Appelez-moi César

Boris Marme · Chapitre 33 sur 34

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Appelez-moi César

31. Parce que je n’étais pas là

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Parce que je n’étais pas là

 

Dimanche 24 juillet. Les gars du groupe gueulaient d’angoisse et d’incompréhension, incapables encore d’accepter le pire : c’est quoi ce bordel ? Putain les mecs, déconnez pas, Franck, Jessy ! Mais la nuit qui les séparait de nous était devenue sourde.

Pendant quelques secondes, Jessy resta figé, accroupi, le dos légèrement fléchi, face au précipice, suspendu à l’instant de la chute comme si Franck tombait et criait encore, pour toujours. Je n’ai rien pu saisir d’autre de lui à ce moment-là qu’une silhouette sans âme et sans visage, qui n’était plus celle familière de mon pote, mais l’ombre monstrueuse d’un ange de la mort, que mon corps tétanisé, impuissant, muet de terreur et de remords aurait voulu fuir pour ne pas être attrapé et jeté à son tour, mais incapable de dégager, agrippé à son arbre comme à un bouclier, caché, tapi, oublié, effacé.

Qu’a-t-il pu ressentir à ce moment-là ? J’essaie péniblement d’imaginer. Je le vois le visage hagard, les yeux grands ouverts à fouiller le vide pour y retrouver le corps de Franck, mais pour quoi ? Pour le rattraper, le sauver, ce n’était qu’un jeu, peut-être juste un peu plus ! Non, ne serait-ce pas plutôt pour l’entendre tomber et crier encore, revivre l’instant trop court de sa chute, tout est allé si vite, c’était presque trop facile. Tout est si confus dans sa tête et dans la mienne. Pourquoi ne s’est-il pas jeté dans le gouffre après lui ? Pas pour se tuer nécessairement ni payer pour sa faute, mais pour sentir cette liberté de la transgression, vivre cet instant de la chute. Qu’est-ce qui l’empêchait de sauter ? Il lui suffisait de laisser aller la tête, les épaules en avant, de rouler au bord, de lâcher prise et de disparaître. Il m’aurait épargné ! Plus rien déjà ne semblait exister derrière lui, il n’entendait plus le groupe cogner contre le silence de la nuit, « Franck ! », « Jessy ! », il ne sentait pas même ma présence qui puait la trouille quelques mètres derrière lui. Il était seul face à lui-même, seul face à la porte grande ouverte de sa propre mort, il suffisait d’un seul geste. Peut-être était-ce trop peu glorieux, personne n’était là pour le voir tomber, à quoi bon s’il n’y a pas moyen de faire le spectacle ! La peur l’a peut-être envahi d’avoir à mourir pour mourir, sans inspiration ni provocation, sans être porté par le regard d’un autre, admiré pour son geste : un accident minable, une chute stupide et incompréhensible avec Franck, c’est ce que l’on garderait. Aurait-il sauté s’il avait su que j’étais là pour voir et raconter ce qu’il avait fait ? Ou bien a-t-il pensé que la mort ne le méritait pas, pas encore, il n’avait pas besoin qu’on le soulage, il n’avait besoin de personne pour l’aider, pas même de la mort, mourir était trop simple, mourir, ce n’était plus détruire, c’était s’empêcher de gâcher encore.

Il ne sauta pas, il referma la porte et retourna à la vie.

Il se redressa et se mit à hurler d’une voix déchirante en regardant vers le bas : « Franck ! Franck ! » Ses mots tombèrent à leur tour avec un léger écho dans le ravin puis s’effacèrent dans le silence. De nouveau : « Franck ! Franck ! » Rien. Alors il lança aux gars du groupe : « C’est Franck, il est tombé ! Il répond pas ! J’le vois plus ! » Cette voix, je l’entends nous traverser de sa blessure sonore, ce qui me trouble est sa désespérance et son innocence, elle ne ment pas, elle semble si sincère.

En haut, ce fut la panique et l’impuissance, mêlées à un brouhaha de commentaires lointains que je distinguais mal.

