Ascanio 1
Chapitre IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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– Un drôle à châtier, voilà tout, avait répondu le prévôt.
Or, comme c’était l’état du prévôt de châtier, Colombe n’avait pas même demandé quel était le drôle dont on préparait le châtiment, trop préoccupée qu’elle était elle-même pour ne pas se contenter de cette simple explication.
En effet, d’un mot messire Robert avait fait un terrible changement dans la vie de sa fille : cette vie si douce, si simple, si obscure et si retirée jusqu’alors, cette vie aux jours si calmes et aux nuits si tranquilles, ressemblait à un pauvre lac tout bouleversé par un ouragan. Parfois jusqu’alors elle avait vaguement senti que son âme était endormie et que son cœur était vide, mais elle pensait que cette tristesse lui venait de son isolement, mais elle attribuait cette viduité à ce que, tout enfant, elle avait perdu sa mère ; et voilà que tout à coup, dans son existence, dans sa pensée, voilà que dans son cœur et dans son âme tout se trouvait rempli, mais par la douleur.
Oh ! combien elle regrettait alors ce temps d’ignorance et de tranquillité pendant lequel la
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vulgaire mais vigilante amitié de dame Perrine suffisait presque à son bonheur, ce temps d’espérance et de foi où elle comptait sur l’avenir comme on compte sur un ami, ce temps de confiance filiale enfin où elle croyait à l’affection de son père. Hélas ! cet avenir maintenant, c’était l’odieux amour du comte d’Orbec ; la tendresse de son père, c’était de l’ambition déguisée en tendresse paternelle. Pourquoi, au lieu de se trouver l’unique héritière d’un noble nom et d’une grande fortune, n’était-elle pas née la fille de quelque obscur bourgeois de la cité, qui l’aurait bien soignée et bien chérie ? Elle eût pu alors rencontrer ce jeune artiste qui parlait avec tant d’émotion et tant de charme, ce bel Ascanio, qui semblait avoir tant de bonheur, tant d’amour à donner.
Mais quand les battements de son cœur, quand la rougeur de ses joues avertissaient Colombe que l’image de l’étranger occupait depuis trop longtemps sa pensée, elle se condamnait à chasser ce doux rêve, et elle y réussissait en se mettant devant les yeux la désolante réalité : elle avait au reste, depuis que son père s’était ouvert
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de ses projets de mariage avec elle, expressément défendu à dame Perrine de recevoir Ascanio, sous quelque prétexte que ce fût, la menaçant de tout dire à son père si elle désobéissait, et comme la gouvernante avait jugé à propos, de peur d’être accusée de complicité avec lui, de taire les projets hostiles du maître d’Ascanio, la pauvre Colombe se croyait bien défendue de ce côté-là.
Et que l’on n’aille pas croire cependant que la douce enfant que nous avons vue fût résignée à obéir en victime aux ordres de son père. Non, tout son être se révoltait à l’idée de son alliance avec cet homme pour lequel elle aurait eu de la haine si elle eût su ce que c’était que ce sentiment. Aussi roulait-elle sous son beau front pâle mille pensées étrangères jusqu’alors à son esprit, pensées de révolte et de rébellion qu’elle regardait presque aussitôt comme des crimes et dont elle demandait à genoux pardon à Dieu. Alors elle pensait à aller se jeter aux genoux de François Ier. Mais elle avait entendu raconter tout bas que dans une circonstance bien autrement terrible la même idée était venue à Diane de Poitiers, et qu’elle y avait laissé l’honneur.
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Madame d’Étampes pouvait aussi la protéger, la sauver si elle voulait. Mais le voudrait-elle ? n’accueillerait-elle pas par un sourire les plaintes d’une enfant ? Ce sourire de dédain et de raillerie, elle l’avait déjà vu sur les lèvres de son père quand elle l’avait supplié de la garder près de lui, et ce sourire lui avait fait un mal affreux.
Colombe n’avait donc plus que Dieu pour refuge : aussi se mettait-elle à son prie-Dieu cent fois par jour, conjurant le maître de toutes choses d’envoyer du secours à sa faiblesse avant la fin des trois mois qui la séparaient encore de son redoutable fiancé, ou, si tout secours humain était impossible, de lui permettre au moins d’aller rejoindre sa mère.
Quant à Ascanio, son existence n’était pas moins troublée que l’existence de celle qu’il aimait. Vingt fois depuis le moment où Raimbault lui avait signifié l’ordre qui lui interdisait l’entrée de l’hôtel de Nesle, le matin avant que personne fût levé, le soir quand tout le monde dormait, il allait rêver autour de ces hautes murailles qui le séparaient de sa vie. Mais
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pas une seule fois, soit ostensiblement, soit furtivement, il n’avait essayé de pénétrer dans ce jardin défendu. Il y avait encore en lui ce respect virginal des premières années qui défend la femme qu’on aime contre l’amour même qu’elle aurait plus tard à redouter.
Mais cela n’empêchait pas Ascanio, tout en ciselant son or, tout en encadrant ses perles, tout en enchâssant ses diamants, de faire bien des rêves insensés, sans compter ceux qu’il faisait dans ses promenades du matin et du soir ou dans le sommeil agité de ses nuits. Or, ces rêves se portaient surtout sur le jour, tant redouté d’abord et tant désiré maintenant par lui, où Benvenuto devait se rendre maître de l’hôtel de Nesle, car Ascanio connaissait son maître, et toute cette apparente tranquillité était celle du volcan qui couve une éruption. Cette éruption, Cellini avait annoncé qu’elle aurait lieu le dimanche suivant ; Ascanio ne faisait donc aucun doute que le dimanche suivant Cellini n’eût accompli son projet.
Mais ce projet, autant qu’il en avait pu juger
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dans ses courses autour du Séjour de Nesle, ne s’accomplirait pas sans obstacle, grâce à la garde continuelle qui se faisait sur ses murailles ; Ascanio avait remarqué dans l’hôtel de Nesle tous les signes d’une place de guerre. S’il y avait attaque, il y aurait donc défense ; et comme la forteresse ne paraissait pas disposée à capituler, il était évident qu’on la prendrait d’assaut.
Or, c’était dans cet instant suprême que la chevalerie d’Ascanio devait trouver quelque occasion de se développer. Il y aurait combat, il y aurait brèche, il y aurait peut-être incendie. Oh ! c’était quelque chose de pareil qu’il lui fallait ! un incendie surtout ! un incendie qui mettait les jours de Colombe en danger ! Alors il se lançait à travers les escaliers tremblants, à travers les poutres brûlantes, à travers les murs enflammés. Il entendait sa voix appelant du secours ; il arrivait jusqu’à elle, l’enlevait mourante et presque évanouie dans ses bras, l’emportait à travers des abîmes de flammes, la pressant contre lui, sentant battre son cœur contre son cœur, respirant son haleine. Puis, à travers mille dangers, mille périls, il la déposait aux pieds de
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son père éperdu, qui alors en faisait la récompense de son courage et la donnait à celui qui l’avait sauvée. Ou bien, en fuyant sur quelque pont tremblant jeté au-dessus du feu, le pied lui glissait, et tous deux tombaient ensemble et mouraient embrassés, confondant leurs cœurs dans leur suprême soupir, dans un premier et dernier baiser. Et ce pis-aller n’était point encore à dédaigner pour un homme qui n’avait pas plus d’espoir que Ascanio ; car, après la félicité de vivre l’un pour l’autre, le plus grand bonheur est de mourir ensemble.
