Abdulrazak Gurnah
Partie III
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Rashid
J’aurais dû comprendre, mais non. Il dormait à portée de battement de cœur, j’aurais dû l’entendre ce cœur battre autrement ces derniers mois. J’aurais dû deviner ce sommeil haché par les rêves et les fantasmes, cette respiration plus profonde certains soirs de tant d’émotion et de plénitude. J’aurais dû saisir ce qui avait changé en lui. J’aurais dû voir qu’il se passait quelque chose, remarquer ses airs assurés et même triomphants, mais non. Ce que j’ai vu je ne l’ai pas compris, et je n’ai rien entendu ni rien perçu ni rien senti, en tout cas rien que j’aie reconnu, ou seulement plus tard, longtemps après qu’ils eurent été découverts, quand par bribes le souvenir a refait surface comme une matière putride.
Quand je dis qu’ils ont été découverts, je ne dis pas qu’ils ont été surpris faisant l’amour. Je ne crois pas que cela soit arrivé. Nos aînés ont occulté tant de choses, et nous en ont caché tant d’autres, des choses souvent tellement ordinaires et banales que je me demande parfois pourquoi il a fallu qu’ils en viennent là. Était-ce pour nous épargner la laideur du monde ? S’agissait-il des cachotteries d’usage qui n’avaient à l’époque d’autre but que de tenir les jeunes le plus longtemps possible dans l’ignorance, afin qu’ils demeurent ainsi obéissants et dociles ? J’éprouve parfois un choc quand je vois à quel point j’ai échoué à comprendre les événements que j’ai vécus. Je suis sûr, cependant, que n’aurait pu rester secret le fait qu’ils aient été découverts faisant l’amour. J’ignore comment exactement ils ont été découverts, mais je ne crois pas que cela se soit passé ainsi, car il y aurait eu un vrai scandale et des histoires qu’on raconte avec jubilation et peut-être des meurtrissures. Il est aussi possible qu’ils n’aient même pas été découverts et se soient simplement trahis par de petites imprudences, certains qu’ils étaient d’être invincibles et que la beauté de leurs sentiments les protégeait de la censure et de la mesquinerie de leur entourage. Je n’étais pas, de toute façon, capable à l’époque de comprendre quoi que ce soit de cet ordre-là, de comprendre ce pouvoir de l’amour. J’étais trop plein de mes propres triomphes, de mon succès à l’examen, de l’obtention de ma bourse d’études à l’université de Londres. C’était vers la fin de juillet 1963, juste un mois avant mon départ, et il n’y avait pas de place dans mon esprit pour une chose aussi subtile que les sentiments que pouvait éprouver quelqu’un d’autre tant j’étais absorbé par mes rêves égoïstes. Je savais seulement que j’avais réussi ce que tellement de gens souhaitaient pour moi et que je désirais personnellement. Je me disais que par mon succès j’apportais à tous du bonheur. Je me sentais aimé et héroïque, et chaque jour je savourais l’admiration de ma famille et de mes amis. Les mots me manquent pour dire le poison violent qui infiltre le départ et l’exil, mais ce sentiment je l’ignorais également à l’époque. Comment aurais-je pu savoir ? Comment aurais-je pu même l’imaginer une seconde ?
Le soir où la nouvelle a éclaté, je lisais étendu sur mon lit. Sans doute un polar ou un roman historique, si je me rappelle bien mes goûts d’alors. Nous dévorions tout ce qui nous passait sous la main, sans scrupule ni honte : des BD pour les filles à Anna Karénine, Hemingway, les encyclopédies. Comme des bêtes à l’estomac solide, comme l’autruche de Melville qui engloutit sans discrimination pierres, asticots, herbes rares et savoureuses. L’heure du dîner approchait, nous le prenions le plus souvent après les prières de l’isha, passé huit heures, au retour de notre père à la maison. Tous les jours, sauf maladie (et il était rarement à ce point malade à l’époque), il passait l’après-midi et le début de la soirée à bavarder avec ses amis au café, où il feuilletait le journal, écoutait la radio, saluait les uns et les autres, avait un œil sur le monde. S’il manquait à l’appel, quelqu’un venait prendre des nouvelles, pour le cas où il aurait été souffrant ou empêché par quelque contretemps qui aurait surgi à la maison. Quand le muezzin appelait à l’isha, il se rendait à la mosquée, disait tout seul la prière du maghrib qu’il manquait régulièrement parce qu’il bavardait au café, puis il attendait que l’imam entame l’isha.
Parfois il rentrait à la maison entre le café et la mosquée, pour nous emmener, Amin et moi, à la prière. Peut-être qu’alors la conversation au café l’ennuyait, ou que des propos l’avaient irrité et qu’il ne voulait pas faire d’histoire. Ou bien était-ce qu’il avait entendu annoncer quelque hommage rendu à la mosquée à l’intention d’un voisin décédé. Quelle qu’en soit la raison, il se souvenait de temps à autre qu’il avait deux garçons qui grandissaient et qui traînaient à la maison au lieu de se rendre à la prière, et il venait s’occuper d’eux, dérogeant à sa routine. Aussi lorsque je l’entendis donner de la voix, comme j’avais manqué l’appel du muezzin à l’isha, je crus qu’il réclamait ma présence à la mosquée. Naam, répondis-je avec diligence (j’adore ce mot de diligence), car je savais combien il s’offensait lorsqu’il jugeait que nous lui manquions de respect. Naam est la forme la plus polie du oui, et rien ne comptait davantage pour nous que le respect dû à notre père. Dans le séjour, je vis Amin près de la porte d’entrée, il avait ses sandales encore aux pieds et venait à l’évidence tout juste d’arriver. Le visage paraissait serein, mais il avait les yeux écarquillés par la panique. Mon père lui faisait face, me tournant le dos, raide, les épaules voûtées, dans la posture qui était chez lui celle de la colère. Il avait dû s’emporter contre Amin à peine celui-ci avait-il franchi le seuil de la maison. Assise dans son coin habituel près de la fenêtre, tête baissée, ma mère se massait le front de la main droite. Farida se tenait debout près de sa machine à coudre, le dos collé au mur, les yeux rivés sur notre père. Son regard glissa un instant vers moi et j’y lus l’inquiétude. Elle eut un bref froncement de sourcils affolé, comme si ma présence compliquait les choses.
« Feisal, s’il-te-plaît, ne crie pas, dit ma mère, ce n’est pas utile. » Je compris à sa voix qu’elle avait pleuré. Amin le comprit aussi et la dévisagea. Mon père se retourna vers moi, il avait les traits tirés, le front bas, le regard incandescent, peut-être se demandait-il qui j’étais et ce que je faisais là. Il revint à Amin, fit deux pas dans sa direction et leva une main paume ouverte, mais il n’acheva pas son geste, incapable de frapper son fils chéri, qui attendait d’être gracié. Il n’avait pas levé la main sur nous depuis des années, et si rarement auparavant, tout juste une claque excédée ici ou là ou une tape sur le bras pour ponctuer un sermon bien senti. Ma mère répéta son nom, il laissa retomber son bras et alla s’asseoir sur le sofa à côté d’elle. Je vis que son corps tremblait – était-ce de colère, était-ce de douleur ou d’effroi ?
« Comment as-tu pu faire une chose pareille ? demanda-t-il. Tu as attiré la honte sur nous et sur toi-même. Tu ne penses donc qu’à ton plaisir ? Tu saccages ta vie, comme si tu n’avais rien dans la tête. Comme si personne ne t’avait jamais rien enseigné, ni donné la notion de ce qui est bien et de ce qui est mal. Comme si tu n’étais qu’un animal dénué de sentiment, sans respect pour toi-même ni pour qui que ce soit. Je ne sais même pas que te dire. »
Que s’est-il passé ? voulus-je demander, qu’a-t-il fait ? Mais la surprise et l’inquiétude me laissèrent sans voix, ce qui valait mieux, car je crois bien que j’aurais prononcé un mot, j’aurais été jeté dehors sur-le-champ. Mon père avait parlé d’un ton calme, son visage pourtant traduisait le mépris, et la véhémence de ses propos plombait la pièce. Il s’exprimait toujours avec douceur, même lorsqu’il était inflexible.
« S’il-te-plaît, explique-nous ce qui est arrivé », dit ma mère en relevant la tête. Sa main ne massait plus son front, elle fixait Amin de ses yeux immenses et brillants, le visage dévasté, les doigts de ses deux mains soudés entre eux sur ses genoux, tout entière tendue mais patiente. Le silence qui s’ensuivit parut durer de longues minutes.
« Qui vous a dit ? demanda Amin d’une voix tragique et sourde.
— Amin, lui opposa mon père avec lassitude, sans parvenir à réprimer un imperceptible sourire d’ironie amusée. Qu’importe. Chacun de tes gestes est l’aveu que ce qu’on nous a dit est vrai.
— J’ignore ce qu’on vous a dit », répliqua-t-il aussitôt. Moi aussi je l’ignore, désirai-je ajouter. Que s’est-il passé ? Je veux savoir.
« Nous cherchons à comprendre, reprit mon père. Ce que ta mère demande c’est que tu nous expliques comment cela a pu arriver. Comment tu as pu être aussi stupide. »
L’appel du muezzin nous parvint. Nous attendîmes sans un mot qu’il ait pris fin, comme le veut la coutume. Un silence providentiel, car je vis mon père soupirer et ses traits se décrisper. Il ferma les yeux un instant et remua silencieusement les lèvres pour accompagner les paroles du religieux : Allahu akbar Allahu akbar, Ashhadu an laillaha ila llah, Ashhadu ana Muhammad rasulu llah. À la fin de l’appel, il eut un mouvement convulsif de la bouche qui lui était familier, entre résignation et perplexité. Je vis ma mère lancer un coup d’œil dans sa direction et quelque chose passer, me semble-t-il, sur le visage d’Amin, dont le regard glissa de l’un à l’autre. Peut-être est-ce à ce moment-là qu’il s’est décidé.
« Je l’aime », a-t-il laissé tomber dans le profond silence qui avait suivi l’appel du muezzin. Ce fut tout ce qu’il dit, la seule explication qu’il donna, du moins pour l’heure, et le regard qui fut le sien après avoir prononcé ces mots, lèvres serrées, donnait l’impression que de son point de vue cette explication suffisait.
Mon père se leva, le visage comme un masque, les yeux baissés. Il chaussa ses sandales et partit pour la mosquée, sans rien dire, sans nous demander de le suivre. Il savait ménager ses sorties. Il lui arrivait ainsi de s’éclipser sur un long regard, sans un mot de rancœur ou de reproche, vous laissant mijoter dans le péché, si bien qu’à son retour, on était presque disposé à l’aveu et au repentir. C’était sans doute le pédagogue en lui qui nous amenait de cette façon à l’obéissance sans brutalité.