Jessy décida de se replier pour rejoindre le groupe. J’aurais dû déguerpir avant lui, ne pas le laisser me prendre en tenaille avec le ravin. Trop tard. Il fallut attendre désormais qu’il remontât ; devant les autres, il ne pourrait rien me faire. Mais la présence du gouffre, si près, m’horrifia, je ne pus tenir : je remontai, précipitamment, sans discrétion. C’était une connerie ! Au moment où j’approchai de la barre rocheuse, il était toujours au pied de celle-ci. Il se retourna. Je me souviens du regard qu’il me lança et de son visage déformé par l’obscurité. Visage coupable, regard féroce. Sans attendre, je jouai au débile pour sauver ma peau, je demandai avec l’air du gars qui débarque d’une autre planète ce qui était arrivé à Franck, je n’avais pas réussi à les retrouver, il faisait trop noir, je m’étais paumé, j’avais entendu crier, j’avais flippé. Les gars gobèrent sans doute ce que je leur racontais, ça n’avait pas d’importance vu les circonstances. Jessy ne dit rien, il me regarda, il avait compris à ma nervosité que je mentais, et même si j’avais dit la vérité, j’aurais toujours pour lui menti parce qu’il avait tellement à cacher. Le piège se refermerait tôt ou tard sur moi, il ne me laisserait plus tranquille.

Je m’attaquai à la barre rocheuse pour fuir, sortir du piège. Je m’y prenais n’importe comment, les membres tendus, le cerveau paniqué, sûr que Jessy, derrière, tendait déjà sa grande main puissante pour m’arracher à la roche et me jeter dans le ravin. Je finis par déraper, m’érafler les mains et les jambes et retomber.

« Panique pas comme ça, mec ! me dit Jessy. Tiens pose ton pied là. »

Il joignit ses deux mains pour me faire la courte échelle. Son visage sembla soudain avoir retrouvé une expression familière. Il me souleva, mon autre pied prit appui sur son épaule, les gars m’attrapèrent par le bras, en moins de deux j’étais sorti du trou, suivi de Jessy.

Le sort de Franck revint dans toutes les bouches. Il était forcément vivant, il fallait descendre pour aller voir ! Il s’était peut-être rattrapé à une branche, ce n’était peut-être pas si haut, si grave ! Il fallait courir chercher les secours ! Jessy eut beau marteler dans toutes les têtes, avec une logique froide, qu’il n’y avait plus rien à faire vu la profondeur du machin, le groupe ne l’écoutait pas, le groupe espérait, et ses réactions sonnaient presque comme des reproches contre lui. Jessy s’énerva. Ils n’avaient qu’à descendre eux-mêmes s’ils étaient plus malins, ils n’avaient qu’à risquer leur peau pour le sauver ! C’était foutu ! Il n’y avait rien à faire ! Il était mort ! Mort ! criait-il en pleurant à moitié. C’étaient pas eux qui l’avaient vu tomber, c’étaient pas eux qui n’avaient pas réussi à le sauver ! Bien sûr qu’il avait la rage de n’avoir pu rien faire !

Chacun ferma sa gueule.

Jessy imposa de retourner à la planque et de là on attendrait le petit matin pour retrouver notre chemin. C’était un crève-cœur de quitter l’endroit, mais concrètement, il n’y avait plus rien d’autre à espérer. Franck était mort, cette idée infusait dans les esprits, les rendait impuissants et dociles. Jessy donnait le cap, Jessy ne fléchissait pas. Le groupe obéit.

L’ascension fut longue et pénible, les jambes étaient lourdes, les corps abattus, silencieux. Jessy marchait à côté de moi, je m’empêchais de le regarder, mais je sentais sa présence. Il me surveillait, m’empêchait de parler à quiconque. Cela suffit à m’affoler davantage. J’aurais voulu l’assurer de ma bonne foi, j’étais là mais je n’avais rien vu d’autre que ce qu’il voudrait que j’eusse vu. Je ne dirais rien, j’avais déjà tout oublié.

Nous finîmes par retrouver la planque et son entrée étroite de souricière. J’avais espéré poursuivre le chemin, sortir de cette montagne, de ce cauchemar, mais le groupe suivait Jessy, un par un, chacun s’engouffra entre les deux rochers et alla s’échouer avec son sac, pour former une assemblée de fantômes abattus, avalés par la nuit et le désespoir, la mine anéantie, aussi morts que l’espoir de revoir Franck vivant. Jessy avait tout écrasé. Je les enviais de ne pas savoir, de pouvoir se laisser mourir de chagrin, se laisser aller au sommeil, tandis que moi, je devais rester sur mes gardes, prévenir le coup qui surviendrait à n’importe quel moment.

Jessy se siffla cul-sec une des mignonnettes d’alcool qu’il balança contre un rocher, puis après avoir fumé une cigarette il en ouvrit une autre qu’il sirota nerveusement. Soudain, il décréta qu’il fallait qu’on parle, il s’arracha de son rocher et secoua tout le monde, pas question de dormir ou de se laisser aller à chialer, il fallait régler la situation, s’accorder sur la version des faits.

