Ascanio 1

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/3

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Ascanio 1

Chapitre IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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– Que nous dit-il donc, ce butor de Raimbault ? s’écria la digne duègne. Avez-vous entendu, Colombe ? Puis, comme Colombe ne répondait pas : Que demandez-vous céans, mon jeune maître ? continua-t-elle en faisant quelques pas vers Ascanio. Mais, Dieu me pardonne ! s’écria-t-elle tout à coup en reconnaissant celui à qui elle avait affaire, c’est ce gentil cavalier qui, ces trois derniers dimanches, m’a si galamment offert de l’eau bénite à la porte de l’église ! Que vous plaît-il, mon bel ami ?

– Je voudrais vous parler, balbutia Ascanio.

– À moi seule ? demanda en minaudant dame Perrine.

– À vous... seule...

Et Ascanio, en répondant ainsi, se disait à lui-même qu’il était affreusement niais.

– Alors, venez par ici, jeune homme ; venez, dit dame Perrine en ouvrant une porte latérale et en faisant signe à Ascanio de la suivre.

Ascanio la suivit, mais en la suivant, il jeta sur Colombe un de ces longs regards dans lesquels

 

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les amoureux savent mettre tant de choses, et qui, si prolixes et si inintelligibles qu’ils soient pour les indifférents, finissent toujours par être compris par la personne à qui ils sont adressés. Sans doute Colombe ne perdit pas un mot de sa signification, car ses yeux, sans qu’elle sût comment, ayant rencontré ceux du jeune homme, elle rougit prodigieusement, et comme elle se sentit rougir, elle baissa les yeux sur sa tapisserie et se mit à estropier une pauvre fleur qui n’en pouvait mais. Ascanio vit cette rougeur, et s’arrêtant tout à coup, il fit un pas vers Colombe, mais en ce moment dame Perrine se retourna et appela le jeune homme, qui fut forcé de la suivre. À peine eut-il passé le seuil de la porte que Colombe abandonna son aiguille, laissa tomber ses bras aux deux côtés de sa chaise en renversant sa tête en arrière, poussa un long soupir, dans lequel se combinait par un de ces inexplicables mystères du cœur le regret de voir Ascanio s’éloigner avec un certain bien-être de ne plus le sentir là.

Quant au jeune homme, il était franchement de mauvaise humeur : de mauvaise humeur contre

 

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Benvenuto, qui lui avait donné une si singulière commission ; de mauvaise humeur contre lui-même, de n’avoir pas mieux su en profiter, et de mauvaise humeur surtout contre dame Perrine, qui avait eu le tort de le faire sortir juste au moment où il semblait que les yeux de Colombe lui disaient de rester.

Aussi lorsque la duègne se trouvant tête à tête avec lui s’informa du but de sa visite, Ascanio lui répondit-il d’une façon fort délibérée, décidé qu’il était à se venger sur elle de sa propre maladresse :

– Le but de ma visite, ma chère dame, est de vous prier de me montrer l’hôtel de Nesle, et cela d’un bout à l’autre.

– Vous montrer l’hôtel de Nesle ! s’écria dame Perrine ; et pourquoi donc faire voulez-vous le visiter ?

– Pour voir s’il est à notre convenance, si nous y serons bien, et si cela vaut la peine que nous nous dérangions pour venir l’habiter.

– Comment, pour venir l’habiter ! Vous l’avez

 

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donc loué à M. le prévôt ?

– Non, mais Sa Majesté nous le donne.

– Sa Majesté vous le donne ! s’exclama dame Perrine de plus en plus étonnée.

– En toute propriété, répondit Ascanio.

– À vous ?

– Non, pas tout à fait, ma bonne dame, mais à mon maître.

– Et quel est votre maître, sans indiscrétion, jeune homme ? quelque grand seigneur étranger sans doute ?

– Mieux que cela, dame Perrine, – un grand artiste venu tout exprès de Florence pour servir Sa Majesté Très Chrétienne.

– Ah ! ah ! dit la bonne dame, qui ne comprenait pas très bien ; et que fait il, votre maître ?

– Ce qu’il fait ? il fait tout : des bagues pour mettre au doigt des jeunes filles ; des aiguières pour placer sur la table des rois ; des statues pour mettre dans les temples des dieux ; puis, dans ses

 

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moments perdus, il assiège ou défend les villes, selon que c’est son caprice de faire trembler un empereur ou de rassurer un pape.

– Jésus-Dieu ! s’écria dame Perrine ; et comment s’appelle votre maître ?

– Il s’appelle Benvenuto Cellini.

– C’est drôle, je ne connais pas ce nom-là, murmura la bonne dame ; et qu’est-il de son état ?

– Il est orfèvre.

Dame Perrine regarda Ascanio avec de grands yeux étonnés.

– Orfèvre ! murmura-t-elle, orfèvre ! et vous croyez que messire le prévôt cédera comme cela son palais à... un... orfèvre !

– S’il ne le cède pas, nous le lui prendrons.

– De force ?

– Très bien.

– Mais votre maître n’osera pas tenir tête à M. le prévôt, j’espère !

– Il a tenu tête à trois ducs et à deux papes.

 

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– Jésus-Dieu ! à deux papes ! Ce n’est pas un hérétique, au moins ?

– Il est catholique comme vous et moi, dame Perrine ; rassurez-vous, et Satan n’est pas le moins du monde notre allié ; mais à défaut du diable, nous avons pour nous le roi.

– Ah ! oui, mais M. le prévôt a mieux que cela encore, lui.

– Et qu’a-t-il donc ?

– Il a madame d’Étampes.

– Alors, partie égale, dit Ascanio.

– Et si messire d’Estourville refuse ?

– Maître Benvenuto prendra.

– Et si messire Robert s’enferme comme dans une citadelle ?

– Maître Cellini en fera le siège.

– Messire le prévôt a vingt-quatre sergents d’armes, songez-y.

– Maître Benvenuto Cellini a dix apprentis : partie égale toujours, comme vous voyez, dame Perrine.

 

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– Mais, personnellement, messire d’Estourville est un rude jouteur ; au tournoi qui a eu lieu lors du mariage de François Ier, il a été un des tenants, et tous ceux qui ont osé se mesurer contre lui ont été portés jusqu’à terre.

– Eh bien ! dame Perrine, c’est justement l’homme que cherchait Benvenuto, lequel n’a jamais trouvé son maître en fait d’armes, et qui, comme messire d’Estourville, a porté tous ses adversaires à terre, avec cette différence cependant que quinze jours après, ceux qu’avait combattus votre prévôt étaient remis sur leurs jambes, gais et bien portants, tandis que ceux qui ont eu affaire à mon maître ne s’en sont jamais relevés, et trois jours après étaient couchés, morts et enterrés.

– Tout cela finira mal ! tout cela finira mal ! murmura dame Perrine. On dit qu’il se passe de terribles choses, jeune homme, dans les villes prises d’assaut.

– Rassurez-vous, dame Perrine, répondit Ascanio en riant, vous aurez affaire à des vainqueurs cléments.

