Ascanio 1
Chapitre X
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Vous êtes injuste envers Dieu, dit-elle à Ascanio ; quelqu’un du moins, votre bon maître, vous aime, et vous avez connu votre mère, vous ; je ne puis me souvenir des caresses de la mienne ; elle est morte en me donnant le jour. J’ai été élevée par une sœur de mon père, acariâtre et
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revêche, que j’ai pourtant bien pleurée quand je l’ai perdue, il y a deux ans, car, faute d’autre affection, ma tendresse s’était attachée à cette femme comme un lierre au rocher. Depuis deux ans j’habite cet hôtel avec dame Perrine, et malgré ma solitude, quoique mon père vienne m’y voir rarement, ces deux années ont été et seront le plus heureux temps de ma vie.
– Vous avez bien souffert, c’est vrai, dit Ascanio, mais si le passé a été douloureux, pourquoi doutez-vous de l’avenir ? Le vôtre, hélas ! est magnifique. Vous êtes noble, vous êtes riche, vous êtes belle, et l’ombre de vos jeunes années ne fera que mieux ressortir l’éclat du reste de votre vie.
Colombe secoua tristement la tête.
– Oh ! ma mère, ma mère ! murmurait-elle.
Lorsque, s’élevant par la pensée au-dessus du temps, on perd de vue ces mesquines nécessités du moment dans ces éclairs qui illuminent et résument toute une vie, avenir et passé, l’âme a parfois de dangereux vertiges et de redoutables délires, et quand c’est de mille douleurs qu’on se
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souvient, quand ce sont mille angoisses que l’on pressent, le cœur attendri a souvent des émotions terribles et de mortelles défaillances. Il faut être bien fort pour ne pas tomber quand le poids des destinées vous pèse tout entier sur le cœur. Ces deux enfants, qui avaient déjà tant souffert, qui étaient restés toujours seuls, n’avaient qu’à prononcer une parole peut-être pour faire un même avenir de ce double passé ; mais pour prononcer cette parole, l’une était trop sainte et l’autre trop respectueux.
Cependant, Ascanio regardait Colombe avec une tendresse infinie, et Colombe se laissait regarder avec une confiance divine ; ce fut les mains jointes et de l’accent dont il devait prier Dieu que l’apprenti dit à la jeune fille :
– Écoutez, Colombe, si vous souhaitez quelque chose, s’il y a sur vous quelque malheur, qu’on puisse accomplir ce désir en donnant tout son sang, et que pour détourner ce malheur il ne faille qu’une vie, dites un mot, Colombe, comme vous le diriez à un frère, et je serai bien heureux.
– Merci, merci, dit Colombe ; sur une parole
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de moi vous vous êtes déjà exposé généreusement, je le sais ; mais Dieu seul peut me sauver cette fois.
Elle n’eut pas le temps d’en dire davantage, dame Ruperte et dame Perrine s’arrêtaient à ce moment devant eux.
Les deux commères avaient mis le temps à profit aussi bien que les deux amoureux, et s’étaient déjà liées d’une amitié intime fondée sur une sympathie réciproque. Dame Perrine avait enseigné à dame Ruperte un remède contre les engelures, et dame Ruperte de son côté, pour ne pas demeurer en reste, avait indiqué à dame Perrine un secret pour conserver les prunes. On conçoit aisément que c’était désormais entre elles à la vie à la mort, et elles s’étaient bien promis de se revoir, coûte que coûte.
– Eh bien ! Colombe, dit dame Perrine en s’approchant du banc, m’en voulez-vous toujours ? n’aurait-ce pas été une honte, voyons, de refuser l’entrée de la maison à celui sans l’aide duquel la maison n’aurait plus de maître ? Ne s’agit-il pas de guérir ce jeune homme d’une
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blessure qu’il a reçue pour nous, enfin ? Et voyez-vous, dame Ruperte, s’il n’a pas déjà meilleure mine et s’il n’est pas moins pâle qu’en venant ici ?
– C’est vrai, affirma dame Ruperte, il n’a jamais eu en bonne santé de plus vives couleurs.
– Réfléchissez, Colombe, continua Perrine, que ce serait un meurtre d’empêcher une convalescence si bien commencée. Allons, la fin sauve les moyens. Vous me laissez, n’est-ce pas, lui permettre de venir demain à la brune ? Pour vous-même ce sera une distraction, mon enfant ; distraction bien innocente, Dieu merci ! puis nous sommes là, dame Ruperte et moi. En vérité, je vous déclare que vous avez besoin de distraction, Colombe. Et qui est-ce qui ira dire à messire le prévôt qu’on a un peu adouci la rigueur de ses ordres ? D’ailleurs, avant sa défense, vous aviez autorisé Ascanio à venir vous montrer des bijoux, et il les a oubliés aujourd’hui, il faut bien qu’il les apporte demain.
Colombe regarda Ascanio ; il était devenu pâle et attendait sa réponse avec angoisse.
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Pour une pauvre jeune fille tyrannisée et captive, cette humilité contenait une immense flatterie. Il y avait donc au monde quelqu’un qui dépendait d’elle et dont elle faisait le bonheur et la tristesse avec un mot ! Chacun aime son pouvoir. Les airs impudents du comte d’Orbec avaient récemment humilié Colombe. La pauvre prisonnière, pardonnez-lui ! ne résista pas à l’envie de voir un éclair de joie briller dans les yeux d’Ascanio, et elle dit en rougissant et en souriant :
– Dame Perrine, que me faites-vous faire là ?
Ascanio voulut parler, mais il ne put que joindre les mains avec effusion ; ses genoux fléchissaient sous lui.
– Merci, ma belle dame, dit Ruperte avec une profonde révérence. Allons, Ascanio, vous êtes faible encore, il est temps de rentrer. Donnez-moi le bras et partons.
L’apprenti trouva à peine la force de dire adieu et merci, mais il suppléa aux paroles par un regard où il mit toute son âme, et suivit docilement la servante, le cœur inondé de joie.
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Colombe retomba toute pensive sur le banc, et pénétrée d’une ivresse qu’elle se reprochait et à laquelle elle n’était pas habituée.
– À demain ! dit d’un air de triomphe, en quittant ses hôtes, dame Perrine qui les avait reconduits ; et vous pourrez bien, si vous voulez, jeune homme, revenir comme cela tous les jours pendant trois mois.
– Et pourquoi pendant trois mois seulement ? demanda Ascanio qui avait rêvé d’y revenir toujours.
– Dame ! répondit Perrine, parce que dans trois mois Colombe se marie avec le comte d’Orbec.
Ascanio eut besoin de toute l’énergie de sa volonté pour ne pas tomber.
– Colombe se marie avec le comte d’Orbec ! murmura Ascanio. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! je m’étais donc trompé ! Colombe ne m’aime pas !
Mais comme en ce moment dame Perrine refermait la porte derrière lui, et que dame
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Ruperte marchait devant, ni l’une ni l’autre ne l’entendirent.
