Abdulrazak Gurnah
Pearce
4
Ils s’installèrent sur la véranda après un dîner de ragoût de chèvre et de riz. Burton, le régisseur de Bondeni, était venu voir le malade et faire connaissance avec lui. C’était un homme massif aux cheveux noirs en broussaille, à la moustache taillée net. Le soin porté à cette moustache lui donnait un air affecté, pensa Martin. Dans ses vêtements trop amples, il paraissait soufflé, et peut-être souffrant, pas pis en tout cas que lorsqu’il était arrivé en treillis. Depuis que le soleil s’était couché, ils avaient bu sans discontinuer, gin-fizz pour Burton, Scotch pour Frederick et Martin. Il avait pu les accompagner quelque temps, bien que sans la soif ni le plaisir qui étaient les leurs, mais il n’avait pas voulu jouer les rabat-joie ou se montrer inamical. Une fois embarqués dans leurs chamailleries sur les questions touchant à l’Empire, les voix montant au fur et à mesure que la conversation s’échauffait, Frederick ne pensa plus à remplir le verre de Martin, qu’il abandonna à lui-même, ne revenant vers lui que de temps à autre pour prendre parti en sa faveur sur tel ou tel sujet.
Burton ne voulait pas d’alliés, convaincu que l’avenir des possessions britanniques en Afrique passait par le déclin progressif et la disparition des populations locales, qui seraient remplacées par les colons venus d’Europe. C’était une évolution inévitable, inéluctable, il en était persuadé, tant qu’ils resteraient aux commandes en tous cas et que n’interféreraient pas des fonctionnaires fouineurs, du genre de ceux du moins qui font de l’ingérence obstructive et jacassent à longueur de temps sur le devoir qu’il y a à aider les indigènes.
Martin trouva quelque chose d’artificiel à cet échange entre deux colons anglais débattant avec sérieux de questions d’intérêt général. La voix de Burton se fit même plus claire, plus forte, plus précise, et prit un ton d’autorité. C’était sans doute pour lui, mais peut-être aussi pour eux, afin de se donner le sentiment de leur importance, de leur présence au monde. Oubliés la solitude, les domestiques, la maladie et l’angoisse tenace de vivre où ils vivaient, de faire ce qu’ils faisaient. Il y avait le monde à sauver. Telle était la conversation des hommes après un verre ou deux, qui évacuait les petites misères de l’existence au quotidien pour aborder les questions essentielles.
« Ce continent a le potentiel d’une autre Amérique, déclara Burton avec une emphase têtue, comme s’il s’attendait à ce que ses paroles soient accueillies avec scepticisme. Mais rien n’en sortira tant qu’il y aura les Africains. Regardez ce qui s’est passé ici. Les nègres ont été corrompus par les Arabes, par leur religion, par leur… leur parfum de courtoisie. Les Arabes eux-mêmes ne valent pas grand-chose. Ce sont pour la plupart des fanfarons, qui ne sont pas capables de travailler une journée si leur vie n’est pas menacée, ou s’il n’y a pas quelque butin, quelque pillage à espérer. Avant notre arrivée, cet endroit était livré aux pirates. Quand les vents le permettaient, les Arabes razziaient toute la côte, ils enlevaient et rançonnaient à leur gré, capturaient des esclaves. Puis, quand les vents tournaient, ils repartaient vers leurs cavernes jouer avec leur butin. Plus vite on les aura appauvris et chassés, et mieux cela vaudra.
— Peut-être », dit Frederick, cédant sur les Arabes, mais cherchant l’affrontement. Martin en avait suffisamment entendu pour comprendre que Burton était celui qui disait les horreurs, tandis que Frederick le poussait délibérément à ces excès de langage. « Il vous faut bien admettre qu’ils ont mis un peu d’ordre par ici. Il vous faut bien l’admettre. »
Burton prit son temps, faisant bruire son gin dans le verre avec contentement. Lorsqu’il reprit, ce fut d’une voix douce, en résistant aux provocations de Frederick. « Malgré le semblant d’ordre que représente le sultan de Zanzibar, le pays sans notre présence redeviendrait bien vite un repaire de brigands. Quant au sauvage de l’intérieur, c’est encore une autre affaire. Il est condamné, pour ce qu’il en reste du moins. Il ne peut que dépérir, mourir de faim et disparaître au contact de la civilisation. Inutile de me déballer vos sornettes sur la morale et la responsabilité. C’est inévitable, c’est scientifique. Il n’y a aucune cruauté à ce dénouement, il s’est produit partout, encore et encore, exactement de la même façon.
— Je vous trouve quelque peu négligent pour ce qui est de vos devoirs au service de l’Empire, reprit Frederick d’une voix pompeuse qui entendait montrer qu’il n’était pas sérieux dans son accusation. À la vérité, je vous trouve négligent sur le plan humain. J’ai une réelle responsabilité vis-à-vis des indigènes, le devoir de les surveiller, de les guider pour les amener progressivement à l’obéissance et au travail méthodique.
— C’est bien ce que je disais, ingérence obstructive. Plus on en fait pour eux, ajouta Burton, dont la voix montait de nouveau, plus ils exigent de nous, sans contrepartie aucune. À terme, ce qu’ils veulent c’est être entretenus par nous sans renoncer à se comporter en barbares. Ils vont nous haïr, mais continuer d’attendre de nous l’obligation de les aider. Ce sera comme un droit pour eux. Et vous n’obtiendrez guère de leur part de travail méthodique, pas s’ils sont livrés à eux-mêmes.
— Voilà pourquoi je dis qu’il faut les guider, renchérit Frederick. C’est là notre responsabilité.
— Les contraindre, vous voulez dire. On ne parvient pas à les faire travailler sans user de la force ou bien de manœuvres, on ne peut pas leur faire comprendre qu’il y a une valeur morale dans le travail et la réussite. C’est évident pour nous. Eux ne le comprennent pas. Voilà pourquoi ils continuent de se vêtir de peaux de bêtes et de vivre dans des cases faites de branchages et de bouse de zébus. Ils s’en satisfont parfaitement, et ils tueront pour défendre ce mode de vie. Vous pouvez invoquer le devoir autant que vous voudrez, mais vous n’aurez pas la prospérité ni l’ordre en Afrique sans l’établissement d’une colonie européenne. Nous ferons alors de ce pays une autre Amérique.
— Cela n’aura pas lieu sans un massacre, répondit Frederick, le regard furieux, avant d’avaler une grande gorgée de Scotch. Encore qu’à vous entendre, il ne semble pas que cela soit une chose si terrible.
— Non, votre position manque de courage intellectuel », suggéra aimablement Burton. Martin comprit qu’il avait réussi à ne pas se laisser piéger par les provocations de Frederick et que c’était à lui de le provoquer à présent. « C’est déjà un massacre. Et cela pour les faire obéir. De fait, il n’y a qu’à les laisser se dépatouiller seuls, sans intervenir, et ils disparaîtront d’eux-mêmes. »
Martin les écoutait en silence revenir interminablement sur tout ce qui les séparait des nègres, c’est-à-dire d’à peu près tous ceux qu’ils avaient aujourd’hui soumis par la contrainte à leur domination. Ce n’était pas uniquement le fait des Britanniques. Il avait entendu ces conversations chez d’autres Européens, des Français et des Hollandais, et même des Polonais et des Suédois, qui n’avaient pourtant pas d’indigènes sur lesquels régner ou à condamner à une mort imminente. Il ne supportait pas ce type de propos. Cela le rendait malade. Aussi craignait-il d’avoir été percé à jour. Il se demandait si Burton avait perçu le dégoût que provoquaient chez lui ses paroles, et s’il n’en rajoutait pas justement pour l’irriter, à moins que ce n’ait été le gin.
« Alors, Pearce ? Ou plutôt Martin, eh bien, mon vieux ? interrogea Frederick à moitié ivre et un rien agacé, peut-être parce que Pearce ne prenait pas parti contre les égarements et la vulgarité de Burton. Que pensez-vous de tout cela ? Nous sommes en 1899, comment voyez-vous le siècle à venir ? Ferons-nous mieux que nos prédécesseurs qui se sont montrés inflexibles ? Cet endroit sera-t-il débarrassé de ses indigènes et deviendra-t-il une nouvelle Amérique, ou bien verrons-nous ces ballots se transformer en sujets civilisés, durs à la peine ? Allons, donnez-nous votre opinion, mon bon monsieur.
— Je crois qu’avec le temps nous jugerons moins héroïques les actions que nous avons menées dans des endroits comme celui-ci, répondit Martin. Et nous aurons du mal à nous trouver nous-mêmes sympathiques. Je crois qu’avec le temps nous aurons honte de certains des actes que nous avons commis.
