douloureusement. C’est bon, je plaisantais. Lucas sait qu’il pourra demander notre fille en mariage quand elle fêtera ses cinquante ans !

— Ah ah ! Très drôle, Papa ! se moque Violette.

Mamie se trouve à présent au bas des marches et pose de bon cœur pour les photographes.

— Dites, les tourtereaux, que diriez-vous de quelques clichés sous les oliviers, le long du chemin pavé ? propose le photographe officiel.

— Je vais devoir ôter mes chaussures, si je ne veux pas me tordre une cheville ! déplore ma grand-mère.

— Je vais te porter, mon petit sucre d’orge ! lui répond Lulu, que je soupçonne d’avoir bu un ou deux coups avant le début de la cérémonie.

— Oh, ce qu’il est charmant ! fond-elle. Vous voulez savoir ce qui me fait vibrer, chez lui ?

— Non, on n’y tient pas tant que ça, réplique Emma-Lou en frémissant.

Je lui expédie un clin d’œil de connivence.

— Cette petite s’est métamorphosée, me fait remarquer Maman, qui a surpris mon geste.

— En grande partie grâce à moi, je vous rappelle ! fait Violette, d’un ton sans modestie.

Je sais que sa vantardise n’est que feinte et cache bien plus d’émotions qu’il n’y paraît. Les liens entre ma nièce et notre cousine sont passés de l’inimitié à une solide complicité. Emma-Lou a réintégré un cursus scolaire normal, dans le même lycée que Violette. Étant donné les circonstances, la dérogation a été acceptée sans peine. Ses parents restent très préoccupés par le sort de leur entreprise, mais ils s’efforcent de faire plus attention à leur fille, qui, avec l’aide d’un nutritionniste, a déjà perdu trois kilos. Je pense que Catherine n’y est pas étrangère. Le fait d’avoir parlé à cœur ouvert du passé familial avec sa sœur a débloqué beaucoup de choses chez elle. Elle lâche davantage de lest et passe désormais plus de temps à multiplier les occasions de rencontrer un homme qu’à frémir en lisant les faits divers dans les journaux.

Clément m’embrasse une dernière fois, avant de monter au restaurant.

— Je dois aller vérifier que Rémi et Solveig s’occupent bien du vin d’honneur.

— Tu penses qu’ils pourraient être en train de fabriquer un bébé ? dis-je en ne plaisantant qu’à moitié, tous les deux s’étant déclaré leur flamme en février dernier.

— J’espère bien que non, ils sont censés former la nouvelle serveuse !

Ce soir, nous dînerons tous à L’Edelweiss. Le restaurant a enregistré un excellent chiffre d’affaires durant la saison hivernale (la porte des toilettes a été réparée quelques jours après mon petit incident) et les garçons se sont décidés à recruter une employée supplémentaire, les prochains projets étant à présent braqués sur l’été, où ils comptent exploiter tout le potentiel de la terrasse avec vue sur les montagnes, en proposant des petits déjeuners gourmands, concoctés avec les produits régionaux. Nous sommes très enthousiastes à cette idée, d’autant plus que l’inespéré a fini par se produire il y a deux mois : Hugo a avoué sa culpabilité dans l’incendie qui a ravagé Le Café du Commerce. Oh, bien sûr, ça ne l’a pas pris comme ça, un matin, parce qu’il se sentait rongé par le remords, non. C’est une escalade vers la déchéance qui a finalement eu raison de sa ténacité. Ses affaires ont commencé à péricliter sérieusement et sa femme, ne supportant plus de le voir s’enfoncer, a fini par plier bagage, avec leurs enfants sous le bras. Après une nuit de beuverie, Hugo s’est rendu de lui-même à la gendarmerie. « C’était ça ou je me flinguais », a-t-il déclaré, reconnaissant la préméditation de son acte, dans le but d’éliminer son principal concurrent. Triste histoire, qui se réglera très vite devant les tribunaux. En attendant, je savoure ma décision d’être revenue vivre dans le coin. C’est un véritable bonheur de travailler au cœur de la nature, de vivre dans une maison en pleine forêt, avec vue sur le lac. Qui plus est, en compagnie de l’homme de ma vie.

Clément m’envoie un clin d’œil complice et ajoute :

— Et puis, on a dit que le prochain bébé dans la famille, ce sera le nôtre.

Je le fais taire en plaquant mon index sur sa bouche.

— Chut ! Personne n’est encore au courant de ce projet. Tu les connais, ils vont s’emballer…

— Un bébé ?! s’écrie Mamie que je croyais en route pour le champ d’oliviers. Vous voulez faire un bébé ?

Elle se tourne vers le reste de l’assemblée et répète, comme si ses cris extatiques avaient pu leur échapper :

— Vous avez entendu ça ? Léna et Clément veulent avoir un bébé !

À cet instant, je sais que la vie peut devenir une joie, si c’est ce que l’on décide d’en faire. Une joie contagieuse, une joie qui se donne, entière. Une joie dessinée par des cœurs bienveillants. Parce qu’au-delà des peines et des douleurs, la vie est belle et drôle à la fois.

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