2020 - H (trilogie Intégrale)
Journal de John W.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Après une heure de marche environ, il s’arrêta dans une clairière. Il scruta les environs avec insistance. J’étais certain qu’il ne pouvait pas me voir, toutefois un frisson me parcourut lorsqu’il regarda fixement dans ma direction. Puis il s’approcha d’un petit monument, une sorte de tumulus. Chose étrange, les pierres étaient dépourvues de mousse et de lichen, comme si la construction était récente.
H. s’accroupit alors et se mit à desceller une grosse pierre de la base avec facilité. Lorsqu’il la retira, j’aperçus un éclair de lumière blanche pendant un court instant. Il glissa la main dans la cavité et s’empara d’un objet duquel émanait la lumière. H. le tint un long moment entre ses mains, et lorsqu’il les rouvrit, la lueur était éteinte. Il s’agissait d’un cube couleur ivoire d’une dizaine de centimètres de côté. H. le remit dans sa cachette et replaça la pierre. Il se releva ensuite et s’enfonça dans la jungle.
Je mourais d’envie de rejoindre le tumulus et de m’emparer du mystérieux objet, mais je devais m’empresser de revenir sur mes pas pour rentrer avant H. Il ne fallait pas qu’il me soupçonne de l’avoir pris en filature.
Il rentra au camp quelques minutes après moi, avec des échantillons végétaux. Il ne fait plus aucun doute que cette collecte ne sert qu’à donner le change. Je l’écoutai patiemment me servir son boniment. J’avais face à moi un autre homme que celui retrouvé à Londres. Lui qui ressemblait à un vieillard avant notre départ rajeunit de jour en jour.
Le bras de Block est de plus en plus douloureux. La fièvre s’est emparée de lui. Je ne suis pas parvenu à circonscrire l’infection. Il n’y a plus de temps à perdre, la vie du malheureux est en jeu. Je vais devoir l’amputer, en espérant ne pas avoir trop attendu.
Block dort maintenant. L’amputation s’est déroulée aussi bien qu’il est possible dans de telles conditions. Morgan fit préalablement boire une grande quantité de rhum à son camarade avant que je n’opère. Je demandai à Bess de m’assister en me tendant les instruments dont j’avais besoin, après les avoir passés dans les flammes. Les oiseaux et les singes hurleurs s’étaient tus. La forêt tout entière semblait au chevet de Block. Avant que je ne commence, il fixa longuement son bras, puis me fit un signe de la tête. Il était prêt. Morgan lui glissa entre les dents un morceau de bois qu’il venait de tailler.
J’avais décidé de couper le bras au-dessus du coude, au-delà de la blessure. Dès les premiers coups de scalpel, H. dut prendre la place de Bess, parti rejoindre Hilmann. Block pleurait de douleur en mordant le morceau de bois. Morgan ne flancha pas et demeura près de son compagnon tout au long de mon intervention.
Après avoir entaillé profondément les chairs, je dus me résoudre à pratiquer l’amputation au-dessous de l’épaule, tant la gangrène avait gagné du terrain. Je rends hommage au courage dont fit preuve le marin. Une fois que j’en eus terminé, je désinfectai la plaie à l’alcool, puis la cautérisai à l’aide d’une lame incandescente. Sous l’effet de la brûlure, Block s’évanouit. J’appliquai alors un bandage. Je demandai à Morgan de veiller Block, puis partis nettoyer mes instruments dans l’océan. Je me lavai ensuite et enfilai des vêtements propres.
Il ne nous reste plus qu’à prier pour que l’infection ne se propage plus loin. Je m’en veux de n’être pas intervenu plus tôt, de n’avoir pas fait preuve de plus de discernement, au lieu de me laisser accaparer par H. J’espère de tout cœur que Block survive.
J’ai dit à H. que nous ne reprendrions la mer que lorsque Block serait totalement rétabli, au minimum une semaine. Il réagit alors violemment, prétextant que le temps nous était compté. Je ne cédai pas, arguant que la vie d’un homme était en jeu.
Pour l’heure, Block est toujours inconscient. J’ai installé ma couche à ses côtés. Je n’ai pas sommeil. J’écris à la lueur du feu, bercé par le crépitement du bois. Je repense au cube. Demain, je tenterai de m’éclipser pour élucider ce mystère.
Jeudi 26 septembre 1907
Les cris de Block nous réveillèrent à l’aurore. Il était assis, désemparé à la vue du moignon entouré d’un linge sanguinolent. Je ne sais ce qui du rhum ou de la morphine lui fut le premier secourable. Il but plus que de raison, puis s’allongea en tremblant. J’appelai Morgan pour qu’il m’aide à changer le pansement, au cas où Block se rebellerait. Il n’en fit rien. La plaie est saine. Une fois les soins réalisés, nous transportâmes le marin à l’ombre de la paillote et installâmes une moustiquaire.
Je pensais que Morgan s’était débarrassé du membre coupé, mais il l’avait simplement recouvert de sable. À son initiative, alors que Block dormait, il le récupéra et invita ses compagnons à le suivre, afin de l’enterrer au sommet d’une dune. Bess fabriqua et planta une petite croix sur la tombe. Je les observai de loin se recueillir en silence.
H. se dit préoccupé par le fait que Block ne pourra plus effectuer le travail pour lequel il a été engagé, et qu’il risque même de nous retarder. Je lui rétorquai que nous devrons compenser cette carence en faisant des efforts supplémentaires. Comme je lui demandais s’il envisageait sérieusement d’abandonner le malheureux sur l’île, il ne me répondit pas et s’en alla donner l’ordre aux marins d’inspecter minutieusement l’Arlequin pour être prêts à lever l’ancre le moment venu. Sur ce, il se dirigea vers la jungle sans emporter son sac.
Je décidai de rester au chevet de Block et de repousser mon excursion au lendemain.
Morgan m’a fait un inventaire des quelques avaries à réparer, rien de grave, si ce n’est qu’il faut remplacer la voile. Un jour de travail sera nécessaire.
H. est rentré sans dire un mot. Il monta à bord de la chaloupe et rejoignit l’Arlequin. Les hommes et moi dégustions un gros rongeur abattu par Hilmann lorsque nous le vîmes revenir. Il s’installa avec nous. Contrairement au matin, il était d’excellente humeur. Il demanda des nouvelles de Block. Je me voulus rassurant. Il nous confia s’être rendu à bord pour chercher un remède utilisé pour atténuer la douleur, à base de racines de plantes tropicales. Ayant des réserves limitées de morphine, je le laissai préparer sa décoction, puis il s’en alla l’administrer à Block.