— Un wallah hostile à l’Empire, commenta Frederick avec délice. Eh bien, Burton, que dites-vous de cela ?
— Quant à ces sauvages que nous avons tellement voulu faire évoluer, poursuivit Martin, sachant parfaitement qu’il ferait mieux de se taire, nous nous devons de les aider en raison de la façon dont nous avons fait irruption dans leur mode de vie. »
Burton se détourna avec un ricanement désenchanté. « Nous ne leur devons rien, si ce n’est de la patience, s’exclama-t-il, en attendant que leur heure vienne. Cette patience qu’on montre devant un animal à l’agonie. Nous n’avons rien fait pour qu’ils vivent et meurent comme des bêtes. Nous leur devons uniquement de les laisser patiemment en finir avec leur existence misérable.
— Burton, vous parlez parfois comme une brute, dit Frederick avec une grimace de déplaisir. Vous avez raison, Martin, je n’en doute pas, notamment sur la question de ces sombres prophéties dont Burton est friand. Je n’attends pas du siècle à venir qu’il s’annonce meilleur que celui dont nous sortons tant bien que mal. On ne peut pas attendre grand chose d’un siècle qui se clôt en réduisant au silence de la façon dont il l’a fait un esprit comme Oscar Wilde.
— Oscar Wilde ! s’exclama Pearce en riant. Oh, nous avons fait bien pis.
— Je vais vous dire, si je pensais que Burton devait avoir raison dans ses prédictions, dit Frederick en butant légèrement sur les mots, je ferais mes bagages et je repartirais demain, et au diable l’Empire ! Burton reprend dans ses propos les divagations de ces insensés avec lesquels il a passé tant de temps en Afrique du Sud. Des Anglais cupides et des Hollandais fanatiques qui ont brouillé son esprit scientifique perspicace avec leurs théories sur les races en voie de disparition. Ce n’est pas l’idée qui sous-tend l’Empire. Jamais on n’a entendu pareilles choses en Inde.
— L’Inde n’est pas l’Afrique, intervint Burton. Et même en Inde, l’Empire a montré que les pratiques propres à ce pays étaient dépassées. Elles n’ont plus de raison d’être. Le mieux pour les Indiens est encore de nous laisser agir, et de nous imiter pour autant qu’ils le peuvent. Mais même cela est mieux que ce que nous avons ici. L’Inde est une civilisation ancienne qui a joué son rôle salutaire. Ici il n’y a que des bêtes et de la sauvagerie.
— Vous divaguez, dit Frederick en remplissant les verres. Si vous considérez vraiment ces gens comme des bêtes, pourquoi leur apprenez-vous à jouer au cricket ?
— Pour m’amuser. Et certainement pas parce je pense qu’il y a parmi eux un Ranjitsinhji », répondit Burton en souriant de sa difficulté à prononcer le mot.
Martin se leva tard le matin suivant, épuisé par l’alcool qu’il avait absorbé. La tasse de thé qu’on lui avait apportée en début de matinée avait refroidi à côté de son lit, et Hamis avait roulé la moustiquaire sans le réveiller. Il trouva Frederick à son bureau, vêtu d’une chemise blanche et d’un large short kaki, chaussettes aux genoux, chaussures marron impeccablement cirées. Il poursuivait la rédaction de son rapport sur les rentrées des taxes douanières de l’année précédente. Burton était parti pour le domaine aux premières lueurs du jour. « Sur son âne, indiqua Frederick, qui sourit en s’enfonçant dans son siège. On voit de tout dans les colonies, non ? Il sera chez lui dans la matinée, arpentera les terres, donnera un coup de main aux indigènes comme s’il était l’un des leurs, dans la boue des fossés jusqu’aux cuisses. S’il est d’humeur dans la soirée, il ira s’asseoir parmi ses hommes pour chanter avec eux et, demain après-midi, il les poussera peut-être à une partie de cricket. Puis dans quelques jours il sera de retour ici sur ma véranda, et il déclarera qu’ils sont tous en train de disparaître au contact de la civilisation, et qu’il n’y a qu’à attendre qu’ils crèvent comme des animaux. Il adore jouer les durs, donner l’image du technicien à esprit pratique, sans état d’âme, et qui ne rêve que d’efficacité. Il y a pourtant de la réflexion chez lui, il est très sérieux dans son travail. Comment vous sentez-vous ? Vous avez l’air… mal fichu. Encore épuisé, j’imagine. Très chaud ce matin.
— Je n’ai pas, je crois, votre résistance à tous les deux lorsqu’il s’agit de boire. Vous êtes là, rasé de frais, épanoui, souriant, heureux, qui accomplissez votre devoir à la barre de l’Empire, et moi je me sens comme vidé. Hamis m’a apporté mon thé et a roulé la moustiquaire sans même me réveiller », dit Martin.
Frederick rit. « Oh, c’est simplement que vous êtes encore exténué, j’en suis sûr. Nous allons reconstituer vos forces en un rien de temps. En fait, je crois que je supporte moins bien l’alcool qu’avant. Avec la chaleur, ça mine. Oui, Hamis peut être très discret dans l’exercice de ses fonctions. Que pensez-vous de cette idée que les Noirs ont un instinct pour ces choses ? Je ne sais plus qui disait que le Noir est parfaitement adapté à ces métiers au service de la personne. Serait-ce le Dr Johnson ? Non, c’est Melville. Cette histoire de révolte des esclaves. Il a une prose à tailler à la serpe, à mon goût, mais qui convient peut-être à son sujet. Essayez donc pourtant de forcer un de ces guerriers Massaï à s’occuper de votre personne. Vous manquerez d’un ou deux articles essentiels avant peu de temps, s’il faut en croire ce qu’on raconte. Je pensais ce matin à votre marche harassante dans la brousse et aux terribles épreuves que vous avez endurées. Non, non, mon cher Pearce, inutile de les minimiser, encore que je ferais la même chose si j’avais eu la force et le courage de survivre à de telles épreuves. Je pensais à ces égorgeurs, à ces assassins qui vous ont servi de guides et qui étaient censés vous protéger, à leur scandaleuse trahison. Qui peut sonder l’esprit de ces gens ? Je me souviens que vous avez parlé de ces régions hostiles que vous avez traversées seul, et je sais que j’ai alors, à ce moment-là, pensé au poème de Browning, “Le chevalier Roland s’en vint à la tour noire”, à ce chemin terrible vers la tour. Je n’aime pas Browning, et vous ? J’ai beaucoup de mal avec lui, tous ces enjambements me restent en travers de la gorge. Et ce matin j’ai pensé non, pas Browning du tout. Pas “Le chevalier Roland”, mais Swinburne. Swinburne, exactement. Vous aimez la poésie, Martin ? J’ai repensé à une chose que vous avez dite hier soir à propos du siècle à venir. J’ai cherché dans Swinburne ce matin et j’ai trouvé ces vers. Vous les jugerez peut-être quelque peu improbables, et sans rapport aucun avec vos propos, mais j’y ai perçu comme un écho. J’espère que vous ne m’en voudrez pas, je les ai cochés pour vous les lire :
Seul le vent ici flotte et se délecte
En une ronde où la vie semble aride comme la mort.
Le poème ne parle pas du paysage, je sais – il traite de la mort de l’amour, et tout et tout, ce bon vieux Swinburne –, mais c’était pour cette image d’un lieu désolé, devenu désert cruel et calciné, et qui ne l’a sans doute pas toujours été. Je me demandais si vous n’aviez pas raison, et si, en dépit de tous nos efforts, ce qui a rongé le cœur de ce continent n’achèvera pas de le ronger dans son entier, de sorte qu’il ne restera plus rien ici après nous. »
Frederick fixa longuement Martin d’un œil rond et fiévreux. Martin le fixa en retour, mais silencieux, incapable de trouver quelque chose à répondre. Il voyait Frederick ému par ses propres paroles, par ses propres pensées, il sentait qu’il lui fallait dire quelque chose, mais il était comme frappé de stupeur par cet orgueil qu’il lisait sur ses traits, et il ne restera plus rien ici après nous. Frederick sourit. « Vous avez raison, nous n’y pouvons pas grand chose, alors autant faire au mieux et en tirer le meilleur parti. Il me semble sentir l’odeur du café. Eh bien, Martin, quels sont vos plans pour la journée ? Je vous prête Swinburne ? L’estimez-vous être un grand poète ? C’est un incorrigible mélancolique, un ronchon de première, mais mon Dieu, il sait écrire. Aimeriez-vous, confortablement installé, vous complaire un brin dans la pénitence et le remords ?
