Andéhir (intégrale) (French Edition)
Chapitre 2 · « L’union des peuples a permis de…
« L’union des peuples a permis de vaincre M’nagoth et cela ne doit jamais être oublié. »
Parole de Golan le Sage.
Dans la plus haute tour de Myaxalt, la capitale de l’Elir, M’nagoth, alias Hanreiker, était enfoncé dans le seul fauteuil de la sombre pièce éclairée par une petite fenêtre et trois meurtrières. Il fixait de ses yeux scintillants d’une lueur rouge les jointures des dalles qui recouvraient le sol. Quelques bougies diffusaient une faible lumière et un feu crépitait dans la cheminée. L’ombre inquiétante du magicien se découpait sur les murs gris et humides.
C’est dans cette pièce que M’nagoth venait reprendre son aspect réel, supprimant le sortilège qui lui donnait l’apparence d’Hanreiker pour pouvoir se ressourcer. Son enveloppe factice atténuait son lien avec la sphère des âmes, et il devait régulièrement retrouver durant quelques heures sa véritable forme pour maintenir sa puissance à son plus haut niveau.
Il ressemblait assez à un homme, mais d’une taille beaucoup plus importante que la moyenne d’entre eux et sa peau, d’un noir profond, ne reflétait aucune lumière. Les habitants des îles Danis et des îles Malones étaient noirs eux aussi, mais la texture de l’épiderme de M’nagoth, rugueuse, épaisse et calleuse, le distinguait cependant très nettement de ces derniers. Quant à ses yeux, ils n’avaient pas toujours eu cette apparence, ils étaient autrefois bleus, et ils irradiaient d’une énergie surnaturelle que depuis qu’il avait créé la sphère des âmes qui l’inondait de la force de son peuple tout entier.
M’nagoth pensait avec un plaisir mauvais au sort qu’il avait fait subir aux siens, les Aïnlecks, ces puissants magiciens qui avaient de tout temps régné sur la majeure partie des nations onags et azéïrs qui vivaient loin au-delà des Montagnes du Nord.
Les Aïnlecks s’étaient opposés à lui lorsqu’il avait voulu les emmener à la conquête de l’Andéhir et ils l’avaient banni lui et ses douze fidèles compagnons parce qu’il avait tenté de prendre le pouvoir suite à leur refus et à leur manque d’ambition.
M’nagoth s’était vengé depuis bien longtemps. S’étant retiré loin au nord de la sombre citadelle de son peuple, il avait créé la sphère et le miroir des âmes. Puis il était revenu et se servant du miroir des âmes, il avait enfermé tous ses congénères dans des prisons de verre transférant leurs âmes dans la petite sphère qui s’était mise à grandir au fur et à mesure qu’elle se remplissait, le nourrissant d’un pouvoir phénoménal.
Son œuvre avait dépassé de loin tous ses espoirs : la puissance qu’il puisait de ses pairs l’inondait, son lien avec l’énergie primitive était devenu beaucoup plus fort et son esprit pouvait voyager jusqu’au-delà des rivages des océans et exercer un contrôle total sur toutes sortes d’êtres vivants mauvais et agressifs. C’est ainsi qu’il avait réussi à envoyer à l’assaut de l’Andéhir, trois cents ans plus tôt, des créatures marines, des monstres venus du désert d’Alfir et des milliers d’Azéïrs et d’ Onags.
Mais il avait sous-estimé ses ennemis et avait été défait. Privé de son corps, il avait dû se réfugier au centre de la sphère des âmes avec ses douze lieutenants.
Trois cents ans avaient été nécessaires pour recréer sa forme physique. Il était de retour et l’heure de sa vengeance avait sonné. Il les mettrait à genoux, eux tous qui autrefois l’avaient vaincu, lui, le plus puissant magicien qui n’ait jamais existé.
M’nagoth tenait dans la main un billet envoyé par Ayak, le félon aséen qui s’était allié à lui et trahissait son suzerain, Anhor. Le message avait été porté par un des cinq oiseaux noirs qu’il lui avait laissé pour qu’il puisse lui transmettre les informations importantes. C’était le seul moyen de communiquer rapidement dans la mesure où ils ignoraient leurs signatures mystiques respectives.
Le cas d’Ayak apparaissait différent de celui de Melin et de Goshak pour M’nagoth. Contrairement à ces deux derniers qui se laissaient abuser et ne connaissait pas sa véritable identité, Ayak connaissait son vrai nom, et c’est en toute connaissance de cause qu’il lui avait juré allégeance en échange du trône du Nordland.
M’nagoth devait s’appuyer sur des gens comme lui, prêts à vendre la liberté de leur peuple pour satisfaire leurs ambitions. Il se souvenait parfaitement de leur rencontre, plusieurs années auparavant, lorsqu’il s’était rendu auprès d’Anhor, le Rothgar aséen, monarque incontesté du Nordland. Ayak assistait déjà à l’époque son souverain comme premier conseiller.
La puissance que la sphère des âmes conférait à M’nagoth lui donnait entre autres la capacité de sonder le cœur des gens, et ce qu’il avait vu dans les profondeurs de l’esprit d’Ayak, c’était une haine irascible envers Anhor, et une ambition qui dépassait de loin celles de Melin et de Goshak, les deux marionnettes qui servaient son plan. Il avait tout de suite compris que celui-ci pouvait être un précieux allié, et lorsqu’il lui avait révélé son identité et proposé de régner à ses côtés, Ayak s’était agenouillé et lui avait juré fidélité.
