2020 - H (trilogie Intégrale)
Journal de John W.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
J’aimerais tant fermer les yeux et m’endormir contre Mary. Mary, ma sueur me ramène à ton odeur, la vraie, pas ce halo dont tu te pares le jour. Non, ton odeur ambrée, relais de mes sens. Aujourd’hui encore, il n’y a rien que j’espère plus que cette odeur, la sentir, même si je ne puis te toucher. J’ai peur de ne plus te revoir, conscient de ne t’avoir rien dit, de n’avoir rien fait, rien voulu, d’être simplement parti et de m’être perdu ailleurs que dans tes yeux. Je prie le ciel et celui qui l’habite de me laisser te revoir, dans mes rêves, une dernière fois. Mary, ton odeur. Quand la mémoire ne suffit plus.
Vendredi 15 novembre 1907
Je suis allé me recueillir dès l’aube sur la tombe de Morgan, puis nous avons quitté le campement.
Je suis parvenu à abattre un singe. À l’heure où j’écris, il est en train de cuire. L’odeur attise mes papilles. Bess tourne la broche au-dessus du feu, le regard dans le vide.
La chair du singe était délicieuse. Bess n’a presque rien mangé. J’ai remarqué le tremblement de ses mains et les gouttes de sueur sur son front. J’espère que cela n’augure pas d’une nouvelle crise. Il s’est allongé aussitôt le repas terminé. Il dort maintenant.
H. est assis face à moi, le dos calé contre un figuier étrangleur, les yeux fermés, ses bras tentaculaires reposent sur le sol, semblables à des étais. Je sais qu’il veille. Ce n’est pas ce soir que je fouillerai son sac.
Samedi 16 novembre 1907
H. a encore haussé le rythme.
Bess est exténué. J’ai dû l’aider à se relever à plusieurs reprises.
La cicatrice à mon épaule gauche m’élance à intervalles réguliers. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas ressentie.
Toujours cette impression persistante d’être observé.
Dimanche 17 novembre 1907
Malgré les médicaments administrés à Bess, son état se dégrade. J’ai demandé à H. de ralentir l’allure. Il y a consenti à regret. Il est évident que nous n’avons plus guère d’utilité à ses yeux. Pourquoi donne-t-il encore le change ? Il pourrait tout aussi bien nous abandonner là et suivre seul son chemin.
H. nous a quittés à la nuit tombée en emportant son sac. Je crus qu’il ne reviendrait pas. Lorsqu’il réapparut, je m’aperçus qu’il s’était entièrement rasé le crâne. Je lui en demandai la raison, il me répondit qu’ainsi il aurait moins chaud. Désormais, il paraît encore plus grand et décharné qu’avant. Je ne peux m’empêcher de penser aux survivants de Bedlam, cela ne fait qu’ajouter à ma confusion.
Je tente de me raccrocher à notre passé commun, ces moments où nous étions complices. Quand je l’écoutais religieusement interpréter au violon un concerto de Brahms. Cet instrument interdit la médiocrité et l’amateurisme, et je dois avouer que dans le vaste champ que ses extraordinaires capacités lui permettaient d’explorer, il n’était jamais médiocre, ni ne passait pour un amateur. Du fond de ma mémoire, parvient une première note, puis une autre, allegro ma non troppo. J’aimerais tant retrouver cet ami, et non un étranger dont la froideur m’effraie un peu plus chaque jour. La plainte du violon s’éloigne, suave, impersonnelle. Me quitte. Mes paupières s’alourdissent. L’instant est proche où la seule musique que j’entendrai sera celle composée par mes angoisses, le bruit des vagues sur les rochers, le vent dans les cordages, les cris des animaux malades, le rire des morts et l’agonie des vivants.
Lundi 18 novembre 1907
Ce matin, deux heures après avoir repris la route, la végétation s’est modifiée. Les ficus ont laissé place à des bambous, dont les cannes semblaient fichées en terre, comme des flèches ornées de plumes dorées. À un moment, H. nous demanda de stopper. Il continua, et nous le vîmes s’enfoncer dans des sables mouvants, d’abord jusqu’aux mollets, puis jusqu’à la taille, le torse, sans jamais paniquer, comme s’il savait exactement où mettre les pieds pour ne pas être englouti. Bientôt, nous aperçûmes sa taille, puis ses cuisses et il rejoignit la terre ferme. Il nous dit de bien suivre sa trace, qu’il nous guiderait si nous nous égarions. Nous retirâmes notre pantalon, puis je fis passer Bess devant moi. Nous étions parvenus au milieu du marais et tout se passait bien. Je ressentis alors de petites douleurs au niveau des jambes et je compris immédiatement de quoi il s’agissait. Bess se mit à crier et se cramponna désespérément à moi. Je concentrai toutes mes forces pour ne pas tomber à la renverse, puis je tentai de le calmer, lui disant que s’il continuait à paniquer de la sorte, nous allions mourir tous les deux. Je réussis à le repousser, lui enjoignant de continuer la traversée. Il finit par m’écouter. H. aida Bess à sortir des sables mouvants, je le suivis de près.
Comme je l’avais escompté, nos jambes étaient couvertes de sangsues. H. fit aussitôt du feu. Ensuite, à l’aide de brandons, nous fîmes tomber une à une les bestioles. Aucune n’avait attaqué H. À croire que son sang n’est pas comestible.
En ce moment, Bess est allongé sur sa couverture, tremblant de fièvre. Je crains que le sang prélevé par les sangsues ne finisse de l’épuiser.
Mercredi 20 novembre 1907
Bess n’a pas récupéré. Nous ne pouvons risquer de reprendre la route.
Jeudi 21 novembre 1907
Nous avons été réveillés au petit matin par un bruit étrange, comme une rumeur, qui enflait de seconde en seconde. L’inquiétude se lisait sur le visage de H., lui si impassible habituellement. Il nous demanda de nous tenir prêts à grimper dans un arbre. Bess ne réagit même pas. Je demandai à H. ce qu’il se passait. Il m’expliqua que les bruits que nous entendions étaient provoqués par d’énormes fourmis capables de tout détruire sur leur passage, et que les indigènes nomment ce fléau « Marabunta ». Je m’apprêtai à aider Bess, mais, par bonheur, les insectes se détournèrent du marécage et prirent une autre direction. Nous attendîmes ainsi qu’ils s’éloignent. Puis, j’approchai du sillage dévasté. Quelques retardataires s’agitaient çà et là. Cette espèce de fourmis rousses, d’une taille bien supérieure à la normale, possède de puissantes mandibules capables de déchiqueter n’importe quelle proie.
