Au départ d'Atocha
Chapitre 1
TABLE DES MATIÈRES
Couverture
Copyright
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Remerciements
Crédits
OceanofPDF.com
1
La première phase de mes recherches consistait à me réveiller dans un appartement presque vide sous les combles, le premier et le seul que j’aie visité en arrivant à Madrid ; ou plutôt je laissais le bruit de la Plaza Santa Ana me tirer du sommeil après avoir vainement tenté de l’intégrer à mon rêve, puis je posais la cafetière rouillée sur le feu et roulais un joint pour patienter. Le café prêt, j’ouvrais le velux, juste assez grand pour me hisser au travers depuis le lit. Sur le toit, je buvais mon expresso en fumant au-dessus de la plaza où s’agglutinaient les touristes, guides de voyage posés sur les tables métalliques ; l’accordéoniste s’en donnait à cœur joie. Au loin : le palais, de longues lignes de nuages. Mon projet exigeait ensuite d’accomplir le trajet inverse par le velux. Je chiais, prenais une douche, mes comprimés blancs, et je m’habillais. Sur quoi je récupérais mon sac, qui contenait une édition bilingue des Œuvres poétiques de Lorca, mes deux carnets, un dictionnaire de poche, les Poèmes choisis de John Ashbery, des médicaments – direction le Prado.
De chez moi, je descendais la Calle de las Huertas, saluant de la tête les éboueurs en combinaison citron vert, et traversais le Paseo del Prado pour entrer dans le musée – quelques euros à peine grâce à ma carte d’étudiant internationale ; tête baissée je filais en salle 58 m’installer devant la Descente de Croix de Rogier Van der Weyden. Souvent, je n’étais debout que depuis trois quarts d’heure : marijuana, caféine et sommeil s’affrontaient dans mon organisme. Là, face aux personnages quasiment grandeur nature, j’attendais d’atteindre un point d’équilibre. Marie, pâmée, est à jamais saisie dans sa chute ; les bleus de sa robe sont sans égal dans la peinture flamande. Sa posture reprend presque à l’identique celle de Jésus ; Nicodème et son second tiennent en l’air son corps apparemment sans poids. C.1435 ; 220×262 cm. Huile sur panneau de chêne.
Tournant crucial dans mon projet : un matin, ma place devant le Van der Weyden était prise. L’homme se tenait à l’endroit exact où je me plaçais et ma première réaction fut la surprise, c’était comme de me regarder en train de regarder le tableau, bien que l’intrus soit plus mince et plus brun que moi. Je voulais qu’il s’éloigne mais il ne bougea pas. Je m’interrogeai : m’avait-il observé devant la Descente ? S’était-il posté là dans l’espoir de voir ce que j’avais dû, moi, remarquer ? Agacé, je tentai de reporter mon rituel matinal sur une autre toile mais j’étais trop habitué à celle-ci, à ses dimensions et ses nuances de bleu, pour accepter toute substitution. Je m’apprêtais à déserter la salle 58 quand l’homme éclata en sanglots, secoué de hoquets sporadiques. Faisait-il ainsi face au mur pour mieux dissimuler son visage et un chagrin antérieur à sa visite ? Ou vivait-il une profonde expérience esthétique ?
Depuis longtemps, je m’inquiétais de mon incapacité à faire une telle expérience et j’en étais venu à douter que quiconque le puisse – du moins parmi mes connaissances. J’éprouvais une grande méfiance envers ceux qui m’affirmaient qu’un poème, un tableau ou un morceau de musique avait « changé leur vie », d’autant qu’en général je les avais connus bien avant leur supposée révélation, sans pourtant déceler le moindre changement. Certes, je me prétendais poète ; certes, mon soi-disant talent m’avait valu cette résidence d’écriture en Espagne, mais la beauté des vers ne me touchait en général qu’en prose, quand je les lisais cités dans les articles de mes bibliographies universitaires où les sauts de ligne étaient remplacés par des barres obliques. Ce qui était transmis était moins un poème précis que l’écho d’une possibilité poétique. Mon intérêt pour l’art était indissociable de la rupture entre mon expérience personnelle des œuvres et les propos qu’elles suscitaient ; le constat de cet écart – voilà sans doute mon expérience esthétique la plus intense, ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus : l’expérience profonde de l’absence de profondeur.
L’individu mit deux bonnes minutes à se calmer, sur quoi il s’essuya les yeux et le nez avant de rempocher son mouchoir. La salle 57 était vide à l’exception d’un gardien efflanqué qui somnolait et l’homme marcha droit sur une petite image votive du Christ, attribuée à San Leocadio : tunique verte, drapés rouges, chagrin insondable. Je fis mine d’admirer d’autres œuvres tout en l’épiant du coin de l’œil. Un moment de silence devant la petite toile puis, derechef, un sanglot. Le gardien sursauta, soudain aux aguets ; nos regards se croisèrent. Le mien disait que c’était déjà arrivé, le sien exprimait l’ampleur de ses efforts pour déterminer si l’homme était fou – l’un de ces vandales, peut-être, qui n’hésitent pas à cracher sur un tableau, à l’arracher du mur ou l’érafler d’un coup de clé – ou s’il vivait une profonde expérience esthétique. Le mouchoir refit surface, puis l’homme se rendit calmement en salle 56, se posta devant Le Jardin des délices qu’il contempla, serein, avant de craquer pour de bon.
Trois gardiens se trouvaient dans la salle – l’efflanqué de la 57, la petite dame de la 56, et un type plus âgé, aux cheveux poivre et sel d’une longueur invraisemblable, qui devait avoir entendu le dernier éclat depuis le couloir. Les deux autres visiteurs, vissés à leurs audioguides, manquèrent tout de la scène qui se déroulait devant le Bosch.
