Abdulrazak Gurnah

Adieu Zanzibar · Chapitre 5 sur 12

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Abdulrazak Gurnah

Rehana

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Rehana noua le fil autour du bouton qu’elle cousait sur la robe, puis le coupa avec les dents. Elle prit un autre bouton dans la boîte de métal qu’elle avait à côté d’elle sur la natte et le plaça face à la boutonnière suivante, tout entière à son travail. Elle piqua l’aiguille dans l’épaisseur du tissu, puis passa le fil dans le pied du bouton. Elle en avait ainsi déjà cousu six, elle en était au septième, il lui en resterait deux autres après celui-ci. Malika était assise, jambes étendues, sur la même natte à l’abri de l’auvent. Elle triait les épinards en fredonnant ce qui semblait à Rehana être une berceuse. Peut-être exprimait-elle par là son désir d’enfant, mais elle donnait l’impression de ne pas savoir chanter autre chose. Du moins Rehana ne l’avait-elle jamais entendu chanter que des berceuses et quelques qasidas durant Maulid Nabi, ces qasidas que tout le monde connaît.

Rehana non plus n’avait pas la mémoire des mélodies, encore que lorsque les femmes se déchaînaient à l’occasion des mariages, elle entrât en transe avec les autres. Ce n’étaient pas vraiment, dans ces moments-là, ni les paroles ni la mélodie qui comptaient, mais le vacarme qu’on faisait, et les rires, et la danse. Les hommes n’étaient pas admis, bien que quelques jeunes gens aient toujours cherché à regarder furtivement par-dessus un mur ou à travers la fente d’un volet. Quand la danse commençait elle était délibérément provocante. Avec des déhanchements exagérés, buste en avant, les femmes moquaient une lascivité que la coutume leur interdisait. Mais le plaisir venait quand on laissait son corps s’abandonner un peu. Tout se passait dans la bonne humeur, et à ce souvenir un sourire vint à Rehana. Peut-être que certaines femmes prenaient plus de plaisir que d’autres à balancer les hanches, et elle avait quant à elle parfois ensuite l’impression qu’elles avaient été comme des enfants bruyants dont on tolérait la mauvaise conduite, car toutes les audaces étaient permises loin du regard des hommes.

« Ils n’ont même pas rapporté la natte, tu as vu ? Ni le drap », dit Malika, interrompant son fredonnement pour raviver sa propre indignation et celle de Rehana, et revenir une fois de plus sur le sentiment qu’elles avaient d’être maltraitées. Sa lèvre inférieure s’ourla, dessinant une vilaine moue, mais le regard brillait, comme si l’humeur maussade faisait partie d’un jeu. « Et c’était la natte qui servait aux repas. Ils sont arrivés ; ils l’ont emballée et sont partis avec. Et en plus ils ont pris la shuka ! Tu vas chercher un drap dans la maison pour couvrir le bonhomme et lui éviter la honte… et qu’est-ce que font ces gens ? Ils arrivent sans saluer, sans même un mot de courtoisie. Sans un salamalekum ou un hodi. Ils débarquent, ils s’emparent de leur homme et ils s’en vont, avec la natte et avec tout le reste, sans un regard ni à droite ni à gauche. Sans le moindre petit mot de politesse. Cet Indien horrible, tu l’as vu ce banian, qui aboyait comme un cabot devant son maître… et l’autre là, gonflé comme un furoncle, la tête cramoisie, tout dégoulinant de sueur, avec ses bottes crottées sur la natte. Tu les as vues ces bottes ? Elles te brisent les os du premier coup, surtout avec les cuisses qu’il a, de vraies cuisses d’âne… Ses semelles étaient sûrement ferrées et empoisonnées. Ce sont des tueurs, ces gens. Il avait l’air cruel, non ?… quand il est revenu après et qu’il a menacé Hassanali, avec les ordures qu’il a débitées. Et ce fouet qu’il avait à la main, et cette rage sur la face, et ce cou gonflé et tout rouge. Wallahi, tu ne crois pas ? »

Rehana songea : « Mon père aussi était un banian », mais elle ne dit mot. Elle émit un son étouffé en guise d’acquiescement, pensant que Malika jouait en fin de compte un rôle en mettant tant d’indignation dans sa voix pour dire que les femmes ne pouvaient rien à l’évidence contre les mauvais traitements. Mais c’était vrai, l’Européen du gouvernement les avait terrorisés lorsqu’il était revenu et qu’il avait agité avec impatience son fouet devant Hassanali, et grondé contre lui en faisant d’eux tous des délinquants. Mais sans parler de cette deuxième fois, il l’avait terrorisée dès sa première apparition lorsqu’il leur était tombé dessus comme s’il les avait pris en flagrant délit. Hassanali s’était précipité pour ouvrir la porte de la cour, incapable dans son affolement de dire autre chose que mzungu wa serikali amefika. L’Européen du gouvernement est là. Mais même alors, quand elle s’était levée totalement paniquée, Rehana avait eu le sentiment de résister. Quelle raison auraient-ils d’avoir peur ? Ils peuvent bien reprendre leur cadavre. Elle n’avait jusqu’alors jamais vu ces gens-là, personne comme ce rougeaud qui dans sa colère s’en était pris à eux. Le malade, quant à lui, ne lui avait pas paru de façon frappante être un mzungu, il était plutôt une complication et semait le trouble en apportant la preuve de l’incapacité d’Hassanali devant la vie. L’homme aux bottes et au fouet était le méchant des récits, celui qui détruit les nations. Quand le Bohra les avait agressés verbalement, qu’il les avait accusés d’avoir volé le mzungu malade, tout le monde alors s’était mis à pousser des cris et avait voulu expliquer ce qui s’était vraiment passé et comment Hassanali avait fait appel à Mamake Zaituni, la guérisseuse, et à Yahya, alias Brisejambe, et personne n’avait rien trouvé à redire à cela. Ne vous en prenez pas à l’homme bon quand il ne fait qu’essayer d’aider un pauvre fils d’Adam comme lui, avaient-ils crié, ne lui faites pas de mal à tort. Prenez votre mzungu et sortez d’ici, fidhuli we.

Ils étaient revenus dans l’après-midi, Hassanali n’était pas encore levé de sa courte sieste. L’Européen était cette fois accompagné de son domestique. Celui-ci avait tambouriné à la porté et hurlé des ordres comme s’il annonçait l’arrivée d’un sultan. Ils étaient venus les accuser d’avoir dépouillé ce mort vivant vêtu de guenilles. Tout ce qu’ils auraient pu lui dérober, c’était son âme, et qui veut avoir à faire à l’âme d’un mzungu ? Mais l’homme du gouvernement était encore plus remonté contre eux qu’il ne l’avait été le matin même, au point qu’elle l’avait cru prêt à frapper Hassanali. Il était allé jusqu’à lever son fouet au-dessus de lui et à le menacer comme il l’aurait fait d’un enfant. Le domestique implorait Hassanali, Mpe, mpe chochote. Humjui mambo yake mzungu huyu. Donne-lui, donne-lui quelque chose. Tu ne sais pas de quoi il est capable. Hassanali pensait qu’il réclamait une somme d’argent, et il avait demandé combien. Nous n’avons pas grand-chose. Le domestique avait dit, non, non, rends-lui tout ce qui appartient à l’homme. Alors Rehana était allée jusqu’au coin réservé à la lessive, où l’on avait entreposé ses hardes en attendant de les laver le lendemain, elle les avait rassemblées en un ballot qu’elle avait tendu à l’homme au visage cramoisi. Le domestique avait fait un pas en avant pour intercepter le paquet de vêtements. C’est tout ce qu’il y a, avait-elle déclaré. Puis avec colère elle les avait conduits jusqu’à la porte, allez-vous en. Partez d’ici.