Lorsque je revins au campement, Bess se tenait debout contre un arbre, tremblant de tout son corps. H. avait disparu. Je dépliai une couverture et fis allonger le marin. Il s’endormit aussitôt.
Maintenant que tout danger est écarté, j’en profite pour remettre un peu d’ordre dans mes notes. Lorsque je relis certains passages, je ne suis plus certain d’avoir vécu ce que j’ai écrit. Alors je tente de me raccrocher à des souvenirs, de piètres certitudes acquises durant ma vie d’homme. Je n’ai jamais été enclin au renoncement comme en ce jour. Je croyais être en quête et je me suis perdu. S’il n’y avait les mots, je pourrais douter et peut-être oublier, mais les mots ne mentent pas et finissent de me détruire.
Samedi 23 novembre 1907
Nous avons repris la route. Je ne peux désormais qu’être d’accord avec H., l’état de santé de Bess se détériore. Si nous ne trouvons pas d’aide, je crains qu’il ne soit condamné. Nous avons marché toute la journée, soutenant à tour de rôle le malade.
Nous avons fait halte vers midi. Comme je m’étais éloigné de mes compagnons pour satisfaire un besoin naturel, je me sentis de nouveau observé. J’aperçus d’abord une ombre, puis je reconnus H. qui disparaissait dans la végétation. Je retournai immédiatement auprès de Bess, pensant le trouver seul, mais H. était bien là, lui aussi. Je n’osai rien dire de ma vision, de peur de passer pour un fou.
J’écris à l’abri d’un asplénium arborescent. De grosses gouttes de pluie cinglent ses larges feuilles. Je repense à la traversée du marécage. Voir la couleur du sang de H. m’obsède, savoir ce qui circule dans ses veines. Il est à quelques pas de moi, les yeux posés sur les flaques, fixant le néant, et la pluie ne l’atteint même pas.
Cette nuit, les étoiles seront noires. J’ai perdu à jamais le berger et son étoile. Je trace la mystérieuse figure géométrique sur mon carnet, celle du médaillon, celle qu’on a tatouée sur ma peau. Ma vie se résume maintenant à l’attente d’une révélation.
La forêt ne parle presque plus. Ses occupants se taisent peu à peu, comme sur l’île avant notre départ. La seule différence, c’est que nous ne fuyons pas ce silence, il nous attire.
Dimanche 24 novembre 1907
Je n’ai pas voulu continuer ce matin. Que H. aille au diable, qu’il continue seul sa route. Je n’en peux plus de porter Bess. Je n’ai pas récupéré de la journée d’hier, mes muscles et mes articulations me font atrocement souffrir.
À ma grande surprise, H. demeura calme. Il me dit que ce n’était pas grave, que nous continuerions demain.
Lundi 25 novembre 1907
À mon réveil, H. était agenouillé auprès de Bess. Il n’eut pas besoin de parler pour que je comprenne que le marin était mort.
La froideur avec laquelle j’accueillis la triste nouvelle en dit long sur l’homme que je suis devenu.
À l’aide de bambous épointés et de nos mains, nous avons creusé la tombe près du marécage.
H. me dit alors que c’était mieux ainsi, pour tout le monde. Je n’ai rien répondu. Je voulais partir au plus vite, quoi qu’il advienne désormais.
Mardi 26 novembre 1907
J’ai taillé une croix dans un morceau de bois et l’ai pendue à mon cou.
J’aimerais qu’Il me visite pour donner un sens à tout ça, mais je m’enfonce un peu plus chaque jour au cœur des ténèbres, sans aide.
Je n’ai ni la force ni l’envie de parler à l’étranger qu’est devenu H. À l’évidence, cela lui convient aussi.
Je n’ai plus la sensation d’être épié.
Jeudi 28 novembre 1907
H. vient de s’éclipser, me demandant de me reposer en attendant son retour. Il peut bien m’abandonner s’il le veut. Ma vie a désormais si peu d’importance.
Il est revenu dans la soirée, les bras chargés de fruits.
Nous arriverons demain, m’expliqua-t-il ensuite. Quand je lui demandai où, il me répondit que je le saurais bientôt.
Vendredi 29 novembre 1907
Après ce que je viens de vivre, il m’a fallu mettre de l’ordre dans mes idées, avant d’écrire.
Nous marchions depuis deux à trois heures lorsque H. s’est arrêté, tendant le bras devant lui afin de me désigner quelque chose. Je ne voyais que la végétation, toujours aussi dense. Il fit quelques pas supplémentaires et je le suivis, découvrant une première hutte couverte de palmes desséchées, ainsi qu’une vingtaine d’autres, fondues dans le décor. Ensuite, l’espace devint plus dégagé. H. s’immobilisa de nouveau, au milieu d’un silence glaçant. Au bout d’un moment, deux hommes apparurent, vêtus de blanc, tels des sénateurs romains. Je manquai défaillir en constatant la ressemblance parfaite avec H., jusqu’à leurs crânes chauves. Bientôt, une vingtaine de ces êtres semblables nous rejoignirent. Ils n’échangèrent pas le moindre mot avec H. Puis, ce dernier m’enjoignit de l’attendre ici. Je demandai qui étaient ces gens, mais il s’éloigna avec le reste du groupe.
H. est l’un des membres de l’étrange communauté. Je n’avais donc pas rêvé la silhouette aperçue dans la jungle il y a quelques jours, ni l’impression d’être observé.
Je demeurai seul, désemparé. Aucun son de voix ne me parvenait, pas même le cri d’un enfant, hormis un incessant bourdonnement dans mes oreilles, que j’attribuai à l’émotion et à la fatigue. Parfois un de ces êtres lunaires apparaissait sans même me remarquer, empruntant le sentier par lequel avait disparu H.
Il revint au bout de quelques heures, m’invitant à le suivre. Les huttes ont l’air inhabitées, tout comme celle dans laquelle nous entrâmes. Il n’y avait aucun mobilier, pas même un matelas de feuilles sèches, rien que le sol en terre battue. Je gage que le mystère se trouve ailleurs qu’en ces murs.
H. me dit que je pourrais me reposer sans être dérangé, qu’il le fallait pour affronter la vérité. Je ne pus rien obtenir de plus de lui.
Il est tard. Le soleil a décliné depuis longtemps. Je distingue pourtant les autres huttes. Je jurerais qu’une lueur blanche éclaire le village, sans que je puisse en identifier la source.
Sur ce nouveau mystère, je vais poser ma plume, entrer dans cette nuit imparfaite, sans aucune impatience, sans aucune illusion. J’espère dormir, simplement dormir et ne pas rêver.