Comment un gardien se doit-il de raisonner ? me demandai-je, et, en vérité, qu’est-ce qu’un gardien de musée ? D’un côté, il appartient à un corps chargé d’assurer la sécurité et la protection d’artefacts hors de prix, de contrer la menace que posent les enfants, les aliénés ou le lent pouvoir d’érosion des flashs ; d’un autre côté il évolue parmi des chefs-d’œuvre supposés de l’esprit ; et tout le prestige de sa fonction – si tant est qu’elle en ait – vient précisément de la conviction que ces chefs-d’œuvre-là sont capables de nous émouvoir aux larmes. L’indécision des gardiens n’était pas sans pathos ; ils passaient leur vie entourés de tableaux intemporels mais on ne leur demandait jamais rien, sinon l’heure qu’il était, celle à laquelle le musée fermait, ou dónde esta el baño. Je ne pouvais partager l’extase de cet homme, s’il était bien question d’extase ; toutefois, le dilemme des gardiens me touchait. Fallait-il l’escorter jusqu’au hall et évaluer sa santé mentale, ruinant immanquablement son expérience profonde, ou courir le danger de laisser cet individu, peut-être dérangé, déambuler parmi les trésors culturels nationaux, au risque de perdre leur emploi ? Ces déchirements muets m’affectaient plus que les Pietà, les Descente ou les Annonciation et je me sentais l’un des leurs alors que nous pistions le type de salle en salle. Cet homme est peut-être un artiste, me dis-je ; et s’il n’éprouvait aucun des émois qu’il exprime, et si les scènes qu’il nous donne à voir avaient pour seul but de mettre l’institution face à ses propres contradictions en la personne de ces vigiles ? Ainsi filaient mes pensées tandis que l’individu, après une ultime crise, se dirigeait d’un pas tranquille vers la sortie principale. Les gardiens se dispersèrent avec, me sembla-t-il, moins de soulagement que de tristesse, et moi je me retrouvai à suivre cet homme, ce grand artiste, hors du musée, dans la clarté prodigieuse du jour.
Je pensai un moment au grand artiste.
Durant la première phase de mes recherches, mon tuteur, Jorge, que la fondation payait pour parfaire mon espagnol idéalement jusqu’au bilinguisme, m’emmenait presque tous les week-ends dans un camp de forêt à quarante minutes de Madrid, où ses amis de l’école de langues se retrouvaient pour fumer des joints, boire, nager, draguer. Ils m’appelaient El Poeta, pour se moquer ou par affection, je ne le sus jamais. En général c’est moi qui payais les bières, tout comme j’achetais mon shit à Jorge, à des tarifs exorbitants. Le site lui-même n’avait rien de spécial : une clairière, deux feux de camp et pas mal d’ordures, même si je n’y vis jamais que notre bande, qui nettoyait soigneusement après son passage. Le lac était à moins de trente mètres. La plupart du temps, il faisait assez doux pour dormir à la belle étoile. Nous étions cinq ou six à nous asseoir autour du feu mais les autres me parlaient peu, se contentant de boire, de fumer mon shit ou l’herbe superforte que Jorge sortait en fin de soirée. Moi, je restais plus ou moins silencieux, mais je m’efforçais de sourire et de moduler mon expression au gré de leurs propos, suggérant ainsi que je comprenais tout ce qui se disait.
Une nuit où j’étais particulièrement déchiré, je m’aperçus peu à peu que Jorge répétait mon nom, et non El Poeta, sur un ton cassant ; les autres me dévisageaient, furieux ou incrédules. Je finis par me rendre compte que j’avais toujours mon petit sourire plaqué sur le visage, mais j’étais plongé dans mes pensées et n’avais pas écouté un traître mot de ce que racontait Isabel, une amie de Jorge ; or son histoire ou son aveu devait être tragique ou douloureux, à en juger par son filet de voix et ses larmes dans lesquelles se reflétait le feu de camp. Il me fallut, je crois, une bonne minute pour chasser mon sourire, qu’ils avaient pris pour ma réaction à la détresse d’Isabel. Pour une fois, je me dis qu’il valait mieux hasarder une phrase : je n’avais rien compris, bredouillai-je, je n’écoutais pas, mais mes balbutiements étaient inintelligibles, à peine de l’espagnol. Il aurait suffi d’admettre que j’avais perdu le fil, que j’étais à l’ouest et absolument désolé d’avoir pu laisser Isabel croire que je souriais d’elle ; impossible pourtant de trouver les mots. Rien ne venait. Pire, le sourire réapparut de lui-même lorsqu’ils dirent, j’imagine, combien ma réaction était dégueulasse. Puis Miguel, un ami de Jorge qui était soit apparenté à Isabel, soit amoureux d’elle, me lança à travers le feu sa canette de bière, m’intimant de ravaler mon rictus, si tant est que l’expression existe en espagnol. J’éclatai malgré moi d’un rire nerveux – mais, à mon horreur, mon anxiété n’était pas du tout perceptible ; je ne faisais qu’envenimer la situation, et Isabel se cachait désormais le visage dans ses mains. Elle se leva pour fuir vers le lac. Les deux autres femmes du groupe lui emboîtèrent le pas tandis que Miguel s’approchait de moi, menaçant ; Jorge le retint. Je répétais pardon, pardon, à défaut de mieux, mais Miguel se libéra, ou Jorge le lâcha, et il me frappa en pleine bouche.
Le coup était faible, mais autant tomber à terre. Miguel hurlait et le bruit rameuta Isabel et ses amies. Miguel se laissa maîtriser par Jorge. Ma lèvre saignait un peu, je le sentais, et je me mordis fort afin d’aggraver la blessure et susciter assez de compassion pour compenser les dégâts causés par mon sourire. Les mains sur le visage, je me tordis comme de douleur, en étalant bien le sang, et, quand je revins près du feu, Isabel, le souffle coupé, s’exclama sainte mère, mon Dieu. Dans le silence qui s’ensuivit je partis me débarbouiller près du lac. Quelques minutes plus tard, j’entendis des pas derrière moi sur l’herbe sèche : Isabel.
– Je suis désolée, dit-elle.
– Non, c’est ma faute. Je n’ai pas compris l’histoire que tu me disais d’abord, baragouinai-je. Mon espagnol est très mauvais. Ça me rend nerveux.
– Ton espagnol est bon. Ça va, ton visage ?
– Mon visage est bon, dis-je, ce qui la fit rire.
