au bonheur du matin
Césarine choisissait le jeudi après-midi, jour sans…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— N'écoute pas ce qu'Emilie raconte. C'est une mauvaise langue, tu le sais bien.
Mais Césarine la défendait.
— En tout cas, répliqua-t-elle un jour, elle n'a pas inventé ce qui est arrivé à Aglaé.
Peu de temps auparavant, Aglaé était décédée, et toutes les autres femmes avaient décidé, d'un commun accord, de ne pas assister à son enterrement. J'avais cru qu'elle était morte, comme d'autres personnes dans le village, d'une maladie causée par les restrictions, le manque de nourriture et de vitamines.
Mais je surpris m te conversation entre Césarine et Emilie, et je crus comprendre qu'Aglaé était allée voir une «faiseuse d'anges
» pour supprimer son bébé. Je n'y compris pas grand-chose, et, une nouvelle fois, ma curiosité me poussa à interroger Césarine.
Comme je m'y attendais, elle me répondit que cela ne concernait pas les enfants, et elle conclut par ces mots :
— Aglaé a mal agi, et le bon Dieu l'a punie. Retiens bien ça, Rosa, et conduis-toi toujours bien.
C'était aussi ce que nous disait monsieur le curé, au catéchisme. Il fallait suivre les commandements de Dieu et ne pas commettre de péché. Ma nature sage et docile admettait cet avis, et je m'efforçais de le suivre. Ainsi, je me rassurais en me disant que je ne serais pas punie, puisque je me conduisais bien.
— Le bruit du canon se rapproche, disait mon grand-père.
Les Alliés avancent.
Nous étions en octobre, et les bombardements étaient de plus en plus fréquents. Grâce à ceux qui continuaient à se rendre en Belgique au péril de leur vie, nous savions que les Allemands se repliaient. Us obligeaient parfois les civils à évacuer leur village et à les suivre dans leur retraite.
Chez nous, ils se contentèrent d'emmener plusieurs hommes, dont l'âge variait de dix-sept à cinquante ans, qui leur serviraient d'otages. Un soir, mon grand-père annonça :
— Ils sont partis. La Kommandantur est déserte. Mais méfions-nous quand même. On entend des coups de feu autour du village.
Césarine renifla avec suspicion :
— Partis ? Je n'ose y croire. Ce serait trop beau !
Le lendemain, en sortant de l'école, nous vîmes des soldats qui arrivaient dans la rue, et leur uniforme n'était pas celui des Allemands.
— Ce sont des Anglais, nous dit notre institutrice, les larmes aux yeux. S'ils sont là, c'est que les Allemands sont définitivement partis. Mes enfants, la guerre est finie, enfin !
Les gens étaient sortis des maisons et allaient vers ces militaires qui venaient nous libérer. Des femmes pleuraient et les embrassaient.
— Viens ! s'exclama Camille. Allons les voir !
Elle m'entraîna. Les jeunes soldats acceptaient volontiers les effusions, en riant de cet accueil délirant. Us offraient à la foule des friandises, des cigarettes, et c'étaient des cris de joie et de remerciement. A un moment, ils se trouvèrent face à nous.
L'un d'eux, un jeune homme aux yeux bleus, nous tendit, à Camille et à moi, du pain et du chocolat. Eberluées, nous prîmes ce cadeau, sans même songer à remercier. Lorsque je voulus le faire, le soldat était déjà passé. Je regardai mon amie, comme moi, elle paraissait éblouie.
— Du pain blanc, murmura-t-elle. Regarde, Rosa ! Et du chocolat !
Il y avait si longtemps que nous n'avions pas eu ces bonnes choses, et nous avions si faim, qu'il nous fut impossible de résister. Nous mangeâmes aussitôt ces denrées dont nous avions oublié le goût et qui furent un véritable délice. Je revins chez Césarine en me léchant les doigts. Je lui racontai tout, et la brave femme hocha la tête avec un sourire complice :
— Je suis allée les voir, moi aussi. Et j'ai eu aussi un cadeau.
Elle me montra le pain et le chocolat qu'elle avait soigneusement gardés. Je battis des mains : ainsi, j'allais pouvoir me régaler à nouveau !
Mon grand-père rentra peu de temps après, sans cacher sa satisfaction : il rapportait du .tabac. Il prit sa pipe et se mit à fumer avec volupté.
— Les braves gars ! répétait-il. Ça fait plaisir de les avoir dans le village !
Les Allemands avaient pris les cloches de l'église, et il fut impossible de les faire sonner pour annoncer notre délivrance.
Mais les soldats anglais défilèrent en musique ; les gens se mirent à chanter La Marseillaise et, bientôt, un autre refrain souvent repris par nos libérateurs : Tipperary. Mon grand-père, ainsi que les autres habitants, alla rechercher le drapeau tricolore qu'il possédait et qu'il avait soigneusement enroulé et dissimulé, il l'accrocha en bonne place au-dessus de la porte.
— Voilà ! commenta-t-il avec satisfaction. Nous sommes redevenus français !
Les soldats anglais restèrent plusieurs semaines. Nous avions compris tout de suite, Camille et moi, qu'ils étaient nos amis, contrairement aux Allemands.
A eux, nous avions le droit de parler. Ils nous donnaient du chocolat, des biscuits, des caramels qu'ils appelaient toffees et dont nous raffolions. A notre satisfaction venait s'ajouter un nouvel espoir : puisque la guerre était terminée, tous ceux qui avaient été séparés seraient enfin réunis. Camille attendait le retour de son père, quant à moi, je me disais que ma mère allait venir me rechercher et que nous allions pouvoir vivre de nouveau ensemble.
Mais, depuis quelque temps, une épidémie de grippe sévissait dans la région. Des gens du village, déjà, en étaient atteints. Elle était particulièrement meurtrière, car les organismes affaiblis par les privations n'avaient pas suffisamment d'énergie pour lui résister. Edwige, la grand-mère de Camille, l'attrapa. Le surlendemain, ce fut au tour de mon amie. J'allai la voir. Couchée dans son lit, brûlante de fièvre, elle ne me reconnut pas. Clarisse les soignait toutes les deux du mieux qu'elle le pouvait. Inquiète, elle me conseilla de ne pas revenir, à cause de la contagion. Mais je secouai la tête :
— J'apporterai les devoirs à faire pour l'école. Et puis, je viendrai demander des nouvelles tous les jours. Camille... je l'aime beaucoup.