— Je pensais descendre jusqu’à la mer et marcher sur la grève, dit Martin en jetant un regard par-dessus son épaule en direction de la véranda. Frederick se leva de son bureau et tous deux traversèrent la pièce pour aller contempler la baie.
— Le soleil tape trop fort pour sortir marcher, me semble-t-il, dit Frederick. Et il y a beaucoup d’agitation en bas, des gens ont dormi sur la plage. Regardez-moi un peu cette plage, cette saleté qu’il y a. Je vais faire placer des écriteaux quand ils auront quitté les lieux. Défense de Déposer des Ordures. Ou Qu’on Leur Coupe la Tête. Trop tard pour cette fois. Les vents de la mousson sont en train de tourner, et les bateaux arrivent de Mombasa et d’au-delà pour embarquer leur chargement. Quand on regarde au loin, la baie est belle, n’est-ce pas ? Mais la navigation y est dangereuse, surtout quand débute la mousson. La houle peut drosser un navire à la côte en un rien de temps. Et il paraît que c’est encore plus violent quand se lèvent les vents du nord-est. Ils venaient de cesser quand je suis arrivé. Il faut voir les épaves sur la plage pour le croire. Les vents s’engouffrent droit dans la baie et la mer monte jusqu’à la route, et tous les bateaux qui se laissent surprendre échouent sur la grève, dans le meilleur des cas. Ici, seuls s’en sortent les dhows des Bajuns et autres embarcations locales. Pour le reste, il leur faut s’amarrer le long de la pointe. C’est du sud-ouest que les vents ont à présent commencé de souffler, et la pointe fait un peu barrière à la houle. Les dhows arrivent sans encombre à se glisser dans le creux de la baie. Vous les voyez ? Ils embarquent là leur chargement et mettent le cap sur Mombasa et Lamu où ils vont attendre des vents favorables. L’année a été bonne, m’a-t-on dit, et c’est ici en bas que l’on perçoit les droits de douanes. Sauf pour les scélérats qui font de la contrebande la nuit, ces misérables. Vous voyez ce hangar, là-bas ? On y pèse tout ce qui est chargé sur les bateaux, pour s’assurer que Sa Majesté britannique prélève bien la part qui lui revient en contrepartie de sa présence rassurante ici parmi eux. C’est plus tranquille l’après-midi. Nous pourrons aller y faire un tour plus tard, quand le soleil sera moins accablant.
— Volontiers. Ce sera très bien cet après-midi », acquiesça Martin, qui sentait que Frederick ne voulait pas qu’il se mêle à la foule, tout en étant trop bien élevé pour le lui interdire franchement. Un agent du gouvernement pouvait-il lui interdire de sortir faire quelques pas ? Frederick le Tyran, au sens antique et bienveillant du terme, celui qui sait et qui exige d’être obéi, même s’il cache son caprice sous les euphémismes et la modestie. Et puis, la désapprobation d’un hôte si loin de la patrie constituait une manière d’interdiction, surtout quand l’invité était arrivé en si mauvais état. Il n’aurait pas été élégant de ne pas obtempérer. Encore que ce que Frederick pensait qu’il allait lui arriver dans cette foule de gens affairés, Martin l’ignorait. Peut-être craignait-il qu’il ne soit insulté lorsqu’il se frayerait un chemin au milieu des ordures et des cendres de cuisine éparpillées sur le sol. Ou peut-être était-ce qu’il voulait l’accompagner, lui montrer son territoire en personne.
« Ah, voilà le café. Ensuite une bonne dose de Swinburne pour vous pendant que je termine ce satané rapport, puis le déjeuner, annonça Frederick. J’aime le déjeuner. »
Ils sortirent en fin d’après-midi, Frederick compact et blond dans son short flottant, le poil doré et fourni couvrant comme une fourrure la partie visible de ses jambes, une pipe calée entre les dents sous l’épaisse moustache couleur bronze. C’était pour Martin l’image publique du fonctionnaire colonial en promenade, faite d’autorité et de décontraction. Martin lui-même était rasé de près et s’était fait couper les cheveux, mais il portait un pantalon d’emprunt trop court pour lui. L’agitation du matin et du début d’après-midi avait cessé, et les gens qu’ils croisaient, ou bien flânaient, ou bien étaient assis à l’ombre des maisons, et de jeunes garçons nageaient et couraient sur la plage. « Ce n’est qu’une toute petite ville délabrée, commenta Frederick, le sourcil froncé, feignant d’ignorer les remarques lancées par une bande de jeunes gens installés sous un arbre, mais retournant leur salut aux hommes âgés d’un petit geste bien à lui. Une ville riche d’histoire pourtant. Parfois fantaisiste, je dois dire, comme celle qui voudrait que les Égyptiens et les Grecs de l’Antiquité y aient accosté à la recherche de l’ivoire. Il y a un récit qu’on entend souvent, c’est celui du prince persan qui, fuyant son pays, établit ici un royaume qui fonda la civilisation métisse swahili. » Frederick grimaça un sourire dont on ne savait s’il était féroce ou bienveillant. Peut-être avait-il simplement grimacé au mot de civilisation, qu’il jugeait inapproprié dans le contexte. « Le Perse est sans doute arrivé sur son tapis volant. Il y a du vrai dans cette histoire, j’en suis sûr, mais on l’habille d’un exotisme sot destiné à séduire les fainéants. J’ai le sentiment que les hommes qui ont construit ces villes anciennes étaient ceux que Burton appelaient des pirates hier soir, et que ce n’étaient pas des princes en fuite, quoi qu’il en soit. Ce que l’on sait en revanche de façon certaine, c’est que lorsque les Portugais ont abordé ces côtes, la ville était déjà prospère et rivalisait avec Mombasa. Il y avait le commerce avec la Chine, dit-on, encore que j’aie des doutes à ce sujet. Si les Chinois sont venus jusqu’ici au e XVI siècle, pour quelle raison en sont-ils repartis ? C’est un long périple qu’ont entrepris ces hommes, pourquoi n’être pas resté et n’avoir pas pris la conduite des affaires ici ?
— Peut-être parce qu’ils n’ont rien trouvé ici de mieux que ce qu’ils avaient chez eux, suggéra Martin. »
Frederick posa sur lui un regard souriant et acquiesça. « Bien vu, mon vieux. De toute façon, le temps que les Portugais en aient fini avec la ville, celle-ci n’était déjà plus qu’un comptoir côtier sur le déclin. Vous savez ce qu’il est advenu, les razzias, le pillage, le fanatisme. Puis la cité a presque disparu sous les assauts des Oromos et des peuplades de l’intérieur, qui ont campé et déféqué sur ses ruines pendant des siècles, jusqu’à ce que le sultan de Zanzibar décide de lui redonner vie. La terre est pauvre mais elle produit suffisamment, et nous introduisons en permanence de nouvelles cultures. Il y a de l’avenir, je crois. »
Ils passèrent sur le front de mer, et Martin hésita devant la mosquée. Un groupe de vieillards étaient assis sur le baraza, tous barbus, certains blanchis par les ans, d’autres enturbannés. La porte de la cour d’un vert délavé était ouverte, et Martin aperçut deux autres portes qui flanquaient la mosquée elle-même. Il fit un pas en arrière et en découvrit une troisième, constatant avec bonheur que l’architecture traditionnelle pouvait se loger jusque dans un lieu aussi modeste qu’une mosquée tellement loin de ses origines. L’un des hommes prononça quelques mots, le sourire de Martin s’épanouit et il lui répondit. Il y eut un mouvement dans le groupe, des sourires, des regards qui se croisent, joyeux et surpris, tandis que l’échange se prolongeait. Martin esquissa un salut de la main, et ils reprirent leur chemin.
« Mon cher Pearce, je suis extrêmement impressionné, déclara Frederick. Qu’ont-ils dit ?
— Oh, le premier que c’était la bonne heure pour une promenade, et je l’ai invité à se joindre à nous. À quoi il a répondu qu’il avait déjà pris de l’exercice. Simples propos plaisants. J’aimerais beaucoup voir l’intérieur de la mosquée à une autre occasion, indiqua Martin en posant les yeux sur le short que portait Frederick.
— Comment se fait-il que vous parliez la langue ? Ne seriez-vous pas, par hasard, un… agent, un représentant du gouvernement ? »
Martin rit. « Un espion, vous voulez dire ? Cet homme parlait arabe, et je viens de passer un peu plus d’un an en Égypte, comme conseiller à l’éducation. À faire de l’ingérence, plutôt. De l’ingérence au département des antiquités, quand ils m’y autorisaient, j’y ai étudié les édifices et les cartes. Je crois avoir beaucoup plus appris que les malheureux qui étaient obligés d’écouter mes conseils.
