Abdulrazak Gurnah

Adieu Zanzibar · Chapitre 7 sur 12

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Abdulrazak Gurnah

Pause

 

J’ignore comment c’est arrivé. L’invraisemblance de l’événement me dépasse. Pourtant je sais que c’est bien arrivé, que Martin et Rehana sont devenus amants. L’imagination me fait défaut et cela me chagrine. J’avais pensé que sans entrer dans le détail de leur liaison j’aurais pu atteindre à sa vérité, car l’imagination est une forme de vérité. Je n’en fais pas un solipsisme romantique, n’est vrai que ce que je peux imaginer. L’idée est que même ayant une connaissance très incomplète de ce qui s’est passé, il est possible de concevoir ce qui a pu être, la façon dont c’est arrivé et dont cela a continué, mais je m’aperçois que dans le cas de Martin et de Rehana je ne parviens pas à établir l’enchaînement des faits qui paraît le plus plausible.

Ou peut-être que je ne veux pas l’imaginer, comme j’ai compris que ce fut le cas pour les événements qui avaient précédé, parce que je refusais de m’immiscer dans une histoire que l’on n’aurait pu composer qu’à partir de petits riens sans fiabilité. Peut-être ne l’ai-je pas voulu par peur de n’être pas capable de résister au cliché du miracle qu’on ne peut qu’évoquer dans une rencontre comme celle-là. Je ne veux pas me surprendre à dire qu’ils sont tombés amoureux au premier regard et que le reste a suivi, qu’ils ont lu chacun dans les yeux de l’autre, dans l’âme de l’autre, renonçant à tout ce que la situation leur commandait d’autre. Ces choses-là peuvent-elles être vraies ? Ces choses-là se produisent-elles ? Et en admettant qu’elles se produisent, comment les couche-t-on sur le papier ? Le caractère prévisible d’un commentaire aussi banal me met mal à l’aise car je ne puis y croire. Telle est notre époque. Nous pensons savoir que le miracle est mensonge et lui cherchons toujours une explication cachée ou refoulée. Nous préférons comme motivation la cupidité et la luxure plutôt que l’amour. Nous sommes plus rassurés par l’évocation sournoisement moqueuse de nos petites misères, de nos odeurs et de nos excrétions que par la modestie, la discrétion, ou un vibrant désir d’affection en nous. On ne nous laisse même plus avoir une âme, et le jardin secret qui est le nôtre n’est que lieu de tourmente sans fin, plaie à vif, lancinante blessure.

Pourtant, que j’arrive ou n’arrive pas à l’imaginer, je sais que Rehana Zakariya et Martin Pearce sont devenus amants. Je ne peux donc que tenter de rendre compte de la façon dont leur histoire a commencé. Martin est retourné chez Frederick, la tête près d’éclater de tant de chaleur et de lumière. Son esprit revenait sans cesse au doux visage de Rehana, à ses traits mobiles, à la profondeur compliquée de ses yeux noirs. Il a serré la main d’Hassanali, qui avait insisté pour le raccompagner jusqu’à la porte de la Résidence, et l’a remercié pour son hospitalité et sa gentillesse. Il ne lui avait finalement pas donné la somme d’argent qu’il avait empruntée à Frederick, car il avait senti que ce geste pourrait l’offenser, ou du moins provoquer une gêne, et dans l’un et l’autre cas diminuer la générosité qu’ils avaient montrée en l’accueillant chez eux. Il aurait eu le sentiment de se conduire de façon mesquine, étriquée, comme s’il pensait avoir trouvé avec l’argent un rapport proportionnel à la bonté. Il s’est pourtant demandé si le moment n’était pas venu de le faire à présent, entre hommes conscients de la regrettable valeur de cet élément en ce monde imparfait. Ce n’était pas récompenser leur générosité, c’était un geste généreux en soi, une amabilité qu’il leur retournait. Mais quelque chose qui ne trompait pas dans le comportement d’Hassanali l’en a dissuadé, quelque chose de sensible et fragile.