« Il aime qui ? Qu’a-t-il fait ? Que se passe-t-il ? laissai-je échapper aussitôt mon père parti.
— Toi, file à la prière », lança ma mère, mais je ne tins pas compte de son injonction, ce que jamais je ne me serais permis avec mon père. Il prenait tellement à cœur ces petits défis à son autorité que je ne me risquais pas à lui désobéir, mais les ordres de ma mère coulaient comme un flot permanent et régulier dont il était parfois possible de ne pas tenir compte. Elle essuya rapidement ses larmes et fit signe à Amin d’approcher. Il s’assit sur le sofa, là où mon père avait pris place quelques minutes plus tôt ; ses yeux restaient rivés au sol.
« Elle t’a pris à son piège ? C’est ça, n’est-ce pas ? C’est sûrement ça », dit-elle sans ménagements, sûre et certaine de la crédulité de son fils. Amin ne répondit pas, il gardait les yeux baissés, son visage luisait de sueur. Elle avait dans la voix un mépris qui ne cessait de croître.
« Sais-tu qui elle est ? Qui est sa famille ? Quels sont ces gens ? Sa grand-mère était une chotara, une enfant du péché, que sa mère avait eue avec un Indien, une bâtarde. Devenue femme, elle a été, des années durant, la maîtresse d’un Anglais. Avant, un autre mzungu lui avait fait à elle aussi une enfant du péché, autre bâtarde. Voilà ce qu’a été sa vie, une vie de souillure avec des Européens. La mère, celle-là même qui vit dans leur grande maison, et qui se croit quelqu’un parce qu’elle porte des soieries, des parfums et des bijoux en or, est l’enfant de ce mzungu, elle ne sait même pas qui est son père, à part qu’il est anglais, un ivrogne ramené à la maison. Quand son mari est venu avec elle de Mombasa, il savait tout cela, mais la famille est riche, ils se moquent de ce que pensent les gens. Ils ont toujours fait ce qu’ils ont voulu. Cette femme que tu dis aimer, elle est comme sa grand-mère, elle mène une vie de péché, une vie secrète. Elle a déjà été mariée et divorcée. Personne ne sait ce qu’elle fait au juste, ni qui elle voit. Ce ne sont pas des gens comme nous. Ce sont des gens sans vergogne, qui ne pensent qu’à eux. Tu dis l’aimer, mais que sais-tu de l’amour ? Tu ne connais pas ceux de son espèce. Nous te faisions confiance. Ton père… tu as vu, tu lui as brisé le cœur. »
Amin frissonna.
« Tu le connais », poursuivit-elle d’une voix un tout petit peu moins méprisante, s’adoucissant un rien pour mieux l’amadouer. C’était sa manière de procéder, matraquer puis enjôler, nous attendrir afin de nous amener à céder. Ils étaient très au point, mais nous étions sans doute faciles à manipuler, car élevés dans l’obéissance. « Il rentrera à la maison et il ne dira rien, mais tu sauras qu’il a le cœur brisé. Il était si fier de toi, tu ne dois plus la revoir. Demande pardon à ton père, ou bien alors ce sera fini entre vous. Il se fait vieux, je ne sais pas comment il va prendre tout cela. Et ma vue baisse chaque jour, je ne lui serai plus guère utile bientôt. Nous avons confiance en toi, en dépit de tout, ne l’oublie pas. Promets-moi que tu vas cesser de la voir. »
Amin hocha imperceptiblement la tête de droite à gauche sans rien dire, comme un enfant boudeur et buté qui refuse de coopérer.
« Promets, se fâcha-t-elle, en lui appliquant une tape derrière la tête. Et regarde-moi quand je te parle. Tu veux donc le tuer ? »
Amin se leva et partit, la rage se lisait sur ses traits. Il se retourna comme pour répondre, mais pas un mot ne passa ses lèvres. Sans doute avait-il voulu dire que non, il ne promettrait rien, mais il n’avait pas pu. Il se dirigea vers notre chambre et s’y enferma en tirant le verrou. J’avais compris de cet échange que Jamila était la personne en question, car tout le monde connaissait l’histoire de sa grand-mère et de l’amant anglais qu’elle avait eu à Mombasa. Cela me laissa songeur, qu’Amin l’ait aimée, qu’il ait pu tenir tête à ses parents et leur faire cet aveu. Mais qu’impliquait au juste cette relation ? Qu’ils s’écrivaient des lettres d’amour, qu’ils s’étreignaient et s’embrassaient, qu’ils contemplaient leurs corps nus et faisaient l’amour ? Jamais je n’avais imaginé Amin faisant l’amour à quiconque, encore moins à une femme comme Jamila. Elle avait à mes yeux un prestige et une séduction qui l’apparentaient au monde des adultes, plus, au monde du péché, à celui des maîtresses et des scandales, alors que je ne voyais même pas, je crois, mon frère comme un adulte. Je croisai le regard de Farida et m’aperçus que je souriais à la pensée des folies d’Amin. Elle sourit elle aussi, du moins avec les yeux.
« Quel démon, dis-je.
— Il n’y a pas de quoi rire, lança ma mère avec emportement. Je ne t’ai pas dit de te rendre à la prière, toi ? Allez, de l’air, va, va. Et que cette histoire ne sorte pas de la maison. C’est bien compris, grand bavard ? »
Quand j’arrivai à la mosquée, l’on en était déjà au second rakaa. Je m’alignai sur les autres et pris la prière où elle en était. Impossible d’apercevoir mon père. Il y avait beaucoup de monde et je me trouvais contre le mur du fond, alors qu’il occupait sans doute le premier rang des fidèles. Cela ne se faisait pas, de toute façon, de regarder autour de soi pendant la prière, car alors chaque parole que l’on prononce, chaque mouvement que l’on fait s’adresse à Dieu, et Dieu n’aime pas que l’on soit distrait lorsqu’on s’adresse à Lui, que l’on tourne la tête d’un côté puis de l’autre en pensant à on ne sait trop quoi. On croise les bras sur sa poitrine, on baisse les yeux et on se soumet tout entier. La prière terminée, je dus rattraper ce que j’avais manqué du rakaa, et ce n’est qu’une fois ce devoir accompli que je pus parcourir du regard la mosquée pour y chercher mon père. Il se tenait sur les marches de l’entrée, avec aux lèvres un sourire amical et courtois, il bavardait avec quelqu’un, attendant que ce dernier ait retrouvé ses sandales pour descendre les marches avec lui. D’autres personnes restaient ainsi à converser, ou bien s’éloignaient par groupes de deux ou trois, avant de se disperser pour rentrer dîner chez eux ou se rendre au café écouter les nouvelles que donnait la radio. Ce fut un choc que de le voir si tranquille alors qu’il savait quelle sale besogne l’attendait à la maison, et à le voir ainsi tellement à l’aise je compris pourquoi il était si vital pour lui d’amener Amin à renoncer à son amour.
Amin ne pouvait pas lutter contre eux. Ils mirent un terme à toute l’affaire. Ce soir-là, on nous envoya nous coucher, Farida et moi (elle protesta, je ne dis mot). Et ils restèrent avec Amin jusqu’à ce qu’il s’engage à ne plus la revoir. J’ignore ce qu’ils lui ont dit, quelles promesses exactement il leur a faites, mais je devine. Ils ne l’auraient pas lâché de toute façon avant qu’il n’ait promis, invoquant à la fois leur propre douleur et leur crainte de le voir couvert d’opprobre, et Amin avec sa gentillesse et son sens du devoir n’était pas armé pour résister à leur amour. Peut-être que ce fut même plus simple encore, et qu’il a su ce qu’il avait à faire dès l’instant où ils en ont appelé à la confiance qu’ils avaient placée en lui. Il avait toujours été celui sur qui l’on pouvait compter. C’était l’image qu’il avait de lui-même, c’était ainsi qu’il avait gagné l’amour et le respect de ses parents et au-delà ; il lui était, j’imagine, impossible d’envoyer promener tout cela. Ainsi, d’une certaine manière, l’affaire avait-elle pris fin avant même que je ne la découvre, après quoi Amin refusa d’en parler avec moi.
Je plaisantai à son sujet, tentai de le flatter en mettant en avant ses dons de séducteur, mais il refusa de me dire comment tout était arrivé et ce qui s’était passé entre lui et Jamila. Je tentai même d’avoir recours à l’hypnose, projetant au plafond la lumière d’une torche lorsque nous étions couchés, en lui disant qu’il était en mon pouvoir, mais il continua de se taire. Et puis il réussit si bien à donner l’impression qu’il en avait fini avec cette histoire qu’il n’y avait pas de raison de ne pas le croire. Il me fut terriblement difficile de garder tout cela pour moi, surtout une fois Amin apparemment tiré d’affaire, lorsque rien n’empêchait plus d’en parler aux amis. Il allait à ses cours, rentrait à la maison, sortait avec ses amis à lui comme il le faisait autrefois, sauf peut-être qu’il se montrait plus silencieux et lisait la nuit de plus en plus tard. Dans tous les cas, j’étais alors sur le départ et j’avais mes propres préoccupations, et si je pensais à Amin et à sa liaison c’était sous l’angle d’une banale aventure qui avait failli mal tourner.
Il y a de cela si longtemps. J’étais alors aux prises avec mon propre avenir et absorbé par lui, au seuil de ma grande aventure que je jugeais noble et méritée, j’en suis conscient aujourd’hui. Je ne pouvais m’empêcher de penser que ce qui était arrivé à Amin avait quelque chose de comique et était de l’ordre de la frasque. Je tentai encore de le faire parler de Jamila avec des questions du genre : mais qu’est-ce que tu nous as fabriqué là, bourreau des cœurs ? Il refusa de répondre et j’en fus réduit à m’imaginer leur liaison en invoquant les maigres éléments de ma propre expérience, qui n’allait pas bien loin. Son silence même semblait révéler un grand savoir-vivre, une certaine finesse alliée à l’élégance. C’était être courtois pour l’amante sans diminuer le triomphe de la conquête quand les fanfaronnades et les détails auraient été sordides et maladroits.
J’étais jeune, et de l’amour et du sexe je n’avais que des récits de seconde main, ceux liés au lieu où j’avais grandi et aux gens qui m’entouraient, comme tous les garçons de mon âge, qui étaient aussi ignorants que moi. Mon frère aîné avait fait l’amour à une femme belle et divorcée, et l’impudent avait été découvert. Je ne pense pas que j’aie été envieux. J’avais l’habitude qu’Amin me devance à peu près en tout, et jamais je n’ai douté de voir venir mon tour. Non, en réalité, j’ai même sans doute pensé être celui qu’on devait envier, qui avait décroché une bourse d’études en récompense de son talent et de son habileté, quand Amin avait tout simplement commis les dangereuses bêtises si irrésistibles aux jeunes gens.