Samedi 30 novembre 1907
Je viens de faire le tour du village fantôme. Il n’y a aucun édifice en l’honneur d’une quelconque divinité, rien que des habitations vides. J’ai tenté d’explorer le sentier, mais, alors que je m’y engageais, deux des membres de la communauté me barrèrent la route sans ménagement.
En rentrant dans ma hutte, je découvris une coupe de fruits posée au sol. J’en mangeai quelques-uns, puis m’installai sur le seuil, mon journal sur les genoux.
Une vague d’impuissance racle les fonts baptismaux de mes entrailles.
On m’a brisé les ailes, et je ne sais même pas qui est le responsable. Je voudrais échapper au temps, revenir en arrière, mais je suis bien à terre, mon journal entre les mains, preuve dérisoire de mon histoire. Je vais continuer d’écrire, puisqu’il n’y a plus que cela qui fait encore de moi un homme, noircir de mes tourments les pages qu’il me reste.
Je n’ai pas vu H. de la journée.
Il est tard. Toujours cette lumière évanescente, qui s’acharne à éclairer ce lieu oublié de tous.
Dimanche 1 décembre 1907 er
En sortant de la hutte, un spectacle étonnant m’attendait. Les membres de la communauté se tenaient en cercle, immobiles, avec H. en son centre. Bien qu’il soit désormais vêtu comme les autres, je le reconnus grâce au médaillon qu’il porte autour du cou. Nul ne parlait. Chacun semblait retiré en lui-même, comme dans un état de méditation intense. Je me mis alors à les compter machinalement.
Mon Dieu, les Cent-Vingt. Ils étaient tous là, réunis devant moi, couvant un secret dont je ne sais encore rien. J’avais cru me porter au-devant des descendants des fières Amazones, et je me trouve face à des hommes sans âge, impossibles à différencier.
Lorsque le cercle se désagrégea, selon un rituel visiblement consommé, la longue procession rejoignit le sentier. J’étais alors incapable de distinguer H.
Qui sont réellement les Cent-Vingt ?
Que font-ils dans ce coin reculé du monde ?
Pourquoi comptent-ils précisément cent vingt membres ?
Où vont-ils lorsqu’ils s’enfoncent dans le sentier ?
Vont-ils retrouver le reste de la communauté constituée des femmes et des enfants ?
Lundi 2 décembre 1907
Trois jours que me voilà arrivé au village.
Depuis les retrouvailles avec les siens, H. ne m’a pas adressé la parole. J’ai le sentiment de ne plus lui être d’aucune utilité. Je pense à Block, à Hilmann, à Bess et à Morgan, tous sacrifiés pour atteindre un but obscur, ces hommes dont je vais sans nul doute suivre le destin.
Je n’ai même pas la force de m’enfuir.
Je veux savoir. H. finira bien par se confier, il me doit au moins ça.
Mardi 3 décembre 1907
H. est enfin venu me parler. Il m’a fallu du temps avant de me résoudre à écrire, comme je le faisais par le passé après chacune de nos aventures. Mais pour la première fois, je le ferai en son nom, et même si ma plume se rebelle parfois devant l’inconcevable, je jure de demeurer fidèle à ses paroles :
« Nous sommes les êtres de lumière, le véritable peuple élu venu du ciel. Cent vingt immortels. Des émissaires arrivés sur Terre depuis des milliers d’années. Dieu n’est pas celui que vous croyez et votre Jésus n’a jamais été son fils. Nous sommes des fantômes, à vos yeux, la somme de vos peurs, vos juges. Nous représentons l’âme de l’univers, votre allégeance à l’esprit divin, le fondement de toutes vos légendes, et vous n’en avez pas conscience.
« Je vais vous raconter une histoire aussi vieille que votre Humanité, vous parler des Cent-Vingt, qui vous guettent depuis si longtemps.
« H. n’existe pas, sinon pour vous. Ici, je suis l’un des Cent-Vingt, pour qui le temps n’a ni début ni fin, car nous avons la chance de ne pas être soumis à cette pression mortelle qui vous interdit la patience.
« Au tout début de notre séjour sur Terre, nous nous installâmes sur une île méditerranéenne déserte. Elle a désormais disparu lors d’éruptions volcaniques à répétition. Nous lancions des excursions un peu partout sur la planète dans le but de vous observer. Malgré notre volonté de rester discrets, nous n’étions pas pour autant invisibles. Certaines de nos sorties furent longuement commentées. Nous alimentâmes ainsi vos superstitions et vos fantasmes. Notre île fut baptisée Atlantide. Puis, la peur et la défiance firent place à la curiosité. Des hommes venus du Nord parvinrent jusqu’à nous. Pour la première fois, il fallut nous défendre et partir, juste avant qu’un terrible séisme n’ensevelisse l’île.
« Nous en rejoignîmes une autre, la plus isolée que nous pûmes trouver. Elle se nomme Pâques, depuis que, paraît-il, un explorateur la découvrit et y accosta le jour de Pâques. Des visiteurs accostèrent un jour, mais ceux-là étaient pacifiques. Ils s’installèrent peu après, avec femmes et enfants. Lorsqu’ils s’aperçurent de notre présence, ils se mirent à nous vouer un culte. Les statues de pierre qui jonchent l’île sont la parfaite illustration de leur dévotion.
« Il nous fallut à nouveau partir pour garder nos distances. Nous avions déjà trop attendu. Le jour du départ, nous vîmes que les Pascuans avaient allumé un immense brasier, dans je ne sais quel but. Je ne veux pas le savoir.
« Notre voyage nous mena ici. Je suppose que notre passage au-dessus de la forêt ne passa pas inaperçu. Nombre de codex mayas font état de voyages dans l’espace. Il nous arriva par la suite de décourager certains indigènes trop téméraires. Cela fait bien longtemps que plus personne n’ose s’aventurer ici… »
H. parut alors brusquement soucieux. Il me dit qu’il fallait remettre à plus tard la suite du récit qu’il avait à faire. Je le suppliai de continuer, mais il quitta la hutte, et je fus impuissant à le retenir. J’allais bien vite savoir de quoi il retournait.
Je sais enfin ce qui se cache au bout du sentier.
Après un long moment de sidération dû aux révélations de H., je sortis prendre l’air. Un épais voile gris masquait la cime des arbres. Le lointain roulement du tonnerre parvenait à mes oreilles de plus en plus distinctement. L’orage approchait. Je vis alors H. revenir, me demandant de le suivre. Nous empruntâmes le sentier sur quelques centaines de mètres, pour aboutir au pied d’une pyramide, autour de laquelle les Cent-Vingt s’affairaient à creuser une douve, débouchant sur une tranchée épousant la pente naturelle du terrain. H. me tendit une pioche, afin que je les aide. Je m’y employai sans poser de questions.