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XII
La reine du roi
Nous avons dit que Benvenuto était sorti vers les onze heures du matin de son atelier sans dire où il était allé. Benvenuto était allé au Louvre rendre à François Ier la visite que Sa Majesté lui avait faite à l’hôtel du cardinal de Ferrare.
Le roi avait tenu parole. Le nom de Benvenuto Cellini était donné partout, et toutes les portes s’ouvrirent devant lui ; mais cependant une dernière resta close : c’était celle du conseil. François Ier discutait sur les affaires d’État avec les premiers du royaume, et si positifs qu’eussent été les ordres du roi, on n’osa point introduire Cellini au milieu de la grave séance qui se tenait sans aller de nouveau prendre l’autorisation de Sa Majesté.
C’est qu’en effet la situation dans laquelle se
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trouvait la France était grave. Nous avons jusqu’à présent peu parlé des affaires d’État, convaincu que nos lecteurs et surtout nos lectrices préféraient les choses du cœur aux choses de la politique ; mais enfin nous sommes arrivés au moment où nous ne pouvons plus reculer et où nous voilà forcés de jeter un coup d’œil que nous ferons le plus rapide possible sur la France et sur l’Espagne, ou plutôt sur François Ier et sur Charles-Quint, car au seizième siècle les rois c’étaient les nations.
À l’époque où nous sommes arrivés, par un jeu de cette bascule politique dont tous deux éprouvèrent si souvent les effets, la situation de François Ier était devenue meilleure et celle de Charles-Quint avait empiré. En effet, les choses avaient fort changé depuis le fameux traité de Cambrai, dont deux femmes, Marguerite d’Autriche, tante de Charles-Quint, et la duchesse d’Angoulême, mère de François Ier, avaient été les négociatrices. Ce traité, qui était le complément de celui de Madrid, portait que le roi d’Espagne abandonnerait la Bourgogne au roi de France, et que le roi de France renoncerait de son
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côté à l’hommage de la Flandre et de l’Artois. De plus, les deux jeunes princes qui servaient d’otage à leur père devaient lui être remis contre une somme de deux millions d’écus d’or. Enfin, la bonne reine Éléonore, sœur de Charles-Quint, promise d’abord au connétable en récompense de sa trahison, puis mariée à François Ier en gage de paix, devait revenir à la cour de France avec les deux enfants auxquels elle avait si tendrement servi de mère ; tout cela s’était accompli avec une loyauté égale de part et d’autre.
Mais comme on le comprend bien, la renonciation de François Ier au duché de Milan, exigée de lui pendant sa captivité, n’était qu’une renonciation momentanée. À peine libre, à peine réintégré dans sa puissance, à peine rentré dans sa force, il tourna de nouveau les yeux vers l’Italie. C’était dans le but de faire un appui à ses prétentions dans la cour de Rome qu’il avait marié son fils Henri, devenu dauphin par la mort de son frère aîné François, à Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII.
Malheureusement, au moment où tous les
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préparatifs de l’invasion méditée par le roi venaient d’être achevés, le pape Clément VII était mort et avait eu pour successeur Alexandre Farnèse, lequel était monté sur le trône de saint Pierre sous le nom de Paul III.
Or, Paul III avait résolu dans sa politique de ne se laisser entraîner ni au parti de l’empereur ni au parti du roi de France, et de tenir la balance égale entre Charles-Quint et François Ier.
Tranquillisé de ce côté, l’empereur cessa de s’inquiéter des préparatifs de la France, et prépara à son tour une expédition contre Tunis, dont s’était emparé le fameux corsaire Cher-Eddin, si célèbre sous le nom de Barberousse, lequel, après en avoir chassé Muley-Hassan, s’était emparé de ce pays et de là ravageait la Sicile.
L’expédition avait complètement réussi, et Charles-Quint, après avoir détruit trois ou quatre vaisseaux à l’amiral de Soliman, était entré triomphant dans le port de Naples.
Là il avait appris une nouvelle qui l’avait encore rassuré : c’est que Charles III, duc de Savoie, bien qu’oncle maternel de François Ier,
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s’était, par les conseils de sa nouvelle femme, Béatrix, fille d’Emmanuel, roi de Portugal, détaché du parti du roi de France ; si bien que lorsque François Ier, en vertu de ses anciens traités avec Charles III, avait sommé celui-ci de recevoir ses troupes, le duc de Savoie n’avait répondu que par un refus, de sorte que François Ier se trouvait dans la nécessité de forcer le terrible passage des Alpes, dont jusque-là, grâce à son allié et son parent, il avait cru trouver les portes ouvertes.
Mais Charles-Quint fut tiré de sa sécurité par un véritable coup de foudre. Le roi avait fait marcher avec tant de promptitude une armée sur la Savoie, que son duc vit sa province occupée avant de se douter qu’elle était envahie. Brion, chargé du commandement de l’armée, s’empara de Chambéry, apparut sur les hauteurs des Alpes, et menaça le Piémont au même moment où François Sforce, frappé sans doute de terreur à la nouvelle de pareils succès, mourait subitement, laissant le duché de Milan sans héritier, et par conséquent donnant non seulement une facilité, mais encore un droit de plus à François Ier.
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Brion descendit en Italie et s’empara de Turin. Arrivé là, il s’arrêta, établit son camp sur les bords de la Sésia, et attendit.
Charles-Quint, de son côté, avait quitté Naples pour Rome. La victoire qu’il venait de remporter sur les vieux ennemis du Christ lui valut une entrée triomphale dans la capitale du monde chrétien. Cette entrée enivra tellement l’empereur que, contre son habitude, il rompit toute mesure, accusa en plein consistoire François Ier d’hérésie, appuyant cette accusation sur la protection qu’il accordait aux protestants et sur l’alliance qu’il avait faite avec les Turcs. Puis, ayant récapitulé toutes leurs vieilles querelles, dans lesquelles, selon lui, François Ier avait toujours eu les premiers torts, il jura une guerre d’extermination à son beau-frère.
Ses malheurs passés avaient rendu François I er aussi prudent qu’il avait d’abord été aventureux. Aussi, dès qu’il se vit menacé à la fois par les forces de l’Espagne et de l’Empire, il laissa Annebaut pour garder Turin, et rappela Brion avec ordre de conserver purement et simplement
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les frontières.
Tous ceux qui connaissaient le caractère chevaleresque et entreprenant de François Ier ne comprirent rien à cette retraite, et pensèrent que du moment où il faisait un pas en arrière il se considérait d’avance comme battu. Cette croyance exalta davantage encore l’orgueil de Charles-Quint ; il se mit de sa personne à la tête de son armée et résolut d’envahir la France en pénétrant par le Midi.