« Pauvre Hassanali, dit Malika, sans arriver à réprimer un sourire déloyal. J’ai cru que ses jambes n’allaient plus le porter. On l’entendait claquer des dents lorsqu’il est rentré dans la maison. Et quand cet homme horrible a commencé à le menacer de prison, j’ai failli fondre en larmes. Mais Hassanali est resté là, tremblant, répétant humblement ce qu’il avait déjà dit. Même l’Anglais savait que c’était la vérité. Et puis tu es sortie et tu lui as demandé de partir… » Malika plaça alors la paume de sa main contre sa bouche et se mit à pousser des youyous de joie avant d’applaudir. « Pourquoi chercherions-nous à voler un frère ? Que possédait-il que nous désirerions avoir ? Avons-nous l’air si misérables ? Le malheureux était arrivé ici en haillons, apparemment mourant, et nous nous sommes occupés de lui par bonté. Puis vient l’homme du gouvernement qui nous accuse de lui avoir dérobé ses affaires. Qu’y avait-il à dérober ? »

Il y avait un carnet, de petit format, de ceux qu’on glisse dans la poche. Il était pour moitié écrit, avec encore beaucoup de pages blanches. Rehana l’avait découvert parmi ses hardes lorsqu’elle était assise près de lui et qu’elle le nourrissait de miel et d’eau. Elle avait glissé le carnet dans la poche de sa robe et, dans l’agitation du départ, n’avait pas trouvé un moment pour le rendre, bien qu’elle ait senti son poids dans sa robe tandis que les hommes s’affairaient. Plus tard dans l’après-midi, elle s’était enfermée chez elle sous prétexte de se reposer après le choc et l’affront causés par cette longue matinée, et elle avait sorti le carnet. Le matin, il avait cogné contre ses cuisses à chaque fois qu’elle se déplaçait, mais elle l’avait laissé au fond de sa poche. Elle ne savait pas très bien pourquoi elle n’en avait parlé à personne, peut-être voulait-elle d’abord savoir ce qu’il contenait avant que quelqu’un s’en empare. Peut-être avait-elle honte ou craignait-elle de paraître sournoise, dissimulée en volant un carnet sans valeur à un homme mourant. Il était recouvert d’un cuir souple taché de sueur, l’usure l’avait raidi. Elle l’ouvrit délicatement et découvrit que ses pages étaient presque entièrement couvertes d’une écriture européenne, serrée, raturée par endroits. Il y avait ici et là des dessins de boîtes, et de ce qu’elle devinait être des maisons et des arbres. Bien que sachant lire, elle était incapable de déchiffrer ce qui était écrit. Il s’agissait à coup sûr de notes que son propriétaire avait consignées là, et non pas de prières ou de dévotions que l’on aurait recopiées. Ces notes, pensa-t-elle, étaient le travail de plusieurs mois, il les avait rédigées au cours de ses voyages et des épreuves qu’il avait traversées. Elle a approché les pages de son visage et humé l’odeur du cuir et de la poussière qui s’en dégageait, et l’odeur de cet homme que le soleil avait brûlé.

« Et même après, ils n’ont pas rapporté la natte, reprit Malika avec une nouvelle moue d’indignation exagérée. Pas plus que la shuka. Comme si l’Européen pouvait avoir besoin de notre natte quand il a des tapis parfumés sous les pieds. C’est un voleur, c’est tout. »

Rehana sourit de la sortie de Malika, ce qui fit sourire Malika aussi. Rehana se disait souvent qu’ils avaient eu de la chance de la rencontrer. Hassanali avait beaucoup de chance, sans aucun doute, mais elle aussi, qui était condamnée à vivre avec son frère et l’épouse de celui-ci le restant de sa vie. Jusqu’à ce qu’elle soit sûre. À moins qu’elle ne décide de se remarier. Elle aurait pu tomber sur bien pis que Malika. Et tous autant qu’ils étaient. Elle était si jeune, si aimante, si enjouée ; elle ne montrait pas la moindre impatience dans son existence d’épouse cloîtrée. Et pourtant. Malika ne faisait pas preuve d’un grand empressement à s’acquitter des tâches ménagères, et il semblait à Rehana qu’elle était toujours prête à tout transformer en jeu. C’était irritant parfois, puéril, mais tôt ou tard elle arrivait à la faire sourire et à se la rallier.

« Ce n’est pas un voleur, rectifia Rehana. C’est un conquérant.

— C’était aussi une bonne natte. La natte qui servait aux repas.

— Ah, Malika, cesse de revenir sur cette natte, l’interrompit sèchement Rehana, grimaçant pour couper le fil entre ses dents. Passe à autre chose, petite. La nouvelle natte est mieux, elle a de jolies couleurs. Et le mzungu du gouvernement avait marché sur l’autre avec ses bottes, et elle avait servi à emporter l’homme malade, il aurait fallu, de toute façon, la changer.

— Il n’était pas malade, simplement fatigué, et puis c’était notre natte, s’obstina Malika tandis qu’elle se levait, armée de son panier de feuilles d’épinards. Ils auraient dû la rapporter. Et ils auraient dû rapporter ta shuka toute neuve.

— Faut-il envoyer Hassanali les réclamer au mzungu ? demanda Rehana.

— Tu l’imagines un peu ? » dit Malika avec gaieté, faisant trembler ses genoux pour mieux mimer la terreur d’Hassanali. Elle riait encore en se dirigeant vers la jarre pour laver les épinards, balançant paresseusement les hanches en marchant, sans s’en rendre compte ou indifférente à l’effet produit. Cela fit sourire Rehana. « Fais la belle, oui, tant que tu le peux », dit-elle dans un murmure.

Sa première pensée avait été pour lui, son mari, il était revenu malgré tout et Hassanali l’avait trouvé et ramené à la maison. Non qu’il y ait eu la moindre ressemblance, ni rien, l’idée l’avait traversée trop vite pour qu’il soit question de cela. Hassanali avait ramené à la maison un voyageur épuisé et tout de suite elle avait cru que c’était lui. Elle avait ressenti de la peur et de la colère, en même temps qu’un début d’allégresse. Repensant à ce moment, elle se souvenait à présent avoir aussi songé à lui, à ce à quoi il ressemblait, à son sourire, à la sensation que lui procurait le duvet de sa peau, tout se bousculait dans sa tête. Et puis elle avait compris que ce n’était pas lui, et avait reculé, avec un sentiment de soulagement et de dégoût. Le dégoût d’elle-même, pour n’avoir pas su n’éprouver que colère et humiliation en songeant à lui, pour n’avoir pas été capable de contrôler le désir que son corps avait de lui, pour le soulagement que lui avait causé l’idée de son retour. Elle avait alors vu Hassanali planté là devant elle, embarrassé comme toujours par ce qu’il avait fait, par ce qu’il avait ramené chez eux, et elle n’avait pu contenir son irritation. Ce n’était pas de sa faute, mais ça l’était aussi. C’était lui qui avait amené Azad à la maison. Rehana attaqua le dernier bouton, et ne fit rien pour résister au flot de regrets qui l’envahit à son souvenir.

Il avait dit à Hassanali venir de la même ville que leur père, et connaître la famille. C’est ce qu’Hassanali lui avait rapporté en rentrant ce soir-là, une fois la boutique fermée. Il avait dit avoir peut-être même entendu parler de leur père lorsqu’il était encore en Inde, de ce jeune homme qui était parti pour la côte africaine et n’était jamais revenu. Beaucoup partaient ainsi, mais la plupart revenaient ensuite pour se mettre en quête d’une épouse. Il s’appelait Azad. Il était arrivé à Mombasa avec le dernier mausim sur un navire en provenance de Calicut. Leur capitaine avait réalisé des bénéfices substantiels sur les marchandises qu’il transportait, des marchandises pour la plupart commandées et payées en Inde. Nouveau dans le commerce du mausim, il se montrait néanmoins prudent pour son premier voyage. Il apportait aussi des tissus, des colifichets et du sucre de palme, pour les vendre aux marchands d’ici qui escomptaient les écouler à l’intérieur du continent, mais il avait du mal à constituer sa cargaison de retour et ne disposait pas d’une marge suffisante dans ses profits pour pouvoir prendre le moindre risque. Les capitaines de navire concluaient le plus souvent des accords avec leurs fournisseurs, leur réputation et leurs relations garantissant ces accords. C’est ainsi que le capitaine avait demandé à Azad de rester sur place afin de lui servir d’agent jusqu’à ce qu’il revienne l’année suivante, et de lui constituer sa cargaison de retour. Il y avait entre eux des liens de parenté qu’Hassanali avait été incapable d’exposer avec clarté, pour n’avoir pas écouté sans doute avec assez d’attention. Dans tous les cas, telle était la profession d’Azad, organiser avec les marchands le transport de leurs produits au nom de son capitaine et parent. Ce point était important, le lien de parenté, qui exigeait l’honnêteté dans les transactions et donnait à sa parole la valeur de celle de son frère, le capitaine. Non qu’Azad ait été très au fait des usages en matière d’achats, mais il avait l’aval du capitaine et faisait, pour sa part, du mieux qu’il pouvait. C’est ce qu’il avait indiqué, et qu’avait rapporté Hassanali, tout sourire, ravi de pouvoir exprimer tout le bien qu’il pensait du jeune homme.