Émue, Clarisse me caressa les cheveux :
— Merci, Rosa. Tu es une bonne petite.
Pour la première fois depuis que j'étais arrivée chez mon grand-père, je dus aller seule à l'école. Camille, toujours, avait été là. D'autres filles étaient malades et manquaient, elles aussi, mais leur absence ne me touchait pas comme celle de Camille.
Toutes les deux, nous étions si proches que, séparée d'elle, je me sentais perdue.
De plus, depuis la rentrée, il y avait dans ma classe deux filles plus âgées qui doublaient et qui se comportaient envers moi avec une animosité que je ne comprenais pas, puisque je ne leur avais rien fait. Cela avait commencé dès le premier jour, lorsque la maîtresse nous avait fait lever, l'une après l'autre, pour nous présenter. Lorsque ce fut mon tour, au moment où je dis mon nom, ces deux filles me regardèrent et se mirent à ricaner. Puis, à la récréation, elles tournèrent autour de moi en répétant sans cesse, avec le même ricanement ironique :
— Rosalinde est une dinde ! Rosalinde est une dinde ! Ce jour-là, Camille était avec moi. Elle me défendit et se mit à crier
—- Et vous, vous êtes méchantes et bêtes ! Si vous continuez je vais prévenir la maîtresse !
La menace parvint à les calmer. Elles me laissèrent provisoirement tranquille. Mais, lorsque Camille fut malade, elles profitèrent de son absence pour recommencer d'une manière plus insidieuse. S'il m'arrivait de les croiser ou de m'approcher d'elles, elles se donnaient des coups de coude avec un air entendu, et elles chuchotaient assez fort pour que je les entende :
— Regarde ! Voilà la dinde !
Elles s'arrangeaient pour ne jamais faire ce genre de réflexion devant les autres, et je m'efforçais de les ignorer. Mais j'avais peur d'elles. Sans Camille auprès de moi, je me sentais beaucoup plus vulnérable.
En classe, elles s'attiraient souvent les reproches de la maîtresse. Paresseuses et inattentives, elles n'écoutaient pas, ou bavardaient entre elles à voix basse. L'institutrice les rappelait à l'ordre en donnant un coup de règle sur son bureau :
— Lucie et Ginette ! Taisez-vous, ou je vous donne une punition !
Un jour, pendant la récréation, je les vis s'approcher alors que mes compagnes habituelles et moi, nous jouions à cul païelle. Le principe en était le suivant : deux filles se tenaient les mains et, en les entrecroisant, formaient une sorte de siège sur lequel s'asseyait une troisième fille, qu'elles balançaient en chantant : « A cul païelle. Tout au long du ciel/Tout au long du paradis/Où nous s'rons tous réunis/Saute petite souris. » A ce moment-là, la fille devait sauter sur le sol, et le jeu recommençait, en changeant les rôles.
Du coin de l'œil, je vis Lucie et Ginette s'approcher du groupe que nous formions. A mon habitude, je les ignorai, mais elles demandèrent :
— On peut jouer avec vous ?
Mes compagnes acceptèrent, et je n'osai pas donner un avis contraire. Pourtant, je me méfiais. Il me semblait qu'elles étaient venues dans une intention bien précise, comme l'indiquaient les coups d'œil entendus et les sourires qu'elles échangeaient toutes les deux.
Le jeu continua, et, au début, il ne se passa rien. Lorsque mon tour arriva, Ginette et Lucie s'arrangèrent pour être les deux filles qui devaient me porter. J'eus un instant d'hésitation, mais je ne voulus pas leur montrer la crainte qu'elles m'inspiraient. Si je refusais de m'asseoir sur leurs mains, elles se moqueraient inévitablement de moi. Avec appréhension, je m'installai, et elles commencèrent à me balancer.
Soudain, au beau milieu du refrain, elles désunirent leurs mains et s'écartèrent brusquement. Déstabilisée, je lâchai leur cou auquel je m'accrochais, et je tombai sur le sol. Je me fis mal, mais je retins mes larmes. Ginette et Lucie éclatèrent de rire et se moquèrent de moi :
— Quelle dinde, alors !
Je me relevai. Comme il avait plu, ma blouse était sale et trempée. Alberte, l'une de nos meilleures compagnes, à Camille et à moi, prit ma défense :
— C'est votre faute ! Vous vous êtes écartées pour la faire tomber. Je l'ai vu !
Une autre approuva :
— Moi aussi, je l'ai vu !
Lucie et Ginette prirent un air faussement offusqué :
— Bien sûr que non, on ne l'a pas fait exprès ! C'est elle qui ne sait pas jouer. Elle n'est qu'une dinde !
Elles me lancèrent un regard de mépris et s'éloignèrent.
Alberte et les autres m'aidèrent à essuyer ma blouse. La cloche sonna la fin de la récréation ; nous revînmes en classe, et je surpris l'expression à la fois ironique et victorieuse des deux filles, ainsi que le coup de coude qu'elles se donnèrent en chuchotant :
— Une dinde mouillée, c'est ce qu'elle est maintenant !
À la sortie, je m'arrangeai pour les éviter. Heureusement, elles habitaient à l'autre extrémité du village et allaient dans une direction opposée à la mienne. Je rentrai directement chez Césarine. Mon grand-père était à la brasserie, où, avec d'autres hommes, il essayait de remettre les lieux en état après les dégâts causés par les Allemands. Césarine vit ma blouse tachée et encore humide :
— Que s'est-il passé ? Tu es tombée ?
Je lui racontai la scène et, pour la première fois, parlai des deux filles qui m'ennuyaient. La brave femme fronça les sourcils
— Je connais leurs parents, moi ! Si elles t'embêtent encore, dis-le-moi. J'irai les trouver.
