Au départ d'Atocha

Ben Lerner · Chapitre 2 sur 5

Pages du PDF

Au départ d'Atocha

Chapitre 2

2

 

Je croyais avoir été clair avec Arturo, j’avais dit et répété que je ne lirais pas ; j’irais volontiers à la lecture, mais en tant qu’auditeur – non que j’y comprenne grand-chose, cela dit. Bien sûr, j’étais flatté de l’intérêt qu’il portait à ma poésie – au point de s’essayer à la traduire –, mais là j’étais trop timide, trop partagé quant à mon « travail » pour lire à la galerie, même en duo avec lui. J’étais déjà gêné d’avoir cédé à ses requêtes répétées et de lui avoir montré quelques textes – des pages de mon carnet que je lui avais photocopiées et qu’il avait dû déchiffrer, imaginai-je, avec l’aide de Teresa, vu que son anglais à lui était terriblement mauvais, quelques phrases plaquées çà et là, rien de plus. Mais lorsqu’il me vit les mains vides, il me pressa d’aller chercher mes poèmes, on était déjà en retard, et son insistance était telle que je remontai en quatrième vitesse, après tout il lui fallait peut-être un autre jeu de photocopies ; j’empoignai sac et carnet mais lui redis dans la voiture que je ne lirais pas ; claro, bien sûr, répétait-il.

Le temps s’était rafraîchi ; bizarrement, je n’avais jamais pensé que l’hiver existait aussi à Madrid, pourtant je transpirais, et ça devait se voir, quand Arturo me présenta au petit groupe de fumeurs qui frissonnaient devant les portes vitrées de la galerie. Je serrai quelques mains, trop nerveux pour retenir les noms, et j’embrassai maladroitement les filles, une fois sur le coin de la bouche au lieu de la joue. Ça m’arrivait fréquemment ; à part quelques New-Yorkaises cosmopolites que j’avais coutume d’embrasser seulement sur la joue droite et, dans mon enfance, des femmes de ma famille, je n’avais jamais, jusqu’à ce projet, fait la bise en dehors de mes relations amoureuses. Qui sait ce qui se serait passé si j’avais tenté ce type de salut à Topeka ; à tous les coups le petit ami de la fille, si tant est qu’elle en eût un, m’aurait cassé la figure. Et si elle n’en avait pas, j’aurais risqué, moi, de le devenir. Souvent, je me suis dit que mon éducation aurait été tout autre si ces embrassades avaient été monnaie courante ; comment prédire les effets de cet érotisme diffus dans les rapports sociaux les plus communs ? À Providence j’aurais pu m’en tirer en prenant un air affecté ou efféminé, mais ça ne m’avait jamais traversé l’esprit. En Espagne, par contre, j’usais et abusais de la bise ; j’y mettais une charge libidinale qu’elle n’était pas censée avoir. Quand on était ivre, défoncé ou étranger, on pouvait sans danger s’emmêler les pinceaux et atterrir au coin des lèvres.

À l’intérieur de la galerie, Teresa et Rafa, le petit ami d’Arturo, attendaient près des tapas et du vin. Je fis quelques pas vers eux, envisageant d’enfreindre ma bonne résolution et de prier Teresa en anglais d’expliquer à Arturo pourquoi je ne lirais pas, quand, horrifié, j’aperçus María José de la fondation qui admirait les photographies accrochées aux murs : des clichés en noir et blanc, brillants, de machines industrielles à l’arrêt. Je ne l’avais rencontrée que deux fois : à mon arrivée, pour remplir de la paperasse, puis pour lui remettre un bref compte rendu en anglais de mes activités – de ce rapport dépendait le versement de ma bourse. Ces entrevues m’avaient plongé dans un tel embarras que son portrait était à jamais gravé dans mon esprit. J’étais certain qu’elle avait vu clair dans mon jeu, que mon imposture lui sautait aux yeux, ce qui ne requérait pas une perspicacité folle étant donné mon si piètre espagnol. Chaque fois qu’elle avait mentionné, histoire de faire la conversation, un poète ou un spécialiste de la Guerre civile espagnole, je m’étais contenté de cligner des yeux en marmonnant que le nom m’était familier, même si je n’étais pas sûr du mot pour « familier ».

Elle vit que je l’avais vue et s’approcha en souriant, on se fit la bise, bien sur la joue. Elle dit quelque chose sur cette occasion d’entendre mes écrits ; je crus comprendre que l’occasion était d’autant plus bienvenue que j’avais manqué toutes les soirées de la fondation. Elle me désigna d’autres Américains, eux aussi en résidence, devinai-je ; ils maîtrisaient l’espagnol bien mieux que moi mais ils parlaient trop fort. Comment avait-elle eu vent de la lecture ? réussis-je à demander. Il semblait que la galerie avait profité de l’occasion pour ajouter la fondation à sa liste de diffusion.

Je finis par semer María José, embrassai Teresa, saluai Rafa d’une accolade et décochai à Arturo mon regard le plus glacial, tout en cherchant un moyen d’y couper. Il me tapota l’épaule, tout irait bien, dit-il, sur quoi il se mit à feuilleter son propre carnet – sans doute ses traductions. Il me demanda quels poèmes j’avais choisis. Je faillis lui faire croire que j’étais trop malade – ma pâleur était flagrante – mais, si je ne lisais pas ce soir devant María José, je craignais de me mettre à dos la fondation ; la vacuité ineffable de mon projet éclaterait au grand jour et je devrais rentrer à la maison toute honte bue. La bouche sèche, je me servis un verre de blanc, peu importe ce que je lirais, répondis-je – un ou deux poèmes, pas plus. Teresa réclama celui où, depuis l’avion, je me voyais au sol et où, au sol, je me voyais dans l’avion ; je rétorquai, exprimant pour la première fois un mouvement d’humeur en espagnol, que le poème ne parlait pas de ça, que les poèmes ne parlaient de rien. Tous trois me dévisagèrent, bouche bée. Je m’excusai avant de vider mon verre pour le remplir illico. Teresa avait l’air sincèrement blessée, ce qui, à mes yeux, reflétait mieux que son choix de poèmes l’affection qu’elle me portait. On le lira, promis-je.

