Appelez-moi César

Boris Marme · Chapitre 28 sur 34

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Appelez-moi César

26. J’ai cogité

26

J’ai cogité

 

Quand Jessy nous rejoignit, il fut acclamé, et littéralement assailli de regards, de questions, de mains qui voulaient le toucher en chair et en os, tant il éveillait par son apparition d’émotions fortes. Nous étions fous, fous de soulagement et de sidération, d’excitation à l’idée que quelque chose de grand était en train de se produire. Ce qu’il venait de faire était à peine croyable. Respect absolu ! Évidemment qu’il l’avait mérité son titre de César, il n’y avait pas plus fort, plus admirable que lui.

« Bande de traîtres ! nous balança-t-il dans les dents. J’ai bien cru que vous ne la feriez jamais cette révolution, c’était pas trop tôt ! »

On eut beau se défendre, il avait tout vu. Il nous suivait depuis le début, à distance, parfois loin derrière à perdre presque notre trace, parfois très près, caché, à nous épier, à voir et à entendre tout ce que l’on avait fait ou dit. Il avait hésité le matin à nous approcher, c’était trop risqué, le terrain était souvent à découvert, il ne savait pas comment certains d’entre nous réagiraient, il ne voulait pas se faire griller. Il n’avait pas de plan en tête, il ignorait où tout cela le mènerait, mais il s’en foutait, il déciderait en fonction de nos réactions. Pour Michaël, le coup du sandwich, c’était lui, c’était trop tentant, il avait faim, et puis il fallait relancer la machine, on commençait à s’endormir, tous assis à manger sans rien dire. L’après-midi, il avait bien cru que tout était fini, on galopait, on avait lâché l’affaire. Heureusement que cette forêt nous avait perdus, s’il avait pu tracer lui-même ce faux chemin, il l’aurait fait pour nous faire payer notre compromission, mais ce que l’on venait de faire en brisant l’autorité nous honorait, on le méritait davantage, n’est-ce pas, après tout ce qu’il avait fait pour nous rejoindre ! Il s’était bien amusé à nous balancer des projectiles et à nous faire peur. La montagne et la forêt étaient à lui, il avait le sentiment de les posséder à présent qu’il s’y cachait, c’était son terrain de chasse, de traque, son nouveau royaume.

Comment avait-il fait pour être là, pour nous retrouver, pour ne pas monter dans le train ? C’est bien les questions que tout le monde se posait. Il promit de tout nous dire mais nous proposa d’abord de quitter le chemin et de nous perdre un peu plus encore au cœur de la forêt et de la montagne, d’aller trouver une planque au cas où les autres reviendraient nous chercher. On déciderait ensuite de ce qu’on ferait.

Tandis que nous marchions, il se mit à nous raconter avec ses mots toute la réalité de ce miracle. D’ordinaire, Jessy aurait entretenu le mystère, il nous aurait laissés imaginer ce que l’on voulait. Mais il se montra bavard, peut-être avait-il besoin de parler, pris par l’excitation de nous retrouver, ou tout simplement souhaitait-il désormais prendre aussi possession de sa propre histoire. Je restitue ce qu’il m’en reste, je m’empare de ce qui m’intéresse.

Frère Michel l’avait donc accompagné à la gare de Saint-Martin-de-Morieuse pour le mettre au train direction Paris. Rouler une quarantaine de minutes dans un silence de plomb en compagnie de celui qu’il avait frappé et viré ne le dérangeait nullement, il avait dû conduire en fumant sa pipe avec son flegme habituel. J’imagine Jessy, assis à bonne distance sur le siège le plus près de la fenêtre, le visage tourné vers le bord de la route. Il pourrait reprendre le combat, avec ses mots, ses insultes, lui tomber dessus avec ses poings, provoquer un accident, se jeter hors de la camionnette, reprendre sa liberté, le sens de lui-même… Non, il se laisse conduire, amener à la gare, à la fin de l’aventure, comme ça, sans broncher. Il ronge son frein et encaisse la douleur de ce nez sans doute fracturé qui envahit tout son visage pour le prendre en étau. Il pourrait se plaindre. Reprocher. Les deux pourraient s’expliquer, déverser leurs rancœurs. Mais le mutisme est préférable. Jessy prendra sa revanche autrement, ou pas. Pour le moment, il regarde le paysage défiler et emporter, qui sait, des souvenirs, des regrets. Il ne nous a rien dit de tout ça. À l’écouter, ils n’ont été que deux corps ennemis qui ont roulé ensemble pendant quarante minutes, pris dans la glace d’une tension inextricable.