« Merci d’être venu nous voir. Vous serez toujours le bienvenu. Notre maison est la vôtre », a dit Hassanali avant de disparaître dans l’éblouissante lumière.

C’est ainsi que cela avait commencé. Il ne pouvait pas en rester là. Il ne pouvait pas se dire qu’Hassanali et ses voisins avaient fait leur devoir en s’occupant de lui comme le requéraient leur coutume et la compassion. Il ne pouvait pas dire à ces gens qu’en reconnaissance du secours qu’ils lui avaient porté, il s’efforcerait de montrer la même bonté à l’égard de toute personne dans le besoin, et qu’ainsi la chaîne de la solidarité humaine gagnerait un minuscule maillon de plus. Il ne pouvait pas se dire non plus qu’il avait fait, pour sa part, plus que l’on attendait de lui comme représentant d’un peuple souverain. Il était allé les remercier des soins attentifs qu’ils lui avaient prodigués et leur présenter ses regrets pour les insultes et les soupçons inutiles et grossiers dont ils avaient été victimes. On aurait pu en rester là, et Hassanali et ses voisins seraient retournés à leurs subtilités d’un autre âge, et Martin aurait poursuivi sa convalescence en attendant le bateau qui l’aurait ramené chez lui. (S’il avait été un prince d’un autre âge, il aurait envoyé un sac empli de pièces d’or et de joyaux une fois de retour sain et sauf parmi ses sujets, et il serait devenu une légende sous ces latitudes.)

Simplement il ne parvenait pas à oublier cette femme. Peut-être qu’il s’était dit, « je ne peux pas résister, je ne peux pas arrêter ». Lorsqu’il pensait à elle, son désir (il en était très vite arrivé là) s’exacerbait chaque fois davantage. Il y eut des moments où, au cours des jours et des nuits qui suivirent, quand il fermait les yeux pour la revoir en pensée, il la sentait toute proche, il sentait son regard posé sur lui et son souffle effleurer son visage dans un tremblement léger. Dans tous les cas, il n’avait pas suffisamment remercié, et c’était se montrer bien vaniteux que de croire qu’une unique visite allait l’acquitter de sa dette à leur égard. Hassanali avait insisté. « Notre maison est la vôtre. » Ils jugeraient peu courtois et prétentieux venant de lui qu’il ne retourne pas les voir.

Dans les jours qui suivirent sa première visite, il se rendit une nouvelle fois à la boutique et s’assit avec les vieillards qui furent flattés que le mzungu vienne bavarder avec eux, et ils appelèrent le cafetier pour qu’il lui serve quelque chose. Ils n’avaient pas l’habitude de tant de naturel, d’une politesse aussi inattendue de la part d’un mzungu. Ils n’avaient pas l’habitude des Européens. Ceux qui avaient vécu dans cette ville ou y avaient séjourné ces dernières années n’avaient pas le temps pour ces futilités, ils vaquaient à leurs affaires avec importance et sérieux, ne supportaient pas les retards, montraient une détermination qui les impressionnait. Ceux que certains d’entre eux avaient vus à Mombasa se comportaient pareillement, ils étaient réfléchis et décidés, toujours vigilants, facilement irritables. Celui-ci, en revanche, prenait son temps, il aimait à écouter et à parler de choses et d’autres, conversant dans cet arabe qui surprenait.

