Ascanio 1

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 5 · partie 3/3

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Ascanio 1

Chapitre X

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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bourreau ; seulement, si vous voulez que je vous donne un avis, je vous engage, vous et vos sbires, à renoncer à l’épée et à vous en tenir au poignard. C’est bon, ne parlez pas, agissez et promptement : c’est la meilleure réponse. Adieu, messieurs.

Ces mots dits d’une voix brève et saccadée, la duchesse étendit le bras comme pour montrer la porte aux deux seigneurs. Ils s’inclinèrent gauchement, sans trouver dans leur confusion, une excuse et sortirent tout interdits.

– Oh ! n’être qu’une femme et avoir besoin de pareils lâches ! dit Anne en les regardant s’éloigner, tandis que ses lèvres se contractaient avec dégoût. Oh ! combien je méprise tous ces hommes, amant royal, mari vénal, valet en pourpoint, valet en livrée, tous, hormis un seul que malgré moi j’admire, et un autre qu’avec bonheur j’aime.

Elle entra dans la chambre où se trouvait le beau malade. Au moment où la duchesse s’approchait de lui, Ascanio rouvrit les yeux.

– Ce n’était rien, dit maître André à madame

 

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d’Étampes. Ce jeune homme a reçu une blessure à l’épaule, et la fatigue, quelque secousse de l’âme, peut-être même la faim, a causé un évanouissement momentané que des cordiaux ont, vous le voyez, dissipé complètement. Il est maintenant tout à fait remis, et supportera bien d’être transporté chez lui en litière.

– Il suffit, maître, dit la duchesse en donnant une bourse à maître André, qui la salua profondément et sortit.

– Où suis-je ? dit Ascanio, qui, revenu à lui, cherchait à renouer ses idées.

– Vous êtes près de moi, chez moi, Ascanio, dit la duchesse.

– Chez vous, madame ? ah ! oui, je vous reconnais, vous êtes madame d’Étampes ; et je me souviens aussi !... Où est Benvenuto ? où est mon maître ?

– Ne bougez pas, Ascanio ; votre maître est en sûreté, soyez tranquille ; il dîne paisiblement chez lui à l’heure qu’il est.

– Mais comment se fait-il qu’il m’ait laissé

 

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ici ?

– Vous avez perdu connaissance, il vous a confié à mes soins.

– Et vous m’assurez bien, madame, qu’il ne court aucun danger, qu’il est sorti d’ici sans dommage ?

– Je vous répète, je vous affirme, Ascanio, qu’il n’a jamais été moins exposé qu’en ce moment, entendez-vous. Ingrat, que je veille, que je soigne, moi, duchesse d’Étampes, avec la sollicitude d’une sœur, et qui ne me parle que de son maître.

– Oh ! madame, pardon et merci ! fit Ascanio.

– Il est bien temps, vraiment ! dit la duchesse en secouant sa jolie tête avec un fin sourire.

Et alors madame d’Étampes se mit à parler, accompagnant chaque parole d’une intonation tendre, prêtant aux mots les plus simples les intentions les plus délicates, faisant chaque question avec une sorte d’avidité et en même temps de respect, écoutant chaque réponse comme si sa destinée en eût dépendu. Elle fut

 

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humble, moelleuse et caressante comme une chatte, prête et attentive à tout, ainsi qu’une bonne actrice en scène, ramenant doucement Ascanio au ton s’il s’en écartait, et lui attribuant tout le mérite des idées qu’elle avait préparées et nécessairement amenées ; paraissant douter d’elle et l’écoutant, lui, comme un oracle ; déployant tout cet esprit cultivé et charmant qui, comme nous l’avons dit, l’avait fait surnommer la plus belle des savantes et la plus savante des belles. Enfin elle fit de cette conversation la plus douce des flatteries et la plus habile des séductions ; puis, comme le jeune homme pour la troisième ou quatrième fois faisait mine de se retirer :

– Vous me parlez, Ascanio, dit-elle en le retenant encore, avec tant d’éloquence et de feu de votre bel art de l’orfèvrerie, que c’est pour moi comme une révélation, et que je verrai dorénavant une pensée là où je ne voyais qu’une parure. Ainsi, selon vous, votre Benvenuto serait le maître de cet art.

– Madame, il y a dépassé le divin Michel-Ange lui-même.

 

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– Je vous en veux. Vous allez diminuer la rancune que je lui porte pour ses mauvais procédés à mon égard.

– Oh ! il ne faut pas faire attention à sa rudesse, madame. Cette brusquerie cache l’âme la plus ardente et la plus dévouée ; mais Benvenuto est en même temps l’esprit le plus impatient et le plus fougueux. Il a cru que vous le faisiez attendre à plaisir, et cette insulte...

– Dites cette malice, reprit la duchesse avec la confusion jouée d’un enfant gâté. La vérité est que je n’étais pas encore habillée quand votre maître est arrivé, et j’ai seulement un peu prolongé ma toilette. C’est mal, bien mal ! Vous voyez que je vous fais ma confession. Je ne vous savais pas avec lui, ajouta-t-elle avec vivacité.

– Oui, mais, madame, Cellini, qui n’est pas très pénétrant sans doute, et qu’on a d’ailleurs abusé, vous croit, je puis bien vous le dire à vous si gracieuse et si bonne, vous croit bien méchante et bien terrible, et dans un enfantillage il a cru voir une offense.

– Croyez-vous cela ? reprit la duchesse sans

 

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pouvoir cacher tout à fait son sourire railleur.

– Oh ! pardonnez-lui, madame ! s’il vous connaissait, croyez-moi, il est noble et généreux, il vous demanderait pardon à genoux de son erreur.

– Mais taisez-vous donc ! Prétendez-vous faire que je l’aime maintenant ? Je veux lui en vouloir, vous dis-je, et pour commencer, je vais lui susciter un rival.

– Ce sera difficile, madame.

– Non, Ascanio, car ce rival c’est vous, c’est son élève. Laissez-moi au moins ne lui rendre qu’un hommage indirect, à ce grand génie qui m’abhorre. Voyons, vous, dont Cellini lui-même vante la grâce d’invention, est-ce que vous refuserez de mettre cette poésie à mon service ? et puisque vous ne partagez pas les préventions de votre maître contre ma personne, ne me le prouverez-vous pas, dites, en consentant à l’embellir ?

– Madame, tout ce que je puis et tout ce que je suis est à vos ordres. Vous êtes si bienveillante

 

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pour moi, vous vous informiez tout à l’heure avec tant d’intérêt de mon passé, de mes espérances, que je vous suis dévoué maintenant de cœur et d’âme.

– Enfant ! je n’ai rien fait encore et je ne vous demande à l’heure qu’il est qu’un peu de votre talent. Voyons, avez-vous vu en rêve quelque prodigieux bijou ? J’ai là des perles magnifiques ; en quelle pluie merveilleuse souhaitez-vous me les transformer, mon gentil magicien ? Tenez, voulez-vous que je vous dise une idée que j’ai ? Tout à l’heure, en vous voyant étendu dans cette chambre, pâle et la tête abandonnée, je m’imaginais voir un beau lis dont le vent incline la tige. Eh bien ! faites-moi un lis de perles et d’argent que je porterai à mon corsage, fit l’enchanteresse en posant la main sur son cœur.