Vendredi 27 septembre 1907
Au petit matin, je prodiguai les soins à Block. Selon ses dires, la décoction lui fait le plus grand bien. Un peu plus tard, je profitai d’une nouvelle visite de H. à bord de l’Arlequin pour m’éclipser.
Je pensais pouvoir retrouver le chemin de la clairière sans trop de difficultés. Cela me prit beaucoup plus de temps que prévu. Je restais vigilant à chaque pas, tant les pièges sont nombreux. Après maintes péripéties, je découvris enfin la clairière baignée de lumière, avec le tumulus en son centre. Je ne perdis pas une seconde et entrepris de desceller la pierre de la base. J’eus beau mobiliser toutes mes forces, je n’y arrivai pas. Je tentai alors ma chance avec une autre pierre, pensant que je me trompais, sans plus de résultat, alors que H. avait opéré avec une facilité déconcertante. Ne voulant pas renoncer, je partis tailler une branche solide à l’aide de ma machette. Je dégageai ensuite la base de la pierre et glissai la branche dessous pour faire levier. La pierre se mit à bouger, et après bien des efforts, je réussis à la déloger. J’eus alors beau fouiller la cavité, le cube avait disparu. H. m’avait devancé.
Découragé par mon échec, je dépassai la clairière, sans réel but. Le terrain devint plus pentu et la forêt moins dense. De gros blocs rocheux apparurent çà et là, comme issus d’éboulis ayant eu lieu dans un passé lointain. La pente s’accentua encore et la végétation se réduisit à de hautes herbes. En inspectant les roches de plus près, je constatai que ce que j’avais d’abord pris pour une colline était probablement un volcan en sommeil. Il s’agissait certainement du promontoire du haut duquel H. dit avoir embrassé la totalité de l’île du regard.
Lors de mon ascension, j’aperçus une ouverture, semblable à l’entrée d’une caverne. Je m’y engageai en me tenant sur mes gardes, au cas où un animal hostile y aurait élu domicile. Les parois intérieures constituées d’une roche translucide renvoyaient la lumière provenant du dehors, si bien que j’y voyais comme en plein jour. Le sol était plat et dégagé. Sans en connaître la raison, j’aurais pu jurer que des hommes avaient vécu ici quelque temps auparavant. Pour subsister dans un endroit pareil, il fallait fuir un grand danger, tant la luxuriance de l’île contraste avec ce trou sordide.
Comme je m’enfonçais, la luminosité faiblissait. Des cris stridents montèrent du fond de la grotte. Je me plaquai juste à temps contre une paroi, cédant le passage à des centaines de chauves-souris, d’une taille nettement supérieure à celles observées sur le vieux continent. Une fois remis de mes émotions, je poursuivis mon exploration avec de plus en plus de difficultés.
Une forme circulaire, gisant sur le sol, attira bientôt mon attention. Je m’en approchai pour mieux voir, même si j’avais déjà identifié de quoi il s’agissait : un crâne humain prolongé d’un squelette. Je recensai en tout une vingtaine de squelettes, regroupés dans un recoin de la caverne, et pas le moindre fragment de vêtement. Les ossements étaient, par endroits, incrustés de marques noirâtres pareilles à des brûlures.
Je venais de découvrir, sans nul doute, l’équipage du Black Warrior, du moins ce qu’il en restait. Les malheureux avaient apparemment succombé au même mal. Je ne trouvai ni arme, ni signe de lutte, comme si ces hommes avaient été foudroyés instantanément par un fléau inconnu. Une foule de questions s’invita sous mon crâne : Que s’est-il passé ? Pourquoi ces hommes n’ont-ils pu regagner le bord à temps ? Les survivants ont-ils assisté au drame ? Si H. est entré dans cette grotte, pourquoi ne m’en a-t-il rien dit ?
L’air commença à me manquer. Je m’empressai de sortir. J’attendis de reprendre mes esprits avant de gravir la pente jusqu’au sommet. J’aperçus l’Arlequin et le Black Warrior, pouvant ainsi localiser la position de la plage où est installé notre campement, que je m’apprêtais à rejoindre.
J’arrivai, exténué. H. était assis près du feu avec les marins. Il m’ignora. N’ayant pas l’énergie pour engager une conversation, je m’allongeai sous la paillote pour me reposer un peu.
J’ai la certitude que H. est mêlé, de près ou de loin, aux terribles événements survenus sur l’île, que le mystérieux cube fait partie de l’équation. Une partie de bras de fer est engagée entre nous deux et je frémis à l’idée qu’il faudra bien un vainqueur.
À mon réveil, H. faisait boire sa décoction à Block. Le marin dit ne plus ressentir de douleur. Je rejoignis les autres et mangeai quelques coquillages en leur compagnie.
Je proposai ensuite de nous rendre à bord du Black Warrior, pour récupérer tout ce qui pourrait nous être utile. H. avait déjà quitté le campement lorsque nous embarquâmes dans la chaloupe.
Une inspection plus détaillée de la cabine de Lucas me permit de découvrir une carte du Pacifique sur laquelle il avait tracé plusieurs lignes se coupant en un point situé quelque part au cœur de l’Amazonie. Apparemment le but de notre voyage. Je glissai la carte dans ma chemise, puis rejoignis les marins déjà prêts à descendre dans la chaloupe.
H. nous attendait sur la plage. Il aida au débarquement du matériel prélevé à bord du Black Warrior. Quant à moi, je m’éclipsai pour mettre en lieu sûr ma découverte.
À l’heure où je consigne ces mots, H. se tient face à l’océan, dressé comme une énigme.
Dimanche 29 septembre 1907
Les hommes ont remplacé la voile.
L’état de Block m’inquiète. La cicatrisation de la plaie évolue de façon satisfaisante, mais une vilaine fièvre s’est emparée de lui dans la nuit, provoquant des crises de délire. Je dois avouer être désarmé devant cette situation. Les décoctions de H., si efficaces contre la douleur, sont sans effet sur la santé mentale du marin. Il parvint seulement à s’assoupir en fin de matinée.
J’ai profité de l’absence de H. pour fouiller ses bagages. Une carte retraçant notre route faisait mention de cette île et le médaillon accompagnant la lettre reçue par H. était dessiné sur le cartouche. Il ne fait plus aucun doute que les marins et moi faisons partie d’un plan établi à l’avance par H.