En ville, frère Michel s’arrêta devant une pharmacie. Il laissa Jessy seul. Celui-ci aurait pu se tirer, il ne le fit pas. Il prétendit être bien plus digne. Je crois qu’il était encore sonné, déstabilisé par ce qui venait de se passer. Il attendit. Il avait dans l’idée de rentrer chez lui. Il n’avait encore nullement imaginé rester là sur place, encore moins nous rejoindre. Après quelques minutes, l’autre remonta dans la camionnette et lui tendit un sachet en papier blanc qui contenait des antalgiques et une pommade. Il lui dit : « Tiens, pour ton nez ! » Pas un mot de plus. Jessy ne répondit rien, il se contenta de prendre le sachet, il n’allait pas dire merci à celui qui lui avait pété le nez. Du mépris, c’était déjà assez.

À la gare, frère Michel lui demanda d’appeler sa mère pour la prévenir de son retour, tandis que lui irait acheter son billet. Jessy entra dans l’une des cabines téléphoniques devant la gare et composa le numéro de sa mère, il ne savait nullement à ce moment-là ce qu’il allait faire. Sa sœur décrocha, et, après quelques mots échangés avec lui, elle lui passa sa mère. Celle-ci était heureuse d’avoir enfin des nouvelles de son fils, il ne l’avait pas encore appelée depuis le début. Elle lui posa des questions qui le soûlèrent très vite. Il aurait pu lui balancer franco qu’il venait de se faire virer, comme d’hab, il aurait pu gâcher sèchement cet instant et cette joie agaçante qu’elle avait à entendre sa voix, à s’intéresser à ce qu’il faisait. Il ne dit rien. Pas tant pour elle que pour lui. Il n’eut d’un coup plus trop envie de rentrer ni de la revoir lui prendre la tête, en tout cas pas si vite, il pouvait bien s’offrir encore quelques jours, seul, libre pour aller où il voulait.

Frère Michel attendit le TGV avec lui. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, de sèches banalités, rien peut-être. Dès que les portes du train s’ouvrirent et que les voyageurs commencèrent à monter, il l’abandonna à son sort. Bon débarras ! Dans le wagon, Jessy remonta la rangée en direction de sa place. À Paris, il saurait où crécher, ou bien il pourrait s’arrêter en chemin pour arpenter d’autres coins paumés de France. Il atteignit sa place, un type, déjà assis sur le siège d’à côté, lui lança des regards qui plantaient leurs préjugés dans la couleur de sa peau, dans la blessure de son nez, et qui dévisageaient sa face de délinquant l’air de dire : il va quand même pas s’asseoir à côté de moi celui-là ! Pour qui se prenait-il, ce bâtard, à le regarder comme ça ? Était-il meilleur que lui avec sa face de crapaud ? Jessy aurait pu s’asseoir pour le faire chier, lui imposer sa mauvaise fréquentation, mais il n’eut pas envie de perdre son temps à voyager à côté d’un con, il préféra poursuivre son chemin dans l’allée et ressortir par l’autre couloir. Il s’installerait où il voudrait. Il pourrait aussi descendre du train, prendre le suivant ou le premier du lendemain, aller explorer les bas-fonds de Saint-Martin-de-Morieuse.

Fin des deux minutes d’arrêt du train, le roulement de sifflet du chef de gare retentit, Jessy hésite, allez chiche, au moment où le signal annonce la fermeture de la porte, il saute du wagon.