– Ah ! madame, tant de bonté...

– Ascanio, voulez-vous reconnaître cette bonté, comme vous le dites ? Promettez-moi de me prendre pour confidente, pour amie, de ne rien me cacher de vos actions, de vos projets, de vos chagrins, car je vois bien que vous êtes triste.

 

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Promettez de venir à moi quand vous aurez besoin d’aide et de conseils.

– Mais c’est une grâce nouvelle que vous me faites et non un témoignage de reconnaissance que vous me demandez.

– Enfin, me le promettez-vous ?

– Hélas ! je vous l’aurais promis hier encore, madame ; encore hier j’aurais pu m’engager envers votre générosité à avoir besoin d’elle : aujourd’hui il n’est plus au pouvoir de personne de me servir.

– Qui sait ?

– Je le sais, moi, madame.

– Ah ! vous souffrez, vous souffrez, je vois bien, Ascanio.

Ascanio secoua tristement la tête.

– Vous êtes dissimulé avec une amie, Ascanio ; ce n’est pas bien, ce n’est pas bien, continua la duchesse en prenant la main du jeune homme et la serrant doucement.

– Mon maître doit être inquiet, madame, et j’ai

 

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peur de vous être importun. Je me sens remis tout à fait. Permettez-moi de me retirer.

– Que vous avez hâte de me quitter ! Attendez du moins qu’on vous ait préparé une litière. Ne résistez pas, c’est l’ordonnance du médecin, c’est la mienne.

Anne appela un domestique et lui donna les ordres nécessaires, puis elle dit à Isabeau de lui apporter ses perles et quelques-unes de ses pierreries, qu’elle remit à Ascanio.

– Maintenant je vous rends la liberté, dit-elle ; mais quand vous serez rétabli, mon lis sera la première chose dont vous vous occuperez, n’est-il pas vrai ? En attendant, pensez-y, je vous prie, et dès que vous aurez achevé votre dessin, venez me le montrer.

– Oui, madame la duchesse.

– Et ne voulez-vous pas que moi je pense à vous servir, et puisque vous faites ce que je veux, que je fasse de mon côté ce que vous pouvez désirer ? Voyons, Ascanio voyons, que désirez-vous, mon enfant ? Car à votre âge, on a beau

 

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comprimer son cœur, détourner ses yeux, fermer ses lèvres, on désire toujours quelque chose. Vous me croyez donc bien peu de pouvoir et de crédit, que vous dédaignez de faire de moi votre confidente ?

– Je sais, madame, répondit Ascanio, que vous avez toute la puissance que vous méritez. Mais nulle puissance humaine ne saurait m’aider en l’occasion où je me trouve.

– Enfin, dites toujours, dit la duchesse d’Étampes. Je le veux ! puis adoucissant avec une délicieuse coquetterie sa voix et son visage : Je vous en supplie !

– Hélas ! hélas ! madame, s’écria Ascanio, dont la douleur débordait. Hélas ! puisque vous me parlez avec tant de bonté, puisque mon départ va vous cacher ma honte et mes pleurs, je vais, non pas comme je l’eusse fait hier, adresser une prière à la duchesse, mais faire une confidence à la femme. Hier, je vous eusse dit : J’aime Colombe et je suis heureux !... Aujourd’hui, je vous dirai : Colombe ne m’aime pas et je n’ai plus qu’à mourir ! Adieu, madame, plaignez-

 

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moi !

Ascanio baisa précipitamment la main de madame d’Étampes, muette et immobile, et s’enfuit.

– Une rivale ! une rivale ! dit Anne en se réveillant comme d’un songe ; mais elle ne l’aime pas, et il m’aimera, je le veux !... Oh ! oui, je le jure qu’il m’aimera et que je tuerai Benvenuto !

 

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XIV

 

Que le fond de l’existence humaine est la douleur

 

On voudra bien nous pardonner l’amertume et la misanthropie de ce titre. C’est qu’en vérité le présent chapitre n’aura guère, il faut l’avouer, d’autre unité que celle de la douleur, tout comme la vie. La réflexion n’est pas neuve, dirait un personnage célèbre de vaudeville, mais elle est consolante, en ce qu’elle nous servira peut-être d’excuse auprès du lecteur, que nous allons conduire comme Virgile conduit Dante, de désespoir en désespoir.

Soit dit sans offenser le lecteur ni Virgile.

Nos amis, en effet, au moment où nous en sommes arrivés, sont, à commencer par Benvenuto et à finir par Jacques Aubry, plongés dans la tristesse, et nous allons voir la douleur, sombre marée montante, les gagner tous peu à

 

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peu.

Nous avons déjà laissé Cellini fort inquiet sur le sort d’Ascanio. De retour au Grand-Nesle, il ne songeait guère à la colère de madame d’Étampes, je vous jure. Tout ce qui le préoccupait, c’était son cher malade. Aussi sa joie fut grande quand la porte s’ouvrit pour donner passage à une litière, et qu’Ascanio, sautant lestement à terre, vint lui serrer la main et l’assurer qu’il n’était pas plus mal que le matin. Mais le front de Benvenuto se rembrunit vite aux premiers mots de l’apprenti, et il l’écouta avec une singulière expression de chagrin tandis que le jeune homme lui disait :

– Maître, je vais vous donner un tort à réparer, et je sais que vous me remercierez au lieu de m’en vouloir. Vous vous êtes trompé au sujet de madame d’Étampes ; elle n’a pour vous ni mépris ni haine ; elle vous honore et vous admire, au contraire, et il faut convenir que vous l’avez bien rudement traitée, elle, femme, elle, duchesse. Maître, madame d’Étampes n’est pas seulement belle comme une déesse, elle est bonne comme

 

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un ange, modeste et enthousiaste, simple et généreuse, et dans le cœur elle a un esprit charmant. Là où vous avez vu ce matin insolence outrageante, il n’y avait que malice d’enfant. Je vous en prie pour vous, qui n’aimez pas à être injuste, autant que pour moi, qu’elle a accueilli et soigné avec une grâce si touchante, ne persistez pas dans cette méprise injurieuse. Je vous suis garant que vous n’aurez pas de peine à la faire oublier... Mais vous ne répondez pas, cher maître ? Vous secouez la tête. Est-ce que je vous aurais offensé ?