H. est rentré tôt dans l’après-midi. La botanique ne le passionne plus. Une seule chose le préoccupe : le jour et l’heure de notre départ. Sans que je lui demande rien, il me parla d’un peuple mythique, les Titchtlans, présent bien avant les Mayas et les Aztèques. Cette civilisation serait à l’origine d’inventions sensationnelles et serait même parvenue à un tel degré de maîtrise de la pensée que la légende affirme qu’ils étaient capables de communiquer entre eux sans émettre le moindre son. Sur un codex retrouvé voilà une dizaine d’années, des explorateurs français réussirent à déchiffrer des inscriptions relatant l’existence de ce peuple symbolisé par un unique chiffre : 120. Selon H., les Titchtlans étaient dirigés par une caste comptant cent vingt membres. Dans le but de tester sa réaction, je lui demandai s’il connaissait la légende des cent vingt derniers cathares. Après un instant de surprise, il me répondit qu’il en avait déjà entendu parler, mais qu’il s’agissait de divagations sans fondement. J’ai la sensation que H. m’a livré ces informations dans le seul but d’aiguiser mon appétit de départ.
Je rentre d’une longue marche nocturne sur la plage. En regardant le ciel parsemé d’étoiles, j’en viens à me demander si le dieu créateur n’est pas aussi le grand artificier de nos folies.
Mardi 1 octobre 1907 er
Block est mort. Je l’ai entendu gémir dans la nuit, puis s’apaiser.
Lorsque je voulus prendre de ses nouvelles à mon réveil, son corps était déjà froid. Je ne comprends pas. Peut-être une septicémie foudroyante ? Même si la raison lui faisait défaut hier, Block était loin d’être à l’article de la mort.
Nous avons enveloppé le corps dans la toile déchirée du foc, puis l’avons transporté sur la dune où nous l’avons enterré. Le soleil était dégrafé de l’horizon et le vent tournoyait dans la baie comme un esprit entre deux mondes. Anéanti par la peine et la culpabilité de n’avoir tout tenté pour le sauver, je prononçai quelques mots pour rendre hommage au malheureux.
« Seigneur, avant d’accueillir l’âme de notre compagnon, sache quelles épreuves il a dû endurer pour parvenir jusqu’à Toi. Même si, des meurtrissures de nos pauvres corps, Tu Te soucies bien peu, il Te faudrait prendre conscience de l’inégalité de nos souffrances terrestres. Je ne sais s’il Te sera possible d’absoudre ses péchés, n’en connaissant ni le nombre ni la nature, mais, ayant vu pardonner en Ton Nom les fautes les plus viles, pourvu qu’on en payât le prix, je ne veux pas douter de Ta loyauté. Amen. »
Les hommes me regardèrent d’un air étonné. Morgan pleurait, serrant dans sa main le morceau de bois qu’il avait taillé lors de l’opération. H. était déjà en route pour le campement. Bess confectionna une croix en bois et la planta sur la tombe. Je me recueillis encore un long moment.
Une fois rentré, je me mis à ranger les affaires de Block. Près de sa couchette se trouvait encore le bol en grès dans lequel H. lui donnait à boire ses décoctions. Le doute s’immisça alors dans mon esprit tel un geyser. Et s’il s’agissait d’un poison administré à des doses croissantes ? Qui pourrait alors soupçonner un crime ? Après tant d’années passées à ses côtés, je ne peux me résoudre à imaginer que H. puisse commettre un tel acte.
Je n’exigeai rien des hommes durant le reste de la journée. J’attendis que H. s’absente, puis déployai la carte de Lucas à l’ombre de la paillote. Elle retrace le parcours du Black Warrior, parti de Londres, longeant les côtes africaines, contournant l’Amérique du Sud par le cap Horn, puis remontant le Pacifique jusqu’à l’île de Pâques. De ce point sur la carte partent plusieurs droites, qui s’arrêtent en des points précis, dont Lucas a inscrit les coordonnées dans la marge. Il a également réalisé un dessin à l’encre, représentant un moaï. Le point de jonction des droites se situe en pleine forêt amazonienne, où nous sommes censés nous rendre. Je ne dois surtout rien dire de ce que je sais à H. et garder ce mince atout dans ma manche.
À son retour, H. me dit que nous allions reprendre la mer très bientôt. Je ne contestai pas. L’atmosphère sur l’île m’étouffe un peu plus chaque jour. La jungle est de plus en plus silencieuse.
Jeudi 3 octobre 1907
À mon réveil, je découvris la couchette de H. inoccupée. Les marins dormaient encore.
Sans réfléchir, je m’enfonçai dans la forêt pour tenter de le rejoindre. À mesure de ma progression, il me fut impossible d’observer un seul oiseau, un seul singe, d’ordinaire si nombreux. Plus je me rapprochais de la clairière, plus la flore semblait atteinte d’un mal mystérieux, comme si elle s’était mise à pousser de façon anarchique en quelques jours. J’eus bien du mal à reconnaître la clairière, tant elle était désormais envahie par la végétation. Seule la présence du tumulus me permit de l’identifier. Pris d’une panique incontrôlable, je me mis à courir en direction du volcan, trébuchant à maintes reprises. À bout de souffle, je parvins enfin à m’extirper du couvert végétal et tombai à genoux. J’essayais de reprendre mes esprits quand j’entendis une voix familière prononcer mon prénom. H. se tenait devant moi. Il n’avait même pas l’air surpris de me voir. Il m’aida à me relever, et je lui demandai aussitôt :
— Que s’est-il produit dans la forêt ?
— Mon ami, la vie quitte parfois un endroit sans raison apparente. Un lieu béni des dieux peut devenir soudainement repaire du diable.
Le sourire qu’il eut à ces mots me glaça le sang.
— J’ai exploré la grotte, découvert des squelettes, allez-vous enfin me donner une explication, ou faut-il que je vous supplie ?
Je me retins de parler du cube. Il ne paraissait même pas déstabilisé.
— J’aimerais vous en dire plus, mais ce serait prématuré.
— Dites-moi au moins de quoi sont morts les hommes de la caverne ?
— Tout ce que je peux vous répondre, c’est qu’ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Ce n’étaient que de vulgaires profanateurs sans foi ni loi. Suivez-moi, maintenant, le temps nous est compté.
Je n’insistai pas davantage, sachant qu’il ne me confierait rien de plus. Je lui emboîtai le pas dans le silence oppressant de la jungle.
Lorsque nous arrivâmes sur la plage, H. donna immédiatement l’ordre aux hommes de préparer les bagages et de faire provision d’eau. Nous embarquerons aux premières lueurs du jour.
Demain s’achèvera notre séjour sur l’île. J’aimerais m’endormir et constater à mon réveil que tout ceci n’était qu’un rêve.
Vendredi 4 octobre 1907
Je reprends la plume au petit matin, juste comme les hommes finissent d’embarquer bagages et provisions. Un silence total baigne l’île, simplement troublé par le bruit de mon sang affluant à mes tempes.