Quand on avait l’âge qui était le mien au moment de mon départ et l’éducation qui avait été la mienne, on ne connaissait de l’amour et du sexe que ce qu’on surprenait dans les conversations. On entendait ce que disaient les grands quand ils parlaient mal. Les gens respectables, de toute façon, ne parlaient pas de ces choses-là, du moins pas en présence des plus jeunes, et, si certains le faisaient, c’était par provocation ou par moquerie, pour faire étalage de leur expérience, affirmer leur virilité. Ceux-là, qui pour la plupart avaient leur réputation, ne détestaient pas que des adolescents écoutent ces conversations de rue et se divertissent de leur cynisme de mâle. Ils faisaient de l’amour une chose comique qui ressemblait à une farce dont le dénouement se devait d’être brutal. Les amants étaient épiés, et leur intimité suscitait sourires narquois et fous rires. Tel amoureux reçut de sa famille une bonne correction et subit l’humiliation d’être tourné en ridicule. Tel autre devint célèbre pour la brutalité avec laquelle il avait plaqué sa conquête. L’amour était comique et transgressif, une pantomime, une prouesse tout au plus. Dans le cas d’Amin c’était une prouesse, que son silence transformait en autre chose encore, qu’il avait planifié, calculé, pour sans le moindre doute être adroitement mis à exécution aux dépens de quelqu’un le moment venu. C’était en cela que ce qu’il avait fait apparaissait comme une action mauvaise et dangereuse, de celles que commettent ces jeunes effrontés en quête de plaisir.
Sauf que j’étais présent lors de la confrontation qui révéla l’affaire, cette affaire à laquelle ils firent mettre un terme. Me frappèrent alors l’angoisse d’Amin, son visage luisant de sueur, son silence. Je sentis la tension et saisis le sens de cette conversation dont Farida et moi avions, cette nuit-là, été exclus, j’en imaginai les suppliques et les ultimatums. Pourtant je choisis de ne pas comprendre ce qui se passait et de faire de mon frère un séducteur, je choisis d’oublier son silence et sa vulnérabilité, préférant le récit comique de l’amour auquel j’étais habitué. Je ne crois pas que j’aurais pu me comporter différemment. J’étais jeune, je l’ai dit, plein de mon importance, et rien ne m’intéressait plus que ce que je faisais, moi.
Je ne me souviens pas de mon départ, pas vraiment. Je me souviens de l’aéroport, de qui m’y a accompagné, je me souviens d’être monté dans l’avion, mais absolument pas des jours ni même de la nuit qui ont précédé ce départ. Pas en tout cas de ce que j’ai alors éprouvé précisément. Je me souviens qu’Amin m’a dit le dernier soir que j’allais rater les fêtes de l’indépendance, et qu’il m’a demandé de lui envoyer tout ce que je lirais qui me plairait. J’ai promis. Je me souviens que Farida pleurait à l’aéroport, et me souviens de l’embarras que cela engendrait, et du sourire de mes parents quand je me suis retourné pour la dernière fois. Je me rappelle leur geste de la main. Malgré mes efforts, ne me revient aucun des mots qu’ils ont prononcés. Piètres souvenirs.
Londres Londres ! Voici ce que j’ai vu Londres Londres ! Comme s’exclame dans son grand poème « New York » Léopold Sédar Senghor en découvrant Harlem :
Harlem Harlem ! Voici ce que j’ai vu Harlem Harlem !
Une brise verte de blés sourdre des pavés labourés par les pieds nus de
danseurs
Je ne connaissais pas le poème à l’époque, mais, lorsque je l’ai lu, il m’a rappelé cette vision que j’avais eue de Londres tout là-bas en bas, depuis l’avion qui amorçait son virage avant d’atterrir. Ce fut comme une apparition miraculeusement sortie du néant, dont j’ignorais qu’elle existait au-delà de l’horizon. Senghor savait qu’Harlem était là, il exprimait quant à lui un cri de joie à la vue d’une chose abstraite et désirée, disant l’émerveillement d’avoir enfin atteint ce lieu, le lieu du renouveau et de la vitalité africaine au sein de cette diaspora que célèbre sa poésie. Londres n’avait pas pour moi ce pouvoir d’identification, et je n’ai pas eu la vision de pieds nus labourant les pavés vers une vie subtile. Londres n’était pas empreinte de cette résonance spirituelle et créatrice que Senghor cherchait et sentait en Harlem (« Écoute au loin battre ton cœur nocturne ») ; ni davantage porteuse des illusions de la mère patrie qui a découragé plus d’un Jamaïcain, mais elle était pour moi, comme pour tant d’autres de multiples manières, une abstraction aux dimensions mythiques, une destination impossible que j’avais atteinte à présent, chargée d’un pouvoir et d’un mystère inexplicables, riche des liens qu’elle entretenait avec nos désirs. Mon cri à moi, si j’avais su que j’en exprimais un, aurait été celui de l’ego. C’est là, et m’y voici. Ne suis-je pas le meilleur !
Je n’ai gardé que des bribes de souvenir, non de façon délibérée, ni par déni, mais parce que la mémoire de cette époque un peu folle est curieusement restée limitée, et parce qu’un savoir nouveau masque parfois ce qu’on savait avant, et que je suis resté ici longtemps. J’aimerais pouvoir me souvenir davantage. Je sais que je n’ai été ni inquiet ni intimidé, pas plus en tout cas que ne l’est normalement un étranger qui s’aventure en un lieu inconnu de lui, doutant d’une direction à prendre, craignant de mal faire, se méfiant des moqueries. Je me considérais comme quelqu’un qui a entrepris un long voyage pour intégrer un établissement où il va retrouver des gens comme lui, consciencieux, modestes quant à leurs talents mais secrètement ambitieux, novices en l’art des choses de l’esprit. Dans cet établissement je ferais de mon mieux pour briller, rechercher les éloges et m’épanouir. Aussi n’étais-je pas inquiet, je n’avais d’ailleurs pas la moindre idée de ce qui aurait pu m’inquiéter.
J’arrivai vers la fin août et fus pris en main par un homme mince et gauche du British Council. Il semblait embarrassé par la rencontre et me posa les questions rituelles, entrecoupées de longs silences. Je me souviens qu’il portait l’écharpe d’une université et je lui enviai cette écharpe, me promettant d’en porter une à mon tour le moment venu. Nous avons pris un autocar en direction de Londres, puis un bus rouge à étage pour Euston où je devais loger provisoirement dans une résidence universitaire en attendant la rentrée. L’homme du British Council m’a dit en souriant mollement qu’il reviendrait me voir le lendemain, mais je ne l’ai jamais revu. Il y avait de longs couloirs qui donnaient sur des pièces vides, et quelques étudiants étrangers comme moi qui rasaient timidement les murs. Pas très loin se trouvait le réfectoire (dans un bâtiment qui s’avéra être de l’autre côté de la route) où je devais aller prendre un repas, mais je n’ai pas saisi cette information que le concierge me donna, de même que je n’ai réussi à enregistrer quasiment rien de tout ce qu’il m’a dit. J’ai passé la première nuit sans rien manger. Le lendemain, je suis sorti faire un tour et, avec les livres sterlings que mon père m’avait obtenues dans un bureau de change et remises comme cadeau d’adieu, je m’achetai une grosse barre de chocolat chez un marchand de journaux – un petit homme d’un certain âge au cardigan vert, dont la boutique minuscule dégageait l’odeur douce et forte du tabac pour la pipe. Mais même une fois le réfectoire repéré, je n’arrivai pas tout de suite à me décider à aller y prendre un repas, hésitant sur ce que j’allais demander, craignant de ne pas savoir comment tout fonctionnait. Donc oui, j’étais finalement un peu inquiet. Ce que j’avais vu de la ville m’avait effrayé par son gigantisme et son rythme effréné. Je ne devais pas m’y sentir plus à l’aise avant des mois, peut-être même que jamais je ne m’y habituai tout à fait.
Quand ont débuté les séminaires d’intégration organisés par le British Council, je commençais à en ressentir sérieusement le besoin. Nous écoutions, inconfortablement vêtus de nos costumes divers, un chauve rubicond à la bedaine éhontée s’adresser à nous dans ce que je reconnus plus tard être l’esprit badin de l’administration. Il souriait en hochant la tête dans notre direction pour nous encourager à goûter son intelligence autant qu’il la goûtait, et nous inviter à profiter de l’existence. Ses phrases étaient parsemées de mots comme palaver, badmash, hatari, inshaalah, qui indiquaient que l’on avait affaire à un initié quant à nos cultures. Il nous appelait les garçons – nous étions tous de sexe masculin –, et c’était je pense par affection, nous étions embarqués sur le même bateau, membres de la même équipe. Il nous parla de l’étiquette, de ce qu’il fallait faire et ne pas faire quand on était invité dans un foyer anglais. On devait, en arrivant, bien essuyer ses pieds avant d’entrer, pour le cas où l’on aurait marché dans de la boue ou pis. Ne pas retirer ses chaussures, car ce serait montrer une familiarité déplacée. Si l’on était convié à un repas, l’on ne devait pas manger trop, ni trop vite, ni non plus roter. Ne pas redemander d’un plat, et encore moins se resservir à moins qu’on ne nous y engage. Il fallait toujours laisser quelque chose dans son assiette. Et ne jamais quitter la table avant d’y être invité. Je mis quelques années avant d’arriver à intégrer ces instructions, mais il fallut aussi du temps pour que se présentent les invitations. Notre conférencier nous expliqua également comment compter l’argent, comment nous déplacer dans le métro et où trouver nos fournitures d’étudiants, certaines de ces informations étant effectivement d’une utilité plus immédiate.
J’emménageai, l’heure venue, dans la résidence universitaire qui devait m’accueillir de façon permanente. J’y fis la connaissance d’un autre groupe d’étudiants étrangers. J’avais réglé toutes les formalités auprès de l’administration, prenant le bus comme on me l’avait indiqué, trouvant les bureaux de l’université pour m’inscrire aux cours, le tout dans l’agitation car je craignais toujours de me tromper. À chaque épreuve surmontée succédait un bref sentiment de triomphe. C’est dans cet état d’esprit, celui de maîtriser la situation, que je rédigeai ma première vraie lettre à la maison. J’avais écrit en arrivant (et gardé le pli sur moi pendant des jours avant de trouver un bureau de poste où oser entrer), mais c’était là ma première lettre mûrie, pensée. Je ne me souviens pas de son contenu dans le détail, mais je revois la table où j’étais assis, sa surface lisse de formica gris que je trouvais si élégant, si propre. J’avais dû, j’imagine, exprimer dans cette lettre mon soulagement d’avoir réussi un parcours sans faute, faisant démentir ma réputation de rêveur impénitent. J’avais sans doute dit avoir une chance inimaginable d’être là où je me trouvais et que j’allais faire de mon mieux pour être à la hauteur. J’avais dû parler du gigantisme de la ville, de la foule qui se pressait dans les rues. Malgré mes tentatives pour faire de l’esprit et de l’autodérision, peut-être n’avais-je pas réussi à cacher mon inquiétude devant ce qui restait à affronter : la banque, la cantine, le médecin, les magasins, autant de lieux où je pouvais encore me ridiculiser.