Azad était en ville pour conclure l’achat d’un certain tonnage de simsim, car comme chacun sait, l’on avait ici l’un des meilleurs simsim. Le caoutchouc en provenance des nouvelles plantations des Européens n’était évidemment pas accessible à des gens comme eux. Il partait directement par les bateaux du gouvernement vers Ulaya où il servait à leur propre consommation. Mais le simsim était bien là, ainsi que du tabac, des cuirs et de la gomme aromatique, marchandises toutes d’excellente qualité. En ville, il avait entendu parler de leur père. Pour être honnête, il avait entendu parler de lui déjà lorsqu’il était à Mombasa, parce qu’évidemment il avait vécu là, et que des marchands du Gujarât avec lesquels il traitait avaient prononcé son nom. C’est ainsi qu’il avait entendu parler de leur père avant même d’arriver en ville, et quand quelqu’un avait évoqué ici la présence d’Hassanali, il avait eu l’idée de venir présenter ses respects.

Hassanali rapporta tout cela avec une fièvre qui surprit Rehana. Elle ne pensait pas que l’Inde eût tant d’importance pour lui, ou, en tout cas, elle le découvrit avec surprise. Leur père, qui s’appelait Zakariya, avait toujours déclaré être un musulman parmi les musulmans, et que cela lui suffisait. Le lieu où il était né, l’endroit d’où il venait, ce n’était ni ici ni ailleurs, tous habitaient la maison de Dieu, dar-al-Islam, qui s’étendait aux montagnes et aux forêts, aux déserts et aux océans, et tout y était pareil dans une même soumission à Dieu. Il avait un don pour les langues, leur père, il parlait couramment le kiswahili, l’arabe et le gujarati. Son kiswahili était presque parfait. Non seulement il se faisait comprendre avec facilité, mais cette langue il la sentait, il y cheminait avec une aisance et une assurance qui relevaient de l’évidence. Comme pour la marche, c’était un acquis qu’il avait si bien intégré qu’il lui venait naturellement. Durant les premiers temps qu’il passa à Mombasa, lorsqu’il travaillait dans les entrepôts sur les quais (il était venu par le mausim, lui aussi), il s’était fait des amis avec lesquels il sillonnait la ville en tous sens comme s’il n’avait jamais connu qu’elle. Les gens disaient que si on l’écoutait parler les yeux fermés, on le prenait pour un natif de Mombasa, un vrai Mvita. Il récitait même par cœur les poèmes de défi aux sultans de Zanzibar, qui avaient toujours cherché à étendre leur pouvoir jusqu’aux plus petits villages et hameaux côtiers. Tout le monde aimait chez lui le fait qu’il se soit adapté avec autant de facilité et d’enthousiasme à ceux parmi lesquels il vivait, qu’il se soit montré aux mariages comme aux funérailles avec les jeunes gens de son âge, qu’il ait fait des courses pour ses aînés et accepté, comme s’il était l’un des leurs, les remontrances de ceux qui mettaient leur nez partout. Peut-être y avait-il des marchands du Gujarât qui le prenaient pour un renégat, mais ces gens-là admiraient le talent et certains soupçonnaient une méthode sous ces dehors spontanés. Mijotait-il quelque chose ? Ceux qui l’aimaient le menaçaient toujours de lui trouver une femme afin qu’il n’ait jamais envie de les quitter, mais ce ne fut pas nécessaire puisqu’il en trouva une par lui-même, leur mère Zubeyda.

Rehana connaissait l’histoire de leur idylle par cœur, car l’un et l’autre évoquaient cette époque depuis qu’ils étaient jeunes parents. Ils firent de leur rencontre et de leur mariage une sorte de mythe, dont personne n’osait ni ne voulait discuter avec eux, pas même tante Mariam, qui n’hésitait pas en général à se moquer de ces sottises. Plus tard, après la mort si inattendue de leur Ba, quand Rehana passa beaucoup de temps avec sa mère au cours des trois années qui lui restaient à vivre, elle avait eu plus de détails sur la façon dont ils s’étaient rencontrés et en étaient arrivés à s’aimer. Comment, par exemple, il l’avait aperçue dans la rue et avait été séduit – elle ne l’avait pas remarqué, car, craignant pour leur réputation, les jeunes femmes n’osaient pas regarder les hommes quand elles sortaient. Comment il était passé devant sa maison un soir, en espérant l’apercevoir, comment il l’avait entendu chanter chez elle, sans qu’elle le sache, comment sa voix avait fait naître en lui de tels sentiments qu’il avait compris qu’il était amoureux. Comment cet amour secret en était venu à l’obséder au point qu’il n’en restât pas longtemps secret, et que tout le monde sût et s’amusât de le voir passer devant la maison pour la dixième fois de la journée. Comment elle se saisit de l’occasion pour le regarder et, parce qu’elle avait aimé ce qu’elle avait vu de lui, lui laissa voir finalement qu’elle le regardait. Comment un jour elle lui avait souri dans la rue, et comment peu de temps après il avait fait passer un message par l’imam de la mosquée Shimoni disant qu’il désirait la rencontrer. Comment la mère de Zubeyda s’inquiétait, car le jeune homme travaillait sur les docks et qu’elle ne savait rien de sa famille, mais son père avait trouvé que c’était un garçon poli, et tout le monde l’appréciait, bien qu’il fût indien (le père de Zubeyda aimait la courtoisie qu’il considérait comme une vertu morale). Comment enfin elle lui avait dit le trouver à son goût et bien vouloir de lui, et ce fut fait. Comment il s’était montré timide dans les débuts, comment il chantait pour elle dans un murmure, comment il la faisait rire.

Pour Rehana, tout ne se passa pas toujours si bien de leur vivant, mais tels étaient les souvenirs que leur mère voulait garder de lui. Les dernières années, il était devenu irritable et exigeait d’être obéi en toute chose, ce qui rendait les autres anxieux et craintifs en sa présence. Son ouïe se mit à décliner, et les douleurs qu’il avait parfois dans l’oreille altéraient son humeur. Mais leur mère l’adorait, et tous l’adoraient. Il suffisait d’un sourire ou d’une taquinerie de sa part pour qu’ils fondent devant lui. Il suffisait qu’il parle d’un certain ton de voix et chacun alors savait qu’allait venir une chanson ou un bon mot. Sa mort sans histoire – il était parti paisiblement dans la nuit – fut un cataclysme. La maison changea, elle devint plus vaste, plus vide. L’air même que l’on respirait parut s’être lui aussi vidé de sa substance. Manquaient à Rehana ses bruits, sa voix, la masse de son corps, sa présence, mais par la suite elle comprit que plus que tout encore lui manquaient ses récits. Certains étaient connus, c’étaient les récits que d’autres racontaient, peuplés d’animaux doués de parole et de belles magiciennes, sauf qu’il les contait en leur ajoutant des variantes de son cru, debout pour mieux mettre en scène ce qu’ils avaient de dramatique et insister sur les plaisanteries. Hapo zamani za kale. Il y a de cela bien longtemps. Elle aimait l’entendre prononcer ces mots, elle aimait sa façon de raconter l’histoire du Cheval magique, surtout lorsque le jeune prince et la jeune princesse s’élèvent au-dessus de la ville sur leur cheval d’ébène pour s’en aller vers le royaume du père, au Yémen, dans la province de Sanaa. Certains de ces récits, elle en était convaincue, étaient de sa propre invention, mais il donnait toujours l’impression qu’ils venaient d’un même fonds. Lorsqu’elle était enfant, il lui avait ainsi conté l’histoire de Zubeyda, l’épouse d’Harun Rashid, qui chantait à merveille et que sa générosité avait rendue célèbre. Elle avait construit des mosquées, et des routes, et des citernes pour recueillir l’eau, une bénédiction dans un pays où règne la sécheresse. « Voilà pourquoi j’ai épousé ta mère, avait-il dit à Rehana quand elle était jeune, et parce qu’elle était jeune elle l’avait cru. Je savais qu’elle s’appelait Zubeyda, elle était très jolie, et lorsque je l’ai entendue chanter j’ai pensé que c’était la Zubeyda de la légende qui était de retour. » Puis une nuit, celui qui emplit les tombes était doucement venu le chercher, les laissant tous inconsolables et démunis face à ce silence qui était si nouveau pour eux.

