Abdulrazak Gurnah
Suite
Quelque temps avant de lire les carnets d’Amin, je participai à un colloque organisé à Cardiff par quelqu’un que j’avais connu pendant mes études supérieures et avec lequel je renouai récemment. Étudiants, nous rédigions nos dissertations en même temps, suivions les mêmes séminaires de recherche, jouions au squash deux fois par semaine. Nous étions amis, de cette façon-là. Puis, entrés dans la vie active, nous avons pris des chemins différents et complètement perdu le contact. Je n’ai plus ensuite entendu parler de lui, ni ne suis jamais tombé sur des écrits dont il aurait été l’auteur. Je suis d’ailleurs à peu près sûr qu’il pourrait dire la même chose de moi. Il m’est bien arrivé de penser à lui, soit parce qu’un nom me rappelait le sien soit pour tout autre raison accidentelle de ce type. Puis il m’a envoyé un courrier électronique, ayant trouvé mon adresse sur le site de l’université où une absurde vanité nous pousse à figurer. Il m’écrivait, disait-il, parce qu’il se souvenait d’une conversation que nous avions eue au sujet d’Othello, et qu’il avait été à l’époque si impressionné par mes propos qu’il avait tenté de me persuader d’écrire sur la pièce. Il espérait dans son courrier que je l’avais fait. Dans tous les cas, il organisait un colloque sur la sexualité interraciale dans les écrits en langue anglaise, et il voulait savoir si j’accepterais d’apporter ma contribution. Ce serait sympathique de se revoir, ajoutait-il, et d’échanger des nouvelles. Je le pensais aussi, et lui donnai mon accord.
Au lieu d’un texte sur Othello, que jamais je n’écrivis en dépit de sa flatteuse suggestion, j’en proposai un autre sur race et sexualité dans les œuvres des colons au Kenya. J’y faisais quelques observations simples concernant la fiction et quelques essais, en montrant l’absence des rencontres sexuelles dans ces écrits, comme de leur sublimation à travers des témoignages de soutien peiné ou des rumeurs d’écarts tragiques. Au cours du débat qui suivit mon intervention, j’évoquai l’histoire de Rehana, ou ce que j’en savais, la présentant comme un exemple du type d’histoire qui fait défaut dans ces textes. Je nommai la ville et l’époque approximative où les événements s’étaient déroulés, soulignant les conséquences inattendues qu’ils avaient eues pour sa petite-fille Jamila. J’ignorais alors le nom de Pearce. Mon intervention n’avait rien d’extraordinaire, ni de provocateur ni d’ambitieux, et tenait davantage d’une brève causerie sur des questions qui m’intéressaient.
Il n’y avait que six personnes dans la salle, l’essentiel du public ayant fait le choix d’un débat qui se tenait à la même heure sur William Faulkner. C’est sans doute ce que j’aurais moi aussi choisi si je n’avais eu ma communication à assurer. Après mon intervention, une personne s’est approchée. Elle m’a félicité (cela fait partie des politesses convenues en la circonstance), et m’a demandé s’il lui était possible de s’entretenir avec moi de l’histoire de Rehana et de sa liaison avec un Anglais. J’ai attendu d’en savoir plus, déjà sur la défensive. C’était une femme séduisante, qui approchait la quarantaine, de quelques années plus jeune que moi. J’ai attendu car je voulais savoir comment nous allions nous y prendre. J’étais las, et prudent dans mes rencontres. Depuis Grace, je n’avais fait aucun effort pour entamer une autre histoire sentimentale, ma vie s’en trouvait triste et solitaire, mais elle était paisible et gérable. Je n’ai généralement pas la vanité de voir en tout échange une tentative de séduction, c’est même plutôt le contraire, mais il y a parfois des complications qui vont à l’encontre de la séduction, des méprises, des blessures, une gêne. Alors j’ai attendu.