L’entente s’avérait payante : Ayak le servait avec un dévouement absolu qui s’avérait fort utile. Dans sa missive, il l’informait de ce que le Gardien des Limbes avait confié à Aélig concernant son véritable nom, son projet de s’emparer de l’Andéhir tout entier et la source de son pouvoir : la sphère des âmes. Il prit ainsi connaissance de la manœuvre des deux magiciens à la solde d’Ayak, Ethoc et Aguénard, qui avaient menti à Anhor. Ils accusaient Aélig d’avoir tenté de les tuer et de n’avoir jamais eu le projet de se rendre auprès du Gardien des Limbes. Ayak avait aussi prétendu à son souverain ne pas avoir découvert de troupes azéïrs et onags dans les montagnes du Nord pour qu’il attaque le royaume d’Ecklon. Pour finir, il apprit la quête d’Aélig parti à la recherche du miroir des âmes avec l’intention de s’en servir pour le démasquer et détruire la source de son pouvoir.
M’nagoth s’était levé, débordant de fureur à la lecture de cette information : personne ne se mettrait en travers de sa route, et il allait agir pour anéantir les vermisseaux qui menaçaient ses plans.
Il prit dans sa main une coupe en argent qui reposait sur une table de bois verni, à demi remplie d’un vin à la couleur vermillon. Il le but et écrasa l’objet avec férocité le réduisant en une petite boule compacte qu’il laissa rouler à terre en la fixant avec mépris.
– Voilà le sort que je vous réserve, lâcha-t-il à voix haute, comme si ses ennemis se tenaient en face de lui. Vous êtes déjà morts ! tonna-t-il d’un ton agressif.
Il pivota ensuite et s’approcha de l’unique fenêtre de la pièce, mais resta un mètre en arrière. Personne ne devait l’apercevoir sous cette apparence. Il se concentra et redevint Hanreiker, puis se plaça dans la lumière de l’ouverture, fixant les toitures de la cité.
Ses projets se trouvaient sérieusement menacés : les peuples de l’Andéhir n’étaient pas encore suffisamment affaiblis pour qu’il sorte de l’ombre et accomplisse la dernière phase de son plan. Il fallait continuer à manœuvrer Melin, Goshak et les hommes du royaume d’Elir afin qu’ils combattent, et espérer qu’Anhor attaquerait le royaume d’Ecklon. Son succès passait par là. Aussi puissant qu’il fut, il ne pouvait envisager vaincre tous ces peuples à lui seul, il en avait subi l’amère expérience autrefois.
Des Onags et des Azéïrs vivaient en multitude au-delà de la frontière nord du territoire des Naburs. Ils possédaient des ports et de nombreux navires. Il y avait également Razor, le plus redoutable de ses lieutenants, placé auprès de Melin. Ce sont eux qui prendraient en chasse les magiciens partis en quête du miroir des âmes, et M’nagoth, qui n’avait pas besoin d’envoyer de messagers pour communiquer avec ses chevaliers noirs, transmis ses ordres par la pensée, plus déterminé que jamais.
Il tendit ensuite la main vers le ciel et psalmodia une longue formule dans la langue des origines. Quelques minutes plus tard, une nuée d’oiseaux noirs apparut entre les nuages. Ils vinrent tourbillonner devant sa fenêtre dans des battements d’ailes frénétiques, décrivant un mouvement oscillant de va-et-vient ponctué de petits cris perçants.
M’nagoth lança un sort tout en parlant à voix haute, s’adressant aux volatiles :
– Partez dans le territoire des Naburs et trouvez cet Aélig et ses compagnons. Je verrai par vos yeux.
La nuée décrivit une large trajectoire circulaire puis s’éloigna en direction du nord-est.
Il était M’nagoth, le plus puissant de tous les magiciens qui n’ait jamais existé. Il avait renforcé ses capacités au-delà de ce que quiconque n’osait imaginer, et sa place ne pouvait se trouver ailleurs à ses yeux que sur un trône de fer dont l’emprise s’étendrait sur tout l’Andéhir, sur le monde des Azéïrs et des Onags, et sur d’autres terres encore inexplorées, au Nord et à l’Est. Qu’était le plus grand des pouvoirs s’il n’était pas reconnu par tous, si toutes les nations ne s’inclinaient pas en tremblant devant lui et s’il ne pouvait l’exercer en maître absolu. Il repensa à sa défaite trois cents ans plus tôt et son sang se mit à bouillonner de rage comme les flots tumultueux d’un torrent déchaîné. Lui, le plus puissant des magiciens avait été vaincu par les peuples de l’Andéhir, ces pitoyables créatures. Mais il leur ferait payer très cher. Il les balayerait et exercerait sur eux une autorité si brutale que tous trembleraient à la seule évocation de son nom. Ce serait là l’aboutissement le plus complet de son ambition.
*
À l’ouest de la chaîne de montagnes qui marquait la frontière entre le territoire des Naburs et le Nordland, dans un petit village, les principaux chefs de l’alliance opposés à Melin avaient répondu à l’appel de Mitelis. Ils étaient réunis autour d’elle et de ses compagnons, Aélig, Engahane, Ethoc et Aguenard. Deux représentants des Élitres vivants dans les îles du Salmir, et trois magiciens du royaume de Naël étaient venus confirmer l’engagement de leurs peuples face à la menace que représentait Melin. Une importante troupe de soldats et magiciens assuraient leur sécurité.