Tous nos héros passaient donc, comme on le voit, des jours et des nuits fort agités, à l’exception de Benvenuto Cellini, qui paraissait avoir complètement oublié ses projets hostiles sur l’hôtel de Nesle, et de Scozzone, qui les ignorait.
Cependant toute la semaine s’étant écoulée dans les différentes émotions que nous avons dites, et Benvenuto Cellini ayant consciencieusement travaillé pendant les sept jours qui la composent, et presque achevé le modèle en terre de son Jupiter, passa le samedi,
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vers les cinq heures du soir, sa cotte de mailles, boutonna son pourpoint par-dessus, et ayant dit à Ascanio de l’accompagner, s’achemina vers l’hôtel de Nesle. Arrivé au pied des murailles, Cellini fit le tour de la place, examinant les côtés faibles et ruminant un plan de siège.
L’attaque devait offrir plus d’une difficulté, ainsi que l’avait dit le prévôt à son ami de Marmagne, ainsi que l’avait attesté Ascanio à son maître, ainsi enfin que Benvenuto pouvait le voir par lui-même. Le château de Nesle avait créneaux et mâchicoulis, double mur du côté de la grève, et de plus les fossés et les remparts de la ville du côté du Pré-aux-Clercs ; c’était bien une de ces solides et imposantes maisons féodales qui pouvaient parfaitement se défendre par leur seule masse, pourvu que les portes en fussent solidement fermées, et repousser sans secours du dehors les tire-laines et les larronneurs, comme on les appelait à cette époque, et de plus, au besoin, les gens du roi. Au reste, il en était ainsi dans cette amusante époque, où l’on était le plus souvent forcé de se servir à soi-même de police et de guet.
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Sa reconnaissance achevée, selon toutes les règles de la stratégie antique et moderne, pensant qu’il fallait sommer la place de se rendre avant de mettre le siège devant elle, il alla frapper à la petite porte de l’hôtel par laquelle déjà une fois Ascanio était entré. Pour lui comme pour Ascanio le vasistas s’ouvrit ; mais cette fois, au lieu du pacifique jardinier, ce fut un belliqueux hoqueton qui se présenta.
– Que voulez-vous ? demanda le hoqueton à l’étranger qui venait de frapper à la porte de l’hôtel de Nesle.
– Prendre possession de l’hôtel, dont la propriété est concédée à moi, Benvenuto Cellini, répondit l’orfèvre.
– C’est bon, attendez, répondit l’honnête sergent, et il s’empressa, selon l’ordre qu’il en avait reçu, d’aller avertir messire d’Estourville.
Au bout d’un moment, il revint accompagné du prévôt, qui, sans se montrer, retenant son haleine, se tint aux écoutes dans un coin, environné d’une partie de sa garnison, afin de mieux juger de la gravité du cas.
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– Nous ne savons pas ce que vous voulez dire, répondit le hoqueton.
– Alors, dit Benvenuto Cellini, remettez ce parchemin à messire le prévôt : c’est la copie certifiée de l’acte de donation.
Et il passa le parchemin par le vasistas.
Le sergent disparut une seconde fois ; mais comme cette fois il n’avait que la main à étendre pour remettre la copie au prévôt, le vasistas se rouvrit presque aussitôt.
– Voici la réponse, dit le sergent en faisant passer à travers la grille le parchemin en morceaux.
– C’est bon, reprit Cellini avec le plus grand calme. Au revoir.
Et enchanté de l’attention avec laquelle Ascanio avait suivi son examen de la place, et des observations judicieuses qu’avait émises le jeune homme sur le futur coup de main qu’on allait tenter, il rentra à l’atelier, affirmant à son élève qu’il eût fait un grand capitaine s’il n’eût été destiné à devenir encore un plus grand artiste, ce
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qui, aux yeux de Cellini, valait infiniment mieux.
Le lendemain, le soleil se leva magnifique sur l’horizon : Benvenuto avait dès la veille prié les ouvriers de se rendre à l’atelier, bien que ce fût un dimanche, et aucun d’eux ne manqua à l’appel.
– Mes enfants, leur dit le maître, je vous ai engagés pour travailler en orfèvrerie et non pour combattre, cela est certain. Mais depuis deux mois que nous sommes ensemble, nous nous connaissons déjà assez les uns les autres pour que, dans une grave nécessité, j’aie pu compter sur vous, comme vous pouvez tous et toujours compter sur moi. Vous savez ce dont il s’agit : nous sommes mal à l’aise ici, sans air et sans espace, et nous n’avons pas nos coudées franches pour entreprendre de grands ouvrages, ou même pour forger un peu vaillamment. Le roi, vous en avez été tous témoins, a bien voulu me donner un logement plus vaste et plus commode ; mais, vu que le temps lui manque pour s’occuper de ces menus détails, il m’a laissé le soin de m’y établir moi-même. Or, on ne veut pas me l’abandonner,
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ce logement si généreusement accordé par le roi ; il faut donc le prendre. Le prévôt de Paris, qui le retient contre l’ordre de Sa Majesté (il paraît que cela se fait dans ce pays-ci), ne sait pas à quel homme il a affaire : du moment où l’on me refuse, j’exige ; du moment où l’on me résiste, j’arrache. Êtes-vous dans l’intention de m’aider ? Je ne vous cache point qu’il y aura péril à le faire : c’est une bataille à livrer, c’est une escalade à entreprendre et autres plaisirs peu innocents. Il n’y a rien à craindre de la police ni du guet, nous avons l’autorisation de Sa Majesté ; mais il peut y avoir mort d’homme, mes enfants. Ainsi, que ceux qui veulent tourner ailleurs ne fassent pas de façons, que ceux qui veulent rester à la maison ne se gênent pas ; je ne réclame que des cœurs résolus. Si vous me laissez seul avec Pagolo et Ascanio, ne vous inquiétez pas de la chose. Je ne sais pas comment je ferai ; mais ce que je sais, c’est que je n’en aurai pas le démenti pour cela. Mais, sang du Christ ! si vous me prêtez vos cœurs et vos bras, comme je l’espère, gare au prévôt et à la prévôté ! Et maintenant que vous êtes édifiés à fond sur la chose, voyons,
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parlez, voulez-vous me suivre ?
Il n’y eut qu’un cri.
– Partout, maître, partout où vous nous mènerez !
– Bravo, mes enfants ! Alors vous êtes tous de la plaisanterie ?
– Tous !