– Écoute, mon enfant, répondit gravement Benvenuto : je t’ai souvent répété que, selon moi, il n’y avait qu’une chose au monde éternellement belle, éternellement jeune, éternellement féconde : à savoir, l’art divin. Pourtant, je crois, je sais, j’espère que dans certaines âmes tendres, l’amour est aussi un sentiment grand, profond, et qui peut rendre toute une vie heureuse, mais c’est rare. Qu’est-ce que l’amour, d’ordinaire ? Le caprice d’un jour, une joyeuse association, où l’on se trompe réciproquement et souvent de bonne foi. Je le raille volontiers, cet amour, tu le

 

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sais, Ascanio : je me moque de ses prétentions et de son langage. Je n’en médis pas. C’est celui-là qui me plaît, à vrai dire ; il a en petit toutes les joies, toutes les douceurs, toutes les jalousies d’une passion sérieuse, mais ses blessures ne sont pas mortelles. Comédie ou tragédie, après un certain temps, on ne se le rappelle plus guère que comme une représentation théâtrale. Et puis, vois-tu, Ascanio, les femmes sont charmantes, mais, à mon sens, elles ne méritent et ne comprennent presque toutes que ces fantaisies. Leur donner plus, c’est marché de dupe ou imprudence de fou. Vois par exemple Scozzone : si elle entrait dans mon âme, elle serait effrayée. Je la laisse sur le seuil et elle est gaie, elle chante, elle rit, elle est heureuse. Ajoute à cela, Ascanio, que ces alliances changeantes ont un même fonds durable et qui suffit bien à un artiste : le culte de la forme et l’adoration de la beauté pure. C’est leur côté sévère et qui fait que je ne le calomnie pas, bien que j’en rie. Mais écoute, Ascanio, il est encore d’autres amours qui ne me font pas rire, qui me font trembler ; des amours terribles, insensés, impossibles comme des rêves.

 

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– Oh ! mon Dieu, pensa Ascanio, aurait-il appris quelque chose de ma folle passion pour Colombe !

– Ceux-là, continua Cellini, ne donnent ni le plaisir ni le bonheur, et cependant ils vous prennent tout entier ; ce sont des vampires qui boivent lentement toute votre existence, qui dévorent peu à peu votre âme ; ils vous tiennent fatalement dans leurs serres, et on ne peut plus s’en arracher. Ascanio, Ascanio, crains-le. On voit bien que ce sont des chimères et qu’on ne peut rien gagner avec eux, et pourtant on s’y livre corps et âme, et on leur abandonne ses jours presque avec joie.

– C’est cela ! il sait tout ! se dit Ascanio.

– Cher fils, poursuivit Benvenuto, s’il en est temps encore, brise ces liens qui t’enchaîneraient à jamais ; tu en porteras la marque, mais tâche au moins de leur dérober ta vie.

– Et qui vous a donc dit que je l’aimais ? demanda l’apprenti.

– Si tu ne l’aimes pas, Dieu soit loué ! dit

 

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Benvenuto, qui crut qu’Ascanio niait quand il ne faisait qu’interroger. Mais alors prends bien garde, car j’ai vu ce matin qu’elle t’aimait, elle.

– Ce matin ! De qui donc parlez-vous ? que voulez-vous dire ?

– De qui je parle ? de madame d’Étampes.

– Madame d’Étampes ! reprit l’apprenti stupéfait. Mais vous vous trompez, maître, c’est impossible. Vous dites que vous avez vu que madame d’Étampes m’aimait ?

– Ascanio, j’ai quarante ans, j’ai vécu et je sais. Aux regards que cette femme jetait tantôt sur toi, à la façon dont elle a su t’apparaître, je te jure qu’elle t’aime ; et à l’enthousiasme avec lequel tu la défendais tout à l’heure, j’ai bien peur que tu ne l’aimes aussi. Alors, vois-tu, cher Ascanio, tu serais perdu : assez ardent pour tout consumer en toi, cet amour, quand il te quitterait, te laisserait sans une illusion, sans une croyance, sans un espoir, et tu n’aurais plus d’autre ressource que d’aimer à ton tour comme on t’aurait aimé, d’un amour empoisonné et fatal, et de porter dans d’autres cœurs ce ravage qu’on

 

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aurait fait dans le tien.

– Maître, dit Ascanio, je ne sais si madame d’Étampes m’aime, mais, à coup sûr, je n’aime pas madame d’Étampes, moi.

Benvenuto ne fut rassuré qu’à demi par l’air de sincérité d’Ascanio, car il pensait qu’il pouvait s’abuser lui-même sur ce sujet. Il n’en reparla donc plus, et dans les jours qui suivirent, il regardait souvent l’apprenti avec tristesse.

D’ailleurs, il faut dire qu’il ne paraissait pas inquiet pour le compte d’Ascanio. Lui-même semblait tourmenté de quelque souci personnel. Il avait perdu sa franche gaieté, ses boutades originales d’autrefois. Il restait toujours enfermé le matin dans sa chambre au-dessus de la fonderie, et avait expressément défendu qu’on vînt l’y troubler. Le reste du jour, il travaillait à la statue gigantesque de Mars avec son ardeur accoutumée, mais sans en parler avec son effusion ordinaire. C’est surtout en présence d’Ascanio qu’il paraissait sombre, embarrassé et comme honteux. Il semblait fuir son cher élève comme un créancier ou comme un juge. Enfin, il

 

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était aisé de voir que quelque grande douleur, quelque terrible passion était entrée dans cette âme vigoureuse et la ravageait.

Ascanio n’était guère plus heureux ; il était persuadé, ainsi qu’il l’avait dit à madame d’Étampes, que Colombe ne l’aimait pas. Le comte d’Orbec, qu’il ne connaissait que de nom, était pour sa jalousie un jeune et élégant seigneur, et la fille de messire d’Estourville, l’heureuse fiancée d’un beau gentilhomme, n’avait pas songé une minute à un obscur artiste. Eût-il d’ailleurs gardé le vague et fugitif espoir qui jamais n’abandonne un cœur rempli d’amour, il s’était fermé toute chance à lui-même en dénonçant à madame d’Étampes, s’il était vrai que madame d’Étampes l’aimât, le nom de sa rivale. Ce mariage, qu’elle aurait eu peut-être le pouvoir d’empêcher, elle le hâterait maintenant de toutes ses forces ; elle poursuivrait de toute sa haine la pauvre Colombe. Oui, Benvenuto avait raison : l’amour de cette femme était en effet formidable et mortel, mais l’amour de Colombe devait être ce sublime et céleste sentiment dont le maître avait parlé d’abord, et c’était à un autre,

 

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hélas ! qu’était réservé tout ce bonheur.

Ascanio était au désespoir ; il avait cru à l’amitié de madame d’Étampes, et cette trompeuse amitié, c’était un dangereux amour ; il avait espéré l’amour de Colombe, et cet amour menteur n’était qu’une indifférente amitié. Il se sentait près de haïr ces deux femmes, qui avaient si mal répondu à tous ses rêves, en l’aimant chacune comme il aurait voulu être aimé de l’autre.

Tout absorbé par un morne découragement, il ne songeait pas même au lis commandé par madame d’Étampes, et dans son jaloux dépit, il n’avait plus voulu retourner au Petit-Nesle, malgré les supplications et les reproches de Ruperte, dont il laissait les mille questions sans réponse. Parfois, cependant, il se repentait des résolutions du premier jour, cruelles pour lui seul, assurément. Il voulait voir Colombe, lui demander compte, mais de quoi ? de ses extravagantes visions à lui-même ! Enfin, il la verrait, pensait-il dans ses moments d’attendrissement ; il lui avouerait cette fois son

 

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amour comme un crime, et elle était si bonne qu’elle l’en consolerait peut-être comme d’un malheur. Mais comment revenir sur son absence, comment s’excuser aux yeux de la jeune fille ?