Un peu plus tard, pendant que je faisais mes devoirs, notre voisine Emilie vint passer quelques instants, comme elle le faisait souvent. Césarine, qui avait nettoyé ma blouse et qui la faisait sécher, rapporta ce qui m'était arrivé. Emilie baissa la voix :
— Ça ne m'étonne pas d'elles. De la mauvaise graine, voilà ce qu'elles sont ! Quand on pense que Ginette a pour grand-mère Godélie...
Elles échangèrent un regard lourd de sous-entendus.
Malgré mon jeune âge, je savais, comme tout le monde dans le village, que Godélie avait une réputation de sorcière. C'était elle qu'allaient trouver les femmes qui voulaient se débarrasser d'un enfant non désiré. Mon grand-père affirmait qu'elle avait bien travaillé pendant la guerre, et qu'elle avait supprimé plus d'Allemands que le meilleur soldat français.
— Il faut se méfier, avec ce genre de mauvaise femme, conclut Césarine. -Elle se tourna vers moi. - Demain, je mettrai dans la poche de ta blouse un peu de sel. Ça te protégera.
Elle avait un air si assuré que je me sentis plus confiante et que je parvins à chasser l'appréhension que je ressentais.
Les victimes de la grippe étaient encore nombreuses.
Chaque jour, j'allais voir Camille. La fièvre l'avait quittée, et elle semblait hors de danger. Sa grand-mère, par contre, succomba à la maladie. Un après-midi, en revenant de l'école, je trouvai Clarisse en larmes.
— Elle est morte tout à l'heure... Le médecin a dit qu'elle n'avait plus assez de forces pour se battre... Elle savait que Camille était malade, et elle m'avait dit : « Si l'une de nous deux doit partir, il est logique que ce soit moi. Ne regrette rien, Clarisse. » Mais c'est si dur... N'en parle pas à Camille, Rosa.
Pour l'instant, je préfère qu'elle ne sache rien. Elle aimait beaucoup sa grand-mère, et elle est encore trop faible pour surmonter le choc.
Il était vrai que ma pauvre amie semblait épuisée. Elle s'intéressait à peine aux nouvelles que je lui donnais de l'école et, bien vite, elle cessait d'écouter ; elle pâlissait, son visage se couvrait de sueur.
— Soutenir une conversation est encore trop difficile pour elle, remarquait tristement sa mère. Elle se fatigue très vite.
Je n'insistais pas, je disais :
— A demain, Camille.
Elle esquissait un faible sourire à mon intention, et je m'en allais, malheureuse de la voir dans cet état et impatiente de la retrouver guérie.
— Elle va un peu mieux chaque jour, mais la convalescence est longue, constatait Clarisse. C'est que je ne peux pas encore la nourrir comme je le voudrais. Les Allemands ont emmené avec eux les vaches qui restaient ; il n'y a plus de lait. Heureusement, je parviens à me procurer des œufs... - Elle soupirait. - Nous en avions assez avec la guerre, nous n'avions pas besoin de cette maladie en plus !
Le 11 novembre, l'armistice fut signé. La guerre était définitivement terminée. Il y eut des salves d'artillerie, et le village fut pavoisé aux couleurs françaises et anglaises. A la joie et au soulagement que nous ressentions tous, se mêlait l'espoir de voir bientôt revenir ceux qui étaient partis se battre et dont nous n'avions aucune nouvelle depuis quatre ans.
Pourtant, il y eut encore bien des larmes. Le ministère des Armées envoya à chaque village la liste des hommes tués au combat. Clarisse apprit ainsi que son mari avait été tué en octobre 1915 à La Croix-en-Champagne, dans la Marne. Elle m'accueillait maintenant toute vêtue de noir, le visage ravagé de chagrin :
— Pendant toutes ces années, je priais pour qu'il revienne vivant, et il était déjà mort ! C'est trop de douleur : cette guerre m'a pris à la fois ma mère et mon mari. Il ne me reste que ma fille.
Nous apprîmes qu'il y avait eu des victimes civiles : dans des villages voisins, plusieurs personnes, ayant transmis des renseignements à l'aide de pigeons voyageurs, avaient été fusillées.
De mon côté, je pensai à Alphonse, qui m'avait promis d'être mon papa lorsqu'il reviendrait. J'espérais qu'il n'avait pas été tué. Comment le savoir ? Ma mère, certainement, me le dirait. Un jour, je posai la question à Césarine.
— Maintenant que la guerre est finie, maman va revenir me chercher ?
— Pourquoi ? dit-elle abruptement. Tu n'es pas bien, ici ? Tu trouves que je ne m'occupe pas assez bien de toi?
Elle paraissait en colère, et, saisie, je balbutiai :
— Si, je suis bien, mais...
... Mais je voulais retrouver ma mère, et Alphonse, et ma matante Gustine. Je pensai que ma question avait vexé Césarine, et je n'insistai pas. Je n'osai pas non plus interroger mon grand-père, et je demeurai dans l'ignorance. Quelques jours plus tard, j'entendis Emilie dire à Césarine, alors qu'elle s'en allait :
— Vous ne pourrez pas toujours lui cacher la vérité.
— Elle l'apprendra bien assez tôt, fut la réponse. Je ne m'en sens pas le courage.
Elles avaient chuchoté, et je n'avais pas tout compris. Dans ma naïveté, je me demandai de qui elles parlaient. Emilie avait toujours une bonne raison de cancaner sur l'une ou l'autre de nos voisines. Bientôt, je n'y pensai plus et continuai à attendre, persuadée que Colette ou ma mère allait venir me rechercher.
Camille allait de mieux en mieux, et le moment approchait où elle pourrait enfin reprendre l'école. Quant à Lucie et Ginette, depuis le jour où elles m'avaient fait tomber, elles me laissaient relativement tranquille. Mais elles continuaient à ricaner sur mon passage et à répéter « Rosalinde est une dinde
». Malgré le pincement d'appréhension que j'éprouvais à chaque fois, je ne les regardais pas et j'ignorais leurs remarques.
La situation en était là lorsque, un jour, un incident se produisit, qui fit voler en éclats la bienheureuse ignorance dans laquelle je me trouvais.
C'était à la récréation de l'après-midi. Nous étions tout un groupe de filles, et l'une d'entre nous avait annoncé fièrement que son père, prisonnier en Allemagne, reviendrait bientôt.