— Mais oui, bien sûr, c’est stupide de ma part, reconnut Frederick, s’écartant légèrement pour prendre du recul et poser sur Martin un regard franchement admiratif. Je m’essaie, quant à moi, à l’hindi, surtout quand je n’ai pas à comprendre ce que mon interlocuteur me dit. Je n’en reste pas moins impressionné. Je devrais vous réquisitionner et vous garder ici. Burton parle un peu le swahili, mais je ne pense pas qu’il serait capable de disserter dans cette langue sur le destin des possessions britanniques en Afrique. C’est plutôt du porte-moi ceci, dégage-moi cela, ou n’essaie pas de recommencer. Cela sonne mal quand on l’entend baragouiner. La façon remarquable dont il réussit à gérer ce domaine est un mystère. À propos, Burton a insisté pour que vous lui rendiez visite dès que vous vous sentirez d’attaque.
— Oui, répondit Martin d’une voix sourde.
— Oh, il n’est pas méchant. Il s’échauffe après quelques verres, et s’emballe sur le destin de l’homme blanc, mais il n’est pas méchant. Il est caustique par provocation. Il fait partie de ces aventuriers qui vivent de combines, vous savez, ah, ah, ah.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit Martin.
— Eh bien, de ces types qui, chez Stevenson par exemple, abandonnent le navire pour aller prendre du bon temps avec les femmes indigènes. Et je pense à Melville encore. Mais Stevenson regorge de ces hommes qui vivent d’expédients. Je vois Burton un peu comme ces gens, là-haut sur le domaine. Oh mon Dieu, il ne faut pas que je dise du mal de ce pauvre garçon, ne faites pas attention, je raconte des bêtises. »
Ils suivirent la courbe de la baie, laissant les abords de la ville à leur gauche. Bientôt, une végétation noueuse et dense les obligea à s’éloigner de quelques mètres de la côte, et ce détour leur fit découvrir les restes de constructions de pierre qui se dressaient entre la mer et eux. « Vous avez là, indiqua Frederick, la tombe et la mosquée du chérif. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. C’est vous le spécialiste. Je dirais e XVI siècle, après le départ des Portugais. »
La mosquée comportait trois voûtes sur son mur latéral. Martin esquissa de nouveau un sourire et faillit parler à Frederick des Perses sur leur tapis volant, mais il s’abstint. Le mortier des murs avait en partie disparu et il ne restait plus rien du toit, le mur du fond était effondré, celui du mihrab pourtant tenait encore debout, et le mihrab lui-même paraissait en très bon état. Il était entouré d’un carré, à l’intérieur duquel se dressait l’arc en pointe de la qibla. Au-dessus du mihrab, une tablette taillée dans une pierre différente, peut-être du marbre, portait une inscription. Le soleil de la fin d’après-midi se réfléchissait sur le corail nu du sol et dorait de ses rayons l’enceinte de la qibla. Martin passa sous l’unique voûte du second mur latéral, et découvrit d’abord des tombes et d’autres constructions à demi effondrées, puis au-delà, partiellement dans l’ombre d’un énorme mimosa, la tombe du chérif et sa colonne. Comparée aux autres tombes alentour, celle-ci était à l’évidence entretenue. La colonne, impeccablement passée à la chaux, s’élevait sur plusieurs mètres et dépassait les branches basses du mimosa. Elle se dressait à la tête du rectangle que dessinait la tombe, elle-même ouverte en sa partie supérieure. Chaque angle formait un petit dôme, surmonté d’un pommeau de cuivre ou de bronze. Le bâtiment à proprement parler n’était pas aussi bien entretenu que la colonne, ses réparations n’avaient pas été passées au blanc de chaux et une partie du mortier était noircie par la mousse. Martin remarqua un plat de porcelaine fiché dans le mur au pied de la colonne, qui portait une inscription en caractères arabes, trop ornés pour qu’il puisse les déchiffrer au premier coup d’œil. Il repensa à son carnet, qu’il aurait bien aimé avoir avec lui afin d’y dessiner ce qu’il avait sous les yeux. Il l’avait gardé sur lui tout le temps de son séjour en Abyssinie et en Somalie, et même après que ses guides l’eurent abandonné, il avait dû le perdre dans la ruée vers le salut.
« La tombe du chérif Hamidi, indiqua Frederick, en agitant sa pipe en direction de l’édifice. Les gens viennent ici apporter des offrandes. Jetez un coup d’œil à l’intérieur. »
Il encouragea Martin d’un hochement de tête, pensant que cela lui ferait plaisir. Les murs étaient trop hauts pour qu’il puisse apercevoir quelque chose. Frederick plaça ses mains en coupe pour lui faire la courte échelle, et Martin se hissa sur le mur latéral, où il s’assit. Des herbes folles poussaient sur la tombe où étaient posés plusieurs paquets enveloppés dans des linges. Il y en avait des bleus, des rouges, des blanc crème, et d’autres encore qui devaient être là depuis longtemps, décolorés, informes. Certains étaient attachés avec de la ficelle. Il y avait un bateau miniature, d’une dizaine de centimètres de long, avec un petit mât, et des outriggers. À l’intérieur du bateau, une poche ronde autour de laquelle était entortillée une lanière de feuille de bananier séchée. À l’autre bout du quadrilatère, côté colonne, une pièce sculptée dans un bois sombre était disposée dans le sens supposé du corps du défunt. Martin changea de position sur le mur et se pencha en avant pour mieux voir. Il ressentit alors un violent élancement le long de la fesse gauche, sans doute avait-il heurté un morceau de maçonnerie saillant. La pièce de bois sculptée portait des motifs d’arcs et de lignes, mais n’avait pas de forme reconnaissable.
Martin sauta en bas du mur et sentit ses genoux se dérober sous lui en touchant le sol. Il était encore tellement faible. Frederick le fixait, retenant un sourire, dans l’attente de l’étonnement qu’il allait exprimer. « Vous pensiez trouver là d’horribles lambeaux de chair, n’est-ce pas ? Des rongeurs éviscérés, des corbeaux crucifiés. Mais non, juste ces petits riens que les gens déposent comme une prière pour aller mieux, pour avoir des fils, pour demander protection en mer, ces choses-là. J’ai eu envie de dérober un de ces paquets, au nom de la science bien sûr, pour voir ce qu’il contenait. Mais quand je suis venu ici la première fois, c’était avec Idris, mon domestique, et cette idée l’a complètement affolé, comme si j’allais interférer dans le cours du destin. Que pensez-vous qu’ils contiennent ? »
Martin haussa les épaules, dubitatif. « Des dévotions rédigées sur du parchemin. Un morceau de quartz. Un rosaire.
— De la pacotille quoi, résuma Frederick. Des objets sans valeur, c’est sûr, et inoffensifs, je suppose. Mumbo jumbo, dirait-on chez nous. Savez-vous que ces deux mots désignaient de petits bouts de tissus accrochés aux branches des arbres ? Mungo Park rapporta l’expression de ses voyages en Afrique de l’Est. Mungo Park. Quel nom bizarre. Mungo, on dirait le nom d’un de nos amis indigènes, non ? Mungo jumbo. Un drôle de zigoto, ce vieux Mungo. »
Martin se demanda comment Frederick se serait défini lui-même. Se considérait-il comme un colon idéaliste, un lettré féru de poésie, un presque débauché, peut-être un homme d’esprit à l’humour subtil ? « Il me semble avoir vu une blague à tabac à l’intérieur d’un bateau miniature », déclara Martin en faisant demi-tour pour repartir. Il se dit qu’il allait revenir plus tard pour essayer de déchiffrer ce qui était écrit sur le plat de porcelaine fiché dans le mur.
« Peut-être le chérif était-il amateur de tabac à priser, suggéra Frederick dans un sourire qui découvrit toutes ses dents. Un chérif a-t-il le droit de priser ? Il était apparemment un rien poète, notre chérif, ce qui pour moi est une très bonne chose. Ce sont sans doute des dévotions destinées à être psalmodiées, mais il vous faudrait étudier cela de plus près, Pearce.
— Oui, acquiesça Martin.
