Appelez-moi César

Boris Marme · Chapitre 11 sur 34

Pages du PDF

Appelez-moi César

Chapitre II

« S’il faut, en effet, violer le droit,

que ce soit pour régner […]. »

Suétone, Vie des douze Césars, « César », XXX.

OceanofPDF.com

9

La Combe fleurie

 

Après ce coup de téléphone, tout a changé. C’est l’impression que j’ai toujours eue : le gentil Étienne raccroche avec maman, il raccroche avec son enfance, sa vie de velours de soie pour se jeter à corps perdu dans la bataille d’une autre existence. Il devient un autre.

Les coutures étaient multiples et solides, mon éducation, mon milieu, ma psychologie. Tous ces jours splendides que j’ai vécus les ont défaites ; cette nuit tragique les a déchirées sans ménagement. En trois semaines, au cœur du groupe, j’ai bien plus appris et détruit qu’en plusieurs années. Apprendre, c’est détruire, c’est conquérir. Emporté avec les autres, dans le mouvement puissant du groupe qui s’est mis en branle et qui a roulé de blagues en conneries inacceptables, nous avons dévalé la pente comme un rocher furieux jusqu’à la chute.

Ce sont nos jours splendides que je veux raconter d’abord, ceux qui nous ont unis et qui m’ont transformé. Je veux les raconter un à un, revivre chaque instant de ce temps si précieux, autant que les mots et ma mémoire me le permettent. Je veux écrire Étienne, écrire le groupe, le faire exister, m’y mêler, exister par lui, je veux écrire cette pétillance entre nous, ce feu, cette vie. Mais il n’est pas évident de prendre le chemin de sa propre vie en sens inverse, de rassembler ce que l’on a cherché à effacer, de retrouver, d’aimer ce que l’on a été et que l’on a tu au fond de soi pendant tant d’années. Il faut reconstruire morceau par morceau, restaurer, chercher. Je ne veux rien manquer. C’est un vrai bordel dans ma tête, il y a tous ces moments, ces conversations, ces visages, ces bribes de passé, d’histoires personnelles qui m’ont été contées et que je veux partager parce qu’elles me racontent aussi. Tout se bouscule, tout veut jaillir dans un immense éternuement, une explosion incontrôlable. Ces jours qu’il reste de ma vie d’avant ne se succèdent plus, ils se confondent, un jour de marche ressemble à un autre jour de marche, ils se gênent et se brouillent dans ma mémoire. Et pourtant, ils n’étaient pas pareils, chaque nouvelle journée avait quelque chose de plus que la précédente. Il faut toutes les démêler, les remettre à leur place, retrouver la chronologie des événements seconde par seconde, par minute, par heure, reconstruire les lieux, forme par forme, par nom, par couleur. Mais de ces lieux, il ne me reste que quelques noms, quelques visions de paysages et de villages corrompues sans doute par d’autres souvenirs, et puis il y a ces bouts d’endroits qui sont imprimés en moi et qui resurgissent, fulgurants, ils sont là, je les crois familiers, quelques pièces seulement d’un décor minimaliste, quelques accessoires véritables qui réveillent les ombres des mots et des corps, mais tout autour, il n’y a plus rien d’autre qu’un immense plateau vide que je remplis comme je peux avec mon imagination et ce que je trouve sur Internet.

Le camping de La Combe fleurie se trouvait à côté d’un village, dont j’ai retrouvé le nom sur Google. Le village de Miriou. Le village comme le camping existent toujours, mais l’apparence de ces lieux ne me dit plus rien. J’observe les rares photos que je trouve en ligne, celles de l’église, d’une rue, de la réception du camping, rien ne semble véritablement avoir bougé avec le temps ni s’être modernisé, mais je ne suis saisi d’aucune vision familière. Tout, absolument tout, m’est devenu étrangement étranger. Je suis surtout déçu de ne pas retrouver l’immense bar-restaurant avec sa grande terrasse en béton, ses chaises et tables en plastique vert, ses parasols Miko et sa rambarde en bois. Je la vois encore parfaitement cette terrasse. Mais pas une photo, pas un nom ne sont référencés dans la mémoire du moteur de recherche. Disparu, perdu, à croire qu’il n’y a jamais eu de bar-restaurant à Miriou. Et pourtant, l’établissement était là, trônant à l’entrée du village. J’y ai bu mon premier Monaco. C’est là que Jessy a esquinté la carrosserie de la Mercedes, Franck était furieux. Je suis certain de ne pas me tromper de village ! Ce lieu-là, je l’ai dans ma mémoire, même s’il n’en reste qu’un brin de poussière, c’est celui-ci que je veux évoquer et décrire, pour le reste tant pis si je gruge. Cela n’a pas d’importance si l’invention vient de soi. Je m’en fous, tant que s’exprime ce qu’il reste de véritable, même en morceaux, en lambeaux, en traces. Mon but est de faire surgir les instants les plus vifs et les plus sincères qui vivent encore en moi et de parvenir à leur insuffler cette vie dans les mots et les phrases qui composent le récit que je livre. Rien n’est vraiment exact mais tout est vrai.

OceanofPDF.com