— C'est pareil pour moi, affirma une autre. Mère dit qu'il sera là pour passer Noël avec nous.
Et puis, chacune des filles exposa son cas : un père prisonnier, ou bien blessé, ou malheureusement tué au combat.
L'une d'elles déclara, avec une fierté qui essayait de masquer son chagrin :
— Ceux qui sont morts pour la patrie sont des héros. Ils ont donné leur vie pour leur pays.
J'avais remarqué que Lucie et Ginette étaient venues s'intégrer à notre groupe et participaient à la conversation.
Lorsque tout le monde eut parlé, Ginette se tourna vers moi, qui étais demeurée silencieuse :
— Toi, bien sûr, tu ne peux pas dire où il est, ton père, pour la bonne raison que tu n'en as pas.
Elle avait parlé avec un mépris insultant, et je réagis aussitôt :
— Si, j'en ai un ! Il s'appelle Alphonse. Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles, mais ma mère...
Elle me coupa, m'empêchant de continuer :
— Tais-toi donc ! Tout le monde sait que tu n'es qu'une sale bâtarde ! Et ta mère, elle a été brûlée dans l'incendie d'Orchies.
Ce fut par ces paroles, assénées méchamment, que j'appris la cruelle vérité. Sur le moment, je ne voulus pas les croire. Je criai :
— Ce n'est pas vrai !
Ginette haussa les épaules avec le même dédain :
— Eh bien, demande à ton grand-père, tu verras bien ce qu'il te répondra.
Ébranlée, je me tournai vers Alberte, dont je connaissais la franchise :
— C'est vrai, ce qu'elle a dit ? Alberte fit un signe d'ignorance :
— Je ne sais pas, Rosalinde.
Je ne pus déterminer si elle était sincère ou si elle voulait me cacher une réalité qu'elle connaissait déjà. Si Camille avait été là, je l'aurais interrogée, mais elle était encore convalescente, et je me retrouvais seule face à cette angoissante question.
Je n'écoutai rien de la leçon qui suivit. Je n'attendais que l'heure de la sortie, qui semblait ne jamais vouloir arriver.
Lorsque, enfin, la cloche sonna, je courus comme une flèche jusque chez Césarine. Je franchis le petit pont, ouvris la porte d'entrée, et, luttant contre l'essoufflement, je bégayai :
— C'est vrai que... Mère... à Orchies, dans l'incendie ?...
Césarine, qui s'apprêtait à prendre son alambique sur la cuisinière, suspendit son mouvement. Elle se retourna, me regarda, le visage subitement tiré, les yeux pleins de compassion. Emilie, assise à la table, énonça comme une évidence :
— Je vous avais prévenue qu'elle finirait par le savoir. Il aurait mieux valu le lui dire vous-même.
J'avais espéré un démenti, je pensais que Césarine se récrierait d'horreur et d'indignation en me conseillant de ne pas écouter de telles sottises. Mais son attitude, ainsi que les paroles d'Emilie, me fit comprendre que Ginette n'avait pas menti. Je chancelai légèrement :
— Alors, c'est vrai ? Maman... et ma matante aussi ?... Les yeux pleins de larmes de Césarine me répondirent.
Avec un gémissement, je me précipitai dans ses bras, et elle me serra contre elle. A travers mes sanglots, j'entendais ses mots de réconfort :
— Je suis là, min tiot mioche, je suis là... Tu es ma petite-fille, et je t'aime... Je ne voulais pas te l'apprendre, tu comprends... Elle a été brûlée dans l'incendie, oui, avec Gustine... Mais elle t'a sauvé la vie en te confiant à Colette, qui t'a ensuite amenée chez Sosthène. Elle ne reviendra pas, mais elle souhaitait que tu vives ici. Sans doute se souvenait-elle de moi... Je l'ai élevée, et on s'aimait beaucoup, toutes les deux...
Elle m'écarta, sécha mes larmes, lissa mes cheveux, ôta ma pèlerine :
— Essaie de ne pas pleurer, mon enfant. Lave-toi les mains et assieds-toi, je vais te donner ton goûter.
Ramenée à des occupations prosaïques, je m'efforçai de refouler mon chagrin. D'une voix où, parfois, perçait encore un sanglot, je racontai la scène qui s'était produite à l'école. La mort de ma mère avait occulté l'autre vérité, selon laquelle je n'avais pas de père. Je n'étais qu'une bâtarde, avait dit Ginette.
Qu'est-ce que cela signifiait ?
Je demeurai toute la soirée au bord des larmes. Lorsque mon grand-père vint me chercher, il s'aperçut tout de suite de mes yeux rouges et gonflés, et Césarine lui raconta tout. Il se raidit et déclara froidement :
— Que l'on ne me parle plus d'elle. Je l'avais chassée de ma vie. Elle n'était plus ma fille. Pour moi, elle n'existait plus.
Césarine fronça les sourcils :
— Allons, Sosthène ! Gronda-t-elle. Ne te fais pas plus méchant que tu n'es. Et pense au chagrin de la petite. Quoi qu'Hortense ait pu faire, pour elle, c'était sa mère, et elle l'aimait. Tu peux bien comprendre ça, non ?
Mon grand-père m'observa un instant et hocha la tête. Sans répondre directement, il m'ordonna :
— Prends tes affaires, Rosa. On s'en va.
Je rangeai mon cartable, mis ma pèlerine. Mon grand-père ouvrit la porte :
— A demain, Césarine. Bonne nuit.
A la maison, je mis la table et nous prîmes en silence notre repas, composé de pain et d'une pomme. Malgré le départ des Allemands, le ravitaillement se faisait encore difficilement. Mon grand-père mangeait, le visage sombre. Je lui lançais des regards craintifs, n'osant pas l'interroger. Il me donnait si rarement des marques de tendresse que je me demandais toujours s'il m'aimait. Et, lorsque ces moments arrivaient, il semblait les regretter aussitôt.