Le public s’installa, la galerie était étroite, tout en longueur, hauts plafonds, murs blancs, foule compacte : dans les quatre-vingts personnes. Un pupitre avait été dressé, y trônaient une lampe, un micro et une petite carafe d’eau. Je m’assis au quatrième rang avec Teresa et Rafa, j’étais furieux, angoissé à en avoir la nausée et je cherchai un tranquillisant dans mon sac aussi discrètement que possible. Arturo, sur l’estrade, remercia tout le monde d’être venu et présenta le programme de la soirée. Quelle chance d’avoir parmi nous deux des nouvelles voix les plus intéressantes de la poésie américaine et espagnole. On entendrait pour commencer Tomás Gomez ou Gutiérrez, lauréat de tel et tel prix, dont le travail présentait telle et telle caractéristique, et qui était aussi un peintre de talent. Puis viendrait le tour d’Adam Gordon, actuellement à Madrid dans le cadre d’une résidence prestigieuse, dont l’écriture avait un genre d’effet sur quelque chose, dont la poésie – fortement engagée politiquement – rappelait celle d’un confrère espagnol dont je n’avais jamais entendu parler ; sa voix, cependant, ne s’élevait pas contre Franco mais contre les États-Unis de Bush. Cela ne fit que décupler ma nervosité, étant donné que ma poésie n’avait rien à voir. Quand Arturo se rassit pour céder la place à Tomás Gomez ou Gutiérrez, je m’imaginai lui défoncer le visage à coups de lampe ou de micro.

Tomás s’apprêtait à lire de la poésie mais on l’aurait plutôt dit sur le point de chanter du flamenco ou de fondre en larmes ; il ne dit ni merci, ni bonsoir, ni rien, se contenta d’une pause théâtrale, comme s’il rassemblait ses forces pour cette épreuve rien de moins qu’héroïque. Ses cheveux mi-longs lui tombaient sans arrêt dans les yeux tandis qu’il classait ses feuilles ; il les repoussait d’un geste qui me sembla étudié ; il était, me dis-je, sa propre caricature – une caricature d’El Poeta. Quelques retardataires s’étaient faufilés dans la galerie et il les suivit gravement des yeux jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une place. Puis il se repencha sur son papier, releva le visage vers la foule et, quand le silence fut assez prégnant à son goût, il énonça ce qui devait être le titre de son premier poème : « Mer ». À ma surprise, celui-ci me fut totalement intelligible – un espéranto de clichés : des vagues, un cœur, de la souffrance, la lune, des seins, la plage, le vide, etc. ; sa diction était si écœurante que je me demandai, l’espace d’un instant, si son sérieux apparent n’était pas une parodie. Mais il passa au poème suivant, « Distance » : montagnes, ciel, cœur, douleur, étoiles, seins, rivière, vide, etc. L’expression d’Arturo laissait penser qu’il vivait une profonde expérience esthétique.

Je réfléchis, ou du moins j’essayai : peut-être que je comprenais mal, peut-être que ces mots avaient une portée et un poids qui m’échappaient en espagnol ou qu’il s’agissait d’une subtile variation sur une tradition sexiste dont j’ignorais tout. Tomás lut un troisième poème, « Travail de rêve » ou « Rêve de travail » ; je me forçai à l’écouter comme s’il était profond et imprévisible, comme si c’était un fait établi – si je n’étais pas conquis, ce serait entièrement et exclusivement ma faute. J’étais si concentré que chaque mot retrouva un peu d’étrangeté, me forçant à l’envisager dans sa sonorité puis à revivre le miracle de ces sons qui s’ouvraient jusqu’à devenir du sens, ou presque. Je parvins à réprimer mon dégoût. Mais je ne pus m’y astreindre bien longtemps. Même en espagnol, rendre à des représentations aussi familières leur intensité, leur étrangeté, me coûtait trop d’efforts. Néanmoins, à imaginer la scène dans son ensemble, j’éprouvai un regain d’intérêt : plus de quatre-vingts personnes avaient jugé bon de se réunir pour écouter cette merde sans nom, comme si le langage de tous les jours s’était transmué au creuset de l’esprit humain pour émerger purifié, rédimé ; ou alors, ces quatre-vingts et quelques personnes croyaient assister à la déconstruction ou, au moins, la mise à nu des mécanismes idéologiques et commerciaux de leur syntaxe, même si ce n’était sans doute pas trop la came de Tomás – le creuset de l’esprit humain, ça devait plutôt être ça, son truc. Et si les gens étaient réellement émus, se forçant à découvrir ce qu’ils ne faisaient que projeter sur ce poème banal à hurler ? Ou, mieux encore, peut-être se sentaient-ils obligés de jouer la comédie devant ce qu’ils savaient n’être que le piètre ersatz d’une forme d’art devenue impraticable, un moyen d’expression mort dont la puissance passée ne pouvait être ressentie qu’en creux. Ces scenarii avaient un pathos qui faisait défaut aux poèmes eux-mêmes et qui croissait à proportion de l’échec poétique : plus l’expérience réelle était abyssale, plus les implications virtuelles s’envolaient. Alors, l’idiotie consommée des vers de Tomás m’apparut comme une forme de réussite, d’autant qu’elle allait de pair avec cette parodie involontaire de lui-même, son tic capillaire, la façon dont il s’agrippait au pupitre comme pour résister aux vagues d’émotion qui menaçaient de l’emporter. Ma propre prestation ne m’angoissait plus tellement, le tranquillisant devait faire effet lui aussi. Quoi que je fasse – cela valait pour tout poète –, mes textes n’étaient que des écrans sur lesquels les auditeurs projetaient leur foi désespérée en la possibilité d’une expérience poétique quelle qu’elle soit ou qui, à défaut, leur permettraient d’en faire le deuil. Je pouvais leur offrir cela moi aussi, aussi bien – voire mieux – que Tomás. Après tout, mes poèmes étaient aléatoires et chaotiques et en cela ils étaient informes, ce qui était essentiel : ce n’étaient pas tant des poèmes que des amas de matériaux à partir desquels en assembler ; ils étaient une pure potentialité attendant d’être énoncée. Et ils seraient traduits, ce qui les rendrait d’autant plus virtuels : on ne manquerait pas de se demander ce qu’Arturo ou la langue espagnole échouait à rendre de l’anglais d’origine. Ainsi leur échec, leur puissance négative étaient assurés.