Elle m’a expliqué que son grand-père avait été pendant une brève période au début du siècle administrateur colonial dans une petite ville de la côte kenyane, cette ville même que j’avais présentée comme étant celle de l’histoire que Rehana avait vécue. Il avait laissé des notes sur cette époque et dans ce court texte qui était resté inachevé faisait allusion à une liaison entre une femme du pays et un voyageur britannique, sans cependant donner de noms. Elle se demandait s’il ne pourrait pas s’agir de l’histoire que j’avais évoquée, car la raison pour laquelle son grand-père relatait cette affaire était que le voyageur anglais avait ouvertement vécu un certain temps avec cette femme, ce qui était inhabituel. Il insistait également, comme je l’avais fait dans mon intervention, sur l’impossibilité de telles relations qui sont inéluctablement vouées à l’échec. L’amant anglais est rentré dans son pays et la femme s’est attachée à un autre homme.
C’est ainsi que j’ai rencontré Barbara Turner.
Nous avons passé la soirée ensemble, et elle m’a donné une quantité d’informations que jamais je n’aurais espérées. Son grand-père s’appelait Frederick Turner, il rentra en Angleterre en 1903 et ne reprit jamais du service dans les colonies. Christabel, sa femme, ne pouvait souffrir l’Empire, et elle lui manquait trop pour qu’il poursuive dans cette voie. Il s’était tourné vers le professorat et enseignait la littérature à l’université de Nottingham où, poétesse aujourd’hui publiée, Christabel avait des admirateurs et de l’influence. C’est à cette époque que Frederick Turner a commencé la rédaction de ses mémoires. À chaque fois qu’il prenait la plume, il inscrivait la date dans la marge. Le texte s’arrêtait à juin 1905. Son premier fils, John, le père de Barbara, était né en juin 1905. C’est peut-être la raison pour laquelle Frederick avait renoncé à poursuivre, comblé par l’arrivée d’un petit être idéal. J’ignore si l’écriture de ces mémoires était pour lui une chose sérieuse, ou si elle venait remplir le vide de ses journées, ou bien apaiser des poussées de nostalgie qui se dissipèrent aussitôt que le petit John vint au monde. Il avait alors sans doute également repris contact avec Martin Pearce, qui vivait tout près à Newark. Ceci aussi avait pu être une raison de renoncer à ces mémoires. Il ne voulait pas offenser un ami. De fait, Martin et Frederick étaient devenus d’excellents amis, et même après que Martin se fut installé à Londres où il avait accepté un poste de chercheur au British Museum, les familles se rendirent visite et restèrent en relation.
Rien là qui n’ait été dans l’ordre des choses. J’avais maintenant le nom de l’amant anglais de Rehana et celui de l’officier colonial qui l’avait recueilli. Que Martin Pearce soit devenu un orientaliste n’a rien de vraiment surprenant, même si voir Frederick Turner en professeur de littérature surprend davantage. Il ne pouvait pourtant faire pire que bien d’autres dans cette discipline. Martin et Frederick ont tous deux survécu à la guerre par chance. Martin fut envoyé en Mésopotamie comme spécialiste des antiquités et Frederick resta à l’abri chez lui. Ce qui est moins dans l’ordre des choses, c’est que la fille de Pearce, Elisabeth, ait été la mère de Barbara. Elle m’a brièvement conté l’histoire de ces liens au cours de notre première rencontre, mais elle m’en a dit davantage par la suite. Pour ce qui m’intéresse ici, je me contenterai d’indiquer que la mère de Barbara, Elisabeth, était la fille unique de Martin Pearce (bien que nous sachions que cela n’était pas le cas), et qu’elle a épousé le fils aîné de Frederick Turner. C’est Elisabeth qui a révélé à Barbara l’identité de l’Anglais qui avait eu une liaison affichée avec une femme de là-bas. Après la mort de Frederick (1940), Elisabeth s’est plongée dans ses mémoires et a demandé à sa belle-mère, Christie Turner, si elle savait qui était l’amant anglais. Ton père, a-t-elle dit. Martin Pearce avait alors lui aussi disparu (1939), et garder le secret n’avait plus de sens. La mort était partout autour d’eux.
J’ai expliqué mon intérêt pour cette histoire. J’ai parlé à Barbara de Jamila et d’Amin, mais elle n’a tout d’abord retenu, semble-t-il, que le fait qu’il y ait eu un enfant, le fait que son grand-père ait eu une fille de sa maîtresse indigène.
Elle s’appelait Rehana, l’ai-je reprise. Rehana Zakariya, pas sa maîtresse indigène. Elle a donné à sa fille le nom d’Asmah, celle qui est sans péché. Et Asmah a donné à sa fille le nom de Jamila, ce qui veut dire belle.