– En ce cas, rage et tempête ! nous allons nous divertir ! cria Benvenuto, qui se retrouvait enfin dans son élément ; il y a assez longtemps que je me rouille. Dehors, dehors, les courages et les épées ! Ah ! Dieu merci ! nous allons donc donner et recevoir quelques bonnes estocades ! Voyons, mes chers enfants ; voyons, mes braves amis, il faut s’armer, il faut convenir d’un plan, il faut préparer nos coups ; qu’on s’apprête à bien s’escrimer, et vive la joie ! Je vais vous donner tout ce que je possède d’armes offensives et défensives, outre celles qui sont pendues à la muraille, et où chacun peut choisir à volonté. Ah ! c’est une bonne couleuvrine qu’il nous faudrait, mais bah ! voilà sa monnaie en
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arquebuses, en hacquebutes, en piques, en épées et en poignards ; et puis des cottes de mailles, des casques et des cuirasses. Allons ! en hâte, en hâte, habillons-nous pour le bal ; c’est le prévôt qui paiera les flûtes.
– Hourrah ! crièrent tous les compagnons.
Alors ce fut dans l’atelier un mouvement, un tumulte, un remue-ménage admirables à voir : la verve et l’entrain du maître animaient tous les cœurs et tous les visages. On essayait des cuirasses, on brandissait des épées, on tirait des poignards, on riait, on chantait, à croire qu’il s’agissait d’une mascarade ou d’une fête. Benvenuto allait, venait, courait, enseignant une botte à l’un, bouclant le ceinturon de l’autre, et sentant son sang courir libre et chaud dans ses veines comme s’il avait retrouvé sa véritable vie.
Quant aux ouvriers, c’étaient entre eux des plaisanteries à n’en plus finir qu’ils se jetaient sur leurs mines guerrières et leurs maladresses bourgeoises.
– Eh ! maître, regardez donc, criait l’un ; regardez donc Simon-le-Gaucher qui met son
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épée du même côté que nous ! À droite, donc ! à droite !
– Et Jehan, répondait Simon, qui tient sa hallebarde comme il tiendra sa crosse quand il sera évêque !
– Et Pagolo ! disait Jehan, qui met double cotte de mailles !
– Pourquoi pas ? répondait Pagolo : Hermann l’Allemand s’habille bien comme un chevalier du temps de l’empereur Barberousse.
Et en effet, celui qu’on venait de désigner sous l’appellation d’Hermann l’Allemand, épithète qui formait quelque peu pléonasme, puisque le nom seul, par sa consonance germanique, indiquait que celui qui le portait appartenait à quelqu’un des cercles du Saint-Empire, Hermann, disons-nous, s’était couvert de fer des pieds à la tête, et semblait une de ces gigantesques statues comme les statuaires de cette belle époque d’art en couchaient sur les tombeaux. Aussi Benvenuto, malgré la force devenue proverbiale dans l’atelier de ce brave compagnon d’outre-Rhin, lui fit observer que peut-être éprouverait-il, enfermé
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comme il l’était dans une pareille carapace, quelque difficulté à se mouvoir, et que sa force, au lieu d’y gagner, y perdrait certainement. Mais, pour toute réponse, Hermann sauta sur un établi aussi légèrement que s’il eût été habillé de velours, et décrochant un énorme marteau, il le fit tournoyer au-dessus de sa tête, et frappa sur l’enclume trois si terribles coups, qu’à chacun de ces coups l’enclume s’enfonça d’un pouce dans la terre. Il n’y avait rien à répondre à une pareille réponse : aussi Benvenuto fit-il de la tête et de la main un salut respectueux en signe qu’il était satisfait.
Seul Ascanio avait fait sa toilette de guerre en silence et à l’écart ; il ne laissait pas d’avoir quelque inquiétude sur les suites de l’équipée qu’il entreprenait ; car enfin Colombe pourrait bien ne pas lui pardonner d’avoir attaqué son père, surtout si la lutte amenait quelque grave catastrophe, et, plus près de ses yeux, peut-être allait-il se trouver plus loin de son cœur.
Quant à Scozzone, moitié joyeuse, moitié inquiète, elle pleurait d’un côté et riait de l’autre ;
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le changement et la bataille, cela lui allait, mais les coups et les blessures ne lui allaient pas ; les apprêts du combat faisaient sauter de joie le lutin, les suites du combat faisaient trembler la femme.
Benvenuto la vit enfin ainsi, souriante et pleurante à la fois ; il alla à elle :
– Toi, Scozzone, lui dit-il, tu vas rester à la maison avec Ruperta, et préparer de la charpie pour les blessés et un bon dîner pour ceux qui se porteront bien.
– Non pas vraiment ! s’écria Scozzone ; oh ! je vous suis, moi ! Avec vous je suis brave à défier le prévôt et toute la prévôtaille, mais ici seule avec Ruperta, je mourrais d’inquiétude et de peur.
– Oh ! pour cela, je n’y consentirai jamais, répondit Benvenuto, cela me troublerait trop de penser qu’il peut t’arriver quelque malheur. Tu prieras Dieu pour nous, chère petite, en nous attendant.
– Écoutez, Benvenuto, reprit la jeune fille comme illuminée d’une idée subite, vous
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comprenez bien que je ne puis supporter l’idée de rester tranquille ici, tandis que vous serez là-bas blessé, mourant peut-être. Mais il y a un moyen de tout concilier : au lieu de prier Dieu dans l’atelier, j’irai le prier dans l’église la plus proche du lieu du combat. De cette façon, le danger ne pourra m’atteindre, et je serai tout de suite avertie de la victoire comme du revers.
– Allons, soit, répondit Benvenuto ; au reste, il est entendu que nous n’irons pas tuer les autres ou nous faire tuer nous-mêmes sans, au préalable, aller entendre dévotement une messe. Eh bien ! c’est dit, nous entrerons dans l’église des Grands-Augustins, qui est la plus proche de l’hôtel de Nesle, et nous t’y laisserons, petite.
Ces arrangements pris et les préparatifs terminés, on but un coup de vin de Bourgogne. On ajouta aux armes offensives et défensives des marteaux, des pinces, des échelles et des cordes, et l’on se mit en marche, non pas en corps d’armée, mais deux à deux, et à d’assez longues distances pour ne pas attirer l’attention.
Ce n’est pas qu’un coup de main fût chose
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plus rare dans ces temps-là que ne l’est de nos jours une émeute ou un changement de ministère ; mais, à vrai dire, on ne choisissait pas ordinairement le saint jour du dimanche ni l’heure de midi pour se livrer à ces sortes de récréations, et il fallait toute l’audace de Benvenuto Cellini, soutenue d’ailleurs par le sentiment de son bon droit, pour risquer une tentative pareille.
Donc, les uns après les autres nos héros arrivèrent à l’église des Grands-Augustins, et après avoir déposé leurs armes et leurs outils chez le sacristain, qui était un ami de Simon-le-Gaucher, ils allèrent pieusement assister au saint sacrifice de la messe, et demander à Dieu la grâce d’exterminer le plus de hoquetons possibles.
