Andéhir (intégrale) (French Edition)

Ekas Samarlande · Chapitre 9 sur 30

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Andéhir (intégrale) (French Edition)

Chapitre 11 · « Combien de dirigeants se sont laissés…

 

« Combien de dirigeants se sont laissés aveugler par leur soif de pouvoir et ont emmené des peuples entiers vers la tragédie de la guerre ? Nul ne saurait le dire. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y en aura encore beaucoup d’autres. Le Mal est une force obscure qui agit dans l’ombre des cœurs et nous conduit inlassablement vers les mêmes drames. »

Parole de Golan le Sage.

 

La mission diplomatique de Bénas avait rejoint un des villages proches de la zone des combats fratricides qui s’étendait sur tout le Nord du territoire des Naburs. Le bourg était situé au creux de quatre collines, traversé par une étroite rivière peu profonde qui courait sur des galets arrondis.

Les Naburs, ces petits êtres trapus d’un mètre cinquante en moyenne, dont la peau lisse et grise était totalement imberbe, apprivoisaient les animaux sauvages avec facilité, cultivaient la terre avec un savoir-faire inégalé, et pratiquaient tout un artisanat qu’ils commercialisaient via des comptoirs qui attiraient nombre d’étrangers. Leurs cités se caractérisaient par une architecture en dômes, peu développée en hauteur, mais très étendue et aérée.

Bénas et les gens de sa mission campaient aux abords du village, du côté nord. Leurs hautes tailles les empêchaient d’être accueillis dans les petites maisons, aussi Gilas, le Kachite de la région, les avaient conduits sur un vaste terrain couvert d’une belle pelouse où se pratiquaient les sports locaux, pour la plupart très acrobatiques.

À proximité, dans la rivière, de jeunes enfants s’amusaient à se lancer des pierres qu’ils esquivaient avec une déconcertante facilité, baissant la tête avec vivacité, s’écartant promptement sur le côté ou s’élançant et roulant dans l’eau avant de se redresser sur leurs pieds.

Un peu plus loin, deux autres garçons jouaient avec un tigre, évitant ses coups de griffes, se glissant sous l’animal lorsqu’il bondissait et lui sautaient par-dessus, le dos tourné, comme si cela ne leur demandait aucun effort.

Ces petites créatures possédaient une grande agilité et ce n’était pas là leur seul talent : ils étaient de très bons magiciens et créaient des liens télépathiques avec les bêtes sauvages.

Le village dégageait un certain charme : les habitations étaient en pierre, de forme arrondie, avec de minuscules portes rectangulaires. De nombreux potagers et parterres fleuris jouxtaient les demeures. Des barrières de bois délimitaient les propriétés et des totems colorés représentant leurs dieux se dressaient un peu partout dans les jardins.

Il n’y avait pas de nation nabur à proprement parler, mais des clans qui se réduisaient souvent à la taille d’un village ou d’un quartier. Les chefs de ces clans se nommaient les « Kanachites » et se trouvaient eux-mêmes sous l’autorité d’un Kachite qui dirigeait une ville ou une agglomération rurale. Il y avait eu quelques rois dans l’histoire des Naburs, mais l’unité de ce peuple sous une seule autorité n’avait jamais duré.

La grande magicienne et deux de ses chevaliers déjeunaient avec Gilas, dans le bivouac. Les trois chariots avec lesquels elle était venue étaient disposés en demi-cercle autour d’un feu de camp qui crépitait, à proximité des quatre tentes où ils avaient dormi.

Bénas était assise sur un rondin de bois face au chef de la région. Habillée tout de blanc : pantalon et chemisier, elle portait une bague arborant le sceau de l’Isantis. Ses longs cheveux noirs et brillants lui arrivaient sur les épaules, tenus par un serre-tête en argent incrusté de pierres précieuses. Son teint d’albâtre faisait ressortir ses grands yeux marron. Le Nabur qui lui faisait face portait un pantalon et un bliaud gris, couleur très voisine de celle de sa peau, cependant moins cendrée. Son crâne glabre et arrondi prolongeait parfaitement la courbe de son visage symétrique. Les muscles de son corps trapu se devinaient sous ses vêtements.

Deux soldats en cotte de mailles recouverte d’un surcot s’approchèrent et leur servirent des assiettes bien remplies. Gilas goûta, puis s’adressa au Grand Mage de l’Isantis :

– Le messager que j’ai envoyé est revenu. Notre ennemi, Melin, le petit-fils de Nodin, accepte de vous rencontrer, mais il refuse de venir jusqu’ici, malgré les garanties que nous lui avons présentées. Vous allez donc devoir traverser la zone en guerre et vous rendre à Rianassal, la dernière des cités qu’il a conquises. Il assure que vous ne serez attaqués ni par ses Naburs, ni par les Onags qui combattent pour lui. Et vous ne risquez rien de la part de mes alliés, ils sont informés de votre venue… Un de mes Naburs vous accompagnera.