Une envolée histrionique nous indiqua que la lecture de Tomás touchait à sa fin, un dernier poème affligeant et il s’interrompit, leva les yeux sur son public et abandonna le pupitre sans un mot. Sur quoi les applaudissements fusèrent. Quand ils se tarirent, Arturo me fit un signe de tête. Près du pupitre, il expliqua que je lirais en anglais et qu’il prendrait le relais. Il ajouta peut-être que, même sans comprendre la version originale, un peu de sa puissance initiale serait perceptible. Tandis qu’il disait cela, ou autre chose du même genre, je me servis un verre d’eau que je faillis renverser en buvant, puis j’ouvris mon carnet. D’un regard il m’invita à commencer, je dis merci dans le micro et me lançai d’une voix neutre et monocorde quoique étonnamment assurée vu que mes genoux tremblaient et que mes mains étaient glacées, mais je lisais comme si j’étais sûr de la force du poème et que je pouvais me passer d’effets, ou au contraire comme si ce n’était pas du tout de la poésie, juste une déclaration des plus ordinaires : ce train est retardé en raison de travaux sur la voie, etc. En m’écoutant, je fantasmais que cette ambiguïté d’énonciation – hommage à l’énergie propre au poème ou ton approprié à la parfaite banalité du texte ? – aurait sa propre efficacité, surtout après le numéro de Tomás.

Sous l’arc de ceux-là

J’ouvre le Lorca au petit bonheur

Je tourne la tête je regarde

Les lumières lent, une clairière

Parmi les référents possibles

Parmi les gens qui contemplent

Les murs de la galerie, éclat morne

Orange et mauve, enfant

Sous verre, adulte fuyant

Je mordis fort a n d’aggraver la blessure

J’imaginais les passagers

Me voyant, je m’imaginais être

Un passager me voyant

Lever la tête…

Au terme de ma contribution, je filai m’asseoir sous les applaudissements, m’apercevant après coup que j’aurais dû rester auprès d’Arturo pendant sa lecture, mais j’étais déjà trop soulagé pour y retourner.

Arturo marqua un temps, il devait imaginer que mon intervention ressemblerait davantage à celle de Tomás, il avait dû entreprendre la traduction avec une performance plus théâtrale en tête et hésitait à lire à ma manière ou, au contraire, à déclamer comme prévu ; je fus heureux de le voir tiraillé. Puis il se lança, d’un ton qu’il pensait sans doute à mi-chemin entre mon style et celui de Tomás, agrippé comme lui au pupitre mais imitant mon détachement, ce qui eut un effet étrange, comme du doublage.

Au début, je captai des mots isolés, mais rien que je puisse reconnaître comme mien ; après tout, mes poèmes originaux n’avaient rien d’original, dans la mesure où ils consistaient en fragments mal traduits, aboutés à des bribes détournées de mails effacés. Mais, peu à peu, j’identifiai quelque chose comme ma propre voix, si c’est le terme, et c’était d’autant plus étrange que cela ne m’était jamais arrivé. Ça tenait à l’arrangement des vers plutôt qu’aux mots ou à leurs référents, ça évoquait une présence fantomatique derrière l’espagnol, et cette présence était la mienne – ou était-ce mon absence ? C’était comme d’entrer dans une pièce où j’étais sûr de n’être jamais venu alors que les meubles, les mégots dans le cendrier ou la tasse à café sur le rebord de la fenêtre, près de la douche, prouvaient que j’en sortais à peine. Non que cette tasse, ce canapé, m’aient jamais appartenu ; mais la disposition particulière des objets, la façon dont on les avait manipulés rendaient ma présence évidente ou implicite ; ni amnésie ni déjà-vu – plutôt, j’étais à la fois dans la pièce et hors d’elle, dans le parc peut-être, quoique pas seulement, à la fois dans tous les autres parcs et toutes les autres pièces possibles. N’importe quel objet, même le plus contingent, canapé, tasse, « orange » ou « naranja », pouvait former la constellation de mon être, pouvait la former sans moi – mais non, pas tout à fait ; au fond, c’était comme de me voir de haut me regarder d’en bas.

Quand Arturo se tut il y eut un long silence suivi d’applaudissements qui me parurent assourdissants, et il me désigna : c’était moi qu’il fallait acclamer. Puis il ajouta quelques mots au micro à propos de Tomás, qui eut ainsi sa part d’ovations avant qu’elles ne s’éteignent. Les auditeurs se levèrent, soit pour aller fumer – fumer devait nuire à l’art –, soit pour foncer sur le vin et les tapas. Teresa vint me féliciter, c’était formidable, dit-elle. Rafa me gratifia d’une accolade, c’était un homme de peu de mots ; María José attendait son tour, flanquée de quelques Américains en résidence.

Je présentai María José à Teresa qui se répandit en compliments sur mon écriture, c’était merveilleux que la fondation m’ait fait venir à Madrid. J’étais loin de tout comprendre mais elle était d’une grande éloquence, s’exprimant manifestement non en tant qu’amie mais en représentante autoproclamée de l’Art espagnol, et María José était impressionnée, quoiqu’un peu rebutée. Elle me dit que la lecture lui avait beaucoup plu, qu’elle avait hâte d’apprendre en quoi mes nouveaux poèmes découlaient de mes recherches sur la Guerre civile, peut-être pourrais-je aborder le sujet à l’une des prochaines rencontres de la fondation où les pensionnaires présentaient leurs travaux, en guise de réponse je clignai des yeux plusieurs fois de suite en disant claro. Puis l’une des Américaines se présenta, déclarant – hurlant, devrais-je dire – qu’elle aussi était poète, qu’elle adorerait prendre un café et parler de poésie espagnole. Je cillai derechef mais n’eus pas le temps de lâcher un claro, déjà Arturo me tirait par la manche pour me présenter Tomás, qui avait l’air victime d’une méprise colossale.

Poignée de main ; belle lecture, dis-je, il me remercia sans rien ajouter, sans doute n’aimait-il pas ma poésie, sans doute refusait-il de mentir même par politesse quand il était question de cet art sacro-saint. Cela me mit en rage, l’ampleur de ma fureur et sa fulgurance me prirent de court mais je ne relevai pas, me contentant d’un pâle sourire pour bien lui faire comprendre que mon compliment n’était que pure courtoisie, qu’en vérité il avait touché le fond, que ni son style ni son art, aucun style et aucun art, ne pourrait jamais tomber plus bas.