Après-midi : Nous avons pris la mer. J’ai jeté un dernier regard au petit monticule sous lequel Block repose pour l’éternité. Un frisson me parcourut en longeant le Black Warrior. Il n’y avait plus un seul oiseau dans la mâture.
Je regarde maintenant l’île s’enfoncer dans la brume, s’effacer de ma vue, mais sûrement pas de ma mémoire. Je me sens tel un enfant à la merci du milieu qui l’entoure. Le vent nous pousse hors de l’anse. H. est installé à la barre. Nos regards se croisent parfois et je suis certain qu’il ne me voit pas.
Samedi 5 octobre 1907
Nous faisons route cap sud-sud-ouest. L’équateur n’est plus très loin. H. m’a expliqué que nous arriverons en vue des côtes brésiliennes lorsque nous couperons une ligne imaginaire par 0 de latitude. o
Dimanche 6 octobre 1907
L’Arlequin file à une allure régulière, plus rien ne peut nous détourner de notre but. Les hommes ont retrouvé du cœur à l’ouvrage.
J’ai avancé en âge. Mes certitudes me quittent les unes après les autres. Je ne décide plus de rien, quelqu’un d’autre mène la danse, quelqu’un que je croyais connaître et que je découvre autre, jour après jour. Je suis conscient d’être un jouet entre les mains de H., un instrument dont l’utilité cessera un jour. Je suis seul face à lui. Si je tentais de révéler ce que je sais aux hommes d’équipage, ils me prendraient pour un fou et je n’aurais alors plus aucune autorité. Dès lors, H. serait seul maître à bord. Je ne dois en aucun cas lui fournir cette opportunité. Je ne parviens plus à chasser de mon esprit la triste fin de Block, et la possible implication de H.
Ce matin, accoudé au bastingage, j’ai cru apercevoir la baleine blanche, goutte de lait posée à la surface de l’océan. Je suis resté un long moment à scruter l’horizon sans rien dire aux autres. Une chose finit de me convaincre qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination. H. regardait dans la même direction que moi. Puis, il se détourna de la vision et s’en alla modifier légèrement notre cap.
Mon Dieu, je crois qu’elle le guide.
Lundi 7 octobre 1907
Je dois me concentrer sur les faits si je ne veux pas devenir fou et sombrer dans un monde où les esprits des marins retrouvés à Bedlam semblent vouloir me donner rendez-vous.
Cela fait quarante-trois jours que nous avons quitté Londres. J’ai l’impression d’une éternité.
H. est rayonnant. Il arpente le pont avec une nonchalance inaccoutumée, avant de fixer l’horizon et de ne plus bouger. J’ai alors beau suivre son regard, je ne distingue nulle part la baleine blanche.
Jeudi 10 octobre 1907
À l’abri dans ma cabine, j’ai de nouveau étudié la carte découverte dans la cabine de Lucas. Je suis persuadé qu’une pièce du puzzle se trouve sur l’île de Pâques, « l’intersection des lignes de nos vies », et que le prolongement jusqu’en Amazonie indique le point de rencontre mentionné par le message.
D’après le croquis du médaillon, je constate qu’il existe deux autres points, qu’il m’est impossible de matérialiser avec précision, un en direction de l’ouest et l’autre du sud-est. Serait-ce la clé de l’énigme ?
Samedi 12 octobre 1907
De terribles cris, provenant du pont, nous ont réveillés cette nuit. Je me précipitai le premier, H. était agenouillé près du corps inerte de Hilmann. Le teint du malheureux était d’une pâleur extrême et ses yeux révulsés mangeaient le haut de son visage. Morgan et Bess arrivèrent peu après. H. releva la tête en nous faisant signe que tout était fini.
Ne voulant y croire, j’examinai Hilmann, ne pouvant que constater la triste réalité. Son corps était exsangue et ne présentait aucune trace de coup. Je demandai à H. s’il avait été témoin de quelque chose. Il répondit qu’il était arrivé trop tard sur le lieu du drame. Tout portait à croire que le marin avait succombé à un choc émotionnel intense, ce que je supputai avant que mes yeux ne se portent sur sa main droite. La paume était brûlée, comme s’il avait saisi un objet incandescent.
Nous recouvrîmes ensuite le cadavre d’une bâche. Durant le reste de la nuit, nous restâmes tous sur le pont dans le plus profond silence d’une veillée funèbre. Au lever du jour, en retirant la bâche, nous découvrîmes un corps flétri et desséché. On ne pouvait même plus reconnaître les traits de son visage. Hilmann ressemblait à une momie décharnée, âgée de centaines d’années, et pourtant la mort ne remontait qu’à quelques heures. Aucune explication scientifique ne me vint, d’autant qu’en examinant la paume du marin il ne subsistait plus la moindre trace de brûlure. Ai-je rêvé ?
Les hommes ont ensuite cousu la toile autour du cadavre, puis l’ont jeté dans l’océan, afin qu’il le ravisse au plus vite à nos regards. Il flotta longtemps dans le sillage de l’Arlequin, avant de disparaître dans la fosse commune à tous les marins qui périssent en mer. Je prononçai quelques mots en hommage à notre compagnon d’infortune.
Plus tard, H. vint me demander si j’avais une explication quant au décès de Hilmann. M’étant préparé à la question, je lui répondis, d’un ton convaincu, que le marin avait probablement succombé à une attaque foudroyante, sans bien sûr faire mention de la trace de brûlure.
Mardi 15 octobre 1907
Les hommes sont nerveux. Ils mettent la mort de Hilmann sur le compte de la nourriture et de l’eau collectée sur l’île, ou de quelque innommable malédiction. Je tentai de les rassurer. Je ne sais si cela suffira à contenir longtemps leurs doutes.
Assis à l’arrière du bateau, je fixe le sillage, cherchant en vain des explications plausibles à notre situation. Rien. Tout s’embrouille. Je ne suis même plus certain de la chronologie des événements, ni de leur existence propre. Je ne distingue qu’une cicatrice béante à la surface de l’eau, se refermant aussi rapidement qu’elle s’est ouverte, avec simplicité, humilité, comme un rêve apparu, et oublié. J’aimerais tant que quelqu’un me souffle les mots qui me manquent, qu’il me donne foi en demain, un peu d’espoir, même un fin vernis, pour masquer ma peur.
Mercredi 16 octobre 1907
Les hommes refusent désormais de boire autre chose que du rhum. H. s’est emporté violemment devant leur décision, puis est allé s’enfermer dans sa cabine. Il en est remonté peu après. En ce moment même, il scrute l’horizon.