– Merci, Gilas. Il faut absolument faire cesser cette guerre civile, et persuader Melin de renvoyer les Onags de l’autre côté des montagnes. C’est l’avenir de l’Andéhir tout entier qui en dépend.

– Vous m’avez déjà parlé de votre crainte du retour de M’nagoth, et je dois vous avouer que je ne suis pas vraiment convaincu.

– Vous ne pensez donc pas que ces chevaliers noirs puissent être les douze lieutenants de M’nagoth ?

– Je ne crois pas en sa résurrection. Mais j’admets que ces chevaliers qui se disent être venus ici pour l’or ont de quoi inquiéter. Quant à la présence de ces milliers d’Azéïrs et d’Onags qui campent derrière la forteresse de Kanatar, il s’agit là d’une menace tangible qui n’est pas à prendre à la légère. Je suis d’accord avec vous, il faut cesser de nous battre entre nous et nous préparer à affronter cet ennemi, parce que si les Aséens ne peuvent pas les arrêter, ils s’attaqueront à nous. Et puis, rien ne nous dit que d’autres Azéïrs et Onags n’attendent pas aussi dans les montagnes qui se trouvent au nord de notre territoire et ne s’apprêtent pas à fondre sur nous une fois que nous nous serons entretués.

– Ces paroles sont sages… Que pensez-vous de mes chances de convaincre Melin ?

– Je ne sais pas, il est aveuglé par l’ambition et je doute qu’il entende raison. Mais il faut tout de même essayer.

– Et si je n’obtiens rien ?

– Nous devrons alors trouver un moyen de le vaincre. Je comptais demander de l’aide aux Hommes du royaume de Naël ainsi qu’aux Elitres qui vivent dans les îles du Salmir.

– Je pensais à autre chose.

– Je vous écoute.

– Ne peut-on pas envisager que vous et vos alliés prêtiez allégeance à Melin et le laissiez reconstruire le royaume des Naburs pour faire cesser cette guerre fratricide et renvoyer les Onags ?

– C’est une très mauvaise idée. Personne n’acceptera. Melin aura tôt fait de supprimer tous nos chefs pour asseoir son pouvoir. Ensuite il prendra le contrôle des grandes cités naburs avec des personnes qui lui sont fidèles, éliminant ainsi toute possibilité de résistance. Et si, comme vous le dites, il est sous l’influence de ces chevaliers noirs, il risque fort de conduire notre peuple à sa perte.

– Bien ! Oublions cette idée.

– Je m’en tiendrai à mon projet. Si vous n’obtenez rien de Melin, je demanderai de l’aide au royaume de Naël et aux Elitres.

– Soit !

– Quand pensez-vous partir pour Rianassal ?

– Nous lèverons le camp dès que nous aurons fini de déjeuner.

– Vous arriverez donc demain. Probablement en milieu de journée, s’il n’y a pas d’incident.

Ils terminèrent leur repas tranquillement, puis Gilas s’en alla désigner un guide parmi ses Naburs tandis que les hommes de Bénas commençaient à démonter leurs tentes et à rassembler leur matériel.

Lorsque le petit être gris qui devait les conduire se présenta devant la magicienne, un peu moins de deux heures après, le convoi attendait l’ordre de partir. Il bondit sur un chariot et s’assit près d’elle. Les cochers firent claquer leurs fouets, et la caravane s’ébranla. Il y avait une dizaine de cavaliers avec eux, vêtus de cottes de mailles et coiffés de casques en ogive avec une protection pour le nez. Les soldats s’étaient positionnés de façon à encadrer le convoi : deux étaient en tête, deux en arrière, et un se tenait de chaque côté de chacun des chariots.

Ils quittèrent les collines et s’engagèrent dans une forêt de feuillus sur une large route terreuse qui serpentait entre les arbres. La voie était balisée par des totems qui avaient été placés là pour offrir aux voyageurs la protection des dieux naburs. Des faisceaux de lumière, rendus visibles par les poussières suspendues dans l’air, passaient au travers de l’épais feuillage par endroits, éclairant partiellement le large sentier, tandis que quelques oiseaux et animaux sauvages se faisaient entendre à proximité.

La traversée de la forêt prit plusieurs heures et se déroula sans encombre. Ils atteignirent ensuite une zone vallonnée où se trouvaient plusieurs villages. Un dense nuage noir s’élevait au-dessus de l’un d’entre eux, loin devant le convoi. Les habitations étaient en flammes.