Non, il n’avait jamais paru ni troublé, ni intéressé par son « indianité », tant il était absorbé par la vie au quotidien de la famille et des voisins, et par ses affaires. Ils avaient quitté Mombasa pour cette ville du nord à l’époque où Rehana puis Hassanali étaient nés, et c’est ainsi que, aussi longtemps que remonte son souvenir de lui, cette échoppe et cette ville ont constitué son existence. Jamais il ne les a quittées pour se rendre ailleurs. Il en avait assez des voyages, disait-il. Nul ne devrait avoir à voyager plus de quelques centaines de miles au cours d’une vie, à moins d’être mu par la malveillance ou l’appât du gain, et il avait eu son comptant de miles. Il aimait avoir ses enfants dans la boutique, ou à une distance d’où il pouvait les regarder jouer. Et chaque fois que c’était possible, s’il n’y avait pas de femmes en visite à la maison ou une foule qui attendait devant le magasin, il s’arrangeait pour prendre son repas avec Zubeyda et les enfants. Plus tard, Rehana comprit ce qu’il y avait là d’insolite, qu’un père ait souhaité être avec sa femme et avec ses enfants plutôt que de s’asseoir à l’ombre à palabrer avec les hommes. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer cela aussi. Il avait installé ce banc devant son échoppe où les gens s’asseyaient à demeure, meublant leurs journées de conversations, de disputes et d’interminables récits, riant et se provoquant les uns les autres comme des enfants. Leur père aimait ces bavardages et les voix qui montaient d’un ton et les moqueries volubiles. Ils aimaient tous cela, les hommes. On le sentait à la violence joueuse qu’ils mettaient dans leurs paroles de dérision et de mépris, à la joie que provoquaient les taquineries. Mais Rehana trouvait les hommes intimidants, et leurs regards insistants, et elle remarqua que sa mère tournait toujours à gauche en sortant de la cour sans jamais regarder en direction du banc.

Par deux fois, il y a longtemps lorsqu’elle était enfant, Rehana était allée à Mombasa avec leur mère et Hassanali. Leur père était resté pour s’occuper de la boutique et faire la conversation aux hommes qui venaient s’asseoir avec lui tous les jours. Elle était allée rendre visite à ses grands-parents et à tante Mariam, et à oncle Hamadi et, même si lointain, le souvenir de ces voyages était aussi vivace et lumineux que le soleil de ce matin. Elle se souvenait de la traversée sur le dhow, du mouvement de la houle, de la fraîcheur vivifiante des embruns tandis qu’elle s’accrochait au bastingage, de sa mère silencieuse, nerveuse à côté d’elle. Elle se souvenait du trajet à pied du port de Baghani jusqu’à la maison de ses grands-parents, à travers les rues étroites et sombres d’où montaient les relents de cuisine, l’odeur de la sueur et les parfums, et qui bruissaient de voix, et de rires, et de vie. C’étaient les rues qu’empruntaient les femmes, les rues de derrière, à l’écart des artères principales et des magasins, les rues sur lesquelles les portes restaient ouvertes et où tous ceux qui les croisaient reconnaissaient leur mère et la saluaient. En chemin, ces deux fois et à d’autres occasions sans doute aussi, elle était si heureuse d’être de retour dans sa ville qu’elle parlait à en oublier les caniveaux engorgés de déchets, qu’encrassait une couche verdâtre, et l’état de délabrement des habitations. Elle expliquait à Rehana à qui en revenait la faute si telle ou telle maison devant laquelle ils passaient était en ruine aujourd’hui, ou bien comment ses anciens propriétaires l’avaient perdue au profit des nouveaux. Elle expliquait que le fils d’untel avait grandi sous ce toit. Elle lui parlait de ses amies d’enfance qui avaient habité cette maison-ci, et celle-là, et qui, une fois mariées, étaient parties vivre à Lamu, à Unguja, ou même à Ngazidja.

Mais leur père ne les accompagnait pas, jamais il ne retourna dans la ville dont jusqu’à ses derniers jours il parla avec plaisir et jubilation, et qui nourrissait tant de ses souvenirs. Mombasa était un peu ma ville, disait-il souvent. Plus tard, Rehana se demanda si un événement ne s’était pas produit pour qu’il ait refusé d’y retourner – une dispute, un déshonneur. Ou bien était-ce que les notables indiens de Mombasa avaient désapprouvé son mariage avec une Mswahili ? Rehana était elle-même beaucoup plus âgée lorsqu’elle s’interrogea à ce sujet – et la désapprobation, elle connaissait. Il y avait très peu d’Indiens du temps où elle était enfant, c’étaient pour la plupart d’anciens soldats baloutches que l’on avait envoyés là pour surveiller les esclaves des plantations. Et cela, jusqu’à ce que le sultan fou de Zanzibar, Khalifa, ait fait venir pour gérer ces mêmes plantations un Anglais qui les avait tous libérés. Il y avait aussi quelques commerçants bohra, dont elle savait qu’ils travaillaient parfois comme agents pour le compte de marchands établis en Inde et à Zanzibar, ce métier que leur visiteur, Azad, avait dit exercer. Elle se souvenait des airs de mépris que prenaient ces Indiens lorsqu’ils passaient devant la boutique de son père. Sans doute parce qu’il s’était plaint des remarques qu’ils faisaient sur leur mère. Rehana n’avait jamais personnellement entendu aucune de ces remarques, mais elle imaginait qu’elles avaient trait au fait qu’elle n’était pas indienne, et elle avait entendu son père s’emporter à propos du nom de chotara dont on affublait ses enfants. Elle ignorait ce que cela signifiait, mais elle savait qu’il s’agissait de quelque chose de laid. Elle le voyait au regard mauvais que les Indiens posaient sur elle. Plus tard, elle apprit que le mot voulait dire bâtard, l’enfant illicite qu’un Indien avait eu avec une Africaine.

« Je ne veux rien savoir de ces mastiqueurs de noix de bétel qui prennent des airs supérieurs, de ces buveurs de lait fermenté, avait dit leur père. Regardez-les, ils ont la bouche cramoisie, toute tordue par leurs vilaines pensées, ils raillent et raillent en permanence. J’étais las de ces gens en Inde, toujours meilleurs que les autres, toujours purs, toujours dans leur bon droit. Regardez où ils vivent, dans des pièces minuscules derrière les entrepôts, comme des miséreux. Vous avez vu comment ils marchent dans la rue en se branlant à travers le pantalon ? Ils n’amènent pas leur famille ici parce qu’ils craignent qu’on les mange tout crus. Que croyez-vous qu’ils se font entre eux ? Des enculeurs de chèvres, des dégonflés, voilà ce qu’ils sont tous. D’ailleurs ils n’intéressent personne. Et pourquoi je ne dirais pas ces mots devant les enfants ? Les enfants doivent savoir qu’ils sont des enculeurs de chèvres, des langues de vipères et des moins que rien. »

Non, il ne fut jamais trop préoccupé par le fait d’être indien, et les dernières années il parlait le gujarati quand nécessaire, en exagérant le ton, en prenant sa voix taquine, sa voix d’acteur. C’est ainsi que l’avait surprise le fait qu’Hassanali ait été si soucieux de ces liens avec l’Inde qu’Azad permettait de nouer. Peut-être que leur père avait eu avec lui certaines conversations, seul à seul, et qu’avoir perdu ce lien l’angoissait, ou bien peut-être que durant toutes ces années Hassanali avait ressenti pour l’Inde un désir que leur père leur avait refusé, mais cela n’en restait pas moins une surprise pour elle, une sottise aussi. Son frère était ainsi, soucieux des choses les plus étranges, et parfois extrêmement naïf. Elle avait seize ans à la mort de leur père, Hassanali en avait quinze, et le lendemain des funérailles il avait rouvert la boutique et il l’avait tenue pour leur bien à tous, avec courage et abnégation. Depuis tout petit, il aimait à compter et peser, à ranger, à balayer, il traînait souvent du côté de la boutique à écouter les récits oiseux des vieillards qui passaient leurs journées sur le banc. Quand les affaires étaient calmes et que leur père sortait bavarder avec eux, Hassanali se perchait sur la caisse avec l’air de victoire de celui qui n’attendait que cela. De retour ensuite à la maison, il s’asseyait en silence et écoutait leur mère se plaindre de sa santé, ou bien il se mêlait à la conversation des femmes, le regard vide, comme rongé de l’intérieur. Pourquoi n’allait-il pas courir les rues avec les garçons de son âge ? Puis, quand il croisait son regard, qu’elle sentait brûlant d’impatience et d’irritation, il détournait les yeux avec un doux sourire de culpabilité.