Je sais que je n’ai pas avoué combien j’aurais aimé être encore avec eux, à quel point j’avais le mal du pays. Combien me manquaient mes amis, l’odeur des venelles, la brise venue du large. Combien glacés et méprisants peuvent être les yeux bleus. Je ne leur avais pas écrit cela, pas encore, pas si tôt. Je ne voulais pas qu’ils me trouvent puéril, qu’ils me pensent accablé. Et lorsque je le fis, ce fut seulement dans mes lettres à Amin, après avoir, dans les mois qui suivirent, entamé une véritable correspondance avec lui.
Je me suis fait des amis dans le foyer, un groupe d’étudiants étrangers comme moi, qui en étaient tous à leur deuxième ou troisième année. Ils m’ont fait signe d’approcher quand la faim m’a forcé à descendre jusqu’au restaurant universitaire, où ils m’ont accueilli, s’intéressant à moi parce que j’étais un nouveau venu. Je me souviens de tous, et, parce qu’il est important de ne pas prendre de tels cadeaux comme allant de soi, je vais ici nommer chacun d’eux. D’abord il y avait Andrew Kwaku, originaire du Ghana, tranquille et attentif, mais qui souriait dès l’instant où il croisait un regard. Il parlait lentement, comme pour se donner le temps de bien réfléchir à ce qu’il disait. Puis il y avait Saad, qui venait d’Égypte, génial grassouillet porteur d’une grosse moustache semblable aux policiers de comédie qu’on voyait chez nous dans les films égyptiens. Il était toujours à parler et à grimacer, toujours à s’esquiver. Il était le plus âgé du groupe, en dernière année de spécialisation en radiographie. Ramesh Rao, lui, était indien, et d’une manière générale silencieux et réfléchi dans ce qu’il faisait, un rien ennuyeux d’un certain point de vue. Il avait en permanence un air aimable mais on voyait à son regard qu’il comptait et classait, évaluait tout ce qui défilait devant ses yeux. Il était la cible de nombreuses allusions grivoises de Saad, qui pensait que Ramesh ne comprenait pas, ce qui rendait la plaisanterie encore plus drôle. Et puis il y avait Sundeep, indien lui aussi, mais fringant et doux quand Ramesh se montrait prudent et sur la défensive. Saad disait de lui qu’il était cosmopolite, ce qui n’était pas pour déplaire à Sundeep. Il avait une épaisse chevelure gominée dont il prenait un soin amoureux et une garde-robe de prix qu’il exhibait au moins une fois par semaine quand de riches amis venaient le chercher en voiture. Il ricanait beaucoup, bien que jamais à nos dépens, et en la circonstance son arrogance m’aidait à supporter certains des affronts que nous avions à endurer. Enfin il y avait Amur Baadawi, le Soudanais, qui devint avec Andrew l’ami avec lequel je me liai le plus cette première année.
Il n’était pas facile d’approcher les étudiants anglais, même lorsqu’on était dans la même classe. Le sentiment d’une résistance exista dès le départ, un sentiment que j’éprouvais sans cependant être bien sûr de sa réalité. Je ne savais pas alors à quoi m’attendre, mais je sentais cette résistance dans la réserve des réponses à mes sourires épanouis. Je la voyais dans les regards qui se détournaient, dans les froncements de sourcils quand je suivais les autres après la classe en tentant de me joindre à eux. Je n’étais pas convié, je le voyais bien, aux rendez-vous de la bibliothèque, ou du café, ou d’ailleurs. Je surprenais les brefs regards mauvais qu’ils échangeaient, les sourires qu’ils retenaient. Parfois je remarquais de la gêne, notamment chez les filles, même si je me disais que les garçons les intimidaient d’une certaine manière. Un jour où je m’attardais à proximité d’un groupe à la fin d’un cours, j’entendis un étudiant demander d’une voix sifflante dans un murmure exaspéré : qu’est-ce qu’il fait là ? C’était un garçon joufflu de taille moyenne portant une frange de cheveux bruns, il avait une élocution soignée et s’appelait Charles. Sauf qu’il n’avait pas dit il, mais je ne me souviens pas exactement du terme qu’il avait employé. J’ai donc d’abord senti cette résistance, puis entendu les ricanements embarrassés, et remarqué les airs surpris ou irrités sur des visages anonymes dans les couloirs ou dans la rue, et j’ai fini par comprendre qu’ils étaient contrariés et qu’ils manifestaient leur antipathie. Ce fut tout de même une surprise. Il me fallut du temps pour apprendre à ne pas y prêter attention, toute une vie.
Mon apprentissage au cours de ces premières semaines ne se limita pas à cela, mais le sentiment que me laissèrent ces rencontres est resté, quand les autres leçons ont évolué du fait de la répétition et des nouveaux acquis. J’ai vu et entendu beaucoup d’autres choses, et j’ai appris à vivre, ou du moins à tracer mon chemin dans la vie, comme chacun le fait en toutes circonstances, mais la première leçon que j’ai apprise à Londres fut d’intégrer le mépris. C’est cette même leçon que nombre d’entre nous durent assimiler chacun à leur façon. Comme beaucoup en pareil cas, j’en vins à me considérer avec un sentiment croissant de déplaisir et d’insatisfaction, et à me voir avec leurs yeux. À me regarder comme quelqu’un qui mérite l’antipathie qu’on lui porte. J’ai d’abord cru que c’était à cause de ma façon de parler, parce que j’étais médiocre et maladroit, ignorant et muet, peut-être même trop visiblement désireux d’être aimé et mettant tout en œuvre pour y arriver. Ces sourires béats, doucereux, devaient embarrasser chacun de ceux auxquels je les adressais et qui se retenaient de rire. Puis j’ai pensé que c’était à cause des vêtements que je portais, des vêtements bon marché, sans allure, pas aussi propres non plus qu’ils auraient pu l’être, et qui peut-être me donnaient l’air d’un clown ou d’un déséquilibré. Mais les explications que j’essayais de trouver ne m’empêchaient pas d’entendre les paroles offensantes, le ton irrité dans les rencontres au quotidien, l’hostilité contenue dans les regards fortuits.
Je m’aperçus que je ne savais pas grand-chose de l’Angleterre, que tous les livres que j’avais étudiés et les cartes sur lesquelles je m’étais penché ne m’avaient rien appris de ce que l’Angleterre pensait du reste du monde et des gens comme moi. Peut-être ne devrais-je pas dire l’Angleterre, comme si ce pays n’était pas un lieu divers et varié, encore que je sois convaincu que sur la façon de percevoir ce qui n’est pas l’Europe et ses ressortissants, il y ait eu un large consensus. Ainsi aurais-je pu formuler mon observation sur cette hostilité contenue relativement à la Grande-Bretagne ou à l’Europe et à leurs semblables de par le monde, tout en ayant le sentiment qu’il y avait sur ce point une part de vérité. À vivre dans notre petite île plongée dans le tumulte de nos drames compliqués et de nos histoires égoïstes, je n’avais pas saisi l’intérêt de ces professeurs d’anglais qui nous parlaient de Shakespeare et de Keats et du juste milieu, je n’avais pas saisi la dimension planétaire de ce qui ne semblait être qu’une particularité locale. Partout dans le monde asservi, il y avait des professeurs d’anglais qui parlaient de Shakespeare et de Keats et du juste milieu, et l’important n’était pas ce que les sujets asservis pensaient de ces écrits, c’était ce qu’on leur en disait. Les professeurs eux-mêmes n’étaient pas tous anglais, mais comment aurions-nous pu le savoir et quelle différence cela aurait-il fait ?
J’ai donc dû apprendre à ce propos, et sur l’impérialisme, et sur la manière dont les récits qui établissaient notre infériorité et la suprématie de l’Europe étaient profondément gravés dans les esprits et passaient pour du savoir. Il fallait tout de même que je découvre cela avant d’avoir la moindre idée de ce qu’impliquait cette antipathie, cette gêne que je rencontrais, et que j’eus dans un premier temps du mal à supporter. L’un des professeurs s’entretint avec moi à ce sujet. Il avait dû me voir grincer des dents, ou peut-être était-il familier de l’expérience que je faisais. Les Anglais, dit-il, aiment à se dire froids et inamicaux. Cela leur donne l’impression d’être forts, de ne pas s’en laisser conter. Si vous les jugez accueillants, ils vont se mettre à pleurnicher et à s’apitoyer sur eux-mêmes, à penser que vous les croyez crédules. Soyez froid et désagréable, vous vous ferez rapidement des amis.
Nous parlions de ces choses entre nous, bien sûr, mais pas de l’effet qu’elles produisaient sur nous. Nous évitions, je crois, de considérer dans sa complexité la blessure que provoquait le fait de se sentir ainsi rabaissé, du moins dans mon cas, mais également le sentiment d’injustice et d’incompréhension, celui de se voir à la fois abusé et méprisé. De quoi pouvaient-ils s’offusquer quand c’étaient eux qui régnaient sur le monde et emplissaient nos têtes de notre inanité ? Le choc produit était plus proche de ce que j’éprouvais que de la manière dont nous en parlions quand nous répondions, sur la défensive et de façon sommaire, en nous montrant à notre tour injurieux et condescendants. Alors, nous faisions l’inventaire de nos propres expériences et de celles des autres, celles sans importance comme les plus significatives, assaisonnées à la sauce qu’imposait le moment pour peindre la mesquinerie des gens parmi lesquels nous vivions. Nous ne comprenions pas que nos protestations aient été anticipées et déjà présentées comme la manifestation d’une susceptibilité et d’une faiblesse de caractère. J’appris à éluder les questions qui semblaient inviter à aborder ces sujets car elles s’accompagnaient de ce regard sceptique qui faisait qu’avant même d’avoir ouvert la bouche pour exprimer nos pauvres griefs, nous comprenions ce que disaient les yeux, une inclinaison de tête, un sourire crispé. C’est ça, allez-y, plaignez-vous, égrenez vos banalités sur les préjugés raciaux, après tout ce qu’on a fait pour vous.