Ils arrivèrent dans l’endroit dévasté où la plupart des portes des maisons étaient fracassées. Certaines brûlaient encore en crachant une épaisse fumée tandis que les petits êtres gris, dont certains étaient blessés, tentaient d’éteindre les foyers avec de grands seaux remplis d’eau. Des corps inertes gisaient sur le sol. Beaucoup de Naburs, mais il y avait aussi des Onags et des félins apprivoisés qui avaient apparemment pris part au combat. Les femmes et les enfants avaient fui. Ils s’étaient probablement mis à l’abri dans les collines.

Le convoi s’arrêta au milieu du village et le guide désigné par Gilas s’adressa à un blessé qui se posait un bandage sur le haut du bras. Il portait une cuirasse de cuivre et des protections métalliques sur les jambes et les avant-bras. Son épée, son casque et un bouclier rond ébréché se trouvaient à ses pieds.

– Que s’est-il passé, ici ? demanda le guide nabur.

– Melin a envoyé une expédition punitive pour l’exemple, ils ont tout détruit et nous ont chargé de dire aux autres villages de notre clan que la même chose les attendait s’ils ne se soumettaient pas. Un messager est parti informer notre Kachite tantôt. Mais il n’abdiquera pas et ne se rangera pas sous l’autorité de Melin. Du moins tant que nos villages le soutiendront. Et ce n’est pas en brûlant nos maisons que Melin obtiendra notre allégeance, bien au contraire.

Le guide nabur hocha la tête en signe d’approbation, et la mission diplomatique repartit sur la grande route.

Ils traversèrent deux autres villages, qui eux n’avaient pas été attaqués, franchirent plusieurs collines et s’arrêtèrent en terrain dégagé, près d’une rivière, pour y passer la nuit. Les trois chariots furent positionnés en demi-cercle et les hommes de Bénas allumèrent un feu. Ils ne plantèrent pas les tentes, c’était inutile pour quelques heures, et peu pratique pour se défendre en cas d’agression.

Ils dînèrent tous ensemble, puis s’enroulèrent dans des couvertures, sauf deux guerriers qui furent chargés de monter le premier quart de garde. Le feu brûla toute la nuit, entretenu par les veilleurs qui s’étaient relayés et qui n’eurent pour toute tâche que d’effrayer quelques fauves qui s’étaient un peu trop approchés.

Au petit matin, la troupe repartit et c’est peu avant midi qu’ils arrivèrent aux portes de Rianassal.

Deux murs d’enceinte entouraient la cité : le premier formait une couronne intérieure. Il datait de plusieurs siècles et avait été construit en des temps où Rianassal était beaucoup plus petite. Le second, plus récent protégeait les bâtiments qui s’étaient développés tout autour de la vieille ville.

Les derniers combats avaient apparemment causé d’importants dégâts : des pans de mur entiers étaient tombés, certaines maisons avaient brûlé et d’autres avaient été éventrées par les bombardements des machines de guerre. Il y avait de nombreux Naburs armés, accompagnés de fauves apprivoisés qui leur servaient de monture, mais aussi plusieurs groupes d’Onags.

Les gardes naburs conduisirent la mission diplomatique jusque devant un grand bâtiment arrondi : c’était la demeure du Kachite de Riannassal où Melin s’était installé. On les fit attendre dehors sous bonne garde, à côté d’un magnifique totem sculpté dans la pierre.

Melin sortit, accompagné de deux tigres. Il portait l’équipement de combat classique du guerrier nabur : une cuirasse de cuivre préservant le torse, des protections métalliques du même métal sur les jambes et les avant-bras, une épée courte dans son fourreau de cuir pendant à son côté, et un casque en bronze arborant une haute crête de couleur pourpre.

Plusieurs hommes de troupe l’accompagnaient et de nombreux archers se positionnèrent prêts à tirer au moindre geste menaçant. Quatre Naburs amenèrent une table et deux sièges qu’ils installèrent devant la demeure de l’ancien Kachite.

Bénas fut autorisée à s’approcher, tandis que les autres membres de la mission diplomatique durent rester avec les chariots, à une trentaine de mètres.

Elle s’avança et salua Melin qui l’invita à s’asseoir d’un geste de la main. Le petit homme gris plissa les yeux, la fixant avec méfiance, puis ôta son casque et prit la parole :

– Que me vaut votre visite, Grand Mage de l’Isantis ?

– Salut à vous Melin… Je suis porteuse d’un message de notre seigneur Mage, Silenus.

– Je vous écoute.

– Silenus vous demande, au nom de la sagesse, de mettre un terme à vos actions et à vos projets de conquêtes.

– Rien que cela, répondit-il ironique. Et pourquoi le ferais-je ? Je suis en position de force, ajouta-t-il.

