Andéhir (intégrale) (French Edition)

Ekas Samarlande · Chapitre 13 sur 30

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Andéhir (intégrale) (French Edition)

Chapitre 15 · « Comme l’ont été ses prédécesseurs avant…

« Comme l’ont été ses prédécesseurs avant lui, Elisius, le roi de l’Ecklon, est l’un des plus précieux alliés de l’Isantis.»

Parole de Golan le Sage.

 

Mitelis se trouvait maintenant dans le royaume de Naël, au sud du massif montagneux qui formait une frontière naturelle avec le Nordland. Son cheval trottait dans la campagne ; elle avait réduit son allure pour le ménager. Elle ne se rendait plus dans le Nordland, c’était inutile. Elle avait reçu un message d’Aélig, lui apprenant que sa rencontre avec le Rothgar aséen avait donné des résultats encourageants. Le souverain du Nordland avait suspendu temporairement ses attaques contre le royaume d’Ecklon, et envoyé son premier conseiller, escorté par plusieurs guerriers, dans les montagnes du Nord pour vérifier les dires d’Aélig. Ce dernier avait apparemment semé le doute dans l’esprit des Aséens, et Mitelis entrevoyait maintenant un espoir que le destin leur soit enfin favorable.

Deux magiciens du Rothgar accompagnaient Aélig auprès du gardien des limbes, la créature d’entre les deux mondes, dont les connaissances ne connaissaient pas de limites. Les seules personnes qui avaient survécu à sa rencontre étaient celles qui avaient fui. Mitelis fut parcourue d’un frisson.

Elle pensa à l’autre message qu’elle avait reçu, celui de Silenus lui apprenant la mort d’Aténante. C’était avec beaucoup de tristesse qu’elle avait accueilli la nouvelle et elle s’était recueillie dans une longue prière intérieure, maudissant la bêtise de tous ces seigneurs de l’Andéhir qui se faisaient les pantins de ces chevaliers noirs.

La lumière était douce et l’air frais. L’herbe ondulait sous un vent léger, égayé par des fleurs de toutes les couleurs qui poussaient un peu partout dans la prairie. La clémence du printemps contrastait fortement avec son état d’esprit. Elle était obsédée par la prémonition de Golan, et semblait ressentir intérieurement la violence de la tragédie qu’elle annonçait.

Elle faisait désormais route pour rejoindre Aélig, déchirée par son amour secret. Elle l’avait envoyé à une mort certaine et voulait maintenant le retrouver, lui déclarer ses sentiments, et braver avec lui cet ultime danger. Ils seraient plus fort ainsi, se disait-elle, et peut-être sortiraient-ils indemne de l’affrontement avec le gardien de la porte des ombres.

Son esprit était tourmenté par l’inquiétude, et elle aurait aimé que les choses deviennent différentes. Elle se laissa aller à rêver d’un monde en paix où elle et Aélig étaient de simples humains, amoureux l’un de l’autre, vivant ensemble loin des responsabilités du pouvoir.

Après une bonne heure passée, l’esprit plongé dans ses pensées, elle talonna son cheval pour le lancer au galop, impatiente de franchir la frontière qui séparait le royaume de Naël du territoire des Naburs.

*

Dans le nord du royaume d’Ecklon, au pied des remparts de Tarasath, une des trois villes menacées par les Aséens, le Grand Mage de l’Isantis, Jalah, conversait avec le roi Elisius. Ils portaient tous les deux une armure et venaient de recevoir un émissaire du Nordland, en cet endroit même. Jalah était un homme de haute taille à la peau noire, âgé de cent cinquante années et Elisius, un vieux monarque de plus de deux cents ans au corps sec et noueux. Ce dernier avait de grands yeux bleus et une chevelure grisonnante.

Ils avaient été informés à l’instant que les armées aséennes massées à quelques kilomètres de la ville ne lanceraient pas d’assaut, du moins tant que le Rothgar aséen n’aurait pas de nouvelles de la mission qu’il avait envoyée derrière la forteresse de Kanatar. Le retrait de ses troupes et l’arrêt complet des hostilités avaient été garantis si les propos d’Aélig s’avéraient être la vérité.

Tarasath se trouvait à trente kilomètres environ de la frontière du royaume d’Elir. Les deux autres villes que les Aséens projetaient d’assiéger étaient situées beaucoup plus à l’Ouest.

Le roi posa chaleureusement sa main sur l’épaule de Jalah.