Cependant nous devons dire que malgré la gravité de la situation, malgré sa dévotion insigne et malgré l’importance des prières qu’il avait à adresser au Seigneur, Benvenuto, à peine entré dans l’église, donna des marques d’une singulière distraction ; c’est qu’un peu derrière lui, mais du côté de la nef opposée, une jeune fille d’un si
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adorable visage lisait dans un missel enluminé, qu’elle eût vraiment dérangé l’attention d’un saint et à plus forte raison celle d’un sculpteur. L’artiste, dans cette circonstance, gênait étrangement le chrétien. Aussi, le bon Cellini ne put se tenir de faire partager son admiration, et comme Catherine, qui était à sa gauche, eût sans doute montré trop de sévérité pour les distractions de maître Benvenuto, il se retourna vers Ascanio, qui était à sa droite, avec l’intention de lui faire tourner les yeux vers cette admirable tête de vierge.
Mais les yeux d’Ascanio n’avaient plus rien à faire sur ce point : du moment où le jeune homme était entré à l’église, ses regards s’étaient fixés sur la jeune fille et ne s’en étaient plus détournés.
Benvenuto, qui le voyait absorbé dans la même contemplation que lui, se contenta donc de le pousser du coude.
– Oui, dit Ascanio, oui, c’est Colombe ; n’est-ce pas, maître, comme elle est belle !
C’était Colombe, en effet, à qui son père, ne redoutant point une attaque en plein midi, avait
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permis, non sans quelque difficulté néanmoins, d’aller prier Dieu aux Augustins. Il est vrai que Colombe avait fort insisté, car c’était la seule consolation qui lui restât. Dame Perrine était à ses côtés.
– Ah çà ! qu’est-ce que Colombe ? demanda tout naturellement Benvenuto.
– Oh ! c’est vrai, vous ne la connaissez pas, vous ; Colombe, c’est la fille du prévôt, de messire Robert d’Estourville lui-même. N’est-ce pas qu’elle est belle ! dit-il une seconde fois.
– Non, reprit Benvenuto, non, ce n’est pas Colombe. Vois-tu, Ascanio, c’est Hébé, la déesse de la jeunesse, l’Hébé que mon grand roi François Ier m’a commandée, l’Hébé que je rêve, que je demandais à Dieu, et qui est descendue ici-bas à ma prière.
Et sans s’apercevoir du mélange bizarre qu’offrait l’idée d’Hébé lisant sa messe et élevant son cœur à Jésus, Benvenuto continua son hymne à la beauté en même temps que sa prière à Dieu et ses plans militaires : l’orfèvre, le catholique et le stratégiste reprenaient tour à tour le dessus
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dans son esprit.
– Notre père qui êtes aux cieux... – Mais regarde donc, Ascanio, quelle coupe de figure fine et suave ! – Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive en la terre comme au ciel... – Comme cette ligne onduleuse du corps est d’un ravissant contour ! – Donnez-nous notre pain quotidien... – Et tu dis qu’une si charmante enfant est la fée de ce gredin de prévôt que je me réserve pour l’exterminer de ma main ? – Et pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés... – Dussé-je brûler l’hôtel pour en arriver là. – Ainsi soit-il !
Et Benvenuto fit le signe de la croix, ne doutant pas qu’il ne vînt d’achever une excellente oraison dominicale.
La messe se termina au milieu de ces diverses préoccupations qui pouvaient paraître un peu bien profanes chez un homme d’un autre caractère et d’un autre temps, mais qui étaient toutes naturelles dans une organisation aussi primesautière que l’était celle de Cellini, et à une époque où Clément Marot mettait en vers galants
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les sept psaumes de la Pénitence.
L’Ite missa est prononcé, Benvenuto et Catherine se serrèrent la main. Puis, tandis que la jeune fille, en essuyant une larme, restait à la place où elle devait attendre l’issue du combat, Cellini et Ascanio, les regards fixés sur Colombe, qui n’avait pas levé les yeux de dessus son livre, allèrent, suivis de leurs compagnons, prendre une goutte d’eau bénite ; après quoi on se sépara pour se rejoindre dans un cul-de-sac désert situé à moitié chemin à peu près de l’église à l’hôtel de Nesle.
Quant à Catherine, selon les conventions arrêtées, elle resta à la grand-messe, comme aussi firent Colombe et dame Perrine, qui étaient simplement arrivées avant l’heure, et n’avaient écouté ce premier office que comme une préparation à la messe solennelle ; ces deux dernières ne se doutaient guère, d’ailleurs, que Benvenuto et ses apprentis fussent sur le point de leur fermer toute communication avec la maison qu’elles avaient si imprudemment quittée.
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IX
Estocades
Le moment décisif était arrivé. Benvenuto partagea ses dix hommes en deux troupes : l’une devait essayer de forcer, par tous les moyens possibles, la porte de l’hôtel ; l’autre était destinée à protéger les opérations des travailleurs et à écarter des murs à coups d’arquebuse, ou à combattre à coups d’épée ceux des assiégés qui paraîtraient sur les créneaux ou qui tenteraient une sortie. Benvenuto prit en personne le commandement de cette dernière troupe, et choisit pour lieutenant notre ami Ascanio ; puis il mit à la tête de l’autre notre vieille connaissance Hermann, ce bon et brave Allemand qui aplatissait une barre de fer d’un coup de marteau et un homme d’un coup de poing, lequel prit à son tour pour son second le petit Jehan, autre
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drôle d’une quinzaine d’années, leste comme un écureuil, malin comme un singe et hardi comme un page, et que le Goliath avait pris en souveraine affection, par la raison sans doute que l’espiègle enfant ne cessait de tourmenter le bon Germain. Le petit Jehan se plaça donc fièrement à côté de son capitaine, au grand dépit de Pagolo, qui, dans sa double cuirasse, ne ressemblait pas mal pour la raideur de ses mouvements à la statue du Commandeur.
Les choses ainsi disposées, et une dernière revue faite des armes et des combattants, Benvenuto adressa quelques mots à ces braves gens, qui allaient de si bon cœur pour lui au-devant des dangers et de la mort peut-être ; ensuite de quoi il leur serra la main à tous, fit pieusement le signe de la croix, et cria : « En avant ! » – Aussitôt les deux troupes s’ébranlèrent, et longeant le quai des Augustins, désert à cette heure et à cet endroit, elles arrivèrent, en maintenant entre elles une certaine distance, au bout d’un instant, devant l’hôtel de Nesle.
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Alors Benvenuto, ne voulant pas attaquer son ennemi sans avoir accompli toutes les formalités de courtoisie usitées en pareil cas, s’avança seul, son mouchoir blanc au bout de son épée, vers la petite porte de l’hôtel où il était déjà venu la veille, et frappa. Comme la veille on lui demanda à travers l’ouverture grillée ce qu’il demandait. Benvenuto répéta le même protocole, disant qu’il venait prendre possession du château qui lui avait été donné par le roi. Mais, plus malheureux que la veille, il n’obtint pas même cette fois l’honneur d’une réponse.