Lorsque l’orage s’abattit, nous en avions terminé. Les Cent-Vingt et moi demeurâmes à l’abri des arbres, attendant que les éléments déchaînés se calment enfin. La douve joua parfaitement son rôle et convoya dans la tranchée l’eau, qui se perdit ensuite dans la forêt. J’en déduisis que les Cent-Vingt devaient souvent essuyer de violents orages et qu’ils n’avaient pas eu le temps de remettre en état la douve depuis le dernier.
Aux craquements brusques du tonnerre succéda bientôt un roulement sourd et prolongé, souligné par un bourdonnement, le même que j’avais entendu à mon arrivée. Je n’eus pas le temps d’investiguer davantage l’étrange monument que H. m’entraînait vers le sentier pour rejoindre la hutte. Une fois arrivé, il me remercia et s’en alla aussitôt.
Mercredi 4 décembre 1907
Ce jour s’ouvre sur un soleil radieux.
J’observe les Cent-Vingt en cachette, ils sont de nouveau réunis sur la place. Je pense qu’il y a une véritable hiérarchie dans le groupe et que H. en est un des membres les plus éminents. Ils communiquent en ce moment même sans avoir à prononcer la moindre parole, j’en suis certain. Peut-être est-ce de mon avenir qu’il est question. Celui-ci doit pourtant être scellé depuis longtemps. Ils n’auront pas la partie facile. J’ai recouvré des forces. Je vais échafauder un plan pour tenter de leur fausser compagnie, même si mes chances sont minces. Mais avant cela, je veux connaître la nature de la mission des Cent-Vingt.
Le groupe se désagrège.
H. se dirige vers ma hutte.
« Notre mission arrivait à son terme. Après bien des années passées paisiblement, nous n’étions plus assez sur nos gardes. Il y a peu, l’aventurier John Lucas découvrit notre retraite et parvint jusqu’à nous. Nous le mîmes hors d’état de nuire, mais une partie de ses hommes réussit à s’échapper, emportant un coffre contenant un objet extrêmement précieux. Je fus désigné pour partir aux trousses des fuyards, guidé par un signal me permettant de repérer l’objet, où qu’il se trouve.
« En arrivant à Curupá, je constatai que le navire de Lucas faisait déjà route vers l’Atlantique. Je me fis engager à bord d’un cargo brésilien se dirigeant vers l’Europe. Au bout d’une dizaine de jours de navigation, le signal s’intensifia, puis se stabilisa, preuve que les fuyards avaient jeté l’ancre près d’une île que j’identifiai sur une des cartes que j’avais emportées. Après avoir saboté les réserves d’eau, je parvins à faire dévier le capitaine de sa route, pour nous réapprovisionner.
« Par bonheur, le navire de Lucas était ancré à l’opposé. Le capitaine dépêcha deux chaloupes, et je me joignis à l’expédition. Une fois à terre, je profitai de ma situation à l’arrière du groupe pour m’éclipser. Je me laissai guider par le signal, parvenant ainsi à la grotte que vous avez aussi découverte. Une douzaine de corps gisaient sur le sol. Les marins avaient réussi à ouvrir le coffre et l’avaient payé de leur vie. Je n’avais plus qu’à récupérer l’objet. Les deux survivants rencontrés à Bedlam en réchappèrent, car ils étaient restés à bord du Black Warrior. En leur rendant visite, je constatai qu’ils ne se souvenaient de rien. Vous savez ce qu’il advint d’eux par la suite.
« Je m’emparai donc du cube. Traversant la jungle pour rejoindre le groupe, c’est en découvrant le tumulus que me vint l’idée d’y cacher l’objet afin de le retrouver plus tard, et ainsi éviter tout risque de le perdre ou de me le faire dérober. Je ne pouvais évidemment pas demander au capitaine de faire demi-tour.
« Quelques jours plus tard, je posai de nouveau le pied sur le sol britannique, après toutes ces années qui avaient suivi la mise en scène de ma disparition. Nul besoin de vous rappeler les circonstances de notre rencontre lors de mon premier séjour à Londres.
« J’étais de retour dans la City. Quelques semaines plus tard, je fis appel à vous et comme je l’escomptais je n’eus pas longtemps à attendre pour vous voir apparaître sur le seuil de ma porte. Le message que je lus était un leurre, rédigé par mes soins, simplement destiné à piquer votre curiosité. Je savais que vous me suivriez alors, et j’avais besoin de vous et de vos moyens financiers pour mener à bien mon voyage. Une seule chose m’obsédait, rentrer le plus vite possible et trouver un moyen pour passer par l’île sur laquelle j’avais caché le cube.
« La première partie de notre voyage fut marquée par cette terrible chaleur. Puis ce fut la rencontre avec la baleine blanche. Nous communiquons par la pensée avec les autres membres de la communauté, ainsi qu’avec certains animaux réceptifs. Cet animal, terrifiant à vos yeux, est doué de qualités exceptionnelles. J’en fis rapidement une alliée de poids. Elle me guida lorsque je doutais de ma route.
« Le 22 septembre de votre calendrier, nous arrivâmes en vue de l’île, près de laquelle le Black Warrior était ancré. À la suite de la blessure et de l’amputation de Block, les décoctions que je lui préparai avaient pour seul but de soulager sa douleur. Il ne s’agissait en rien d’un poison, car je lus en vous vos soupçons. Dans les jours qui suivirent, vous découvrîtes la grotte et les squelettes. Quant à moi, j’avais déjà récupéré l’objet.
« Nous n’étions plus que cinq lorsque nous quittâmes l’île. Ce fut une fois en mer que survint la mort de Hilmann. Il était visiblement soûl lorsqu’il me surprit sur le pont avec le cube et voulut s’en emparer. Un bien malheureux accident. Un sentiment de peur s’installa à bord : la baleine blanche, l’île mystérieuse, le navire déserté, la mort de Block et maintenant celle de Hilmann, tout cela constituait de bien mauvais présages aux yeux de tous.