Peut-être Martin avait-il eu la bonne idée de faire porter par Hamis un présent de poissons et de bananes un jour ou deux avant de retourner chez Hassanali, se présentant ainsi en intime de la famille, ou tout au moins en obligé, ce qui rendait possible une autre invitation. Dans sa boutique, Hassanali lançait des regards jaloux du haut de son perchoir, cherchant à écouter l’irréductible papotage des vieillards, puis il invita son mzungu à venir de nouveau déjeuner chez lui, afin de montrer à ces bavards de qui Martin était vraiment l’ami. C’est ainsi que Martin revit Rehana et qu’il eut l’occasion de se rapprocher d’elle. Mais Hassanali l’avait-il effectivement invité une nouvelle fois ? La première invitation avait été spontanée, un geste généreux qu’imposait l’hospitalité, une deuxième était plus compliquée, elle relevait du calcul, trahissait un dessein. Et même s’il y avait bien eu une deuxième invitation, parce que l’élan de générosité était resté intact chez Hassanali, comment Martin avait-il abordé Rehana ? Comment avait-il trouvé le moyen de lui dire ce qui avait conduit à cette inimaginable, issue ?

Il lui écrivit une lettre où il déclarait sa passion et demandait un entretien. Il l’avait écrite en arabe, laborieusement, car cette langue qui lui était si étrangère, s’il la parlait en répétant ce qu’il entendait, il n’en avait pas l’expérience de l’écrit. Une lettre d’amour en arabe – comme dans toute autre langue d’ailleurs – requiert la maîtrise de conventions et de métaphores qui ne relevaient guère sans doute du champ de compétence de Martin. Mais il avait passé beaucoup de temps en Égypte et probablement lu Les Égyptiens modernes d’Edward Lane, ainsi que sa traduction des Mille et Une Nuits, deux ouvrages dans lesquels nombre de passages pouvaient le guider en matière d’amour. Ce pays n’était cependant pas l’Égypte, ni la terre rêvée d’Haroun al-Rashid, pas plus qu’il n’était ici question de princesses fabuleuses venues de Perse ou de Chine, et la prose fleurie de Lane n’était pas forcément dans la note non plus. Martin écrivit néanmoins une lettre en arabe et, malgré la difficulté, sut exposer ses intentions et ses desseins. Pour le tuteur d’une femme, l’interception d’une correspondance fournit la preuve patente d’avances déplacées, aussi le risque d’être découvert dit-il la force du désir qui s’exprime. En outre, écrire fut de tout temps une manière de courtiser là où les rencontres informelles ne sont pas aisées, en particulier bien sûr, chez les gens riches et cultivés, mais également parmi les moins fortunés. C’était une démarche dont le sens ne pouvait échapper, sans même qu’on ait à déchiffrer un seul mot de la lettre. Peut-être Martin Pearce s’était-il répété encore et encore, je ne peux pas résister, je ne peux pas arrêter. Oh mon Dieu, pourquoi ne m’enseignes-tu pas la sagesse ?

Dans tous les cas, la liaison s’imposa à Rehana, qui n’avait de son côté cessé de penser à l’Anglais. Elle lui répondit avec prudence, sans cependant le décourager, attendant une deuxième, peut-être une troisième lettre avant d’accepter un rendez-vous.

Hamis servait de messager, bien entendu. Martin le choyait, s’adressait à lui avec amabilité, le complimentait poliment sur les soins qu’il prodiguait à sa personne, rémunérant généreusement (avec l’argent de Frederick) les diverses courses qu’il avait à lui demander. Il savait combien les gens de peu sont sensibles à ces gestes ordinaires, quelle valeur ils accordent à tout ce qui peut ressembler à la générosité, à l’humilité. Ainsi après avoir déjeuné pour la deuxième fois dans la maison d’Hassanali, Martin envoya en remerciement du thé et des fruits à la famille et, en remettant ce présent, Hamis glissa dans la main de Rehana un minuscule billet plié serré. Si Hamis avait eu quelque objection à être ainsi le messager de l’amour – comme c’est le cas pour certains hommes, bien qu’étant d’humble condition, parce qu’ils estiment dégradante cette mission –, peut-être le cuisinier s’en serait-il chargé. De fait, les cuisiniers sont des messagers parfaits, car leur travail est celui des femmes. Ils fréquentent les lieux de la maison où les hommes qui ont les moyens d’employer des cuisiniers ne pensent pas toujours à se rendre, et où des billets soigneusement pliés peuvent être transmis en toute sécurité. Et parce que leur travail n’est pas celui des hommes, ils donnent l’impression d’être moins menaçants pour la vertu des femmes. Peut-être est-ce la raison pour laquelle certains dans ce métier sont si furieusement agressifs et si mal embouchés.