Alors d’une voix haute et ferme, et se tenant tourné vers la porte :
– À toi, dit-il, à toi, Robert d’Estourville, seigneur de Villebon, prévôt de Paris, moi, Benvenuto Cellini, orfèvre, statuaire, peintre, mécanicien et ingénieur, fais savoir que Sa Majesté le roi François Ier m’a librement et comme c’était son droit donné en toute propriété le Grand-Nesle. Or, comme tu le détiens insolemment et que, contre le désir royal, tu refuses de me le livrer, je te déclare donc, Robert
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d’Estourville, seigneur de Villebon, prévôt de Paris, que je viens le prendre par force. Ainsi défends-toi, et si mal arrive de ton refus, apprends que c’est toi qui en répondras sur la terre et dans le ciel, devant les hommes et devant Dieu.
Sur quoi Benvenuto s’arrêta, attendant ; mais tout resta muet derrière les murailles. Alors Benvenuto chargea son arquebuse, ordonna à sa troupe de préparer ses armes ; puis, réunissant les chefs en conseil, c’est-à-dire lui, Hermann, Ascanio et Jehan :
– Mes enfants, dit-il, vous le voyez, il n’y a plus moyen d’éviter la lutte. Maintenant, de quelle manière faut-il l’engager ?
– J’enfoncerai la porte, dit Hermann, et vous me suivrez, voilà tout.
– Et avec quoi, mon Samson ? demanda Benvenuto Cellini.
Hermann regarda autour de lui et aperçut sur le quai une solive que quatre hommes ordinaires auraient eu peine à soulever.
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– Avec cette poutre, dit-il.
Et il alla tranquillement ramasser la poutre, la mit sous son bras, l’y assujettit comme un bélier dans sa machine, et revint vers son général.
Cependant la foule commençait à s’amasser, et Benvenuto, excité par elle, allait donner l’ordre de commencer l’attaque, lorsque le capitaine des archers du roi, prévenu sans doute par quelque bourgeois conservateur, parut à l’angle de la rue, accompagné de cinq ou six de ses gens à cheval. Ce capitaine était un ami du prévôt, et quoiqu’il sût parfaitement de quoi il s’agissait, il s’approcha de Benvenuto Cellini, espérant l’intimider sans doute, et tandis que ses gens barraient la route à Hermann :
– Que demandez-vous, dit-il, et pourquoi troublez-vous ainsi la tranquillité de la ville ?
– Celui qui trouble véritablement la tranquillité, répondit Cellini, est celui qui refuse d’obéir aux ordres du roi et non pas celui qui les exécute.
– Que voulez-vous dire ? demanda le
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capitaine.
– Je veux dire que voilà une ordonnance de Sa Majesté en bonne et due forme délivrée par M. de Neufville, secrétaire de ses finances, laquelle me fait don de l’hôtel du Grand-Nesle. Mais les gens qui y sont enfermés refusent de reconnaître cette ordonnance, et par conséquent me dénient mon bien. Or, d’une façon ou de l’autre, j’ai mis dans ma tête que puisque l’Écriture dit qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César, Benvenuto Cellini a le droit de reprendre ce qui appartient à Benvenuto Cellini.
– Eh ! au contraire de nous empêcher de conquérir notre hôtel, vous devriez nous prêter main-forte, cria Pagolo.
– Tais-toi, drôle, dit Benvenuto frappant du pied, je n’ai besoin de l’aide de personne, entends-tu ?
– Vous avez raison en droit, répondit le capitaine, mais vous avez tort en fait.
– Comment cela ? demanda Benvenuto, qui sentait que le sang commençait à lui monter au
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visage.
– Vous avez raison de vouloir rentrer dans votre bien, mais vous avez tort d’y vouloir rentrer de cette façon ; car vous ne gagnerez pas grand-chose de bon, je vous le prédis, à espadonner contre les murailles. Si j’ai un conseil à vous donner, conseil d’ami, croyez-moi, c’est de vous adresser à la justice, et de porter plainte au prévôt de Paris, par exemple. Là-dessus, adieu et bonne chance.
Et le capitaine des archers du roi s’en alla en ricanant, ce qui fit que la foule qui voyait rire l’autorité se mit à rire.
– Rira bien qui rira le dernier, dit Benvenuto Cellini. En avant ! Hermann, en avant !
Hermann reprit sa poutre, et tandis que Cellini, Ascanio, et deux ou trois des plus habiles tireurs de la troupe, l’arquebuse à la main, se tenaient prêts à faire feu sur la muraille, il s’avança comme une catapulte vivante contre la petite porte que l’on avait jugé plus facile à enfoncer que la grande.
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Mais lorsqu’il s’approcha de la muraille, une grêle de pierres commença d’en tomber, et cela sans qu’on vît personne, car le prévôt avait fait entasser ces pierres sur le haut des remparts comme une seconde muraille superposée à la première, et il n’y avait qu’à pousser les pierres du bout du doigt pour que dans leur chute elles écrasassent les assiégeants.
Aussi ceux-ci en voyant la grêle qui les accueillait firent-ils un pas en arrière. Il n’y eut donc, si inattendue que fût cette terrible défense, personne de blessé que Pagolo, qui, alourdi par sa double cuirasse, ne put se retirer aussi vivement que les autres et fut atteint au talon.
Quant à Hermann, il ne s’inquiéta pas plus de cette nuée de moellons qu’un chêne ne le fait de la grêle, et continua son chemin vers la porte, où s’étant mis en batterie, il commença à heurter de tels coups qu’il était évident que, si forte qu’elle fût, elle ne tiendrait pas longtemps à de pareilles secousses.
De son côté, Benvenuto et les siens se tenaient l’arquebuse au poing et prêts à faire feu sur
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quiconque paraîtrait sur la muraille ; mais personne ne paraissait. Le Grand-Nesle semblait être défendu par une garnison invisible. Benvenuto enrageait de ne pouvoir venir en aide à son brave Allemand. Tout à coup, il avisa la vieille tour de Nesle, qui, comme nous l’avons dit, était de l’autre côté du quai, et baignait solitairement ses pieds dans la Seine.
– Attends, Hermann, s’écria Cellini, attends, mon brave garçon, l’hôtel de Nesle est à nous, aussi vrai que je m’appelle Benvenuto Cellini de mon nom et que je suis orfèvre de mon état.
Puis, faisant signe à Ascanio et à deux de ses compagnons de le suivre, il courut vers la tour, tandis qu’Hermann, obéissant aux ordres de son maître, faisait quatre pas en arrière, et dressant sa poutre comme un suisse sa hallebarde, attendait hors de la portée des pierres l’effet de la promesse du général.
En effet, comme Benvenuto l’avait prévu, le prévôt avait négligé de faire garder la vieille tour : il s’en empara donc sans résistance, et montant les escaliers quatre à quatre il parvint en
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un instant sur la terrasse ; cette terrasse dominait les murailles du Grand-Nesle, comme un clocher domine une ville, de sorte que les assiégés, tout à l’heure à l’abri derrière leurs remparts, se trouvèrent tout à coup à découvert.
Un coup d’arquebuse qui retentit, une balle qui siffla, un hoqueton qui tomba en heurtant, annoncèrent au prévôt que la face des choses allait, selon toute probabilité, changer pour lui.