Il resta bien une bonne heure planqué dans un coin du quai à fumer des clopes et à attendre que frère Michel eût quitté pour de bon les lieux, il n’était pas question de tomber nez à nez avec lui, puis il partit à la conquête de la ville, s’imaginant faire des rencontres, se faire payer des coups, se nourrir de nouvelles expériences, profiter de la nuit qui s’annonçait belle.

Il fut bien déçu. La ville était une couche-tôt. Une ville pour les vieux, propre sur elle. Même aux heures les plus chaleureuses du début de soirée, les rues ronflotaient déjà gentiment, l’ambiance agonisait, tout juste quelques restaurants repliés sur eux-mêmes qui accueillaient des clients d’un certain âge, les PMU baissaient le rideau, renvoyant chez eux les piliers de comptoir avec qui il aurait pu au moins s’entendre, il n’y avait pas d’autres bars, pas d’autres lieux de vie, il fouilla, erra longtemps, il n’en trouva pas, il ne rencontra pas non plus de jeunes sur les places, dans les recoins des quartiers même les plus reculés, avec des cannettes de bière, quelques grammes de shit, en mobylette ou avec des clébards, causant, tripant, occupant le trou béant de leur soirée. Rien, cette ville n’avait pas de jeunes, elle s’en était débarrassée, n’en voulait pas, il n’y avait plus que lui, errant dans ses artères à s’en décomposer le moral, et qu’elle prenait sans doute avec son sac à dos de surplus militaire et ses rangers, son nez cassé de pouilleux pour un vagabond dont il fallait se méfier, un rebut qu’on avait oublié de balayer et qu’elle préférait ne pas voir pour ne pas troubler sa tranquillité. Cette ville voulait juste dormir et se complaisait dans son ennui de cimetière encastré entre des montagnes de seconde zone, laide et minable. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Pourquoi n’était-il pas retourné à Paris ?

Il se posa dans le seul Kebab de la ville, heureux de retrouver un semblant de vie normale, mais une nouvelle fois, alors qu’il pensait pouvoir fraterniser, il se heurta à une salle vide, et le cuisinier, peu causant, préférait regarder le petit écran de la télé suspendue au mur. Il entra un peu plus tard dans la soirée dans une épicerie pour acheter des bières. Le vieux Rebeu qui la tenait avait causé deux minutes avec lui, il lui demanda ce qui était arrivé à son nez, Jessy répondit qu’il s’était battu, le vieux ne chercha pas plus loin, il pérora vaguement sur la jeunesse qui aimait bien se battre, ou un truc dans ce genre, conclut par une formule du type, « C’est la vie ! » ou « Faut faire attention, mon garçon ! », puis il se tut. Jessy avait réussi à lui chourer une bouteille de vodka et quelques mignonnettes d’alcool. Une cible facile. Il lui avait demandé s’il vendait des clopes. Le vieux était parti en chercher qu’il planquait dans la réserve, il ne s’était pas méfié, il n’y avait qu’à se servir et à sourire poliment quand il revint.

La nuit était tombée sur la ville. Jessy était retourné du côté de la gare. Il nous raconta qu’il avait sauté la grille d’un parc fermé et qu’il s’était posé sur un banc. Il n’avait pas dormi. Il avait kiffé d’être seul face à la nuit et à l’ombre des montagnes à boire ses bières et à fumer des cigarettes comme un poète en attendant le petit jour. On n’en revenait pas, qu’il soit resté comme ça pendant des heures assis à ne rien faire. « J’ai cogité ! » nous lança-t-il solennellement. Sur quoi, ça le regardait. J’ai cogité. Cette phrase lui donnait un air important, je pris cela pour la marque des grands : il venait de se faire violemment exclure, il n’était pas monté dans le train, avait erré dans une ville hostile, seul, abandonné, et il s’offrait encore le luxe de cogiter, tellement supérieur, détaché de tout, atteint par rien. Ce fut au détour d’une pensée qu’il eut l’idée de revenir et de nous retrouver. Il prétendait avoir plus ou moins orchestré son exclusion, il avait voulu se tirer, aller faire un tour ailleurs, et il décidait à présent de revenir parce que l’on ne pouvait se passer de lui, et surtout par goût du défi, parce que personne d’autre ne serait capable de faire une chose pareille.