« Qu’est-ce que vous allez raconter aux flics ? » nous lança-t-il avec un air de défi.

Personne ne comprit où il voulait en venir. La vérité ! Quoi d’autre ? Franck est tombé, t’as pas pu le sauver !

Impossible !

Comment ça ?

Parce que je n’étais pas là.

La phrase fusa, sèche, impérieuse. Il tenta d’expliquer avec aplomb qu’il n’avait jamais été là, c’est clair ! lui disparaîtrait comme il était apparu, nous redescendrions dans la vallée et on parlerait aux flics d’un accident, parce que c’était un accident, mais il faudrait dire que Franck était descendu tout seul, qu’il était tombé tout seul !

Ses paroles remuèrent tout le monde, les gars ne comprenaient pas le problème. Jessy s’énerva, on était teubés ou quoi ! Il n’était pas censé être là, les flics lui chercheraient des problèmes s’ils savaient, lui le gars viré qui revient, il était forcément coupable de quelque chose. On les connaissait, les condés ! On ne voulait pas qu’il eût des ennuis, hein ? Alors il fallait fermer sa gueule, point.

« Mais… Mais pour mon sac, s’écria Ganaël, qu’est-ce qu’on va dire ? C’est pas Franck qui l’a balancé, c’est… ! »

Ganaël n’eut pas le temps de finir, Jessy se rua sur lui et lui envoya une baffe en pleine tronche. Ferme ta gueule, toi ! Quelques gars se précipitèrent pour calmer Jessy, l’empêcher de le frapper encore. « Lâchez-moi, c’est bon ! braillait-il. Je vous emmerde tous ! Mon pote est mort, c’est ma faute s’il est tombé, j’ai pas pu le rattraper ! Ça vous suffit pas ! Je peux pas avoir été là, vous comprenez pas ! N’allez pas me faire chier avec votre vérité ! Le premier qui dit quelque chose d’autre, je le défonce, je jure, je reviens et je lui nique sa race, c’est clair ! Franck est descendu tout seul, c’est lui qui a jeté le sac puis la pierre, il a dérapé, c’était un accident, point ! Moi, je vais disparaître et on parle plus de moi. Je suis pas là ! Si ça pose un problème, vous direz que vous n’avez rien vu, que vous savez même pas s’il est mort, de toute façon c’est pas de votre faute, c’est la faute de ceux qui vous ont abandonnés dans cette montagne ! Alors vous la fermez, je n’existe pas. Pas de traîtres, celui qui parle, c’est un homme mort ! » Je tente de restituer quelques morceaux de ce qu’il a pu nous lancer, je me souviens d’un discours confus – l’alcool n’aidait pas ! – qu’il débitait avec agitation et véhémence pour étouffer toute contestation.

Je pris ses mots pour une menace absolue qui m’était adressée. J’étais un homme mort. Plus Jessy parlait, plus je paniquais, je ne pouvais m’empêcher de le fixer, c’était plus fort que moi, comme pour prévenir chacun de ses gestes, les empêcher de me faire mal. J’aurais dû baisser le regard, me faire oublier, reculer, fuir. Je me sentais si seul au milieu du groupe, pourquoi personne ne comprenait ce qu’il s’était passé, c’était pourtant si simple, sinon pourquoi s’évertuait-il à vouloir disparaître, effacer sa présence coupable. Il l’avait poussé, j’en étais presque certain à présent, je ne pouvais m’empêcher de le regarder sans revoir son geste étrange… En suis-je encore certain ? Oui, oui, il l’a poussé, je ne regarde plus Jessy, je regarde un meurtrier, mais j’étais bien infoutu de le gueuler aux autres.

Si j’avais pu détourner le regard. Impossible. Trop tard. Le sien croisa le mien, une seconde à peine qui me glaça le sang. Je ne sais rien, c’est ce que mes yeux lui criaient. Menteur ! Il n’en crut rien. Mon regard était une provocation. Il savait. Il sentait que j’allais tout lâcher.

Mais Adama détourna son attention. Lui refusait de mentir. Ça ne se faisait pas pour Franck. C’était pas lui qui avait balancé le sac ! C’était pas juste. On raconterait la vérité, personne n’aurait des ennuis. C’était un accident !