Quand j’estimai qu’il avait saisi tous les tenants et aboutissants de mon expression, je le plantai là et sortis sans me soucier du froid pour allumer une cigarette, à l’écart des autres fumeurs. Je sentis qu’ils chuchotaient à mon propos, qu’ils étaient respectueux – moins en raison de ma prestation que parce qu’on m’avait présenté comme un auteur étranger important, mais c’était agréable quand même. L’un d’eux finit par m’aborder, il s’appelait Abel. On se serra la main, la lecture lui avait plu, dit-il, puis il m’expliqua que la galerie exposait ses photographies, à quoi je répondis qu’elles étaient excellentes, même si je ne les avais pas vraiment vues. Je lui fis ce compliment l’air de dire que je touchais ma bille dans ce domaine, ce pour quoi, peut-être, il sembla tenir à me montrer qu’il avait une culture poétique en mentionnant un auteur espagnol dont j’ignorais tout. Tandis qu’il s’enflammait, un autre fumeur se joignit à nous, écouta Abel un moment puis le contredit, d’abord en douceur puis avec énergie. Plus ils s’échauffaient, plus ils mangeaient leurs mots et moins j’en comprenais ; mais, enhardi par ce qui m’apparaissait de plus en plus comme une lecture triomphale, j’exécutai une traduction par la seule force de ma volonté et j’en vins à me croire en mesure de suivre l’échange, dont l’intensité et la teneur m’évoquaient des débats bien connus.

Le poète auquel m’avait comparé Abel était réactionnaire, semblait dire le deuxième fumeur, son conservatisme formel découlait de ses sympathies de droite ; seules les sonorités nous rapprochaient, car mon ouverture stylistique témoignait d’une souplesse et d’une capacité à embrasser l’expérience contemporaine qui me démarquaient franchement d’Untel et de sa nostalgie fascisante d’une unité sociale perdue. Non, mon travail évoquait bien davantage un autre poète dont le nom m’était inconnu, qui avait fui le franquisme et était mort en exil, un artiste dont la capacité à élire la contradiction comme lieu de la création, à la ménager sans violente volonté de résolution, épousait formellement les possibilités de l’utopie. Argument qu’Abel réfuta d’un simple geste, cigarette à la main : ce n’étaient là qu’associations simplistes entre expérimentation stylistique et orientations de gauche, alors qu’en réalité les pionniers du modernisme étaient fascistes ou sympathisants fascistes, et, dans le contexte de l’impérialisme américain (crus-je comprendre), il fallait recréer des formes d’une certaine complexité, d’une certaine permanence, pour contrer les surfaces lisses et jetables de sa société de consommation – voilà la vraie tâche de la poésie.

Impossible de surmonter la marchandisation du langage en se réfugiant dans un passé imaginaire, rétorqua, ou pas, le deuxième fumeur – c’était cela, le fantasme fasciste par excellence. Non, il fallait chercher de nouvelles formes à même de représenter les possibilités à venir du langage, et c’est bien ce que mes poèmes faisaient, à mon insu, en recyclant, en archivant et en juxtaposant de façon provocante des emprunts et des discours contemporains. Nous étions désormais rassemblés en un seul groupe de fumeurs, plusieurs rallumaient une deuxième voire une troisième cigarette et il devenait indispensable que je prenne part au débat. Je dis ou tentai de dire que c’était peut-être dans la tension entre ces deux positions, leur division que résidait la vérité ; mon argument avait le mérite d’être valable quels que soient les pôles antagonistes ; il me sembla que les fumeurs trouvaient ma remarque éclairante.

J’allumai une nouvelle cigarette pour étayer mon propos et, dans le silence qui s’ensuivit, j’essayai à toute force de concevoir le rapport entre mes poèmes et les charniers franquistes, leur impact sur la destruction délibérée et systématique d’un peuple ou d’une planète, sur l’abolition des classes – pourraient-ils jamais représenter un geste politique d’une quelconque efficacité ? Je m’efforçai d’imaginer mes poèmes, tout poème, comme une machine à même de faire advenir quelque chose, de transformer les gouvernements, les systèmes économiques ou les langues, le corps et sa réceptivité sensorielle, mais c’était impossible, je n’arrivais même pas à m’imaginer l’imaginant. Et pourtant, quand j’envisageais la victoire totale de ces choses-là sur la poésie, quand j’imaginais, le cœur lourd, un monde sans même nos affreux petits ersatz poétiques pour professer une foi en les possibilités même les plus virtuelles du moyen d’expression, un monde sans le rituel absurde auquel je venais de prendre part, j’eus l’intuition d’une perte inestimable et infinie, car ce n’étaient pas les œuvres mais l’art lui-même qui était perdu – le triomphe total du concret ; dans un monde pareil, que faire sinon avaler toute une boîte de pilules blanches ?

On se réveillait en même temps, Isabel et moi, ce qui nous donnait l’impression d’avoir été tirés du sommeil par un bruit venu de l’extérieur ou un son inhérent à nos rêves et, face à face, nous le guettions, l’oreille tendue, en clignant des yeux. Mais il ne se répétait jamais et je ne lui fis jamais part de ma théorie, impossible donc de dire si elle vivait bien l’expérience que je lui prêtais.

Elle sortait du lit, s’enroulait dans la serviette de bain posée sur le dossier de la chaise. Elle prenait sa douche, moi je faisais le café, et dès qu’il était prêt je la prévenais en haussant la voix pour couvrir le bruit de l’eau. Elle coupait le jet, se drapait à nouveau dans la serviette et nous buvions notre café sur le canapé en fumant, tout contre le petit chauffage au butane. Puis je passais sous la douche à mon tour et je faisais toutes ces choses que je ne voulais pas qu’elle voie : chier, gober des pilules. Quand je ressortais elle était habillée. Elle se coiffait.