Elle défit le foulard qu’elle avait dans les cheveux, le mouilla et l’essora afin d’essuyer le sang. Puis elle le remouilla et le rinça. Elle se mit à parler de la lune, de son effet sur l’eau, ou bien à invoquer la pleine lune pour excuser Miguel et la tournure dramatique qu’avait prise la soirée – alors même que la lune n’était pas pleine. Ses cheveux étaient longs, plus longs encore que ceux du gardien de musée. Il se peut qu’elle m’ait décrit ses baignades, enfant, dans le lac, ou dit que ce dernier lui rappelait son enfance, à moins qu’elle ne m’ait demandé si j’aimais nager quand j’étais petit. Ou qu’elle ait dit que sa remarque sur la lune était puérile. Connaissais-je un poème de Lorca qui parlait de plusieurs couleurs et nécessitait de rouler doucement les « r », ce que je n’arrivais pas à faire ? Elle m’offrit une cigarette. Nous fumions en silence, je regardais l’eau, j’avais dessaoulé.
Je me demandais pourquoi elle avait pleuré et réussis à me faire comprendre à force de répéter les mots « feu » et « avant ». Après un long silence, elle prit la parole : il était question de maison, mais était-ce une famille, un foyer, ou littéralement un édifice, je n’aurais su dire. Je saisis des noms de rue, de mois ; une liste qui m’évoqua des livres ou des chansons ; un sale temps, au propre ou au figuré ; une époque, un oncle, des changements, une analogie avec l’été, une voiture rouge, tout juste achetée ou accidentée. Je pouvais reconstituer plusieurs histoires à partir de ce qu’elle disait, elles se formaient simultanément, ce n’était pas tant un défaut de compréhension qu’une perception chorale de plusieurs univers. Son oncle était mort dans un accident de voiture à Salamanca, un an plus tôt jour pour jour ; elle avait fait hospitaliser son junkie de petit ami durant l’été, il s’était depuis installé à Barcelone et refusait de la voir ; ses parents, qui vivaient dans une petite ville, allaient être expropriés et elle triait ses jouets d’enfance ; elle s’était brouillée avec son frère ou sa sœur à cause de la guerre. Ma capacité à évoluer parmi tant de référents possibles, à les laisser s’entremêler et se séparer comme des vagues, à ignorer le principe du tiers exclu quand on me parlait espagnol : tout cela était une avancée capitale dans mon projet, le début d’une nouvelle phase. Je ne dis rien, m’efforçant d’adopter l’expression du San Leocadio.
En sortant du Prado, je me rendais habituellement dans un petit café nommé El Rincón. J’y prenais un sandwich – pain dur et chorizo, rien de plus. J’étais le seul à déjeuner, sauf quand il y avait des touristes ; les Espagnols, eux, mangeaient bien plus tard. Ensuite je marchais jusqu’au Retiro, le parc au centre de la ville. Une fois que j’avais trouvé un banc, je sortais mes carnets, mon dictionnaire de poche, Lorca, et je fumais un joint.
S’il faisait beau et que je respectais la bonne proportion de shit et de tabac, et s’il y avait du monde – mais à distance raisonnable, afin que je les entende parler sans savoir dans quelle langue – alors une vague d’euphorie me submergeait. La journée n’était pas près d’être terminée, pour les Espagnols l’après-midi n’avait même pas commencé ; et ma résidence était loin de s’achever, je n’en étais qu’au tout début. Pour autant, je ne m’éterniserais pas : à telle date on me renverrait à ma vraie vie, où l’on me trouverait un peu plus intéressant du fait de mon séjour à l’étranger. Et plus mince, sans doute ; mais dans l’ensemble pareil à moi-même. À Madrid je n’avais rien de solide à construire, une routine toute simple faisait l’affaire ; pas non plus de communauté à tisser, d’ailleurs je ne savais même pas ce que ça voulait dire. Je pouvais jouir de cette journée interminable qui se répéterait durant des mois et des mois. Cependant ma date de retour bornait dans le temps cette sensation d’infini, lui donnait une fin et l’empêchait de devenir menaçante. J’éprouvais des bouffées d’amour, ou d’un sentiment approchant, d’abord pour ce qui m’entourait : les martinets (si c’en étaient) qui sautillaient dans la poussière, les avenues plantées d’arbres pluricentenaires, les statues de rois et de reines avec lesquelles posaient les touristes. De l’amour pour les reflets aveuglants à la surface de l’Estanque, le lac artificiel du parc. Pour Topeka : l’épervier en haut du poteau téléphonique, l’homme-enfant et son pistolet de détresse glissé sous l’élastique de son jogging, le doigt sacrifié à une tortue serpentine ou à un feu d’artifice ; de l’amour pour la petite frappe du coin et son collier de barbe, un amour que seule une mère peut assumer. Pour tous mes baby-sitters sauf James ; pour le lutteur qui tomba du château d’eau en essayant de nous impressionner. Pour Providence, aussi : la première dépression nerveuse, les lignes de médicaments écrasés qu’on s’envoyait dans le nez avec les gosses demeurés de stars, les fois où on émergeait d’un tunnel ou du sommeil pour se retrouver en plein New York et celles où il fallait redéfinir « riche ». De l’amour pour les poèmes encore à lire, pour Cyrus et nos promenades. Mais, plus que tout, de l’amour pour cette autre chose : l’écran d’absorption phonique, la machine à bruit blanc de l’existence, les ombres qui viennent s’accumuler à mi-distance – même si ce n’est pas tout à fait ça – et la texture du mot « etc. ».
Ces jours-là je travaillais à ce que j’appelais mes traductions. J’ouvrais le Lorca au petit bonheur, transcrivais le recto en anglais sur une page du premier carnet, puis j’opérais des modifications en remplaçant un mot par celui qui me venait immédiatement en tête et/ou en changeant l’ordre des vers, si bien que ces changements en appelaient d’autres encore. Ou alors je cherchais le mot espagnol pour celui que je voulais remplacer puis je lui substituais un terme anglais aux sonorités semblables (« Sous l’arche du ciel » devenait « Sous l’arc du cielo », qui donnait « Sous l’arc de ceux-là »). Dans les traductions ainsi produites, j’intercalais pour finir des fragments de textes en prose réunis dans le second carnet (« Sous l’arc de ceux-là, j’ouvre le Lorca au petit bonheur », et ainsi de suite).