– Loués soient les dieux ! Les vies de milliers d’hommes viennent d’être épargnées. Dans quelques jours, le Rothgar aséen obtiendra enfin les preuves que Golan voyait juste. Il retirera ses troupes et devra faire face, avec nous, à notre véritable ennemi.

– L’aiderez-vous lorsque les Azéïrs et les Onags déferleront sur le Nordland ? Il vous a attaqué et ses guerriers campent encore devant les trois plus grandes villes du nord de votre royaume.

– Oui, c’est dans notre intérêt à tous. J’aurai de plus une occasion unique de passer des accords de non-agression avec lui. Il est temps que les Aséens acceptent que ces terres nous appartiennent.

– J’admire ta sagesse.

Jalah ôta son heaume et s’essuya le front, puis demanda avec intérêt :

– Avez-vous l’intention de renvoyer vos hommes dans le royaume de Mirande ?

– Non, pas tant que les Aséens occuperont mon territoire. Les troupes que j’ai rappelées campent encore dans le sud de l’Ecklon et remontent actuellement jusqu’ici. Je vais renforcer les défenses de mes cités et m’assurer que mon peuple se trouve en sécurité, c’est ma priorité. Pour le moment nous sommes toujours sous la menace aséenne.

– Alors, souhaitons que la situation ne se dégrade pas dans le royaume de Mirande.

– Espérons !

Jalah fixa pensivement l’horizon, comme s’il attendait quelqu’un ou quelque chose, puis se tourna vers Elisius :

– Vous ne croyez toujours pas à la résurrection de M’nagoth, n’est-ce pas ?

– Non, et je trouve que l’idée d’envoyer Aélig à la rencontre du gardien des limbes pour le savoir est une erreur et un gâchis. Il ne reviendra pas vivant. M’nagoth est mort et ses douze lieutenants avec lui. Le danger vient de toute évidence de ce peuple de magiciens dont il était issu. Ces chevaliers noirs ont décidé de prendre le contrôle de l’Andéhir. Je suppose que régner sur les terres qui s’étendent au-delà des montagnes du Nord ne leur suffit pas.

– Je partage votre point de vue, mais je n’étais pas présent lorsque le Grand Conseil a tranché, je n’ai donc pas pu m’y opposer. Mitelis est obsédée par M’nagoth, et elle a semble-t-il convaincu une bonne partie des Grands Mages.

– Ne vous montrez pas trop dur. Je vous signale que c’est elle qui nous a alertés alors que nous étions encore tous inconscients du danger.

Sur ces mots, Jalah et le roi retournèrent dans la cité et en inspectèrent les défenses. Ils circulèrent dans toute la ville, déplacèrent des hommes et des machines de guerre pour assurer une meilleure répartition des forces et intensifièrent la fréquence des rondes de nuit.

Ils déjeunèrent ensuite chez le seigneur Ansius, le maître de la cité et le gendre d’Elisius. La salle était spacieuse, avec une longue table rectangulaire en son centre et des murs recouverts de tentures. C’était ici qu’Ansius déjeunait et dînait habituellement en comité restreint.

La fille du roi était des leurs, vêtue d’une armure de combat légère, assise à côté de son époux. Elle avait troqué ses robes contre cette tenue pour signifier symboliquement qu’elle prenait une part active à la défense de la ville, même si la menace d’affrontements s’était pour le moment éloignée.

Le repas dura longtemps, les mets se succédèrent et on parla en détail de la terrible guerre qui avait dévasté l’Andéhir trois cents ans auparavant. La situation actuelle fut mise en parallèle et tous s’inquiétaient.

La fin du déjeuner fut interrompue par la brusque arrivée des gardes. Ils annoncèrent au roi que des réfugiés étaient entrés en ville. Un village proche de la frontière de l’Elir avait subi une attaque azéïre. Les femmes et les enfants étaient venus se mettre à l’abri, ici, à Tarasath. Les hommes étaient restés sur place pour défendre leurs maisons.

Elisius, Jalah, Ansius et son épouse se rendirent alors auprès des malheureux sur une grande esplanade au nord de la ville. Des habitants de Tarasath leur avaient apporté de quoi manger et des soldats montaient des tentes afin qu’ils puissent passer la nuit à l’abri.