Elle passait son temps à arranger ou enlever des longueurs de tissu sur son corps et ses cheveux, à enrouler ou dérouler des châles, des écharpes, c’est ainsi que je la voyais quand je pensais à elle ; impossible de me la représenter immobile, entièrement vêtue ou dévêtue, elle était toujours en train d’ajuster ou d’ôter quelque chose. J’essayai de le lui dire, dans l’espoir de paraître poétique – mais je ne connaissais aucun des verbes nécessaires, donc je marmonnai quelque chose sur les mots qui me manquaient pour dire son mouvement perpétuel, je ne l’imaginais pas en place, et je joignis les gestes à la parole pour lui faire savoir que ce n’était là qu’une pâle version de ce que je voulais lui dire, lui laissant la tâche de déployer le sens de mes remarques.

Excepté les échanges les plus élémentaires, passe-moi ceci ou cela, quelle heure est-il, tout notre mode de communication reposait sur les gestes par lesquels je désignais ce que j’étais incapable d’exprimer ; après, il me fallait deviner le référent qu’elle-même avait dû déduire, puis gesticuler en retour. Ici, dans la deuxième phase de mon projet, Isabel assignait une grande profondeur de sens – non, une pluralité de sens possibles et tout aussi pénétrants – à mon discours incomplet, dont les bribes suffisaient à suggérer ma clairvoyance, mon éloquence contrariée ; et comme elle projetait sur moi ce qu’elle se persuadait d’avoir découvert, elle éprouvait à mon égard, me plaisais-je à croire, une immense affinité spirituelle.

Nous déambulions dans le musée Reina Sofía et je me fendais de phrases sans verbe ou fragmentaires devant tel ou tel tableau. C’est elle qui, ensuite, élaborait ou synthétisait mes remarques pour en faire des observations pertinentes sur les lignes, les couleurs, l’art et les institutions ; sur l’Ancien Monde et le Nouveau – du moins imaginais-je ces développements. Photographier un tableau… lâchais-je, tout en dérision mystérieuse en toisant des touristes devant Guernica, puis j’observais son visage tandis que ma phrase s’y déployait en une méditation sur l’art à l’ère de sa reproductibilité technique. Je disais des choses comme Le bleu a trait à la distance, ou La littérature prend fin où commence ce bleu-là, ou Comme ces bleus sont subjonctifs. Je disais Écrire avec la sculpture…, ou Penser la verticalité…, ou Réfuter un siècle d’ombres…, etc., sur quoi elle répétait ma phrase pour elle-même, explorant tous ses échos possibles pour les appliquer à la toile. Bien sûr, nous parlions aussi de la pluie et du beau temps, mais nos échanges les plus intenses et les plus intimes étaient ceux dans lesquels elle investissait mes silences, les lacunes qui donnaient à mon espagnol une grande puissance intellectuelle et esthétique. Et je me convainquis qu’elle investissait mon corps de la même façon, chacun de nos contacts magnifié par l’ambiguïté de mon intention – comme si cela aussi nécessitait une traduction –, tous se multipliant en une variété de caresses. Son expérience de mon corps était plutôt une expérience de l’expérience de son corps à elle, de sa réceptivité symphonique – expression ridicule – tandis que l’expérience que j’avais, moi, de mon propre corps faisait l’objet d’une mise en abyme supplémentaire, de sorte que mon corps était dissous – du reste, en l’état, je n’en avais jamais espéré davantage.

Isabel ne possédait pas de voiture mais en avait plusieurs à sa disposition ; les week-ends d’hiver elle m’emmenait découvrir les environs de Madrid dans un petit véhicule rouge ou jaune ou un break marron, pour me faire visiter une ville avec une église ou un restaurant plutôt intéressants. Elle avait d’innombrables tantes et cousins et, quand nous avions admiré des reliques ou un énième Greco ou que nous avions fini de déguster perdrix, cochon de lait ou autre spécialité locale fraîchement saignée, nous retrouvions sa famille pour fumer et boire. J’étais en Espagne depuis assez longtemps maintenant et je préférais passer pour timide ou réticent plutôt que monolingue ; heureusement, c’était facile, il fallait juste penser à changer d’expression en accord avec le ton de celui ou celle qui parlait pour feindre la compréhension, et si je fumais d’un air maussade ou parlais très doucement quand j’y étais contraint, personne ne cherchait plus à engager la conversation avec moi. Ma technique marchait avec tout le monde – sauf avec sa tante Rufina.

Il faisait beau mais très froid le jour où nous décidâmes d’aller à Tolède ; à l’attitude d’Isabel je déduisis que son rapport à Rufina était complexe, elle se demandait sans cesse s’il valait mieux passer chez elle après avoir visité la ville, si on aurait le temps, si on dérangerait – d’habitude, on débarquait chez l’un ou l’autre de ses cousins, quelle que soit l’heure, et on était accueillis par de grandes embrassades et invités à se joindre à leur activité du moment, souvent l’apéro devant la télé. Sur l’autoroute de Tolède on dépassa plusieurs cars touristiques remplis d’Américains ou autres, appareils photo numériques déjà en main, et en croisant leurs regards je les gratifiai d’un mépris infini, facile à signifier d’un simple haussement de sourcils. Mon expression les accusait de soutenir la guerre, de considérer les gens et leurs relations mutuelles comme des objets – ils n’étaient que les lemmings de cet empire du spectacle et du meurtre et je les accusais comme si j’étais un écrivain en exil ayant fui un régime répressif, plutôt qu’un imposteur subventionné de première bourre. De fait, dès que je croisais un Américain, je m’empressais de l’accabler de mon mépris muet – pas uniquement réservé aux étudiants aisés qui s’interpellaient à cor et à cri par leur nom de famille, se traitaient de pédés, et à leurs équivalents féminins, invariablement peroxydées et en minijupe, qui finissaient leur licence à l’étranger, tout le temps fourrées dans les cybercafés et les discotecas, se plaignant de la nourriture, du débit d’eau chez leurs familles d’accueil, regrettant d’avoir choisi l’Espagne plutôt que le Mexique, où était Cyrus, tout cela parce que c’était moins dangereux, plus propre, plus blanc – mais plus éloigné des quartiers résidentiels privés où habitaient leurs parents. Je ne méprisais pas que les quadras et quinquas avec leurs sacs banane, leurs bobs, leurs rejetons geignards, ni les routards barbus pour qui faire l’impasse sur la douche était un pied de nez au système ; non, mon antipathie la plus virulente visait ceux qui essayaient de se fondre dans le décor, se faisaient des amis espagnols et fuyaient leurs compatriotes, ceux qui refusaient de parler anglais et exagéraient le zézaiement castillan. À Madrid, je n’avais pas remarqué tout de suite ces Américains plus tranquilles, plus discrets, mais en devenant l’un d’eux, je m’aperçus qu’ils étaient légion. Je me félicitais de déjeuner avec Isabel dans un restaurant épargné par les touristes, oui, je me félicitais de ce contact avec l’Espagne authentique – que je ne définissais que par la négative, comme un espace exempt d’Américains – quand je croisais brièvement le regard de quelqu’un, homme ou femme, à la table d’à côté, la vingtaine ou la petite trentaine, entouré d’Espagnols, plus réservé que ses compagnons, fumant, l’air un peu maussade, et en un éclair je savais – nous savions tous les deux – que nous étions de la même espèce. Si l’on était attentif, m’apparut-il, on repérait, même dans les barrios réputés peu touristiques, de jeunes Américains dont l’existence était étayée par ces efforts pour dissimuler leur vraie nature. Ils devaient vivre sur leurs économies ou donner des cours particuliers à des gosses de riches ; expatriés temporaires dont les vêtements, la coiffure semblaient vaguement quoique intrinsèquement madrilènes, en partie car il s’agissait de versions démodées ou imparfaites de styles américains. Les membres de ce réseau indistinct se détestaient mutuellement car chacun rappelait aux autres qu’il n’y avait rien de plus américain que de fuir les Américains, et que le doux exil qu’ils s’imposaient n’était qu’un énième avatar des séjours organisés chers à l’empire tardif.