Mais si le soleil n’était pas au rendez-vous et que je me trompais dans mon mélange shit/tabac, si le parc était franchement bondé ou au contraire désert, un abîme s’ouvrait en moi quand je fumais mon joint. L’après-midi qui n’en finissait pas me terrifiait ; le soir ne viendrait jamais, ni le lendemain dans la salle 58 ; tous les tons verts et argent désertaient le paysage. Je ne me résolvais pas à ouvrir mon livre. Je n’avais pas l’impression de sombrer, non, c’était pire, j’étais l’impression de sombrer, un adagio pour instruments à cordes impossible à jouer ; à l’intérieur de moi, les distances se dilataient et se contractaient violemment au rythme de ma respiration. C’était comme d’échouer à se réveiller au moment critique d’un cauchemar ; maintenant il fallait y vivre, faire comme chez soi. Il, si je puis dire, avait connu ce sentiment quand on l’envoyait en colonie de vacances : son cœur s’emballait et s’arrêtait à la fois. Puis son souffle, irrégulier, se faisait court, saccadé, comme si une fenêtre venait de se briser à dix mille mètres d’altitude – un appel d’air soudain. De la grisaille s’engouffrait, il était perdu, il n’était plus qu’un symptôme de lui-même. Il trouvait la force d’attraper dans son sac le flacon dont il dévissait le bouchon de sécurité puis portait la pilule jaune à sa langue, l’écrasait entre le pouce et l’index et glissait ce qu’il en restait contre son palais. Il attendait, encore et encore, jusqu’à ce que l’étau se desserre un peu. Alors il se rendait compte qu’il avait chaud, non, qu’il avait eu froid. Il se touchait le visage, qui lui paraissait tout aussi étranger que ses mains ; celles-ci étaient gelées alors que ses joues étaient brûlantes. Il se rappelait les cabines téléphoniques près de l’Estanque, il avait une carte prépayée, à la maison quelqu’un saurait le calmer. Mais là-bas il était sept ou huit heures plus tôt, tout le monde dormait. Et puis quel adulte – mais l’était-il seulement ? – appelle en panique sans raison valable, comme il l’avait fait enfant en colonie de vacances, sanglotant s’il vous plaît, venez me chercher. Il avait un goût étrange en bouche, sa salive était celle d’un inconnu, l’avaler le dégoûtait. Signe clinique de schizophrénie, se disait-il, catégorique ; précurseur du délabrement rapide de cette soi-disant personnalité ; pas d’autre issue que l’internement. Il sentait déjà sur son dos la fine blouse d’hôpital. Un deuxième tranquillisant et il se levait, les jambes en coton, pour gagner la grille principale. Les autres piétons sur le Paseo del Prado lui jetaient des regards étranges, il avait la nette impression qu’ils s’arrêtaient, se retournaient sur son passage ; il se retenait à grand-peine de détaler ; son appartement semblait s’éloigner à son approche, de chaque voiture fusaient des rires. Savoir que rien de cela n’était réel ne faisait qu’empirer les choses.
Il montait les six étages quatre à quatre, sortait sa clé, lâchait son sac, se jetait sur le lit. Sous la couverture, des pieds à la tête. Alors, il s’endormait et faisait ma siesta.
Après ma siesta, je posais la cafetière sur le feu et roulais un joint pour patienter. Le café prêt, j’ouvrais le robinet, et quand l’eau était assez chaude je me glissais sous la douche. C’est là que je buvais mon expresso, allongé à l’eau ruisselante. Lentement, la vapeur et la caféine m’éclaircissaient les idées.
Durant la première phase de mes recherches, je croyais que tout Madrid dormait pendant la siesta et je me laissais bercer par l’idée que je communiais avec la capitale ensommeillée ; plus tard, j’appris que, de tous ceux que je connaissais en ville, j’étais le seul à dormir pour de vrai. Que mon travail de traduction ait bien avancé au Retiro ou que j’aie aspiré toute la grisaille dans ma poitrine, je me sentais toujours pareil après la siesta : plus précisément, je ne sentais rien – cela dit les médocs me faisaient dormir une heure de plus. Si ma détresse avait été aiguë, j’avais dans la bouche un arrière-goût chimique. Il m’était familier depuis l’enfance, comme à tout le monde, pensais-je – aussi universel que l’arôme cuivré du sang et obscurément lié à lui –, mais je compris plus tard que personne dans mon entourage ne partageait cette sensation, du moins pas telle que je la décrivais, à savoir une saveur résiduelle de l’angoisse. Je n’avais jamais fait de petits sommes dans mon pays et la sieste modifiait drastiquement mon rapport au temps : soit elle dédoublait la journée et, dans mon souvenir, le matin même devenait aussi distant que la veille ; soit elle supplantait complètement la première partie de la journée.
Séché et habillé, j’allumais le joint, vidais la cafetière et, si j’avais fini une traduction au parc, je la tapais pour l’envoyer à Cyrus. J’avais internet chez moi mais dans mes mails je faisais semblant d’être dans un cybercafé : le temps m’était compté. Je faisais de mon mieux pour ne pas répondre à la plupart des messages et faire croire que je n’étais pas connecté, trop occupé à de nouvelles expériences ; en réalité j’étais souvent en ligne, surtout en fin d’après-midi et en début de soirée, à regarder des vidéos horribles. Après mon mail à Cyrus, j’essayais de lire le Quichotte en édition bilingue, je grignotais un truc, souvent du chorizo, du fromage à pâte dure, quelques olives et des asperges blanches en boîte ; je débouchais une bouteille de vin, puis abandonnais le Quichotte pour Tolstoï en anglais – ses grands romans étaient bradés à la Casa del Libro.