— C’est étonnant, n’est-ce pas, que ces gens aient vécu pendant des siècles sans avoir recours à l’écriture, fit observer Frederick en se penchant pour enlever la bardane accrochée à ses chaussettes. Tout s’est transmis oralement. Il leur a fallu attendre que monseigneur Steere arrive à Zanzibar dans les années 1870 pour que quelqu’un songe à produire une grammaire. Je pense ne pas me tromper en disant que cela vaut pour toute l’Afrique. C’est stupéfiant qu’aucune langue africaine n’ait été écrite avant l’arrivée des missionnaires. Et je crois bien que dans nombre de ces langues, le seul ouvrage existant est la traduction du Nouveau Testament. Incroyable, non ? Ils n’ont même pas encore inventé la roue. Cela donne une idée du chemin qui leur reste à parcourir. »
Ils n’étaient pas encore rentrés que la douleur dans la hanche et le dos de Martin était devenue presque intolérable. Son visage était couvert de sueur, et il traînait légèrement la jambe. Frederick mit quelque temps avant de remarquer la détresse croissante de son compagnon, il ne s’en aperçut qu’à peu de distance de la maison. Il passa alors un bras autour de lui et l’aida à faire le reste du chemin en boitillant. Ils pensaient que Martin avait été piqué par un insecte, Hamis parla de kenge, et, au geste qu’il fit de l’index et du pouce pour évoquer l’idée de pinces, ils en déduisirent qu’il s’agissait d’un scorpion. Le pourtour de la piqûre était en train de passer du clair au sombre et commençait à enfler. Martin était allongé sur le côté droit tandis qu’Hamis nettoyait posément la blessure à l’eau froide à l’aide d’un linge, sans se laisser troubler par les questions pressantes que posait Frederick. Est-ce dangereux ? Existe-t-il un antidote ? Pearce, mon vieux, vous cumulez décidément les ennuis, les uns après les autres. Le cuisinier arriva avec un bol contenant une bouillie verdâtre qu’il avait préparée pendant qu’Hamis nettoyait la plaie, et il l’appliqua comme un cataplasme. Cela sentait très fort la menthe. Après quoi, il cala Martin entre les coussins pour éviter une chute, et Hamis déchira un morceau de tissu propre avec lequel il épongea la sueur au front du blessé, qui, soulagé par ces soins, poussa un soupir d’aise et ferma les yeux.
À la grande surprise de Frederick, Martin était sur pied à l’heure du dîner. Il parla d’un nouveau miracle : un jour ou deux pour se remettre d’un coup de chaleur, et quelques heures à peine pour surmonter une piqûre de scorpion. « Mais peut-être n’était-ce tout simplement pas une piqûre de scorpion, objecta Martin en s’asseyant sous la véranda après le dîner. Dans tous les cas, les piqûres de scorpion ne sont pas aussi graves qu’on le dit, et la compresse froide du cuisinier a été un excellent remède. Ce devait être, je pense, un mille-pattes. Quoi qu’il en soit, je vais m’arranger pour remercier d’une manière ou d’une autre vos domestiques…
— Ce ne sera pas nécessaire, je leur ai donné quelque monnaie de votre part, dit Frederick en levant la main, paume en avant pour décourager toute protestation. Vous ne pouvez pas faire grand chose pour le moment, privé que vous êtes de vos biens personnels. J’ai expliqué à Hamis où nous nous trouvions quand vous avez été piqué, ou plutôt où vous étiez assis. Il a été choqué. C’est apparemment très mal vu que de s’asseoir sur la tombe du chérif. Et pire, pour ce qui vous concerne, mon cher Martin, on dit que celui qui est piqué par un insecte, assis où vous l’étiez, sera dans l’incapacité de quitter les lieux. J’espère vivement pour vous que ces dires ne sont que boniments sans conséquence. À propos, il y a d’autres ruines à quelques kilomètres au sud qu’il nous faut aller visiter quand vous irez mieux. En les voyant, vous vous poserez de nouvelles questions, j’en suis certain, sur la civilisation. Comment le peuple à l’origine de ces constructions a-t-il pu devenir ce qu’il est aujourd’hui ? C’était la question que je me posais en Inde et je ne doute pas que vous vous l’êtes aussi posée en Égypte, ainsi qu’au cours de vos autres voyages. Comment ces foules brouillonnes et infantiles peuvent-elle descendre des bâtisseurs de monuments aussi magnifiques ? Il semble que quand l’inspiration vous quitte, elle vous quitte totalement.
— Peut-être faut-il prendre ces paroles pour nous, dit Martin à voix basse, refusant de se laisser embarquer dans les déclarations et les raccourcis de Frederick.
— Ozymandias, prononça ce dernier en hochant la tête. L’orgueil de l’Empire, c’est à lui que vous pensez, n’est-ce pas ? Ce qui paraît grand et puissant aujourd’hui sera poussière et ruines demain. Mais Ozymandias était un despote oriental, mon cher Martin, et donc fort éloigné de nos bons vieux esprits rationnels. Ne pensez-vous pas que c’est ce que Shelley voulait dire ? Que dans les époques de grandeur, il nous faut rester fidèle à nos traditions de liberté et ne pas nous laisser tenter par un orgueil despotique. Encore que, lorsqu’il a écrit ce poème, il n’ait pas eu la moindre idée de la grandeur à venir. »
Après un long silence, Frederick récita le poème en entier sous la brise nocturne qui fraîchissait. Il avait profité de cette pause pour se le remettre en mémoire, et il en déclama les derniers vers avec une emphase prophétique :
Alentour du délabrement
De cette ruine colossale, à l’infini et nus,
S’étendent les sables solitaires et étales.
Puis il soupira. « Je ne crois pas, vous savez. Je ne vois guère notre petit édifice à terre. Je crois que tel sera l’ordre des choses encore longtemps. Alors, mon bon monsieur, ne venez pas nous jouer les prophètes du malheur. »
Martin sourit. « À propos, dit-il, fatigué à présent de façon bien compréhensible, j’aimerais aller demain voir le marchand qui m’a recueilli chez lui, pour le remercier lui et sa famille de leur bonté. »
Frederick eut l’air peu convaincu, mais n’en acquiesça pas moins de la tête. « Je ne crois pas trop à leur bonté. Ils devaient espérer quelque récompense.
— Je leur en donnerais bien une si je le pouvais, même si je préfère penser qu’il s’agissait de bonté, dit Martin.
— Il y a beaucoup à dire sur la bonté », fit aimablement observer Frederick. Il enleva ses lunettes et gratta distraitement une piqûre d’insecte à son poignet. « C’est bien de vous montrer généreux. Vous pouvez évidemment aller leur rendre visite si vous le désirez. Et je vous avancerai ce que vous voudrez, si vous souhaitez leur laisser quelque chose, encore que je ne pense pas que cela soit nécessaire. Nous sommes arrivés très vite après qu’ils vous ont trouvé, juste avant qu’un de leurs sorciers n’intervienne, en fait. Vous savez ce qui passe pour de la médecine ici ? On blablate et on cautérise. Ils appliquent des cataplasmes n’importe comment et brûlent les plaies au fer rouge.
— J’irais volontiers seul, déclara Martin d’un ton irrité. J’ai demandé à Hamis ce matin de m’indiquer le chemin, cela ne paraît pas très compliqué. » Le domestique de Frederick avait donné l’information de sa façon laconique. Tu prends l’allée en face du grand arbre près de la tombe du chérif, tu suis la rue jusqu’à un espace ouvert, et là à gauche c’est la boutique, à droite le café, et de l’autre côté la mosquée. Cela paraissait simple, mais Frederick ne voulut rien entendre. « Mon cher Martin, mon bon ami, vous avez déjà frôlé la catastrophe, vous me semblez plutôt enclin aux accidents et aux mésaventures. Peut-être un peu de prudence serait-elle bienvenue, du moins jusqu’à ce que vous ayez retrouvé vos forces. Il est hors de question que vous parcouriez seul le dédale de ces rues crasseuses. Nous irons ensemble demain matin. »
Martin eût préféré s’y rendre par lui-même, déambuler sans hâte dans les ruelles jusqu’à ce qu’il trouve la boutique, le café et la mosquée. « Je ne voudrais pas d’une démarche solennelle, dit-il doucement, trop las pour discuter.
— Il n’y aura rien de solennel, protesta gaiement Frederick. Juste merci les gars, vous avez fait du bon travail, continuez. Puis retour à la maison pour déjeuner. » Il sourit, plein d’indulgence et de bonne volonté, proposa un autre verre à Martin, qui refusa, et s’en resservit un. « En ce qui concerne vos affaires au sens large… si je puis me permettre, cher ami. J’attends la poste, qui devrait maintenant arriver d’un jour à l’autre de Mombasa, et je me demandais si vous auriez du courrier à expédier, des démarches à effectuer. Vous êtes ici le bienvenu aussi longtemps que vous le souhaiterez pour vous reposer, bavarder de Swinburne et de l’Empire autant qu’il vous plaira. Je goûte fort votre compagnie et suis ravi de m’être fait un nouvel ami, si j’ose me permettre. » Il leva son verre pour trinquer, jovialement éméché.