Ou alors le wakil ! Non, le wakil n’aurait pas porté de billet. Il était trop respectable pour cela, et ni Martin Pearce ni Rehana n’étaient assez importants pour qu’il courre ce risque-là. Se faire prendre aurait été préjudiciable à quelqu’un dont la profession repose sur une réputation de décence et d’intégrité, même si tout le monde sait que les hommes de loi n’ont ni l’une ni l’autre. Il n’aurait d’ailleurs pas disposé de cet accès à la maison et aux femmes qu’a un domestique, et il n’aurait pas pu porter les lettres à Rehana. Il fallait que ce fût Hamis ou le cuisinier.

Comment un Anglais, si visible en ce lieu, avait-il su ruser pour parvenir ainsi à ses fins ? Les gens qu’il fréquentait étaient certainement curieux de la façon dont il conduisait ses affaires. Ils avaient dû avoir un œil sur lui. Et commenté sans doute ces choses sans importance qu’il faisait, et qu’ils trouvaient étranges et inhabituelles. Comment aurait-il pu accomplir quelque chose d’aussi peu habituel sans que le monde entier en ait été informé ? Peut-être que le monde entier était informé et que Martin s’en fichait. Frederick savait, parce que Martin lui avait parlé après sa deuxième visite. Il se souvenait de cette belle femme qui l’avait chassé de la maison, et hocha prudemment la tête au récit enthousiaste de Martin. Il se retint de lui demander s’il n’avait pas perdu l’esprit, il lui dit cependant espérer qu’il savait ce qu’il faisait. Martin expliqua qu’il avait voulu le mettre au courant de l’affaire afin qu’il n’y ait pas d’ambigüité. Peut-être cela n’irait-il pas plus loin, mais il avait fait porter un billet, et il voulait que Frederick le sache pour le cas où cela aurait mal tourné.

« Tant que la Résidence et ce bureau restent en dehors de tout cela, déclara Frederick. Faites attention, mon vieux. On prend ici ces choses très au sérieux. Mais bon, on prend partout ces choses au sérieux. Laissez-moi vous narrer une histoire qui s’est passée en Inde. Un collègue s’était trouvé dans une situation semblable à la vôtre, séduit par une beauté indigène, il eut une histoire avec elle. Il se trouva bientôt tellement empêtré dans cette affaire qu’il fallut prendre une décision pour le soustraire à la colère de la famille. Le secrétaire divisionnaire n’apprécia pas du tout, le bonhomme fut déplacé, sans compter que les ragots et le ridicule le précédèrent dans son nouveau poste. Ne pas s’apitoyer sur le sort des beautés d’ici. En plus de la coquette somme qu’elle obtint pour les siens, elle ne tarda pas à faire les yeux doux à un sahib planteur de thé avant de partir s’installer dans les collines avec lui.

— Oui », dit Martin.