Si Sundeep était présent, il assurait la direction des récriminations contre les Anglais. Son regard alors s’embrasait et étincelait d’amertume, celle que lui avait acquise l’expérience. Il avait vécu plus longtemps que nous en Angleterre et manifestement connaissait son affaire. De notre groupe d’étudiants étrangers il était, à l’évidence, celui qui menait la vie la plus déréglée. Il avait une organisation compliquée, des rendez-vous et des coups de fil sur lesquels il restait discret et quelque peu mystérieux, pinçant les lèvres avec une courtoise réticence si quelqu’un l’interrogeait trop directement. Il concluait nos conversations en usant d’invectives d’une telle violence et d’un tel mépris que j’en frissonnais de mauvaise conscience : « C’est de la racaille. Je les connais mieux que vous tous. J’ai été à l’école ici, souvenez-vous. Ils prennent à peine un bain par semaine, et, quand ça leur arrive, c’est la même eau crasseuse pour toute la famille. Ils se torchent avec du papier. Quand tu serres la main à l’un d’entre eux, n’oublie pas d’aller te laver très vite, et surtout ne touche pas à la nourriture avant. Leurs femmes sont des putains. Elles se nourrissent de sang, de corne et de fourrure, elles ont des rapports sexuels avec les animaux. Quand tu les entends parler, tous autant qu’ils sont, tu as l’impression que le monde, ils l’ont inventé. La poésie, la science, la philosophie, ce sont eux, et pourtant tout ce qu’ils savent, ils l’ont appris de nous. » Il était assez élégant pour inclure Andrew et moi dans ce nous, hochant fermement la tête dans notre direction. Nous étions originaires d’Afrique noire, et Sundeep ne voulait pas, je crois, que nous nous sentions exclus, même s’il ne pensait pas sans doute qu’on ait beaucoup appris de nous. Je ne pouvais imaginer, quant à moi, que quiconque ait appris de moi et des miens quelque chose qu’il n’aurait acquis de lui-même le moment venu, mais la rhétorique arrogante de Sundeep nous faisait rire et nous sentir suffisamment bien pour qu’à notre tour nous lancions des regards de mépris. Il devait plus tard devenir célèbre comme écrivain pour avoir raillé l’intolérance des Africains et des musulmans, mais nous étions tous, à l’époque, heureux de partager ses fanfaronnades et ses jugements sommaires sur les Anglais.
De retour dans ma chambre, je rédigeais ma correspondance, trois, parfois quatre lettres par semaine. J’étudiais un moment le soir, puis quand j’étais fatigué je me mettais à mon courrier pendant une heure ou plus, le transistor Sony que j’avais hérité de Saad réglé sur le World Service de la BBC. Je lisais ensuite jusqu’à minuit. Les mots me venaient facilement dans des lettres que j’imagine aujourd’hui filiales, solitaires, nostalgiques, animées ou hautaines selon leur destinataire. Je n’étais sans doute pas très circonspect sur ce que j’y disais, n’ayant pas, je pense, le sentiment d’avoir grand-chose à cacher. J’écrivais à Amin toutes les semaines, le reste du courrier se répartissant entre les parents et les amis. Dans les premiers temps, je trouvais quotidiennement une lettre dans mon casier. Elles ne mettaient que trois jours à arriver, ainsi pouvais-je écrire et recevoir une réponse dans la même semaine, bien que cela ne se produisît pas assez souvent à mon goût. Très vite j’épuisais mes correspondants, à l’exception de mon frère. Ma mère invoqua le manque de temps et ses yeux qui la faisaient souffrir ; elle m’envoyait son bon souvenir ou un petit mot d’encouragement par l’intermédiaire d’Amin, qui ajoutait parfois une tournure railleuse de son cru. Mon père a écrit une fois, au tout début, une lettre sérieuse, sévère, prodiguant des conseils, rédigée avec un soin évident mais dont le contenu m’a échappé complètement avec le temps. Je ne crois pas qu’elle ait été très longue, elle tenait en fait du rituel. C’était la lettre d’un père à son fils auquel il accordait sa bénédiction, et qui m’a fait me sentir adulte et quelque peu abandonné, même si je sais que telle n’était pas l’intention.
J’écrivais à Amin, en toute liberté, des lettres dans lesquelles je m’épanchais et me plaignais, me lamentais sur ma solitude, décrivais le froid indescriptible de l’hiver, les tempêtes de neige et les lacs gelés. Il me répondait, me donnait des nouvelles et me réconfortait. Le mal du pays est inévitable. Tu t’es fait des amis, disait-il, et c’est ce qui compte. Tu auras bientôt tellement d’amis que tu nous oublieras. Sérieusement, tu ne dois pas te sentir seul et déprimé, il ne le faut pas, tu ne dois pas te laisser aller à cela. Tire le meilleur parti de ce que tu vis, car l’important est que tu fasses fructifier tes talents, que tu mettes en valeur tes dons, c’est cela qui importe. Dis-m’en plus sur ces amis qui m’ont l’air bien sympathiques. Raconte-moi la neige. Ça fait quoi de la toucher ? Décris-moi ce que ça fait. Je m’exécutais, et narrais les débats et les conversations avec mes amis et parlais des lieux que je visitais. Il me suggérait parfois de me rendre à tel ou tel endroit, de faire ceci ou cela. Je t’envie d’avoir la possibilité de découvrir tant de choses. As-tu été au British Museum ? Es-tu allé au théâtre ? Il te faut voir une pièce de Shakespeare, voir comment ils montent ça à Londres dans les règles de l’art. As-tu vu Bush House ? J’étais passé devant Bush House, le grand sanctuaire d’où la BBC émet son World Service et qui a pour certains plus de pouvoir d’évocation s’agissant de Londres que Trafalgar Square ou Downing Street. Je m’arrêtai devant l’énorme édifice qui ressemble à un cuirassé ou bien encore, selon l’angle sous lequel on le voit, à un village troglodyte au flanc d’une montagne. J’observai du trottoir d’en face les gens qui entraient et sortaient par ses portes à tambour, avec une pointe de déception. J’avais dû m’attendre à un feu d’artifice, à des ondes sonores crépitant dans les airs autour du bâtiment. Je racontais à Amin ces visites, mes cours, mes triomphes sans importance. J’étais fier de mes notes en dissertation, qui justifiaient toutes ces heures passées seul dans ma chambre, fier des commentaires des professeurs. Amin demandait à lire ces devoirs, je préférais lui adresser quelques-uns des livres que j’avais lus.
Je me souviens des premiers que je lui envoyai : Le Masseur mystique, Les Élus du Seigneur, Route des Indes. Je les achetai dans une librairie d’ouvrages d’occasion sur Charing Cross Road. J’étais resté des siècles sur le trottoir à fixer la vitrine, incapable de trouver le courage de passer la porte. Pour finir, le libraire, un Indien d’âge mûr, est sorti et m’a invité à entrer. Il m’a demandé si j’étais à Londres depuis longtemps, avec sérieux, avançant même légèrement le menton en parlant, parle plus fort, froussard. Je n’éprouvai aucune hostilité à son égard. J’ai reconnu dans son attitude renfrognée le privilège de l’âge, mais j’y sentais aussi comme une forme d’attention, un supplément d’intimité, j’imaginais mon père ou ma mère s’adressant à moi de cette façon. Je lui ai répondu que j’étais à Londres depuis quelques semaines, et il a hoché la tête en guise d’acquiescement, en même temps que je l’ai vu réprimer un sourire. Il m’a demandé si je cherchais quelque chose en particulier. Je lui ai dit que je cherchais des livres intéressants à envoyer à mon frère, et il a suggéré ceux-là. Je m’interroge aujourd’hui à son sujet, sur ce qui l’a amené à vendre des livres dans cette rue, et je me demande s’il n’y avait pas dans son sourire quelque chose de sardonique. Encore un empoté qui va apprendre ce que c’est que l’angoisse, j’imagine qu’il s’est dit. Je me demande s’il savait qu’en me suggérant la lecture de ces livres, il avait comme éclairé mon chemin dans le noir.
J’y suis retourné pas mal de temps plus tard, un an peut-être après cette première fois, c’était un autre qui tenait la boutique. À son accent lorsqu’il m’a salué, je le jugeai Allemand ou Hollandais. Mon oreille n’était pas alors suffisamment exercée pour faire la différence, je ne captais qu’un peu plus d’épaisseur dans la voix. L’apparence sans doute compta tout autant dans ma supposition. L’homme a souri et repris son travail. Après un moment à feuilleter les livres sans parvenir à me décider, je suis sorti d’un pas nonchalant.
Amin m’écrivit à la veille de la célébration de l’indépendance. J’ai gardé sa lettre, une belle lettre toute en demi-teintes, réfléchie, et dans laquelle il espérait que tout irait au mieux en cette heure de pompeux optimisme. Je ne l’ai pas relue depuis des années, et je ne crois pas que je le ferai jamais, mais je me souviens du ton qui était le sien, de son élégance, de sa retenue. Amin écrivait si bien, avec tellement d’esprit et de maîtrise de soi que je me surprenais souvent à sourire lorsque je le lisais, non que ce qu’il écrivait ait été drôle mais par simple plaisir.
Il y eut un sujet aux infos sur notre cérémonie d’indépendance. On passait à la télé. Les images étaient en noir et blanc à l’époque, et les festivités avaient lieu à minuit comme c’est souvent le cas, afin d’ajouter un rien de symbolisme au rituel mystique, en donner une représentation sacrée pour une passation au sens propre de la charge du pouvoir. Sur ces brèves images tournées de nuit dans une lumière insuffisante, il était impossible de reconnaître les lieux, de voir les casuarinas qui longeaient la plage ou d’entendre le bruit de la mer à quelques mètres de là. Tout ce que l’on put voir fut le drapeau qu’on amenait, et les soldats qui défilaient, et le Prince Philip au garde-à-vous. À sa droite, le sultan en longue robe noire, à sa gauche le représentant britannique dans son uniforme blanc, le casque colonial surmonté d’une plume. La voix forcée du reporter faisait de la scène un épisode de la géographie de l’Empire si familière des actualités, où chacun se conduit honorablement, selon son rang. Ce fut l’affaire de quelques instants, et l’on passa à autre chose. Presque exactement un mois plus tard, j’entendis aux nouvelles du soir sur le World Service un reportage relatant le renversement du nouveau gouvernement. C’était celui d’une radio amateur, épouse d’un des fonctionnaires coloniaux restés sur place pour assurer la transition. Peut-être d’ailleurs n’était-elle pas du tout radio amateur, mais entraînée et armée pour faire exactement ce qu’elle faisait dans l’éventualité où arriverait ce qui arrivait. Elle parlait fort, d’une voix inquiète, ses mots se bousculaient, elle était réfugiée sous un lit dans son bungalow. Elle se cachait car les balles sifflaient au-dessus de sa tête. Le journaliste donna son nom, et je reconnus celui du professeur de sport qui entraînait à la natation à l’école normale des filles. Toujours fringante à l’occasion des rencontres sportives entre établissements, donnant des coups de sifflet, distribuant les billets gagnants, arpentant les lieux à grands pas ambitieux. C’est elle, en tout cas, qui révéla au monde notre ultime vilenie.