 

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– Ce que j’en dis, mon cher enfant, répondit dame Perrine, qui n’était pas fâchée peut-être de se ménager un appui parmi les assiégeants, c’est que j’ai peur qu’il n’y ait du sang répandu ; car, quant à votre voisinage, vous comprenez bien qu’il ne peut nous être que très agréable, attendu que la société manque un peu dans ce maudit désert où messire d’Estourville nous a consignées, sa fille et moi, comme deux pauvres religieuses, quoique ni elle ni moi n’ayons prononcé de vœux, Dieu merci ! Or, il n’est pas bon que l’homme soit seul, dit l’Écriture, et quand l’Écriture dit l’homme, elle sous entend la femme ; n’est-ce pas votre avis, jeune homme ?

– Cela va sans dire.

– Et nous sommes bien seules et par conséquent bien tristes dans cet immense séjour.

– Mais n’y recevez-vous donc aucune visite ? demanda Ascanio.

– Jésus-Dieu ! pires que des religieuses, comme je vous le disais. Les religieuses, au moins, ont des parents, elles ont des amis qui viennent les voir à la grille. Elles ont le

 

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réfectoire, où elles se réunissent, où elles parlent, où elles causent. Ce n’est pas bien récréatif, je le sais ; mais encore, c’est quelque chose. Nous, nous n’avons que messire le prévôt, qui vient de temps en temps pour morigéner sa fille de ce qu’elle devient trop belle, je crois ; car c’est son seul crime, pauvre enfant ! et pour me gronder, moi, de ce que je ne la surveille pas encore assez sévèrement, Dieu merci ! quand elle ne voit âme qui vive au monde, et quand, à part les paroles qu’elle m’adresse, elle n’ouvre la bouche que pour faire ses prières au bon Dieu. Aussi, je vous en prie, jeune homme, ne dites à personne que vous avez été reçu ici, que vous avez visité le Grand-Nesle avec moi, et qu’après avoir visité le Grand-Nesle, vous êtes venu causer un instant avec nous au Petit.

– Comment ! s’écria Ascanio, après avoir visité le Grand-Nesle, je vais donc revenir avec vous au Petit ? Je vais donc... Ascanio s’arrêta, voyant que sa joie allait trop loin.

– Je ne crois pas qu’il serait poli, jeune homme, après vous être présenté ainsi devant

 

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mademoiselle Colombe, qui, à tout prendre, en l’absence de son père, est la maîtresse de la maison, et avoir demandé à me parler à moi seule, je ne crois pas qu’il serait poli, dis-je, de quitter le séjour de Nesle sans lui dire un petit mot d’adieu. Après cela, si la chose ne vous agrée pas, vous êtes libre, comme vous le comprenez bien, de sortir directement par le Grand-Nesle, qui a sa sortie.

– Non pas, non pas ! s’écria Ascanio. Peste ! dame Perrine, je me vante d’être aussi bien élevé que qui que ce soit au monde, et de savoir me conduire courtoisement à l’égard des dames. Seulement, dame Perrine, visitons le séjour en question sans perdre un seul instant, car je suis on ne peut plus pressé.

Et en effet, maintenant qu’Ascanio savait qu’il devait revenir par le Petit-Nesle, il avait toute hâte d’en finir avec le Grand. Or, comme de son côté dame Perrine avait toujours une sourde crainte d’être surprise par le prévôt au moment où elle y pensait le moins, elle ne voulut point mettre Ascanio en retard, et détachant un trousseau de

 

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clefs pendu derrière une porte, elle marcha devant lui.

Jetons donc avec Ascanio un regard sur l’hôtel de Nesle, où vont se passer désormais les principales scènes de l’histoire que nous racontons.

L’hôtel, ou plutôt le séjour de Nesle, comme on l’appelait plus communément alors, occupait sur la rive gauche de la Seine, ainsi que nos lecteurs le savent déjà, l’emplacement où s’éleva ensuite l’hôtel de Nevers, et où l’on a bâti depuis la Monnaie et l’Institut. Il terminait Paris au sud-ouest, car au-delà de ses murailles on ne voyait plus que le fossé de la ville et les verdoyantes pelouses du Pré-aux-Clercs. C’était Amaury, seigneur de Nesle en Picardie, qui l’avait fait construire vers la fin du huitième siècle. Philippe le Bel le lui acheta en 1308, et en fit dès lors son château royal. En 1520, la tour de Nesle, de sanglante et luxurieuse mémoire, en avait été séparée pour former le quai, le pont sur le fossé et la porte de Nesle, de sorte que la sombre tour était restée sur la rive du fleuve isolée et morne

 

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comme une pécheresse qui fait pénitence.

Mais le séjour de Nesle était heureusement assez vaste pour que cette suppression n’y parût pas. L’hôtel était grand comme un village : une haute muraille, percée d’un large porche ogive et d’une petite porte de service, le défendait du côté du quai. On entrait d’abord dans une vaste cour tout entourée de murs ; cette seconde muraille quadrangulaire avait une porte à gauche et une porte au fond. Si l’on entrait, comme Ascanio venait de le faire, par la porte à gauche, on trouvait un charmant petit édifice dans le style gothique du quatorzième siècle : c’était le Petit-Nesle, qui avait au midi son jardin séparé. Si l’on passait au contraire par la porte du fond, on voyait à main droite le Grand-Nesle tout de pierres et flanqué de deux tourelles, avec ses toits aigus bordés de balustrades, sa façade anguleuse, ses hautes fenêtres, ses vitres coloriées et ses vingt girouettes criant au vent : il y avait là de quoi loger trois banquiers d’aujourd’hui.

Puis, si vous alliez toujours en avant, vous vous perdiez dans toutes sortes de jardins, et vous

 

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trouviez dans les jardins un jeu de paume, un jeu de bague, une fonderie, un arsenal ; après quoi venaient les basses-cours, les bergeries, les étables et les écuries : il y avait là de quoi loger trois fermiers de nos jours.

Le tout, il faut le dire, était fort négligé, et partant en très mauvais état, Raimbault et ses deux aides suffisant à peine pour entretenir le jardin du Petit-Nesle, où Colombe cultivait des fleurs, et où dame Perrine plantait des choux. Mais le tout était vaste, bien éclairé, solidement bâti, et avec quelque peu de soin et de dépense, on en pouvait faire le plus magnifique atelier qui fût au monde.

Puis la chose eût-elle été infiniment moins convenable, qu’Ascanio n’en eût pas moins été ravi, le principal pour lui étant surtout de se rapprocher de Colombe.

Au reste, la visite fut courte : en un tour de main, l’agile jeune homme eut tout vu, tout parcouru, tout apprécié. Ce que voyant dame Perrine, qui avait essayé vainement de le suivre, elle lui avait donné tout bonnement le trousseau

 

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de clefs, qu’à la fin de son investigation il lui rendit fidèlement.

– Et maintenant, dame Perrine, dit Ascanio, me voici à vos ordres.

– Eh bien ! rentrons donc un instant au Petit-Nesle, jeune homme, puisque vous pensez comme moi que la chose est convenable.

– Comment donc ! ce serait de la plus grande impolitesse que d’agir autrement.

– Mais, motus avec Colombe sur le sujet de votre visite.

– Oh ! mon Dieu ! de quoi vais-je lui parler alors ! s’écria Ascanio.

– Vous voilà bien embarrassé, beau jouvenceau ! ne m’avez-vous pas dit que vous étiez orfèvre ?

– Sans doute.