Le lendemain des funérailles, donc, il ouvrit la boutique, le lendemain même, et il n’autorisa que rarement quelqu’un à l’aider. Leur père ne permettait pas à leur mère ou à Rehana de travailler avec lui. Les gens ne vous montreront pas de respect, prétendait-il. À présent, Hassanali refusait obstinément leur aide lui aussi. Il se débrouillait, disait-il. Il n’avait pas besoin de repos. « Tu n’es pas obligé d’être là toute la journée, lui opposait Rehana. Ce n’est pas de ta faute, ce qui est arrivé. C’est la volonté de Dieu, alhamdulillah. Ferme l’après-midi, quand tout est plus tranquille. Repose-toi. Va voir tes amis. Tu n’es pas forcé de faire comme lui, et puis, même lui savait prendre du bon temps. » Mais Hassanali ne fermait le magasin que lorsqu’il lui fallait renouveler son stock ou à l’heure des prières le vendredi, et il se contentait de sourire avec son air de culpabilité quand sa sœur ou sa mère le sermonnait. Pour le reste, il passait ses journées derrière son comptoir et ses soirées dans la réserve à déplacer, peser, emballer, les yeux brillants d’une tragique agitation. Aussi, avec le temps, avait-elle eu du mal à contrôler l’agacement qu’il lui inspirait, bien qu’elle sût qu’assurément il méritait mieux. Il était ridicule, et il avait des peurs qu’elle ne comprendrait jamais. C’est ainsi qu’elle jugea son enthousiasme pour cet Azad qui connaissait leur famille en Inde. Une absurdité de plus, une obligation qu’il se créait, sans que personne ne lui ait rien demandé. Pourquoi cet intérêt pour l’Inde, quand leur père, qui était le seul d’entre eux à être indien, ne voulait plus rien savoir de ce pays, et quand les seuls Indiens qu’ils connaissaient les traitaient avec mépris ?

Azad revint le lendemain. Hassanali raconta qu’il était arrivé tout sourire, qu’il avait dit le bonheur que lui avait causé leur rencontre de la veille, l’émotion qu’il avait ressentie à avoir retrouvé le fils d’un homme dont on pensait avoir perdu la trace. Aussi Hassanali l’invita-t-il à déjeuner après les prières du vendredi. Il l’amena chez eux. Le vendredi, Hassanali fermait boutique à midi et se rendait à la mosquée Juma pour la prière. Après quoi il rentrait directement à la maison pour déjeuner et ne retournait pas travailler avant 4 heures l’après-midi. C’était sa seule demi-journée de repos dans la semaine. Rehana cherchait toujours à donner un air de fête à ce repas du vendredi, qu’ils prenaient ensemble comme tous les autres repas, même en la présence d’invités. Le vendredi, tous les vendredis, Rehana cuisinait un pilaf de poulet, assaisonné de cardamome et de gingembre, et parsemé de raisins secs. Elle le servait avec une assiette de rougets frits ou de changu et d’une salade de radis blancs et d’oignons kachumbar, d’une sauce au piment frais et de divers achards. Ceci accompagné de fruits que l’on consommait avant, pendant ou après le repas. Ce vendredi-là, elle balaya la cour, arrosa les plantes en pot, puis commença à hacher les légumes et à mettre en route le repas en milieu de matinée. Elle servirait les hommes et les laisserait. Jamais ils ne recevaient aucun homme chez eux, si ce n’est un parent ou quelque ami de leur mère défunte, et elle savait qu’Hassanali aurait été gêné si elle avait pris place à table avec un homme qui leur était un parfait étranger.

Lorsqu’ils arrivèrent, Rehana portait son plus beau châle, qui lui couvrait la tête et le cou. Elle se tenait, pour accueillir leur hôte, à la porte de l’arrière-cour. Il lui serra brièvement la main en souriant de plaisir, et balança la tête de droite à gauche pour dire à quel point il était heureux. Elle les servit et se retira, se plaisant ensuite à écouter de loin la voix d’Azad si pleine d’entrain. Il vint à la boutique tous les jours de la semaine qui suivit, comme le rapporta Hassanali, puis il revint pour déjeuner le vendredi d’après. Mais cette fois il demanda que Rehana se joigne à eux, ayant appris que c’était ainsi qu’ils faisaient chez eux. Il avait un beau visage émacié. Il était presque grand, et bien bâti. Plus grand qu’elle, qui était fluette, d’une demi-largeur de main. Sa barbe était taillée avec soin, c’était un bel homme à l’aspect propre et net, et Rehana comprit à sa manière d’être qu’il se savait séduisant. Rien de très marqué, juste un lent sourire de contentement lorsqu’il sentit qu’il avait plu. Et il lui plut, il ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué. Quand il parlait, elle se surprenait parfois à l’écouter en silence, le sourire aux lèvres, en contemplant intensément la mobilité de ses traits.

Il s’adressait à eux dans un kiswahili rudimentaire dont ils s’efforcèrent d’abord de ne pas se moquer, mais Azad prit le parti d’en rire, s’exprimant par gestes et répétant avec un zèle appuyé les mots qu’ils lui corrigeaient ou lui soufflaient. Parfois Rehana reconnaissait sans aucun doute possible sa voix légère parmi toutes celles qui traversaient la cour en provenance de la boutique. Il s’y rendait apparemment souvent, et Hassanali parlait de lui tous les jours, lançant régulièrement un regard entendu dans la direction de Rehana. Pendant des semaines il vint ainsi très souvent le vendredi déjeuner avec eux, il s’asseyait ensuite en compagnie d’Hassanali à l’ombre dans la cour jusqu’à l’heure de la réouverture du magasin. Hassanali n’avait jamais eu d’ami comme lui avec lequel il pouvait rester à rire à pleins poumons des heures durant. Rehana ne pouvait s’empêcher de penser à lui, et, quand elle l’entendait sans parvenir à le voir, elle ressentait dans la poitrine une douleur qui ne pouvait être, pensait-elle, que du désir. Puis un vendredi, à quelque trois mois de son arrivée parmi eux, le repas terminé, après que Rehana eut débarrassé la table et laissé les hommes à leur conversation, lorsqu’ils eurent fini de bavarder et qu’Azad s’en fut allé, Hassanali apparut à la porte de sa chambre où elle se reposait et lui fit signe de venir. Azad l’avait demandée en mariage, annonça-t-il sans pouvoir contenir un franc sourire, ni parvenir à cacher son plaisir et à anticiper celui de sa sœur. Elle sentit le sang lui monter au visage, et elle pensa d’abord que tout cela était fou. Comment une chose tant désirée pouvait-elle lui arriver ? « Mais regardez-la », dit Hassanali en riant, et il s’avança pour la prendre dans ses bras. Alors, parce que c’était ce qu’elle désirait le plus, elle se sentit faire marche arrière et, se dégageant de l’étreinte de son frère lui dit : « Attends, attends, réfléchissons. »

Elle remarqua l’agacement d’Hassanali. Il resta aimable, accommodant, toujours souriant, mais son sourire trahit un léger désarroi. Elle avait déjà refusé plusieurs demandes en mariage. « Oui, bien sûr, il te faut prendre le temps de réfléchir, lui dit-il. Mais… je pensais que… Est-ce qu’il ne te plaît pas ? »

Elle hocha la tête avec humilité, timidement elle le reconnaissait. « Si, répondit-elle, et elle sentit la chaleur lui monter au visage une nouvelle fois. Je suis heureuse de sa demande… »

Hassanali rayonnait de plaisir, il tendit les bras dans sa direction. « Attends, attends, dit-elle en reculant jusqu’au seuil de la chambre. Ce n’est pas par suffisance… ni par vanité que j’hésite. Je me réjouis de sa demande. C’est un homme bon, gai, poli et… séduisant. Mais nous ne savons pas grand-chose de lui et des siens. Nous ne savons pas…

— Je sais que j’ai déjà pour lui les sentiments d’un frère, reprit Hassanali avec obstination, et son euphorie marqua le pas. Je sais qu’il est un ami enjoué et attentionné depuis le premier jour. Et je crois connaître assez bien la vie pour être persuadé que c’est un homme fiable et… sincère. J’ai honte de ta méfiance alors qu’il nous a témoigné tellement d’amitié. A-t-il jamais été discourtois à ton égard ? Non, il s’est toujours montré correct et digne, même si tout le monde a remarqué l’admiration que tu lui inspirais.

— C’est vrai, dit Rehana, sans parvenir à réprimer un sourire.

— Bon, alors. Seul un aveugle n’a pu voir que tu aimais le regarder, dit Hassanali, triomphant à présent, convaincu par la force de ses propres sentiments et le sourire qui passa fugitivement sur le visage de Rehana.

— Oui, mais nous ne savons rien de ses… obligations.

— Quelles obligations ? Pourquoi ne pas accepter, puis nous pourrons lui poser les questions que tu veux ? Je ne voudrais pas l’offenser. Je suis convaincu que c’est un homme de bien, et je ne crois pas que tu pourras trouver personne de mieux.

— Sa famille, lui opposa Rehana qui commençait à perdre patience. Est-ce qu’il a déjà… une famille à lui ? Est-il marié ? Doit-il rentrer dans son pays, ou a-t-il l’intention de vivre ici ? Ce n’est pas rien ce qu’il demande.