« Je n’avais pas prévu que les hommes mettraient la mort de leur compagnon sur le compte de l’eau collectée dans l’île. J’eus alors à nouveau recours à la baleine blanche, même si j’imagine cela difficile à croire. Elle m’informa qu’un navire croisait non loin de nous, et c’est encore elle qui percuta la coque, afin de faire fuir l’équipage à bord des chaloupes. Après avoir rejoint La Belle Hélène, il ne nous restait plus qu’à transférer l’eau dont nous avions besoin. La suite vous est connue. J’avoue ne pas savoir ce qu’il advint de l’équipage. »
Je n’eus pas d’autre explication. H. me quitta, pour rejoindre la mystérieuse pyramide. Il est évident que le mode de vie et le degré d’évolution des Cent-Vingt ont dû surprendre et émerveiller de nombreux peuples, à voir les monuments mayas et les moaïs.
Je vais essayer de me reposer un peu en réfléchissant à tout cela.
Vendredi 6 décembre 1907
Je suis encore sous le choc de ce que je viens de vivre ce matin.
En ouvrant les yeux, je découvris huit membres des Cent-Vingt autour de ma couche. Malgré ma volonté de me lever, j’étais incapable d’esquisser le moindre mouvement. Il me sembla que mon corps se soulevait, que je flottais au-dessus du sol sans aucune aide. Ma vision se troubla lentement. Je baignais dans le silence. Bientôt, je ne vis plus rien et mon cerveau accueillit des myriades d’étoiles, qui se mirent aussitôt à refluer vers un gouffre obscur. Je me sentis partir, puis tout s’éclaira de nouveau. H. me tendait la main, les autres avaient disparu. Je compris qu’il venait de me sauver la vie, du moins de repousser l’échéance de la funeste sentence qui m’est promise. Il faut que j’aie quelque importance à ses yeux, du moins, je veux m’en convaincre, avant de l’entendre à nouveau.
« Nous rejoignîmes l’embouchure de l’Amazone et remontâmes le Jari jusqu’à Chtalcatl. Les Indiens me reconnurent aussitôt. Même si nous n’avons plus de contact avec eux depuis longtemps, les légendes à notre sujet sont encore vivaces. Dans le dialecte des Indiens côtiers, Titchtlan signifie : “Celui qui vient du ciel”. Pour que l’un de nous quitte les profondeurs de la forêt et se mêle à d’autres hommes, il fallait un événement de la plus haute importance. Je m’entretins avec le chef pour désamorcer au mieux ses craintes. Quelques jours plus tard, nous reprenions notre route.
« Nul besoin de vous rappeler les circonstances de la mort de Morgan. Ne restait plus que nous et le malheureux Bess, dont le temps était désormais compté. »
H. me demanda alors de le suivre.
Quelques minutes plus tard, j’entrai dans la pyramide. Dieu du ciel, s’il me restait un mince espoir de survivre, je crains que ce que j’ai découvert ne me condamne définitivement.
Passé l’entrée, nous arrivâmes dans une petite salle éclairée de torches, donnant sur un couloir. Tout au fond, j’aperçus une douce lumière, qui allait s’intensifiant au fur et à mesure de notre progression. Les murs n’étaient plus constitués de pierres, mais d’une matière semblable à du métal gris pâle. H. me donna des lunettes afin de protéger mes yeux, mais lui ne semblait nullement incommodé.
Au terme de notre descente, nous débouchâmes dans une vaste salle circulaire où s’affairaient une dizaine de membres de la communauté. Ma présence ne les réjouissait guère. H. étendit le bras au-dessus de moi et tous se remirent à leur tâche. D’énormes barres faites du même métal que les parois traversaient la salle de part en part. Des lumières clignotaient sur des plaques où défilaient des signes inconnus. Au centre de la pièce, il y avait un cube luminescent, recouvert d’une coupole translucide reliée à des tuyaux. Le mystérieux objet récupéré sur l’île. H. m’expliqua qu’ils disposent de plusieurs de ces cubes indispensables au fonctionnement des installations et qu’ils les remettent régulièrement en marche afin d’être prêts pour le jour du départ, me révélant ainsi que leur mission touche à sa fin. Le bourdonnement entendu à plusieurs reprises provenait de là.
Un peu plus loin sur la droite, une porte ouverte donnait sur une salle dans laquelle j’aperçus des coupoles transparentes éclairées par une lumière blanche, sous lesquelles je distinguai des corps. Je questionnai H., il me répondit qu’il s’agissait d’une salle de repos, sans entrer dans le détail. Il ajouta que je me trouvais à l’intérieur de l’engin qui leur avait permis de rejoindre la Terre, capable de voyager à une vitesse inconcevable pour un humain, et qu’évidemment la pyramide avait été construite pour le dissimuler.
H. me dit qu’il fallait partir maintenant, que ses compagnons ne voyaient pas d’un bon œil ma présence en ce lieu, qu’il leur avait forcé la main en souvenir de notre amitié. Ce mot sonna étrangement dans sa bouche lorsqu’il le prononça, comme s’il lui brûlait les lèvres. Il me raccompagna jusqu’à ma hutte et prit congé en me promettant la fin des révélations pour demain. J’imagine qu’il aurait pu en terminer aujourd’hui. Peut-être est-ce la seule manière qu’il a trouvée de me garder encore en vie. Contrairement aux autres membres du groupe, il est le seul à avoir côtoyé les humains d’aussi près.
La nuit est lumineuse. Le silence ne m’angoisse même plus. Je m’y suis habitué. Des milliers d’étoiles brillent au-dessus de moi, semblables à des crânes luisants éclairés par la lune.
Quoi qu’il se passe demain, je sais que je dormirai pour la dernière fois en ce lieu.
Samedi 7 décembre 1907
H. m’a rejoint peu après l’aube. Il demeura un long moment en face de moi, avant de parler.
« Nous voici au bout du voyage, mon cher ami. Nous ne sommes pas l’avant-garde de quelque civilisation coloniale, mais des observateurs des formes de vie les plus évoluées présentes sur les planètes. À nous de décider ensuite si elles sont en harmonie avec l’univers. Nous disposons de plusieurs milliers d’années pour nous faire une idée précise, avant de décider. Une seule question se pose ici :
« Faut-il laisser l’humanité continuer dans sa voie, ou en interrompre la prédominance ?
« La décision approche. Quelle qu’elle soit, en prévision, nous avons disséminé cent vingt cubes sur la planète. Si nous les activions, ils gommeraient à jamais le genre humain de la surface de la Terre. Chaque cube est enfermé dans un coffre que je croyais inviolable. La découverte de la grotte me révéla qu’il n’en est rien. Lucas est parvenu à fabriquer une clé, ce médaillon que je vous montrai le jour où je vous lus le message, celui-là même que je porte autour du cou. Ce fut moi, qui, à l’origine, fus chargé de superviser la position des cubes, fondant une caste de gardiens sélectionnés parmi les humains selon des critères très précis. Depuis des siècles, de génération en génération, ils ont pour mission de surveiller les coffres. Cet ordre, auquel appartenait John H. Lucas, est donc constitué de cent vingt membres. Je ne sais comment l’aventurier parvint à fabriquer la clé. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il escomptait réunir l’ensemble de l’ordre à son retour, dans un but inconnu. Il n’aura pas eu le temps de mener son projet à bien.