Ascanio, au milieu de ses naïves et douloureuses réflexions, laissait se consumer le temps et n’osait prendre un parti.

Colombe attendit Ascanio avec épouvante et joie le lendemain du jour où dame Perrine avait accablé l’apprenti de sa terrible révélation ; mais elle compta en vain les heures et les minutes ; en vain dame Perrine se tint aux écoutes : Ascanio, qui, revenu à temps de son évanouissement, aurait pu profiter de la gracieuse permission de Colombe, ne vint pas, accompagné de Ruperte, frapper les quatre coups convenus à la porte du Petit-Nesle. Qu’est ce que cela voulait dire ?

Cela voulait dire qu’Ascanio était malade, mourant peut-être, trop mal enfin pour pouvoir venir. C’est du moins ce que pensait Colombe ; elle passa toute la soirée agenouillée à son prie-Dieu, pleurant et priant, et quand elle eut cessé de prier, elle s’aperçut qu’elle pleurait encore. Cela

 

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lui fit peur. Cette anxiété qui lui serrait le cœur fut pour elle une révélation. En effet, il y avait de quoi s’effrayer, car, en moins d’un mois, Ascanio s’était rendu maître de sa pensée au point de lui faire oublier Dieu, son père, son propre malheur.

Mais c’est bien de cela qu’il s’agissait ! Ascanio souffrait là, à deux pas ; il se mourait sans qu’elle pût le voir ! Ce n’était pas le moment de raisonner, mais de pleurer, pleurer toujours. Quand il serait sauvé, elle réfléchirait.

Le lendemain ce fut bien pis. Perrine guetta Ruperte, et dès qu’elle la vit sortir, se précipita dehors pour aller à la provision des nouvelles beaucoup plus qu’à la provision des vivres. Or, Ascanio n’était pas plus gravement malade ; Ascanio avait simplement refusé d’aller au Petit-Nesle sans vouloir répondre aux interrogations empressées de dame Ruperte autrement que par un silence obstiné. Les deux commères en étaient réduites aux conjectures. En effet, c’était une chose incompréhensible pour elles.

Quant à Colombe, elle ne chercha pas longtemps, elle se dit sur-le-champ : « Il sait

 

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tout ; il a appris que dans trois mois je serai la femme du comte d’Orbec, et il ne veut plus me voir. »

Son premier mouvement fut de savoir gré à son amant de sa colère et de sourire. Explique qui voudra cette secrète joie, nous ne sommes qu’historien. Mais bientôt en y réfléchissant, elle en voulut à Ascanio d’avoir pu croire qu’elle n’était pas désespérée d’une pareille union. – Il me méprise donc, se dit-elle. Toutes ces dispositions d’indignation ou de tendresse étaient bien dangereuses : elles dévoilaient ce cœur ignorant à lui-même. Colombe tout haut se disait qu’elle souhaitait ne plus voir Ascanio, mais tout bas elle l’attendait pour se justifier.

Et elle souffrait dans sa conscience timorée ; elle souffrait dans son amour méconnu.

Ce n’était pas le seul amour qu’Ascanio méconnaissait. Il y en avait un autre plus puissant, plus impatient encore de se révéler, et qui rêvait sourdement le bonheur comme la haine rêve la vengeance.

Madame d’Étampes ne croyait pas, ne voulait

 

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pas croire à cette passion profonde d’Ascanio pour Colombe. « Un enfant qui ne sait ce qu’il désire, disait-elle, qui s’est amouraché de la première jolie fille qu’il a vue passer, qui s’est heurté aux dédains d’une petite sotte vaniteuse, et dont l’orgueil s’est irrité d’un obstacle. Oh ! quand il sentira ce que c’est qu’un amour vrai, un amour ardent et tenace ! quand il saura que moi, la duchesse d’Étampes, moi dont le caprice gouverne un royaume, je l’aime !... Il faut qu’il le sache. »

Le vicomte de Marmagne et le prévôt de Paris souffraient eux, dans leur haine, comme Anne et Colombe dans leur amour. Ils en voulaient mortellement à Benvenuto, Marmagne surtout. Benvenuto l’avait fait mépriser et humilier par une femme, Benvenuto le contraignait à être brave, car avant la scène de l’hôtel d’Étampes le vicomte aurait pu le faire poignarder par ses gens dans la rue ; mais maintenant il était obligé de l’aller attaquer lui-même dans sa maison, et Marmagne à cette pensée frémissait d’épouvante, et l’on ne pardonne guère à quelqu’un qui vous fait sentir que vous êtes un lâche.

 

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Ainsi tous souffraient. Scozzone elle-même, Scozzone l’étourdie, Scozzone la folle ne riait plus, ne chantait plus, et très souvent ses yeux étaient rouges de larmes. Benvenuto ne l’aimait plus, Benvenuto était froid toujours et parfois brusque pour elle.

La pauvre Scozzone avait eu de tout temps une idée fixe, qui, chez elle, était devenue une monomanie. Elle voulait devenir la femme de Benvenuto. Lorsqu’elle était venue chez lui, croyant lui servir de jouet, et que celui-ci l’avait traitée avec égard comme une femme et non comme une belle, la pauvre enfant se trouva tout à coup relevée par ce respect inattendu et par cet honneur inespéré, et elle sentit en même temps une reconnaissance profonde pour son bienfaiteur, un naïf orgueil de se voir si noblement appréciée. Depuis, et non pas sur l’ordre mais sur la prière de Cellini, elle consentit joyeusement à lui servir de modèle, et en se voyant tant de fois reproduite et tant de fois admirée en bronze, en argent et en or, elle s’était tout simplement attribué la moitié des succès de l’orfèvre, puisque, après tout, ces belles formes,

 

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si souvent louées, lui appartenaient beaucoup plus qu’au maître. Elle rougissait volontiers quand on faisait compliment à Benvenuto de la pureté des lignes de telle ou telle figure ; elle se persuadait avec complaisance qu’elle était tout à fait indispensable à la renommée de son amant, et était devenue une partie de sa gloire comme elle était devenue une portion de son cœur.

Pauvre enfant ! elle ne savait guère qu’au contraire elle n’avait jamais été pour l’artiste cette âme secrète, cette divinité cachée que tout créateur invoque et qui le fait créateur ; mais parce que Benvenuto semblait copier ses attitudes et sa grâce, elle croyait de bonne foi qu’il lui devait tout, et elle s’était peu à peu enhardie à espérer qu’après avoir élevé la courtisane au rang de sa maîtresse, il élèverait la maîtresse au rang de sa femme.

Comme elle ne savait guère dissimuler, elle avait très nettement avoué ses prétentions. Cellini l’avait gravement écoutée et avait répondu :

– Il faudra voir.