On connaît les résultats de cette tentative : Marseille, qui avait résisté au connétable de Bourbon et à Pescaire, les deux plus grands hommes de guerre du temps, n’eut point de peine à résister à Charles-Quint, grand politique, mais médiocre général. Charles-Quint ne s’en inquiéta point, laissa Marseille derrière lui, et voulut marcher sur Avignon ; mais Montmorency avait établi entre la Durance et le Rhône un camp inexpugnable contre lequel Charles-Quint s’acharna vainement. De sorte que Charles-Quint, après six semaines de tentatives inutiles, repoussé en tête, harcelé sur les flancs, menacé d’être
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coupé sur ses derrières, ordonna à son tour une retraite qui ressemblait fort à une déroute, et après avoir manqué de tomber entre les mains de son ennemi, parvint à grand-peine à gagner Barcelone, où il arriva sans hommes et sans argent.
Alors, tous ceux qui avaient attendu l’issue de l’affaire pour se déclarer se déclarèrent contre Charles-Quint. Henri VIII répudia sa femme, Catherine d’Aragon, pour épouser sa maîtresse, Anne de Boleyn. Soliman attaqua le royaume de Naples et la Hongrie. Les princes protestants d’Allemagne firent une ligue secrète contre l’empereur. Enfin les habitants de Gand, lassés des impôts qu’on ne cessait de mettre sur eux pour subvenir aux frais de la guerre contre la France, se révoltèrent tout à coup et envoyèrent à François Ier des ambassadeurs pour lui offrir de se mettre à leur tête.
Mais, au milieu de ce bouleversement universel qui menaçait la fortune de Charles-Quint, de nouvelles négociations s’étaient renouées entre lui et François Ier. Les deux
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souverains s’étaient abouchés à Aigues-Mortes, et François Ier, décidé à une paix dont il sentait que la France avait le plus grand besoin, était résolu à tout attendre désormais, non pas d’une lutte à main armée, mais de négociations amicales.
Il fit donc prévenir Charles-Quint de ce que lui proposaient les Gantois, en lui offrant en même temps un passage à travers la France pour se rendre en Flandre.
C’était à ce sujet que le conseil était assemblé au moment où Benvenuto était venu frapper à la porte, et, fidèle à sa promesse, François Ier, prévenu de la présence de son grand orfèvre, avait ordonné qu’il fût introduit. Benvenuto put donc entendre la fin de la discussion.
– Oui, messieurs, disait François I er, oui, je suis de l’avis de M. de Montmorency, et mon rêve, à moi, c’est de conclure une alliance durable avec l’empereur élu, d’élever nos deux trônes au-dessus de toute la chrétienté, et de faire disparaître devant nous toutes ces corporations, toutes ces communes, toutes ces assemblées
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populaires qui prétendent imposer des limites à notre puissance royale en nous refusant tantôt les bras, tantôt l’argent de nos sujets. Mon rêve est de faire rentrer dans le sein de la religion et dans l’unité pontificale toutes les hérésies qui désolent notre sainte mère l’Église. Mon rêve est enfin de réunir toutes mes forces contre les ennemis du Christ, de chasser le sultan des Turcs de Constantinople, ne fût-ce que pour prouver qu’il n’est pas, comme on le dit, mon allié, et d’établir à Constantinople un second empire, rival du premier en force, en splendeur et en étendue. Voilà mon rêve, messieurs, et je lui ai donné ce nom afin de ne pas trop me laisser élever par l’espérance du succès, afin de ne pas être trop abattu quand l’avenir m’en viendra peut-être démontrer l’impossibilité. Mais s’il réussissait, s’il réussissait, connétable, si j’avais la France et la Turquie, Paris et Constantinople, l’Occident et l’Orient, convenez, messieurs, que ce serait beau, que ce serait grand, que ce serait sublime !
– Ainsi, sire, dit le duc de Guise, il est définitivement arrêté que vous refusez la suzeraineté que vous offrent les Gantois, et que
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vous renoncez aux anciens domaines de la maison de Bourgogne ?
– C’est arrêté ; l’empereur verra que je suis allié aussi loyal que loyal ennemi. Mais avant, et sur toutes choses, comprenez-le bien, je veux et j’exige que le duché de Milan me soit rendu ; il m’appartient par mon droit héréditaire et par l’investiture des empereurs, et je l’aurai, foi de gentilhomme ! mais, je l’espère, sans rompre amitié avec mon frère Charles.
– Et vous offrirez à Charles-Quint de passer par la France pour aller châtier les Gantois révoltés ? ajouta Poyet.
– Oui, monsieur le chancelier, répondit le roi ; faites partir dès aujourd’hui M. de Fréjus pour l’y inviter en mon nom. Montrons-lui que nous sommes disposés à tout pour conserver la paix. Mais s’il veut la guerre...
Un geste terrible et majestueux accompagna cette phrase suspendue un instant, car François Ier avait aperçu son artiste qui se tenait modestement près de la porte.
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– Mais s’il veut la guerre, reprit-il, par mon Jupiter ! dont Benvenuto vient m’apporter des nouvelles, je jure qu’il l’aura sanglante, terrible, acharnée. Eh bien ! Benvenuto, mon Jupiter, où en est-il ?
– Sire, répondit Cellini, je vous en apporte le modèle, de votre Jupiter ; mais savez-vous à quoi je rêvais en vous regardant et en vous écoutant ? Je rêvais à une fontaine pour votre Fontainebleau ; à une fontaine que surmonterait une statue colossale de soixante pieds, qui tiendrait une lance brisée dans sa main droite, et qui appuierait la gauche sur la garde de son épée. Cette statue, sire, représenterait Mars, c’est-à-dire Votre Majesté : car en vous tout est courage, et vous employez le courage avec justice et pour la sainte défense de votre gloire. Attendez, sire, ce n’est pas tout : aux quatre angles de la base de cette statue, il y aura quatre figures assises, la poésie, la peinture, la sculpture et la libéralité. Voilà à quoi je rêvais en vous regardant et vous écoutant, sire.
– Et vous ferez vivre ce rêve-là en marbre ou
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en bronze, Benvenuto ; je le veux, dit le roi avec le ton du commandement, mais en souriant avec une aménité toute cordiale.
Tout le conseil applaudit, tant chacun trouvait le roi digne de la statue, et la statue digne du roi.
– En attendant, reprit le roi, voyons notre Jupiter.
Benvenuto tira le modèle de dessous son manteau, et le posa sur la table autour de laquelle venait de se débattre la destinée du monde.
François I er le regarda un moment avec un sentiment d’admiration sur l’expression duquel il n’y avait point à se tromper.
– Enfin ! s’écria-t-il, j’ai donc trouvé un homme selon mon cœur ; puis, frappant sur l’épaule de Benvenuto : Mon ami, continua-t-il, je ne sais lequel éprouve le plus de bonheur du prince qui trouve un artiste qui va au-devant de toutes ses idées, un artiste tel que vous enfin, ou de l’artiste qui rencontre un prince capable de le comprendre. Je crois que mon plaisir est plus grand, à vrai dire.
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– Oh ! non, permettez, sire, s’écria Cellini ; c’est à coup sûr le mien.
– C’est le mien, allez, Benvenuto.
– Je n’ose résister à Votre Majesté ; cependant...
– Allons, disons donc que nos joies se valent, mon ami.