En même temps, Hermann, comprenant qu’il allait avoir le champ libre, reprit sa poutre et recommença à ébranler de nouveau la porte, que les assiégés venaient au reste de raffermir pendant cette espèce de trêve.
Quant à la foule, comme elle avait compris, avec cet admirable instinct de conservation qu’elle possède, que la fusillade allait se mettre de la partie et que les spectateurs de la tragédie qui allait se passer pourraient bien attraper quelque sanglante éclaboussure, elle s’était, au coup d’arquebuse de Benvenuto, et au cri poussé par le soldat blessé, dispersée comme une volée de pigeons.
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Un seul individu était resté.
Cet individu était notre ami Jacques Aubry le basochien, lequel, dans l’espoir de faire sa partie de paume, venait au rendez-vous que lui avait le dimanche précédent donné Ascanio.
Il n’eut besoin que de jeter un coup d’œil sur le champ de bataille, et vit à l’instant même de quoi il était question.
La détermination que devait prendre Jacques Aubry, avec le caractère que nous lui connaissons, n’était pas douteuse. Jouer à la paume ou à l’arquebuse, c’était toujours un jeu ; devinant que ses amis étaient au nombre des assaillants, ce fut donc parmi ceux-ci qu’il se rangea.
– Eh bien ! mes enfants, dit-il en s’avançant vers le groupe qui attendait que la porte fût enfoncée pour se précipiter dans la place ; nous faisons donc un petit siège ? Peste ! vous ne vous attaquez pas à une bicoque, et c’est une rude tentative que vous entreprenez là, étant si peu de monde devant une si forte place.
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– Nous ne sommes pas seuls, dit Pagolo, qui pansait son talon, en montrant de la main Benvenuto et ses trois ou quatre compagnons qui continuaient sur la muraille un feu si bien nourri que les pierres commençaient à pleuvoir infiniment moins drues qu’en commençant.
– Je comprends, je comprends, monseigneur Achille, dit Jacques Aubry, car vous avez, outre une foule d’autres ressemblances dont je ne doute pas, celle d’être blessé au même endroit. Je comprends ; oui, voilà mon camarade Ascanio, et puis le maître sans doute ; là, au haut de la tour.
– Justement, dit Pagolo.
– Et cet autre qui cogne si rudement à la porte, c’est aussi des vôtres, n’est ce pas ?
– C’est Hermann, dit fièrement le petit Jehan.
– Peste ! comme il y va ! dit l’écolier. Il faut que je lui fasse mon compliment.
Et il s’approcha, les mains dans les poches, sans s’inquiéter autrement des balles qui sifflaient au-dessus de sa tête, du brave Allemand, qui continuait sa besogne avec la même régularité
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qu’une machine mise en mouvement par d’excellents rouages.
– Avez-vous besoin de quelque chose, mon cher Goliath ? dit Jacques Aubry, je viens me mettre à votre service.
– J’ai soif, dit Hermann sans interrompre ses attaques.
– Peste ! je le crois bien ; vous faites là un métier à devenir enragé, et je voudrais avoir là un tonneau de bière ou de cervoise à vous offrir.
– De l’eau ! dit Hermann, de l’eau !
– Vous vous contenterez de cette boisson ? soit. Nous avons là la rivière ; dans une minute vous allez être servi.
Et Jacques Aubry se mit à courir vers la Seine, emplit sa casquette d’eau et la rapporta à l’Allemand. Celui-ci dressa sa poutre, avala d’un trait tout le liquide qu’elle contenait, et rendant à l’écolier sa casquette vide :
– Merci, dit-il, et reprenant sa poutre, il se remit à la besogne.
Puis, au bout d’un instant :
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– Allez annoncer au maître que cela avance, dit-il, et qu’il se tienne prêt.
Jacques Aubry prit le chemin de la tour, et un instant après, il était entre Ascanio et Benvenuto Cellini, qui, leurs arquebuses à la main, faisaient un feu si bien nourri qu’ils avaient déjà mis hors de combat deux ou trois hommes. Les sergents de messire le prévôt commençaient à y regarder à deux fois avant de monter sur la muraille.
Cependant, comme, ainsi qu’Hermann l’avait fait dire à Benvenuto, la porte menaçait de céder, le prévôt résolut de tenter un dernier effort, et encouragea si bien ses gens qu’une grêle de pierres recommença de tomber ; mais deux coups d’arquebuse partis presque aussitôt calmèrent de nouveau l’ardeur des assiégés, qui, quelques remontrances ou promesses que leur fît messire Robert, se tinrent cois et couverts : ce que voyant, messire Robert s’avança lui-même, et prenant entre ses mains une énorme pierre, il s’apprêta à la faire rouler sur Hermann.
Mais Benvenuto n’était pas homme à se laisser prendre à l’improviste. À peine eut-il vu
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l’imprudent qui se hasardait là où personne n’osait plus venir, qu’il porta son arquebuse à son épaule ; c’en était fait de messire Robert, lorsqu’à l’instant même où Cellini allait lâcher la détente, Ascanio poussa un cri, releva le canon avec sa main ; le coup partit en l’air. Ascanio avait reconnu le père de Colombe.
Au moment où Benvenuto furieux allait demander à Ascanio l’explication de ce qu’il venait de faire, la pierre, lancée vigoureusement par le prévôt, alla tomber d’aplomb sur le casque d’Hermann. Or, quelle que fût la force du moderne Titan, il n’y avait pas moyen de résister à cet autre Pélion ; il lâcha la poutre qu’il tenait, ouvrit les bras comme pour chercher un appui, puis ne trouvant rien où se retenir, il tomba évanoui avec un bruit terrible.
Assiégés et assiégeants poussèrent en même temps un grand cri : le petit Jehan et les trois ou quatre compagnons qui étaient à portée d’Hermann se précipitèrent sur lui pour l’emporter loin de la muraille et lui donner des secours ; mais en même temps la grande et la
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petite porte de l’hôtel de Nesle s’ouvrirent, et le prévôt à la tête d’une quinzaine d’hommes s’élança sur le blessé, payant bravement de sa personne, frappant ainsi que ses hommes d’estoc et de taille, si bien que Jehan et les trois compagnons, malgré les encouragements de Benvenuto, qui leur criait de tenir ferme et qu’il arrivait à leur secours, furent forcés de reculer. Le prévôt profita de ce moment de retraite : huit hommes empoignèrent Hermann toujours évanoui, les uns par les bras, les autres par les jambes ; sept se placèrent en avant pour protéger le mouvement rétrograde qui allait s’opérer, de sorte que pendant le temps où Cellini, Ascanio, Jacques Aubry et les trois ou quatre compagnons qui étaient sur la terrasse de la tour descendaient les quatre ou cinq étages qui séparaient cette terrasse de la rue, Hermann et ses porteurs rentraient au Grand-Nesle, et que, comme Cellini, son arquebuse à la main, paraissait à la porte de la tour, celle de l’hôtel se refermait sur le dernier homme d’armes du prévôt.