Des rondins de bois avaient été disposés en cercle sur la place du village. Tous étaient occupés et de nombreux guerriers se tenaient debout tout autour. Mitelis s’était levée et avait rejoint le centre de l’assemblée pour s’adresser à tous.
– M’nagoth est de retour et il se prépare à conquérir l’Andéhir tout entier, commença-t-elle. Hanreiker qui n’est autre que M’nagoth en personne a œuvré en secret. S'étant infiltré dans le royaume d’Elir, il a défié l’ex-roi Ed’Randon en combat singulier pour monter sur le trône il y a huit ans. Il a ensuite attendu patiemment de longues années, préparant soigneusement ses projets d’invasions, rassemblant ses troupes. Puis il est passé à la seconde phase de son plan : il a tout d’abord engagé l’Elir dans une guerre contre la monarchie de Mirande. Il a ensuite manipulé Melin, le petit fils de Nodin, l’encourageant et l’aidant à batailler contre ses propres frères pour recréer l’ancienne couronne des Naburs. Il s’est aussi allié à Goshak, l’empereur rénien, pour que ce dernier combatte les Eloïns. Il a également tenté de manoeuvrer Anhor, le souverain aséen, pour provoquer une lutte armée entre le royaume d’Ecklon et le Norland. Il cherche à plonger notre monde dans des guerres intérieures, afin de l’affaiblir avant de s’en emparer. Nous en avons la certitude maintenant, ceci nous a été confirmé par le Gardien des Limbes lui-même. Tout semble cohérent désormais. D’ici peu, il passera à la dernière phase de son projet : lâcher ses hordes d’Azéïrs, d’Onags, de créature du désert et de monstres marins sur l’Andéhir. Notre force réside dans l’alliance de nos peuples : M’nagoth le sait et le craint, c’est pour cela qu’il n’avance pas à visage découvert et qu’il nous dresse les uns contre les autres.
Un étrange silence régnait. Puis des murmures parcoururent l’assemblée, des questions fusèrent dans le désordre.
Gilas, un des kachites naburs, se leva et éleva la voix. Tous se turent.
– Comment une telle chose est possible? demanda-t-il en s’adressant à Mitelis. Comment M’nagoth a-t-il pu revenir du royaume des morts ?
– Non ! Il n’y est simplement jamais allé lorsqu’il a été tué avec ses douze lieutenants il y a trois cents ans. Leurs esprits ont trouvé refuge dans une sphère de verre. Mais les dieux sont mécontents : la place de M’nagoth et de ses lieutenants est dans le monde des morts, et Aélig a été chargé par le Gardien des Limbes de détruire la source du pouvoir de M’nagoth et de le supprimer.
Des exclamations de surprise et d’étonnement parcoururent l’assemblée, puis tous les regards se portèrent sur Aélig qui se leva et relata dans les détails ce que lui avait dit le Gardien des Limbes. Il leur exposa les origines de M’nagoth. Puis il raconta comment M’nagoth avait fabriqué la sphère et le miroir des âmes avant le terrible conflit qui ravagea l’Andéhir trois cents ans auparavant. Aélig expliqua ensuite que M’nagoth et ses douze lieutenants s’étaient réfugiés au cœur de la sphère des âmes après leur défaite à la fin de la guerre de l’Andéhir. Il cita enfin le gardien des limbes :
– M’nagoth a mis plus de trois cents ans pour recréer son enveloppe charnelle, puis ceci fait, il a sans difficulté ramené à la vie ses douze lieutenants. Mais leur place n’est pas dans le monde des vivants. Elle est dans le royaume des morts, c’est l’ordre des choses, et celui-ci doit être rétabli. Et c’est moi qui en suis chargé.
Aélig leur parla ensuite du temple consacré à M’nagoth ainsi que des troupes azéïres et onags qu’il avait découverts dans les montagnes du Nord. Il conclut en leur présentant sa quête : il devait retrouver le miroir des âmes et s’en servir pour démasquer Hanreiker et détruire son pouvoir.
– Impossible de vous laisser seul dans votre recherche, dit Gilas en se levant. Cinq de nos meilleurs guerriers mages vous accompagneront, si vous voulez bien d’eux.
Mitelis, debout aux côtés d’Aélig, esquissa un léger sourire et hocha la tête pour le remercier de son offre.
– Vos Naburs seront les bienvenus, déclara-t-elle alors.
– Nous souhaitons venir aussi, proposa un des deux Élitres présents. Nous devons rendre compte de ce que nous avons entendu ici, et nous vous conduirons au recteur du temple de la magie élirienne. Si le miroir des âmes se cache dans nos îles, il pourra vous dire où il se trouve.
– Merci à vous, répondit Aélig.
– Je vous souhaite bonne chance ! De notre côté, nous allons organiser une offensive contre Melin avec l’aide des Élitres et des troupes du royaume de Naël qui font route jusqu’ici, déclara Gilas.
L’assemblée aborda alors les préparatifs des combats à venir sur le Territoire Naburs. Les armées éliriennes et naëliennes devaient arriver sous trois jours.