– Sire, vous m’avez appelé votre ami, dit Benvenuto, voilà un mot qui me paie au centuple de sa valeur tout ce que j’ai déjà fait pour Votre Majesté et tout ce que je puis encore faire pour elle.
– Eh bien ! je veux te prouver que ce n’est point une vaine parole qui m’est échappée, Benvenuto, et que si je t’ai appelé mon ami, c’est que tu l’es réellement. Apporte-moi mon Jupiter, achève-le le plus tôt possible, et ce que tu me demanderas en me l’apportant, foi de gentilhomme ! si la main d’un roi peut y atteindre, tu l’auras. Entendez-vous, messieurs ? et si j’oubliais ma promesse, faites-m’en souvenir.
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– Sire, s’écria Benvenuto, vous êtes un grand et noble roi, et je suis honteux de pouvoir si peu pour vous, qui faites tant pour moi.
Puis ayant baisé la main que le roi lui tendait, Cellini replaça la statue de son Jupiter sous son manteau, et sortit de la salle du conseil le cœur plein d’orgueil et de joie.
En sortant du Louvre il rencontra le Primatice qui allait y entrer.
– Où courez-vous donc si joyeux, mon cher Benvenuto ? dit le Primatice à Cellini, qui passait sans le voir.
– Ah ! c’est vous, Francesco ! s’écria Cellini. Oui, vous avez raison, je suis joyeux, car je viens de voir notre grand, notre sublime, notre divin François Ier...
– Et avez-vous vu madame d’Étampes ? demanda le Primatice.
– Qui m’a dit des choses, voyez-vous, Francesco, que je n’ose répéter, quoiqu’on prétende que la modestie n’est pas mon fort.
– Mais que vous a dit madame d’Étampes ?
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– Il m’a appelé son ami, comprenez-vous, Francesco ? il m’a tutoyé comme il tutoie ses maréchaux. Enfin il m’a dit que quand mon Jupiter serait fini, je pourrais lui demander telle faveur qui me conviendrait, et que cette faveur m’était d’avance accordée.
– Mais que vous a promis madame d’Étampes ?
– Quel homme étrange vous faites, Francesco !
– Pourquoi cela ?
– Vous ne me parlez que de madame d’Étampes quand je ne vous parle que du roi.
– C’est que je connais mieux la cour que vous, Benvenuto ; c’est que vous êtes mon compatriote et mon ami ; c’est que vous m’avez rapporté un peu de l’air de notre belle Italie, et que dans ma reconnaissance je veux vous sauver d’un grand danger. Écoutez, Benvenuto, la duchesse d’Étampes est votre ennemie, votre ennemie mortelle ; je vous l’ai déjà dit, car à cette époque je le craignais, je vous le répète ; mais
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aujourd’hui j’en suis sûr. Vous avez offensé cette femme, et si vous ne l’apaisez, elle vous perdra. Madame d’Étampes, Benvenuto, écoutez bien ce que je vais vous dire : madame d’Étampes, c’est la reine du roi.
– Que me dites-vous là, bon Dieu ! s’écria Cellini en riant. Moi, moi, j’ai offensé madame d’Étampes ! et comment cela ?
– Oh ! je vous connais, Benvenuto, et je me doutais bien que vous n’en saviez pas plus que moi, pas plus qu’elle sur le motif de son aversion pour vous. Mais qu’y faire ? Les femmes sont ainsi bâties : elles haïssent comme elles aiment, sans savoir pourquoi. Eh bien ! la duchesse d’Étampes vous hait.
– Que voulez-vous que j’y fasse ?
– Ce que je veux ? Je veux que le courtisan sauve le sculpteur.
– Moi, le courtisan d’une courtisane !
– Vous avez tort, Benvenuto, dit en souriant le Primatice, vous avez tort ; madame d’Étampes est très belle, et tout artiste en doit convenir.
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– Aussi, j’en conviens, dit Benvenuto.
– Eh bien ! dites-le-lui, à elle, à elle-même, et non pas à moi. Je ne vous en demande pas davantage pour que vous deveniez les meilleurs amis du monde. Vous l’avez blessée par un caprice d’artiste ; c’est à vous de faire les premiers pas vers elle.
– Si je l’ai blessée, dit Cellini, c’est sans intention ou plutôt sans méchanceté. Elle m’a dit quelques paroles mordantes que je ne méritais pas ; je l’ai remise à sa place, et elle le méritait.
– N’importe, n’importe ! oubliez ce qu’elle a dit, Benvenuto, et faites-lui oublier ce que vous lui avez répondu. Je vous le répète, elle est impérieuse, elle est vindicative, et elle tient dans sa main le cœur du roi, du roi qui aime les arts, mais qui aime encore mieux l’amour. Elle vous fera repentir de votre audace, Benvenuto ; elle vous suscitera des ennemis ; c’est elle déjà qui a donné au prévôt le courage de vous résister. Et, tenez, je pars pour l’Italie, moi ; je vais à Rome par son ordre. Eh bien ! ce voyage, Benvenuto, est dirigé contre vous, et moi-même, moi, votre
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ami, je suis forcé de servir d’instrument à sa rancune.
– Et qu’allez-vous faire à Rome ?
– Ce que j’y vais faire ? Vous avez promis au roi de rivaliser avec les anciens, et je vous sais homme à tenir votre promesse ; mais la duchesse croit que vous vous êtes vanté à tort, et pour vous écraser par la comparaison sans doute, elle m’envoie, moi, peintre, mouler à Rome les plus belles statues antiques, le Laocoon, la Vénus, le Rémouleur, que sais-je, moi !
– Voilà en effet un terrible raffinement de haine, dit Benvenuto, qui, malgré la bonne opinion qu’il avait de lui-même, n’était pas tout à fait sans inquiétude sur une comparaison de son œuvre avec celle des plus grands maîtres ; mais céder à une femme, ajouta-t-il en serrant les poings, jamais ! jamais !
– Qui vous parle de céder ! Tenez, je vous ouvre un moyen. Ascanio lui a plu : elle veut le faire travailler et m’a chargé de lui dire de passer chez elle. Eh bien ! rien de plus simple à vous que d’accompagner votre élève à l’hôtel
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d’Étampes pour le présenter vous-même à la belle duchesse. Profitez de cela, emportez avec vous quelqu’un de ces merveilleux bijoux comme vous seul en savez faire, Benvenuto ; vous le lui montrerez d’abord, puis quand vous verrez ses yeux briller en le regardant, vous le lui offrirez comme un tribut à peine digne d’elle. Alors elle acceptera, vous remerciera gracieusement, vous fera en échange quelque présent digne de vous, et vous rendra toute sa faveur. Si vous avez au contraire cette femme pour ennemie, renoncez dès à présent aux grandes choses que vous rêvez. Hélas ! j’ai été forcé, moi aussi, de plier un instant pour me relever après de toute ma taille. Jusque-là je me voyais préférer ce barbouilleur de Rosso ; on le mettait partout et toujours au-dessus de moi. On le nommait intendant de la couronne.