Frederick avait-il osé faire ainsi la leçon à Pearce ? Avait-il dépassé les limites que se fixe un gentleman, même s’il n’appartient pas à l’aristocratie et est issu des classes moyennes ? Dans tous les cas, ce soir-là (peut-être) Frederick parla pour la première fois de sa femme Christabel, Christie, qui était rentrée en Angleterre et avait ensuite refusé de retourner en Inde. Les voix indiennes lui portaient sur les nerfs. Il lui expliqua que les voix indiennes portaient sur les nerfs de tout le monde, mais elle ne voulut rien entendre. Elle ajouta que ces voix la rendaient malade. Ces voix stridentes, geignardes, lui vrillaient le crâne. Elle pensait que l’Empire était une mauvaise chose, qui les rendait cupides et cruels envers ces populations misérables et tellement ignorantes. « C’est une poétesse, dit Frederick, et quelque chose en elle se révolte contre cette brutalité qui a détérioré les rapports humains et fait de nous, selon ses propres termes, des imposteurs et des tyrans. L’Empire fait ressortir ce qu’il y a de pire en nous, notait-elle. Elle ne reviendrait pas sur sa décision ». Il avait dit cela en secouant la tête de façon laconique. Puis après un temps, il ajouta : « Je ne sais pas si elle n’a pas raison pour ce qui est des imposteurs et des tyrans. »

Mais même s’il était possible de nouer de tels liens, qu’est-ce qui avait pu rendre Martin assez imprudent pour vouloir entamer une liaison avec une femme comme Rehana ? Ce n’étaient pas des gens en vue, ni des mondains, Rehana, Hassanali et Malika, ni de ces aristocrates oisifs qui dissimulent leurs écarts derrière de hauts murs ou l’écran de jardins luxuriants. Ils occupaient une arrière-boutique, vivaient dans la promiscuité sous le regard scrutateur de leurs voisins, obéissant à un code d’honneur rigoureux sur la question des femmes et de la sexualité. Les femmes ne sortaient que pour se rendre visite entre elles, ou aller au marché quand c’était nécessaire, ou bien accomplir certains rites sociaux : assister à un mariage ou aux lectures du Coran qui suivent les funérailles, soutenir et féliciter une voisine à l’occasion d’une naissance, quémander un prêt en cas de besoin. Ce n’étaient pas des gens qui avaient l’expérience des amours clandestines, ils n’avaient d’ailleurs pas le moindre intérêt pour elles, mais dans ce domaine ils étaient impitoyables face à tout manquement, que punissaient le ridicule, la honte, et pis.

L’on était en 1899, et non pas à l’époque de Pocahontas, princesse indienne d’Amérique, où une intrigue avec une sauvage pouvait être présentée comme une simple passade. L’Empire se montrait rigide en matière de propriété sexuelle. Il incarnait la respectabilité britannique et, s’il comblait un certain goût de l’aventure, il ne permettait plus les fredaines avec des femmes de mauvaise vie, du moins pour les fonctionnaires, et en tout cas officiellement. Il fallait tenir compte des épouses et des mères, ainsi que des missionnaires, et de l’opinion publique, et du sens de la dignité, et des répercussions de tout cela sur les valeurs boursières. Martin Pearce n’était pas un jeune marin naïf fraîchement sorti de sa cambrousse, ni un fanfaron enhardi par l’orgueil de l’Empire et qu’aurait subjugué l’étrangeté des lieux, ou envoûté la beauté d’une perle exotique ou d’une amazone tout en muscles. Qu’est-ce qui pouvait pousser un Anglais de son milieu – l’université, les colonies, c’était un lettré – à engager une affaire de ce genre avec la sœur d’un boutiquier d’une petite ville côtière d’Afrique orientale ?