Lorsque la réunion prit fin, Aélig se tourna vers Mitelis, le regard plongé dans ses grands yeux azur qui scintillaient comme si des étoiles s’y étaient allumées. Ses longs cheveux gris aux reflets bleutés dessinaient de douces courbes en descendant sur ses épaules. Elle se tenait bien droite et lui adressa un léger sourire, presque timidement. Elle l’accompagnait depuis trois jours, et son cœur ne cessait de la tourmenter. Elle ne lui avait rien révélé de ses sentiments, et il lui était de plus en plus difficile de ne pas les montrer. Ils bouillonnaient comme les flots d’une mer déchaînée. Elle se maîtrisait, elle s’était toujours maîtrisée, elle était un Grand Mage de l’Isantis… Une irrésistible envie de poser sa main sur sa joue la saisit, comme tiré par une force invisible. Elle se ressaisit, retint son geste et se racla légèrement la gorge.
– J’étais très inquiète pour toi, lorsque le Grand Conseil a décidé de te dépêcher à la rencontre du Gardien des Limbes, avoua-t-elle sur un ton qui trahissait l’angoisse qu’elle avait vécue.
Aélig songeait aux larmes que son sort avait révélées sur l’ordre de mission qu’elle lui avait envoyé, et ses sentiments pour Mitelis n’étaient pas moins forts que ceux qu’elle avait pour lui. Il s’avança légèrement et leva sa main vers son visage, mais fut interrompu par Engahane :
– Cinq Naburs viennent de se proposer pour nous accompagner et une quête difficile nous attend. Qu’en pensez-vous que nous pourrons nous mettre en route ?
Mitelis et Aélig se tournèrent alors vers elle.
– Dans moins d’une heure, jeune fille, le temps que nous préparions nos montures, et que nous fassions le plein de provisions, dit Mitelis en souriant.
Aélig posa sa main sur le bras de Mitelis et exerça une légère pression avant de suivre Engahane et de se diriger vers l’enclos où paissaient leurs destriers.
Une heure après, douze cavaliers filaient à travers la prairie en direction de la côte la plus proche des îles du Salmir. Aélig, Engahane, Mitelis, les deux Élitres et les deux Aséens montaient des chevaux. Les cinq Naburs chevauchaient des klens, des petits bisons qui leurs servaient à voyager, ils n’enfourchaient les félins que pour les combats.
*
Dans le Nordland, Anhor, le Rothgar aséen, harnachait son cheval, vérifiant les fixations de la selle, réglant la longueur des étriers et celle de la bride. Il portait pour seul vêtement sa fourrure naturelle qui lui couvrait tout le corps. Sa couronne dorée était sertie de pierres vertes iridescentes, et des lanières de cuir lui ceinturaient la taille, le torse et les cuisses. Une hache, une arbalète, une épée et une dague y étaient fixées. Ses yeux étaient remplis de fureur et c’est avec des gestes vifs qu’il vérifiait que tout son attirail de guerre était bien accroché. Il grogna, suspendit un bouclier à l’arçon de sa selle, se saisit d’une lance et monta sur son destrier.
Il avait été trompé, et sa colère n’avait d’égale que son désir de vengeance. Aélig l’avait dupé. Il n’y avait rien dans les montagnes du Nord, Ayak était catégorique, et les deux Aséens partis en mission auprès du Gardien des Limbes lui avaient rapporté par courrier aérien qu’ils avaient échappé de justesse à la tentative d’Aélig de les éliminer.
Les humains avaient donc voulu gagner du temps, pour qu’Elisius, le roi de l’Ecklon, renforce ses défenses avec les troupes qu’il avait rappelées du royaume de Mirande. Mais cela ne l’empêcherait pas de récupérer les ancestrales terres aséennes, cela modifiait seulement sa stratégie. Il ne mènerait pas un assaut simultané sur les trois plus grandes cités de la région convoitée comme cela était prévu au départ, il les prendrait une par une en commençant par Tarasath.
Anhor quitta les écuries sur son cheval blanc et se rendit dans la cour du palais. Sa garde personnelle l’attendait : deux cents cavaliers alignés sur cinq rangs, les lances levées, le regard fixe et la posture raide. Les destriers étaient frais. Ils avaient été bien soignés, cela se remarquait à leur poil brillant et à la vigueur de leurs muscles.
Anhor passa deux fois devant eux, puis immobilisa son cheval et les salua.
– En route pour Tarasath ! cria-t-il. Nos troupes nous y attendent !
La colonne s’ébranla et partit au galop. Les guerriers montés franchirent les grilles du palais et s’engouffrèrent dans le dédale de rues qui quadrillaient tout le sud de Ginégade, la Capitale du Nordland. Les habitants aséens, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards qui ne participaient pas aux affrontements, s’écartaient au son des sabots qui martelaient les dalles dans un fracas étourdissant et regardaient les fiers cavaliers galoper à toute allure comme des traits de foudre, un peu soucieux cependant de voir le Rothgar partir en ne laissant qu’une maigre garnison pour assurer leur défense.
La plupart des combattants de la cité campaient à la limite territoriale du Nordland et du royaume d’Ecklon, et la capitale, à l’instar de nombreuses autres villes aséennes, n’avait que peu de guerriers derrière ses murs. Mais Anhor n’en semblait aucunement inquiet, ses troupes considérables étaient postées à la frontière empêchant toute percée d’Elisius, et aucune chance pour qu’Hanreiker le frappe dans le dos depuis le royaume d’Elir, il était son allié.