– Vous êtes injuste envers lui, Francesco, dit Cellini, incapable de cacher sa pensée : c’est un grand peintre.
– Vous trouvez ?
– J’en suis sûr.
– Eh ! j’en suis sûr aussi, moi, dit le Primatice,
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et je le hais justement à cause de cela. Eh bien ! on se servait de lui pour m’écraser ; j’ai flatté leurs misérables vanités, et maintenant je suis le grand Primatice, et maintenant on se sert de moi pour vous écraser à votre tour. Faites donc comme j’ai fait, Benvenuto, vous ne vous repentirez pas d’avoir suivi mon conseil. Je vous en supplie pour vous et pour moi, je vous en supplie au nom de votre gloire et de votre avenir, que vous compromettez tous deux si vous persistez dans votre entêtement.
– C’est dur ! dit Cellini, qui commençait cependant visiblement à céder.
– Si ce n’est pour vous, Benvenuto, que ce soit pour notre grand roi. Voulez-vous lui déchirer le cœur, en le mettant dans la nécessité d’opter entre une maîtresse qu’il aime et un artiste qu’il admire ?
– Eh bien ! soit ! pour le roi je le ferai ! s’écria Cellini, enchanté d’avoir trouvé en face de son amour-propre une excuse suffisante.
– À la bonne heure ! dit le Primatice. Et maintenant vous comprenez que si un seul mot de
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cette conversation était rapporté à la duchesse, je serais perdu.
– Oh ! dit Benvenuto, j’espère que vous êtes tranquille.
– Benvenuto donne sa parole et tout est dit, reprit le Primatice.
– Vous l’avez.
– Oh bien donc ! adieu, frère.
– Bon voyage là-bas !
– Bonne chance ici !
Et les deux amis, après s’être serré une dernière fois la main, se quittèrent en faisant chacun un geste qui résumait toute leur conversation.
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XIII
Souvent femme varie
L’hôtel d’Étampes n’était pas fort éloigné de l’hôtel de Nesle. Nos lecteurs ne trouveront donc pas étonnant que nous passions de l’un à l’autre.
Il était situé près du quai des Augustins, et s’étendait le long de la rue Gilles-le-Gueux, que l’on a sentimentalement baptisée depuis rue Gît-le-Cœur. Sa principale entrée s’ouvrait rue de l’Hirondelle. François Ier en avait fait don à sa maîtresse pour qu’elle consentît à devenir la femme de Jacques Desbrosses, comte de Penthièvre, comme il avait donné le duché d’Étampes et le gouvernement de Bretagne à Jacques Desbrosses, comte de Penthièvre, pour qu’il consentît à épouser sa maîtresse.
Le roi avait tâché d’ailleurs de rendre son présent digne de la belle Anne d’Heilly. Il avait
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fait arranger l’ancien hôtel au plus nouveau goût. Sur la façade sombre et sévère s’étaient épanouies par enchantement, comme autant de pensées d’amour, les délicates fleurs de la Renaissance. Enfin, aux soins que le roi avait pris pour orner cette demeure, il était aisé de s’apercevoir qu’il devait loger là lui-même presque autant que la duchesse d’Étampes. De plus on avait meublé les chambres avec un luxe royal, et la maison était montée comme celle d’une vraie reine, et même beaucoup mieux sans doute que celle de l’excellente et chaste Éléonore, la sœur de Charles-Quint et la femme légitime de François Ier, dont il était si peu question dans le monde et même à la cour.
Si maintenant nous pénétrons indiscrètement de grand matin dans la chambre de la duchesse, nous la trouverons à demi couchée sur un lit de repos, appuyant sa charmante tête sur une de ses belles mains, et passant négligemment l’autre dans les boucles de ses cheveux châtains aux reflets dorés. Les pieds nus d’Anne paraissent plus petits et plus blancs dans ses larges mules de velours noir, et sa robe flottante et négligée prête
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à la coquette un charme irrésistible.
Le roi est là en effet, debout contre une fenêtre, mais il ne regarde pas sa duchesse. Il frappe des doigts contre la vitre en mesure, et paraît méditer profondément. Sans doute il songe à cette grave question de Charles-Quint traversant la France.
– Et que faites-vous donc là, sire, le dos tourné ? lui dit enfin la duchesse impatientée.
– Des vers pour vous, ma mie, et les voilà terminés, j’espère, répondit François Ier.
– Oh ! dites-les-moi vitement, de grâce, mon beau poète couronné.
– Je le veux bien, reprit le roi avec l’assurance d’un rimeur porte-sceptre. Écoutez :
Étant seul et auprès d’une fenêtre,
Par un matin comme le jour poignait,
Je regardais Aurore à main senestre
Qui à Phœbus le chemin enseignait,
Et d’autre part ma mie qui peignait
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Son chef doré, et vis ses luisants yeux,
Dont un jeta un trait si gracieux,
Qu’à haute voix je fus contraint de dire :
Dieux immortels ! rentrez dedans vos cieux,
Car la beauté de ceste vous empire.
– Oh ! les charmants vers, fit la duchesse en applaudissant. Regardez l’Aurore tant qu’il vous plaira ; désormais je ne suis plus jalouse d’elle, puisqu’elle me vaut de si beaux vers. Redites-les-moi donc, je vous en prie.
François Ier répéta complaisamment pour elle et pour lui son galant à-propos, mais alors ce fut Anne qui, à son tour, garda le silence.
– Qu’avez-vous donc, belle dame ? dit François Ier, qui s’attendait à un second compliment.
– J’ai, sire, que je vous répéterai avec plus d’autorité ce matin ce que je vous disais hier au soir : Un poète a encore moins d’excuses qu’un roi chevalier pour laisser insolemment outrager sa
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dame, car elle est en même temps sa maîtresse et sa muse.
– Encore, méchante ! reprit le roi avec un petit mouvement d’impatience ; voir là un outrage, bon Dieu ! Votre rancune est bien implacable, ma nymphe souveraine, que vos griefs vous font oublier mes vers.
– Monseigneur, je hais comme j’aime.
– Et pourtant, voyons, si je vous priais bien de ne plus en vouloir à Benvenuto, un grand fou qui ne sait ce qu’il dit, qui parle comme il se bat, à l’étourdie, et qui n’a pas eu, je vous en réponds, l’intention de vous blesser. Vous le savez d’ailleurs, la clémence est l’apanage des divinités ; chère déesse, pardonnez à cet insensé pour l’amour de moi !
– Insensé ! reprit Anne en murmurant.
– Oh ! insensé sublime, c’est vrai, dit François Ier, je l’ai vu hier et il m’a promis des merveilles. C’est un homme qui n’a pas, je crois, de second dans son art, et qui me glorifiera dans l’avenir autant qu’André del Sarto, Titien et Léonard de
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Vinci. Vous savez combien j’aime mes artistes, ma duchesse chérie, soyez donc favorable et indulgente à celui-là, je vous en conjure. Eh ! mon Dieu ! giboulée d’avril, caprice de femme et boutade d’artiste ont, selon moi, plus de charme que d’ennui. Voyons, pardonnez-vous à ce qui me plaît, vous que j’aime.