Dans les jours qui suivirent il y a eu l’annonce de violences accrues et de massacres, de rapides et fines analyses de la part de journalistes et d’experts, mais pas un mot, pas une lettre – pas avant des semaines, lorsque ce qui s’était passé ne fut plus contestable, que l’incrédulité et la peur et la honte laissèrent la place à la réflexion sur la terreur qui avait submergé le pays. Quand la première lettre d’Amin arriva des semaines plus tard, elle était brève, prudente, et à l’évidence avait été ouverte. Elle me disait qu’ils avaient reçu le jour même un courrier de moi mais aucun des autres que j’indiquais avoir envoyés. Que tout le monde se portait bien, que je devais prendre soin de moi. J’ai compris qu’il ne pouvait écrire librement, et qu’il en était de même pour moi. J’ai annoncé à mes amis que j’avais enfin reçu des nouvelles, et que personne de ma famille n’avait été tué ou blessé, comme nous l’avions tous redouté. Ils ont partagé mon soulagement comme ils avaient partagé mon inquiétude et ma tristesse durant les semaines qui avaient précédé, par la suite j’ai rarement abordé le sujet avec eux. Tôt ou tard chacun aurait son lot de tragédies lointaines, et il faudrait apprendre à contenir sa peine.
Quelque temps plus tard, j’ai reçu une lettre de mon père. L’enveloppe était en mauvais état, et elle avait été postée de Mombasa. Elle m’informait que des choses terribles s’étaient produites, qu’il y avait danger et que je ne devais pas songer à rentrer au pays. Je ne sus que répondre, de peur de leur causer des ennuis. Les lettres d’Amin qui arrivèrent ensuite, espacées, se firent courtes et neutres. Ba a perdu son travail, de même que tant d’autres. Beaucoup de choses ont changé. Ma n’a pas pu se procurer le médicament pour ses yeux et sa vue la préoccupe. Cela la fait rager, comme on peut s’y attendre. Mais tout va bien et tous envoient leur souvenir affectueux.
Au cours des mois suivants, j’ai commencé à me considérer comme un exclu, un exilé. Je donne l’impression que tout a été progressif, et il est vrai qu’il m’a fallu deux mois pour arriver à évaluer ma situation, mais j’avais tout senti beaucoup plus tôt. La lettre dans laquelle mon père m’enjoignait de ne pas revenir m’avait sonné, paralysé, réduit au silence et paniqué. Que voulait-il dire exactement par là ? Où irais-je si je ne rentrais pas au pays ? Où pouvais-je aller ? Ce n’est qu’une fois cette peur panique retombée, lorsque les jours passèrent sans apporter de répit dans l’inquiétude, aucun nouveau courrier ne venant annuler le premier, que je cherchai les mots pour expliquer ce qui s’était passé, des mots que je me murmurai en secret dans la honte et l’autodérision. Pour la première fois depuis que j’étais arrivé en Angleterre, je me sentais un étranger. Je le compris, je m’étais cru à mi-chemin de mon voyage, entre l’aller et le retour, réalisant un projet avant de retourner chez moi, mais brusquement j’ai craint que le voyage ne s’arrête là et que je n’aie à passer toute ma vie en Angleterre, étranger au milieu de nulle part.
Avec le temps je me laissai aller à un sentiment de supportable étrangeté. Jour après jour, ce sentiment devint comme un emblème, imprécis quant à ses origines. Bientôt, j’en vins à parler des noirs et des blancs, à l’instar de tout le monde, proférant le mensonge avec une facilité croissante, acceptant la communauté de notre différence, concédant la vision abrutissante d’un monde « racialisé ». Car reconnaître que l’on est noir ou blanc, c’est limiter la complexité des possibles, c’est accepter le caractère mensonger qui a servi pendant des siècles et continuera de servir les soifs grossières du pouvoir et les affirmations de soi pathologiques. Qu’importe, je proférais mes mensonges en pensant qu’ils étaient de géniales vérités, et trouvais une manière d’affirmation de ma personne dans les chants rauques de la plainte et de la rébellion (à laquelle je prenais part plus en esprit que par la voix). Je découvrais les mensonges plus énormes encore qui nous avaient, tous autant que nous étions, mêlés et liés au-delà de toute réparation. Dans le tumulte des guerres, des droits civiques, de l’apartheid, avec le sentiment d’être présent à l’heure où se discutaient et se plaidaient les grandes causes de ce monde, je prenais mes distances avec les hostilités compliquées de mon pays. Elles n’avaient pas leur place dans cette conversation aux clivages limités avec ses sobres certitudes, et je ne pouvais guère que les subir en silence et dans la culpabilité lorsque je me retrouvais seul.
J’étudiais, je m’éloignais de mes amis étrangers, chacun suivait son chemin. Andrew était le plus ancien dans le pays. Pour ses dernières vacances avant qu’il ne rentre au Ghana, nous avons fait ensemble un voyage très divertissant dans le Lake District. Il était à l’époque encore possible de croiser, au coin d’une rue dans un gros bourg ou au détour d’une route de campagne, un quidam stupéfait, sidéré, abasourdi de voir une personne à la peau sombre. Il y a eu au cours du voyage beaucoup de ces rencontres, et toutes ne furent pas franchement drôles, mais nous en avons joué en prétendant être tout sauf ce que nous étions. Des Brésiliens, deux princes de Madagascar, des prêtres novices panaméens, et quand j’ai parlé à Andrew de mon enfance italienne, nous avons même essayé d’être italiens un temps. Nous avions l’impression que les gens étaient prêts à croire n’importe quoi nous concernant, même s’il se peut qu’ils aient cherché à nous faire plaisir parce qu’ils nous trouvaient fragiles et voyaient en nous des enfants. Nous nous sommes bien amusés, quoi qu’il en soit, en jeunes gens persuadés que leurs plaisanteries sont plus drôles que celles des autres et qui font mine de voir sous une forme affadie l’absurde en toute chose.
Il vit aujourd’hui aux États-Unis, où il enseigne la sociologie dans une université du Montana. Le Ghana n’avait pas marché, qui se révéla être un cloaque comme partout ailleurs. Andrew m’appelle une fois l’an, ou peut-être moins souvent que cela, mais curieusement nous n’avons pas réussi à nous revoir, même les fois où il est passé par Londres. Je ne crois pas à présent que nous le ferons un jour. Comment pourrais-je jamais me rendre au Montana et pourquoi le ferais-je ? La conversation est à chaque fois plus difficile, et la jovialité forcée. Les questions que l’on se pose mutuellement sont des faux-semblants pour retrouver une amitié qui plus jamais ne sera ce qu’elle a été. Je me demande pourquoi il continue de m’appeler à ce qui me paraît être des heures tellement bizarres. Je ne lui téléphone jamais, tout en me disant que je devrais. Je ne sais pas quoi lui dire, ni comment amorcer la conversation. Je me demande s’il m’appelle parce que les souvenirs le rendent nostalgique, ou si c’est qu’il est seul dans la vie, ou s’il éprouve le désir de me parler dans un élan de générosité, afin de se sentir en accord avec lui-même, ou bien encore parce qu’il vient de se remémorer quelque chose de notre passé qui l’a amusé. Aujourd’hui, en pensant à cela, je m’attriste que nos affections et nos amitiés soient si régulièrement et inconsidérément minées par l’apathie. À ce propos, voilà ce que je sais de ce que sont devenus les bons amis que je me suis faits en arrivant en Angleterre. Amur a obtenu un emploi temporaire au service en arabe du World Service de la BBC. Il avait le projet de travailler à la radio en rentrant au Soudan, et ce poste a été pour lui une façon de se former. Ainsi enfin j’ai pu pénétrer dans Bush House, passer les portes monstres du bâtiment, frimer en montant le majestueux escalier et parcourir son labyrinthe de bureaux et de studios d’enregistrement. Je me souviens qu’Amur avait dû échafauder un plan pour m’introduire dans l’édifice en prétendant qu’il devait m’interviewer. Sans doute la sécurité était-elle plus laxiste à l’époque, car je ne me rappelle pas qu’on ait vérifié mon identité ni qu’on m’ait posé la moindre question. Bush House ne pouvait que décevoir quand on l’a toujours imaginé comme une voix qui crépite dans les airs sur des milliers de kilomètres pour porter les nouvelles du monde avec une impartiale solennité. L’entrée et les escaliers répondaient à ce qu’on attendait, mais les studios et les bureaux étaient bas de plafond, exigus, mal aérés et surpeuplés. Partout cependant, c’était le travail et la détermination d’une ruche bourdonnante, et je dois avouer que j’enviais Amur. Il n’est resté là que quelques mois avant de rentrer au Soudan, après quoi j’ai totalement perdu sa trace. Parfois, dans ces moments d’oisiveté pleine de nostalgie où l’on veut retrouver tous ses amis perdus depuis des lustres mais qui jamais ne durent jusqu’au lever du jour, j’ai songé à chercher la fréquence de Radio Soudan pour l’écouter décrire les eaux du Nil ou les arides plaines du Dofar, et avoir au moins confirmation que la voix était bonne. Mais au matin, je me disais que les mots qu’il dirait n’auraient pas de sens pour moi, que je n’aurais aucunement la certitude qu’il s’agissait du même Amur, et qu’il devait sans doute plutôt travailler aujourd’hui dans une école de Dubaï ou de Sharjah que donner libre cours à son lyrisme sur Radio Soudan.