« Jamila est ma cousine, a dit Barbara.
— Il y avait aussi deux frères aînés, ai-je ajouté.
— J’ai deux frères aînés aussi, a-t-elle dit. »
Quelques jours plus tard, la mère de Barbara, Elisabeth, m’a envoyé un mot pour m’inviter à déjeuner. J’avais demandé à consulter ces mémoires, et elle avait alors souhaité me connaître. Barbara n’était pas conviée. Elisabeth ne voulait pas que je pense du mal de son père. Elle avait près de quatre-vingts ans, mais elle était encore alerte et vive, presque imposante par son physique, en aucun cas d’aspect fragile ou donnant l’impression de quelqu’un de fatigué. Elle avait préparé un déjeuner léger mais raffiné : un potage de maïs, du saumon rôti servi avec des épinards, et une tarte aux pommes et aux épices. Barbara lui avait rapporté mon récit. Elle voulait en savoir plus sur Jamila et sur sa mère. Je lui ai dit ce que je savais. Elle ignorait qu’il y avait eu un enfant. Même Frederick l’ignorait, mais son père avait dû savoir. Du moins savoir qu’elle était enceinte quand il l’a quittée pour rentrer en Angleterre. Elle m’a demandé si je savais si son père avait jamais écrit à Rehana et à l’enfant, ou s’il était allé les voir. J’ai répondu que je ne savais pas. « Ainsi j’ai une sœur », a dit Elisabeth. Son mari, John, aurait adoré. Il était mort deux ans plus tôt, a-t-elle indiqué avant d’ajouter après une courte pause : « Je n’arrive toujours pas à croire qu’il est parti. » Elle a demandé si sa sœur vivait toujours et si je connaissais son nom. J’ai dit qu’elle s’appelait Asmah, mais que j’ignorais si elle vivait toujours. Elle m’a demandé de lui écrire le nom, m’a demandé s’il y avait un moyen d’entrer en contact avec Jamila, ou avec sa mère si celle-ci était encore en vie. J’ai dit que j’allais me renseigner.
J’ai reçu et lu les carnets d’Amin peu de temps après, et j’ai compris qu’en dépit du réel désir qui était le mien, je n’aurais pas été capable d’imaginer l’angoisse dans laquelle ils avaient vécu. Alors j’ai su ce que j’allais faire. Il était temps de retourner à la maison, si je puis m’exprimer ainsi, de leur rendre visite, d’enterrer mes peurs, de demander pardon pour mes manquements. Cela leur ferait plaisir, me ferait plaisir, et réveillerait en moi des fibres et des nerfs restés en sommeil depuis trop longtemps. Barbara m’a demandé si elle pouvait m’accompagner. « Pour quoi faire ? ai-je répondu, surpris. Ce ne sera pas facile pour toi là-bas, les coutumes qui diffèrent, l’inconfort. » J’ai dit cela parce que je voulais qu’elle insiste. Je voulais qu’elle dise qu’elle souhaitait venir quelle que soit ma réponse, parce qu’elle voulait être avec moi et partager tout cela. Je voulais qu’elle dise que je lui manquerais si je partais longtemps, comme elle me manquerait, elle. Elle me connaissait sans doute suffisamment à présent pour savoir combien j’étais timide en réalité et que je désirais qu’elle m’accompagne sans vouloir le lui imposer.
« Peut-être réussirons-nous à retrouver Jamila, a-t-elle glissé.
— Je ne sais pas, ai-je dit. Tout est éparpillé, dispersé aux quatre coins du monde. Personne ne peut retrouver personne.
— Quelqu’un saura », a-t-elle repris. Elle avait lu ce que j’avais écrit. J’en avais assez, et je le lui dis, assez de l’écriture, autres mémoires abandonnés. Cela m’avait amené au point de vouloir aujourd’hui redémarrer, de vouloir repartir. Même si ce n’était qu’une illusion, elle était de celles qui font se sentir bien, et cela suffit.
« Je vais devoir envoyer un courrier pour expliquer que tu viens, pour le cas où cela perturberait Ba. Il nous faudra dormir dans des chambres séparées, tu sais », lui ai-je dit, et l’idée de cette comédie à nos âges nous a fait tous les deux sourire.
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