Jessy tenta de l’impressionner, il le poussa, l’insulta, il gueulait comme un tyran, le regard fou, qu’on devait lui obéir, qu’on était qu’une bande de traîtres ! Il était complètement bourré. Adama ne lâcha rien, lui, on ne le giflait pas comme ça, le groupe le soutenait. Il essaya en vain de calmer le jeu :

« Tranquille, mec, y a aucun blème ! Tu leur parleras, tu leur expliqueras ce que t’as vu. T’as essayé, c’est pas ta faute. C’est la faute à personne ! Alors pourquoi tu veux mentir ? »

Mais Jessy ne l’écoutait plus. Son regard s’était accroché de nouveau au mien pour ne plus le lâcher.

« Arrête de m’ mater comme ça, toi ! Baisse les yeux ! »

Ces mots me transpercèrent avec une telle violence. Il se rapprocha de moi. Je niai maladroitement. Je ne pouvais plus décrocher, je le fixais comme un animal la nuit face aux feux d’une voiture prête à l’écraser.

Il ment ! C’est parce qu’il l’a poussé ! Si j’avais pu sortir ces phrases à Adama et aux autres, malgré moi, comme un bouchon sous la pression, avant… avant que Jessy… Mon regard planté sur lui ne disait-il pas tout ? Personne ne le comprit.

« Je vais te fumer, espèce de p’tit enculé ! »

À la faveur de la confusion, il m’arracha du groupe et m’envoya valser au sol, mais ce faisant il perdit l’équilibre, je m’accrochai à lui, il s’effondra sur moi. Le choc de la chute me coupa le souffle. Il eut le temps de me frapper d’un poing maladroit dans le ventre, les côtes, de rater son coup au niveau de la mâchoire. Je me protège comme je peux avec mes bras, mes cuisses, je gémis, je crie de terreur, lui enrage et hurle qu’il va me tuer. Mais déjà les autres sont sur lui, sur nous, c’est une immense mêlée qui se forme, les corps et les coups se confondent, on tente de lui faire lâcher prise, de l’immobiliser, lui ne lâche plus rien, il frappe tout le monde, les autres le cognent en retour, les nerfs à vif. Tout le monde m’écrase, je ne peux plus bouger, je subis la marée, j’étouffe, pas un seul brin d’air qui ne soit vicié par la sueur des corps, les haleines des bouches desséchées, la puanteur de l’alcool, l’odeur âcre des cris et des coups. Heureusement, les corps sont mouvants, les équilibres s’inversent, je parviens à libérer quelques instants ma gorge et ma poitrine, mes jambes sont encore écrasées, mes bras liés. Jessy est à présent en mauvaise posture, son corps est tenu de partout, il se soulève, tente de balayer, de chasser ces chaînes humaines qui l’emprisonnent et qui pèsent sur tout son corps qui n’a déjà plus autant de force, qui s’épuise, qui n’a plus tous ses moyens, mais qui continue de lutter, incontrôlable, désespérément sauvage, il ne renonce à rien, reprend l’avantage, le perd, il se battra jusqu’à en crever, il hurle qu’il va tous nous tuer, un par un, des mots comme des cris de bête, mêlés à des sanglots de haine. Je voudrais m’extraire de la mêlée, sauver ma peau, c’est moi qu’il tuera le premier, mais je fais corps avec le groupe et avec lui, un seul et même corps comme un nid de serpents inextricable.

Soudain, je sens comme une immense douleur dans mon bras. Jessy y a planté toutes ses dents. Il ne peut plus me frapper, alors il me dévore, la morsure est atroce, mon cœur explose, la terreur est balayée, c’est bien plutôt la rage qui me prend, une rage de survie, qui fait que mon autre main s’empare de sa chevelure, agrippe sa tignasse et serre à lui arracher le cuir chevelu, et je hurle lâche ! lâche ! mais lui mord plus fort encore. D’un geste irréfléchi, dans un ultime effort, je soulève ce que je peux de mon corps libéré, j’emporte avec moi tous nos corps emmêlés, c’est ce que j’ai toujours voulu croire, mais ce ne fut peut-être que le mouvement puissant de la mêlée qui décida de tout, je ne le saurai jamais. On me tombe dessus, je tombe sur lui, sur sa tête. Je lui roule dessus, je l’écrase, je l’étouffe pour me libérer, putain, lâche ! lâche ! Je me souviens de cette impression de sentir sa tête cogner sur le sol d’une manière particulière, de ressentir le bruit, c’est bien cela, non pas l’entendre, mais le ressentir traverser mon corps, le bruit d’un choc de sa tête contre quelque chose de dur, pas le son souple et feutré de la terre molle, mais un bruit sec et pénétrant, un bruit de vide et de trop-plein. Sa tête se releva dans la secousse puis retomba. Sa mâchoire se détendit, ses dents relâchèrent mon bras. La lutte des corps se poursuivit encore quelques instants, animée d’une énergie aveugle, mais je compris que celui de Jessy avait renoncé, qu’il ne se battait plus, désormais inerte, tout juste secoué par nos mouvements.