Le fait est qu’il aurait préféré retourner au fort

 

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Saint-Ange, au risque de se casser une seconde fois la jambe en s’évadant. Non qu’il méprisât sa chère Scozzone : il l’aimait tendrement et même un peu jalousement, nous l’avons vu, mais il adorait avant tout l’art, et sa vraie et légitime dame était d’abord la sculpture. Puis, une fois marié, l’époux n’attristerait-il pas le gai bohémien ? Le père de famille ne gênerait-il pas le ciseleur ? Et d’ailleurs, s’il avait dû épouser tous ses modèles, il serait pour le moins cent fois bigame.

– Quand je cesserai d’aimer et de modeler Scozzone, se disait Benvenuto, je lui trouverai quelque brave garçon à la vue trop courte pour voir dans le passé et envisager l’avenir, et qui ne verra qu’une jolie femme et une jolie dot que je lui donnerai. Et ainsi je satisferai cette rage qu’a Scozzone de porter bourgeoisement le nom d’un époux. Car Benvenuto était convaincu que c’était surtout un mari que voulait Scozzone. Peu lui importait qui fût ce mari.

En attendant, il laissait la petite ambitieuse se bercer tant qu’elle voulait de ses chimères. Mais

 

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depuis l’installation au Grand-Nesle, il n’y avait plus à se faire illusion, et Scozzone, voyant bien qu’elle n’était pas aussi nécessaire à la vie et aux travaux de Cellini qu’elle l’avait pensé, ne réussissait plus à dissiper par sa gaieté le nuage de tristesse dont son front était couvert, et il avait commencé à modeler en cire une Hébé pour laquelle elle ne posait pas. Enfin, chose affreuse à penser ! la pauvre petite avait essayé de faire la coquette avec Ascanio devant Cellini sans que le moindre froncement de sourcil témoignât de la jalouse colère du maître. Fallait-il donc dire adieu à tant de beaux rêves et n’être plus qu’une pauvre fille humiliée comme devant ?

Quant à Pagolo, si l’on a quelque curiosité de sonder les ténèbres de cette âme, nous dirons que jamais Pagolo n’avait été plus sombre et plus taciturne que depuis quelque temps.

On pensera du moins que le joyeux écolier Jacques Aubry, notre vieille connaissance, avait échappé à cette contagion de chagrin ? Pas du tout : il avait aussi sa part de douleur. Simone, après l’avoir attendu longtemps le dimanche du

 

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siège de Nesle, était rentrée furieuse au domicile conjugal et n’avait plus voulu, sous aucun prétexte, recevoir l’impertinent basochien. Celui-ci, pour se venger, avait retiré, il est vrai, sa pratique au mari de la capricieuse ; mais cet affreux tailleur n’avait manifesté à cette nouvelle d’autre sentiment qu’une vive satisfaction ; car si Jacques Aubry usait vite et avec prodigalité ses habits (moins les poches), il faut ajouter qu’il avait pour principe économique de ne les payer jamais. Or, quand l’influence de Simone ne fut plus là pour contrebalancer l’absence d’argent, l’égoïste tailleur trouva que l’honneur d’habiller Jacques Aubry ne correspondait pas à la perte qu’il faisait en l’habillant pour rien.

Ainsi notre pauvre ami se trouva en même temps accablé de son veuvage et attaqué dans ses vêtements. Par bonheur, nous avons pu voir qu’il n’était pas garçon à se laisser moisir dans sa mélancolie. Il eut bientôt rencontré une charmante petite consolation appelée Gervaise. Mais Gervaise était hérissée de toutes sortes de principes qu’il trouvait très saugrenus ; elle lui échappait sans cesse, et il se damnait à chercher

 

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les moyens de fixer la coquette. Il en avait perdu presque le boire et le manger, d’autant plus que son infâme tavernier, qui était cousin de son infâme tailleur, ne voulait plus lui faire crédit.

Tous ceux dont le nom a été prononcé dans ces pages étaient donc malheureux, depuis le roi, fort inquiet de savoir si Charles-Quint voudrait ou ne voudrait pas passer en France, jusqu’aux dames Perrine et Ruperte, fort désobligées de ne pouvoir reprendre leurs caquetages ; et si, comme le Jupiter antique, nos lecteurs avaient le droit et l’ennui d’écouter toutes les doléances et tous les vœux des mortels, voici le chœur plaintif qu’ils pourraient entendre :

Jacques Aubry. – Si Gervaise voulait ne plus me rire au nez !

Scozzone. – Si Benvenuto retrouvait un seul moment de jalousie !

Pagolo. – Si Scozzone pouvait détester le maître !

Marmagne. – Si j’avais le bonheur de surprendre ce Cellini seul !

 

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Madame d’Étampes. – Si seulement Ascanio savait que je l’aime !

Colombe. – Si je le voyais une minute, le temps de me justifier !

Ascanio. – Si elle se justifiait !

Benvenuto. – Si j’osais du moins avouer ma torture à Ascanio !

Tous. – Hélas ! hélas ! hélas !

 

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XV

 

Que la joie n’est guère qu’une douleur

qui change de place

 

Tous ces souhaits si vivement exprimés devaient être exaucés avant la fin de la semaine. Seulement leur réussite devait laisser ceux qui les avaient formés plus malheureux et plus tristes qu’auparavant. – C’est la loi : toute joie contient quelque malheur en germe.

Gervaise d’abord ne riait plus au nez de Jacques Aubry. Changement, si on se le rappelle, ardemment désiré par l’écolier. En effet, Jacques Aubry avait trouvé le lien doré qui devait enchaîner la légère jeune fille. Ce lien fut une jolie bague ciselée par Benvenuto lui-même et figurant deux mains unies.

Il faut savoir que, depuis le jour du combat, Jacques Aubry s’était pris de vive amitié pour la

 

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franche et souveraine énergie de l’artiste florentin. Il ne l’interrompait pas quand il parlait, chose inouïe ! Il le regardait et l’écoutait avec respect, ce que ses professeurs n’avaient jamais pu obtenir de lui. Il admirait ses ouvrages avec un enthousiasme sinon très éclairé, du moins très sincère et très chaleureux. D’autre part sa loyauté, son courage et sa bonne humeur, avaient plu à Cellini. – Il était à la paume juste de force à se défendre, mais à perdre. – Il pouvait, à une bouteille près, lutter à table. – Bref, l’orfèvre et lui étaient devenus les meilleurs amis du monde, et Cellini, généreux parce qu’il savait sa richesse inépuisable, l’avait forcé un jour d’emporter cette petite bague, si admirablement ciselée qu’à défaut de pomme elle eût tenté Ève et jeté la discorde dans les noces de Thétis et de Pélée.

Le lendemain du jour où la bague passa des mains de Jacques Aubry dans les mains de Gervaise, Gervaise reprit son sérieux, et l’écolier espéra qu’elle était à lui. Le pauvre fou ! c’est lui qui était à elle.

Scozzone, selon son désir, parvint à ranimer

 

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dans le cœur de Benvenuto une étincelle de jalousie. Voici comment.