Au départ, je prévoyais d’apprendre l’espagnol en lisant des chefs-d’œuvre dans le texte et je fantasmais sur la nature et les effets d’une langue ainsi apprise ; la façon dont sa saveur archaïque et sa rhétorique formelle à l’excès bousculeraient les banalités du quotidien, créant l’impression que le locuteur n’était pas tant d’un autre pays que d’une autre époque ; je me voyais sortir une tournure belle et rare devant le feu de camp une fois que Jorge aurait déballé son herbe superforte et contempler les visages de mes compagnons s’apercevant que leur incompréhension n’était pas due à mon ignorance ou à mon accent, que c’étaient eux qui avaient chu de l’Olympe de leur langue. Je m’imaginais tel qu’ils me verraient quand j’aurais atteint la maîtrise parfaite de ce noble idiome : doté d’une aura certaine, incarnant un pouvoir latent dans leur propre langue ; désormais même mes silences sembleraient peaufinés, éloquents. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à lire de la prose en espagnol, en grande partie car je devais chercher tant de mots qu’il m’était impossible d’éprouver le rythme des phrases. Jamais toutes ces particules isolées ne devenaient un courant fluide ; me manquait la patience de relire le même passage, encore et encore, jusqu’à ce que les mots cessent d’être des points et forment une ligne continue. Au fond ni l’intrigue ni le propos au sens conventionnel ne m’importaient autant que l’impression de directivité pure que me donnaient la prose, la texture du temps qui passe, la machine à bruit blanc de l’existence. Même dans les scènes les plus dramatiques, quand Natacha se retrouve soudain à ses côtés ou je ne sais quoi, ce qui me touchait le plus n’était pas tant le pathos des retrouvailles ni son agonie que les effets des prépositions, des conjonctions, etc. ; la dynamique des signifiants m’intéressait plus que leurs signifiés.
Lire de la poésie – si l’on peut parler de lecture au sens propre – n’avait rien à voir. Elle résistait à mes efforts, opaque, pareille à une chose ; elle refusait de m’intégrer. Ses articles, ses conjonctions et prépositions ne se dissolvaient jamais en sentiment, en impression de vitesse ; on risquait de s’abîmer dans les failles entre les mots en s’efforçant de les relier ; et pourtant, en se refusant ainsi, le poème réservait la possibilité d’une assimilation d’ordre supérieur dont j’étais indigne – une expérience profonde et inaccessible de là où je me trouvais, depuis cette vie mutilée, et le poème en venait à figurer sa propre extériorité. En espagnol la poésie m’était bien plus facile que la prose car l’insu, l’hésitation et l’échec qui m’empêchaient d’en faire l’expérience étaient familiers, ils conféraient à tout poème sa puissance négative : son échec à m’émouvoir m’émouvait au moins un peu. Mon incapacité à saisir le poème en espagnol ou à être saisi par lui reflétait mon incapacité à saisir un poème en anglais ou à être saisi par lui – c’était comme une langue maternelle. Du coup, je reposais le Quichotte, je mangeais, me branlais, feuilletais Tolstoï puis, muni de ma bouteille bien entamée et d’un recueil de poésie contemporaine espagnole, je montais sur le toit pour lire quelques poèmes dans les derniers rayons du jour.
À la tombée de la nuit, la Plaza Santa Ana se remplissait de touristes. Quelques Madrileños s’y retrouvaient aussi, se claquaient la bise, même si les autochtones ne sortaient en nombre que bien plus tard. De cette polyphonie de langues, l’anglais américain ou australien m’agaçait le plus ; les chaises raclaient le trottoir et les couverts grinçaient sur les assiettes, des verres, soulevés ou reposés, heurtaient les tables en métal, et puis il y avait le petit violoniste, si mauvais que c’en était touchant. Dans le ciel, des avions fonçaient vers Barajas, clignotements paresseux des feux sur les ailes, sillage rosâtre qui s’estompait la nuit venue. J’imaginais que les passagers me voyaient, j’imaginais que j’étais moi-même un passager et que, d’en haut, je me voyais me regarder d’en bas.
Durant la première phase de mes recherches, je ne connaissais personne à part Jorge et ses amis, qui ne me proposaient jamais rien en semaine ; comment l’auraient-ils fait étant donné que je ne voyais Jorge que le vendredi à l’école de langues. Je n’avais pas de téléphone et ils ignoraient mon adresse. J’évitais tous les pince-fesses de la fondation et n’avais donc personne avec qui faire ce qu’on est censé faire à Madrid : se saouler de bar en bar, atterrir dans une discoteca à plusieurs étages pour danser ou assimilé sur de la techno horrible, se rouler des pelles pendant des heures, prendre un chocolat chaud avec des churros et finir par rentrer en titubant à l’aube. C’était, semblait-il, la routine pour des individus d’âges remarquablement variés : plusieurs générations sortaient fort tard, des enfants jouaient encore sur la plaza à minuit, des gens d’âge mûr voire vieux buvaient jusqu’au petit matin. Ces horaires et cette profusion de lieux publics m’étaient étrangers. Je me considérais au-dessus de ces beuveries alors qu’en réalité j’aurais tout donné pour y prendre part d’une façon ou d’une autre ; je m’ennuyais affreusement la nuit et la tension libidinale qui flottait dans l’air, aussi vulgaire qu’elle fût, m’attirait sans conteste. Bien entendu, hors de question de m’attabler seul sur la plaza même si d’aucuns le faisaient, guides de voyage posés près d’un demi ; je ne pouvais pas non plus aborder l’un des innombrables groupes qui dérivaient çà et là pour me joindre à eux. Cela dit, je pouvais quitter mon appartement et me fondre sans rougir dans le flot nocturne, pour peu de marcher d’un air décidé comme si j’avais une destination précise en tête.
Je glissais un ou deux joints dans un paquet de cigarettes ; un verre d’eau puis je me lavais les dents et dévalais l’escalier jusqu’à la plaza. En la traversant, j’avais l’impression de m’observer depuis le toit de mon immeuble, d’où il m’apparaissait que je marchais trop vite ; je m’arrêtais pour allumer un joint ou une clope avant de reprendre avec moins d’empressement vers la Puerta del Sol, en plein centre de la ville, à quelques minutes. Là, je faisais une pause pour décider de ma destination imaginaire.