À Tolède aussi les touristes pullulaient malgré l’hiver. Nous les évitions, sarcastiques, en remontant les venelles vers l’imposant Alcázar, forteresse érigée au sommet de la ville et dont Isabel pensait qu’elle présenterait un intérêt particulier pour moi vu son importance dans la Guerre civile ou du moins son rôle dans la mythologie nationaliste : un groupe fasciste s’y était retranché mais l’arrivée de Franco avec l’armée d’Afrique mit fin au siège du Front populaire, ce qui fut l’une des premières et des plus symboliques victoires de la cause nationaliste. En longeant les fortifications géantes, en grande partie reconstruites après la guerre, elle me raconta des anecdotes que je compris à peine sur des personnages historiques dont j’ignorais jusqu’aux noms. Elle se mit à m’interroger sur mon projet, qui jusque-là l’avait laissée indifférente.

– Pourquoi l’Espagne plutôt que, disons, le Chili ?

– On a beaucoup écrit sur Allende, dis-je, tout en n’ayant qu’une vague idée de qui était Allende.

– En quoi réside l’efficacité de la poésie en tant qu’outil de recherche historique ?

Je déduisis la question à partir des quelques mots que je compris. Étrangement, je me découvris enclin à défendre ce projet que je ne m’étais jamais donné la peine de définir en détail et que je ne comptais pas le moins du monde mener à bien. Impossible, pourtant, d’admettre sa totale vacuité.

– Le langage poétique est aux antipodes de celui des médias de masse, lançai-je, ce qui ne voulait rien dire.

– Mais pourquoi des Américains s’intéressent-ils à Franco ? demanda-t-elle en désignant un groupe de touristes en visite guidée. Et pas à Bush ?

À l’entendre, chaque Américain projetait de commettre une monographie sur le Caudillo.

– Les noms des dirigeants ne servent qu’à masquer la permanence de modèles économiques concrets.

J’essayais de me donner l’air pénétré, avec l’espoir qu’en espagnol « modèles » et « concrets » soient des termes transparents. Mon stock limité de verbes encourageait le recours aux vérités générales.

– Alors pourquoi ne pas étudier le modèle économique américain ?

Elle était en colère.

– On ne peut pas analyser un mode de production directement.

Et pour faire bonne mesure, j’ajoutai :

– C’est d’une évidence crasse.

– Je suis sûre que les Irakiens attendent avec impatience ton poème sur Franco et son système économique.

C’était la première fois que je la trouvais désobligeante.

Je ne répondis rien, lui laissant tout loisir d’imaginer des reparties que j’aurais été bien incapable de trouver et je ne desserrai pas les dents sur le chemin de la cathédrale, où se trouvaient des Greco célèbres – même si, je l’avoue, ses silhouettes allongées et tortueuses, sa palette maladive me sortaient par les yeux. Ne me gênaient pas tant la colère d’Isabel ni son opinion sur mon projet, qu’elle jugeait absurde ; qu’elle me prenne pour un Américain aussi prétentieux que tous les autres ne me dérangeait pas non plus ; non, ce qui me troublait c’était que, pour la première fois, en dépit de tous mes efforts, notre échange tenait davantage du réel que du virtuel. Comme d’habitude, je n’avais rien dit de substantiel, mais cette fois, ce rien s’étiolait entre nous sans qu’elle le déploie en un chœur de possibilités, et le silence que nous gardions n’était qu’une simple absence de son ; il n’était plein d’aucun sens potentiel. C’est que mon espagnol s’améliorait malgré moi – l’évidence me frappa avec la force d’une épiphanie : notre relation reposait en grande partie sur mon manque d’aisance linguistique, excuse rêvée pour m’exprimer par fragments énigmatiques ou en koan. Certes je n’étais pas près de devenir bilingue mais, en déambulant autour des couvents et des boutiques de souvenirs, je me demandai combien de temps je pourrais rester à Madrid sans franchir l’invisible palier de compétence verbale qui m’ôterait tout intérêt à ses yeux.

Le soir tombait à peine quand nous arrivâmes à la cathédrale, mais dans les cathédrales espagnoles c’est toujours le crépuscule : or noirci, pierre grise, distances indéfinissables. Je n’avais pas tant l’impression de pénétrer dans un bâtiment que de passer dans un autre espace extérieur différemment structuré. Inquiet, je m’aperçus que je me creusais les méninges pour exprimer de façon élégante ce sentiment à Isabel. Et j’étais inquiet parce qu’il m’était bien impossible d’être élégant en espagnol, mais surtout parce que, pour la première fois, je souhaitais lui transmettre une idée précise, dont la profondeur ne serait pas une illusion due à son indicibilité. Je craignais de ne même plus pouvoir être éloquent par défaut ; j’arpentais les capillas, l’estomac noué. Nos échanges désormais réduits à un plan littéral, nos silences lourds de sens changés en air inerte, au spectre désormais plat sur une onde donnée, cela signerait aussi la perte des pouvoirs de suggestion dont avait joui mon corps : quand nous ferions l’amour, elle n’éprouverait plus sa propre aptitude à éprouver, mais simplement mon corps dans sa désolante réalité.