Les cavaliers franchirent au grand galop la herse de la porte sud, qui, dans un bruit de chaînes et de métal grinçants, s’abattit brutalement après leur passage. Ils prirent ensuite à travers la campagne sans ralentir l’allure. Les sabots provoquaient un grondement sourd comme le tonnerre, soulevant des tourbillons de poussière qui se dispersaient paresseusement. Le vent sifflait en tournant furieusement et les nuages assombrissaient le ciel comme pour annoncer les heures noires à venir.
Ils traversèrent une rivière aux eaux basses, effrayant les truites et les grenouilles, puis pénétrèrent dans une immense forêt plongée dans la pénombre par sa voûte de larges feuilles édentées qui ne laissaient passer que quelques rais de lumière. C’était le chemin le plus court pour se rendre à Tarasath et ils arriveraient probablement le lendemain, peu après midi.
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Chapitre 3
« La défaite a toujours un goût amer. »
Parole de Golan le sage.
Le long de la rivière Atkir délimitant la frontière du Norland et du royaume d’Ecklon, sous un ciel gris cendre, annonciateur de troubles et de malheurs, le vent froid et mordant du nord soufflait en sifflant depuis deux jours, faisant claquer les toiles des tentes blanches qui s’étendaient à perte de vue sur la plaine d’Angora. L’herbe verte ondulait sous les rafales fraîches et tourbillonnantes qui harcelaient sans relâche la végétation et les installations du campement. Les feuilles des buissons frémissaient, les épineux tremblaient, et une fine bruine mouillait sournoisement le matériel et les Aséens. La douceur du printemps avait laissé place à la grisaille comme si les remous chaotiques dans l’énergie primitive modifiaient le climat pour le mettre en accord avec la tragédie qui ne tarderait pas à survenir.
Les colosses aséens maugréaient en s’ébrouant régulièrement pour essorer leurs longs poils qui s’étaient lentement imbibés d’eau, puis reprenaient leurs tâches quotidiennes : l’entretien du matériel, la préparation des repas, les soins des chevaux et l’approvisionnement en eau pour l’essentiel.
Anhor arriva avec sa garde personnelle, avançant au trot dans le campement sous le salut respectueux des guerriers et guerrières qui interrompaient promptement leurs activités à leur passage pour le congratuler cérémonieusement.
Il se dirigea vers son état major, descendit de son destrier, imité par les deux cents Aséens de son escorte attitrée, écarta la toile utilisée comme porte et entra sous la grande tente.
Il trouva ses généraux installés confortablement dans des sièges de bois, occupés à affûter leurs armes avec des silex en discutant tranquillement. Les chefs de guerre aséens, au nombre de quatre, se levèrent immédiatement dès qu’ils le virent et le saluèrent en s’inclinant.
– Noble Rothgar, dirent-ils.
– Salut à vous, dit Anhor.
– Avez-vous enfin des nouvelles d’Ayak et des deux magiciens en mission avec l’humain qui se nomme Aélig ? demanda un des généraux, un géant de plus de deux mètres de haut.
– Nous avons été dupés, dit amèrement le souverain.
– Devons-nous comprendre que la prétendue menace azéïre venant des montagnes du Nord sert de leurre, et que toutes ces histoires sur M’nagoth ne sont que fumée ?
– Ayak est formel. La forteresse de Kanatar est vide et le calme règne dans les hauts massifs. J’ai aussi reçu des nouvelles d’Ethoc et Aguénard, les deux magiciens désignés pour accompagner Aélig dans sa quête auprès du Gardien des Limbes. Les humains ont essayé de les éliminer, mais ils ont réussi à leur échapper et ont pu m’avertir.
– Les félons ! s’exclama un des généraux.
– Quelles sont vos intentions maintenant, noble Rothgar ? demanda un autre.
– Nous allons honorer notre alliance avec Hanreiker et combattre le royaume d’Ecklon comme nous l’avions prévu au départ. Mais avec les renforts qu’ils ont dû recevoir, nous devons modifier notre stratégie. Nous n’attaquerons qu’une seule citadelle à la fois et nous les prendrons une part une, en commençant par Tarasath.
Le souverain aséen se défit de ses armes qu’il posa contre un meuble bas en bois, et accomplit un geste autoritaire de la main.
– J’ai soif ! Auriez-vous quelque chose à m’offrir ?
On lui servit un grand verre d’un breuvage verdâtre qu’on lui procura prestement et qu’il but d’un seul trait.
– Apportez-moi aussi une carte de la région, ordonna-t-il.
Un des généraux s’exécuta et après quelques instants passés à fouiller dans une malle, il lui amena une grande feuille enroulée jaunie par le temps, maintenue par une vieille lanière de cuir. Anhor s’en saisit d’un geste sec et impatient, puis se dirigea vers la table qui se trouvait sur la gauche. Il défit le lien et étendit la carte avec empressement tandis que les quatre généraux s’approchaient de lui. Un long trait matérialisait le fleuve Atkir, la frontière avec le royaume d’Ecklon. Les trois cités qu’il souhaitait conquérir en premier étaient figurées par des polygones irréguliers qui rendaient compte de leur géométrie, les autres par de petits cercles. Des dessins d’arbres vus de dessus représentaient les forêts et des lignes courbes en pointillé délimitaient les reliefs.
– Où sont nos troupes et en quel nombre ? demanda Anhor.