Jeudi 17 octobre 1907
Ce matin nous avons aperçu un navire au loin, immobile. H. mit aussitôt le cap dans sa direction. Toutes les voiles étaient affalées, et la coque était très basse sur l’eau, comme si une masse énorme emplissait les cales. Personne ne répondit à nos appels. La Belle Hélène semblait déserte. Nous mîmes une chaloupe à la mer et je rejoignis le bateau en compagnie de Morgan et de H.
Aucun signe de vie. L’équipage avait fui à la hâte à bord des chaloupes, puisqu’il n’en restait plus une seule. Les râteliers de l’armurerie étaient intacts, ce qui semblait exclure l’hypothèse d’une mutinerie. Morgan nous signala qu’il restait une réserve importante de vivres et d’eau. Je pénétrai dans la cabine du capitaine. Ses affaires étaient en ordre sur son bureau. Là non plus, aucune trace de lutte ou de conflit. Le journal de bord était posé sur une table, ainsi qu’une carte dépliée et un presse-papiers en forme de baleine. Je me mis à parcourir le journal du capitaine Jacquet, relatant, pour l’essentiel, des préoccupations matérielles et des problèmes d’intendance sans intérêt. Les pages étaient souvent ornées de dessins du navire, reproduit sous divers angles. J’arrivai bientôt à la dernière page.
« Mercredi 16 octobre 1907
« Alors que nous commencions à désespérer de rentrer les cales pleines, nous venons de découvrir un banc de baleines à environ un mille. Elles semblent attendre patiemment notre venue. Les hommes s’affairent à préparer les chaloupes, les harpons, ainsi que les instruments de découpe. Il ne fait aucun doute que la chasse sera bonne. L’euphorie règne à bord.
« De ma vie de marin habitué aux longues courses, je n’ai jamais vu pareil spectacle. Des dizaines de baleines nous servent d’horizon. Si tout se passe bien, nous pourrons vite rentrer chez nous, sans avoir à parcourir plus avant l’océan.
« M. Millet vient tout juste de me prévenir qu’un étrange objet flotte à l’avant du troupeau, une masse énorme et presque blanche.
« Ce pourrait-il que ce soit elle ? »
Ainsi se terminait le journal du capitaine Jacquet. Une fois remonté sur le pont, H. m’avertit qu’il y avait plusieurs voies d’eau dans la cale, expliquant l’abandon du navire. Comme je demandais pourquoi l’équipage n’avait pas réparé, il me répondit que les marins avaient apparemment essayé, puis renoncé à cause des multiples impacts. Je lui demandai alors s’il savait à quoi étaient dus les chocs. Il me regarda fixement, comme s’il était capable de lire dans mes pensées, puis me dit qu’il ne servait à rien de poser une question dont on a la réponse. « La baleine blanche, bien sûr », ajouta-t-il. Je demeurai un moment interdit, puis H. me sortit de ma torpeur, me demandant d’aider Morgan à rapatrier l’eau et quelques provisions dans la chaloupe, avant que le navire ne sombre.
Une fois que nous eûmes regagné l’Arlequin, je proposai à H. de partir à la recherche des chaloupes de La Belle Hélène. Je dus me rendre à son constat. Nous ne savons pas dans quelle direction les marins sont partis. Il est même probable que la fureur du monstre ne les ait pas épargnés.
À l’heure où j’écris ces mots, la proue du baleinier s’enfonce dans l’océan.
Samedi 19 octobre 1907
Nous chevauchons l’équateur. L’eau prend une coloration brunâtre, provoquée par les boues venant de l’Amazone.
J’ai parlé du naufrage de La Belle Hélène avec H., afin de savoir comment il avait découvert son origine, alors qu’il n’a pas lu le journal. Il me répondit que j’avais la mémoire courte, qu’il lui fallait bien peu d’indices pour déduire la solution de n’importe quelle énigme.
Dimanche 20 octobre 1907
Un voile blanc, presque transparent, enveloppe la côte. Les hommes sont euphoriques et je n’ai jamais vu H. aussi serein. Je pense à Block et à Hilmann.
Lundi 21 octobre 1907
Nous venons de pénétrer dans l’embouchure de l’Amazone. J’ai l’impression d’entrer dans la gueule béante d’un animal fabuleux.
Ce que j’avais d’abord pris pour les côtes brésiliennes se révèle être, en réalité, l’île Mexiana, située dans l’embouchure du fleuve. En ce moment même, nous la contournons par bâbord. J’ai maintenant la sensation de pénétrer dans une autre mer, tant les rives sont éloignées l’une de l’autre. Le trafic maritime devient de plus en plus dense. De lourds navires, surtout des vapeurs, remontent le courant. J’imagine leurs cales pleines d’or, de café, de sucre, ou de toute autre denrée si précieuse aux Occidentaux.
La navigation requiert une attention permanente, ainsi qu’une grande maîtrise, tant les obstacles sont nombreux. Nous allons bientôt accoster à Macapá, pour prendre du repos. J’ai également hâte de dégourdir mes jambes ailleurs que sur le pont de l’Arlequin.
Mercredi 23 octobre 1907
Soixante et unième jour de voyage.
Comme prévu, nous avons relâché une journée à Macapá. L’endroit est un véritable coupe-gorge. Nous avons passé la nuit à bord, pour ne pas risquer une mauvaise rencontre, puis repris le cours du fleuve.
Plus nous pénétrons à l’intérieur des terres, plus l’atmosphère est chaude et poisseuse.
L’Amazone me paraît toujours aussi immense. Seules ses eaux boueuses trahissent sa nature fluviale. Je devrais l’appeler « fleuve des Amazones », si je m’en tiens à la dénomination mentionnée sur la carte de Lucas. Nombre d’affluents crachent leurs glaires liquides au sortir d’une jungle inextricable. Des cris d’animaux nous parviennent en une cacophonie obsédante.
Le trafic se raréfie. Nous observons parfois des embarcations conduites par des Indiens entièrement nus, occupés à pêcher avec une dextérité consommée. La présence des navires ne perturbe en rien cette pratique ancestrale. Leur peau d’argile se fond avec les eaux de l’Amazone. Ils font partie intégrante de cette nature. En de tels instants, j’ai le sentiment de troubler un équilibre millénaire.
Samedi 26 octobre 1907
Une pluie tropicale s’est abattue dans la matinée, aussi violente que soudaine, à peine bienfaitrice. Le bruit des gouttes frappant le lit du fleuve ressemblait à un roulement de tambour. Elle nous épargna pour un temps des attaques d’insectes.
Une fois que l’averse eut cessé, nous déployâmes la moustiquaire. Comme je m’étonnais de voir les indigènes nus, apparemment insensibles aux piqûres, H. m’expliqua qu’ils s’enduisent le corps d’une huile à base d’extraits d’arnotta et d’andiroba, deux plantes qui poussent dans le bassin amazonien. Cette substance de couleur rouge protège leur peau en lui donnant cet aspect cuivré. H. a appris l’information en lisant le journal de bord de Charles Marie de La Condamine.