La panique me guettait, je fouillai mon sac à la recherche d’un tranquillisant jaune et ma main tomba sur un carnet ; je repêchai aussi un stylo pour y griffonner mon idée sur le crépuscule et la cathédrale, encouragé par le regard d’Isabel sur moi. Je pris un air d’intense concentration : à n’en pas douter je venais d’avoir une illumination et il n’y avait pas de temps à perdre en paroles, je devais donner à mon intuition une forme plus durable. C’est Isabel qui rompit notre petite demi-heure de silence pour me demander ce que j’écrivais. Une idée de poème, dis-je, ou d’essai. Elle attendit des précisions que je ne lui fournis pas ; quand je rangeai mon carnet, elle suivit mon geste des yeux avec, je crois, une curiosité sincère. Voilà, me félicitai-je en finissant le circuit de la cathédrale pour émerger dans une rue obscure, voilà qui me permettrait de conserver ma capacité négative, même si le terme était mal choisi ; je pouvais toujours déplacer le mystère de mes propos sur mes écrits et peut-être ceux-ci revaloriseraient-ils mes paroles. Si nos conversations n’étaient plus sous-tendues par un sens potentiel, si mes mots ne résonnaient plus sur plusieurs plans à la fois, ce que j’écrivais dans une langue impénétrable pour elle ménagerait malgré tout mon aura. Le matériau brut de ces notes et des poèmes à venir était issu du temps que nous avions passé ensemble : Isabel aurait donc dans leur genèse un rôle important quoique indicible ; elle pourrait chercher des traces de sa présence dans le sujet ou dans le processus formel. Et si les poèmes manquaient de puissance, peut-être aurait-elle aussi sa part de responsabilité, car cela voudrait dire – si elle avait foi en mon talent – que le temps passé ensemble n’avait été qu’une piètre source d’inspiration. Et puis, de toute façon, pourquoi n’aurait-elle pas foi en moi ? N’étais-je pas issu d’une université prestigieuse et lauréat d’une bourse qui l’était tout autant ? L’instant présent lui paraîtrait tout imprégné de sa possible transfiguration poétique et ce futur poème était un fonds secret auquel chaque moment pourrait puiser ; à la place de mon espagnol fragmentaire, mon carnet deviendrait l’indice du virtuel et permettrait à mon projet d’avancer. Cette nouvelle petite fable m’encouragea et me réconforta au point que j’en oubliai mon tranquillisant. En regagnant les remparts près desquels Isabel s’était garée, je lui dis :

Je m’e orçai d’imaginer mes poèmes, tout poème, comme une machine à même de faire

advenir quelque chose.

– J’ai lu mes poèmes et leur traduction en duo avec un ami dans une galerie de Salamanca, l’autre soir.

Je voulais la piquer un peu et je crois avoir fait mouche. N’ayant jamais eu l’intention de lire moi-même je ne l’avais pas invitée, et puis j’avais résolu de tenir Isabel à l’écart d’Arturo et Teresa ; peut-être se seraient-ils bien entendus, ce n’était pas la question, mais je voulais surtout que chacun me prête une vie sociale trépidante. En revanche, je savais qu’elle serait blessée par cette apparition publique sans elle ; blessée mais impressionnée par l’attention qu’on me portait, ce qui ne manquerait pas d’améliorer l’image qu’elle se faisait de ma poésie, de la nimber de mystère – tout en la rendant jalouse de mes autres amis.

– Ces poèmes, de quoi parlaient-ils ? demanda-t-elle, après un long blanc qui signifiait : Pourquoi tu ne m’as pas invitée ?

Un silence – et soudain, je m’arrêtai pour lui faire face, les mains posées sur ses épaules, geste qui ne me ressemblait pas. Les yeux dans les yeux, expression ridicule, je dis tendrement :

– Les poèmes ne parlent de rien.

– Les poèmes ne parlent de rien, répéta-t-elle surtout pour elle-même, non sans une pointe d’incrédulité, d’amusement ou de mépris, et je ne savais pas trop si le sens de mes mots se déployait.

Dans le doute, pour faire caisse de résonance, je l’embrassai.

En arrivant à sa voiture, l’équilibre de notre relation était restauré ; Isabel devait le sentir elle aussi et, dans un élan d’optimisme, elle décida qu’en fin de compte on irait voir Rufina. La nuit était tombée, on roula un quart d’heure sur des routes en lacet qui me désorientèrent totalement pour finir par arriver dans une allée de gravier.

Durant le trajet, Isabel avait entamé et abandonné plusieurs descriptions de sa tante, s’efforçant de ne jamais paraître désobligeante, ce qui suggérait entre elles des affinités, de l’estime ; mais, en même temps, elle essayait aussi de me mettre en garde, contre quoi, je l’ignorais. Elle finit, hésitante, par me confier une dispute à propos de son ex causée, crus-je comprendre, par l’attitude très protectrice de Rufina, qui trouvait que sa nièce n’avait pas été bien traitée ; quoi qu’il en soit une dispute terrible.

La maison de Rufina était petite et blanche, carrée, de plain-pied ; construite sur un terrain qui, de jour, devait offrir une belle vue sur les collines à l’horizon, ou étaient-ce des montagnes. Des chiens surgirent à notre rencontre, reconnurent Isabel qui les salua dans le noir par leurs noms. On sonna ; j’entendis une radio à l’intérieur. La porte s’ouvrit sur Rufina : d’une jeunesse sidérante, dans les trente ans, jolie silhouette, maquillée comme pour sortir – ombre à paupières, rouge à lèvres, tenue choisie avec soin – même si, de fait, elle était à la campagne. Seule. Est-ce qu’un ange passa entre le moment où elle nous vit et celui où elle accueillit Isabel ? Quoi qu’il en soit, elle se montra très chaleureuse ; elle prit le visage de sa nièce entre ses paumes, essuya son rouge à lèvres du pouce, je crus que l’une voire les deux allaient se mettre à pleurer ; Rufina n’y allait pas de main morte. Puis elle la lâcha, me fit deux bises éclair et nous invita à entrer, laissant les chiens dehors. Dans la cuisine, sans rien nous demander, elle sortit trois grands verres, du gin glacé et du tonic frais. Des glaçons, puis elle versa les cocktails à l’espagnole – verres pleins presque à ras bord de gin, à peine un doigt de tonic –, sur quoi elle nous mena dans une véranda chauffée, et nous nous assîmes sur des sièges en rotin très bas, dans le noir presque complet.