Il n’y avait pas à se dissimuler que c’était un échec et un échec grave. Cellini, Ascanio et leurs
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compagnons, avaient bien, par leurs arquebusades, mis hors de combat trois ou quatre assiégés, mais la perte de ces trois ou quatre hommes était loin d’équivaloir pour le prévôt à ce qu’était la perte d’Hermann pour Cellini.
Il y eut un moment de stupeur parmi les assiégeants.
Tout à coup Cellini et Ascanio se regardèrent.
– J’ai un projet, dit Cellini en regardant à gauche, c’est-à-dire du côté de la ville.
– Et moi aussi, dit Ascanio en regardant à droite, du côté des champs.
– J’ai trouvé un moyen de faire sortir la garnison.
– Et moi, si vous faites sortir la garnison, j’ai trouvé un moyen de vous ouvrir la porte.
– De combien d’hommes as-tu besoin ?
– Un seul me suffira.
– Choisis.
– Jacques Aubry, dit Ascanio, voulez-vous venir avec moi ?
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– Au bout du monde, cher ami, au bout du monde. Seulement je ne serais pas fâché d’avoir une arme quelconque, quelque chose comme un bout d’épée ou un soupçon de poignard, quatre ou cinq pouces de fer à fourrer quelque part si l’occasion s’en présente.
– Eh bien ! dit Ascanio, prenez l’épée de Pagolo, qui ne peut plus s’en servir, attendu qu’il se tient le talon de la main droite et qu’il fait le signe de la croix de la main gauche.
– Et voici, pour compléter votre armement, mon propre poignard, dit Cellini. Frappez avec, jeune homme, mais ne l’oubliez pas dans la blessure, vous feriez un trop beau cadeau au blessé, attendu qu’il est ciselé par moi et que la poignée vaut cent écus d’or comme un liard.
– Et la lame ? dit Jacques Aubry. La poignée a son prix sans doute, mais en pareille circonstance c’est la lame que j’estime.
– La lame n’a pas de prix, répondit Benvenuto : c’est celle avec laquelle j’ai tué l’assassin de mon frère.
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– Vivat ! cria l’écolier. Allons, Ascanio, en route.
– Me voilà, dit Ascanio en roulant cinq ou six brasses de corde autour de son corps et en mettant une des échelles sur son épaule, me voilà.
Et les deux aventureux jeunes gens descendirent le quai pendant cent pas à peu près, tournèrent à gauche et disparurent à l’angle de la muraille du Grand-Nesle, derrière les fossés de la ville.
Laissons Ascanio tenter son projet, et suivons Cellini dans l’accomplissement du sien.
Ce qu’il regardait à gauche, c’est-à-dire du côté de la ville, tandis qu’Ascanio, comme nous l’avons dit, regardait à droite, c’est-à-dire du côté des champs, c’étaient, au milieu d’un groupe de populaire qui se tenait à distance, deux femmes qu’il croyait reconnaître pour la fille du prévôt et pour sa gouvernante.
En effet, c’étaient Colombe et dame Perrine qui, la messe achevée, revenaient pour rentrer au Petit-Nesle, et qui, effrayées de ce qu’on leur
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disait sur le siège de l’hôtel, et de ce qu’elles voyaient de leurs propres yeux, s’étaient arrêtées tremblantes au milieu de la foule.
Mais à peine Colombe se fut-elle aperçue qu’il existait entre les combattants une espèce de trêve momentanée qui lui laissait le passage libre, que, malgré les prières de dame Perrine qui la suppliait de ne pas s’aventurer dans cette bagarre, Colombe, mue par l’inquiétude que lui inspirait le danger de son père, s’avança résolument vers l’hôtel, laissant à dame Perrine liberté entière de la suivre ou de demeurer où elle était ; mais comme au fond du cœur dame Perrine aimait tendrement Colombe, la duègne, quelle que fût sa crainte, se résolut à l’accompagner.
Toutes les deux quittaient le groupe comme Ascanio et Jacques Aubry tournaient l’angle de la muraille.
Maintenant on comprend le projet de Benvenuto Cellini.
À peine eut-il vu les deux femmes s’avancer vers l’hôtel du prévôt, que lui-même s’avança au-devant d’elles, et offrant galamment le bras à
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Colombe :
– Madame, ne craignez rien, dit-il, et si vous voulez accepter mon bras, je vais vous ramener près de votre père.
Colombe hésitait, mais dame Perrine, saisissant le bras qui se trouvait de son côté et que Benvenuto avait oublié de lui offrir :
– Prenez, chère petite, prenez, dit-elle, et acceptons la protection de ce noble cavalier. Tenez, tenez, voici M. le prévôt qui se penche sur la muraille, inquiet sans doute qu’il est de nous.
Colombe prit le bras de Benvenuto, et tous trois s’avancèrent jusqu’à deux pas de la porte. Là Cellini s’arrêta, et assurant sous chacun de ses bras le bras de Colombe et celui de dame Perrine :
– Monsieur le prévôt, dit-il à haute voix, voici votre fille qui demande à rentrer ; j’espère que vous lui ouvrirez la porte, à elle, à moins que vous ne consentiez à laisser aux mains de vos ennemis un si charmant otage.
Vingt fois depuis deux heures le prévôt, à
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l’abri derrière ses retranchements, avait songé à sa fille, qu’il avait si imprudemment laissé sortir et qu’il ne savait trop comment faire rentrer. Il espérait qu’avertie à temps elle penserait à l’aller attendre au Grand-Châtelet, quand voyant Cellini quitter le groupe de ses compagnons et s’avancer vers deux femmes, il avait reconnu dans ces deux femmes Colombe et dame Perrine.
– La petite sotte ! grommela tout bas le prévôt, je ne puis cependant pas la laisser au milieu de ces mécréants.
Puis élevant la voix :
– Eh bien ! voyons, dit-il en ouvrant le guichet et en appliquant son visage à la grille, que demandez-vous ?
– Voici mes offres, dit Benvenuto. Je laisserai rentrer madame Colombe et sa gouvernante, mais vous sortirez avec tous vos hommes, nous combattrons dehors et à découvert. Ceux à qui le champ de bataille restera auront l’hôtel, et alors tant pis pour les vaincus ! vœ victis ! comme disait votre compatriote Brennus.
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– J’accepte, dit le prévôt, mais à une condition.
– Laquelle ?
– C’est que vous vous écarterez, vous et votre troupe, pour laisser à ma fille le temps de rentrer et à mes sergents le temps de sortir.
– Soit ! dit Cellini ; mais sortez d’abord, madame Colombe rentrera après ; puis madame Colombe rentrée, et pour ôter toute retraite, vous jetterez la clef par-dessus les murailles.
– Convenu, dit le prévôt. Votre parole ?
– Foi de gentilhomme !
– La vôtre ?
– Foi de Benvenuto Cellini !