Peut-être n’était-ce pas du tout lui qui avait pris l’initiative. Peut-être était-ce elle qui avait donné suite à leur première rencontre. Rehana n’avait pu s’empêcher de sourire quand Hassanali était venu lui dire qu’il avait de nouveau invité Martin à déjeuner. Elle avait souri de le voir tellement content de lui. Mwengereza wetu kaja kututizama, avait indiqué Hassanali, en lui retournant son sourire. Notre Anglais est venu nous rendre visite. Tandis que Malika retirait en toute hâte le linge de l’étendage, puis balayait la cour et lavait à grande eau les cabinets, Rehana rinça des lentilles et de la salade afin d’étoffer le menu et de rendre le déjeuner digne d’un invité. Il s’était montré si agréable et amical, et tellement à l’aise, il les avait traités comme des bienfaiteurs dont il était l’obligé, l’avait contemplée avec une déroutante spontanéité. Elle ne s’était pas attendue à cela. Après cette seconde visite, et les aimables présents qu’il leur avait fait porter, garder son carnet n’eût pas été correct. Deux jours après la visite de Martin, Rehana était sortie de chez elle, le cœur battant, pour se rendre où résidait le mzungu du gouvernement. Son cœur battait la chamade à cause du mzungu du gouvernement et des accusations qu’il avait portées, mais il battait aussi parce qu’elle craignait une gêne, une rebuffade, ou une attitude offensante de la part de celui qu’elle était venue voir. Elle avait d’abord songé à demander à Hassanali de l’accompagner, puis pensé qu’elle s’acquitterait mieux seule de sa tâche. Elle en avait été convaincue par la simplicité des manières de Pearce, elle s’était dit qu’il n’allait pas faire d’histoire pour le carnet, qu’il le récupérerait sans rien dire et garderait cela pour lui. Elle voulait aussi sentir sur elle une fois encore l’impudique désir de son regard.

Lorsqu’elle arriva devant l’édifice du gouvernement, elle trouva le bureau fermé et la porte d’entrée verrouillée de l’intérieur. Elle suivit le mur qui formait un coude, jusqu’à la porte du jardin, qui était juste tirée. Elle entra et appela pour s’annoncer. C’était un lieu ombragé, avec un jeune palmier en son centre et de la verdure tout au long du mur. La rue au dehors vibrait de chaleur, mais la cour était fraîche et parfumée, même en ce début d’après-midi. Face à la maison, recouvert d’un treillage sur lequel grimpait une plante fleurie, était le bâtiment qui logeait les domestiques et abritait les cuisines. Personne ne se montra. Elle appela de nouveau et se dit qu’elle allait repartir si on ne lui répondait pas. Mais au bout d’un moment, le visage surpris de Martin apparut à une fenêtre à l’étage.

Peut-être s’était-elle convaincue qu’elle n’avait rien à perdre, elle dont l’avenir se limitait à une cour écrasée de soleil qui faisait suite à la boutique, et où elle cousait des robes pour des femmes qui la payaient une misère, ou qui se contentaient de lui offrir leur affection en la berçant de promesses. Ce n’était pas, il est vrai, une situation tellement insupportable pour qui n’a connu qu’une arrière-boutique dans cette ville et qui a l’habitude de ces vies de femmes semblables à la sienne. Peut-être était-elle d’ailleurs beaucoup plus insouciante, ou courageuse, ou volontaire que je ne l’imagine. L’abandon d’Azad l’avait rendue rétive, moins réceptive à ce que les autres pensaient devoir être son bien, plus indifférente à leur opinion aussi. Les hommes partaient et les femmes restaient seules, puis elles mouraient au bout d’une existence tout entière passée à quémander et à se restreindre. Aussi lorsqu’elle lui tendit le carnet et qu’il s’en saisit avant de sourire largement, puis qu’il avança la main pour l’inviter à entrer, prit-elle sa main et le suivit-elle dans la maison.

Que pensait Burton de tout cela ? Qu’avait-il à dire à propos de Pearce ? Un dur à cuire tel que lui peut-il éprouver de la sympathie à l’égard d’un de ses semblables ? Il aurait vu dans cette affaire un divertissement sans complication, l’assouvissement d’un désir sexuel peut-être, et Martin aurait baissé dans son estime pour son manque de retenue et de discrétion, et pour tout ce bruit autour d’une histoire aussi banale. Au début du moins. Par la suite, il aurait raillé l’aveuglement d’une telle passion, sans le moindre doute. L’homme est allé trop loin, aurait-il dit. Il est vraiment allé trop loin cette fois. L’affaire avait-elle provoqué une querelle entre Rehana et Hassanali ? Probablement. Il lui avait reproché d’avoir perdu le sens des convenances et des limites à ne pas franchir. Il avait dû s’emporter contre elle pour l’avoir mis dans une situation pareille. Il avait dû penser qu’elle n’avait plus toute sa raison.