Un soir que ses coquetteries et ses gentillesses avaient encore échoué devant l’impassible gravité du maître, elle prit à son tour un air solennel.

– Benvenuto, dit-elle, savez-vous que vous ne paraissez guère songer à vos engagements envers moi.

– Quels engagements, chère petite ? répondit Benvenuto en ayant l’air de chercher au plafond l’explication de ce reproche.

– Ne m’avez-vous pas promis cent fois de m’épouser ?

– Je ne me le rappelle pas, dit Benvenuto.

– Vous ne vous le rappelez pas ?

– Non, il me semble que j’ai répondu seulement : il faudra voir.

– Eh bien ! avez-vous vu ?

– Oui.

– Qu’avez-vous vu ?

– Que j’étais trop jeune encore pour être à

 

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cette heure autre chose que ton amant, Scozzone. Nous reviendrons là-dessus plus tard.

– Et moi je ne suis plus assez niaise, monsieur, pour me contenter d’une promesse si vague et vous attendre toujours.

– Fais comme tu voudras, petite, et si tu es pressée, marche devant.

– Mais qu’avez-vous donc, après tout, contre le mariage ? Qu’est-ce que cela changera à votre existence ? Vous aurez fait le bonheur d’une pauvre fille qui vous aime, et voilà tout.

– Ce que cela changera à ma vie, Scozzone ? dit gravement Cellini. Tu vois cette chandelle dont la pâle lumière éclaire faiblement la vaste salle où nous sommes ; je pose un éteignoir sur la mèche, il fait tout à fait nuit maintenant. Le mariage, c’est cet éteignoir. Rallume la chandelle, Scozzone, je déteste l’obscurité.

– Je comprends, s’écria avec volubilité Scozzone éclatant en larmes, vous portez un nom trop illustre pour le donner à une fille de rien qui vous a donné son âme, sa vie, tout ce qu’elle

 

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avait, tout ce qu’elle pouvait donner, qui est prête à tout endurer pour vous, qui ne respire que par vous, qui n’aime que vous...

– Je sais cela, Scozzone, et je t’assure que je t’en suis on ne peut plus reconnaissant.

– Qui a accepté de bon cœur et égayé autant qu’elle a pu votre solitude, qui, vous sachant jaloux, ne regarde plus jamais les belles cavalcades d’archers et de sergents d’armes, qui a toujours fermé l’oreille aux doux propos qu’elle n’a cependant pas manqué d’entendre, même ici.

– Même ici ? interrompit Benvenuto.

– Oui, ici, ici même, entendez-vous ?

– Scozzone, s’écria Benvenuto, ce n’est pas quelqu’un de mes compagnons, je l’espère, qui aurait osé outrager son maître à ce point !

– Il m’épouserait, celui-là, si je voulais, poursuivit Scozzone, qui attribuait à une recrudescence d’amour le mouvement de colère de Cellini.

– Scozzone, parlez ! quel est l’insolent ?... Ce n’est pas Ascanio, je l’espère.

 

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– Il y en a un qui m’a dit plus de cent fois : Catherine, le maître vous abuse ; il ne vous épousera jamais, vous si bonne et si jolie : il est trop fier pour cela. Oh ! s’il vous aimait comme je vous aime, ou si vous vouliez m’aimer, moi, comme vous l’aimez !

– Le nom, le nom du traître ! s’écria Benvenuto furieux.

– Mais je ne l’écoutais seulement pas, reprit Scozzone enchantée ; au contraire, toutes ses douces paroles étaient perdues et je le menaçais de tout vous dire s’il continuait. Je n’aimais que vous, j’étais aveugle, et le galant en était pour ses beaux discours et ses doux yeux. Oui, prenez votre air indifférent, faites semblant de ne pas me croire ; ce n’en est pas moins vrai, cependant.

– Je ne te crois pas, Scozzone, dit Benvenuto, qui vit bien que s’il voulait savoir le nom de son rival il lui fallait employer un moyen tout différent de celui qu’il avait tenté jusqu’alors.

– Comment, vous ne me croyez pas ! s’écria Scozzone interdite.

 

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– Non.

– Vous pensez donc que je mens ?

– Je penses que tu t’abuses.

– Ainsi, à votre avis, on ne peut plus m’aimer ?

– Je ne dis pas cela.

– Vous le pensez ?

Benvenuto sourit, car il vit qu’il avait trouvé le moyen de faire parler Catherine.

– On m’aime cependant, voilà la vérité, reprit Scozzone.

Benvenuto fit un nouveau signe de doute.

– On m’aime plus que vous ne m’avez jamais aimée, plus que vous ne m’aimerez jamais, entendez-vous bien, monsieur ?

Benvenuto éclata de rire.

– Je serais curieux, dit-il, de savoir quel est ce beau Médor.

– Il ne s’appelle pas Médor, répondit Catherine.

 

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– Comment s’appelle-t-il donc ?

– Amadis ?

– Il ne s’appelle pas Amadis non plus. Il s’appelle...

– Galaor ?

– Il s’appelle Pagolo, puisque vous voulez le savoir.

– Ah ! ah ! c’est mons Pagolo ! murmura Cellini.

– Oui, c’est mons Pagolo, reprit Scozzone blessée du ton méprisant avec lequel Cellini avait prononcé le nom de son rival, un brave garçon de bonne famille, rangé, peu bruyant, religieux, et qui ferait un excellent mari.

– C’est ton opinion, Scozzone !

– Oui, c’est mon opinion.

– Et tu ne lui as jamais donné aucune espérance ?

– Je ne l’écoutais même pas. Oh ! j’étais bien sotte ! Mais désormais...

– Tu as raison, Scozzone, il faut l’écouter et

 

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lui répondre.

– Comment cela ? Qu’est-ce que vous dites donc ?

– Je te dis de l’écouter quand il te parlera d’amour, et de ne pas le rebuter. Le reste est mon affaire.

– Mais...

– Mais, sois tranquille, j’ai mon idée.

– À la bonne heure. Cependant, j’espère bien que vous n’allez pas le punir tragiquement, ce pauvre diable, qui a l’air de confesser ses péchés quand il dit : Je vous aime. Jouez-lui un bon tour si vous voulez, mais pas avec votre épée. Je demande grâce pour lui.

– Tu seras contente de la vengeance, Scozzone, car la vengeance tournera à ton profit.

– Comment cela ?

– Oui, elle accomplira un de tes plus ardents désirs.

– Que voulez-vous dire, Benvenuto ?

– C’est mon secret.

 

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– Oh ! si vous saviez la drôle de mine qu’il fait quand il veut être tendre, reprit la folle enfant, incapable de demeurer triste pendant cinq minutes de suite. Ainsi, méchant, cela vous intéresse donc encore, que l’on fasse la cour ou non à votre rieuse ? Vous l’aimez donc toujours un peu, cette pauvre Scozzone ?

– Oui. Mais ne manque pas de m’obéir exactement à l’endroit de Pagolo, et de suivre à la lettre les instructions que je te donne.