– Eh bien ! parlez-lui bijoux ; c’est une conversation qui réjouit toujours le cœur de la plus sage. On est fille d’Ève ou on ne l’est pas, et si l’on est fille d’Ève, on aime ce qui brille. D’ailleurs, elle a si peu de distraction dans sa

 

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retraite, pauvre enfant ! que c’est une bénédiction de la récréer quelque peu. Il est vrai que la récréation qui conviendrait à son âge serait un bon mariage. Aussi, maître Robert ne vient pas une seule fois au logis que je ne lui glisse dans le tuyau de l’oreille : – Mariez-la donc, cette pauvre petite, mariez-la donc.

Et sans s’apercevoir de ce que l’aveu de cette familiarité pouvait laisser planer de conjectures sur sa position chez messire le prévôt, dame Perrine reprit le chemin du Petit-Nesle et rentra suivie d’Ascanio dans la salle où elle avait laissé Colombe.

Colombe était encore pensive et rêveuse, et dans la même attitude où nous l’avons laissée. Seulement, vingt fois peut-être sa tête s’était relevée et son regard s’était fixé sur la porte par laquelle était sorti le beau jeune homme, de sorte que quelqu’un qui eût suivi ces regards répétés aurait pu croire qu’elle l’attendait. Cependant, à peine vit-elle la porte tourner sur ses gonds, que Colombe se remit au travail avec tant d’empressement, que ni dame Perrine ni Ascanio

 

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ne purent se douter que son travail eût été interrompu.

Comment avait-elle deviné que le jeune homme suivait la duègne, c’est ce que le magnétisme aurait pu seul expliquer, si le magnétisme eût été inventé à cette époque.

– Je vous ramène notre donneur d’eau bénite, ma chère Colombe, car c’est lui en personne, et je l’avais bien reconnu. J’allais le reconduire par la porte du Grand-Nesle, lorsqu’il m’a fait observer qu’il n’avait pas pris congé de vous. La chose était vraie, car vous ne vous êtes pas dit un seul pauvre petit mot tout à l’heure. Vous n’êtes pourtant muets ni l’un ni l’autre, Dieu merci !

– Dame Perrine... interrompit Colombe toute troublée.

– Eh bien ! quoi ? il ne faut pas rougir comme cela. Monsieur Ascanio est un honnête jeune homme comme vous êtes une sage demoiselle. D’ailleurs c’est, à ce qu’il paraît, un bon artiste en bijoux, pierres précieuses et affiquets qui sont ordinairement du goût des jolies filles. Il viendra vous en montrer, mon enfant, si cela vous plaît.

 

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– Je n’ai besoin de rien, murmura Colombe.

– À cette heure c’est possible ; mais il faut espérer que vous ne mourrez pas en recluse dans cette maudite retraite. Nous avons seize ans, Colombe, et le jour viendra où vous serez une belle fiancée à laquelle on donnera toutes sortes de bijoux ; puis une grande dame à laquelle il faudra toutes sortes de parures. Eh bien ! autant donner la préférence à celles de ce jeune homme qu’à celles de quelque autre artiste qui ne le vaudra sûrement pas.

Colombe était au supplice. Ascanio, que les prévisions de dame Perrine ne réjouissaient que médiocrement, s’en aperçut et vint au secours de la pauvre enfant, pour laquelle une conversation directe était mille fois moins embarrassante que ce monologue par interprète.

– Oh ! mademoiselle, dit-il, ne me refusez point cette grâce de vous apporter quelques-uns de mes ouvrages ; il me semble maintenant que c’est pour vous que je les ai faits, et qu’en les faisant je songeais à vous. Oh ! oui, croyez-le bien, car nous autres artistes en bijoux, nous

 

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mêlons parfois à l’or, à l’argent, aux pierres précieuses, nos propres pensées. Dans ces diadèmes qui couronnent vos têtes, dans ces bracelets qui étreignent vos bras, dans ces colliers qui caressent vos épaules, dans ces fleurs, dans ces oiseaux, dans ces anges, dans ces chimères, que nous faisons balbutier à vos oreilles, nous mettons parfois de respectueuses adorations.

Et il faut bien le dire, en notre qualité d’historien, à ces douces paroles le cœur de Colombe se dilatait, car Ascanio, si longtemps muet, parlait enfin et parlait comme elle rêvait qu’il devait parler, car, sans lever les yeux, la jeune fille sentait le rayon ardent de ses yeux fixé sur elle, et il n’y avait pas jusqu’à l’accent étranger de cette voix qui ne prêtât un charme singulier à ces paroles nouvelles et inconnues pour Colombe, un accent profond et irrésistible à cette langue facile et harmonieuse de l’amour que les jeunes filles comprennent avant de la parler.

– Je sais bien, continuait Ascanio, les regards toujours fixés sur Colombe, je sais bien que nous n’ajoutons rien à votre beauté. On ne rend pas

 

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Dieu plus riche parce qu’on pare son autel. Mais au moins nous entourons votre grâce de tout ce qui est suave et beau comme elle, et lorsque, pauvres et humbles ouvriers d’enchantements et d’éclat, nous vous voyons du fond de notre ombre passer dans votre lumière, nous nous consolons d’être si fort au-dessous de vous en pensant que notre art vous élève encore.

– Oh ! monsieur, répondit Colombe toute troublée, vos belles choses me seront probablement toujours étrangères, ou du moins inutiles ; je vis dans l’isolement et l’obscurité, et loin que cet isolement et cette obscurité me pèsent, j’avoue que je les aime, j’avoue que je voudrais y demeurer toujours, et cependant j’avoue encore que je voudrais bien voir vos parures, non pas pour moi, mais pour elles ; non pas pour les mettre, mais pour les admirer.

Et tremblante d’en avoir déjà trop dit et peut-être d’en dire plus encore, Colombe, en achevant ces mots, salua et sortit avec une telle rapidité, qu’aux yeux d’un homme plus savant en pareille matière, cette sortie eût pu tout bonnement passer

 

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pour une fuite.

– Eh bien ! à la bonne heure ! dit dame Perrine, la voilà qui se réconcilie un peu avec la coquetterie. Il est vrai de dire que vous parlez comme un livre, jeune homme. Oui, vraiment, il faut croire que dans votre pays on a des secrets pour charmer les gens ; la preuve, c’est que vous m’avez mise dans vos intérêts tout de suite, moi qui vous parle, et d’honneur ! je souhaite que messire le prévôt ne vous fasse pas un trop mauvais parti. Allons, au revoir, jeune homme, et dites à votre maître de prendre garde à lui. Prévenez-le que messire d’Estourville est dur en diable et fort puissant en cour. Ainsi donc, si votre maître voulait m’en croire, il renoncerait à se loger au Grand-Nesle, et surtout à le prendre de force. Quant à vous, nous nous reverrons, n’est-ce pas ? Mais surtout ne croyez pas Colombe : elle est du seul bien de défunte sa mère plus riche qu’il ne faut pour se passer des fantaisies vingt fois plus coûteuses que celles que vous lui offrez. Puis, écoutez-moi, apportez aussi quelques objets plus simples : elle pensera peut-être à me faire un petit présent. On n’est pas

 

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encore, Dieu merci ! d’âge à se refuser toute coquetterie. Vous entendez, n’est-ce pas ?