Malgré tout, avant d'aller me coucher, alors qu'il déposait son habituel baiser sec sur mon front, je me décidai à questionner, d'une voix tremblante :
— Grand-père... Ginette m'a traitée de bâtarde. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Il grommela plusieurs mots parmi lesquels je crus comprendre « sale gosse ». Cette épithète s'adressait-elle à Ginette, ou à moi ? Je ne savais plus où j'en étais. Je fus néanmoins fixée car il répéta tout haut :
— Cette sale gosse ferait mieux de s'occuper de ce qui la regarde. N'y pense plus, Rosa.
Je n'insistai pas, mais il prit conscience de mon regard interrogateur et suppliant. Il fit un geste d'impatience :
— Je ne peux rien te dire. Tu es trop jeune pour comprendre. Si ta mère s'était conduite correctement, on n'en serait pas là. Va te coucher, il est l'heure. Demain, il y a l'école.
Il se détourna pour prendre sa pipe et, ainsi congédiée, je m'en allai dans ma chambre. Je me blottis dans mon lit, serrant contre moi ma poupée, et essayant d'accepter le fait que je ne reverrais jamais ma mère. Elle ne viendrait pas me rechercher, comme je l'avais tant espéré. Je continuerais à vivre chez mon grand-père, toujours froid et indifférent. Le chagrin me submergea de nouveau, et j'arrosai ma poupée de mes larmes.
Je songeai qu'elle était le seul cadeau de ma mère que j'avais pu emmener, et je me promis de la garder toujours, en souvenir d'elle.
Le premier lundi de décembre, nous pûmes réintégrer notre école, à la grande satisfaction des institutrices et des élèves. De plus, ce jour-là, Camille, enfin guérie, était à mes côtés. Outre la joie de partager tous mes moments avec elle, je me sentais rassurée par sa présence. Je savais qu'elle était moins timide que moi, et qu'elle n'hésiterait pas à me défendre si Lucie et Ginette m'ennuyaient.
Je ne me trompais pas. Dans la cour, alors que je passais devant elles, Ginette donna un coup de coude à Lucie, et prononça la phrase habituelle :
— Rosalinde est une dinde !
Je ne répondis pas, mais Camille répliqua du tac au tac :
— Et Ginette, elle est bête !
Cette dernière, prise de court, demeura immobile, la bouche ouverte et les yeux ronds. Camille m'entraîna rapidement, bouillant d'indignation :
— Elles continuent à t'embêter, Rosa ? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?
Je haussai les épaules :
— Je n'y fais pas attention. Je ne leur parle jamais.
— Et moi, je dis qu'il ne faut pas te laisser faire. Si je les entends encore une fois dire leurs stupidités, j'irai prévenir la maîtresse.
Cela ne me semblait pas être la bonne solution, car, à mon avis, elles se vengeraient d'une autre façon. Mais je ne protestai pas. Il m'était doux d'être défendue par mon amie, et je lui souris avec gratitude.
Le jeudi suivant, en début d'après-midi, alors que je me trouvais chez Césarine, on frappa à la porte. Celle-ci s'ouvrit, et une jeune femme entra. Après quelques secondes, je la reconnus. Je criai :
— Colette !
Je me précipitai dans ses bras. Elle posa son sac, me serra contre elle en murmurant :
— Ma petite Rose ! Comme tu as grandi ! Que je suis contente de te revoir !
Mes bras toujours noués autour de son cou, je déposai deux baisers affectueux sur ses joues rosies par le froid. Les larmes aux yeux, elle reprit :
— Comme tu m'as manqué ! Je voulais avoir de tes nouvelles, je n'y tenais plus... Je me suis dit : il faut que j'aille la voir.
Elle se redressa et, confuse, regarda Césarine :
— J'en oublie de vous dire bonjour... Pardonnez-moi de me montrer impolie, mais c'est l'émotion... Revoir ma petite Rose...
Césarine lui avança une chaise :
— Asseyez-vous, mettez-vous à l'aise. Je vais vous faire eune tiote tasse pour vous réchauffer. Nous avons réussi à avoir du café cette semaine. Pas beaucoup, mais c'est toujours ça.
Tout en ôtant son chapeau, Colette acquiesça :
— Oui, c'est vrai. Nous n'avions plus rien. Mon beau-père n'a même plus de lapins, les Allemands les lui ont pris. Par contre, ils lui ont laissé des poules, car il devait leur donner un certain nombre d'œufs toutes les semaines. Il y a eu une fois où elles n'ont pas pondu suffisamment, et il manquait deux œufs.
Ils lui ont fait payer dix marks d'amende. Inutile de dire qu'il était furieux. Elle ouvrit son sac, en tira plusieurs œufs soigneusement enveloppés dans du papier journal, les posa sur la table :
— Ils sont tout frais. Achille les a ramassés ce matin. Il m'a dit : « La petite, elle va se régaler. Elle les mangera en pensant à moi. »
Je revis le vieil homme chaleureux avec lequel je m'entendais si bien. Bien qu'il fût un étranger pour moi, j'avais eu l'impression, près de lui, d'être aimée plus que ne le ferait jamais mon grand-père.
— Il te passe le bonjour, Rosa. Il ne t'oublie pas, tu sais.
Elle me sourit, constata :
— En grandissant, tu ressembles à Hortense. Elle serait si contente de...
Elle s'interrompit, se mordit les lèvres. Elle se tourna vers Césarine, occupée à disposer sur la table les tasses et le sucrier :
— Vous lui avez appris ?... interrogea-t-elle. Césarine soupira :
— Je n'en ai pas eu le courage. Mais certaines filles, à l'école, se sont chargées de le faire.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes. Colette m'attira à elle :
— C'est pour ça que je t'ai amenée chez ton grand-père.
Hortense voulait que tu sois chez lui, au cas où...
J'eus envie de lui avouer que je n'y étais pas heureuse, et de lui demander de m'emmener avec elle lorsqu'elle repartirait.
Puis je pensai à Césarine, que j'aimais, et à mon amie Camille, que je ne voulais pas quitter. Alors je ne dis rien.
Tout en buvant leur café, elles bavardèrent. Césarine expliqua que les Allemands avaient tout pris :
— Même mon canarien ! Vous vous rendez compte ? Ils sont allés jusqu'à me prendre mon canarien !
Le regard de Colette se posa sur le mur, à l'endroit où se tenait auparavant la cage de Cui-Cui :
— C'est vrai, je me souviens... Vous aviez un serin... Cela a été la même chose partout. Ils ont pris tout ce qu'ils pouvaient prendre.