– Oh ! n’ayez pas peur, allez, je sais jouer la comédie tout comme une autre. Il ne va pas tarder à me dire : Eh bien ! Catherine, êtes-vous toujours cruelle ? Je répondrai : Quoi ! encore, monsieur Pagolo ? Mais, là, vous comprenez, d’un petit ton pas très fâché et assez encourageant. Quand il verra que je ne suis plus sévère, il se croira le vainqueur du monde. Et vous, que lui ferez-vous, Benvenuto ? Quand commencerez-vous à vous venger de lui ? Sera-ce bien long ? bien amusant ? rirons-nous ?

– Nous rirons, répondit Benvenuto.

– Et vous m’aimerez toujours ?

 

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Benvenuto lui donna sur le front un baiser affirmatif, c’est-à-dire la meilleure des réponses, attendu qu’elle répond à tout et ne répond à rien.

La pauvre Scozzone ne se doutait pas que le baiser de Cellini était le commencement de sa vengeance.

Le vicomte de Marmagne, selon ses vœux, trouva Benvenuto seul. Voici comment la chose arriva.

Aiguillonné par la colère du prévôt, excité par le souvenir des mépris de madame d’Étampes et surtout piqué par l’éperon de sa furieuse avarice, le comte, déterminé à aller attaquer avec l’aide de ses deux sbires le lion dans son antre, avait choisi pour cette expédition le jour de la Saint-Éloi, fête de la corporation des orfèvres, moment où l’atelier devait être désert. Il cheminait donc sur le quai, la tête haute, le cœur palpitant, ses deux bravi marchant à dix pas derrière lui.

– Voilà, dit une voix à ses côtés, un beau jeune seigneur qui s’en va en conquête amoureuse, avec sa vaillante mine pour sa dame, et ses deux sbires pour le mari.

 

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Marmagne se retourna, croyant que quelqu’un de ses amis lui adressait la parole, mais il ne vit qu’un inconnu qui suivait la même route que lui, et que dans sa préoccupation il n’avait point aperçu.

– Je gage que j’ai trouvé la vérité, mon gentilhomme, continua l’inconnu passant du monologue au dialogue. Je parie ma bourse contre la vôtre, sans savoir ce qu’il y a dedans, cela m’est égal, que vous allez en bonne fortune. Oh ! ne me dites rien, soyez discret en amour, c’est un devoir. Quant à moi, mon nom est Jacques Aubry ; mon état, écolier, et je m’en vais de ce pas à un rendez-vous avec mon amante, Gervaise Philipot, une jolie fille, mais entre nous d’une vertu bien terrible, mais qui cependant a fait naufrage devant une bague ; il est vrai que cette bague était un joyau, un joyau d’un merveilleux travail, une ciselure de Benvenuto Cellini, rien que cela !

Jusque-là, le vicomte de Marmagne avait à peine écouté les confidences de l’impertinent discoureur, et s’était bien gardé de lui répondre.

 

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Mais au nom de Benvenuto Cellini toute son attention se réveilla.

– Une ciselure de Benvenuto Cellini ! Diable ! C’est un présent un peu bien royal pour un écolier.

– Oh ! vous comprenez, mon cher baron... Êtes-vous baron, comte ou vicomte ?

– Vicomte, dit Marmagne en se mordant les lèvres de l’impertinente familiarité que l’écolier se permettait avec lui, mais voulant savoir s’il ne pourrait pas en tirer quelque chose.

– Vous comprenez bien, mon cher vicomte, que je ne l’ai pas acheté. Non, quoique artiste, je ne mets pas mon argent à ces bagatelles. C’est Benvenuto qui m’en a gratifié en remerciement de ce que je lui ai donné un coup de main dimanche dernier pour enlever le Grand-Nesle au prévôt.

– Ainsi vous êtes l’ami de Cellini ? demanda Marmagne.

– Son plus intime, vicomte, et je m’en fais gloire. Entre nous, c’est à la vie, à la mort, voyez-

 

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vous. Vous le connaissez sans doute aussi, vous ?

– Oui.

– Vous êtes bien heureux. Un génie sublime, n’est-ce pas, mon cher ! Pardon, je vous dis : Mon cher, c’est façon de parler, et puis d’ailleurs je crois que je suis gentilhomme aussi, moi ; ma mère du moins le disait à mon père chaque fois qu’il la battait. Je suis donc, comme je vous le disais, l’admirateur, le confident, le frère, du grand Benvenuto Cellini, et par conséquent ami de ses amis, ennemi de ses ennemis, car il ne manque pas d’ennemis mon sublime orfèvre. D’abord madame d’Étampes, puis le prévôt de Paris, un vieux cuistre ; puis un certain Marmagne, un grand flandrin que vous connaissez peut-être, et qui veut, à ce que l’on dit, s’emparer du Grand-Nesle. Ah ! pardieu ! il sera bien reçu !

– Benvenuto se doute donc de ses prétentions ? demanda Marmagne, qui commençait à prendre un grand intérêt à la conversation de l’écolier.

– On l’a prévenu ; mais... chut ! il ne faut pas

 

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le dire, afin que le susdit Marmagne reçoive la correction qu’il mérite.

– D’après ce que je vois, alors, Benvenuto se tient sur ses gardes ? reprit le vicomte.

– Sur ses gardes ? d’abord Benvenuto y est toujours. Il a manqué je ne sais combien de fois d’être assassiné dans son pays, et, Dieu merci ! il s’en est toujours bien tiré.

– Et qu’entendez-vous par sur ses gardes ?

– Oh ! je n’entends pas qu’il a garnison, comme ce vieux poltron de prévôt ; non, non, au contraire : il est même tout seul, à l’heure qu’il est, attendu que les compagnons sont allés se réjouir à Vanvres. Je devais même aller faire aujourd’hui une partie de paume avec lui, ce cher Benvenuto. Malheureusement Gervaise s’est trouvée en concurrence avec mon grand orfèvre, et naturellement, comme vous comprenez bien, j’ai donné la préférence à Gervaise.

– En ce cas, je vais vous remplacer, dit Marmagne.

– Eh bien ! allez-y, vous ferez une action

 

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méritoire ; allez-y, mon cher vicomte, et dites de ma part à mon ami Benvenuto qu’il aura ma visite ce soir. Vous savez : trois coups un peu forts, c’est le signal. Il a adopté cette précaution à cause de ce grand escogriffe de Marmagne, qu’il suppose disposé à lui jouer quelque mauvais tour. Est-ce que vous le connaissez, ce vicomte de Marmagne ?

– Non.

– Ah ! tant pis ! vous m’auriez donné son signalement.

– Pourquoi faire ?

– Afin, si je le rencontre, de lui proposer une partie de bâton ; je ne sais pas pourquoi, mais sans jamais l’avoir vu, vous saurez, mon cher, que je l’abomine tout particulièrement, votre Marmagne, et que si jamais il me tombe sous la main, je compte le vergeter de la bonne façon. Mais pardon, nous voilà aux Augustins, et je suis forcé de vous quitter. – Ah ! à propos, comment vous nommez-vous, mon cher ?

Le vicomte s’éloigna comme s’il n’avait point

 

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entendu la question.