— Marié, je n’y avais pas pensé », dit Hassanali, qui comprenait enfin. Les trois demandes en mariage que Rehana avait déclinées avaient toutes été le fait d’homme déjà mariés et qui cherchaient une seconde et, pour l’un d’eux, une troisième épouse. Mais il s’agissait d’hommes plus âgés, qui avaient eu des enfants de lits précédents, et désiraient raviver, revigorer les plaisirs du mariage avec une nouvelle épouse plus jeune. Azad n’était guère plus vieux qu’eux deux, et il semblait si insouciant et si gai qu’il était difficile de l’imaginer marié.

« Si tu ne veux pas lui poser toi-même ces questions, nous pouvons envoyer un mot à tante Mariam. Ainsi quelqu’un les posera à ta place, puisque tu crains de les voir compliquer ta relation d’amitié.

— Non, objecta aussitôt Hassanali. Elle va le tourmenter et le faire fuir. Et puis cela prendra des jours pour lui envoyer le message, et des jours avant qu’elle ne se déplace jusqu’ici. Ce ne serait pas bien de le faire attendre aussi longtemps. Non, je vais l’interroger. Je vais lui parler. Mais puis-je lui dire que tu es heureuse de sa demande, aussi heureuse que je le suis ?

— Dis-lui que j’en suis heureuse, oui », acquiesça-t-elle avec prudence, plus très certaine déjà de l’insistance avec laquelle Hassanali le presserait de répondre à ses questions.

Il la laissa pour aller ouvrir la boutique. Elle retourna dans sa chambre, dont elle ferma la porte, puis elle s’allongea sur le lit avec l’impression de suffoquer. Elle était prise de terreur, comme si on lui demandait d’accepter quelque chose qui pourrait avoir des conséquences incalculables, en même temps qu’elle souriait au souvenir d’Azad. La parcourut un léger frisson à l’idée du contact, celui de son bras, de son épaule, puis elle ferma les yeux et sentit son souffle sur son corps. Elle resta longtemps ainsi les yeux fermés, perdue dans l’inventaire de ses étreintes.

Elle comprenait pourquoi Hassanali était si impatient, si désireux qu’elle accepte la proposition. Elle avait vingt-deux ans, un âge déjà avancé pour une femme qui n’était pas mariée. Elle savait qu’il s’inquiétait pour elle et pour son propre honneur, car le célibat la rendait plus vulnérable à l’inacceptable. Aux yeux d’Hassanali, comme aux yeux de tous, il aurait échoué à la protéger si elle succombait à quoi que ce soit d’inconvenant, tous deux seraient alors déshonorés. Il y avait des hommes qui faisaient ainsi profession de séduire, et leurs victimes étaient en général des veuves ou des femmes qui n’avaient pas trouvé d’époux et auprès desquelles la surveillance des familles s’était relâchée. La situation n’était certes pas encore à ce point désespérée, mais Rehana trouvait Hassanali inquiet. Il lui avait dit quelque chose d’assez dur lorsqu’elle avait refusé la seconde demande en mariage. À la première il s’était amusé de son refus, l’idée même qu’Abdalla Magoti épouse sa sœur était ridicule, d’abord parce qu’il n’arrivait pas à l’imaginer mariée, pensa-t-elle. Et puis il y avait du ridicule chez Abdalla Magoti. Ce nom lui venait de ses genoux cagneux et de ses jambes arquées, qui lui donnaient une démarche comique caractéristique. Il avait déjà une femme et trois enfants, et tous vivaient dans l’arrière-salle d’un minuscule café situé au fond d’une ruelle. C’était peu de temps après la mort de leur mère, et peut-être Abdalla Magoti pensa-t-il que, se sentant fragilisée, elle allait accepter la protection qu’il lui offrait. Hassanali avait lui-même été pris de fou rire en l’entendant faire sa déclaration, et il sourit avec bienveillance lorsqu’elle exprima son refus.

Le second refus l’amusa moins, ce qui fit rire cette fois Rehana à cause des airs outrés qu’il prit. C’était au cours de l’un des longs séjours de tante Mariam chez eux. À chaque fois qu’elle venait les voir, elle rendait visite aux nombreuses personnes qu’elle connaissait en ville, elle était invitée aux mariages, veillait les morts et recevait pour sa part plus de visites en quelques jours que Rehana tout au long de l’année. Naturellement, Rehana était tenue de l’accompagner. Il eut été bizarre et peu sociable de sa part de s’en dispenser, tante Mariam d’ailleurs ne l’aurait pas permis. Elles se rendirent un jour dans la maison d’un notable originaire d’Oman, propriétaire terrien dans la région, ainsi qu’à Takaungu. Tante Mariam avait un faible pour ces relations avec les gens huppés, et elle était aussi à l’aise dans les grandes demeures de ce milieu qui n’était pas le sien que dans sa maisonnette sans lumière (mais qui possédait une cour spacieuse dans laquelle elle faisait pousser rosiers et jasmin) où elle avait vécue toute sa vie de femme mariée, de veuve, et celle de tante dévouée. Rehana était toujours surprise du nombre de personnes que comptaient ces vastes maisonnées, les épouses, les parents, les domestiques. Certains étaient des esclaves, ou des enfants d’esclaves qui avec le temps se considéraient comme faisant partie de la famille.

Elles se trouvaient en compagnie d’une des épouses de la maison, entourée de ses domestiques ainsi que de parentes, dans une pièce du premier étage donnant sur une véranda. Une douce brise soufflait de la baie, si bien que malgré la chaleur qui chatoyait en ce milieu d’après-midi, la pièce était aussi fraîche que l’ombre d’un arbre à l’heure où le soleil se couche. Une voix masculine se fit entendre de loin pour annoncer son arrivée. L’une des femmes prévint qu’il y avait de la visite mais elle n’eut pas le temps d’empêcher l’homme d’entrer dans la pièce. Toutes se hâtèrent de se couvrir la tête, toutes à l’exception de Rehana, qui ne fut pas assez rapide, et qui n’était de toute façon pas aussi pointilleuse sur le port du voile que l’étaient ces femmes ibadites qui se couvraient jusque devant leurs propres frères, c’est du moins ce qu’elle avait entendu dire. L’homme qui apparut était trapu, il avait le teint mat et approchait la quarantaine. Il s’arrêta dans l’encadrement de la porte, gêné. Ses yeux se posèrent un instant sur Rehana et il se retira en présentant ses excuses. L’épouse qui les avait reçues leur rendit visite quelques jours plus tard et les invita à revenir la voir, l’on se revit ensuite encore une autre fois avant que le sujet ne soit abordé ouvertement. L’homme, qui s’appelait Daud Suleiman, avait demandé Rehana en mariage après l’avoir vue cette unique fois. La demande fut transmise par tante Mariam, qui posa toutes les questions et fournit toutes les informations à Rehana et à Hassanali. C’était un parent de l’épouse du notable à laquelle elles avaient rendu visite, et tante Mariam se perdit tant et tant dans les détails de la complexe relation de parenté que Rehana cessa d’écouter. Elle avait déjà sa réponse. Sachant à présent de quoi il retournait, elle se souvint d’avoir trouvé quelque chose d’abject dans le regard de cet homme d’expérience, qui la jaugeait. Le mot « abject » était-il trop fort ? Il l’avait, en tout cas, fait tressaillir et se détourner, et même si elle n’avait pas alors analysé sa réaction, elle comprenait à présent ce qu’elle avait lu dans ce regard et qui l’avait glacée. L’homme gérait pour un propriétaire terrien une ferme près de Mambrui et, oui, il était marié et avait quatre jeunes enfants, mais le logement à la ferme était spacieux et il y aurait de la place pour tous. Il y avait aussi les avantages de vivre à la campagne, les fruits et les légumes fraîchement cueillis, les œufs du jour. La protection du propriétaire apportait aussi la garantie que l’on ne manquerait jamais de rien.

Tante Mariam approuva en silence le refus de Rehana, puis elle lui demanda de lui fournir des arguments pour pouvoir répondre à l’épouse du notable. « Faut-il vraiment que je donne des explications ? Est-ce que je ne peux pas simplement dire non ? » Il était, pensa-t-elle, impossible d’avouer ce que ce regard lui avait fait craindre – qu’il ne cherche à la contraindre, à l’écraser. C’était, selon toute apparence, un homme respectable et sûr de lui, qui savait qu’il avait des devoirs dont il était soucieux de s’acquitter, et qui lui demanderait de faire de même de son côté. Ce n’était pas qu’elle savait – comment aurait-elle pu savoir d’après un si bref regard ? –, mais elle le sentait, elle sentait qu’il voudrait lui dicter sa loi, la diriger, de la façon dont son père l’avait fait et dont Hassanali croyait devoir le faire. Elle ne voulait être la seconde épouse de personne. Jamais son père n’avait parlé de prendre une seconde épouse. Pour quoi faire ?