L’atmosphère est à nouveau étouffante, si bien que par moments, je me demande si je sais encore respirer.
Lundi 28 octobre 1907
À travers un premier rideau d’arbres, j’aperçois des montagnes situées au nord, à une dizaine de milles à l’intérieur des terres. Nous approchons du territoire des Amazones, tel qu’Orellana l’a décrit. Je ne sais quelle part de vérité recèle cette légende, mais me voilà exalté à l’idée d’être face à face avec une de leurs descendantes.
L’océan est désormais loin, mais nous en ressentons pourtant toujours les mouvements de flux et reflux. Le fleuve est encore d’une largeur impressionnante, parsemé d’îles en partie immergées.
Curupá est en vue. Une forteresse se dresse au-dessus des eaux. Nous sommes en territoire portugais. C’est ici que nous laisserons notre navire, jusqu’à notre retour. Un jour ou deux à terre seront les bienvenus.
Mardi 29 octobre 1907
H. n’a pas perdu de temps. Il vient d’acquérir une grande pirogue à moteur, creusée dans un tronc d’arbre. Si les Portugais préférèrent les espèces sonnantes et trébuchantes pour surveiller l’Arlequin à quai pendant notre absence, les Indiens se contentèrent de vivres, de vêtements et de couteaux en échange de l’embarcation. Nous ferons le plein de provisions et d’eau potable dans l’après-midi, puis nous embarquerons armes et bagages, avant de rejoindre l’embouchure du Jari. Nous avons fait un tri minutieux, pour ne pas nous encombrer du superflu.
H. n’a pas voulu engager de guide, il prétend que la dépense serait inutile.
Curupá est comme toutes les petites villes qui bordent l’Amazone : une fourmilière, lieu de commerce intense où s’échangent toutes sortes de denrées, dont regorge l’intérieur des terres. Les humains ressemblent à des poussières prises dans les rayons de lumière, dont émerge parfois la robe immaculée d’un jésuite. Dieu n’a rien apporté ici, mis à part un dogme enrobé des méfaits visibles de la civilisation.
J’ai rencontré deux catégories d’Indiens, ceux qui viennent de la forêt et y repartent, des hommes encore en cohérence avec la nature, et ceux qui se sont perdus dans le chant des sirènes de l’homme blanc, habillés des tissus de l’Ancien Monde, imbibés de son alcool.
Je n’aime pas ce dieu-là, colporteur de décadence, qui me fait oublier la beauté alentour.
Jeudi 31 octobre 1907
Nous avons embarqué dans la pirogue. Le plus déroutant, après la traversée de l’Atlantique à bord de l’Arlequin, est de se retrouver si près de l’eau, de pouvoir l’effleurer de la main.
Après avoir serpenté entre une multitude de petites îles, nous nous sommes engagés dans la remontée du Jari, d’une dimension certes plus modeste que l’Amazone, mais largement supérieure à la plupart de nos fleuves européens. Les eaux sont calmes et profondes.
H. parle de cinq à six jours de navigation, avant d’atteindre le village de Chtalcatl.
Nous avons installé des montants en bois, amovibles, pour supporter la moustiquaire. Malgré cette précaution, je me suis fait piquer à plusieurs reprises, tout comme Bess et Morgan. Seul H. paraît épargné par les attaques.
Vendredi 1 novembre 1907 er
Le rio se resserre. Des lianes, cernant les arbres les plus proches des rives, s’entrelacent en formant un réseau extraordinairement dense, puis se rejoignent d’un bord à l’autre, pour constituer une véritable galerie suspendue au-dessus de nos têtes. En vérité, il s’agit d’un pont, que doivent emprunter les Indiens pour franchir le fleuve.
Nous avons croisé plusieurs embarcations, transportant des barils. La file, constituée d’une douzaine de pirogues, était escortée par deux Blancs. Après avoir tenté d’entrer en communication avec eux en anglais, H. prononça quelques mots d’espagnol. Les Blancs firent stopper les moteurs, et la conversation s’engagea longuement. Lorsque la flottille eut disparu, H. nous expliqua que les barils contenaient du caoutchouc. À voir les signes que les Espagnols faisaient en direction de l’amont, je doute fort qu’ils aient uniquement parlé de leur cargaison, mais H. ne mentionna rien de plus. Je lui demandai d’où lui venait cette connaissance de l’espagnol, et il me répondit simplement d’un sourire.
Alors que nous nous rapprochions du rivage pour passer la nuit, Bess nous fit remarquer deux légères excroissances, situées au-dessus du niveau de l’eau. Il saisit son fusil, se dressa et mit en joue, prêt à tirer. D’un vif mouvement du bras, H. releva le canon de l’arme. La détonation retentit au-dessus de nos têtes. Je distinguai alors une énorme masse longiligne ondulant à une vitesse étonnante. « Anaconda », dit H. en désignant le serpent du doigt. Il ajouta que les Indiens vénéraient l’animal comme un dieu. Bess s’excusa. Pendant ce temps, j’observai le grand reptile regagner la rive et se fondre dans la végétation.
Samedi 2 novembre 1907
Ce matin, à la sortie d’un méandre, nous aperçûmes une construction surmontée d’une croix, entourée de plusieurs habitations de taille plus modeste et apparemment désertes. Après avoir mis pied à terre, nous nous rendîmes compte qu’il s’agissait d’une église de fortune, probablement édifiée par des jésuites. Le village était abandonné.
En entrant seul dans l’église, je fus accueilli par une volée de singes minuscules. L’intérieur de la bâtisse était plongé dans une pénombre émaillée d’éclats de lumière. Je me dirigeai vers l’autel recouvert de palmes desséchées, le contournai, découvrant une porte dérobée située derrière une croix formée de deux bambous noués par une liane. J’ouvris la porte. La clarté me cueillit. Je baissai les yeux pour m’y habituer. Lorsque je relevai la tête, je dénichai une zone défrichée et parsemée de croix, s’arrêtant en lisière de forêt. Je zigzaguai entre les tombes anonymes, percevant l’écho lointain de voix. Parvenu à l’orée de la végétation, les voix s’étaient muées en un chant harmonieux. J’entrai sous le couvert végétal et après quelques minutes de marche, je compris pourquoi le cimetière était si bien entretenu.