« Merci, dit Martin, qui sentit les yeux lui picoter à cause de l’ingratitude qu’il avait montrée par son impatience un moment plus tôt. Vous avez été très attentionné. Je vais écrire au consul à Aden. Il connaît mes instructions en ce qui concerne les bagages et les effets personnels que j’ai laissés là-bas, il pourra également me faire transférer des fonds à Mombasa. Si je peux m’imposer chez vous jusqu’à leur arrivée…
— Je vous en prie. J’apprécie de vous avoir ici. Mais pour l’heure, vous m’avez l’air fin prêt pour une bonne nuit, déclara Frederick, puis il se frappa l’oreille gauche avec humeur, et renversa un peu de son whisky. Maudites bêtes. Ces foutus moustiques s’en donnent à cœur joie ce soir. C’est à cause de ces va-nu-pieds qui dorment sur la plage, à coup sûr. Ils ont dû amener ces bestioles avec eux. Leurs voix m’exaspèrent, ils braillent, ils hurlent, quel tapage. » Il ralluma sa pipe à la mèche du briquet qu’il gardait près de la lampe à pétrole et glissa dans son siège en poussant un soupir.
Le bateau du courrier arriva finalement de Mombasa au matin. L’agent des messageries était un Mombasais courtois, à l’allure nette, vêtu comme les fonctionnaires, chemise blanche et pantalon kaki, qui resta debout, les mains derrière le dos pendant que Frederick, le sourcil froncé, réfléchissait à ce qu’il allait faire. Il dut finalement s’excuser de ne pouvoir accompagner Martin, car il lui fallait achever certaines tâches administratives, afin que l’envoyé, qui avait exprimé le souhait de repartir au plus vite à cause du changement de vents, puisse prendre le large tôt le lendemain. L’homme remercia et s’en alla, refusant d’un sourire le repas et l’hébergement qui lui étaient offerts. Martin avait rédigé, avant le petit-déjeuner, la lettre adressée au consul à Aden, et n’était plus guère accaparé que par Swinburne, mais il n’allait pas être livré à lui-même comme il avait commencé de l’espérer. Frederick envoya chercher le wakil qui l’avait accompagné la première fois à la boutique.
« J’ai eu de nouveau à faire au bonhomme, dit Frederick avec un rictus mauvais. Et je me demandais s’il ne pourrait pas être utile. Il s’est présenté tous les jours au bureau du rez-de-chaussée, pour s’informer de votre santé et offrir ses services. Il est resté là planté, à se tordre les mains et à se tortiller, mais avec une lueur fourbe dans les yeux sous ses airs de déférence. J’ai aimé l’habileté avec laquelle il a expédié tout le monde quand nous sommes venus vous chercher à la boutique. Ce n’était que de l’esbroufe, bien sûr, car ce parasite n’a aucun pouvoir, mais je commence à penser que je pourrais utiliser son bluff au profit du gouvernement. Il possède quelques rudiments d’anglais, a un minimum d’instruction et comprend comment les choses fonctionnent. Il s’est cru malin, mais je crois l’être plus encore que lui. N’allez pas penser que je me vante en disant cela, je connais simplement par expérience les limites des indigènes. J’imagine, néanmoins, que l’onctueux gentleman se révélera précieux de temps à autre. »
C’est ainsi que Frederick envoya chercher le wakil et qu’il lui demanda comme une faveur faite au gouvernement d’accompagner Mr Pearce chez le dukawallah qui l’avait recueilli quelques jours plus tôt. La matinée était déjà bien avancée lorsqu’ils partirent. Le wakil n’avait pas eu le moindre contact avec Martin, nulle suite n’avait été donnée à ses demandes de nouvelles, et il n’était pas sûr de la nature exacte de cette visite à Hassanali, aussi se contenta-t-il de saluer et de se mettre en route. Martin comprit qu’il était disposé à s’adapter à tout ce qui pourrait lui être demandé. C’était une matinée radieuse et chaude. Le wakil avait apporté une ombrelle qu’il ouvrit et maintint au-dessus de la tête de Martin comme un baldaquin.
« La la, ma’esh », dit celui-ci en s’écartant d’un pas.
Le wakil lui lança un regard de surprise et, sans aucun doute, changea d’attitude à son égard. Il répondit en arabe, et ce fut au tour de Martin d’être surpris. Donc, il connaissait quelques mots d’arabe, parlait un anglais épouvantable et savait un peu de swahili. On ne fait pas d’affaires ici sans l’arabe. « Mais comment se fait-il que vous maîtrisiez cette langue ? » demanda le wakil. Martin expliqua qu’il avait vécu en Égypte. « Ah, répondit l’autre, l’Angleterre est partout. »
Le wakil avait raison, c’était une matinée très chaude sans un souffle d’air, mais, comme Martin refusait l’ombrelle, par politesse il ne se protégea pas non plus. Ils trouvèrent un peu de fraîcheur en s’enfonçant dans les ruelles, et Martin s’arrêta un instant pour laisser ses yeux s’accoutumer au changement de lumière. Il marchait lentement derrière le wakil qui avait commencé par avancer à grands pas avant de s’apercevoir que Martin flânait. Il y avait dans ces rues une odeur étrange et familière, celle du temps qui passe et de la misère : l’égout à ciel ouvert, le flot noirâtre des rejets, les maisons délabrées, imbriquées les unes dans les autres, imprégnées depuis des décennies par l’haleine et la sueur des hommes. Une odeur qui faisait penser à la chair qui guérit, à la boue qui sèche, une odeur qui pouvait virer à la pourriture et à la maladie, bouillonnement d’où s’échappent des gaz délétères. Le paludisme était dans l’air. Et les gens vivaient au milieu de cet air-là, vivaient et commerçaient, allaitaient leurs jeunes enfants, leur chantaient des berceuses pour les endormir. Aussi Martin prit-il une inspiration profonde, bien résolu à s’y faire. Les enfants lui souriaient timidement en l’appelant mzungu, et il leur retourna leurs sourires. Les vieillards l’inspectaient de haut en bas sans mot dire, contemplant ses sandales, ses vêtements flottants, ses cheveux ras, sans pouvoir s’empêcher de prendre un air narquois. Mzungu hafifu, lança l’un d’eux. Drôle d’Européen. Tout le monde rit, et Martin aussi, ce qui les fit rire encore plus, car ils pensaient qu’il n’avait pas compris qu’ils riaient de lui. D’autres huées suivirent, des insultes aussi, qui firent glousser et pouffer tout le monde : kelb, sheitan, majnoon, punda. Chien, démon, fou, âne. La plupart de ces mots empruntés à l’arabe.
« Anafahamu », cria le wakil en agitant son ombrelle vers le plus proche des joyeux lurons. Il comprend tout. Il y eut d’autres rires, et les gens sortirent sur le pas de leur porte pour voir le mzungu qui comprenait tout. Ce furent de nouveau des cris et des rires, mais ces facéties les dépassaient tous deux à présent, estima Martin. Assurément, il ne pouvait guère saisir qu’un mot par-ci par-là. L’hilarité générale semblait rester bon enfant, aussi haussa-t-il les épaulés dans le but de montrer sa perplexité, avant d’ébaucher un salut de la main, comme l’idiot du village qui prétend ne pas se vexer afin de désarmer ceux qui le tourmentent. Il y en eut un ou deux pour lui retourner son salut, puis soudain les enfants s’en prirent au wakil. Kumbaro, se mirent-ils à crier. Martin ne connaissait pas le mot, mais il vit le wakil s’accrocher ferme à son ombrelle et lancer dans leur direction un regard furibond. Kumbaro, kumbaro, anakumba uharo, scandaient-ils en dansant, évitant de se mettre à portée de l’ombrelle du wakil. Une femme sortit de chez elle, attrapa un des gamins et lui administra une grande claque sur la joue. Tu n’as donc pas de manières ! lança-t-elle en lui appliquant une deuxième claque sur la même joue. Le garçonnet fondit en pleurs et partit le cœur gros, bronchant et dérapant sur le sol inégal, aveuglé par les larmes. La femme courut derrière lui en l’appelant par son nom, elle en était toute retournée.
Ils arrivèrent sur la place et Martin jeta un coup d’œil en direction du wakil, afin de savoir s’il partageait son soulagement. C’était comme s’ils étaient entrés dans une grande maison qu’ils auraient contemplée dans l’intimité de sa vie domestique. Si bien qu’il mit un moment avant de prendre la mesure de l’espace et de l’ordonnancement du lieu, des dimensions pertinentes et justes de la mosquée dans un angle, avec ses portes bleues, ouvertes à présent que la matinée avançait, puis des champs au-delà, du café et de ses tables à plateau de marbre, des maisons proprettes aux rideaux de porte gonflés par la brise. Il émit alors, trahissant son plaisir, un petit son nasal de reconnaissance et d’approbation. Telle est notre idée de la beauté, songea-t-il, cet agencement, cet équilibre, et il sentit les yeux lui picoter au souvenir du pays natal, même si rien de ce qu’il voyait ici ne ressemblait à l’Angleterre.