Et jugeant qu’il était nécessaire, pour être mieux comprise, d’ajouter le geste aux paroles, dame Perrine appuya sa main sur le bras du jeune homme. Ascanio tressaillit comme un homme qu’on réveille en sursaut. En effet, il lui semblait que tout cela était un rêve. Il ne comprenait pas qu’il fût chez Colombe, et il doutait que cette blanche apparition, dont la voix mélodieuse murmurait encore à son oreille, dont la forme légère venait de glisser devant ses yeux, fût bien réellement celle-là pour un regard de laquelle, la veille et le matin encore, il eût donné sa vie.

Aussi, plein de son bonheur présent et de son espoir à venir, promit-il à dame Perrine tout ce qu’elle voulut, sans même écouter ce qu’elle lui demandait. Que lui importait ! N’était-il pas prêt à donner tout ce qu’il possédait pour revoir Colombe ?

Puis, songeant lui-même qu’une plus longue visite serait inconvenante, il prit congé de dame Perrine en lui promettant de revenir le lendemain.

 

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En sortant du Petit-Nesle, Ascanio se trouva presque nez à nez avec deux hommes qui allaient y entrer. À la manière dont l’un de ces deux hommes le regarda, encore plus qu’à son costume, il reconnut que ce devait être le prévôt.

Bientôt ses soupçons furent changés en certitude lorsqu’il vit ces deux hommes frapper à la même porte par laquelle il venait de sortir : il eut alors le regret de n’être point parti plus tôt, car qui pouvait dire si son imprudence n’allait pas retomber sur Colombe.

Pour ôter tout caractère d’importance à sa visite, en supposant que le prévôt y eût fait attention, Ascanio s’éloigna sans même retourner la tête vers ce petit coin du monde qui était le seul dont en ce moment il eût voulu être le roi.

En rentrant à l’atelier, il trouva Benvenuto fort préoccupé. – Cet homme qui les avait arrêtés dans la rue était le Primatice, et il accourait en bon confrère prévenir Cellini que, pendant cette visite qu’était venue lui faire le matin François Ier, l’imprudent artiste avait trouvé moyen de se

 

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faire de madame la duchesse d’Étampes une ennemie mortelle.

 

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VII

 

Un fiancé et un ami

 

Un des deux hommes qui entraient à l’hôtel de Nesle comme Ascanio en sortait était bien effectivement messire Robert d’Estourville, prévôt de Paris. Quant à l’autre, nous allons dans un instant savoir qui il était.

Aussi, cinq minutes après le départ d’Ascanio, et comme Colombe, restée debout et l’oreille attentive dans sa chambre, où elle s’était réfugiée, était encore toute songeuse, dame Perrine entra précipitamment annonçant à la jeune fille que son père était l’attendant dans la chambre à côté.

– Mon père ! s’écria Colombe effrayée. Puis elle ajouta tout bas : – Mon Dieu ! mon Dieu ! l’aurait-il rencontré ?

– Oui, votre père, ma chère enfant, reprit dame

 

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Perrine, répondant à la seule partie de la phrase qu’elle eût entendue, et avec lui un autre vieux seigneur que je ne connais pas.

– Un autre vieux seigneur ! dit Colombe frissonnant d’instinct. Mon Dieu ! dame Perrine, qu’est-ce que cela signifie ? C’est la première fois depuis deux ou trois ans peut-être que mon père ne vient pas seul.

Cependant, comme malgré la crainte de la jeune fille il lui fallait obéir, attendu qu’elle connaissait le caractère impatient de son père, elle rappela tout son courage et rentra dans la chambre qu’elle venait de quitter, le sourire sur les lèvres ; car, malgré cette crainte qu’elle éprouvait pour la première fois et dont elle ne se rendait pas compte, elle aimait messire d’Estourville d’un amour véritablement filial, et, malgré le peu d’expansivité du prévôt vis-à-vis d’elle, les jours où il visitait l’hôtel de Nesle étaient, parmi ces jours tristes et uniformes, marqués comme des jours de fête.

Colombe s’avançait, tendant les bras, entrouvrant la bouche, mais le prévôt ne lui

 

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donna le temps ni de l’embrasser, ni de parler.

Seulement, la prenant par la main et l’amenant devant l’étranger, qui se tenait appuyé contre la grande cheminée remplie de fleurs :

– Cher ami, lui dit-il, je te présente ma fille. Puis, adressant la parole à sa fille : – Colombe, ajouta-t-il, voilà le comte d’Orbec, trésorier du roi, et votre futur époux.

Colombe jeta un faible cri, qu’étouffa aussitôt le sentiment des convenances ; mais, sentant ses genoux faiblir, elle s’appuya au dossier d’une chaise.

En effet, pour comprendre, surtout dans la disposition d’esprit où se trouvait Colombe, tout ce qu’avait de terrible cette présentation inattendue, il faudrait savoir ce qu’était le comte d’Orbec.

Certes, messire Robert d’Estourville, le père de Colombe, n’était pas beau ; il y avait dans ses épais sourcils, qu’il fronçait au moindre obstacle physique ou moral qu’il rencontrait, un air de dureté, et dans toute sa personne trapue quelque

 

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chose de lourd et de gauche qui prévenait médiocrement en sa faveur ; mais auprès du comte d’Orbec, il semblait saint Michel Archange près du dragon. Du moins la tête carrée, les traits fortement accentués du prévôt annonçaient la résolution et la force, tandis que ses petits yeux de lynx, gris et vifs, indiquaient l’intelligence ; mais le comte d’Orbec, grêle, sec et maigre, avec ses longs bras d’araignée, sa petite voix de moustique et sa lenteur de limaçon, était non seulement laid, mais hideux : une laideur à la fois bête et méchante. Sa tête, qu’il tenait courbée et penchée sur l’épaule, avait un sourire vil et un regard traître.

Aussi à l’aspect de cette affreuse créature qu’on lui présentait pour époux, quand son cœur, sa pensée et ses yeux étaient pleins encore du beau jeune homme qui sortait de cette même chambre, Colombe, comme nous l’avons dit, n’avait pu que réprimer son premier cri, mais sa force s’était arrêtée là, et elle était demeurée pâle et glacée, regardant seulement son père avec épouvante.

 

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– Je te demande pardon, cher ami, continua le prévôt, de l’embarras de Colombe ; d’abord c’est une petite sauvage qui n’est pas sortie d’ici depuis deux ans, l’air du temps n’étant pas très bon, comme tu le sais, pour les jolies filles ; puis, à vrai dire, j’ai eu le tort de ne point la prévenir de nos projets, ce qui d’ailleurs était inutile, vu que les choses que j’ai arrêtées n’ont besoin, pour être mises à exécution, de l’approbation de personne ; enfin, elle ne sait pas qui tu es, et qu’avec ton nom, tes grandes richesses et la faveur de madame d’Étampes, tu es en position d’arriver à tout, mais en y réfléchissant, elle appréciera l’honneur que tu nous fais en consentant à allier ta vieille illustration à notre jeune noblesse ; elle apprendra qu’amis depuis quarante ans...

