Appelez-moi César

Boris Marme · Chapitre 26 sur 34

Pages du PDF

Appelez-moi César

24. Parce qu’il me l’a demandé

24

 

Parce qu’il me l’a demandé

 

Vendredi 22 juillet. Frère Michel aurait pu lâcher l’affaire. Et pourtant, il s’obstina. Décidément, cette boîte, je commençais à fortement regretter de l’avoir ouverte !

Il nous cueillit au réveil et nous défia dès le petit déjeuner. Il voulait des noms. On ne bougerait pas de la journée tant qu’il n’aurait pas des noms. Pourquoi cet acharnement ? Une bataille perdue d’avance qui ruinerait tout. Personne ne balancerait.

Les monos nous laissèrent mariner une bonne heure. Je me souviens que Michaël était le plus virulent, pour qui nous prenaient-ils ? Pour des poucaves ou quoi ! Et il lança fièrement : « Jamais, je dirai rien ! Même si on me torturait ! » Aristote le reprit sur sa syntaxe et fit remarquer qu’il venait de se trahir, on avait toujours su que c’était une balance, ce qui fit marrer tout le monde. Il se défendait, il savait rien, c’était ces aut’ têtards de jumeaux qui avaient fait le coup pour qu’on se fasse lyncher ! La plupart des gars s’amusaient de la situation, une journée sans marche, à glander, pourquoi pas, sûr aussi que les adultes étaient bien plus emmerdés pour se dépatouiller de cette enquête au point mort. Moi, je me demandais bien, un peu nerveux, où tout cela nous mènerait.

Jessy finit par proposer un truc complètement fou. Frère Michel voulait un coupable, on allait lui en donner un. Mieux encore, un coupable et un traître. L’un d’entre nous irait leur balancer le nom de celui qui avait fait le coup.

Il colla sans hésiter le rôle du traître à Pimousse.

« Toi, tu seras le traître !

— Pourquoi moi, tout de suite ! s’insurgeait Ganaël.

— Parce que c’est comme ça, rétorqua-t-il avec autorité. Tu es le plus faible, c’est normal que tu ne tiennes pas les secrets, et puis t’as une gueule de traître ! »

Et comme l’autre protestait encore, il le menaça de le dénoncer lui-même comme coupable. Le chantage fonctionna, Ganaël ferma sa gueule.

Qui serait le coupable ?

Jessy ménagea son effet, en nous laissant nous défausser un à un : « Puisque personne n’a le courage d’assumer, ce sera moi le coupable ! » Il ne se sacrifiait pas, il préparait son coup depuis le début. Il voulait aller défier frère Michel sur son terrain, tester la limite, voir jusqu’où l’autre irait, et remporter contre lui une belle bataille, même si tout devait être démoli. Il était convaincu qu’il ne risquait rien, que l’autre se dégonflerait, les culs-bénits comme lui devaient tout accepter, tendre les deux joues. On allait le faire dérailler, le vieux, lui faire s’arracher ses mèches folles à la Dieu le Père. Jessy avait un plan qu’il nous exposa. C’est sûr que ça promettait de mettre de l’huile sur le feu.

On fut de nouveau rassemblés. Première étape du plan, muets comme des tombes. Puis Ganaël entra en scène, on lui avait mis une telle pression qu’il ne pouvait pas se défiler. Il n’en menait pas large du tout, ramassé sur lui-même, le corps tremblant, il leva un doigt fébrile.

« J’ai quel… quelque chose à dire ? » lança-t-il d’une petite voix hésitante.

Nous manifestâmes tous d’une seule voix notre mauvaise surprise, comme si nous voulions l’empêcher de faire une connerie.

Mireille s’en mêla. Il fallait arrêter ce sale petit jeu et grandir un peu ! Frère Michel nous contemplait d’un regard perçant comme s’il sondait chacun d’entre nous ou nous massacrait un à un au fin fond de sa conscience.