Le wakil pointa vers la gauche son ombrelle à tout faire, puis il secoua lentement la tête et sourit. Avant même qu’ils n’aient atteint la boutique, Martin comprit que leur arrivée était en train de susciter une certaine émotion. L’un des hommes assis sur le banc se leva pour lancer un appel en direction de l’épicier, et quelques-uns des enfants qui les avaient suivis à travers les ruelles se mirent à courir en quête d’une bonne place pour assister au spectacle. Tous les autres hommes qui occupaient le banc s’étaient eux aussi levés. Ils serrèrent la main du wakil puis celle de Martin, qui ne put se soustraire à ces salutations, comme s’il avait été l’invité d’honneur à un mariage. Il se dirigea vers la boutique, ses corbeilles et ses cageots débordant de marchandises, ses cascades de riz et de haricots, ses rhizomes de gingembre, ses blocs de sel, ses gousses de tamarin, et, quand ses yeux se furent habitués à l’obscurité, il aperçut celui qui se tenait devant lui au milieu de tout cela, les épaules rentrées, se préparant au pire. Martin lui adressa un signe de la main, et l’autre lui retourna son salut. La foule s’était massée en demi-cercle autour de lui, faisant fi des coups d’ombrelle du wakil. Martin se pencha par-dessus les marchandises pour serrer la main de l’épicier, qu’il vit se réjouir avant de lui tendre la main à son tour. Il descendit de son estrade, ouvrit la porte latérale de la boutique et sortit sur la place. La foule, moins compacte, avait commencé de se disperser et la tension était en train de retomber. Martin comprit qu’ils s’étaient tous attendus qu’il formule avec morgue des exigences, comme peut-être l’avait fait Frederick lors de sa première visite. Le marchand lui serra de nouveau la main et sourit avec une sorte de pudeur, soulagé. Mais Martin voyait bien qu’il gardait, malgré tout, un regard inquiet à cause des badauds qui stationnaient trop près de sa marchandise pour qu’il puisse la surveiller, alors il se tourna vers la foule des curieux et fit signe à tous de s’égailler, il le leur demandait comme une faveur, s’il-vous-plaît. Anafahamu, expliqua le wakil, agitant son ombrelle dans leur direction à la manière d’une baguette magique qui pouvait les faire disparaître tous. L’on s’y reprit à plusieurs fois, et la foule finit par accepter de reculer comme à regret, mais elle refusa de s’en aller. Les trois vieillards retournèrent à leur banc, et le marchand put enfin regarder Martin avec un sourire moins crispé.
« Je suis venu vous remercier pour votre gentillesse. Je m’appelle Martin. »
Le marchand hocha la tête pour montrer qu’il avait compris et donna son nom : Hassanali. Et Martin hocha la tête à son tour. Le wakil approuva l’échange d’un mouvement de tête, lui aussi. Peut-être n’était-ce pas ce à quoi il s’était attendu, mais Martin supposa qu’en homme d’expérience il savait ne rien laisser au hasard et tirer avantage de toutes les situations. Mashaallah, mashaallah, disaient les vieillards, étonnés de l’entendre parler arabe. Martin adorait la façon dont sa connaissance hésitante de la langue lui avait toujours acquis des amis au cours de ses voyages, comme en ce moment même ici. Il n’était pas compliqué de comprendre pourquoi. Après quelques minutes de ces politesses, Martin se retrouva assis sur le banc avec les hommes âgés qui lui avaient fait place à leurs côtés, eux qui d’ordinaire prenaient probablement davantage leurs aises sur ce même banc, et il se laissa soumettre à un interrogatoire. Le banc se trouvait à l’ombre et une brise soufflait en provenance de la mosquée, mais Martin était en nage. Le wakil agita furieusement son ombrelle en direction des badauds, qu’il éloignait un peu plus à chacun de ses mouvements. Martin vit qu’Hassanali n’avait guère envie de les abandonner pour aller s’occuper de ses clients, et que le wakil restait à proximité, appuyé sur son ombrelle face au banc, gardant un œil sur ce qui se passait, sans aucune intention de renoncer à ses responsabilités le concernant. L’homme sûr de lui au visage taillé à la serpe et à la barbe grise mal rasée présidait la séance. Il effleura de la main la cuisse de Martin et lui indiqua s’appeler Hamza bin Massud, et ses compagnons Ali Kipara et Jumaane.
Ainsi, dit Hamza, s’exprimant en arabe avec lenteur afin que tout le monde puisse comprendre, Mashaalah, vous nous avez étonné, oh cheikh mzungu. J’ai voyagé de Lindi à Kismaayo et jusqu’à Aden, mais jamais je n’ai rencontré de mzungu qui parlait l’arabe ou le kiswahili. Si vous aviez parlé quand nous vous avons trouvé il y a quelques jours, alors que vous étiez comme un cadavre, et si vous aviez parlé en arabe, si vous aviez parlé en cette heure de tous les dangers, je crois que nous vous aurions pris pour un valet du Grand Satan. Racontez-nous, Martin, comment tout est arrivé et ce qui vous a amené ici, vêtu de haillons et si près de la mort. Dites-nous. »
Cela aurait pu être l’amorce d’un nouvel épisode des Mille et Une Nuits, une invitation à conter. Et c’est ainsi que Martin le prit, s’en tenant à un bref récit, même s’il savait que son auditoire avait tout son temps et rêvait d’avoir plus de détails. Il voyageait avec une expédition de chasse dans l’intérieur du pays, mais ses compagnons avaient voulu s’enfoncer davantage vers l’ouest, et il avait décidé, quant à lui, de descendre vers la côte.
Tout seul ?
Non, non, mais en chemin il avait été séparé de ses guides et il avait dû continuer seul jusqu’ici.
Qui étaient ces guides ? Ils l’avaient sans doute dépouillé avant de l’abandonner. Étaient-ce des sauvages ?
Des Somaliens.
Un Somalien ne se perd jamais. Ils ont dû vous voler. Vous avez beaucoup de chance d’être parmi nous, Martin. Dieu vous a protégé, alhamdulillah, il faut Le remercier. Et votre santé ? L’avez-vous recouvrée ? Vos frères et vos enfants seront soulagés de l’apprendre.
C’était le marchand qu’il était venu remercier, il était à présent retourné à son comptoir et lançait des regards inquiets en direction du petit groupe. Il vit Hassanali appeler quelqu’un, puis aperçut la silhouette d’une femme dans l’obscurité du couloir, au fond de la boutique. Il se demanda s’il s’agissait de la femme dont Frederick avait dit qu’elle le nourrissait d’on ne sait quelle saleté lorsqu’ils s’étaient portés à son secours. Un peu plus tard, alors que Martin écoutait poliment le récit d’autres voyageurs qui s’étaient égarés et avaient retrouvé leur chemin, il distingua de nouveau la silhouette dans l’ombre, il vit Hassanali se lever, aller vers la femme et revenir avec un gobelet de porcelaine, qu’il donna au wakil, qui le donna à Martin. C’était une citronnade, il en sentait la fraîcheur. Il n’y avait qu’un seul gobelet, aussi Martin hésita-t-il, mais le wakil l’encouragea d’un geste zélé. Buvez, buvez. Martin le proposa aux hommes qui étaient assis sur le banc, tous refusèrent sans un mot, mais avec d’aimables mimiques de remerciement. Et Martin engloutit la citronnade, sans cacher le plaisir qu’elle lui procurait. C’est alors que le muezzin lança son premier appel à la prière de la mi-journée, et les vieillards comme la plupart des badauds qui traînaient encore dans les parages se mirent en route pour la mosquée ou leur maison. Hassanali descendit de son perchoir et invita Martin à se joindre à eux pour le déjeuner. Rien qui ne sorte de l’ordinaire, juste leur repas quotidien, le wakil aussi pouvait rester s’il le souhaitait. Martin protesta qu’il avait suffisamment dérangé Hassanali et les siens, qu’il était simplement venu les remercier de leur gentillesse et non pas s’imposer de nouveau, qu’il leur était déjà beaucoup trop redevable. Pas besoin le repas, intervint le wakil en anglais. Cet homme demande bonne politesse. Non, sir, déjeuner avec l’administrateur colonial.