– Assez, mon cher, assez, de grâce ! interrompit le comte ; puis s’adressant à Colombe avec cette assurance familière et insolente qui contrastait si bien avec la timidité du pauvre Ascanio : – Allons, allons, remettez-vous, mon enfant, lui dit-il, et rappelez sur vos joues ces jolies couleurs qui vous vont si bien. Eh mon

 

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Dieu ! je sais ce que c’est qu’une jeune fille, allez, et même qu’une jeune femme, car j’ai déjà été marié deux fois, ma petite. Voyons, il ne faut pas vous troubler comme cela ; je ne vous fais pas peur, j’espère, hein ? ajouta fatuitement le comte en se redressant et en passant ses mains sur ses maigres moustaches et sur sa mesquine royale ; aussi votre père a eu tort de me donner si brusquement ce titre de mari qu’émeut toujours un peu un jeune cœur lorsqu’il l’entend pour la première fois ; mais vous vous y ferez, ma petite, et vous finirez par le prononcer vous-même avec cette jolie bouche que voilà. Eh bien ! eh bien ! vous pâlissez encore... Dieu me pardonne ! je crois qu’elle va s’évanouir.

Et d’Orbec étendit les bras pour soutenir Colombe, mais celle-ci se redressa en faisant un pas en arrière, comme si elle eût craint son toucher à l’égal de celui d’un serpent, et retrouvant la force de prononcer quelques mots :

– Pardon, monsieur, pardon, mon père, dit-elle en balbutiant ; pardon, ce n’est rien ; mais je croyais, j’espérais...

 

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– Et qu’avez-vous cru, qu’avez-vous espéré ? Voyons, dites vite, répondit le prévôt en fixant sur sa fille ses petits yeux vifs et irrités.

– Que vous me permettriez de rester toujours auprès de vous, mon père, reprit Colombe. Depuis la mort de ma pauvre mère, vous n’avez plus que mon affection, que mes soins, et j’avais pensé...

– Taisez-vous, Colombe, répondit impérativement le prévôt. Je ne suis pas encore assez vieux pour avoir besoin d’une garde ; et vous, vous êtes d’âge à vous établir.

– Eh bon dieu ! dit d’Orbec se mêlant de nouveau à la conversation, acceptez-moi sans tant de façons, ma mie. Avec moi, vous serez aussi heureuse qu’on peut l’être, et plus d’une vous enviera, je vous jure. Je suis riche, mort-Dieu ! et je prétends que vous me fassiez honneur : vous irez à la cour, et vous irez avec des bijoux à rendre envieuse, je ne dirai pas la reine, mais madame d’Étampes elle-même.

Je ne sais quelles pensées se réveillèrent à ces derniers mots dans le cœur de Colombe, mais la

 

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rougeur reparut sur ses joues, et elle trouva moyen de répondre au comte, malgré le regard sévère dont le prévôt la menaçait.

– Je demanderai du moins à mon père, monseigneur, le temps de réfléchir à votre proposition.

– Qu’est-ce que cela ? s’écria messire d’Estourville avec violence. Pas une heure, pas une minute. Vous êtes de ce moment la fiancée du comte, entendez-vous bien, et vous seriez sa femme dès ce soir si dans une heure il n’était forcé de partir pour sa comté de Normandie, et vous savez que mes volontés sont des ordres. Réfléchir ! sarpejeu ! d’Orbec, laissons cette mijaurée. À compter de ce moment elle est à toi, mon ami, et tu la réclameras quand tu voudras. Sur ce, allons visiter votre future demeure.

D’Orbec voulait demeurer pour ajouter encore un mot aux paroles qu’il avait déjà dites ; mais le prévôt passa son bras sous le sien et l’entraîna en marronnant ; il se contenta donc de saluer Colombe avec son méchant sourire et sortit avec messire Robert.

 

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Derrière eux et par la porte du fond, dame Perrine entra ; elle avait entendu le prévôt élevant la voix, et elle accourait, devinant qu’il avait fait à sa fille quelques-unes de ses gronderies habituelles. Elle arriva à temps pour recevoir Colombe dans ses bras.

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria la pauvre enfant en portant sa main sur ses yeux comme pour ne plus voir cet odieux d’Orbec, tout absent qu’il était. Oh ! mon Dieu ! cela devait-il donc finir ainsi ? Oh ! mes rêves dorés ! Oh ! mes espérances mélancoliques ! tout est donc perdu, évanoui, et il ne me reste plus qu’à mourir !

Il ne faut pas demander si une pareille exclamation, jointe à la faiblesse et à la pâleur de Colombe, effrayèrent dame Perrine, et tout en l’effrayant éveillèrent sa curiosité. Or, comme de son côté Colombe avait besoin de soulager son cœur, elle raconta à sa digne gouvernante, en pleurant les larmes les plus amères qu’elle eût encore versées, ce qui venait de se passer entre son père, le comte d’Orbec et elle. Dame Perrine convint que le fiancé n’était ni jeune, ni beau,

 

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mais comme, à son avis, le pire malheur qui pouvait arriver à une femme était de rester fille, elle soutint à Colombe que mieux valait à tout prendre avoir un mari vieux et laid, mais riche et puissant, que de n’en pas avoir du tout. Or, comme cette théorie révoltait le cœur de Colombe, la jeune fille se retira dans sa chambre, laissant dame Perrine, dont l’imagination était très vive, bâtir mille plans d’avenir à elle, pour le jour où elle s’élèverait de la place de gouvernante de mademoiselle Colombe au grade de dame de compagnie de la comtesse d’Orbec.

Pendant ce temps le prévôt et le comte commençaient à leur tour la visite du Grand-Nesle, que venaient de faire une heure auparavant dame Perrine et Ascanio.

Ce serait une étrange chose si les murs, qui à ce que l’on prétend ont des oreilles, avaient aussi des yeux et une langue, et racontaient à ceux qui entrent ce qu’ils ont vu et entendu de ceux qui sortent.

Mais comme les murs se taisaient et regardaient le prévôt et le trésorier en riant peut-

 

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être à la manière des murs, c’était le susdit trésorier qui parlait.

– Vraiment, disait-il tout en traversant la cour qui menait du Petit au Grand-Nesle, vraiment elle est fort bien, la petite ; c’est une femme comme il m’en faut une, mon cher d’Estourville, sage, ignorante et bien élevée. Le premier orage passé, le temps se remettra au beau fixe, croyez-moi. Je m’y connais ; toutes les petites filles rêvent un mari jeune, beau, spirituel et riche. Eh ! mon Dieu ! j’ai au moins la moitié des qualités qu’on exige de moi. Peu d’hommes peuvent en dire autant, c’est donc déjà beaucoup. Puis, passant de sa femme future à sa propriété à venir, et parlant avec le même accent grêle et convoiteur de l’une et de l’autre : C’est comme ce vieux Nesle, continua-t-il, c’est sur mon honneur ! un magnifique séjour, et je t’en fais mon compliment. Nous serons là à merveille, ma femme, moi et toute ma trésorerie. Voilà pour notre habitation personnelle, voilà pour mes bureaux, voilà pour la valetaille. Seulement, tout cela est un peu bien dégradé. Mais avec quelques dépenses que nous trouverons moyen de faire

 

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payer à Sa Majesté, nous en tirerons un excellent parti. À propos, d’Estourville, es-tu bien sûr de conserver cette propriété-là ? Tu devrais faire régulariser ton titre : autant que je me rappelle, le roi ne te l’a pas donnée, après tout.