Le général qui lui avait apporté la carte passa son doigt le long du fleuve.
– Rien n’a été changé. Nos armées sont toujours disposées le long de la frontière, avec une concentration plus importante au voisinage des trois villes que nous avions projeté d’attaquer simultanément. Nous n’avons pas bougé depuis deux semaines.
– Il faut maintenir notre ligne de défense sur la limite de notre territoire, et nous allons amener ici les troupes qui devaient prendre les deux cités qui se trouvent à l’est de Tarasath pour rassembler nos forces sur un seul assaut. Je veux leur présence dès demain.
– Ce sera fait, noble Rothgar, répondirent les quatre généraux d’une même voix.
Ils abordèrent ensuite les détails de l’attaque, le positionnement des arbalétriers, des catapultes, des mangonneaux, des troupes d’assaut qui s’élanceraient avec échelles et madriers sur les murs et les portes de la ville, et la répartition des guerriers magiciens qui se mêleraient aux différents groupes.
Anhor se retira enfin dans une tente que l’on avait libérée pour lui et exigea un bain qu’il prit dans une grande baignoire de bois. Deux servantes aséennes passèrent une bonne heure à savonner et brosser ses longs poils.
*
Deux jours plus tard aux premières lueurs de l’Aube, l’armée d’Anhor se positionna devant les murs de Tarasath, côté nord, nord-est et nord-ouest. La bruine matinale mouillait la pierre des remparts couverts de mousse, leur donnant une couleur grise, sombre et triste. Des lambeaux de brume s’effilochaient en se tordant lentement à quelques centimètres du sol, flottant comme des spectres tirés de leurs tombes par les trompes aséennes qui déchiraient le silence de leurs longues mélopées.
Dans la citadelle, l’alerte avait été donnée, des soldats couraient pour rejoindre les remparts, et d’autres, tout juste tombés du lit, se préparaient pour prendre part au combat. Les hommes armaient les catapultes, les archers se positionnaient derrière les créneaux, on criait, on se bousculait, des ordres fusaient de tous les côtés.
Ellia, la fille du roi Elisius, épouse d’Ansius, le maître de la cité, venait d’être avertie de l’imminence de l’attaque aséenne. Son père et son mari étant absents, occupés à organiser la protection des campagnes à l’est contre les raids azéïrs, c’est à elle qu’il revenait d’assurer la défense de la ville.
– Apportez-moi mes armes et mon armure, ordonna-t-elle aux deux servantes qui l’avaient tiré du lit. Et faites vite, ajouta-t-elle d’un ton angoissé.
– Tout de suite, madame.
Les deux jeunes femmes revinrent rapidement avec une armure clinquante, un écu et une épée dans son fourreau. Entre-temps Ellia avait envoyé un message à son père pour l’informer de ce qui se passait.
– Combien sont-ils ? demanda-t-elle
– Nous l’ignorons Madame.
– Je ne vais pas tarder à le savoir. Aidez-moi à me préparer, ordonna-t-elle.
Les deux servantes s’exécutèrent et quelques minutes après, la magicienne en armure dévala les escaliers de sa demeure pour se rendre à la porte nord de la ville.
Dehors régnait l’agitation la plus totale, les habitants étaient tous sortis de leurs maisons. Des hommes et des femmes capables de se battre se dirigeaient vers les murailles où cherchaient à s’équiper pour prendre part à la bataille tandis que d’autres escortant enfants et vieillards se portaient vers le sud de la cité, loin des futurs combats. Des guerriers et des magiciens circulaient pour rejoindre leur poste. La bruine avait laissé place à une pluie battante qui détrempait le sol. Ellia avançait dans la cohue, les pieds dans la boue, accompagnée par le cliquetis de son arme dont la pointe tapait avec régularité sur une des jambières de son armure.
Elle se fit bousculer à plusieurs reprises par des citadins affolés et atteignit enfin les remparts Nord. Elle gravit un des escaliers qui menait au chemin de ronde et rejoignit le capitaine Gondar qui fixait la lande où l’armée aséenne s’avançait lentement dans leur direction, menaçante comme une coulée de lave brûlante qui s’approcherait dangereusement.
La pluie avait cessé. Le rempart était trempé et la pierre glissante. Le capitaine la salua d’un geste de la main dès qu’il la reconnut et se déplaça vers elle tandis qu’elle ôtait son heaume ruisselant et dégageait sa longue chevelure blonde d’un mouvement vif de la tête. Son visage habituellement souriant et rayonnant de joie était marqué en cette heure par l’inquiétude et l’incertitude. Elle n’avait d’autres soucis que la sécurité des gens dont elle assumait la charge et à la vue de ce qui s’approchait des remparts, elle redoutait le pire.
– Je croyais que le Rothgar aséen avait été dissuadé de poursuivre son projet de conquête par un chevalier mage de l’Isantis, Aélig. Pourquoi nous attaque-t-il ? demanda le capitaine.
– Je ne sais pas, répondit Ellia. Il a dû se passer quelque chose. Avez-vous essayé de dépêcher quelqu’un pour parlementer ? Possible que nous puissions éviter l’affrontement.
– Oui. Deux cavaliers sont partis à leur rencontre et ils ont été criblés de carreaux d’arbalètes. Apparemment, ils ne veulent pas discuter, ils veulent se battre.