Une jeune femme habillée d’une longue robe grise déchirée, avec un petit enfant de trois ans agrippé à son vêtement, s’avança lorsque le roi se présenta. Elle le salua d’une révérence et lui expliqua la situation, prenant tout juste le temps de respirer entre ses phrases :

– Anios, notre village a été attaqué hier par des Azéïrs. Ils montaient des aurochs, et venaient de l’Est. Ils ont saccagé plusieurs maisons et tué certains des nôtres. Notre chef nous a envoyés nous mettre à l’abri ici, à Tarasath, au cas où il y aurait un autre assaut. Il vous demande d’envoyer des soldats pour sécuriser la région.

– Hanreiker a donc décidé de s’en prendre à nos campagnes, dit pensivement Elisius.

– Risquent-ils de revenir ? interrogea la jeune femme avec angoisse. Nos hommes sont restés là-bas, et je suis inquiète pour leurs vies.

– Soyez rassurée, je ne les laisserai pas sans assistance… Savez-vous si d’autres villages ont été attaqués ?

– Je l’ignore, ô mon Roi.

Elisius se massa le menton :

– Je vais me rendre sur place personnellement pour mieux juger de la situation. Vous pouvez rester ici avec les gens de votre village autant que vous voudrez, dit-il.

Il se détourna de la jeune femme et prit son gendre par l’épaule.

– Qu’en penses-tu ?

– Eh bien, je crois qu’Hanreiker tient à ne pas nous laisser de répit. Il va certainement lancer d’autres attaques comme celle-ci, pour nous mettre en état d’alerte. Ceci probablement pour nous obliger à mobiliser nos hommes ici dans le but de limiter un peu plus notre implication dans le conflit avec le royaume de Mirande.

– Ansius a raison, ajouta Jalah. Il n’est pas surprenant que cette attaque ait eu lieu au moment où les Aséens ont suspendu leur offensive.

– Je vais me rendre à l’Est pour vérifier cela. Je voudrais que tu fasses se préparer une centaine de cavaliers qui m’accompagneront en plus de mon escorte, ordonna le roi à son gendre.

– Ce sera fait.

– Je viens avec toi, Elisius, dit alors Jalah.

– La présence d’un Grand Mage de l’Isantis à mes côtés sera la bienvenue, répondit le monarque.

Quelque temps plus tard, deux cents guerriers à cheval quittèrent la ville en direction de l’Est avec Elisius et Jalah à leur tête, et après une chevauchée d’une bonne heure, ils arrivèrent en vue du village d’Anios.

Ils pénétrèrent dans le petit bourg d’une cinquantaine de maisons avec un temple et un marché couvert. Dans le village, les hommes sur place les accueillirent avec enthousiasme. Ils étaient armés pour la plupart, équipés de cottes de mailles, d’épées, de haches et d’arcs.

Il y avait une dizaine de maisons calcinées, et quelques cadavres d’Azéïrs et d’aurochs. Les villageois s’étaient d’abord occupés de leurs morts qu’ils avaient rassemblés dans une grange en attendant de les enterrer et ils n’avaient pas encore touché aux dépouilles de leurs agresseurs.

Le roi ordonna à ses soldats de ramasser les corps des hideuses créatures aux yeux jaunes et de dresser un bûcher à l’extérieur du village pour les incinérer.

Les gens d’Anios paraissaient épuisés, ils n’avaient que peu dormi et veillé, à tour de rôle, toute la nuit.

Elisius s’entretint avec le chef local qui conta l’attaque dans les détails. Ce n’avait pas été un assaut massif, mais un simple raid dans le but semble-t-il de semer la panique. Cela confirmait ce qu’il pensait, et il y avait fort à parier qu’Anios ne soit pas un cas isolé, ce qu’il lui fallait vérifier.

Il ordonna à vingt de ses guerriers de rester sur place pour rassurer les villageois et reprit la route en direction du bourg voisin. Ses hommes étaient remontés en selle rapidement et la colonne de cavaliers quitta les lieux en quelques minutes.

À l’approche du second village, ils virent une épaisse fumée noire s’élever dans le ciel et le roi lança immédiatement sa troupe au galop dans l’espoir d’arriver avant la fin de l’attaque.

Les chevaux galopaient dans un bruit assourdissant. Les armes et les armures s’entrechoquaient, les sabots frappaient le sol en soulevant de la poussière, des mottes de terre et des cailloux. Les hommes criaient pour stimuler leurs montures qu’ils talonnaient.

Ils débouchèrent en trombe au milieu des villageois affairés à éteindre les incendies. L’attaque avait cessé à peine une heure avant leur arrivée.