– Je suis votre servante et je vous obéirai, sire.
– Merci. En échange de cette grâce que m’accorde la bonté de la femme, vous pouvez requérir tel don qu’il vous plaira de la puissance du prince. Mais, hélas ! voici que le jour grandit, et il faut vous quitter. Il y a encore conseil aujourd’hui. Quel ennui ! Ah ! mon frère Charles-Quint me rend bien rude le métier de roi. Il met la ruse à la place de la chevalerie, la plume à la place de l’épée ; c’est une honte. Je crois, foi de gentilhomme ! qu’il faudra inventer de nouveaux mots pour nommer toute cette science et toute cette habileté de gouvernement. Adieu, ma pauvre bien-aimée, je vais tâcher d’être fin et adroit. Vous êtes bien heureuse, vous, de n’avoir qu’à rester belle, et que le ciel ait tout fait pour
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cela. Adieu, ne vous levez pas, mon page m’attend dans l’antichambre. Au revoir, et pensez à moi.
– Toujours, sire.
Et lui jetant de la main un dernier adieu, François Ier souleva la tapisserie et sortit laissant seule la belle duchesse qui, fidèle à sa promesse, se mit sur-le-champ, il faut le dire, à penser à tout autre chose qu’à lui.
C’est que madame d’Étampes était une nature active, ardente, ambitieuse. Après avoir vivement cherché et vaillamment conquis l’amour du roi, cet amour ne suffit plus bientôt à l’inquiétude de son esprit, et elle commença à s’ennuyer. L’amiral Brion et le comte de Longueval qu’elle aima quelque temps, Diane de Poitiers qu’elle détesta toujours, ne l’occupaient pas assez puissamment ; mais depuis huit jours, le vide qu’elle sentait dans son esprit s’était un peu rempli, et elle avait recommencé à vivre, grâce à une nouvelle haine et à un nouvel amour. Elle haïssait Cellini et elle aimait Ascanio, et c’est à l’un et à l’autre qu’elle songeait, tandis que ses
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femmes achevaient de l’habiller.
Comme il ne restait plus qu’à la coiffer, on annonça le prévôt de Paris et le vicomte de Marmagne.
Ils étaient au nombre des plus dévoués partisans de la duchesse, dans les deux camps qui s’étaient formés à la cour entre la maîtresse du Dauphin, Diane de Poitiers, et elle. Or, on accueille bien les amis quand on pense à son ennemi. Ce fut donc avec une grâce infinie que madame d’Étampes donna sa main à baiser au prévôt renfrogné et au souriant vicomte.
– Messire le prévôt, dit-elle avec une colère qui n’avait rien de joué, et une compassion qui n’avait rien d’injurieux, nous avons appris l’odieuse façon dont ce rustre italien vous a traité, vous, notre meilleur ami, et nous en sommes encore indignée.
– Madame, répondit d’Estourville, faisant une flatterie même de son revers, j’aurais été honteux que mon âge et mon caractère fussent épargnés par l’infâme que n’avaient pas arrêté votre beauté et votre bonne grâce.
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– Oh ! dit Anne, je ne pense qu’à vous, et quant à mon injure personnelle, le roi, qui est vraiment trop indulgent pour ces insolents étrangers, m’a priée de l’oublier, et je l’oublie.
– S’il en est ainsi, madame, la prière que nous avions à vous faire serait sans doute mal accueillie, et nous vous demandons la permission de nous retirer sans vous la dire.
– Comment, messire d’Estourville, ne suis-je pas vôtre en tout temps et quoi qu’il arrive ? Parlez ! parlez ! ou je me fâche contre un si méfiant ami.
– Eh bien ! madame, voilà ce dont il s’agit. J’avais cru pouvoir disposer en faveur du comte de Marmagne de ce droit de logis dans un des hôtels royaux que je tenais de votre munificence, et naturellement nous avons jeté les yeux sur l’hôtel de Nesle, tombé en de si mauvaises mains.
– Ah ! ah ! fit la duchesse. Je vous écoute avec attention.
– Le vicomte, madame, avait accepté d’abord avec le plus vif empressement ; mais maintenant,
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avec la réflexion, il hésite, il songe avec effroi à ce terrible Benvenuto.
– Pardon, mon digne ami, interrompit le vicomte de Marmagne, pardon, vous expliquez fort mal la chose. Je ne crains pas Benvenuto, je crains la colère du roi. Je n’ai pas peur d’être tué par ce rustre italien, pour parler comme parle madame, fi donc ! Ce dont j’ai peur, c’est pour ainsi dire de le tuer, et que mal ne m’advienne d’avoir privé notre sire d’un serviteur auquel il paraît tenir beaucoup.
– Et j’avais osé, madame, lui faire espérer qu’au besoin votre protection ne lui manquerait pas.
– Elle n’a jamais manqué à mes amis, dit la duchesse, et d’ailleurs, n’avez-vous pas pour vous une meilleure amie que moi, la justice ? N’agissez-vous pas en vertu des désirs du roi ?
– Sa Majesté, répondit Marmagne, n’a pas désigné elle-même l’hôtel de Nesle pour être occupé par un autre que ce Benvenuto, et notre choix, il ne faut pas se le dissimuler, aura tout l’air d’une vengeance. Et puis si, comme je le
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puis affirmer, car j’amènerai avec moi deux hommes sûrs, si je tue ce Cellini ?
– Oh ! mon Dieu ! dit la duchesse en montrant ses dents blanches en même temps que son sourire, le roi protège bien les vivants ; mais il se soucierait médiocrement, j’imagine, de venger les morts, et son admiration pour l’art n’ayant plus sur ce point à s’exercer, il ne se souviendrait plus, j’espère, que de son affection pour moi. Cet homme m’a si publiquement et affreusement insultée ! Marmagne, l’oubliez-vous ?
– Mais madame, dit le prudent vicomte, sachez bien nettement ce que vous aurez à défendre.
– Oh ! vous êtes parfaitement clair, vicomte.
– Non, si vous le permettez, madame, je ne veux rien vous laisser ignorer. Il se peut qu’avec ce diable d’homme la force échoue. Alors je vous avouerai que nous aurons recours à la ruse ; s’il échappait aux braves en plein jour dans son hôtel, ils le retrouveraient par hasard quelque soir dans une ruelle écartée et... ils n’ont pas seulement des épées, madame, ils ont des poignards.
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– J’avais compris, dit la duchesse, sans qu’une des nuances de son joli teint pâlit à ce petit projet d’assassinat.
– Eh bien ! madame.
– Eh bien ! vicomte, je vois que vous êtes homme de précaution, et qu’il ne fait pas bon être de vos ennemis, diable !
– Mais sur la chose en elle-même, madame ?