Ellia plissa le front et serra les lèvres, puis fixa son capitaine droit dans les yeux. Elle aurait aimé qu’Ansius, son mari soit là, pour faire face avec lui. Mais ce dernier, persuadé que toute menace aséenne était écartée, était parti deux jours auparavant rejoindre Elisius plus à l’est. Elle regrettait intérieurement de ne pas l’avoir retenu, éprouvant en cet instant un profond sentiment de solitude.
– Il faut les repousser, tenir coûte que coûte la muraille. J’ai envoyé un message à mon père, il sera informé dans quelques heures, dit Ellia au capitaine Gondar.
– Madame, il faut envisager la défaite comme une possibilité. Et si tel est le cas, nous devrons fuir par les portes sud. Les Aséens ne cherchent apparemment pas à nous encercler. Je crois plutôt que leur objectif consiste à nous chasser de la ville.
La jeune femme fixa la lande : les Aséens s’immobilisèrent à bonne distance de la muraille et avancèrent leurs catapultes d’une cinquantaine de mètres.
– Ils vont nous bombarder, déclara Ellia.
– Les maisons qui se trouvent de ce côté ont toutes été évacuées, Madame. Le plus gros de la population sera épargné, si cela peut vous rassurer.
Ellia amorça une moue de colère.
– Pouvons-nous atteindre leurs catapultes avec nos balistes ? demanda-t-elle.
– Oui, Madame.
– Alors, tirez ! La bataille commence.
À ces mots les premiers projectiles aséens décollèrent décrivant de grands arcs de cercle et s’abattirent derrière le rempart, emportant des toitures, fracassant des murs, et enfonçant la chaussée.
Le capitaine Gondar hurla ses ordres et les balistes lâchèrent leurs pieux de bois. Certains firent mouche et détruisirent plusieurs machines de guerre, les réduisant à un silence définitif.
Les rochers continuaient de s’abattre avec grand fracas sur la ville tandis que les balistes ripostaient.
Anhor observait placidement le début de la bataille, juché sur son cheval. Il porta un regard circulaire sur l’ensemble de ses troupes, puis leva le bras.
– À l’attaque ! cria-t-il.
Les Aséens s’élancèrent alors vers les murailles, avec échelles, grappins et madriers. Ils dépassèrent leurs machines de guerre pour la plupart détruites et essuyèrent les premiers tirs des catapultes de la cité. Une pluie de traits s’abattit sur eux suivie d’éclairs, de flèches enflammées et de toutes sortes de sorts. La vague aséenne avançait vers le rempart, leurs magiciens déviant les projectiles par des ondes de choc et dressant des boucliers pour stopper les attaques magiques. Ils atteignirent la muraille et des dizaines d’échelles furent levées, des grappins lancés. Les terribles guerriers se ruèrent à l’assaut, débordant les défenses de la cité, prirent le contrôle de plusieurs points de la fortification et commencèrent à se déverser dans les rues de la ville.
Anhor avait pris part à l’attaque et se trouvait maintenant dans la ville, de l’autre côté de la muraille, à la tête de dizaines de combattants.
– Aux portes ! hurla le souverain aséen tout en fracassant le bouclier d’un soldat de l’Ecklon d’un redoutable coup de hache.
Les défenseurs de la cité tentaient d’endiguer le flux de guerriers aséens, mais sans succès, ils perdaient du terrain.
Ellia observait la situation, désespérée, vociférant ses ordres tout en distribuant de puissants revers d’épée. Ayant achevé deux adversaires, de grands Aséens qui venaient de se hisser près d’elle avec un grappin, elle jeta un regard circulaire pour évaluer l’état des dégâts et aperçut le groupe dirigé par Anhor avancer vers une entrée. Elle se mit alors à courir en criant :
– La porte ! Défendez la porte !
Elle bouscula deux soldats, balança un violent coup d’épaule à un Aséen qui chuta du rempart et arriva à proximité de la porte. Deux escaliers de pierre s’élevaient de part et d’autre et des soldats, alertés par Ellia, descendaient déjà de la muraille pour stopper Anhor. Ellia se posta entre au-dessus, et hurlait ses ordres :
– Tenez la porte coûte que coûte !
En bas, Anhor s’approchait dangereusement avec ses guerriers, réduisant inexorablement le nombre des défenseurs de l’entrée. De l’autre côté, des Aséens frappaient violemment les portes avec des madriers. Des archers de l’Ecklon tiraient. Les arbalétriers aséens répliquaient. Le fracas des armes, les cris, le sifflement des projectiles magiques, des flèches et des carreaux étaient étourdissants.
Voyant que les défenses intérieures de l’entrée faiblissaient, Ellia, descendit pour affronter Anhor. Le souverain aséen marchait sur elle, suivi d’une dizaine de guerriers.
La jeune femme s’avança et lança un sort redoutable qui produisit une douzaine de flèches de glace filant sur Anhor. Celui-ci dressa alors, presque instantanément, un bouclier magique qui stoppa les projectiles. Il s’élança et se défit en un seul coup de hache des deux soldats qui s’étaient placés devant lui pour protéger la première dame de la cité, puis saisit de sa puissante main le poignet d’Ellia qui avait levé sa lame pour le frapper. Ellia, immobilisée, envoya un grand coup de pied au souverain aséen qui encaissa en grognant. Le Rothgar attira alors violemment Ellia à lui et l’assomma avec le plat de son arme.