La plupart du temps je descendais la Gran Vía où les prostituées battaient le trottoir, cigarette à la main, devant les rideaux métalliques des vitrines – éclat morne de leur rouge à lèvres orange ou mauve ; puis je prenais la direction du quartier gay de Chueca, réputé d’après les guides pour son effervescence nocturne, mais où l’on croisait moins d’Américains. Les rues de Chueca étaient si étroites, ses plazas si peuplées à cette époque de l’année, qu’on pouvait sans peine déambuler en laissant croire à ses voisins de droite qu’on était avec ceux de gauche, et inversement. Ça marchait aussi dans les bars bondés : si je commandais un verre et restais planté là, l’air de m’ennuyer un peu, on supposait que j’étais avec les gens d’à côté ; du reste, dans les grands groupes, certains se mettaient à me parler naturellement, croyant que j’étais des leurs mais que nous n’avions pas encore été présentés. Dans le brouhaha je n’entendais quasiment rien, je me contentais de sourire, de hocher la tête et parfois de lever mon verre en guise de toast, après quoi je me rapprochais davantage de la bande de mon interlocuteur ; peu à peu, celle-ci m’assimilait.
Voilà comment j’ai rencontré Arturo – tournant majeur dans mon projet. Je me trouvais dans un bar plein à craquer de Chueca, décor marocain et coussins à paillettes. J’éclusais un mojito écœurant lorsqu’il déboula et se mit à saluer le groupe autour duquel je gravitais. Il me gratifia, comme aux autres, d’une chaleureuse accolade et, alors que je me trouvais tout contre le bar, il m’offrit un verre. En attendant nos consommations il me demanda comment je connaissais Untel et Untel, que je compris être à l’origine de cette petite soirée. Je haussai les épaules, l’air de dire, qui ne les connaît pas. Puis il me demanda d’où j’étais et je mentis : New York. Il dit soit qu’il revenait juste de New York, soit qu’il y allait bientôt. Pour quoi faire ? l’interrogeai-je. Une performance musicale ou autre, ou une performance tout court. Que fais-tu à Madrid ? s’enquit-il. Je me fendis d’une variation sur la réponse que j’avais apprise par cœur pour mon examen d’espagnol à Providence, une longue tirade écrite par un ami bilingue à propos de l’importance de la Guerre civile espagnole dont j’ignorais tout, pour toute une génération d’écrivains, que j’avais à peine lus ; je projetais d’écrire, expliquai-je, un long poème très référencé s’attaquant à l’héritage littéraire du conflit. Tout cela était grammaticalement fort complexe, décrivant la portée de mon projet à grand renfort de conditionnel, d’imparfait du subjonctif et de futur. Surprise et désarroi, la curiosité d’Arturo fut piquée et il m’assaillit de questions : as-tu rencontré Untel, universitaire ou poète ; as-tu visité tel musée, telles archives. On s’entend à peine dans ce bar, dis-je. Il commanda deux bières qu’il paya et, une fois servi, me fit signe de le suivre dehors.
On alluma nos cigarettes. Avant qu’il ne puisse répéter ses questions, je m’empressai de déclarer : Mon espagnol est mauvais. Je le lis couramment, mentis-je, mais je le parle mal. Il rit et me demanda si je connaissais Untel et Unetelle et je répondais toujours par la négative et lui s’exclamait, excité, qu’il ne manquerait pas de me les présenter. Tu es très gentil, répétais-je, ce qui lui parut tordant. Des modeux le saluaient sans cesse en passant. Il m’apprit qu’il était propriétaire, ou employé, d’une galerie à Salamanca, le quartier le plus chic de la ville, et que son frère ou petit ami était un grand photographe, ou vendait des grandes photographies, à moins qu’il ne fût un grand cameraman. Il ajouta, crus-je comprendre, que sa galerie était un lieu de rencontre pour de nombreux poètes qui y donnaient des lectures et il m’entretint longuement, en des termes que je pus à peine suivre, de son amour de la poésie, énumérant des poètes espagnols dont je n’avais jamais entendu parler, sans oublier l’inévitable Lorca. Il me donna la carte de la galerie après y avoir noté son numéro de portable puis il passa chaleureusement un bras autour de mes épaules et me ramena à l’intérieur, au sein du groupe. Tout le monde en conclut que j’étais l’ami d’Arturo, les présentations furent faites et les deux jeunes femmes à côté de moi, Teresa et Ester, me firent la bise. Arturo se lança immédiatement dans une conversation avec elles et je m’éclipsai pour commander un nouveau mojito. Chaque fois qu’on semblait sur le point de m’adresser la parole, je filais au bar. En désignant mon verre ou le leur, en haussant les sourcils, je demandais aux gens s’ils voulaient autre chose ; au bout d’un moment Ester se volatilisa mais je payai plusieurs tournées de mojitos à Arturo et Teresa et lorsque, débordant d’enthousiasme, je me surpris en train d’expliquer mon projet à cette dernière, je m’aperçus que j’avais bu plus que de raison.
Je dois prendre l’air, dis-je, avant de quitter le bar qui tanguait doucement ; je voulais rentrer m’écrouler. Je m’appuyai contre un mur afin de rassembler mes esprits pour le trajet quand, à mon étonnement, Arturo et Teresa apparurent soudain à mes côtés, me demandant si j’allais bien. Oui, fis-je en me redressant brusquement, mais ma tête se mit à tourner de plus belle ; j’allais être malade. Je filai sur le trottoir d’en face, moins bondé et doté d’une poubelle ; juste avant de l’atteindre, je vomis. Quand je me redressai, ils étaient encore là à m’attendre de l’autre côté de la rue ; Teresa fumait et Arturo brandissait une bouteille d’eau en souriant. Je retraversai, me rinçai la bouche, bus quelques gorgées et le remerciai. On te ramène, me dit-il, on va à une autre fête de toute façon.