Le récit se voulait glorieux. J’ai tout gobé, admiratif comme tous les autres, sans doute. Ce gars était complètement taré, formidablement taré, insaisissable et génial. Ça, c’est incontestable. Je reste ébahi aujourd’hui encore face à son rocambolesque retour, mais je ne crois plus au mensonge qui entoure cette nuit dans ce parc. Je ne crois pas à l’invincible Jessy, au-dessus de tout, celui-ci ne m’intéresse plus. Il n’est pas revenu comme ça pour la beauté du geste. Non, ce fut l’accouchement d’une longue nuit de souffrance. J’ai cogité, a-t-il dit, nous aurions dû entendre : j’ai lutté contre moi-même, affronté mes démons, je me suis déchiré et détesté, j’ai réveillé l’amertume et la colère. Je suis revenu pour tout détruire.

Je le regarde s’échouer dans ce parc fermé comme une épave sur un écueil de solitude. Le ciel n’est pas même beau, sombre et vaseux. Il ne se passera rien ce soir. Il a escaladé la barrière pour aller se mettre en cage sur un banc sur lequel il cogite, sur lequel il dormira peut-être, non plus maître de lui-même mais misérable comme un charclo. Il en a connu d’autres, des situations pouraves comme celle-là, et même des pires, des plus dégradantes, mais il n’a pas toujours éprouvé aussi violemment le sentiment qui le taraude à présent, d’être quoi qu’il fasse si semblable à lui-même, Prince des ratés et des merdeux, c’est-à-dire rien de plus que quelqu’un qui n’est rien et qui croit être tout, prisonnier d’une existence faussement éclatante mais dont les plombs ne cessent de sauter, mauvais système, surchauffe d’aspirations, toujours ramené au même point, à ce réduit obscur et glauque, avec ses murs étouffants et son sol gluant de mélancolie, le cœur accroché aux lambeaux d’une jeunesse cramée à toujours l’enflammer pour chercher la lumière, la liberté, la vie encore, se consumer jusqu’à la mort pour sortir de là. Mais toujours le même échec. Ah, ça oui il cogite, je peux même l’imaginer qui nous déteste de ne pas être là autour du banc à lui faire la cour, à être les saint Paul de sa toute-puissance, lui qui s’est sacrifié pour le spectacle. Que reste-t-il de lui à présent qu’il est assis au fond du trou du cul de la vallée. Il comprend plus que jamais qu’il a perdu. Il n’a rien orchestré de son exclusion, rien maîtrisé comme il voudrait le prétendre. Il s’est fait surprendre par l’autre qui l’a humilié devant nous, on ne gardera plus que cette image du coup de poing sur sa prestance, de son aura dégradée à jamais. Il s’est fait corriger. Foudroyer ! Il n’a rien vu venir. Pourquoi ne s’est-il pas jeté sur lui pour le cogner à son tour, le saigner, le crever ? Il se déteste d’en avoir été incapable sur le moment. Mais ce n’est pas comme cela que Jessy remporte ses victoires. Alors, il s’est cru beaucoup plus digne de garder le silence, de rester stoïque, de jouer à celui qui part la tête haute et qui ne se laisse atteindre par rien. Tu parles ! Il a été lâche, il n’y a pas d’autre mot. Pire encore, il a eu peur, pétrifié par la puissance du coup, il s’est laissé déborder, l’autre avait soudain une force insurmontable. Il est rongé par l’image de ce poing qui vient s’écraser grossièrement sur sa tronche et lui défoncer le nez, et de son corps ébranlé, de son image qui ne peut que s’écrouler. La chute. La défaite. La honte.