Les cavaliers sautèrent au sol en hâte et se joignirent aux villageois pour venir à bout des restants de feux. Ils formèrent plusieurs files indiennes jusqu’à la rivière, et au bout d’une heure, la dernière flammèche disparut, noyée par un seau d’eau.

Les soldats s’activèrent alors pour déblayer les gravats et ramasser les corps des victimes de l’assaut. Plusieurs mères, épouses et leurs progénitures pleuraient leurs proches. Les morts se composaient essentiellement d’hommes : les femmes et les enfants avaient pu se mettre à l’abri.

Les circonstances de l’attaque qui furent relatées à Elisius étaient en tous points semblables à celles du raid qui avait eu lieu dans le village d’Anios, ce qui vint conforter l’idée qu’il se faisait de la situation.

Le roi avait enlevé son heaume, dévoilant un visage trempé de sueur et noir de suie. Il avait pris une part active dans la lutte contre les flammes et n’avait pas ménagé ses efforts. Il se tourna vers Jalah avec une expression lasse.

– D’autres bourgs ont sans doute été attaqués de la sorte. Les Azéïrs ne doivent probablement pas être bien nombreux, mais suffisamment cependant pour semer le désordre dans nos campagnes et pousser une partie des populations à fuir vers les grandes villes fortifiées.

– Je pense aussi qu’ils ne sont pas très nombreux, Elisius. Le gros des troupes d’Hanreiker est engagé dans le royaume de Mirande. Il ne peut s’agir que de petits groupes isolés qui ont pour mission de mener de courts raids. Allez-vous les prendre en chasse ?

– Non. La frontière de l’Elir est proche. Il est presque sûr qu’ils ne se contentent que d’incursions dans mon royaume et qu’ils retournent ensuite se mettre bien à l’abri sur les terres d’Hanreiker. Maudit soit-il !

– Qu’allez-vous faire ?

– Les habitants n’abandonneront pas leurs récoltes et leurs élevages. Ils enverront seulement leurs femmes et leurs enfants se mettre sous la protection de nos guerriers, et me demanderont assistance, comme cela s’est produit avec le village d’Anios.

– Cela vous obligera à mobiliser une bonne partie de vos troupes dans les campagnes !

– Je vais envoyer les populations vers les bourgs les plus importants. Là, je pourrai mieux assurer leur défense, et ce avec un minimum d’effectif. Nous déplacerons aussi les troupeaux et les récoltes, afin de les mettre en sécurité. Mais avant, il faut que je vérifie l’étendue de ces attaques. En outre, nous allons continuer notre route immédiatement et visiter d’autres villages.

Elisius disait cela sans s’être rendu compte que l’astre du jour se couchait déjà et que dans moins d’une heure il ferait nuit noire.

– Je crois qu’il vaudrait mieux rester ici, et reprendre notre chemin demain matin, rétorqua alors Jalah en indiquant le soleil, bas dans le ciel.

Elisius pivota et porta les yeux vers l’ouest. Puis, regardant autour de lui, il réalisa qu’il commençait effectivement à faire sombre.

– Tu as raison, fit-il avec un pâle sourire.

Il ordonna alors à ses hommes d’installer un bivouac de fortune à l’extérieur du village, puis il ôta son armure.

La troupe dîna tard dans la nuit autour d’une dizaine de feux de camp. Le roi expliqua son intention de déplacer la population au chef du village pendant le repas. Il chargea ensuite un officier d’organiser les tours de garde, puis s’enveloppa dans une couverture au pied d’un arbre, aux côtés de Jalah.

Le lendemain, la troupe se mit en mouvement dès les premières lueurs de l’aube. Elle visita cinq villages dans la matinée qui n’avaient pas été attaqués, et c’est dans l’après-midi, qu’elle tomba à nouveau sur une bourgade en flammes. Ici encore, le scénario semblait identique. Ici encore, ils arrivaient après l’assaut.

Cela suffisait pour que le roi décide d’appliquer son plan. Il sortit une carte, détermina les bourgs dont ils garantiraient la défense et dépêcha des messagers pour informer les villages de la région de la mise en place de son dispositif. Il missionna aussi plusieurs hommes pour quérir des renforts et de l’aide dans les grandes cités, afin d’encadrer le déplacement des populations, des récoltes et des troupeaux, et pour assurer leur protection.

Ceci accompli, Elisius s’octroya un temps de repos, et Jalah envoya un message au Seigneur Mage de l’Isantis pour l’informer de la situation.

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