– Ah ! ah ! dit Jacques Aubry, le regardant s’éloigner ; il paraît, mon cher vicomte, que nous désirons garder l’incognito : voilà de la plus pure chevalerie ou je ne m’y connais pas. Comme vous voudrez, mon cher vicomte, comme vous voudrez.

Et Jacques Aubry, les mains dans ses poches et en se dandinant comme d’habitude, prit en sifflotant un air de basoche la rue du Battoir, au bout de laquelle demeurait Gervaise.

Quant au vicomte de Marmagne, il continua son chemin vers le Grand Nesle.

En effet, comme l’avait dit Jacques Aubry, Benvenuto se trouvait seul : Ascanio était allé rêver je ne sais où, Catherine visitait une de ses amies avec dame Ruperte, et les compagnons faisaient la Saint-Éloi à Vanvres.

Le maître était dans le jardin, travaillant au modèle en terre de sa statue gigantesque de Mars, dont la tête colossale regardait par-dessus les toits du Grand-Nesle et pouvait voir le Louvre, quand

 

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le petit Jehan, qui ce jour-là était de garde à la porte, trompé par la manière de frapper de Marmagne, et le prenant pour un ami, l’introduisit avec ses deux sbires.

Si Benvenuto ne travaillait comme Titien, la cuirasse sur le dos, il travaillait au moins comme Salvator Rosa, l’épée au côté et l’escopette à la main. Marmagne vit donc qu’il n’avait pas gagné grand-chose à surprendre Cellini, puisqu’il avait surpris un homme armé, voilà tout.

Le vicomte n’en essaya pas moins de masquer sa poltronnerie d’impudence, et comme Cellini, de ce ton impératif qui ne permettait pas de retard dans la réponse, lui demandait dans quelle intention il se présentait chez lui :

– Je n’ai pas affaire à vous, dit-il ; je m’appelle le vicomte de Marmagne ; je suis secrétaire du roi, et voici un ordre de Sa Majesté, ajouta-t-il en élevant un papier au-dessus de sa tête, qui m’accorde la concession d’une partie du Grand-Nesle ; je viens donc prendre mes dispositions pour faire arranger à mon gré la portion de l’hôtel qui m’est allouée et que

 

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j’habiterai désormais.

Et disant cela, Marmagne, suivi toujours de ses deux sbires, s’avança vers la porte du château.

Benvenuto mit la main sur son escopette, qui, ainsi que nous l’avons dit, était toujours à sa portée, et d’un seul bond se trouva au haut du perron et en avant de la porte.

– Halte-là ! s’écria-t-il d’une voix terrible. Et étendant le bras droit vers Marmagne : Un pas de plus, et vous êtes mort !

Le vicomte s’arrêta tout court en effet, quoique d’après les préliminaires on s’attende peut-être à un combat acharné.

Mais il est des hommes qui ont le don d’être formidables. On ne sait quelle terreur émane de leur regard, de leur geste, de leur pose, comme du regard, du geste et de la pose du lion. Leur air souffle l’épouvante ; on sent leur force tout d’abord et de loin. Ils frappent du pied, ils serrent les poings, ils froncent les sourcils, leurs narines se gonflent, et les plus déterminés hésitent. Une bête sauvage dont on attaque les petits n’a qu’à

 

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hérisser ses poils et respirer bruyamment pour que l’on tremble. Les hommes dont nous parlons sont des dangers vivants. Les vaillants reconnaissent en eux leurs pareils, et malgré leur secrète émotion, vont droit à eux. Mais les faibles, mais les timides, mais les lâches tremblent et reculent à leur aspect.

Or, Marmagne, comme on a pu le deviner, n’était pas un vaillant, et Benvenuto avait tout l’air d’un danger.

Aussi, quand le vicomte entendit la voix du redoutable orfèvre, et le vit étendre vers lui son geste d’empereur, il comprit que l’escopette, l’épée et le poignard dont il était armé, étaient sa mort et celle de ses deux sbires.

De plus, en comprenant que son maître était menacé, le petit Jehan s’était saisi d’une pique.

Marmagne sentit que c’était partie manquée, et qu’il serait trop heureux s’il se tirait maintenant sain et sauf du guêpier où il s’était fourré.

– C’est bien ! c’est bien ! dit-il, messire orfèvre. Tout ce que nous voulions, c’était de

 

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savoir si vous étiez disposé ou non à obéir aux ordres de Sa Majesté. Vous méprisez ces ordres, vous refusez de leur faire droit ! À la bonne heure ! Nous nous adresserons à qui saura bien vous les faire exécuter. Mais n’espérez pas que nous vous ferons l’honneur de nous commettre avec vous. Bonsoir !

– Bonsoir ! dit Benvenuto en riant de son large rire. Jehan, reconduis ces messieurs.

Le vicomte et les deux sbires sortirent honteusement du Grand-Nesle, intimidés par un homme et reconduits par un enfant.

Ce fut à cette triste fin qu’aboutit ce souhait du vicomte : Si je pouvais trouver Benvenuto seul !

Comme il avait été trompé plus rudement par le sort dans ses vœux que Jacques Aubry et Scozzone, qui eux du moins n’avaient pas vu d’abord et ne voyaient même pas encore l’ironie du destin, notre valeureux vicomte était furieux.

– Madame d’Étampes avait donc raison, disait-il à part lui, et je me vois forcé de suivre l’avis qu’elle me donnait : il me faut briser mon

 

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épée et affiler mon poignard ; ce diable d’homme est bien tel qu’on le dit, fort peu endurant et pas du tout commode. J’ai vu clair et net dans ses yeux que si je faisais un pas de plus, j’étais mort ; mais en toute partie perdue il y a une revanche. Tenez-vous bien, maître Benvenuto ! tenez-vous bien !

Et il s’en prit à ses bravi, gens éprouvés pourtant, qui n’avaient pas mieux demandé que de gagner honnêtement leur argent en tuant ou en se faisant tuer, et qui, en se retirant, avaient seulement obéi aux ordres de leur maître. Les bravi lui promirent d’être plus heureux dans une embuscade ; mais comme Marmagne, pour mettre son honneur à couvert, prétendait que l’échec qu’il avait éprouvé venait de leur fait, il annonça que dans cette embuscade il ne les accompagnerait pas, et qu’ils s’en tireraient à eux seuls comme ils pourraient. C’était bien ce qu’ils désiraient le plus.

Puis, après leur avoir recommandé le silence sur cette équipée, il se rendit chez le prévôt de Paris, et lui dit que définitivement il avait jugé

 

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plus sûr, pour écarter tout soupçon, de retarder la punition de Benvenuto jusqu’au jour où, chargé de quelque somme d’argent ou de quelque ouvrage précieux, il se hasarderait, ce qui lui arrivait souvent, dans une rue déserte et écartée. Ainsi, l’on croirait que Benvenuto avait été assassiné par des voleurs.

Maintenant, il nous reste à voir comment les souhaits de madame d’Étampes, d’Ascanio et de Cellini furent aussi exaucés par des douleurs.

 

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