En voiture, j’étais gêné à l’idée d’avouer à Arturo que je n’habitais qu’à dix minutes de marche, mais au final je n’eus rien à dire ; le joint que Teresa alluma et me passa me chauffa la gorge à blanc, ce cône brûlant migra dans ma poitrine où il se déploya pour épouser ma cage thoracique. Ma langue était engourdie ou du moins elle picotait ; impossible de me rappeler le nom de ma rue – situation qui me sembla horrible et hilarante à la fois. Je tournai la tête, les lumières filaient au-dehors, c’est très joli, dis-je, avant de m’apercevoir que je parlais anglais, que depuis plusieurs minutes j’énumérais tout ce qui me plaisait sur la route ; lampadaires, fontaines, platanes, s’il s’agissait bien de platanes. Si, durant la première phase de mon projet, je parlais rarement espagnol, je n’avais pas souvent non plus l’occasion de m’exprimer en anglais, et cette langue entra en éruption dès que nous eûmes quitté la ville par l’autoroute, car Arturo et Teresa avaient décidé de m’emmener à leur fête, peut-être d’ailleurs les en avais-je priés moi-même. Avec une éloquence et un sens du rythme qui me parurent remarquables, je décrivis Cyrus qui nourrissait des chauves-souris au crépuscule à Providence ; je décrivis la façon dont je me voyais de haut et j’élaborai une espèce de théorie sur la poésie, le plus mort de tous les genres littéraires, en inflexions qui montaient et descendaient de façon si émouvante qu’Arturo et Teresa devraient bien reconnaître la profondeur de mes pensées, n’en être que plus fascinés du fait de ne pas comprendre la langue à l’exception de quelques mots transparents ; ils éprouveraient la périodicité de mon raisonnement sans être distraits par des pensées précises. Je parlais une langue nommée grammaire, pure et universelle, qui suggérait une forme supérieure de musique : plus je m’écoutais, plus me subjuguait l’exquis schéma sonore de mon anglais, de légers changements sur les fricatives et les semi-voyelles, et ces variations orales subtiles étaient autant de petites illustrations de ce que dénotaient les mots, et le langage devenait l’expérience même qu’il désignait. À un moment je m’endormis, assommé.
Notre voiture était garée parmi de nombreuses autres dans une grande allée circulaire ; Arturo et Teresa débattaient de quelque chose, Teresa jouait avec les cheveux d’Arturo, l’appelait Arturito. La maison devant nous était d’un modernisme agressif, de plain-pied, vaste, pierre blanche et verre à perte de vue. Je croisai le regard de Teresa dans le rétroviseur, elle me demanda comment j’allais. Arturo ouvrit sa portière, nous sortîmes ; je voulais savoir où nous étions et il répondit, chez mon copain. Teresa entra dans la maison à mon bras, soit par ironie, parce que j’étais un imbécile d’Américain bourré qu’on avait amené là pour faire une bonne blague, soit parce qu’elle éprouvait pour moi une vague sollicitude après l’étrange petit numéro auquel je m’étais livré en voiture ; je n’en savais rien, mais tous les espoirs étaient permis. Respire, me dis-je en entrant. Une foule de beaux jeunes gens se pressait dans le grand salon à moquette blanche, mobilier minimaliste, toiles monumentales, murs savamment éclairés. Plusieurs personnes vinrent nous saluer et Teresa m’abandonna pour leur faire la bise ; j’avais douloureusement conscience de ne pas être à la hauteur, pas assez beau, mais par chance j’avais une technique pour parer à de telles situations, élaborée au contact des gosses demeurés de stars que j’avais croisés lors de mes nombreux séjours à New York : j’écarquillais légèrement les yeux, jusqu’à un point très spécifique ; sourcils arqués, je remontais le coin des lèvres en un soupçon de sourire. Une fois obtenue l’expression désirée, je ne bougeais plus d’un iota ; mes traits communiquaient une incrédulité blasée, un ennui que seul un vague intérêt anthropologique venait relativiser. Cette mine comportait, je l’espérais, une dose de mépris qui pouvait passer pour politique, comme si j’insinuais qu’après cette nuit de frivolités, je retournerais en ligne de front d’une lutte qui rendrait nulles et non avenues toutes les expériences vécues en pareille compagnie. L’objectif était de faire passer mes défaillances pour autant de choix et mes cheveux, mes vêtements hors du coup, pour une protestation en acte ; j’en venais à figurer l’extériorité pour ce milieu que j’avais connu et rejeté, et j’y revenais ce soir en tant qu’ambassadeur d’une réalité plus immédiate et plus juste.
Teresa, de nouveau à mon bras, me guida vers un bar dans un coin de l’immense pièce ; nos cocktails en main, elle m’emmena sur un vaste patio avec un deuxième bar et une piscine en forme de larme, doucement éclairée, carrelée de bleu, où s’égayaient d’autres beaux jeunes gens, dont quelques femmes seins nus. J’essayais de garder la même expression tandis que Teresa me conduisait de l’autre côté, dans un jardin zen, où un groupe plus restreint faisait cercle aux pieds d’un chanteur à guitare installé sur un banc de pierre ; Arturo était déjà parmi eux et nous nous assîmes.
S’ensuivit un affrontement entre la musique et mon visage. D’abord, je me sentis menacé et rebuté par l’allure attrayante des auditeurs : sur leurs figures se lisait une concentration que je me refusais de prendre au sérieux, traits soigneusement agencés de façon à suggérer un monde intérieur en ébullition, vous invitant à admirer leur capacité d’abstraction. Les hommes avaient tendance à baisser les yeux tandis que les femmes, elles, les levaient vers le ciel. Eux, concentrés jusqu’à la souffrance, elles, l’air béat, un léger sourire aux lèvres, le regard embué de larmes ; tous semblaient vivre une profonde expérience esthétique. Des joints circulaient parmi ces petits univers privés et je retrouvai peu à peu mon euphorie, perdant toute coordination faciale, les yeux toujours écarquillés mais cette fois à l’excès ; mon soupçon de sourire s’était évanoui et avec lui tout détachement implicite.