Je demeurai caché, observant une chorale de six Indiens, dirigée par un prêtre qui me tournait le dos. Ils étaient tous vêtus d’une longue toge blanche. Aucun d’entre eux ne s’aperçut de ma présence. Un long moment, je me laissai bercer par un Agnus Dei. Le prêtre était immense et décharné. La base de son crâne chauve formait des plis qui ondulaient au rythme du balancement de sa tête. Je sortis bientôt de l’ombre pour m’approcher. Les Indiens s’égaillèrent aussitôt et le prêtre fit volte-face dans ma direction, me fixant intensément, avant de disparaître lui aussi. J’eus beau crier que je ne leur voulais pas de mal, je ne les revis pas.
Une fois que j’eus retrouvé les autres, je ne dis rien de ma rencontre. Ils m’attendaient pour reprendre la route à bord de la pirogue. Je restai en arrière, sans pouvoir détacher mon regard de la mission, puis la rivière reprit ses droits, renouvelant le paysage, au rythme de la progression de notre embarcation.
À l’heure où je consigne ces mots, j’ai le sentiment d’avoir déjà vu ce prêtre à la face lunaire. Sûrement dans un rêve.
Dimanche 3 novembre 1907
Je n’ai cessé de m’endormir et de me réveiller durant la nuit passée. Une foule de visages se superposaient, jusqu’à faire apparaître celui du prêtre. Et ce regard posé sur moi, le même que celui des survivants de Bedlam. Serait-ce possible que ma raison vacille ?
Je suis exténué. H. est débordant d’ardeur. Plus il se rapproche du terme de notre voyage, plus il semble gagner en force.
Lundi 4 novembre 1907
En début d’après-midi, alors que nous naviguions, Bess s’est brusquement évanoui. Je lui administrai quelques claques pour lui faire reprendre connaissance, puis nous gagnâmes le rivage afin que je l’examine. Le marin suait et tremblait sous l’effet de la fièvre. Le diagnostic ne fait guère de doute, je crains qu’il ne s’agisse du paludisme. Comment ai-je pu passer à côté ? Il n’est pas du genre à se plaindre, mais j’aurais dû remarquer des signes avant-coureurs. Quel piètre médecin je suis devenu.
Je lui ai administré un remède à base d’Artemisia annua, que j’avais pris soin d’emporter. J’espère qu’il suffira à enrayer le mal.
Quand Bess fut endormi, Morgan me demanda s’il était perdu. Je me fis rassurant, lui expliquant que le médicament qu’avait pris son compagnon était utilisé depuis longtemps par les Chinois, avec d’excellents résultats. Je crois que Morgan est avant tout préoccupé par l’éventualité d’être atteint lui aussi.
Nous ne pouvons continuer la remontée du fleuve tant que l’état de Bess ne s’est pas amélioré. H. n’osa rien dire, mais je le savais contrarié.
Mercredi 6 novembre 1907
Deux jours que nous sommes au chevet de Bess. La fièvre tombe peu à peu. Son état s’améliore, grâce aux prises répétées d’extraits d’armoise. Si cela se confirme, nous pourrons embarquer dès demain.
Hier, Morgan a tué un pécari. La chair est délicieuse. Bess a souhaité y goûter. Cela contribuera à lui redonner des forces. Je dois rester vigilant. Je connais les séquelles que peut entraîner cette maladie.
Jeudi 7 novembre 1907
J’ai jugé que l’état de Bess s’est suffisamment amélioré pour que nous retournions sur l’eau. Tant que nous sommes à bord de la pirogue, il n’a aucun effort à faire.
Nous avons surpris des Indiens occupés à chasser à l’aide de sarbacanes. Je ne les aurais pas remarqués, si H. ne m’avait fait un signe dans leur direction. Les fléchettes, enduites de curare, ne laissent aucune chance aux proies qu’ils parviennent à toucher. Ils nous regardèrent passer comme les intrus que nous sommes. Je bénis le ciel d’avoir été à distance respectable de leurs dards mortels.
Alors que nous nous rapprochions de la rive en fin de journée, les animaux se firent de plus en plus discrets. Le phénomène se prolongea sur plusieurs milles. Je m’en étonnai de vive voix, inquiet que les Indiens nous aient suivis pour nous mettre au menu. H. m’assura qu’il ne s’agissait pas de cannibales et que nous n’avions rien à craindre d’eux. Pourtant, j’aurais juré que quelqu’un nous observait.
Pour l’heure, nous sommes installés sur la berge, prêts à sauter dans la pirogue en cas de danger. Morgan a pris le premier tour de garde.
Samedi 9 novembre 1907
Nous voici arrivés à Chtalcatl, accueillis par une horde d’enfants nus.
Nous avons laissé la pirogue arrimée à un ponton délabré. Des hommes sont venus. À mon grand étonnement, H. connaît le dialecte de ce peuple. Il ne subsiste plus rien du fier port de leurs lointains ancêtres mayas. H. nous désigna le chef. Ce dernier ressemble plus à un clochard qu’à un roi. Seuls les cris et les rires des enfants émergent de la misère ambiante.
Le village est constitué de huttes pour la plupart calamiteuses faites de branchages, de palmes et d’argile. Nombre de bouteilles d’alcool vides gisent autour des cases.
Nous avons trouvé à nous loger, pour deux sacs de sel et un de farine. Une hutte dont la toiture en piètre état nous permettra cette nuit d’observer les étoiles. Nous y avons entreposé nos bagages.
J’ai laissé quartier libre à Morgan. Je gage qu’il est déjà parti en quête d’un peu d’alcool. Je ne peux l’en blâmer, après tant d’épreuves. Bess, quant à lui, est allongé sur une couche de feuilles sèches.
Un indigène est venu à notre rencontre avec trois femmes. Ses intentions ne faisaient aucun doute.
H. s’est absenté dans la soirée. À l’heure avancée où j’écris ces mots, il n’a toujours pas regagné sa couche, pas plus que Morgan. Bess dort du sommeil du juste. Je m’apprête à relire mon journal.
Mon Dieu ! Je reprends la plume à la lueur d’une bougie. Les autres ne sont toujours pas rentrés. La solution était là, sous mes yeux, et je n’ai rien vu.
« Là où Vincent s’est retiré, le Seigneur l’a retrouvé. »
« … lorsque l’Indienne au sein coupé échouera chez Vincent. »
Il aura suffi que, sous l’effet de la fatigue, je fasse tomber mon journal, pour que me soit révélée l’inexistence de ce Vincent. Quand je le ramassai, le tenant à l’envers, et que mes yeux se portèrent sur le prénom.
Vincent
Cent vingt à l’envers.