Cette nuit-là, Jessy est descendu bien bas, il s’est coupé les ailes avec une telle violence qu’il aurait pu tout défoncer dans ce parc, il a réduit toute son existence à un mensonge, il n’a plus voulu voir ce qui faisait sa richesse et son humanité, il s’est laissé écraser sur le sol de sa conscience, et sans pitié, il s’est jeté sur lui-même et s’est roué de coups. Le goût de la rage qui l’animait était délicieux, il a frappé et frappé sur son image pour la cabosser, la déformer, détruire le mythe et les certitudes. Mais plus il frappait, plus l’image changeait de visage. Il cognait sur la terre entière de ne pas se laisser posséder, de ne pas le comprendre. Il cognait sur nous de l’avoir vu tomber, de ne plus briller à nos yeux détournés. Il cognait sur frère Michel, responsable de tout, autant que lui-même, l’ennemi, l’adversaire après lui-même, celui qui payerait pour tout le monde. C’est ainsi que Jessy se releva, pris d’un sursaut d’orgueil, gagné par une haine immense qui lui redonnait toute sa puissance. Il n’en resterait pas là. Il tenterait l’impossible, il reviendrait pour changer le cours de cette histoire. Il n’y a que cela qui puisse expliquer son retour. Il n’a pas accompli une telle prouesse juste pour le prestige, il était animé d’une autre force bien plus dévorante, sauvage, avec la volonté de corriger son image, de la reconquérir, d’écrire autrement sa légende, non pas pour une question d’honneur, cela ne valait pas un clou, mais bien pour se venger.

Je ne suis pas certain qu’il ait imaginé ni planifié quoi que ce soit cette nuit-là. Le seul but qu’il nourrit dès lors était de revenir, coûte que coûte, réussir la prouesse de revenir, pour nous montrer ce dont il était capable, nous étrangler d’admiration ; pour le reste, il verrait, il composerait avec la situation comme toujours.

Aux prémices de l’aurore, il se mit en route en tentant de retracer le chemin qui l’avait mené à la gare en sens inverse. Il avait gardé en tête le nom du village où nous campions. Il marcherait jusque-là, déterminé à nous retrouver, mais c’était à plusieurs dizaines de kilomètres, c’était impossible, à son arrivée nous ne serions plus là. Il s’en foutait, il avançait, il verrait bien. Il réussit à sortir de la ville et cheminait sur le bord de la départementale, sac sur le dos, ne sachant pas forcément s’il allait dans la bonne direction, quand un camion s’arrêta. Le chauffeur lui demanda où il se rendait comme ça et lui proposa de monter, un type brut de décoffrage mais sympa, qui fit même un détour pour le rapprocher le plus possible. Jessy se recomposa un visage affable et innocent. Il raconta au type qu’il venait d’arriver par le train de nuit et qu’il devait rejoindre le campement par ses propres moyens, c’était l’esprit de la colo à laquelle il allait participer, à la dure. Pour le nez, il aurait pu dire qu’il s’était fait agresser dans le train, il préféra expliquer qu’il pratiquait la boxe, sa passion, et qu’il avait pris un mauvais coup à l’entraînement. Il se montra poli et bien éduqué, parlant de ses parents avocat et médecin, jouant le rôle du garçon passionné, valeureux, rempli de bonnes valeurs, débrouillard, un comme on aimerait en voir plus souvent. Jessy essayait de faire oublier son visage, ce visage qu’il avait de lui-même, mais l’autre s’en foutait, il pouvait être noir ou blanc, avoir la gueule cassée du voyou ou du boxeur de bonne famille, cheminer à l’aventure ou traîner sur le bord des routes comme un gars louche qu’il ne faut surtout pas prendre en stop, le routier s’en foutait, il voulait juste causer.

Ce type lui avait sauvé la mise, grâce à lui il avait pu rejoindre notre campement à temps. Il avait marché le dernier kilomètre et était arrivé à notre réveil. Il se planqua dans un coin en attendant que notre groupe démontât le camp et se mît en branle. Fort heureusement pour lui, nous quittâmes les lieux à pied ce jour-là et non avec le camion.

C’est ainsi qu’il nous suivit, incroyablement invisible, pendant toute une journée, risquant à chaque instant de se faire surprendre ou de nous perdre, de voir ses projets mis à mal. Mais pour quoi faire ? Dans quel but ? Il n’en sait rien, rien n’est encore écrit. Il marche, il suit, en route vers une issue qu’il ignore complètement, mais déterminé à tenter quelque chose.

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