Ce que je sais par mon frère Amin, c’est que cela est bien arrivé, que Rehana Zakariya et Martin Pearce sont devenus amants, que Martin Pearce est parti pour Mombasa, et que, quelque temps plus tard, sous le prétexte de rendre visite à des parents, Rehana l’a rejoint dans cette ville. Elle a vécu avec lui dans un appartement qu’il louait au milieu de la verdure dans le quartier où se trouve aujourd’hui l’hôpital, et qui était celui des Européens à l’époque. Martin et Rehana ont vécu ensemble ouvertement pendant un temps, jusqu’à ce qu’il retourne dans son pays. Car il y a eu un moment où Pearce a recouvré ses esprits et est rentré chez lui.

Mon frère Amin connaissait l’histoire à cause des conséquences qu’elle avait eues pour lui, mais il n’était pas parvenu à m’en dire davantage pour diverses raisons, la première étant que j’étais parti à l’époque où il aurait pu le faire. Plutôt que de m’écrire, il avait choisi de se taire, de nombreuses années durant. Il y a des choses que l’on ne peut pas dire dans une lettre, qui exigent le secret, réclament la présence. Et puis, voilà quelques mois, dans un courrier, il a évoqué Jamila pour la première fois depuis mon départ. J’avais souvent pensé à Jamila et à Amin, à ce qui s’était passé entre eux, à ce qui restait de tout cela. À certains égards, son silence m’a fait comprendre des choses que je n’aurais pas imaginées venant de lui, il m’a fait réfléchir à la ténacité et à l’angoisse. Quand je lui ai écrit au sujet de Grace, il m’a répondu que la nouvelle l’emplissait de tristesse et qu’elle lui avait fait repenser à Jamila. C’était la première fois qu’il faisait allusion à elle dans une de ses lettres, la première fois depuis tout ce temps que j’avais quitté la maison, et ce retour soudain de Jamila dans notre vie m’a donné envie de raconter leur histoire, à Jamila et à Amin. Peut-être était-ce un moyen de ne pas penser à Grace. Je ne sais pas. J’avais du temps sur les bras. Personne à qui donner du réconfort ou quémander de l’affection, je voulais penser à Amin, me le rendre plus proche, me remémorer ces choses qui n’existaient plus pour moi.

À l’époque, je trouvais du tragique à la vie d’Amin, j’y sentais une détresse profonde, alors que les moments de tristesse de ma propre existence étaient la conséquence de mes maladresses et de ma timidité. Dans tous les cas, le désir d’écrire leur histoire ne m’a pas quitté, et après en avoir écarté l’idée un temps, j’ai décidé de m’y atteler. Mais quand j’ai commencé à réfléchir à ces événements et à cette existence qui avait été la sienne, j’ai compris qu’il me fallait raconter comment tout avait dû commencer. Il était impossible de me mettre à l’ouvrage sans dire la façon dont Rehana et Martin s’étaient rencontrés, et je n’avais pour ce faire que des bribes d’information, les commérages et la calomnie. Je décidai d’ouvrir mon récit sur la première apparition de l’Anglais. Mais j’en étais arrivé au moment critique et me trouvais soudain en difficulté devant ce que je peinais à imaginer tout à fait.

Il y a, vous le voyez, un je dans cette histoire, mais je n’en suis pas le sujet. C’est une histoire sur nous tous, Farida et Amin, nos parents, Jamila. Elle dit que chaque histoire en contient beaucoup d’autres, et qu’elles ne nous appartiennent pas mais se confondent avec les aléas de notre époque, qu’elles s’emparent de nous et nous lient à jamais.

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