Alors que je luttais pour recomposer mon expression, la musique me parvint, comme si elle m’était adressée et n’était plus prétexte aux poses des autres. Il était bon chanteur, indéniablement, sa tessiture et sa maîtrise vocale témoignaient d’années de travail, même si au fond je n’en savais rien ; son jeu de guitare était fluide et sobre, il avait l’habitude de se produire en public et ne cherchait pas à se dépasser. Il veillait à ne jamais hausser la voix, à ne pas se laisser emporter ; sa cadence était délicate, son phrasé oscillait entre chant et parole, prosaïsme et tristesse, et la mélodie ne s’affirmait que pour mieux s’évanouir. Les paroles consistaient presque exclusivement en voyelles et je mis un certain temps à comprendre qu’il chantait en portugais, pas en espagnol ; je sentis le lent glissement de l’un à l’autre, un effet puissant que seule rendait possible mon ignorance des deux langues. En écoutant, il me sembla remonter le temps, je revécus ma journée, et plus encore : le trajet en voiture, le bar, le toit de mon appartement, moi-même sur ce toit, vu d’un avion pris à New York, mon départ de Providence, mon arrivée là-bas à dix-huit ans, etc., jusqu’à la maternelle Montessori Bright Circle et mon père, doux mais intraitable, insistant pour que je descende de voiture. Puis Teresa se mit à jouer avec mes cheveux comme elle l’avait fait avec ceux d’Arturo et en la regardant j’éprouvai soudain un émoi que je ne pus nommer. Je me relevai à la hâte mais sans bruit et m’éloignai du petit groupe et de la maison, déambulant dans l’obscurité jusqu’à une clôture en bois qui séparait la propriété d’une côte, au bas de laquelle brillaient quelques lumières.
Je ne ressentais plus grand-chose, je fumais, et en me retournant vers l’assemblée je vis que quelqu’un, probablement Teresa, venait vers moi ; la braise de sa cigarette décrivait de petits cercles au rythme de sa marche, le tintement des glaçons dans son verre se précisait et je me dis, non sans anxiété, qu’elle s’attendait à me trouver bouleversé et qu’il me faudrait l’être pour justifier mon brusque départ. Je me tournai vers la barrière, me léchai le bout des doigts et appliquai ma salive sous mes yeux pour faire croire que j’avais pleuré, répétant l’opération jusqu’à ce que ma peau soit humide au toucher ou qu’au moins elle luise un peu. C’était bien Teresa, qui arrivait en fredonnant. Quand elle m’eut rejoint, elle me demanda gentiment comment je me sentais, ce qui n’allait pas. Ça va, rien, répondis-je, d’un ton qui ne manquerait pas de confirmer, espérais-je, les gouffres indicibles qui s’étaient ouverts en moi. Debout côte à côte, nous regardions la pente, il me sembla qu’elle attendait quelque chose de moi et je dis : Je traverse une période difficile. C’était idiot, mais c’était la seule phrase assez mystérieuse à ma portée. Pourquoi ? s’enquit-elle à ma surprise. J’essayai de calibrer mon silence pour lui faire comprendre non que j’étais gêné de lui en parler mais que ce n’était pas communicable, hormis peut-être par la guitare, et que dans tous les cas cela excédait de loin mes capacités en espagnol, sinon celles du langage en général. Raconte-moi, fit-elle en se remettant à me triturer les cheveux. Je crus qu’elle observait mes joues humides et je dis, je fus choqué de m’entendre dire : Ma mère est morte.
Pauvre, pauvre petit, fit Teresa en me prenant dans ses bras, si bien que je posai la tête sur son épaule, en veillant à la toucher de ma peau mouillée ; la sienne était tiède, presque chaude. D’abord j’éprouvai une sorte de satisfaction à voir mon petit numéro ainsi couronné, et de l’excitation au contact de son corps, mais très vite mon estomac se noua : je me mis à imaginer ma mère, la façon dont elle prendrait ce que je venais de faire, et mon dégoût de moi-même vira à la crainte que mon mensonge soit suivi d’effets réels, qu’il la tue ou que, du moins, lorsque quelque chose lui arriverait – ce qui était inexorable –, je me sente à jamais responsable ; quel que soit le mal dont elle souffrirait, il aurait pour origine indéniable le moment où j’avais troqué sa vie contre la compassion d’une inconnue sexy. Je commençai à pleurer, cette fois je tenais Teresa dans mes bras, de vraies larmes roulaient dans son dos et elle chantonnait pour me réconforter, peut-être avait-il fallu cet instant pour la convaincre de ma sincérité. Quand mes larmes se tarirent, nous nous assîmes, regardant la côte sans mot dire. Elle alluma une cigarette, me la passa, et se mit à parler.
Elle décrivit la mort de son père, survenue quand elle était enfant, ou la façon dont la mort de son père la renvoyait en enfance à chaque fois qu’elle y pensait ; il était mort jeune, mais maintenant il lui paraissait vieux, ou il était vieux mais avait rajeuni dans sa mémoire. Elle égrena les clichés que les gens lui avaient assenés sur le passage du temps, sur le monde meilleur où il se trouvait désormais, ou peut-être se contentait-elle de m’en faire part sans la moindre ironie ; puis elle évoqua la façon dont cela avait affecté Arturo, j’en conclus qu’il était son frère, et celle dont elle lui décrivait le paradis, papa est au paradis : il devait donc être plus jeune qu’elle. Le père était soit un peintre connu soit un collectionneur de tableaux, et elle était devenue peintre pour l’impressionner, ou bien elle avait abandonné la peinture parce que la réussite paternelle lui pesait trop, ou parce qu’il était un vrai connard, même si au fond je me contentais de deviner ; je savais juste qu’il était question de peinture et qu’elle en parlait avec amertume ou regret. D’un coup, sans transition, ou sur une transition qui m’échappa, elle me parla de ses voyages en Europe, puis je l’entendis dire New York et fac et elle s’interrompit. Le souffle me manqua : je compris ce qui allait suivre.
Dans un anglais parfait elle me raconta la nuit où, toute seule, elle était allée voir un film dans le Village, un film sans intérêt, elle ne savait même plus lequel, mais, alors qu’elle quittait la salle en hésitant à rentrer en métro ou en taxi, la pleine réalité de la mort de son père, survenue à peu près un an plus tôt, la frappa pour la première fois, et elle se mit à pleurer ; d’un téléphone public elle appela sa mère et pleura et pleura jusqu’à épuiser tous ses crédits, alors elle alla racheter une carte au kiosque et elle rappela sa mère et pleura au bout du fil jusqu’à ce que la nouvelle carte soit vide elle aussi. Elle se demandait souvent, dit-elle, si ce téléphone était toujours là, maintenant que tout le monde avait un portable, puis elle me regarda en souriant et dit qu’en rentrant à New York je pourrais le chercher et s’il existait toujours je pourrais acheter une carte et l’appeler et on pleurerait ma mère ensemble.
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