Quand la mêlée se défit, ce fut la stupéfaction. Chacun comprit que Jessy ne bougeait plus. Il ne restait qu’un corps abandonné dont les membres lourds jonchaient le sol. La bête s’était endormie, comme pour de faux. Son visage avait ce masque effrayant façonné dans les derniers instants de la lutte, les traits tendus, les yeux déployés sur le vide, la bouche ouverte, les dents menaçantes. Personne n’osa encore le toucher ni le secouer, quelques voix seulement l’appelèrent, Jessy ! Putain Jessy ! Réponds ! La panique s’empara du groupe.

C’est moi qui, le premier, m’approchai au plus près et pris sa tête entre mes mains, pour la soulever, voir au-dessous ce que je devinais déjà, ce qui coulait derrière son crâne et qui se répandait très légèrement, à peine visible dans l’obscurité, à moins de savoir, d’avoir ressenti ce bruit qui ne trompe pas. J’aperçus la pierre sombre comme un récif au milieu d’une petite mare de sang, je sentis cette tête devenir humide, froide, glaciale, et mes mains liées à elle, couvertes de sa substance visqueuse. J’eus envie de la jeter, elle me révoltait. Il n’y avait plus rien à espérer. Je l’avais tuée. Les autres avaient écrasé son corps, moi j’avais tué sa tête. Volontairement, ou presque. Tout ce sang, c’était ma faute. Elle m’avait obligée à le faire, elle me dévorait. Je m’empressai de la reposer sans délicatesse à côté de la pierre et d’essuyer comme je pus sur le sol ce qu’il me restait d’elle. Cette tête me dégoûtait, elle qui m’avait tant fasciné, elle si puissante, inspirante et qui n’était plus rien à présent qu’un cadavre sans élégance, une coque fendue qui déversait son contenu. Mon estomac se souleva violemment, je vomis, pas grand-chose, un peu de bile, quelques larmes et une terreur sans nom.

Qu’avais-je fait ?

Je ne sais pas comment les autres réagirent sur le coup après avoir vu le sang et compris qu’il était sans doute mort pour de bon. Je me suis effondré sur le sol, un peu plus loin, je leur ai tourné le dos, je me suis caché de leurs regards et du sien si grand ouvert sur l’instant où j’ai frappé sa tête sur la pierre, j’ai voulu mourir à mon tour comme certains personnages dont la vie s’effondre subitement, sans un mot de plus, sans coup porté, juste comme ça, m’éteindre, renoncer, ne rien assumer. Être une victime.

Mais j’étais bien vivant, et je le resterais. Profondément coupable, l’esprit insatiable, déjà tant de questions et de reproches que je tentais de chasser pour rester dans une sorte d’étonnement imbécile. J’aurais voulu ne pas comprendre, ignorer, arranger les faits. C’est parce qu’il m’avait mordu ! Il m’aurait tué ! Et je n’étais pas tout seul sur lui, les autres n’avaient-ils pas leur part de responsabilité ? Ils l’avaient écrasé, étouffé de leur poids, ils m’étaient tombés dessus ! N’était-ce pas au hasard d’un mouvement incontrôlable de la mêlée que sa tête avait percuté la pierre ? Était-il même mort à cause de cela ? Ce n’était peut-être pas ma faute.

Mensonge !

Évidemment que c’était moi, moi seul qui l’avais tué, j’avais volontairement écrasé sa tête pour qu’il arrête de me mordre, pris de rage, inconscient de ce que je faisais. Il l’avait bien cherché à devenir complètement taré comme ça ! Il fallait sauver ma peau, reprendre le contrôle.

Je sentis une douleur lancinante s’emparer de mon bras. J’aperçus la morsure de Jessy, ma chair avait été marquée par ses dents profondément enfoncées, une meurtrissure rouge et violacée, ensanglantée par endroits comme s’il en avait arraché des lambeaux. Avec cette morsure, il me dénonçait à tout le monde, il me forçait à avouer, à tout dire, à prendre la place qui me revenait. Je l’avais tué. J’avais tué César.

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