« Je ne souhaite pas vivre à la campagne, finit-elle par répondre, incapable de trouver meilleure explication.

— Pour qui donc te prends-tu ? Pour une princesse ? » lança Hassanali d’un ton hargneux qui ne lui ressemblait pas, mais il ne parvint pas à contrôler sa colère devant ce qu’il prenait pour un caprice. Il se leva et se dirigea droit vers la porte de la cour. Après quelques pas il fit demi-tour. « Est-ce vraiment si bien pour toi de vivre ici ? Tu vas dire non à cet homme, qui t’a vue et à qui tu as plu, et qui peut subvenir à tes besoins, et plus jamais personne ne te demandera après cela. Ils penseront que tu es trop fière.

— S’il te plaît, petit, un ton plus bas, intervint sèchement tante Mariam.

— Il n’y a pas de quoi crier, de toute façon. C’est ma vie, ajouta Rehana.

— Oui, c’est ta vie, et ce sera toujours ta vie, mais continue ainsi et cela finira mal, reprit plus bas Hassanali dans un murmure de rage. Personne ne te demandera plus jamais en mariage parce qu’on te trouvera vaniteuse, et il n’y a vraiment pas de quoi l’être. Et puis un de ces hommes malveillants te séduira et tu apporteras le déshonneur à la famille. » C’est ce qu’il avait dit, avant de sortir comme un ouragan. Rehana resta le regard fixe et tante Mariam demanda tout bas à Dieu de pardonner à son neveu cette funeste pensée.

Ce qui survint quelques mois plus tard donna raison à Hassanali. Un messager se présenta envoyé par Ali Abdalla, un négociant que tout le monde appelait Msuwaki, on ne sait trop pourquoi. Ce messager était porteur d’une demande en mariage concernant Rehana. Lorsque Hassanali lui fit part du message, elle comprit qu’il se sentait à la fois triste et justifié dans sa sombre prédiction. Peut-être avait-il honte pour elle. À leurs yeux, Ali Abdalla était un vieillard, il avait soixante ans, une barbe blanche, et faisait commerce de tout ce qui se présentait, il avait deux épouses et de grands enfants quelque part en Arabie. Un parfum de scandale était attaché à son nom. Rehana en ignorait les détails et ne voulait pas les connaître, ce n’étaient pas ses affaires. Les gens inventaient toujours des ragots à partir de rien. Sans doute avait-il formulé sa demande en raison du désir sexuel qu’il avait d’une femme, lui qui était trop vieux pour s’autoriser l’indignité de monnayer des rapports avec celles qui font le trottoir. Elle comprit cela. Les Arabes d’un certain âge feignaient l’apitoiement lorsqu’ils concluaient pareilles unions, ils choisissaient des veuves ou des divorcées qui n’avaient plus beaucoup de moyens, et même parfois de belles jeunes femmes dont la famille était couverte de dettes. La contrepartie financière était alors le plus souvent négligeable, les familles voulant avant tout caser celle qui les encombrait et lui donner une respectabilité. Tout se faisait au nom de la compassion et de la bienveillance, loin de la luxure et de la cupidité. Voilà pourquoi Hassanali avait honte pour elle, et peut-être honte d’elle – qu’elle ait pu faire l’objet d’une telle proposition, comme si elle avait été sur la paille.

« Je vais répondre que non, qu’en penses-tu ? Merci, mais non », dit Hassanali, le nez dans sa tasse de café. Ils étaient assis sur la natte dans la cour mal éclairée après un dîner froid composé des restes du déjeuner. Rehana se sentait abattue, contrariée, et elle pensa qu’il en allait de même pour Hassanali. Elle ne comprenait pas pourquoi elle éprouvait ce sentiment de solitude et d’inutilité, de faute, pourquoi Hassanali avait l’air tellement découragé, comme s’ils avaient tous deux échoué, comme s’ils avaient raté leur vie. Elle aurait dû cuisiner quelque chose, ne serait-ce que des haricots ou des épinards. Elle prit la résolution de ne plus jamais servir pareil repas, de ne plus jamais laisser le riz et les légumes froids peser sur eux de toute leur médiocrité.

C’est ainsi que lorsque Azad arriva dans leur existence en milieu d’année, ce fut comme un cadeau inespéré, une bénédiction. Hassanali aurait été heureux de l’avoir pour ami, il était fier de l’admiration qu’Azad portait à Rehana, mais avait du mal à croire qu’il voudrait l’épouser. Il fut si enthousiaste lorsque le jeune homme fit sa demande qu’il dut se retenir de l’embrasser et de l’accueillir aussitôt au sein de la famille. Azad était jeune, sympathique, ouvert, plein d’audace. Il avait parcouru des centaines de milles marins et débarqué en terre inconnue, ce qui était courageux. Puis il était resté pour travailler comme négociant sans même vraiment parler la langue du pays, ce qui était encore plus courageux. Il était épanoui, heureux, il leur avait témoigné une affection infinie, sans exiger la moindre contrepartie. Hassanali les avait observés, lui et Rehana, avec une joie narquoise et incrédule, notant, plein d’un espoir prudent, l’intérêt qu’ils avaient l’un pour l’autre. En réalité, c’était plus qu’il ne pouvait espérer, et il l’avait dit à Rehana lorsqu’elle lui avait demandé d’attendre, et de réfléchir, et de faire appel à tante Mariam afin qu’elle vienne poser les bonnes questions. « Jamais tu ne trouveras quelqu’un de mieux », avait-il insisté, et elle savait qu’il avait raison. Quand Hassanali lui rapporta qu’il avait interrogé Azad, et que celui-ci avait répondu ne pas être marié et n’avoir d’autre désir que de vivre heureux auprès de Rehana, elle sourit et donna son accord, puis écrivit à sa tante. Ils se marièrent le lendemain de son arrivée.

Peut-être était-ce plus qu’elle ne méritait. Pendant des mois elle s’était perdue en lui, comme s’il avait pris possession d’elle, comme s’il l’avait transformée. Elle se sentait belle et forte, elle souriait en son for intérieur en pensant à lui, elle se montrait tolérante face à toutes ces choses qui lui avaient auparavant parues exaspérantes et mesquines. Jour après jour, elle se réjouissait de ce corps à côté du sien, des étreintes de cet homme, de son rire. Il voyageait pour ses affaires, mais sans que cela fût insupportable au début, et à chacun de ses retours elle avait l’impression d’être encore plus sienne. C’était tellement inattendu, ce sentiment d’intimité, cette proximité, comme s’il avait fait partie d’elle, comme s’il avait été sa chair. Quand le mausim finalement revint, et que débarqua le capitaine avec lequel il travaillait, Azad se trouva très occupé, il se déplaçait beaucoup pour superviser l’acheminement de toutes les marchandises qu’il avait négociées. Ils ne le virent que rarement dans les dernières semaines.

Il avait indiqué qu’il allait devoir repartir avec le bateau, afin de s’assurer qu’une fois les marchandises vendues il percevrait sa part des bénéfices. Business is business, il faut veiller au grain si l’on veut être sûr de bien toucher son dû, et ne pas se laisser escroquer. Le capitaine certes était un parent, et il ferait en sorte qu’il soit effectivement payé, mais l’argent corrompt les âmes les plus pures, et le capitaine lui-même, qui n’était en aucun cas une âme des plus pures, pourrait être tenté. Aussitôt ses affaires réglées, il serait de retour, et alors Rehana serait grosse de leur premier enfant, espérait-il. Elle avait du mal à l’accepter, elle le supplia, mais il l’apaisa. C’est ainsi que vivent les gens comme nous : les voyages, le commerce, pour se faire une place au soleil. Je vais partir et revenir, et avec un peu de chance je ramènerai certains des présents que Dieu garde en réserve pour nous. Hassanali demanda à sa sœur de ne pas s’obstiner sottement, et de cesser de mener la vie dure à Azad. Il en allait ainsi pour tellement de gens d’ici, elle le savait. Quand les vents du mausim tournèrent cette année-là, il alla s’embarquer à Mombasa, puis plus rien, rien depuis cinq ans et sans doute à jamais.