Ganaël finit par lâcher le morceau, difficilement : « C’est Jessy qui a volé la montre ! »

La mise en scène qui suivit fut assez pitoyable. Jessy se défendit, faussement indigné. Forcément lui ! toujours lui ! Et pourquoi ce serait lui ? Qu’est-ce qu’ils avaient comme preuves ? Et nous, on s’agitait pour créer le trouble. Certains commencèrent à lancer, comme cela était prévu, si Jessy est coupable, moi aussi ! Dans ces cas-là, on l’a tous fait ! Un vrai bordel que Mireille et frère Jean-Marc tentaient de calmer. Seul frère Michel ne disait toujours rien, étrange, il nous fusillait en silence. Avait-il compris ? Son visage tanné par le soleil restait hermétique, mais j’eus l’impression que sa longue chevelure d’un blanc nacré flamboyait. Qu’allait-il faire ? Jessy le provoquait, il ne répondait pas.

Jessy finit par contre-attaquer, sûr de l’emporter, le plan fonctionnait à merveille, il poussa le bouchon plus loin encore et s’en prit à Ganaël, qui ne comprenait pas que l’autre l’accuse à présent, il l’accablait de reproches agressifs et sous-entendait qu’il pourrait très bien être le coupable qui balance les potes pour se couvrir. Jessy s’érigeait en victime, on voulait lui faire porter le chapeau depuis le début, parce qu’il était Jessy…

Ganaël finit par craquer. Il hurla d’une force troublante : « C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! »

Il pleurait.

« Qu’est-ce qui n’est pas vrai ? demanda frère Michel d’une voix sans émotion.

— C’est pas Jessy qui l’a volée ! Mais c’est pas moi non plus, je vous jure !

— Mais alors pourquoi tu as dit cela ? beugla Mireille, excédée.

— Parce qu’il me l’a demandé. »

Jessy n’eut pas le temps de plaisanter sur le ridicule de l’affirmation, frère Michel fondit sur lui et lui asséna un coup de poing en pleine gueule. Sec, violent. Jessy en fut terrassé. Il se retrouva au sol, presque sonné, il tâtait son nez d’une main stupéfaite, celui-ci semblait fracturé, un hématome s’en emparait déjà, mêlé à un peu de sang. Ce coup de poing sidéra tout le monde et refroidit toutes les ardeurs. Jamais on n’aurait imaginé une chose pareille. Même Jessy était perdu, il ne maîtrisait plus rien.

Ce coup de poing avait eu la force des années de provocation supportées, de la déception de n’avoir pu foutre un peu de plomb dans la cervelle de ce p’tit merdeux, de transsubstantier sa matière vile, il y avait l’échec du miracle et du pardon, il y avait l’échec de l’homme réduit à la violence et de sa rage contre la bêtise adolescente qu’il ne comprenait plus, il y avait surtout la main du père, main de Dieu, qui disait on arrête les conneries !

Frère Michel finit, sans ménagement, de tous nous achever : « Tu remballes tes affaires. Tu dégages. Je t’amène au train tout à l’heure ! »

Jessy garda le silence. Le choc pour moi fut puissant.

Nous ne marchâmes pas ce jour-là. Les deux partirent dans l’après-midi avec la camionnette pour Saint-Martin-de-Morieuse. C’était fini.

Clément avait tenté de sauver la tête de Jessy. Il était allé le voir plus tôt pour lui avouer le coup de la montre, c’était lui et un peu James et Michaël, juste pour la beauté du geste, il n’en aurait rien fait. Pris de culpabilité, il voulait aller se dénoncer. Mais Jessy lui disait que de toute manière ça ne changerait rien, on n’était plus à ça près. Il valait mieux éviter d’autres dégâts. Mais ils n’avaient pas à s’en faire, il n’avait pas dit son dernier mot. Évidemment, Jessy ne disait jamais son dernier mot, cela faisait partie de sa légende. Mais il monta tout de même dans la camionnette et fut viré de la colo.

Après son départ, il ne resta de tout ça qu’une journée morte, dans une ambiance de fin du monde. Nous avions perdu le meilleur d’entre nous. Les derniers jours n’auraient plus la même saveur.

On était déprimés. On n’avait plus le goût pour la connerie. Nous étions tous rongés par une amertume crasse qui, dans nos silences, nos grommellements, dans chacun de nos « Putain, ça craint ! », criait contre toute l’injustice de la situation.

Ganaël se morfondait dans sa tente, il avait tué quelqu’un ou presque.

Quant aux jumeaux, ils étaient des hommes morts ! Des mots, juste des mots. Le Fèff nous avait tous séchés.

Si les choses avaient pu en rester là.

OceanofPDF.com