Elles parlèrent aussi des hommes qui allaient revenir, et de ceux qui ne reviendraient jamais.
— Mon frère Alphonse a été fait prisonnier au début de la guerre, à Ferrière-la-Petite, près de Maubeuge. Dans un sens, il a eu de la chance, ça lui a sans doute évité d'être tué. Il devrait rentrer bientôt. Quant à Pierre, mon mari, il a été blessé, en juillet dernier, à Soissons, et il a failli être amputé de la jambe gauche. Il m'a écrit de l'hôpital où il se trouve encore. Il boitera toute sa vie, maintenant, mais quelle importance cela peut-il avoir ? Je suis si heureuse à l'idée qu'il sera de nouveau près de moi, après toutes ces années de cauchemar !...
Je compris qu'Alphonse allait revenir, et je n'avais pas oublié ce qu'il m'avait promis. Avec un espoir joyeux, je demandai :
— Quand Alphonse sera là, il sera mon papa ? Colette regarda Césarine, se mordit de nouveau les lèvres, embarrassée, et ne répondit pas tout de suite. J'insistai, sûre de moi :
— Il me l'a dit avant de partir à la guerre.
Colette se racla la gorge, posa sur moi des yeux graves et tristes :
— Oui, c'est vrai, il te l'a dit, et il l'aurait fait. C'est en se mariant avec ta maman qu'il serait devenu ton papa. Mais maintenant il ne le peut plus, tu comprends ?
La situation, de nouveau, se retournait contre moi. La mort de ma mère m'ôtait toute chance de retrouver un jour un foyer normal. Je réalisai que je resterais définitivement chez mon grand-père, et je ravalai mes larmes.
— Oui, dis-je. Je comprends.
Pour me distraire, Colette m'interrogea sur l'école. Je parlai avec animation de mon amie Camille, et mon chagrin s'éloigna.
Césarine précisa que je rapportais des bons points et des images. Colette eut un hochement de tête approbateur :
— C'est bien, ma petite Rose. Continue à bien travailler, et à être toujours sage et obéissante. Je reviendrai te voir dès que je le pourrai. Peut-être pas tout de suite, parce que si Pierre revient, il aura sans doute encore besoin de soins... Mais sache que je ne t'oublie pas, et que je pense toujours à toi.
Je fis un signe d'assentiment. Elle se leva, mit sa veste, son chapeau, reprit son sac :
— Eh bien, au revoir, ma petite Rose. Je suis bien contente de t'avoir revue.
Elle me serra affectueusement contre elle, m'embrassa avec tendresse, remercia Césarine de s'occuper si bien de moi. Puis elle sortit et, en la regardant s'en aller, j'eus l'impression de dire adieu à une partie de ma vie définitivement révolue.
Noël vint. Depuis deux ans, je ne mettais plus mes chaussures près de la cheminée. Mes compagnes, à l'école, m'avaient appris que le Père Noël n'existait pas, et j'avais été extrêmement déçue. Depuis, c'était le jour de l'an que mon grand-père me donnait la pièce d'argent qu'auparavant il plaçait dans mes bottines. Cette année-là, lorsque je lui souhaitai le traditionnel « Bonne année, bonne santé », il m'offrit, en plus de la pièce de deux francs, un petit porte-monnaie de cuir, à plusieurs soufflets, muni d'un rabat et d'une pression. Il semblait un peu usagé, mais il me plut tout de suite.
— Merci, grand-père, dis-je, sincèrement ravie.
— Il appartenait à ta mère, précisa-t-il. Prends-en bien soin.
J'allai chercher, dans ma chambre, toutes les pièces d'argent que je possédais. Maintenant que les Allemands étaient partis, je n'étais plus obligée de les cacher dans les vêtements de ma poupée. Je les plaçai dans les soufflets du porte-monnaie, et, lorsque je le refermai, il n'était plus plat mais, au contraire, assez rembourré. Je me sentis riche, et je le rangeai avec satisfaction.
Je savais qu'il me fallait vivre chez mon grand-père, et je me résignai. La guerre avait pris à Camille son père et sa grand-mère, et, à moi, ma mère et ma matante. Ce fut une raison de plus de nous rapprocher, et notre amitié se fit plus forte, plus solide. Et puis, grâce à Césarine, je ne me sentais pas orpheline.
C'était elle qui m'élevait, et elle me donnait l'amour maternel qui aurait pu me manquer.
Chaque jour, elle m'attendait lorsque je rentrais de l'école.
S'il faisait très froid, elle avançait une chaise devant le feu :
— Min pauv tiot mioche • tout ingélé1 ! Viens vite te réchauffer près de Yétufe2 !
Je m'asseyais, j'ôtais mes chaussures et je posais mes pieds sur le tambour -la barre qui entourait le bac à cendres. Malgré mes grosses chaussettes de laine, ils étaient glacés. Je sentais avec délice la chaleur chasser le froid, et je me laissais dorloter par Césarine. Elle enlevait ma pèlerine, elle me frictionnait le dos, elle me versait un bol de lait bouillant. Il était encore difficile d'en obtenir, et lorsqu'elle parvenait à s'en procurer, elle le réservait à mon intention. Ensuite, dans sa cuisine bien close où le feu chantait, je faisais mon travail scolaire. J'aurais aimé demeurer chez elle tout le temps, mais, toujours trop tôt à mon gré, mon grand-père rentrait de la brasserie et venait me chercher. Comme les jours étaient courts, il m'envoyait au lit tout de suite après le souper. Son ami Théo avait repris l'habitude de venir passer la soirée avec lui. C'était une sorte d'écrine qui ne concernait qu'eux. Alors que d'autres voisins se réunissaient à plusieurs, Théo et mon grand-père restaient toujours seuls. Ils discutaient en fumant leur pipe, ou bien ils jouaient aux cartes.
Je constatais que mon grand-père était bourru et peu sociable. A part Césarine et Théo, il ne recevait pratiquement personne. Pendant les années de guerre, j'avais cru que la présence des Allemands en était la cause, avec leurs interdictions et leur couvre-feu. Mais je me rendais compte que là n'était pas la vraie raison. Je posai un jour la question à Césarine, qui me répondit avec un soupir :
— Il est devenu une sorte d'ours après le départ d'Hortense.