– Il ne me l’a pas donnée, c’est vrai, reprit en riant le prévôt, mais il me l’a laissé prendre, et c’est à peu près tout comme.

– Oui, mais si quelqu’autre te jouait le tour de lui faire cette demande en règle ?

– Oh ! celui-là serait mal reçu, je t’en réponds, à venir faire valoir son titre, et sûr comme je le suis de l’appui de madame d’Étampes et du tien, je le ferais grandement repentir de ses prétentions. Non, va, je suis tranquille, et l’hôtel de Nesle m’appartient, aussi vrai, cher ami, que ma fille Colombe est à toi ; pars donc tranquille et reviens vite.

Comme le prévôt disait ces paroles, de la véracité desquelles ni lui ni son interlocuteur n’avaient aucun motif de douter, un troisième personnage, conduit par le jardinier Raimbault, parut sur le seuil de la porte qui donnait de la

 

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cour quadrangulaire dans les jardins du Grand-Nesle. C’était le vicomte de Marmagne.

Celui-là était aussi un prétendant de Colombe, mais un prétendant malheureux. C’était un grand bélître d’un blond ardent avec des couleurs roses, suffisant, insolent, bavard, plein de prétentions auprès des femmes, auxquelles il servait souvent de manteau pour cacher leurs véritables amours, plein d’orgueil de sa position de secrétaire du roi, laquelle position lui permettait d’approcher de Sa Majesté à la manière dont l’approchaient ses lévriers, ses perroquets, et ses singes. Aussi le prévôt ne s’était-il pas trompé à cette faveur apparente et à cette familiarité superficielle dont il jouissait près de Sa Majesté, faveur et familiarité qu’il ne devait, assurait-on, qu’à l’extension peu morale qu’il donnait à sa charge. D’ailleurs, le vicomte de Marmagne avait depuis longtemps mangé tout son patrimoine, et n’avait pas d’autre fortune que les libéralités de François Ier. Or ces libéralités pouvaient tarir d’un jour à l’autre, et messire Robert d’Estourville n’était pas si fou que de se fier dans les choses de cette importance aux caprices d’un roi fort sujet aux

 

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caprices. Il avait donc tout doucement repoussé la demande du vicomte de Marmagne, en lui avouant confidentiellement et sous le sceau du secret que la main de sa fille était déjà depuis longtemps engagée à un autre. Grâce à cette confidence, qui motivait le refus du prévôt, le vicomte de Marmagne et sire Robert d’Estourville étaient restés en apparence les meilleurs amis du monde, quoique depuis ce temps le vicomte détestât le prévôt et que de son côté le prévôt se défiât du vicomte, lequel sous son air affable et souriant n’avait pu cacher sa rancune à un homme aussi habitué que l’était messire Robert à lire dans l’ombre des cours et dans l’obscurité des cœurs. Chaque fois qu’il voyait paraître le vicomte, le prévôt s’attendait donc, sous son air affable et prévenant, à recevoir un porteur de mauvaises nouvelles, lesquelles il avait l’habitude de débiter les larmes aux yeux et avec cette douleur feinte et calculée qui exprime goutte à goutte le poison sur une plaie.

Quant au comte d’Orbec, le vicomte de Marmagne avait à peu près rompu avec lui : c’était même une de ces rares inimitiés de cour

 

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visibles à l’œil nu. D’Orbec méprisait Marmagne, parce que Marmagne n’avait pas de fortune et ne pouvait tenir un rang. Marmagne méprisait d’Orbec, parce que d’Orbec était vieux et avait par conséquent perdu le privilège de plaire aux femmes ; enfin tous deux se haïssaient, parce que toutes les fois qu’ils s’étaient trouvés sur le même chemin, l’un avait enlevé quelque chose à l’autre.

Aussi, dès qu’ils s’aperçurent, les deux courtisans se saluèrent avec ce sourire sardonique et froid qu’on ne rencontre que dans les antichambres de palais, et qui veut dire : – Ah ! si nous n’étions pas deux lâches, comme il y a déjà longtemps que l’un de nous ne vivrait plus !

Néanmoins, comme il est du devoir d’un historien de dire le bien comme le mal, il est juste d’avouer qu’ils s’en tinrent à ce salut et à ce sourire, et que, sans avoir échangé une seule parole avec le vicomte de Marmagne, le comte d’Orbec, reconduit par le prévôt, sortit immédiatement par la même porte qui venait de donner entrée à son ennemi.

Hâtons-nous d’ajouter néanmoins que malgré

 

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la haine qui les séparait, ces deux hommes, le cas échéant, étaient prêts à se réunir momentanément pour nuire à un troisième.

Le comte d’Orbec sorti, le prévôt se trouva seul avec son ami le vicomte de Marmagne.

Il s’avança vers lui avec un visage gai, celui-ci l’attendit avec un visage triste.

– Eh bien ! mon cher prévôt, lui dit Marmagne, rompant le premier le silence, vous avez l’air bien joyeux.

– Et vous, mon cher Marmagne, répondit le prévôt, vous avez l’air bien triste.

– C’est que vous le savez, mon pauvre d’Estourville, les malheurs de mes amis m’affligent tout autant que les miens.

– Oui, oui, je connais votre cœur, dit le prévôt.

– Et quand je vous ai vu si joyeux, avec votre futur gendre, le comte d’Orbec, car le mariage de votre fille avec lui n’est plus un secret, et je vous en félicite, mon cher d’Estourville...

– Vous savez que je vous avais dit depuis longtemps que la main de Colombe était promise,

 

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mon cher Marmagne.

– Oui, je ne sais vraiment comment vous consentez à vous séparer d’une si charmante enfant.

– Oh ! je ne m’en sépare pas, reprit maître Robert. Mon gendre, le comte d’Orbec, fera passer la Seine à toute sa trésorerie, et viendra habiter le Grand-Nesle, tandis que moi, dans mes moments perdus, j’habiterai le Petit.

– Pauvre ami ! dit Marmagne en secouant la tête d’un air profondément peiné, en appuyant une de ses mains sur le bras du prévôt, et en portant l’autre à ses yeux pour essuyer une larme qui n’existait pas.

– Comment, pauvre ami, dit messire Robert. Ah ça ! qu’avez-vous donc encore à m’annoncer ?

– Suis-je donc le premier à vous annoncer cette fâcheuse nouvelle ?

– Laquelle ? voyons, parlez !

– Vous le savez, mon cher prévôt, il faut être philosophe en ce monde, et il y a un vieux

 

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proverbe que notre pauvre race humaine devrait avoir sans cesse à la bouche, car il renferme à lui seul toute la sagesse des nations.

– Et quel est ce proverbe ? Achevez.

– L’homme propose, mon cher ami, l’homme propose et Dieu dispose.

– Et quelle chose ai-je proposée dont Dieu disposera ? voyons, achevez et finissons-en.

– Vous avez destiné l’hôtel du Vieux-Nesle à votre gendre et à votre fille ?

– Sans doute ; et ils y seront installés j’espère avant trois mois.

– Détrompez-vous, mon cher prévôt, détrompez-vous ; l’hôtel de Nesle, à cette heure, n’est plus votre propriété. Excusez-moi de vous causer ce chagrin ; mais j’ai pensé que mieux valait, avec le caractère un peu vif que je vous connais, que vous apprissiez cette nouvelle de la bouche d’un ami, qui mettra à vous l’apprendre tous les ménagements convenables, que de la tenir de la bouche de quelque malotru qui, enchanté de votre malheur, vous l’aurait jetée

 

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brutalement à la face. Hélas ! non, mon ami, le Grand-Nesle n’est plus à vous.