« Voilà, vous savez toute la vérité. Le verdict n’a pas encore été prononcé. Il le sera bientôt. »
Je demeurai sans voix au moment où H. me quitta, et j’aurais juré voir briller ses yeux, si je n’étais convaincu qu’aucune larme ne pourrait jamais y naître.
Je côtoie les êtres les plus puissants de l’univers, de véritables dieux vivants, dont la fonction suprême est de nous juger, nous les hommes, et, au regard de l’histoire, je me demande comment le verdict pourrait être en notre faveur.
Je pense aux douze apôtres, aux douze signes du zodiaque, aux douze prophètes, aux douze travaux d’Hercule, aux douze heures du jour et aux douze heures de la nuit, à tous les mensonges par omission. L’omission du 0. Ce 0 qui n’est rien et tout à la fois.
J’attends la nuit avec impatience.
Cela fait neuf jours que je suis chez les Cent-Vingt. J’ai l’impression d’une éternité, comme si le temps ici n’était plus la mesure des choses, comme s’il refusait de s’écouler normalement.
J’ai passé mon existence à me constituer une règle de vie, une morale, dont la pierre angulaire était l’homme. Désormais tout s’écroule comme un vulgaire château de cartes. Je ne suis qu’un grain de sable dans une clepsydre, tournée et retournée par des créatures venues d’ailleurs, qui peuvent à tout moment en interrompre le mouvement. Jusque-là, j’étais parvenu à apprivoiser l’idée d’un dieu unique, omniscient, créateur de tout ce que mes yeux embrassent, et désormais il me faut croire en de simples contrôleurs d’évolution, des observateurs de nos attitudes, ne nous garantissant même pas l’immortalité dans l’au-delà. Depuis des milliers d’années, une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de nos têtes et nous continuons inexorablement à ne pas bouger, à rester bien en dessous, pour que le coup soit fatal. Quelle dérision. Comme je préférerais ne jamais avoir vécu cette aventure. Au moins, je continuerais à être un homme, avec ses peurs, ses envies, ses contradictions.
Il ne me reste plus qu’à tenter de fuir, saisir ma chance, si infime soit-elle, c’est tout ce qu’il me reste. Et même si j’y parviens, comment dire plus tard à tous ces dévots se dirigeant vers l’autel que ceci n’est qu’une vaste supercherie, que leur vie et leur mort ne sont pas régies par un être de lumière, mais par des entités immortelles s’octroyant le total contrôle de ce qui vit dans l’univers ? Comment faire comprendre que ce monde est sans espoir, que le petit homme piqué sur la croix comme un vulgaire insecte n’a jamais été le fils de Dieu et qu’aujourd’hui l’ordre des choses n’est plus en ordre ?
J’ai peur.
Je vais rassembler mes maigres affaires, ainsi que quelques fruits, dans mon sac. H. m’a confisqué mon fusil, mais il me reste tout de même un couteau. Je vais tenter de leur fausser compagnie à la tombée de la nuit, lorsque les Cent-Vingt auront rejoint la pyramide. Je partirai sans grande illusion. J’aurais malgré tout aimé dire adieu à H.
Dimanche 8 décembre 1907
Je viens de m’arrêter pour passer la nuit. J’ai marché toute la journée. Grâce à ma boussole, j’ai pris la direction sud-est, espérant ainsi rejoindre le fleuve.
Je n’ai pas l’impression d’être suivi. Je me suis fabriqué une lance en bois, en plus de mon couteau.
J’ai tendu mon hamac entre deux racines échasses.
Je n’ai pas l’énergie d’écrire plus longuement.
Lundi 9 décembre 1907
Je n’ai pu emporter qu’une outre. Je crains que l’eau potable ne vienne à me manquer sous peu. Je l’économise au mieux en mangeant les fruits que je parviens à trouver sur mon chemin.
Toujours pas de signe des Cent-Vingt.
J’ai retrouvé les vestiges d’un de nos campements, je suis sur la bonne voie.
J’entends à nouveau le chant des oiseaux, les cris des singes. Cela me réchauffe le cœur de sentir peu à peu fourmiller la vie. Je vais prendre du repos et tenter de repartir au plus tôt demain matin.
Mardi 10 décembre 1907
Je n’ai pas fait le moindre pas aujourd’hui.
H. m’a retrouvé hier soir. J’ai cru ma dernière heure arrivée. Je m’attendais à voir surgir d’autres membres du groupe. Je crois que j’étais prêt, presque soulagé. Il était seul. Je lui ai demandé de faire ce pour quoi il était venu, et qu’ensuite, au moins, il n’abandonne pas mon corps en pâture aux bêtes sauvages. Ma dernière volonté de condamné.
Il décrocha le médaillon qu’il portait et me le passa autour du cou avec un geste empreint d’une extrême solennité.
« Voici l’emblème de notre puissance, ne le quittez sous aucun prétexte, il vous protégera. Adieu, mon vieil ami, ce fut un immense honneur de vous connaître. »
Une grande émotion me saisit, et je le vis disparaître dans la végétation, avant même que je puisse prononcer un mot.
Jamais je ne connaîtrai les raisons d’un tel cadeau, ni ce qui le poussa à m’épargner. Ce devait pourtant être sa mission. Il lui sera facile, une fois rentré parmi les siens, d’annoncer ma mort.
À l’heure où je consigne ces mots, j’ai jeté la petite croix de bois fabriquée quelques jours auparavant, pour ne garder que le médaillon. Il a désormais bien plus de signification que le souvenir du calvaire d’un absent.
Jeudi 12 décembre 1907
J’ai repris la route.
J’ai dû m’arrêter toute la matinée à cause d’un violent orage. J’ai rempli d’eau de pluie mon outre en bricolant un entonnoir grâce à une feuille de caoutchouc.
Selon mes calculs, Chtalcatl ne doit plus être très loin. Plus je m’en rapproche, plus je ressens une brûlure à l’endroit du tatouage. Étrange réponse du corps à la mémoire.
En plus de la sensation de brûlure, voilà qu’un mal de tête m’oblige à poser la plume.
