#2 - La vie a plus d'imagination que nous
Prologue
Vallenot, fin août 2018
LA SOIRÉE S’ÉTIRAIT EN LONGUEUR, ce qui n’était pas pour me déplaire. Clément avait fermé le restaurant à vingt-deux heures et j’en avais profité pour faire un saut chez ma mère pendant qu’il rejoignait des amis. La chaleur estivale s’était peu à peu estompée, laissant planer dans l’air une certaine douceur.
— Quelle merveilleuse nouvelle ! s’exclama ma mère, avant de se tourner vers Antoine, son compagnon. Si on ouvrait une bouteille de champagne pour fêter ça ?
Je souris, sachant pertinemment qu’il était inutile de protester. Après tout, je venais de leur annoncer ma décision de m’installer avec Clément ! Ce qui impliquait de quitter Nice et revenir vivre dans mon village d’enfance, auprès d’une partie de ma famille et de l’homme que j’aimais. Après huit mois de relation à distance, j’en avais plus qu’assez de tergiverser sur notre avenir qui, à l’évidence, était ici. Clément et son frère, Rémi, avaient repris le restaurant de leurs parents, après les départs en retraite successifs de ces derniers, et le succès ne se démentait pas. Clément mettait un point d’honneur à proposer une cuisine familiale faite maison, à base de produits de saison et locaux. L’ambiance chaleureuse des lieux contribuait au fait que les clients s’y sentaient comme chez eux. Quant à moi, mon activité de décoratrice textile en free-lance me permettait de travailler dans n’importe quel endroit où je pouvais disposer de mon ordinateur et de mes crayons. Ma principale source d’inspiration étant les animaux de la forêt, ce rapprochement avec la nature me serait des plus bénéfiques. Cette fois-ci, j’étais suffisamment sûre de moi pour ne plus avoir peur de sauter le pas.
— Clément doit être fou de joie, déclara Antoine en faisant tinter sa coupe de champagne contre la mienne.
— Il ne le sait pas encore, avouai-je en riant. Je compte le lui dire demain puisque c’est son jour de repos… Bizarrement ça me rend nerveuse.
— Oh, ma chérie, ce sera indéniablement le plus beau jour de sa vie ! s’émut Maman. Depuis le temps que Clément te supplie de t’installer avec lui !
— Ce n’était pourtant pas gagné, m’amusai-je en me remémorant notre histoire.
En effet, Clément et moi nous connaissions depuis notre prime enfance. Nous avions même flirté durant tout un été où j’avais travaillé dans le restaurant de ses parents afin de payer mes études, mais à l’époque il n’était pas prêt à s’engager dans une relation sérieuse. Et puis à Noël dernier, lors de mon arrivée à Vallenot, il s’était produit une sorte de déclic entre nous. J’avais été troublée en le revoyant pour la première fois depuis des années. L’ancien adolescent charmeur était devenu un homme mature et sûr de lui. Notre idylle m’avait apporté la sensation de légèreté dont j’avais besoin à ce moment-là et finalement, elle s’était muée en une relation sérieuse, de celles qui conduisent à faire des projets d’avenir en souriant de bonheur.
Je repoussai ma coupe à présent vide. Me remémorer tout cela me donnait envie d’aller retrouver Clément et m’envelopper dans la chaleur de ses bras.
— Il s’est passé tant de choses en si peu de temps, déclara pensivement ma mère, caressant la tête de Memphis, son Jack Russell qui, pour une fois, n’était pas occupé à persécuter les perruches de ma grand-mère. Je me réjouis de savoir que cette année nous pourrons être tous réunis pour les fêtes.
— Tu penses à Noël alors que c’est dans quatre mois ? lançai-je en arrondissant les yeux.
Elle était décidément incorrigible !
— Quatre mois, ça passe vite, rétorqua-t-elle d’un ton assuré.
L’église sonna douze coups, ce qui me fit sursauter.
— Déjà minuit ? Je dois y aller. Clément m’attend sûrement pour rentrer.
Je pris congé et redescendis prestement les ruelles pavées. Les terrasses des restaurants avaient éteint leurs lampions colorés, plongeant le village dans l’obscurité, et les effluves des pizzas cuites au feu de bois persistaient dans l’air. Au-dessus de ma tête et par-delà les montagnes, le ciel formait une voûte étoilée qui me rappela certains soirs d’été passés à observer les constellations avec mon frère, lorsque nous étions plus jeunes. Un euphorisant sentiment de satisfaction monta en moi et je respirai à pleins poumons. Comme il était bon de se sentir chez soi, à sa place !
Parvenue à la hauteur du vieux lavoir du e XV siècle, je vis tout à coup une épaisse nappe de brouillard s’élever d’un peu plus bas, vers le centre du village. Du brouillard, par une si belle nuit ? Je secouai la tête, incrédule, et une odeur âcre me détrompa aussitôt : quelque chose était en train de brûler. Pressant le pas, je perçus les bribes d’une agitation inhabituelle.
Au fur et à mesure que je me rapprochais, un mauvais pressentiment m’enveloppa, à m’en glacer l’échine. De là où partait la colonne de fumée, il n’y avait pas trente-six bâtiments, mis à part le brocanteur… et le restaurant de Clément.
Non, mon Dieu. Non…
L’horreur me vrilla les côtes lorsque j’arrivai près du sinistre. À travers les lumières aveuglantes des camions de pompiers, je distinguai les soldats du feu tentant de maîtriser les hautes flammes orangées qui ravageaient avec rage le travail de toute une vie : le Café du Commerce brûlait sous mes yeux impuissants et ceux d’une quinzaine de villageois, qui, hébétés, commençaient à se rassembler sur la place de la mairie.
— Léna ! Je t’ai cherchée partout.
Je tournai le visage en direction de Rémi.
— Où est Clément ?! hurlai-je, saisie par une nouvelle angoisse.
Mon beau-frère posa une main apaisante sur mon bras.
— Calme-toi. Il est dans l’ambulance.
— Il est blessé ?
Rémi secoua la tête.
— Non, me répondit-il d’une voix ténue. On était chez Mathieu quand les gendarmes ont appelé. Mais il est sous le choc. On a dû s’y mettre à plusieurs pour l’empêcher d’entrer dans ce brasier.
— Je veux le voir.
Rémi m’entraîna vers l’ambulance. Clément se tenait assis à l’arrière du fourgon, une couverture de survie enroulée autour de ses épaules. Il leva sur moi un regard perdu et m’ouvrit ses bras, dans lesquels je me précipitai.
— Je n’ai rien pu faire, déplora-t-il en enfouissant sa tête dans mon épaule. Tout est foutu.
— Chut, on va trouver une solution, tentai-je de le rassurer, alors qu’au fond de moi je voyais bien qu’il ne restait pratiquement plus grand-chose du restaurant fondé quarante ans plus tôt par ses parents.
Sans ajouter un mot, il se leva et quitta l’ambulance pour observer le triste spectacle de l’établissement qui flambait toujours, même si les flammes avaient diminué en intensité. Il faudrait encore quelques heures avant que les dernières braises ne soient éteintes.
— Je suis là, mon amour, murmurai-je.
Il resserra davantage sa main autour de la mienne, tandis qu’un petit groupe se formait autour de nous pour réconforter les garçons. Seul Rémi parvenait à répondre à ces élans de sympathie. Je n’étais pour ma part plus en état de parler. L’air enfumé me faisait pleurer. Le désespoir muet de Clément aussi.
Malgré la situation dramatique qui se jouait devant nous, j’étais à mille lieues d’imaginer l’étendue des ravages que cet incendie allait laisser dans nos vies…
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