Les guerriers d’Anhor le dépassèrent et submergèrent les derniers combattants de l’Ecklon qui défendait l’entrée. En quelques minutes, ils prirent le contrôle de la zone, puis ouvrirent grand les portes de bronze.
En cet instant, le capitaine Gondar qui se trouvait sur les murailles comprit que la cité était perdue.
– Repliez-vous ! hurla-t-il en courant sur le chemin de ronde.
Les guerriers de l’Ecklon quittèrent leurs postes dans le désordre le plus total et les Aséens se déversèrent dans Tarasath par l’entrée et les remparts sans défense. En une demi-heure, l’envahisseur occupa toute la moitié nord de la ville, les guerriers de l’Ecklon fuyaient vers le sud.
Le capitaine Gondar arpentait les rues en criant ses directives pour que ses hommes se replient. Il n’avait plus qu’une seule idée en tête : évacuer la cité en réduisant au maximum les pertes.
Anhor donna ses ordres pour que ses troupes stoppent leur progression. Il voulait lui aussi limiter les morts et son intention n’était pas de massacrer les soldats et les gens de la ville. Il leur laissait donc ainsi l’opportunité de s’échapper.
Le capitaine Gondar profita de la situation pour encadrer la fuite et emmener les habitants dans les collines, à dix kilomètres au sud de Tarasath. Dans la population et les rangs des défenseurs, le désarroi le plus total régnait.
Des campements de fortune furent montés, et deux cavaliers partirent à la rencontre du roi Elisius pour l’informer de la défaite.
*
Au même moment, à Gabalkad, Elisius, Jalah, Ansius et une centaine de ses hommes s’activaient. Il avait choisi cette bourgade avec d’autres pour y rassembler les gens des petits villages isolés avec leur bétail et leurs céréales pour mieux assurer leur défense contre les raids azéïrs.
Le regroupement avait déjà bien progressé et les hommes et les femmes montaient des tentes, des enclos et des silos de fortune.
Des chariots avec leurs escortes arrivaient régulièrement avec de nouveaux venus. Les soldats avaient organisé des tours de garde et la stratégie du roi semblait satisfaire tout le monde.
Elisius, Ansius et Jalah déjeunaient, assis sur des rondins de bois. Ils commentaient avec inquiétude un message du seigneur mage, Silenus, que Jalah venait de recevoir. La missive les informait de ce qu’Aélig avait appris lors de sa rencontre avec le Gardien des Limbes.
– M’nagoth est de retour et sa stratégie pour s’emparer de l’Andéhir est beaucoup plus habile que celle qu’il avait adoptée trois cents ans plus tôt. Sa défaite l’a semble-t-il rendu plus prudent et donc d’autant plus dangereux, dit Jalah.
– La situation est très grave. M’nagoth est terriblement puissant.
– Nous sommes en position de vulnérabilité et s’il réussit effectivement à nous affaiblir par des guerres intérieures, nous ne pourrons pas l’arrêter lorsqu’il déchaînera ses forces, répondit Ansius.
Elisius avala une gorgée de vin et s’essuya la bouche d’un revers de la main.
– Notre seul avantage est de l’avoir percé à jour et de savoir qu’il n’est autre qu’Hanreiker. Mais je doute que nous parviendrons à le vaincre et je suis très inquiet, ajouta le roi de l’Ecklon.
– Il faut garder espoir et tout tenter pour que cessent les conflits qui oppose les peuples de l’Andéhir entre eux et Aélig réussira peut-être à défaire M’nagoth, lui répondit Jalah.
– Nos chances paraissent bien faibles, dit Ansius.
– Possible, mais elles existent.
Elisius esquissa un geste de la main pour signifier à Jalah de se taire, puis se concentra sur son lien avec l’énergie primitive. Un oiseau messager approchait et il reconnut la signature mystique de sa fille. Le petit oiseau vint se poser sur son avant-bras gauche et il s’enquit de la missive qu’Ellia avait envoyée juste avant l’attaque de Tarasath, affichant dès les premières lignes, une mine affectée et inquiète.
– Que se passe-t-il ? demanda Jalah.
– Anhor attaque Tarasath.
– Qu’est-ce qui lui prend ? Il s’était engagé à retirer ses troupes dès qu’il obtiendrait la confirmation que son territoire était bel et bien menacé par les Azéïrs.
– Il a dû se passer quelque chose. Il faut se rendre à Tarasath et vite, répliqua Elisius en se levant.
Jalah et Ansius l’imitèrent aussitôt et le suivirent alors qu’il se dirigeait vers son cheval.
Le roi, Jalah et Ansius sellèrent leurs montures et se mirent en croupe.
– Vous n’emmenez pas d’hommes avec vous? demanda le grand mage de l’Isantis.
– C’est inutile. Nous ne possédons qu’une poignée de soldats et de magiciens ici, ce n’est pas ce qui fera la différence. Ils seront plus efficaces ici.
Le roi confia le commandement des guerriers qu’il laissait à un de ses capitaines et quitta la bourgade au grand galop, accompagné de Jalah et d’Ansius.
Sur le chemin de Tarasath, ils rencontrèrent deux cavaliers qui les informèrent de la défaite de la cité. Le roi Elisius et Ansius apprirent aussi qu’Ellia n’avait pas évacué la ville avec ceux qui s’étaient réfugiés dans les collines, et c’est le cœur triste qu’ils poursuivirent leur route.
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