Mais Martin voulait rester, il avait protesté pour la forme, pour laisser au marchand la liberté de ne pas insister. Y aurait-il assez ? Il imaginait que des instructions avaient été données quelque temps plus tôt quand la femme s’était montrée la première fois. Il voulait rester à cause du récit que Frederick avait fait de son sauvetage d’entre leurs mains, des soupçons qu’il avait portés sur eux alors que Martin savait qu’il n’y avait rien à lui voler, du mépris avec lequel il imaginait que Frederick les avait traités. La manière dont il avait rapporté être retourné leur faire la leçon l’embarrassait terriblement. Frederick avait brandi sa cravache et menacé le marchand en lançant : « Si tu me mens, sale chien, je te frapperai à t’en arracher la peau du dos. » Sur la véranda, Frederick avait lui-même raconté les faits, prenant une voix de stentor et faisant d’horribles grimaces dignes du Grand-Guignol, debout pour être plus crédible, la main droite levée sans lâcher son cigare, le verre dans la main gauche. L’évocation de la scène était sûrement exagérée, mais Martin savait que les terribles menaces, elles, ne l’étaient pas. Il voulait rester, et faire quelque chose qui ne lui était pas facile, s’asseoir avec eux dans leur modeste maison, partager leur modeste repas, trouver tant bien que mal un sujet de conversation. Non pas serrer des mains et laisser quelques pièces et merci les amis, il voulait leur montrer qu’il n’éprouvait que gratitude à leur égard, qu’il n’avait à leur encontre ni soupçon, ni mépris. Ainsi, il renvoya finalement le wakil, qu’il chargea d’un message pour Frederick, disant qu’Hassanali le marchand le raccompagnerait dans l’après-midi.
Hassanali ferma la boutique avec un soin particulier, mais peut-être prenait-il son temps à cause de la chaleur accablante, puis il introduisit son hôte chez eux en le faisant passer par derrière. Il signala leur arrivée à haute voix et poussa la porte. Ils débouchèrent dans la cour, où ils ne trouvèrent personne. Le blanc et le vert dominaient. Les murs étaient passés à la chaux, les fenêtres peintes en vert, des plantes en pot poussaient avec exubérance – rosiers et touffes de lavande, ainsi que des buissons aux feuilles d’un vert tendre qui ressemblaient à des géraniums et dont le parfum, il le savait, embaumait l’air la nuit venue. À droite, un auvent de chaume reposait sur des piliers entre lesquels, au sol, une natte était déployée aux motifs entrelacés, bleus, verts, roses. Martin fut surpris de trouver le repas déjà prêt, un grand linge de couleur crème le protégeait des mouches et de la poussière. Comment avait-on pu préparer si vite un déjeuner comptant un couvert de plus ? Hassanali lui montra la salle d’eau au fond de la cour, qui, au grand soulagement de Martin, était obscure mais propre. Il se demandait ce qu’on avait bien pu trouver à cuisiner en à peu près une heure de temps, depuis que l’invitation avait été lancée, mais en la circonstance c’était l’intention qui comptait, plus que les mets que l’on offrait. Il lui semblait avoir humé l’odeur d’un riz au poisson, et il y aurait très certainement des fruits. Jamais il n’avait vu autant de variétés de fruits que dans cette ville.
Hassanali l’invita à s’asseoir sur la natte et apprécia de le voir commencer par retirer ses sandales. Il passa à son tour par la salle d’eau tandis que Martin s’installait, conscient d’être observé de l’intérieur de la maison par la femme qui se tenait sans doute derrière une fenêtre dans la pénombre. À son retour, la moustache poivre et sel scintillante d’humidité, Hassanali entra dans la maison pour en ressortir suivi de deux femmes. Ses deux épouses, pensa immédiatement Martin. Hassanali le désigna d’un geste et prononça son nom, l’air réjoui. La plus jeune des deux femmes sourit, mais pas l’autre, qui posa sur lui de beaux yeux noirs brillants. C’est ce qu’il vit en premier, ces yeux.
« J’espère que vous ne vous offenserez pas si nous prenons le repas en commun, lui dit-elle en arabe, d’un ton égal, sans animosité. Nous prenons toujours nos repas en commun.
— C’est vraiment très aimable à vous, merci », répondit Martin.
Ils s’installèrent sur la natte, Martin bataillant avec ses genoux, ses chevilles et ses pieds, qui faisaient manifestement saillie de tous côtés quand ses hôtes semblaient parfaitement à l’aise avec leurs articulations. On retira le linge qui couvrait le repas, et Martin découvrit un grand plat de riz, ainsi que toutes sortes d’accompagnements servis séparément : épinards, poissons frits, légumes cuits à l’étouffée, pommes de terre au romarin, pain pita parsemé de graines de sésame. Hassanali versa l’eau d’un broc de cuivre pour que Martin se rince les mains, puis il fit de même à l’intention des deux femmes. Ils mangèrent tous avec les doigts directement dans le grand plat, piochant copieusement parmi les accompagnements selon leurs envies.
« C’est délicieux », dit Martin, aussitôt avalée la première bouchée. Personne ne répondit et il se tut à son tour, se concentrant sur le repas pour essayer de faire le moins de saletés possible. Il était distrait par la proximité des mains des femmes et aurait aimé pouvoir lever les yeux sur la plus âgée des deux.
Au bout d’un moment, Hassanali interrompit sa rapide et efficace absorption de nourriture pour laisser place à la conversation. Son arabe était hésitant, et il dut à plusieurs reprises faire appel au savoir de sa sœur Rehana (ah !), qui avait un don pour les langues, comme leur père. Quand Hassanali appela Rehana à l’aide, Martin à son tour posa sur elle un long regard. Elle avait retiré le châle qui couvrait sa tête et le portait sur les épaules comme une étole afin de ne pas le tacher au cours du repas. Parfois Rehana devait prendre le relais de la conversation quelques instants durant lorsque Hassanali bafouillait, alors Martin portait toute son attention sur elle avec comme de l’incrédulité devant la beauté inquiète de son regard et la délicate mobilité de ses traits. Elle ne souriait pas beaucoup, ne baissait pas les yeux ni ne les détournait quand il la contemplait tandis qu’elle parlait, aussi ne baissa-t-il pas les siens non plus. Il sentit grandir une tension entre eux et, se faisant violence, il finit tout de même par détourner le regard afin de ne pas l’offenser. Il sut que tous avaient vu la façon dont il avait posé les yeux sur elle, et il sentit le rouge lui monter aux joues pour avoir été si discourtois. Qu’allaient-ils penser de lui ? Être venu chez ces gens et y dévisager les femmes.
« Est-ce vous qui me donniez à manger quand ils sont arrivés », lui demanda-t-il, pour revenir au véritable motif de sa visite. Oh mon Dieu, mais va-t-en donc si tu n’es pas capable de te conduire correctement. Elle acquiesça de la tête. Il poursuivit : « Je suis venu vous remercier tous de votre bonté, et vous présenter mes excuses pour les soupçons qui ont pesé sur vous. Vous vous êtes montrés généreux, et je vous suis redevable à jamais de votre gentillesse…
— Pas du tout, c’est nous qui vous présentons nos excuses, l’interrompit Hassanali. Nous ne sommes pas allés prendre de vos nouvelles par crainte d’offenser votre frère du gouvernement, mais ne pas le faire était une offense encore plus grande à Dieu et à la bonté qu’Il nous demande d’avoir envers notre prochain. Nous ne savions pas non plus comment entrer en contact avec vous. Nous nous sommes donc tenus à l’écart par peur du mzungu et de ses colères, alors qu’en réalité nous voulions vraiment savoir si vous vous remettiez, si vous vous portiez mieux. »
Il en fut ainsi pendant de longues minutes radieuses d’une courtoisie empreinte de douceur et de générosité. Mais durant tout ce temps, Martin resta conscient de la présence de Rehana à son côté, et se tournait vers elle à chaque fois que l’occasion lui en était offerte. Elle écoutait les enthousiastes effusions d’Hassanali avec un sourire d’ironie quelque peu incrédule. Comment en savoir plus sur cette femme ? Qu’espérait-il d’elle ? Était-elle mariée ? Était-ce une bonne chose ? Comment pourrait-il la revoir ? Oserait-il ? Cesse ces idioties, c’est ridicule. Qu’est-ce qui lui arrivait ? S’il avait pu simplement au moins la voir, la contempler, regarder son visage s’animer et ses yeux briller, prendre plaisir à sa présence. Quand l’heure fut venue de prendre congé, il dit : « J’espère vous revoir sans tarder », mais de la façon dont il le dit, il les englobait tous, alors qu’il aurait voulu en fait le lui dire à elle.
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