Ils avaient pensé qu’il enverrait un mot dès qu’il le pourrait, mais il ne le fit pas, et Rehana se mit à craindre que le bateau ait fait naufrage. Leur père Zakariya leur raconta que c’était ainsi que son propre père avait disparu, il avait péri pendant le retour du voyage du mausim, son bateau ayant sombré dans la tempête en pleine mer d’Oman. Il avait fallu des semaines avant que sa mère n’apprenne la nouvelle, et ce n’est que lorsque les marchands eurent conclu au naufrage qu’elle dut se résoudre à sa mort. Il s’appelait lui aussi Hassanali et, quand Zakariya fut en âge d’entreprendre le voyage, il s’embarqua à son tour avec le mausim, peut-être à la recherche de son père. Par chance il trouva en chemin son petit Hassanali, et n’entreprit donc pas le voyage de retour, échappant ainsi à la noyade. Aussi, la première pensée – terrible – qui traversa Rehana fut-elle que le navire avait sombré avant d’arriver en Inde. Hassanali chercha à glaner des informations auprès des uns et des autres, et l’on interrogea marchands et marins. Non, le navire était bien arrivé à bon port, ils allaient donc voir revenir le jeune homme avec le prochain mausim. Mais il ne revint pas, et au bout de quelque temps Hassanali n’osa plus aller aux nouvelles. Azad les avait abandonnés, il l’avait abandonnée, il était retourné à sa vie en Inde, se moquant de l’amour de Rehana, de son désir, se gaussant de leur crédulité. Mais elle n’était pas convaincue qu’il ne lui soit rien arrivé. Il pourrait bien réapparaître un jour, et alors il leur raconterait les épreuves qu’il avait traversées et qui l’avaient retenu au loin. Telle était la situation, bien qu’elle ait su au fond d’elle-même, dès les premiers mois, qu’il ne reviendrait pas. Des années durant, elle a ressassé le fait qu’il l’ait quittée, et il ne lui restait que l’amertume aujourd’hui. Elle se laissait rarement aller à penser à l’ivresse des premiers temps. Elle avait le sentiment de s’être fait duper et, le souvenir qu’elle avait de lui virant à la rancœur, elle éprouva le besoin de blâmer Hassanali, qui avait fait fi de sa prudence, bien que jamais elle ne le lui avouât et que se taire lui pesât. Sa vie en fut bouleversée, ressentiment, découragement, elle se levait tard, souffrait de son absence. Elle souffrait de son absence en permanence, même si elle haïssait tout de lui – son existence, son nom, sa voix. Elle s’occupait de la maison comme elle l’avait toujours fait, mais sans goût à présent et avec intolérance, une part d’elle-même s’était figée, alourdie, aigrie.

Tante Mariam leur rendait visite à intervalles réguliers comme elle le faisait avant l’arrivée d’Azad. Elle s’était tenue à l’écart pendant les quelque sept mois qui avaient suivi le mariage de Rehana, afin de lui laisser l’espace et le temps d’être heureuse, disait-elle, mais une fois Azad parti avec le mausim, elle revint les voir, pour tenir compagnie à Rehana et, pensa-t-elle, être à portée de main en cas de grossesse. Mais il n’y eut pas de grossesse, et, l’absence d’Azad se prolongeant, tante Mariam cessa de poser des questions embarrassantes et tint à Rehana, lorsqu’elle désespérait, des propos rassurants. Pour finir, ce fut elle qui prit la décision. Après presque deux ans au cours desquels elle effectua de nombreux allers et retours, Rehana et Hassanali étant toujours plongés dans la tristesse, elle resta. Elle resta de Mfungo Mosi à Mfungo Mosi, une année entière. Elle passa avec eux Muharram, Maulid Nabi, Miraj, Ramadhan, Sikukuu Ndogo et Sikukuu Kubwa. Elle chantait même une chanson satirique sur l’invitée qui s’incruste et s’incruste jusqu’à ce que l’on soit contraint de la mettre dehors, les incitant ainsi à protester que sa présence ne les dérangeait pas.

Comme toujours lorsqu’elle était chez eux – et les années passant, rien ne semblait changer –, elle continua de s’activer. Il y eut bien sûr les visites qu’on recevait, et celles qu’on faisait. Ils vidèrent les matelas de leur kapok, qu’ils mirent à sécher au soleil afin de le débarrasser des punaises et des odeurs avant d’en bourrer un nouveau calicot. Elle fit réparer les fenêtres qui donnaient sur la cour et passer les murs à la chaux. Hassanali se plaignait des dépenses que cela occasionnait, mais avec le sourire. La cour prit un aspect propre et neuf qui donnait aux plantes des formes plus harmonieuses et rehaussait leur luxuriance. Tante Mariam se lança dans la fabrication et la friture des samosas et des bajas qu’on lui commandait pour des réceptions, en réservant une partie pour la boutique d’Hassanali. Les pêcheurs se présentaient à la porte de la cour avec leurs chapelets de poissons à vendre, et elle en discutait le prix comme si elle devait se fournir pour un banquet, alors qu’une poignée leur suffisait pour accompagner leur riz, leur cassave ou leurs bananes. Cela n’empêchait pas les pêcheurs de revenir le lendemain et de vociférer devant la porte, proposant à l’occasion un poisson qu’on n’avait pas demandé, pour le simple plaisir de marchander avec tante Mariam.

Rehana ne pouvait rester au lit pendant ce temps-là, elle ne le souhaitait même pas. Tante Mariam s’installa dans sa chambre et l’obligea à se lever en même temps qu’elle, lui redonnant en douceur l’envie de s’activer. Elle demanda à Rehana de lui lire chaque jour quelques pages du Coran, car ses yeux la trahissaient à présent, et jamais elle n’avait vraiment réussi à aborder les grandes sourates, et Rehana lisait si bien. À l’âge de dix ans, Rehana était capable de lire le Coran du début à la fin, et elle en connaissait des passages par cœur. (Bien qu’elle ait dû quitter l’école peu de temps après, car elle commença à perdre le sang, ce qui devenait dangereux.) Tante Mariam persuada Rehana de lui confectionner des robes, comme elle le faisait pour son propre usage, et elle fit un tel éloge des résultats obtenus que d’autres personnes souhaitèrent s’en faire confectionner aussi. Enfin, elle sut convaincre Hassanali qu’il était temps pour lui de songer à prendre femme. Elle ne l’exprima pas, ni peut-être même ne le pensa, mais une femme pour Hassanali serait une compagnie pour Rehana, ce qui les sortirait l’un et l’autre du désarroi dans lequel ils étaient plongés. Elle savait exactement qui, dit-elle à Hassanali, pour le jour où il serait prêt, bien qu’il valût mieux ne pas trop tarder à se décider. « Je t’épouserais bien, quant à moi, plaisantait-elle, si je n’avais pas toutes ces demandes de riches célibataires à examiner. »

C’est ainsi qu’arriva Malika, qui apporta le bonheur à Hassanali, et qui changea leur vie. Rehana apprit à penser à Azad comme à une erreur qu’elle avait commise, et contre laquelle elle était impuissante. Elle pourrait essayer de faire annuler le mariage, mais à quoi bon ? Le temps jouait contre elle. Il y avait dix ans que leur mère était morte, elle avait vingt-neuf ans aujourd’hui. Vieille. Malika se tenait devant elle et s’apprêtait, ayant lavé les épinards, à préparer à présent le poisson en fredonnant sa berceuse ou l’on ne sait quelle chanson. Elle songeait sans doute à ce qu’elle et Hassanali se feraient l’un à l’autre lorsqu’il rentrerait prendre du repos. Depuis que Malika était là, il fermait la boutique deux heures durant après le déjeuner, afin de se reposer. Cela faisait sourire Rehana, même si elle les enviait aussi. Elle se leva de son siège et examina la robe qu’elle venait de terminer et qu’elle tenait à bout de bras, la tournant d’un côté puis de l’autre pour vérifier que tout était bien. Elle éprouva une certaine satisfaction à la pensée de la femme qui lui avait commandé cette robe et qui allait venir la chercher dans l’après-midi. Elle allait être contente, se dit-elle. Elle plia la robe et se rassit, et ce faisant, elle sentit cogner contre sa cuisse le carnet qu’elle avait pris au blessé. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle ait pu un instant songer qu’il s’agissait d’Azad, l’homme qui lui avait appris le désir autant que la haine, appris à se haïr elle-même plus encore qu’elle ne le haïssait. Il n’était pas de retour, Dieu merci, car que ferait-elle s’il revenait ? Et qu’allait-elle faire du carnet du mzungu ? Elle n’était même pas capable de déchiffrer ce qui était écrit sans doute dans sa langue à lui. Il était impossible de le jeter, car l’homme qui ramassait leurs ordures pour les brûler les fouillait toujours dans l’espoir de trouver quelque chose à revendre. S’il tombait sur le carnet, il l’apporterait à l’Européen du gouvernement et les dénoncerait comme voleurs, anticipant une récompense. Elle pourrait l’enterrer, mais s’il venait à être découvert, cela passerait pour de la sorcellerie, ou la lubie hostile d’un esprit dérangé. Elle allait devoir le garder sur elle comme un fardeau, le cacher jusqu’au moment où on le trouverait, ou jusqu’à sa mort, et les gens s’amuseraient alors de ce dérisoire chapardage de vieille fille.

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