Sundeep, je l’ai dit, s’est rendu célèbre en tant qu’écrivain. Il a passé un an au Malawi et a écrit un roman satirique de bonne tenue sur ce pays, texte drôle et irrévérencieux sur les absurdités d’après l’indépendance se moquant des bwanas coloniaux, devenus tout naturellement des expatriés sans quitter le propret bungalow mis à leur disposition par le gouvernement. Je ne pense pas que le roman ait gêné les bwanas, ni qu’ils s’en soient tellement préoccupés. Ils savaient parfaitement qui avait construit ces bungalows ainsi que bien d’autres choses encore, et qui avait le droit moral de les occuper et de déambuler dans leur jardin aux plantations élaborées. Mais le président Banda n’a pas apprécié et a fait interdire l’ouvrage au Malawi. Sundeep était alors déjà hors de portée, et avoir son livre interdit par un président à vie au faîte de sa carrière et de son autorité ne fit aucun tort à sa réputation. Il a, depuis, écrit d’autres ouvrages provocateurs et de bonne tenue, et rencontré nombre d’admirateurs. J’ai lu presque tous ses livres, mais je n’attends plus avec impatience leur sortie. Je trouve qu’en dépit du piquant et de la fluidité de la langue, ils sont devenus très péremptoires, et tant de certitude dans le jugement est le début du sectarisme. C’est un dogme libéral, un paradoxe en soi qui, s’il est poussé trop loin, conduit à l’idée que la frivolité est le seul authentique gage de sérieux. Je ne veux pas m’aventurer aussi loin. Sundeep a trouvé son sujet en Afrique, et il y revient encore et encore dans ses livres, mais ce qu’il écrit des gens qui y vivent est un tissu d’intolérances inutilement méprisant, une manière de se donner en spectacle, comme dans sa jeunesse. Je ne l’ai pas revu, lui non plus, mais je lui ai écrit un petit mot de félicitation à la parution de son premier roman.
Ramesh est aujourd’hui un économiste de renom international, un avocat de l’éthique du développement économique. Il est cité dans des éditoriaux au ton empreint de gravité, consulté par les gouvernements et les agences des Nations unies, il occupe une chaire d’économie dans une prestigieuse université américaine (je ne me rappelle pas laquelle). Je suis allé écouter une conférence qu’il était venu donner à la London School of Economics. Il s’y est montré prudent et mesuré comme toujours, mais l’assurance et la conviction avec lesquelles il s’exprimait ne faisaient aucun doute. Je me suis approché pour le saluer, et il m’a adressé un sourire poli qui n’est pas arrivé jusqu’à ses yeux ; je devinai à son regard qu’il ne m’avait pas reconnu d’emblée. M’ayant identifié, il a ensuite esquissé de la tête un salut guindé auquel j’ai répondu par un large sourire dans l’attente de quelque chose de plus amical, puis il m’a demandé si tout allait bien pour moi. Je lui ai répondu que cela n’allait pas mal et que j’espérais qu’il en était de même pour lui. Il a hésité alors un instant avant de détourner les yeux. Je m’en serais voulu de ne pas lui avoir parlé. J’ai alors pensé à Saad, qui martyrisait tant Ramesh, et cette pensée m’a réjoui. J’ignore ce qu’est devenu Saad après son départ.
Quoi qu’il en soit, c’était plus tard. À l’époque, après la dispersion de mes amis, j’ai suivi le parcours logique dans ma situation, vivant au jour le jour, étudiant, me jetant sur une ambition dont je ne savais pas qu’elle m’attendait là. Être à la hauteur de cette ambition qui n’était pas officiellement reconnue m’obligeait à surpasser les standards qu’ils s’étaient fixés pour eux-mêmes, quand je trouvais en grande partie haïssable ce qu’ils représentaient. Ainsi haïssais-je ce que j’avais à faire, et haïssais-je d’avoir à le faire, tout en éprouvant un sentiment de triomphe quand je réussissais. À tous ceux qui me connaissaient, je donnais sans doute l’impression d’être plus préoccupé par la langue critique dans laquelle développer de façon appropriée les arguments de ma dissertation que par les affaires du pays lointain que j’avais quitté des années auparavant, alors que seul dans mes chambres sordides d’étudiant, plein d’un sentiment de culpabilité, je donnais libre cours à mon chagrin en pensant à ceux que j’avais perdus. Quand les lettres sans joie d’Amin arrivaient, je les redoutais comme si elles m’accusaient, bien que leur ton ait toujours été anodin et même apaisé quand leur situation se fit moins inquiétante. Je répondais régulièrement sinon fréquemment à son courrier, pesant mes mots. J’avais souvent l’impression que ce que j’avais à dire était fade, et même feint, je m’efforçais alors davantage encore d’envoyer des nouvelles qui aient de la substance, en donnant des détails : où j’étais allé, ce que j’avais fait, la grève des chemins de fer, le temps, beau ou mauvais. Les primevères sont en fleurs et j’aimerais pouvoir te décrire la délicatesse de leur couleur crème, aussi subtile à sa manière que le parfum du jasmin dans la fraîcheur du soir. Il fait soudain soleil et le paysage en est transformé. Les jardins sont partout fleuris et les arbres des parcs déploient leur frondaison. Tu n’imagines pas à quoi ressemble l’Angleterre lorsqu’elle verdoie ainsi. Une fois, à la fin du printemps, j’ai vu des soucis percer sous la neige tombée par surprise dans la nuit.
Je me représentais Amin lisant ces mots à mes parents et à Farida, je voyais leur regard déçu, perplexe. Pourquoi nous parle-t-il de ces choses-là ? Ne comprend-t-il pas que nous vivons dans la peur, le chaos et la pénurie ? Pourquoi ne nous envoie-t-il pas quelque chose au lieu de ce blabla ? Je leur envoyai un jour un calendrier avec des photographies de paysages. J’étais incapable de donner aux difficultés et à l’inquiétude dans lesquelles je vivais assez d’importance pour les leur faire partager. Je n’arrivais même pas à leur donner assez d’importance à mes yeux, par le biais des mots en tout cas.
Puis enfin, après des années de ce qui semble aujourd’hui un labeur incompréhensible, je pus écrire un jour que j’avais terminé mes études et réussi mon diplôme, que j’avais aussi miraculeusement décroché un poste dans une université. Celle-ci n’était pas à Londres, mais dans le Sud, ce qui me convenait très bien. J’étais heureux de quitter la vieille mégapole, ses foules et sa saleté, pour m’installer dans une petite ville. Cela me convenait tout à fait. J’allais vivre dans une rue calme en périphérie, cultiver un jardinet et exercer ma profession. Pour me détendre, j’irais tranquillement marcher à l’heure où subitement la nuit tombe, ou bien voir un film au cinéma. J’ai reçu une réponse dans la semaine, comme autrefois.
Rashid aimé, tu es notre fierté. Toutes nos félicitations. Quand j’ai lu ta lettre à Ma et à Ba cet après-midi, ils se sont tous deux mis à pleurer. D’abord Ba, les larmes lui coulaient le long des joues, il reniflait et cherchait à se contrôler, puis Ma, qui s’est jointe au concert en sanglotant, et pour finir nous tous, ensemble, comme si nous avions perdu la raison. C’était, je crois, parce que nous étions fiers de toi. Malgré l’éloignement, et la solitude, et toutes les difficultés que tu as dû rencontrer au quotidien, malgré tout cela, tu as montré courage et persévérance jusqu’à l’aboutissement de ce que tu étais allé chercher si loin. Je pense que nous avons aussi pleuré parce que la vie t’avait arraché à nous, et parce que nous aurions aimé te voir à présent de retour. Bravo, mon petit Italien. Quand j’ai eu terminé ma lecture, Ba a pris la lettre et l’a lue d’un bout à l’autre une nouvelle fois. Il ne va pas très bien ces temps-ci, Allah le protège, il ne s’éloigne plus beaucoup de la maison quand il met le nez dehors. Nous avons traversé des temps difficiles, difficiles pour tous, mais pour certains plus que pour d’autres. Ta lettre relue, il l’a glissée dans la poche de sa chemise et il est sorti faire quelques pas, et partout où il passait – je l’ai découvert quand à mon tour je suis sorti un moment plus tard –, il annonçait la bonne nouvelle. S’il n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait diffusée sur les ondes le soir même. Il a atteint la limite de ses forces, je crois, et il dort à présent profondément sur le sofa. Farida est encore avec nous, elle t’adresse elle aussi toutes ses félicitations. Elle a épousé Abbas, enfin. Il leur a fallu attendre les papiers. Le mariage a été célébré il y a quelques semaines, et elle part dans les jours qui viennent le rejoindre à Mombasa. Elle me charge de te dire qu’elle t’écrira de là-bas. N’y compte pas trop. Donne des nouvelles de ta petite maison à la campagne quand tu auras déménagé, mais pour l’heure Ma et Ba t’envoient leur bénédiction, baisers de nous tous. Amin.
Comme on peut l’imaginer, j’ai versé des larmes moi aussi en lisant ce courrier, au passage notamment où ils pleurent tous comme une madeleine. J’ai fait comme eux. Et j’ai recommencé à l’endroit où il est question de courage et de persévérance. Quand je songeais à la vie qu’ils menaient, je me disais que j’étais un privilégié et que j’avais bien de la chance, sans doute d’ailleurs le pensaient-ils aussi. Je me disais également qu’il m’avait fallu la force de persévérer, même si je n’avais guère eu d’autre choix, et j’étais heureux d’apprendre qu’ils l’avaient compris. Quand Grace est rentrée du travail, je lui ai fait lire la lettre et j’ai attendu que les larmes lui viennent, et évidemment arrivée au passage où tout le monde pleure elle a pleuré, et je n’ai pu que pleurer avec elle. Ah, c’était une lettre tellement joyeuse !
Je n’avais rien dit à Amin au sujet de Grace, alors qu’elle savait tout d’eux.
Il m’a fallu plus de temps que je ne l’aurais cru avant d’aborder le sujet. Je n’avais pas voulu entrer dans le détail de mon arrivée en Angleterre. Qu’y avait-il finalement à dire qui n’ait déjà été dit par tant d’autres avant moi. J’avais voulu expliquer comment j’avais commencé à écrire l’histoire d’Amin et Jamila. Comment lorsque je m’étais mis à y penser, j’avais dû imaginer la façon dont Rehana, la grand-mère de Jamila, et l’Anglais Pearce avaient pu se rencontrer, comment ils avaient réussi à nouer des liens à une époque où leurs univers étaient si distincts, si éloignés l’un de l’autre. Mais à partir du moment où je me suis mis à écrire sur mon arrivée ici, je n’ai pu m’empêcher, semble-t-il, de dire bien d’autres choses. Je n’ai pu m’empêcher de revivre cette époque, de goûter l’amertume et la déception qui lui étaient associées même après tant d’années. C’est la faute à mon ego – quand je me mets à parler de moi, je ne sais pas m’arrêter, je fais taire tout le monde et j’exige l’attention. C’est ce que Grace avait l’habitude de dire, et c’est une des choses qui l’avaient fait s’éloigner de moi. Cette chose-là et beaucoup d’autres encore, mais c’est là une histoire que j’ai bien l’intention de laisser de côté.