– La chose est grave, en effet, et vaudrait peut-être la peine qu’on y réfléchisse ; mais, que vous disais-je ; chacun sait, et le roi lui-même n’ignore pas que cet homme m’a grièvement blessée dans mon orgueil. Je le hais... autant que mon mari ou madame Diane, et, ma foi ! je crois pouvoir vous promettre... Mais qu’y a-t-il donc, Isabeau, et pourquoi nous interrompre ?
Ces derniers mots de la duchesse s’adressaient à une des femmes qui entrait tout effarée.
– Mon Dieu ! madame, dit Isabeau, je vous demande pardon, mais c’est cet artiste florentin, ce Benvenuto Cellini, qui est là avec le plus beau petit vase doré qu’on puisse imaginer. Il a dit très
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poliment qu’il venait l’offrir à Votre Seigneurie, et qu’il demandait instamment la faveur de vous entretenir une minute.
– Ah ! oui da ! reprit la duchesse avec la satisfaction d’une fierté adoucie, et que lui as-tu répondu, Isabeau ?
– Que madame n’était pas habillée et que j’allais la prévenir.
– Très bien. Il paraît, ajouta la duchesse en se retournant vers le prévôt consterné, que notre ennemi s’amende et qu’il commence à reconnaître ce que nous valons et ce que nous pouvons. C’est égal, il n’en sera pas quitte à si bon marché qu’il croit, et je ne vais pas recevoir comme cela tout de suite ses excuses. Il faut qu’il sente un peu mieux son offense et notre courroux, Isabeau, dis-lui que tu m’as avertie et que j’ordonne qu’il attende.
Isabeau sortit.
– Je vous disais donc, vicomte de Marmagne, reprit la duchesse apportant déjà une certaine modification dans sa colère, que la chose dont
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vous m’entretenez était grave, et que je ne pouvais guère vous promettre de prêter les mains à ce qui est, après tout, un meurtre et un guet-apens.
– L’injure a été si éclatante ! hasarda le prévôt.
– La réparation, j’espère, ne le sera pas moins, messire. Ce redoutable orgueil, qui résistait à des souverains, attend là, dans mon antichambre, mon bon plaisir de femme, et deux heures de ce purgatoire expieront bien, à vrai dire, un mot d’impertinence. Il ne faut pas non plus être sans pitié, prévôt. Pardonnez-lui comme je lui pardonnerai dans deux heures : aurais-je sur vous moins de pouvoir que le roi n’en a sur moi ?
– Veuillez donc nous permettre, maintenant, madame, de prendre congé de vous, dit le prévôt en s’inclinant, car je ne voudrais pas faire à ma souveraine véritable une promesse que je ne tiendrais pas.
– Vous retirer ! oh ! non pas, dit la duchesse, qui voulait à toute force des témoins de son triomphe ; j’entends, messire le prévôt, que vous assistiez à l’humiliation de votre ennemi, et que
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nous soyons ainsi vengés du même coup. Je vous donne à vous et au vicomte ces deux heures : ne me remerciez pas. – On dit que vous mariez votre fille au comte d’Orbec, je crois ? – Beau parti, vraiment. Je dis beau, c’est bon que je devrais dire ; mais, messire, asseyez-vous donc. Savez-vous que pour que ce mariage se fasse, il faut mon consentement, et vous ne l’avez pas demandé encore, mais je vous le donnerai. D’Orbec m’est aussi dévoué que vous. J’espère que nous allons enfin la voir et la posséder votre belle enfant, et que son mari ne sera pas assez malavisé pour ne pas la conduire à la cour. Comment l’appelez-vous, messire ?
– Colombe, madame.
– C’est un joli et doux nom. On dit que les noms ont une influence sur la destinée ; s’il en est ainsi, la pauvre enfant doit avoir le cœur tendre et souffrira. Eh bien ! Isabeau, qu’est-ce que c’est ?
– Rien, madame ; il a dit qu’il attendrait.
– Ah ! oui, fort bien, je n’y pensais déjà plus. Oui, oui, je le répète, prenez garde à Colombe, messire d’Estourville, le comte est un mari de la
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pâte du mien, ambitieux autant que le duc d’Étampes est cupide, et fort capable aussi d’échanger sa femme contre quelque duché. Alors, gare à moi aussi ! surtout si elle est aussi jolie qu’on le prétend ! Vous me la présenterez, n’est-ce pas, messire ? Il est juste que je puisse me mettre en état de défense.
La duchesse, radieuse dans l’attente de sa victoire, parla longtemps ainsi avec abandon, tandis que sa joie impatiente perçait dans ses moindres mouvements.
– Allons ! dit-elle enfin, une demi-heure encore, et les deux heures seront écoulées ; on délivrera le pauvre Benvenuto de son supplice. Nous nous mettons à sa place, il doit horriblement souffrir ; il n’est pas habitué à de pareilles factions, pour lui le Louvre est toujours ouvert et le roi toujours visible. En vérité, bien qu’il l’ait mérité, je le plains. Il doit se ronger les poings, n’est-ce pas ? Et ne pouvoir manifester sa rage ! Ah ! ah ! ah ! j’en rirai longtemps. Mais, bon Dieu ! qu’est-ce que j’entends là ? Ces éclats de voix... ce fracas.
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– Serait-ce le damné qui s’ennuie du Purgatoire ? dit le prévôt reprenant espoir.
– Je voudrais bien voir cela, dit la duchesse toute pâle ; venez donc avec moi, mes maîtres, venez donc.
Benvenuto, résigné pour les raisons que nous avons vues à faire sa paix avec la toute-puissante favorite, avait dès le lendemain de sa conversation avec le Primatice pris le petit vase d’argent doré rançon de sa tranquillité, et soutenant sous le bras Ascanio, bien faible et bien pâle de sa nuit d’angoisses, s’était acheminé vers l’hôtel d’Étampes. Il trouva d’abord les valets qui refusèrent de l’annoncer de si bonne heure à leur maîtresse, et il perdit une bonne demi-heure à parlementer. Cela commença déjà à l’irriter fort. Isabeau enfin passa et consentit à prévenir madame d’Étampes. Elle revint dire à Benvenuto que la duchesse s’habillait et qu’il eût à attendre un peu. Il prit donc patience et s’assit sur un escabeau, près d’Ascanio, qui, brisé par la marche, par la fièvre et par ses pensées, ressentait quelque faiblesse.
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Une heure se passa ainsi. Benvenuto se mit à compter les minutes. Mais, après tout, pensait-il, la toilette d’une duchesse est l’affaire importante de sa journée, et pour un quart d’heure de plus ou de moins je ne vais pas perdre le bénéfice de ma démarche. Cependant, malgré cette réflexion philosophique, il commença de compter les secondes.
En attendant, Ascanio pâlissait : il avait voulu taire ses souffrances à son maître et l’avait héroïquement suivi sans rien dire ; mais il n’avait rien pris le matin, et, bien qu’il refusât d’en convenir, il sentait ses forces l’abandonner. Benvenuto ne put rester assis et se mit à marcher à grands pas en long et en large.