Les Cent-Vingt. C’était donc cela. Les Cent-Vingt, les Titchtlans de la légende, dont m’a parlé H. Nous allons à leur rencontre au pays des Amazones. Mais que signifie « … le Seigneur les a retrouvés » ? H. a déjà tout compris depuis longtemps. Pourquoi joue-t-il avec moi ? Quelles sont ses intentions ? Je vais demeurer sur mes gardes et ne surtout rien dire de ma découverte.
Il me semble qu’on vient.
Dimanche 10 novembre 1907
La nuit dernière, j’ai eu tout juste le temps d’éteindre la bougie avant que H. n’entre.
Je rumine ma découverte de la nuit passée.
Morgan a fait visiter le village à Bess. Je les ai croisés plus tard, chacun en compagnie d’une indigène.
H. veut que nous quittions le village au plus tôt.
Lundi 11 novembre 1907
Hier soir, les indigènes nous ont offert un concert de percussions autour d’un feu. H. était installé près du chef, qui lui voue un grand respect teinté de crainte, à ce que j’ai cru remarquer à certaines réactions. Porté par l’ambiance festive, j’acceptai de boire un verre d’alcool. Il plongea aussitôt mon cerveau dans une ouate bienfaitrice. Le premier verre fut suivi de nombreux autres. Un chien étique passa près de moi en traînant un fémur. Puis, la musique se tut brusquement. Deux indigènes se dirigèrent vers moi, m’invitant à boire dans une grande coupe. Je me laissai faire sans résistance et ils demeurèrent encore près de moi. J’avais assez bu, je voulus me lever, mais j’en fus incapable. J’étais comme paralysé. Les indigènes se mirent alors à entonner un chant a cappella. Je me souviens de H. qui me fixait d’un air impassible. Ensuite, je dus perdre connaissance.
Lorsque je me réveillai, le feu était éteint et j’étais seul. Je regagnai péniblement la hutte et m’allongeai sur ma couche, distinguant les étoiles par les trouées du toit. Je m’endormis. Mes rêves ne furent que confusion, rythmés par les sons envoûtants des voix et des instruments des indigènes. Block m’apparut, son corps dévoré par une nuée de crabes, puis ce fut au tour de Hilmann happé par les profondeurs de l’océan sous les yeux de la baleine blanche.
Au petit matin, les effets de l’alcool s’étaient estompés. Je ressentis une vive douleur au niveau du torse et déboutonnai ma chemise, découvrant le motif du médaillon tatoué par les indigènes sur ma poitrine.
Mardi 12 novembre 1907
H. m’a préparé un baume, afin de soulager la sensation de brûlure. Comme je lui demandais pourquoi il avait laissé faire les indigènes, il me rétorqua que, selon ce peuple, le symbole me protégerait, que j’avais été choisi parmi notre groupe et qu’il fallait que je considère cela comme un honneur. Il souhaite que nous partions aujourd’hui même. J’en suis soulagé. Dieu sait quelle surprise pourrait me réserver une nuit supplémentaire à Chtalcatl.
Morgan et Bess profiteraient bien encore un peu des plaisirs dispensés par les femmes indigènes. Nous allons préparer une provision de vivres et vérifier nos armes avant de partir.
Nous venons de nous arrêter pour la nuit. Nous avons quitté le village en fin de matinée, escortés silencieusement par les indigènes, sans le moindre cri d’enfant pour alléger l’atmosphère. Ils savent où nous nous rendons, le tatouage en atteste. Les hommes étaient très nerveux. H., quant à lui, demeura imperturbable. Il prit d’autorité quelques foulées d’avance sur nous et pénétra dans la jungle, arpentant des sentiers invisibles.
Je pense aux Cent-Vingt. Lucas a-t-il mis au jour les vestiges de leur civilisation, ou a-t-il découvert les descendants mêmes des Cent-Vingt ? Il me faut déjouer la vigilance de H. et fouiller son sac. Le cube doit s’y trouver.
Mercredi 13 novembre 1907
Tout au long de notre marche, les cris des animaux se relaient dans un concert assourdissant. Une maigre lumière nous parvient, filtrée par les arbres gigantesques dont la cime nous échappe. L’air est saturé de vapeur d’eau. J’ai l’impression de progresser au travers d’un brouillard brûlant. Bess suit le rythme imposé. Il semble avoir parfaitement récupéré des fièvres.
H. n’a pas prononcé un mot depuis notre départ du village.
À maintes reprises durant la journée, j’ai eu la sensation d’être observé, épié. Se peut-il que des indigènes nous suivent discrètement ? Mais alors, dans quel but ?
Jeudi 14 novembre 1907
Ce matin, au réveil, nous avons constaté la disparition de nos vivres. Le plus étonnant est que le ou les voleurs n’ont pas emporté nos armes, ni même le sac de H. J’ai du mal à croire que les indigènes aient pu commettre un tel méfait. Ils auraient tout aussi bien pu nous détrousser au village le soir de la cérémonie. J’enrage de n’avoir pas organisé des tours de garde.
Morgan s’est proposé d’aller chasser.
Le chagrin me transperce. Morgan n’est plus. Après plusieurs heures, ne le voyant pas revenir, nous décidâmes de partir à sa recherche. C’est Bess qui découvrit son corps entièrement dépecé. Des nuées d’insectes grouillaient déjà sur sa dépouille. H. entreprit aussitôt de recouvrir le cadavre d’une épaisse litière de feuilles sèches, afin de le protéger et aussi de ravir l’abominable spectacle à notre vue. Nous l’y aidâmes, la mort dans l’âme.
Nous rentrâmes ensuite au campement, surveillant nos arrières.
Comment se fait-il que nous n’ayons entendu aucun coup de feu ? Et même si Morgan n’a pas eu le temps de réagir face à l’attaque, nous aurions dû l’entendre crier.
Je me rends compte que j’ai écrit cinq lignes pour parler de la mort de Morgan, cinq petites lignes qui jamais ne lui rendront l’hommage qu’il mérite. Cinq lignes, c’est tout ce que je peux, cinq lignes imprégnées de peur et d’impuissance, de larmes et de colère, cinq lignes sur le papier jauni de mon journal, dont je ne me sépare plus.
Depuis la mort de son compagnon, Bess est terrorisé.
Quant à moi, j’ai le sentiment d’être le figurant d’une pièce dont les enjeux me dépassent. Je me sens résigné. Je vais au-devant du grand mystère des Cent-Vingt le cœur lourd. Je ne supporte plus ce ciel de lianes, cette pluie invisible, cette présence immatérielle dont je ne parviens plus à faire abstraction et cette foi qui me fuit comme un animal blessé. La pire des choses pour un homme est de ne plus savoir où est sa place, s’il en a jamais eu une, et je me dis alors qu’il est inutile d’écrire ces mots que personne ne lira probablement.