– C’est dans notre intérêt à tous, Melin. Actuellement, l’Andéhir tout entier est en proie à des conflits intérieurs et nous avons de bonnes raisons de penser qu’il s’agit là d’une manœuvre préalable à des attaques massives analogues à celles qui ont dévasté l’Andéhir il y a un peu plus de trois cents ans maintenant.

– Vous êtes venue me parler de la prémonition de Golan ! s’exclama le Nabur avec un rire moqueur. Sans vouloir vous manquer de respect, ce ne sont que des foutaises, Grand Mage.

– Détrompez-vous, lança Bénas en le fixant d’un regard sombre. Des chevaliers noirs, qui ne sont pas sans rappeler les douze lieutenants de M’nagoth, agissent en Azuar, en Elir et auprès de vous pour soutenir des guerres qui ont clairement pour but d’affaiblir l’Andéhir. Nous en sommes persuadés. Ils prétendent appartenir à un peuple de magiciens qui vit loin au-delà des montagnes qui délimitent toute la frontière Nord de notre monde, et disent ne s’intéresser qu’à l’or. Mais ce ne sont que des mensonges. Vous vous faites manipuler, Melin.

Le seigneur la fixait d’un air soupçonneux et peu convaincu.

– Du bla-bla tout ça, cher Grand Mage, fit-il railleur.

– Je suis très sérieuse, dit Bénas sèchement.

– Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? questionna le chef Nabur sur un ton léger qui trahissait un total mépris.

– Oui. Deux de nos chevaliers sont allés dans les montagnes du Nord, derrière la forteresse de Kanatar et y ont découvert la présence de milliers d’Azéïrs et d’Onags. Ceux-ci ont attaqué les Managors qui vivaient non loin là et de toute évidence ils n’ont accordé aucun intérêt à leurs richesses.

– Ce que vous me rapportez se passe bien loin d’ici ! Il me semble que ce sont les Aséens les plus directement concernés, non ? Si tant est qu’il y ait un soupçon de vérité dans ce que vous racontez.

Bénas gardait son calme devant son attitude et poursuivit sur un ton des plus respectueux possible, bien que la seule envie qu’elle ait eue en cet instant était de le traiter d’imbécile.

– Melin ! Vous-même avez recours à l’aide d’un de ces chevaliers noirs dans votre projet de conquête, n’est-ce pas ?

– En effet.

– Et bien, vous feriez mieux de couper court à votre alliance. Il est plus que probable qu’il se retournera contre vous lorsque votre peuple sera épuisé par la guerre civile. Et vous pourrez dire adieu à votre rêve d’un immense royaume des Naburs.

– Ne me prenez pas pour un crétin, Grand Mage. Vous me demandez de renvoyer mes alliés, en évoquant un supposé danger qui menacerait l’Andéhir tout entier. Mais si je vous suis, je ne pourrai plus faire face à l’union des Kachites de tout le sud du territoire, et il est évident qu’ils me vaincront. Je n’ai aucunement l’intention de me mettre en position de faiblesse.

– C’est pourtant bien ce que vous faites, croyez-moi.

– Ce que je pense, Grand Mage, c’est que vous soutenez la coalition des Kachites qui me sont opposés et que vous cherchez à saper mon entente avec les Onags en essayant de m’effrayer. Mais je ne suis pas naïf au point de me laisser manipuler et berner aussi facilement par mes ennemis.

– Vous êtes aveuglé par votre soif de conquêtes, Melin ! Et vous êtes un inconscient sans cervelle !

Le Nabur se leva d’un bond, son visage prit une teinte gris sombre, typique d’une montée de colère chez un Nabur.

– Faites attention à la façon dont vous me parlez ! lança-t-il sèchement. Je vous rappelle qu’il me suffit d’un ordre pour vous abattre, tout Grand Mage que vous êtes !

Bénas se leva, dominant nettement le Nabur et lui répondit sur un ton calme qui fit fortement contraste avec celui de Melin :

– Pardonnez mon langage, Melin. N’y a-t-il donc pas un moyen de s’entendre ?

– Non. Je n’ai aucune confiance en vous et cette entrevue est terminée, cher Grand Mage.

– Même si je ne vous ai pas convaincu, je vous conseille de réfléchir sérieusement à mes paroles, ajouta Bénas.

Le Nabur, toujours gris de colère, posa ses deux mains sur la table, fixant intensément son interlocuteur. Il acheva l’entretien sur un ton menaçant :

– Je vous ai reçue et j’ai bien écouté ce que vous aviez à me dire. Je vous demande maintenant de quitter cette ville sur-le-champ si vous tenez à votre vie.

Bénas s’inclina révérencieusement et retourna près du totem, fortement déçue par la tournure de leur entrevue.

– Partons ! dit-elle d’un ton sec à ses hommes. Nous rentrons à Jenyath !

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