Vendredi 13 décembre 1907
J’ai ralenti ma progression. Les maux de tête reviennent à intervalles réguliers. Sûrement la fatigue.
Samedi 14 décembre 1907
J’ai perdu un instant connaissance en me levant ce matin.
Toujours ces maux de tête.
Je me suis seulement traîné sur quelques hectomètres.
Dimanche 15 décembre 1907
Ma vue se trouble de plus en plus.
Cela me fait commettre des erreurs pour le moment sans conséquence.
Marché à peine deux heures.
Lundi 16 décembre 1907
Le mal me cloue dans mon hamac.
En cet instant, la sueur tache le papier et les mots se superposent pour former des reliefs incohérents de signes.
Rien d’autre n’a d’importance que ma douleur.
J’ai cassé ma montre, de toute façon, elle ne fonctionnait plus.
Mardi 17 décembre 1907
Douleur insupportable.
Pas d’accalmie.
Mercredi 18 décembre 1907
J’ai à nouveau perdu connaissance hier.
Envie de me laisser mourir pour enfin ne plus souffrir.
Me raccroche à l’espoir d’aller mieux demain.
Jeudi 19 décembre 1907
Plus de répit.
Je pleure en serrant dans ma main le médaillon.
Vendredi 20 décembre 1907
Il ne me reste plus que quelques fruits et un fond d’eau dans l’outre.
Je crains que ce combat ne soit perdu d’avance et qu’il me faille capituler très bientôt.
Lundi 23 décembre 1907
Presque plus d’eau.
J’essaierai d’écrire plus tard.
Trop de souffrance.
Mercredi 25 décembre 1907
Écrire, sûrement la dernière fois.
Trouver la force.
Je m’apprête à quitter ce monde, il n’y a plus d’autre issue.
La fièvre me tenaille. Des milliers d’aiguilles s’enfoncent inlassablement dans mon cerveau. Pourquoi faut-il que je sois encore lucide au moment de partir ?
Mes mains tremblent, les mots arrivent au terme du voyage.
Je pense à mon père, à ma mère, à Mary.
C’est le jour de Noël.
Je me souviens de notre maison d’Eastern Lodge enfouie sous la neige pour mon plus vif bonheur d’enfant.
Je me souviens de mon père, patriarche au grand cœur, assis dans le fauteuil du salon, guettant mon émerveillement à la découverte des cadeaux.
Je me souviens de ma mère, ne vivant que par lui.
Je me souviens de l’étoile posée tout en haut du sapin, inaccessible pour mes petites mains.
Je me souviens du rêve laissé par son sillage.
Je me souviens de moi remerciant l’homme en rouge.
Je me souviens des aiguilles du sapin sur le plancher, du squelette de bois sur lequel restaient imperturbables les quatre lutins, les deux maisons, les quatre lanternes, les huit boules multicolores et l’étoile, toujours à l’extrémité, déjà morte depuis longtemps.
Je me souviens de ces instants de bonheur fugaces.
Je me souviens de la trop courte vie de mon père, du chagrin de ma mère.
Je me souviens de la mort et sa douleur.
Ma douleur.
Lundi 30 décembre 1907
Je reprends le flambeau, puisqu’il faut bien continuer, que moi seul le peux maintenant, que je le lui dois.
Je suis arrivé à Chtalcatl dans la matinée.
Les indigènes m’ont accueilli avec stupeur. Ils m’ont reconnu et doivent se demander par quel miracle j’en suis revenu.
La pirogue à moteur n’est plus là.
J’ai hâte de quitter ce village.
Mardi 31 décembre 1907
Profitant de la peur que j’inspire aux Indiens, j’ai demandé que l’on me fournisse une pirogue, avec deux hommes pour m’aider à rejoindre le premier port. Le chef m’a accordé tout ce que je demandais sans discuter, trop heureux de me voir quitter les lieux au plus vite.
Mercredi 1 janvier 1908 er
J’imagine aisément que les deux Indiens qui m’accompagnent ont dû être désignés par le chef, tant la peur se lit sur leurs visages crasseux.
Nous nous éloignons du ponton dans un silence de mort.
Ainsi portés par le courant, nous devrions vite atteindre Curupá.
Jeudi 2 janvier 1908
Nous naviguons loin du rivage pour éviter les mauvaises rencontres. Le fleuve pullule de gigantesques sauriens attendant patiemment qu’une proie se risque sur leur territoire.
Le soir venu nous cabotons à la recherche d’un endroit propice à l’installation de notre campement.
Les indigènes mangent et dorment à l’écart.
Samedi 4 janvier 1908
Les indigènes se tiennent prêts à embarquer aux premières lueurs du jour. Ensuite, ils redoublent d’efforts avec leur pagaie pour rejoindre Curupá le plus rapidement possible.
Lundi 6 janvier 1908
Curupá est tout proche.
Les Indiens m’ont débarqué légèrement en amont. Je n’ai pu savoir pourquoi, mais ils ne souhaitent pas entrer en contact avec la population. Ils sont repartis aussitôt, comme s’ils avaient le diable à leurs trousses.
Je suis installé sur un promontoire qui domine le port et l’estuaire. La vue est irréelle. Une brume dispense un halo bleuté au-dessus de l’eau, duquel les navires semblent émerger, comme sortis du néant.
J’aperçois l’Arlequin, toujours à quai. Il me sera impossible de l’utiliser pour rentrer. Je n’ai ni le temps ni les moyens de recruter un équipage. Il ne me reste qu’à trouver un acquéreur, puis partir à la recherche d’un navire en partance pour l’Europe.
Mercredi 8 janvier 1908
Je n’ai eu aucune difficulté à vendre hier l’Arlequin pour un prix dérisoire. Je m’en moque, pourvu qu’il me reste de quoi payer mon billet et des vêtements neufs.
Acheté un costume bien coupé, ainsi qu’une malle dans laquelle j’ai entreposé des objets récupérés sur l’Arlequin.
Dormi dans un hôtel éloigné du port.
Passé la matinée d’aujourd’hui à faire le tour des bateaux à quai.
J’embarque demain à bord de l’Enterprise, un vapeur regagnant le Royaume-Uni les cales remplies de café, commandé par le capitaine Blackwell. Je me suis fait passer pour un journaliste parti en reportage.
Nous appareillons demain pour l’Angleterre.
Je dormirai ce soir à bord.
Jeudi 9 janvier 1908
Le lourd vapeur progresse lentement, mais sa stabilité et la sensation de sécurité qui en émane sont exceptionnelles.
Je suis demeuré des heures, assis sur le pont arrière, perdu dans mes pensées.