Elle s'était conduite... euh ! D'une façon qui a été très critiquée, et Sosthène s'est cru déshonoré. Il ne voulait plus voir personne.
Et depuis, il est resté très méfiant. Il n'y a qu'à Théo et à moi qu'il veut bien faire confiance. Théo, c'est son ami d'enfance. Et moi, il me connaît depuis toujours.
À travers les quelques explications de Césarine, j'avais fini par comprendre que ma mère, avant ma naissance, avait mal agi, et que mon grand-père, dans un mouvement de colère, l'avait chassée. Mais j'ignorais ce qu'elle avait fait. Il me semblait impossible que mon adorable maman, dont je gardais un si charmant souvenir, ait pu mal se conduire. Lorsque j'interrogeais Césarine, elle me répondait invariablement :
— Je ne peux rien te dire maintenant, Rosa. Tu es trop petite pour comprendre. Plus tard, quand tu seras plus grande...
J'avais questionné Camille, et même Clarisse, mais elles ne savaient rien. Elles étaient arrivées dans le village au début de la guerre, et elles ignoraient ce qui s'était passé des années auparavant. Edwige, peut-être, aurait pu me renseigner, mais la grippe espagnole l'avait emportée. Alors je demeurais seule avec mes suppositions. J'en arrivais à la conclusion que c'était plutôt mon grand-père qui s'était montré trop sévère, ce qui correspondait tout à fait à son caractère. Personnellement, je m'appliquais a toujours lui obéir, afin de ne pas lui donner de sujet de mécontentement. Ainsi, pensais-je, il n'aurait jamais à me punir.
Mais je m'aperçus bientôt que ce raisonnement était erroné.
C'était la semaine sainte. Après les rigueurs de la guerre, nous nous apprêtions à fêter Pâques le mieux possible. Césarine avait entrepris un grand nettoyage de printemps, chez elle et chez mon grand-père. Je l'aidais. Il fallait tout terminer pour le dimanche, en faisant attention à ne pas laver ni pendre de linge le vendredi saint, jour de la mort de Jésus. Césarine affirmait que cela portait malheur, et elle en paraissait si convaincue que je la croyais.
Des enfants de chœur passaient dans les rues, en agitant une écalette, afin d'annoncer leur arrivée. Les habitants leur donnaient quelques pièces de monnaie, les fermiers quelques œufs. Césarine avait prévu de faire un repas de fête le jour de Pâques, avec, comme dessert, une tarte à Yemplinmure - à la compote de pommes. Elle m'avait dit :
— Tu es assez grande pour commencer à apprendre, maintenant, Rosa. Je t'expliquerai comment il faut faire.
Elle m'avait promis de tout préparer pour que le samedi, à mon retour de l'école, nous puissions nous y mettre tout de suite.
Cet après-midi-là, j'attendis avec impatience la fin des cours. Depuis la veille, Camille était absente. Elle était restée fragile depuis la grippe qu'elle avait eue à l'automne, et elle avait attrapé un gros rhume. Comme elle était fiévreuse, sa mère avait préféré la garder au chaud.
Lorsque la cloche sonna, je n'avais plus qu'une idée : courir à toute vitesse jusqu'à la maison de Césarine.
Mais, à la grille, Lucie et Ginette me barrèrent le passage :
— Attends, Rosalinde la dinde ! me dit la première. Nous avons quelque chose à te montrer.
— Ça concerne ta mère, ajouta la seconde, et ça t'intéressera sûrement.
J'avais fait un écart pour les éviter, mais les dernières paroles m'arrêtèrent. Quelque chose au sujet de ma mère ?
Qu'était-ce donc ? Malgré ma méfiance, je ne pouvais m'empêcher d'être intriguée. Elles lurent sur mon visage mon désir de savoir, et elles ricanèrent :
— Allez, viens avec nous, espèce de dinde ! On parie que tu n'es pas au courant !
Elles m'entraînèrent du côté opposé à ma route habituelle, et je leur emboîtai le pas. Tout en marchant, elles faisaient des commentaires :
— Ma mère répète que la tienne s'est conduite comme une rien-du-tout, et que c'est une honte.
— Ma grand-mère dit que si elle était allée la trouver, elle lui aurait évité les conséquences qui ont suivi. Et toi, espèce de dinde, tu ne serais pas là !
Je ne comprenais pas grand-chose à leurs propos, et je me retenais de les interroger. Je craignais leur méchanceté. Je devinais instinctivement qu'elles déformeraient la vérité pour la rendre laide et, à travers elle, m'humilier et me blesser.
Nous étions arrivées à la sortie du village, et elles empruntèrent un sentier à travers champs que je ne connaissais pas. Je m'inquiétai :
— Mais... où allons-nous ?
— Allons, viens, tu verras. Ta mère l'a souvent fait, ce chemin ! On t'en dira plus quand on sera arrivées.
— Tu ne le regretteras pas. Il est temps que tu sois au courant. Après tout, ça te concerne directement !
Elles s'esclaffèrent, et je ne compris pas davantage, mais je ne protestai plus. Nous marchâmes longtemps. Elles semblaient connaître parfaitement les lieux. Nous prenions un sentier, puis un autre ; à un moment, nous longeâmes une rangée de saules et de peupliers. Puis apparut un petit bois.
— Voilà, c'est là-bas, annonça Ginette.
Elles me conduisirent à l'orée du bosquet, s'arrêtèrent.
Autour de nous, c'était la campagne. Des champs, des pâtures, des arbres. L'endroit était agréable et verdoyant, mais aussi totalement désert, loin de toute habitation.
— C'est ici qu'ils venaient, chuchota Ginette sur un ton de conspiratrice.
— Mais... qui donc ? Demandai-je stupidement. Elles se regardèrent en ricanant :
— Quelle dinde, quand même !
— Il va falloir tout lui expliquer.