– Et qui me l’a donc repris ?

– Sa Majesté.

– Sa Majesté !

– Elle-même, vous voyez donc bien que le malheur est irréparable.

– Et quand cela ?

– Ce matin. Si je n’avais pas été retenu par mon service au Louvre, vous en eussiez été prévenu plus tôt.

– On vous aura trompé, Marmagne, c’est quelque faux bruit que mes ennemis se plaisent à répandre, et dont vous vous êtes fait prématurément l’écho.

– Je voudrais pour bien des choses que cela fût ainsi, mais malheureusement on ne m’a pas dit, j’ai entendu.

– Vous avez entendu, quoi ?

– J’ai entendu le roi de sa propre bouche donnant le Vieux-Nesle à un autre.

 

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– Et quel est cet autre ?

– Un aventurier italien, un certain orfèvre que vous connaissez peut-être de nom, un intrigant qui s’appelle Benvenuto Cellini, qui arrive de Florence depuis deux mois, dont le roi s’est coiffé je ne sais pourquoi, et qu’il a été aujourd’hui visiter avec toute sa cour dans l’hôtel du cardinal de Ferrare, où ce prétendu artiste a établi sa boutique.

– Et vous étiez là, dites-vous, vicomte, quand le roi a fait donation du Grand-Nesle à ce misérable ?

– J’y étais, répondit de Marmagne en prononçant ces deux mots lettre à lettre et en les accentuant avec lenteur et volupté.

– Ah ! ah ! fit le prévôt, eh bien ! je l’attends, votre aventurier, qu’il vienne prendre le présent royal !

– Comment vous auriez l’intention de faire résistance ?

– Sans doute.

– À un ordre du roi ?

 

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– À un ordre de Dieu, à un ordre du diable ; à tous les ordres enfin qui auront la prétention de me faire sortir d’ici.

– Prenez garde, prenez garde, prévôt, reprit le vicomte de Marmagne, outre la colère du roi à laquelle vous vous exposez, ce Benvenuto Cellini est par lui-même plus à craindre que vous ne pensez.

– Savez-vous qui je suis, vicomte ?

– D’abord, il a toute la faveur de Sa Majesté, – pour le moment c’est vrai, – mais il l’a.

– Savez-vous que moi, prévôt de Paris, je représente Sa Majesté au Châtelet, que j’y siège sous un dais, en habit court, en manteau à collet, l’épée au côté, le chapeau orné de plumes sur la tête, et tenant à la main un bâton de commandement en velours bleu !

– Ensuite je vous dirai que ce maudit Italien accepte volontiers la lutte de puissance à puissance, avec toutes sortes de princes, de cardinaux et de papes.

– Savez-vous que j’ai un sceau particulier qui

 

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fait l’authenticité des actes ?

– On ajoute que ce damné spadassin blesse et tue sans scrupule tous ceux qui lui font obstacle.

– Ignorez-vous qu’une garde de vingt-quatre sergents d’armes est jour et nuit à mes ordres ?

– On dit qu’il a été frapper un orfèvre auquel il en voulait au milieu d’un bataillon de soixante hommes.

– Vous oubliez que l’hôtel de Nesle est fortifié, qu’il a créneaux aux murs et mâchicoulis au-dessus de portes, sans compter le fort de la ville qui d’un côté le rend imprenable.

– On assure qu’il s’entend aux sièges comme Bayard, ou Antonio de Leyra.

– C’est ce que nous verrons.

– J’en ai peur.

– Et moi j’attends.

– Tenez, voulez-vous que je vous donne un conseil, mon cher ami ?

– Donnez, pourvu qu’il soit court.

– N’essayez pas de lutter avec plus fort que

 

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vous.

– Avec plus fort que moi, un méchant ouvrier d’Italie ! Vicomte, vous m’exaspérez.

– C’est que d’honneur ! vous pourriez vous en repentir. Je vous parle à bon escient.

– Vicomte, vous me mettez hors des gonds.

– Songez que cet homme a le roi pour lui.

– Eh bien ! moi, j’ai madame d’Étampes.

– Sa Majesté pourra trouver mauvais qu’on résiste à sa volonté.

– Je l’ai fait déjà, monsieur, et avec succès encore.

– Oui, je le sais, dans l’affaire du péage du pont de Mantes. Mais...

– Mais quoi ?

– Mais on ne risque rien, ou du moins pas grand-chose, de résister à un roi qui est faible et bon, tandis qu’on risque tout en entrant en lutte contre un homme fort et terrible comme l’est Benvenuto Cellini.

– Ventre Mahom ! vicomte, vous voulez donc

 

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me rendre fou ! Au contraire, je veux vous rendre sage.

– Assez, vicomte, assez ; ah ! le manant, je vous le jure, me paiera cher le moment que votre amitié vient de me faire passer.

– Dieu le veuille ! prévôt, Dieu le veuille !

– C’est bien, c’est bien. Vous n’avez pas autre chose à me dire ?

– Non, non, je ne crois pas, fit le vicomte comme s’il cherchait quelque nouvelle qui pût faire pendant à la première.

– Eh bien ! adieu, alors ! s’écria le prévôt.

– Adieu ! mon pauvre ami !

– Adieu !

– Je vous aurai averti, du moins.

– Adieu !

– Je n’aurai rien à me reprocher, et cela me console.

– Adieu ! adieu !

– Bonne chance ! Mais je dois vous dire qu’en

 

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vous faisant ce souhait, je doute de le voir s’accomplir.

– Adieu ! adieu ! adieu !

– Adieu !

Et le vicomte de Marmagne, le cœur gonflé de soupirs, le visage bouleversé de douleur, après avoir serré la main du prévôt comme s’il prenait pour toujours congé de lui, s’éloigna en levant les bras au ciel.

Le prévôt le suivit, et ferma lui-même derrière lui la porte de la rue.

On comprend que cette conversation amicale avait singulièrement irrité le sang et remué la bile de messire d’Estourville. Aussi cherchait-il sur qui il pourrait faire passer sa mauvaise humeur, lorsque tout à coup il se souvint de ce jeune homme qu’il avait vu sortir du Grand-Nesle au moment où il allait y entrer avec le comte d’Orbec. – Comme Raimbault était là, il n’eut pas loin à chercher celui qui devait lui donner des renseignements sur cet inconnu, et faisant venir, d’un de ces gestes impératifs qui n’admettent pas

 

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de réplique, le jardinier vers lui, il lui demanda ce qu’il savait de ce jeune homme.

Le jardinier répondit que celui dont voulait parler son maître s’étant présenté au nom du roi pour visiter le Grand-Nesle, il n’avait rien cru devoir prendre sur lui, et l’avait conduit à dame Perrine, qui l’avait complaisamment mené partout.

Le prévôt s’élança dans le Petit-Nesle afin de demander une explication à la digne duègne ; mais malheureusement elle venait de sortir pour faire la provision de la semaine.