Vendredi 10 janvier 1908
Le capitaine Blackwell m’a invité à dîner en compagnie de Clarke, le second à bord.
Ils sont de bonne compagnie, surtout Clarke, un homme très vif d’esprit et extrêmement observateur.
Samedi 11 janvier 1908
Clarke m’a fait visiter la salle des machines. L’Enterprise est un des fleurons de la marine commerciale britannique. C’est en effet un beau navire, mais il m’en faut plus pour être impressionné par quelques rouages entraînés par des morceaux de charbon.
Dimanche 12 janvier 1908
Nous avons relâché à Belém, afin d’embarquer une cargaison de sucre.
J’en profitai pour quitter le navire et me dégourdir les jambes. En passant devant un café, je vis un journal abandonné sur une table. Je l’attrapai au passage et me mis à le lire. Un article attira mon attention, me ramenant quelques jours en arrière. Une fois ma lecture terminée, j’emportai le journal et regagnai l’Enterprise, empli d’une infinie tristesse.
Mercredi 15 janvier 1908
Clarke m’a pris en amitié. Le navire n’a plus de secret pour moi, ainsi que la vie du second : sa femme, ses enfants et leur jolie petite maison.
Nous venons de dépasser l’embouchure de l’Amazone et de pénétrer dans l’océan.
Vendredi 17 janvier 1908
Dès qu’il fait beau, je laisse mon regard dériver sur l’horizon, espérant secrètement apercevoir la baleine blanche. Le reste du temps, je m’enferme dans ma cabine et relis inlassablement l’article de journal, comme si j’avais le pouvoir d’effacer la réalité imprimée, mais je n’ai pas ce pouvoir-là.
Incident avec un des hommes d’équipage trop curieux. Tout est réglé.
Lundi 20 janvier 1908
Dans la matinée, le second officier de quart alerta les hommes du pont. Au loin, une énorme masse laiteuse flottait sur l’eau, rejetant par intermittence un geyser, sous le regard médusé de l’équipage.
Elle était là, venue me saluer une dernière fois, avant de disparaître sous les flots.
Samedi 25 janvier 1908
L’Enterprise arrive à Dakar.
Nous venons de jeter l’ancre dans un vaste plan d’eau abrité par deux jetées, laissant entre leurs extrémités un étroit goulet interdisant le passage de la houle.
De petites embarcations sont maintenant en approche pour nous réapprovisionner en charbon.
En début d’après-midi, Clarke me proposa de l’accompagner en ville avec le capitaine. Je déclinai son offre, prétextant une fatigue due à la chaleur. Une fois qu’ils furent partis, je demeurai sur le pont à observer le ballet d’hommes à la peau aussi noire que la houille qu’ils charriaient.
Dimanche 26 janvier 1908
Nous nous apprêtions à lever l’ancre, lorsque le paquebot Chili, des Messageries maritimes, fit son apparition sur le plan d’eau, à grand renfort de bruits de sirène, probablement, pour faire également provision de charbon.
Actuellement, l’Enterprise file plein nord, le long des côtes africaines, pendant que les hommes d’équipage finissent d’entreposer le charbon dans les cales.
Lundi 27 janvier 1908
Nous sommes au sud des Canaries, confrontés à la barre, un phénomène naturel se manifestant par de terribles coups de roulis.
Clarke me conseilla de regagner ma cabine par prudence.
Mercredi 29 janvier 1908
La mer est redevenue calme. Le temps est magnifique. J’écris à l’ombre des canots de sauvetage.
Blackwell est venu me parler longuement. Cet homme autoritaire et droit est un grand amateur d’opéra et de littérature. Il a des velléités d’écriture, mais n’a encore jamais osé sauter le pas. Me voir chaque jour avec mon journal en main fait renaître son envie.
Jeudi 30 janvier 1908
Clarke me dit avoir été attiré par un intense rai de lumière sous ma porte, alors qu’il se promenait sur la coursive en pleine nuit. Je lui répondis que je suis insomniaque et que j’occupe mon temps à lire et à écrire. Il s’étonna de l’intensité de la lueur, ce à quoi je lui rétorquai que ma lampe à pétrole était réglée au maximum et que la nuit devait être bien sombre.
Nous longeons maintenant les côtes portugaises.
Samedi 1 février 1908 er
La France est à quelques encablures.
Blackwell ne me lâche plus. Il veut que je lui donne des conseils d’écriture, comme s’il s’agissait d’une recette de cuisine avec des ingrédients à mélanger.
Clarke a pris ses distances, jaloux que le capitaine m’accapare autant, j’imagine. Lui, si affable en temps normal, fait désormais en sorte de ne pas se trouver sur mon passage.
Lundi 3 février 1908
Il fait de plus en plus froid.
L’Enterprise est engagé dans la Manche.
J’ai pu renouer le dialogue avec Clarke.
Mardi 4 février 1908
J’ai quitté l’Enterprise dans la soirée, après avoir fait mes adieux à Blackwell et à Clarke.
Je reviens à Londres de nuit. Je me surprends à éprouver un certain bonheur dans le brouillard et l’agitation des rues.
Je vais retrouver quelqu’un qui ne m’attend pas.
Je viens de quitter Mary.
J’ai bien cru qu’elle allait s’évanouir en me voyant.
Je n’ai rien dit avant de lui faire lire l’article de journal.
« Le corps d’un homme blanc découvert en forêt
« … De retour d’une expédition ethnographique sur les bords du Jari, durant laquelle ils entrèrent en contact avec les populations locales, un groupe d’explorateurs dirigé par Charles Wiener fit une découverte macabre. C’est à l’occasion de l’installation de leur campement qu’ils découvrirent avec stupéfaction le corps d’un homme enfoui sous un tapis de feuilles. Il ne s’agissait pas d’un Indien, à en juger par les vêtements qu’il portait, ainsi que par sa stature. Le corps était aussi desséché qu’une momie, après des milliers d’années passées dans un sarcophage. Un phénomène inhabituel en ces contrées, où la décomposition d’un cadavre s’opère à une grande vitesse. De plus, la chemise et le pantalon du malheureux étaient encore en bon état.
« L’homme portait une alliance avec “Mary M.” gravé à l’intérieur. Wiener mentionna également un étrange symbole en forme de triangle tatoué sur son torse. Les membres de l’expédition donnèrent ensuite une sépulture au malheureux, puis repartirent au petit matin.
« Jules Bonnet (Belém, septembre 1908). »
Mary enfouit sa tête dans ses mains, et je ne sus même pas la prendre dans mes bras.
OceanofPDF.com