Ginette se pencha vers moi, le regard luisant d'une joie mauvaise :
— Ta mère avait un amant. C'était un Belge, qui était venu faire la moisson. Il lui donnait rendez-vous dans ce bois, et c'est là qu'elle s'est mal conduite. Tout le monde l'a montrée du doigt, et ton grand-père a cru en mourir de honte.
— Elle attendait un bébé sans être mariée, tu vois ?
Continua Lucie. C'est ce qu'on appelle mettre la charrue devant les bœufs.
— Et ce bébé, c'était toi, espèce de bâtarde !
Elles s'esclaffèrent de nouveau, d'un rire perçant qui me vrilla les oreilles, puis elles me plantèrent là et s'en allèrent en courant. Soulagée de les voir partir, je demeurai immobile, essayant de comprendre ce qu'elles venaient de me dire. J'allais sur mes onze ans, et je savais, d'après les conversations de Césarine et d'Emilie, qu'une fille était mal jugée si elle avait un enfant sans être mariée. Et ma mère avait été dans ce cas ! Je m'étais toujours demandé ce qu'elle avait fait pour que mon grand-père la chasse de chez lui. Maintenant, je le savais.
Les larmes aux yeux, je regardai autour de moi. Ce décor champêtre et verdoyant me paraissait soudain empli de traîtrise. Malheureuse, je repris mon cartable et me remis en route. Je sentais que Ginette et Lucie n'avaient pas menti. Je revoyais leur expression de satisfaction méchante ; elles avaient été contentes de m'apprendre une vérité qui me ferait du mal.
Ainsi, voilà pourquoi elles me traitaient de bâtarde ! Le rouge de l'humiliation me brûla le visage. Les bâtards étaient montrés du doigt et méprisés, je le savais. C'étaient des enfants qui n'avaient jamais eu de père et dont la mère, disait-on, avait
« fauté ». J'étais comme Cosette, l'héroïne des Misérables un livre que l'institutrice m'avait prêté. Je compris soudain pourquoi mon grand-père ne m'aimait pas. Je lui rappelais la faute de sa fille, j'en étais la preuve vivante.
Perdue dans mes pensées, je marchais la tête basse, sans faire attention au sentier que je suivais. J'arrivai à une croisée de chemins et m'arrêtai, incapable de m'orienter. Je tentai d'apercevoir l'église et les toits du village, mais je ne vis aucune habitation. Essayant de ne pas m'affoler, je pris un chemin au hasard, et me remis à avancer.
Le vent fraîchissait, des nuages s'amoncelaient, et je craignis qu'il se mette à pleuvoir. Je pressai le pas, et tout en marchant je regardai autour de moi, espérant apercevoir un fermier qui pourrait m'indiquer la route à suivre. Mais il n'y avait personne.
Je pensai à Césarine, qui devait m'attendre et s'inquiéter, et à mon grand-père, qui allait rentrer de la brasserie et ne pas me trouver. Il serait sans doute furieux. Je me mis à courir, dépassai une rangée d'arbres, m'arrêtai de nouveau. Le chemin que je suivais se séparait en deux. Quelle direction devais-je prendre ?
Prête à pleurer, je dus m'avouer que j'étais complètement perdue. Je m'efforçai de repousser l'angoisse qui menaçait de m'envahir, et m'obligeai à réfléchir posément. Je ne devais pas être très loin du village, et il était sans doute possible de m'orienter d'une façon ou d'une autre. Ne pouvais-je trouver un point de repère ? Je regardai attentivement de tous côtés, mais je ne vis rien qui fût susceptible de m'aider. Je pris la décision de continuer au hasard, mais comment savoir si je ne tournais pas le dos au village ?...
Ce fut alors que j'entendis un chien aboyer. Puis, en écho, une voix d'homme cria quelques mots que je ne compris pas. Le chien reprit ses aboiements et, extrêmement soulagée, je me dirigeai du côté d'où ils venaient. Enfin, je n'étais plus seule, quelqu'un allait pouvoir m'aider.
Le chemin contournait un bosquet, et j'aperçus ensuite, au milieu d'une prairie bordée par une rangée de peupliers, un troupeau de moutons. Il y en avait environ une vingtaine. Un chien noir courait de l'un à l'autre, et je le regardai avec gratitude. Sans ses aboiements, j'aurais peut-être continué à errer longtemps. Près de lui, un berger vêtu d'un pantalon et d'une longue veste de toile, coiffé d'une casquette, et muni d'une houlette, était occupé à rassembler ses moutons.
Tout d'abord, il ne me vit pas. Mais le bruit de mes pas alerta le chien, qui se mit à gronder.
— Eh bien, Noiraud ? Qu'y a-t-il ? demanda l'homme.
Il se retourna et m'aperçut. Son visage exprima une surprise qui me fit sourire. Il disait clairement : « Mais que fait donc cette petite fille, ici, toute seule, à cette heure-ci ? » Il avait un regard franc, une figure honnête qui me plut. Alors que je m'avançais vers lui, ses yeux m'observèrent avec intérêt et bienveillance, et leur expression me rappela celle d'Achille. Le chien s'approcha et vint renifler mes pieds.
— Bonsoir, monsieur, dis-je poliment.
— Bonsoir, petite. Quel bon vent t'amène par ici ? Je ne t'ai jamais vue.
Je posai mon cartable, tendis une main au chien, qui la lécha en remuant la queue.
— Eh bien, on peut dire que tu as fait la conquête de Noiraud ! Il est plutôt méfiant, d'habitude.
— J'aime bien les animaux, expliquai-je en souriant aux bons yeux du chien.
— Hé là-bas ! cria soudainement le berger. Regarde celui-là
! Noiraud !
Le chien aboya et bondit. L'homme tendit sa houlette et, grâce au crochet qui la terminait, attrapa la patte arrière d'un mouton qui s'éloignait. Noiraud arriva et, toujours en aboyant, repoussa l'animal au milieu du troupeau.
Le berger se retourna vers moi et remonta sa casquette sur son front :
— Qui es-tu ?
Je lui donnai mon nom, ainsi que celui de mon grand-père, et avouai que je m'étais perdue en suivant des compagnes qui ne m'avaient pas attendue. Je ne voulais pas entrer dans les détails, mais le brave homme ne me demanda pas de précisions. Il remarqua simplement :