Un quart d’heure s’écoula.
– Tu souffres, mon enfant ? dit Cellini à Ascanio.
– Non, vraiment, maître ; c’est vous qui souffrez, plutôt. Prenez donc patience, je vous en supplie, on ne peut tarder maintenant.
En ce moment, Isabeau passa de nouveau.
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– Votre maîtresse tarde bien, dit Benvenuto.
La malicieuse fille alla à la fenêtre et regarda l’horloge de la cour.
– Mais il n’y a encore qu’une heure et demie que vous attendez, fit-elle ; de quoi donc vous plaignez-vous ?
Et comme Cellini fronçait le sourcil, elle s’enfuit en partant d’un éclat de rire.
Benvenuto, par un effort violent, se contraignit encore. Seulement, il fut obligé de se rasseoir, et les bras croisés resta là muet et grave. Il paraissait calme ; mais sa colère fermentait en silence. Deux domestiques immobiles devant la porte le regardaient avec un sérieux qui lui semblait railleur.
Le quart sonna ; Benvenuto jeta les yeux sur Ascanio et le vit plus pâle que jamais et tout prêt à s’évanouir.
– Ah çà ! s’écria-t-il en n’y tenant plus, elle le fait donc exprès, à la fin ! J’ai bien voulu croire à ce qu’on me disait et attendre par complaisance ; mais si c’est une insulte qu’on veut me faire, et
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j’y suis si peu accoutumé que l’idée ne m’en était pas même venue ; si c’est une insulte, je ne suis pas homme à me laisser insulter, même par une femme, et je pars. Viens, Ascanio.
Ce disant, Benvenuto, soulevant de sa main puissante l’escabeau inhospitalier où la rancune de la duchesse l’avait, sans qu’il le sût, humilié pendant près de deux heures, le laissa retomber et le brisa. Les valets firent un mouvement, mais Cellini tira à moitié son poignard, et ils s’arrêtèrent. Ascanio, effrayé pour son maître, voulut se lever, mais son émotion avait épuisé le reste de ses forces, il tomba sans connaissance. Benvenuto ne s’en aperçut pas d’abord.
En ce moment la duchesse parut pâle et courroucée sur le seuil de la porte.
– Oui, je pars, reprit de sa voix de tonnerre Benvenuto, qui la vit fort bien, et dites à cette femme que je remporte mon présent pour le donner à je ne sais qui, au premier manant venu, mais qui en sera plus digne qu’elle. Dites-lui que si elle m’a pris pour un de ses valets, comme vous, elle s’est trompée, et que nous autres
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artistes, nous ne vendons pas notre obéissance et nos respects comme elle vend son amour ! Et maintenant, faites-moi place ! Suis-moi, Ascanio.
En ce moment il se retourna vers son élève bien-aimé et le vit les yeux fermés, la tête renversée et pâle contre la muraille.
– Ascanio ! s’écria Benvenuto, Ascanio, mon enfant, évanoui, mourant peut-être ! Ooh ! mon Ascanio chéri, et c’est encore cette femme... Benvenuto se retourna avec un geste menaçant contre la duchesse d’Étampes, faisant en même temps un mouvement pour emporter Ascanio dans ses bras.
Quant à elle, pleine de courroux et d’épouvante, elle n’avait pu jusque-là faire un pas ni prononcer un mot. Mais, en voyant Ascanio blanc comme un marbre, la tête penchée, ses longs cheveux épars, et si beau de sa pâleur, si gracieux dans son évanouissement, par un mouvement irrésistible elle se précipita vers lui et se trouva presque agenouillée vis-à-vis de Benvenuto, tenant comme lui une main d’Ascanio dans les siennes.
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– Mais cet enfant se meurt ! Si vous l’emportez, monsieur, vous le tuerez. Il lui faut peut-être des secours très prompts. Jérôme, cours chercher maître André. Je ne veux pas qu’il sorte d’ici en cet état, entendez-vous ? Partez ou restez, vous, mais laissez-le.
Benvenuto regarda la duchesse avec pénétration et Ascanio avec anxiété. Il comprit qu’il n’y avait aucun danger à laisser son élève chéri aux soins de madame d’Étampes, et qu’il y en aurait peut-être à le transporter sans précaution. Son parti fut pris vite, comme toujours, car la décision rapide et inébranlable était une des qualités ou un des défauts de Cellini.
– Vous en répondez, madame ! dit-il.
– Oh ! sur ma vie ! s’écria la duchesse.
Il baisa doucement l’apprenti au front, et s’enveloppant de son manteau, la main sur son poignard, il sortit fièrement, non sans avoir échangé avec la duchesse un coup d’œil de haine et de dédain. Quant aux deux hommes, il ne daigna pas même les regarder.
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Anne, de son côté, suivit son ennemi tant qu’elle put le voir avec des yeux ardents de fureur ; puis changeant d’expression, ses yeux s’abaissèrent avec une tristesse inquiète sur le gentil malade : l’amour succédait à la colère, la tigresse redevenait gazelle.
– Maître André, dit-elle à son médecin qui accourait, voyez-le, sauvez-le, il est blessé et mourant.
– Ce n’est rien, dit maître André, un affaiblissement passager. Il versa sur les lèvres d’Ascanio quelques gouttes d’un cordial qu’il portait toujours avec lui.
– Il se ranime, s’écria la duchesse, il fait un mouvement. Maintenant, maître, il lui faut du calme, n’est-ce pas ? Transportez-le dans cette chambre, sur un lit de repos, dit-elle aux deux valets. Puis, baissant la voix de manière à n’être entendue que d’eux : Mais d’abord un mot, ajouta-t-elle ; si une parole vous échappe sur ce que vous venez de voir et d’entendre, votre cou paiera pour votre langue. Allez.
Les laquais tremblants s’inclinèrent, et
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soulevant doucement Ascanio l’emportèrent.
Restée seule avec le prévôt et le vicomte de Marmagne, spectateurs si prudents de son outrage, madame d’Étampes les toisa tous les deux, le dernier surtout, d’un coup d’œil de mépris, mais elle réprima aussitôt ce mouvement.
– Je disais donc, vicomte, reprit-elle avec amertume mais avec calme, je disais donc que la chose dont vous parliez était grave ; n’importe, je n’y réfléchissais pas. J’ai assez de pouvoir, je crois, pour me permettre de frapper un traître, comme j’en aurais assez au besoin pour atteindre des indiscrets. Le roi cette fois daignerait punir, je l’espère ; mais moi, je veux me venger. La punition dirait l’insulte ; la vengeance l’ensevelira. Vous avez eu, messieurs, le sang-froid d’ajourner cette vengeance pour ne pas la compromettre, et je vous en loue ; ayez aussi le bon esprit, je vous le conseille, de ne pas la laisser échapper, et faites en sorte que je n’aie pas besoin d’avoir recours à d’autres que vous. Vicomte de Marmagne, il vous faut des paroles nettes. Je vous garantis la même impunité qu’au