Restait Colombe, mais comme le prévôt ne pouvait même supposer qu’elle eût vu le jeune étranger après les défenses exorbitantes qu’il avait faites à dame Perrine à l’endroit des beaux garçons, il ne lui en parla même pas.

Puis, comme ses fonctions le rappelaient au Grand-Châtelet, il partit, ordonnant à Raimbault, sous peine de le chasser à l’instant même, de ne laisser entrer qui que ce fût et à quelque nom qu’on vint, dans le Grand ni le Petit-Nesle, et surtout le misérable aventurier qui s’y était

 

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introduit.

Aussi, lorsque Ascanio se présenta le lendemain avec ses bijoux comme l’y avait invité dame Perrine, Raimbault se contenta-t-il d’ouvrir un petit vasistas, et de lui dire à travers les barreaux que l’hôtel de Nesle était fermé pour tout le monde et particulièrement pour lui.

Ascanio, comme on le pense bien, se retira désespéré ; mais il faut le dire, il n’accusa pas un instant Colombe de cet étrange accueil ; la jeune fille n’avait levé qu’un regard, n’avait laissé tomber qu’une phrase, mais il y avait dans ce regard tant de modeste amour, et dans cette phrase tant d’amoureuse mélodie, que depuis la veille Ascanio avait comme une voix d’ange qui lui chantait dans le cœur.

Il pensa donc avec raison que comme il avait été vu de maître Robert d’Estourville, c’était le prévôt qui avait donné cette terrible consigne dont il était la victime.

 

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VIII

 

Préparatifs d’attaque et de défense

 

À peine Ascanio était-il rentré à l’hôtel et avait-il rendu compte à Benvenuto de la partie de son excursion qui avait rapport à la topographie de l’hôtel de Nesle, que celui-ci, voyant que le séjour lui convenait en tout point, s’était empressé de se rendre chez le premier secrétaire des finances du roi, le seigneur de Neufville, pour lui demander acte de la donation royale. Le seigneur de Neufville avait demandé jusqu’au lendemain pour s’assurer de la réalité des prétentions de maître Benvenuto, et quoique celui-ci eût trouvé assez impertinent qu’on ne le crût pas sur parole, il avait compris la légalité de cette demande, et il s’y était rendu, mais décidé pour le lendemain à ne pas faire grâce au seigneur de Neufville d’une demi-heure.

 

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Aussi le lendemain se présenta-t-il à la minute. Il fut introduit aussitôt, ce qui lui parut de bon augure.

– Eh bien ! monseigneur, dit Benvenuto, l’Italien est-il un menteur ou vous a-t-il dit la vérité ?

– La vérité tout entière, mon cher ami.

– C’est bien heureux.

– Et le roi m’a ordonné de vous remettre l’acte de donation en bonne forme.

– Il sera le bien reçu.

– Cependant... continua en hésitant le secrétaire des finances.

– Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? Voyons.

– Cependant, si vous me permettiez de vous donner un bon conseil...

– Un bon conseil ! diable ! c’est chose rare, monsieur le secrétaire ; donnez, donnez.

– Eh bien ! ce serait de chercher pour votre atelier un autre emplacement que celui du Grand-Nesle.

 

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– Vraiment ! répondit Benvenuto d’un air goguenard, vous croyez que celui-là n’est point convenable ?

– Si fait ! et la vérité m’oblige même à dire que vous auriez grand-peine à en trouver un meilleur.

– Eh bien ! alors qu’y a-t-il ?

– C’est que celui-là appartient à un trop haut personnage pour que vous vous frottiez impunément à lui.

– J’appartiens moi-même au noble roi de France, répondit Cellini, et je ne reculerai jamais tant que j’agirai en son nom.

– Oui, mais dans notre pays, maître Benvenuto, tout seigneur est roi chez lui, et en essayant de chasser le prévôt de la maison qu’il occupe, vous courez risque de la vie.

– Tôt ou tard il faut mourir, répondit sentencieusement Cellini.

– Ainsi, vous êtes décidé...

– À tuer le diable avant que le diable me tue. Rapportez-vous-en à moi pour cela, seigneur

 

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secrétaire. Donc, que M. le prévôt se tienne bien, ainsi que tous ceux qui tenteront de s’opposer aux volontés du roi, quand ce sera surtout maître Benvenuto Cellini qui sera chargé de faire exécuter ses volontés.

Sur ce, messire Nicolas de Neufville avait fait trêve à ses observations philanthropiques, puis il avait prétexté toute sorte de formalités à remplir avant de délivrer l’acte ; mais Benvenuto s’était assis tranquillement, déclarant qu’il ne quitterait pas la place que l’acte ne lui fût délivré, et que, s’il fallait coucher là, il était décidé et y coucherait, ayant prévu le cas et ayant eu le soin de prévenir chez lui qu’il ne rentrerait peut-être pas.

Ce que voyant messire Nicolas de Neufville, il en avait pris son parti, au risque de ce qui pouvait en arriver, et avait délivré à Benvenuto Cellini l’acte de donation, en prévenant toutefois messire Robert d’Estourville de ce qu’il venait d’être forcé de faire, moitié par la volonté du roi, moitié par la persistance de l’orfèvre.

Quant à Benvenuto Cellini, il était rentré chez

 

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lui sans rien dire à personne de ce qu’il venait de faire, avait enfermé sa donation dans l’armoire où il enfermait ses pierres précieuses, et s’était remis tranquillement à l’ouvrage.

Cette nouvelle, transmise au prévôt par le secrétaire des finances, prouvait à messire Robert que Benvenuto, comme le lui avait dit le vicomte de Marmagne, tenait à son projet de s’emparer de gré ou de force de l’hôtel de Nesle. Le prévôt se mit donc sur ses gardes, fit venir ses vingt-quatre sergents d’armes, plaça des sentinelles sur les murailles, et n’alla plus au Châtelet que lorsqu’il y était absolument forcé par les devoirs de sa charge.

Les jours se passèrent cependant, et Cellini, tranquillement occupé de ses travaux commencés, ne risquait pas la moindre attaque. Mais le prévôt était convaincu que cette tranquillité apparente n’était qu’une ruse et que son ennemi voulait lasser sa surveillance pour le prendre à l’improviste. Aussi messire Robert, l’œil toujours au guet, l’oreille toujours aux écoutes, l’esprit toujours tendu, ne sortant pas de

 

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ses idées belliqueuses, gagnait à cet état, qui n’était ni la paix ni la guerre, je ne sais quelle fièvre d’attente, quel vertige d’anxiété qui menaçait, si la situation se prolongeait, de le rendre fou comme le gouverneur du château Saint-Ange : il ne mangeait plus, ne dormait guère et maigrissait à vue d’œil.

De temps en temps il tirait tout à coup son épée et se mettait à espadonner contre un mur en criant :

– Mais qu’il vienne donc ! qu’il vienne donc, le scélérat ! qu’il vienne, je l’attends !

Benvenuto ne venait pas.

Aussi messire Robert d’Estourville avait des moments de calme, pendant lesquels il se persuadait à lui-même que l’orfèvre avait eu la langue plus longue que l’épée, et qu’il n’oserait jamais exécuter ses damnables projets. Ce fut dans un de ces moments que Colombe, étant sortie par hasard de sa chambre, vit tous ces préparatifs de guerre et demanda à son père de quoi il s’agissait.

Continuer : partie 3 sur 3