Il a fallu des années à Grace pour partir, et pendant presque tout ce temps la vie à deux a été plus que supportable. À certains moments nous étions heureux, comblés, nous nous aidions l’un l’autre à grandir, à échapper à nos souvenirs et à nos insuffisances. Mais à la fin, les antagonismes ont tourné à l’absurde et au poison, et elle a déclaré qu’elle s’en allait pendant qu’elle avait encore le désir de vivre et qu’il lui était possible de retrouver l’amour. J’ai bien sûr tenté de la dissuader, mais à partir du moment où elle a commencé à tenir ce discours, elle n’a plus cessé, et plus elle en disait, plus il lui devenait facile de poursuivre. Un jour elle a chargé la voiture et elle a mis le cap sur une nouvelle vie (pour revenir plus tard prendre ce qu’elle n’avait pas pu emporter ce jour-là). J’ai continué à vivre dans ma rue calme à la périphérie de la ville, je pouvais me rendre à l’université à pied, je n’avais pas besoin de voiture.
J’étais épuisé lorsqu’elle est partie, et j’ai pensé que finalement je n’allais éprouver que du soulagement. Mais je me suis senti terriblement seul et j’ai eu le cœur brisé comme jamais dans mon existence. J’ai alors compris que j’avais adopté sa façon d’appréhender les choses, de les penser, que j’avais calqué ma vie mentale en partie sur la sienne. En son absence, je ne parvenais plus soudain à vivre en accord avec moi-même. J’ai écrit à Amin dans ma détresse. Nous échangions encore une correspondance à l’époque, même si c’était moins fréquemment. Je n’avais d’ordinaire pas grand-chose d’intéressant à raconter, les détails de ma vie étaient trop banals et trop compliqués pour qui ne les partageait pas. Par où aurais-je commencé ? Il écrivait quand il avait des nouvelles à me donner, mais ces nouvelles étaient souvent tristes, et je pense que cela l’attristait de me les communiquer. Quand j’ai mentionné Grace, il m’a répondu par retour du courrier, et dans sa compassion il a parlé de sa propre douleur lorsque vingt ans plus tôt il avait perdu Jamila. C’est alors que m’est venue l’idée de conter leur histoire. J’avais compris avec le temps que la liaison qu’Amin avait eue avec Jamila ne pouvait pas être ce que j’avais cru qu’elle était au moment où je l’avais apprise. J’avais alors vu en lui le fringant séducteur embarqué dans une aventure risquée, mais c’était parce que je ne pouvais pas imaginer l’amour autrement que comme un cliché. Quand j’ai mieux compris, durant mes années avec Grace, j’ai pu imaginer la tragédie que cela avait été dans la vie d’Amin, et peut-être aussi de Jamila, même si j’ignorais presque tout d’elle. Mais je connaissais Amin, et me souvenais du soir où sa relation avait été découverte et du silence qui avait marqué les jours précédant mon départ, et de son silence depuis la concernant. À la longue, que son nom ne soit jamais prononcé ni aucune plainte exprimée sur la séparation d’avec elle avait quelque chose de mystérieux, de plus en plus présent en raison même de son absence. Lettre après lettre, je le taquinais sur son mariage, et il plaisantait en répondant qu’il appréciait le célibat. Aussi, lorsqu’après le départ de Grace il a évoqué Jamila pour la première fois depuis que j’avais quitté la maison, comparant ma détresse à la sienne, ai-je mieux saisi ce à quoi il avait renoncé. J’ai alors eu le temps de réfléchir à bien des choses que j’avais jusqu’alors laissées de côté, et c’est ainsi que j’ai songé à écrire sur ce qui avait pu se passer entre eux.
Un jour où j’étais plongé dans l’écriture, je reçus un télégramme d’Amin qui m’annonçait que ma mère était morte. Il n’y avait pas de téléphone à la maison là-bas, j’ai donc appelé la branche locale du parti et laissé un message, c’était ainsi que nous communiquions en cas d’urgence. J’ai rappelé plus tard et l’on m’a répondu que le message avait été transmis et qu’Amin avait été heureux de savoir que la nouvelle m’était parvenue. Je restai silencieusement chez moi, dans ma rue tranquille en périphérie de la ville, et pleurai ma mère que je n’avais pas vue depuis vingt-deux ans. Quand je considère ce que je suis devenu, je pense à ces batailles que ma mère et mon père ont livrées afin de vivre et d’aimer comme ils le souhaitaient. Je pense à leurs projets, à leurs inquiétudes quant à notre avenir, à mon propre travail sur un sujet qui ne va pas de soi, à ma vie planifiée, à la peine que je me suis donnée pour en arriver à cette pauvre existence apathique à laquelle j’aurais pu accéder sans le moindre effort. L’ironie est un miroir impitoyable qui nous renvoie tout.
Quelques semaines après le télégramme j’ai reçu une lettre d’Amin (je m’étais mis à redouter ses lettres). Il m’y parlait pour la première fois de sa cécité. Il était totalement aveugle d’un œil, et l’autre était déjà atteint. C’était la même affection qui avait ôté la vue à Ma, et il n’y avait pas sur place de médicament ni d’hôpital pour le traiter, comme il n’y en avait pas eu pour Ma. Pourquoi ne m’avoir pas parlé de cela plus tôt ? Viens, ne sois pas stupide. J’hypothéquerai la maison, on te fera soigner dans le privé. Ne gâche pas ce qui te reste de vie. Mais il m’a répondu qu’il était trop tard, que la maladie ne pouvait plus être stoppée. C’était ce qu’avait dit le médecin qu’il avait consulté à Dar-es-Salaam. Et puis, il ne pouvait pas laisser Ba seul. Pour tout te dire, écrivait-il, je crois que cela m’est devenu égal de ne plus voir. J’ai compris, ces dernières années, qu’au pays des aveugles, un œil c’est déjà beaucoup d’ennuis. Plus importante que ces plaintes de vieillards sur leur corps qui les lâche est la nouvelle concernant Farida. Elle a publié l’an dernier un recueil de ses poèmes à Mombasa. Elle en a apporté un exemplaire quand elle est venue pour l’enterrement de Ma. Qui aurait cru que Farida serait un jour une poétesse ? Elle écrit depuis des années, tu sais ; simplement, comme elle est toujours souriante et qu’elle plaisante tout le temps, les gens la prennent pour une sotte. Ce qu’elle n’est pas, je m’en suis rendu compte depuis longtemps. En tout cas, l’ouvrage a été extrêmement bien accueilli, Farida a même lu certains de ses textes à la radio. Elle est invitée à Rome pour des rencontres culturelles et elle te postera le livre de là-bas. J’ignore pourquoi elle tient à te l’envoyer de Rome plutôt que de Mombasa, mais elle le sait sûrement. C’est son premier séjour en Europe et peut-être que t’expédier le livre d’Italie la fera se sentir plus près de toi. J’ai moi aussi un petit quelque chose à te faire parvenir que je vais lui donner. Pour l’heure, je t’adresse mes affectueuses pensées.
Quelques semaines plus tard, un colis arrivait de Rome, c’était un exemplaire du recueil de poèmes de Farida, Kijulikano. Ce que l’on Sait. Il y avait un paquet dans le colis, emballé dans du papier kraft et noué avec de la ficelle, mon nom y était inscrit de la main d’Amin. Farida n’avait pas joint de mot à son envoi, ni rien écrit dans le livre. Ce n’était pas quelqu’un qui écrivait, jamais au cours de ces années elle n’avait répondu à aucun de mes courriers, en dépit des promesses qu’à de multiples reprises elle m’avait faites par l’intermédiaire d’Amin de donner des nouvelles dès qu’elle aurait terminé telle corvée, telle tâche. Il y avait une photo d’elle au dos de l’ouvrage. Le genre photo d’identité, celle de quelqu’un qui arrive et demande au photographe de prendre un cliché sans chichi et de faire vite. Peut-être était-elle, ce jour-là, en route pour l’hôpital où elle se rendait auprès d’une tante souffrante et ne voulait-elle pas trop empiéter sur l’heure des visites. Elle avait gardé son buibui et simplement rabattu le voile en arrière pour les besoins de la photo avant de le remettre en place aussitôt la porte franchie. Farida portait maintenant des lunettes, à monture de plastique sombre dans leur partie haute, bordée de métal dans le bas. Elle arborait aussi un large sourire, comme si elle avait été surprise par quelque chose qu’aurait dit le photographe, à moins qu’elle n’ait souri à son mari, Abbas, qui l’avait accompagnée et qui restait hors champ. Contemplant la photographie de cette femme à la cinquantaine aimable et gaie, je m’aperçus que c’était l’image de quelqu’un que je connaissais à peine aujourd’hui.
Le livre portait cette dédicace :
À mon père et à ma mère qui m’ont appris à aimer. À Amin qui est bon et à Rashid qui ne nous a jamais quittés. À Abbas avec tout mon amour.
Qui ne nous a jamais quittés. Faites confiance au poète pour les mensonges du sentiment. Il nous a bien quittés, mais j’appréciai la gentillesse derrière les mots. Quand je lus les poèmes, je fus surpris, évidemment. Ils étaient formidablement émouvants, pleins de délicatesse, et d’une intimité que je n’attendais pas, et tellement intelligents, sans concession dans l’observation. Beaucoup traitaient de ces existences dérisoires que je connaissais si bien. Ils débordaient d’esprit et d’ironie sur la vie des femmes, et je vis dans son titre même une référence à l’œuvre de Shaaban Robert. L’un d’eux avait pour thème Amin et Jamila, bien que sans les nommer. Il me fit monter les larmes aux yeux. Oui, j’ai été surpris. J’imagine qu’on l’est toujours à lire ce qu’écrit un frère ou une sœur, quelqu’un dont on a été si proche dans l’enfance. Amin pourtant avait raison, j’avais toujours pensé de Farida qu’elle était un peu nunuche – tous ces examens ratés et ces sourires à tous propos –, non dénuée d’intelligence, mais simplette dans sa volonté de bien faire. Depuis des années je n’avais pas eu à réviser mon jugement à son sujet ; ces poèmes me firent comprendre combien je m’étais trompé. Je lui ai écrit pour la féliciter très sincèrement, sans rien dire de ma surprise.
J’ai lu plusieurs fois ces poèmes, celui sur Amin et Jamila plus que les autres encore. Il m’a donné l’envie d’avoir le courage et le talent d’écrire avec autant de vérité, autant d’humilité. J’ai lu plusieurs fois ces poèmes aussi pour retarder le moment d’ouvrir le paquet d’Amin. Je devinai au toucher qu’il s’agissait d’un livre, et redoutai un peu qu’il y ait là un texte rédigé par lui. Cela curieusement me rendait nerveux de songer qu’Amin aurait pu écrire de son côté.
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