Cette promesse échangée, la porte s’ouvrit ; les gens du prévôt sortirent et se rangèrent sur deux rangs devant la porte, messire d’Estourville à leur tête. Ils étaient encore dix-neuf en tout. De son côté, Benvenuto Cellini, privé d’Ascanio, d’Hermann et de Jacques Aubry, n’avait plus que huit combattants, encore Simon-le-Gaucher était-il blessé, heureusement que c’était à la main
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droite ; mais Benvenuto n’était pas homme à calculer le nombre de ses ennemis, lui qui avait été frapper Pompeo au milieu de douze sbires. Il tint donc sa promesse avec joie, car il ne désirait rien tant qu’une action générale et décisive.
– Vous pouvez maintenant rentrer, madame, dit-il à sa jolie prisonnière.
Colombe traversa l’espace qui la séparait des deux camps, rapide comme l’oiseau dont elle portait le nom, et courut tout éperdue se jeter dans les bras du prévôt.
– Mon père ! mon père ! au nom du ciel ! ne vous exposez pas ! s’écria-t-elle en pleurant.
– Allons, rentrez ! dit brusquement le prévôt en la prenant par le bras et en la conduisant vers la porte, ce sont vos sottises qui nous réduisent à cette extrémité.
Colombe rentra suivie de dame Perrine, à qui la peur avait donné, si non des ailes, comme à sa jolie compagne, du moins des jambes, qu’elle croyait avoir perdues depuis dix ans.
Le prévôt tira la porte derrière elle.
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– La clef ! la clef ! cria Cellini.
Le prévôt, à son tour, fidèle exécuteur de sa parole, tira la clef de la serrure et la jeta par-dessus la muraille, de manière à ce qu’elle retombât dans la cour.
– Et maintenant, cria Benvenuto Cellini en se ruant sur le prévôt et sur sa troupe, chacun pour soi ! Dieu pour tous !
Il y eut alors une mêlée terrible, car, avant que les hoquetons eussent eu le temps d’abaisser leurs fusils et de faire feu, Benvenuto, avec ses sept ouvriers, était tombé au milieu d’eux, hachant à droite et à gauche avec cette terrible épée qu’il maniait si habilement et qui, trempée par lui-même, trouvait si peu de cottes de mailles et même de cuirasses qui pussent lui résister. Les sergents jetèrent donc leurs arquebuses, devenues inutiles, tirèrent leurs épées et se mirent à espadonner à leur tour. Mais, malgré leur nombre, malgré leur force, en moins d’un instant ils se trouvèrent éparpillés sur la place, et deux ou trois des plus braves, blessés au point de ne plus pouvoir continuer le combat, furent forcés de se
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retirer en arrière.
Le prévôt vit le danger, et comme c’était un homme brave et qui dans son temps, ainsi que nous l’avons dit, avait eu des succès d’armes, il se jeta au-devant de ce terrible Benvenuto Cellini devant lequel tout cédait.
– À moi, cria-t-il, à moi, infâme larronneur, et que tout se décide entre nous deux ! Voyons !
– Oh ! sur mon âme. Je ne demande pas mieux, messire Robert, répondit Benvenuto. Et si vous voulez dire à vos gens de ne pas nous déranger, je suis votre homme.
– Tenez-vous tranquilles ! dit le prévôt.
– Que pas un ne bouge ! cria Cellini.
Et les combattants restèrent à leur place, silencieux et immobiles comme ces guerriers d’Homère qui interrompaient leur propre combat pour ne rien perdre du combat de deux chefs renommés.
Alors, comme le prévôt et Cellini tenaient chacun son épée nue à la main, ils se précipitèrent l’un sur l’autre.
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Le prévôt était habile aux armes, mais Cellini était de première force. Depuis dix ou douze ans le prévôt n’avait pas eu une seule fois l’occasion de tirer l’épée. Depuis dix ou douze ans, au contraire, un seul jour ne s’était peut-être pas écoulé sans que Benvenuto mît flamberge au vent. Aux premières passes, le prévôt, qui avait un peu trop compté sur lui-même, s’aperçut donc de la supériorité de son ennemi.
C’est qu’aussi Benvenuto Cellini, trouvant une résistance à laquelle il ne s’attendait pas dans un homme de robe, déployait toute l’énergie, toute la rapidité et toute la ruse de son jeu. C’était une chose merveilleuse que voir comment son épée, qui semblait le triple dard d’un serpent, menaçait à la fois la tête et le cœur, voltigeant d’un endroit à l’autre, et ne donnant à son adversaire que le temps de parer sans lui laisser celui de lui porter un seul coup. Aussi le prévôt, comprenant qu’il avait affaire à plus fort que lui, se mit-il à rompre, tout en se défendant, il est vrai, mais enfin en cédant du terrain. Malheureusement pour messire Robert, il avait tout naturellement le dos tourné au mur, de sorte qu’au bout de quelques pas il se
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trouva acculé à la porte, que par instinct il avait cherchée, quoiqu’il sût bien qu’il en avait jeté la clef par-dessus la muraille.
Arrivé là, le prévôt se sentit perdu ; aussi, comme un sanglier qui tient aux chiens, réunit-il toute sa force, et trois ou quatre bottes se succédèrent si rapidement, que ce fut à Benvenuto à parer à son tour ; encore une fois arriva-t-il trop tard à la parade, de cette façon que l’épée de son adversaire, malgré l’excellente cotte de mailles qu’il portait, lui effleura la poitrine ; mais, comme le lion blessé qui veut une prompte vengeance, à peine Benvenuto eut-il senti la pointe du fer qu’il se ramassa sur lui-même, et qu’il eût, d’un coup de pointe terrible, percé de part en part le prévôt, si juste au même moment la porte n’eût tout à coup cédé derrière lui, de sorte que messire d’Estourville tomba à la renverse, et que le fer alla frapper celui qui venait de le sauver en ouvrant si inopinément la porte.
Mais au contraire de ce qu’on devait attendre, ce fut le blessé qui garda le silence, et ce fut Benvenuto qui jeta un cri terrible.
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Il avait, dans celui qu’il venait de frapper, reconnu Ascanio.
Dès lors il ne vit plus ni Hermann ni Jacques Aubry, qui se tenaient derrière le blessé. Il se jeta comme un fou au cou du jeune homme, cherchant sa plaie des yeux, de la main, de la bouche, et criant : Tué, tué, tué par moi ! Ascanio, mon enfant, c’est moi qui t’ai tué ! et rugissant et pleurant comme les lions doivent rugir et pleurer.
Pendant ce temps Hermann tirait le prévôt sain et sauf d’entre les jambes d’Ascanio et de Cellini, et le mettant sous son bras comme il aurait pu faire d’un enfant, il le déposait dans une petite remise où maître Raimbault serrait ses instruments de jardinage, et refermant la porte sur lui, il tirait son épée hors du fourreau et se mettait en posture de défendre son prisonnier contre quiconque tenterait de le lui reprendre.
Quant à Jacques Aubry, il ne faisait qu’un bond du pavé de la cour au haut de la muraille, brandissant sa dague en signe de triomphe et criant : Fanfare, fanfare, le Grand-Nesle est à nous !
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Comment toutes ces choses surprenantes étaient-elles arrivées, c’est ce que le lecteur va voir dans le chapitre suivant.
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