Je louchai vers Rufina en attendant que mes yeux se fassent à l’obscurité. Isabel et elle échangeaient les nouvelles de rigueur, parlant si vite, en argot, que je n’essayai même pas de suivre ; en une ou deux minutes leur bavardage s’étiola. Rufina sortit une longue allumette d’une boîte qu’elle gardait à portée de main et alluma une cigarette, et dans cette lueur je la trouvai méchante et attirante, – attrait d’autant plus amplifié que toute la journée j’avais imaginé rendre visite à une vieille tante. Isabel était nerveuse, se recoiffait ; clairement, elles ne s’étaient pas revues depuis la dispute susmentionnée. Rufina tendit l’allumette vers moi et l’éteignit d’un geste sec. Pourquoi Isabel m’avait-elle amené ici ? C’était déconcertant, surtout qu’elle ne fit pas le moindre effort pour m’inclure dans la conversation ; selon toute probabilité je faisais office de garde-fou, Isabel voulait régler leurs différends avec l’espoir que Rufina se retiendrait en présence d’un inconnu et se garderait bien d’évoquer un ex-petit ami. Manifestement, Isabel trouvait ce silence pesant tout en sachant que, moi, je ne ferais rien pour le rompre. Elle finit par s’excuser pour aller aux toilettes, me laissant seul avec Rufina. Celle-ci avait piqué ma curiosité : de quoi vivait-elle, d’où venait-elle, depuis quand et pourquoi s’était-elle installée en banlieue de Tolède – sans même parler de son âge, son état civil, son lien de sang possible avec Isabel ou de ce qui s’était passé avec le petit ami, etc. – mais loin de moi l’idée de lancer la conversation. Encore un silence, puis Rufina se leva et dit quelque chose à propos de mon verre qu’elle partit remplir en cuisine.

Seul dans la véranda, je scrutai l’obscurité ; je crus deviner les chiens dans la cour. Bien plus loin, des feux arrière rubis disparurent dans un virage. Je me pris à imaginer mon appartement à Madrid en cet instant précis, sombre mais empli de la rumeur qui s’élevait de la Plaza Santa Ana, j’imaginais la cafetière au repos, les meubles bon marché mais solides avec lesquels on me l’avait loué et qui

resteraient là après mon départ, mes quelques cartes postales 1 vintage achetées au Rastro et scotchées au mur. Et mes autres chambres : Brighton Street, matelas à même le sol, Hope Street et sa petite table à dessin, la résidence universitaire, abominable, puis Greenwood, Jewell Street, Huntoon et mon lit d’enfant, dont je n’avais en fait aucun souvenir ; je les imaginais toutes en cet instant, meublées et habitées par autrui. Je sentais chacune de ces pièces autour de moi et l’obscurité devant la véranda devint celle de Topeka ou de Providence. Puis ce fut l’obscurité de mes sept, quinze ou vingt ans, chacune aux tours et contours légèrement différents ; le ciel, quand j’étais jeune, était plus concave. Puis ce fut de nouveau la véranda de Rufina, mais dépeinte depuis une future chambre et une obscurité à venir, d’où peut-être j’écrirais même ces lignes-ci.

Je m’aperçus que j’étais perdu dans mes rêveries depuis plus de temps qu’il n’en fallait pour boire un coup ou pisser. Je tendis l’oreille, perçus des voix, des voix qui se haussaient ; Isabel et Rufina se disputaient dans la maison, derrière une porte close. Les écouter de loin était un phénomène fascinant, car comment pouvais-je savoir qu’elles parlaient fort alors que je les entendais à peine ? Il y avait quelque chose dans leurs paroles, dans leurs tours ou contours ou la façon dont elles filtraient au travers des murs, et j’allai chercher mon carnet pour le noter même s’il faisait trop sombre pour écrire, quand je m’interrompis brusquement et rougis, en tout cas mes joues étaient en feu. Pourquoi prendre des notes si Isabel n’était pas là pour me voir ? Je ne l’avais jamais fait ; je trimballais un sac à cause de ma pharmacopée, pas pour travailler à mes « traductions » ; être l’un de ces poètes visités par l’inspiration, quelle idée repoussante – je faisais semblant devant Isabel sans vergogne, en revanche j’avais vraiment honte d’y avoir cru à l’instant.

Je sortis mon carnet mais l’utilisai comme simple support. Je frottai une cigarette entre le pouce et l’index afin d’en déloger le tabac et l’étalai sur la couverture. Je tirai de ma poche un bout de shit ovoïde, ovoïde pour avoir été transporté sous plastique dans le fion d’un inconnu. J’en chauffai un morceau à la flamme de mon briquet et l’effritai dans le tabac. Je soufflai délicatement dans la cigarette vide pour la regonfler puis j’y fis tomber le mélange et tordis l’extrémité du papier pour ne rien renverser. Enfin, j’arrachai le filtre cotonneux avec les dents. Les voix devenaient plus fortes.

J’allumai le joint en m’imaginant la scène à l’intérieur, et mes premières projections étaient presque toutes empruntées au cinéma espagnol : Rufina et Isabel étaient amantes, Rufina était peut-être transsexuelle et Isabel m’avait fait venir pour se venger d’une infidélité récente, mais elle avait sous-estimé Rufina et celle-ci déboulerait bientôt dans la véranda en brandissant un couteau dégoulinant du sang d’Isabel pour me poignarder avant de se suicider. Ou alors Rufina, blessée de façon innommable par des types qui l’étaient tout autant et qui ressemblaient tous un peu à Franco, avait juré qu’aucun homme ne franchirait plus le seuil de sa maison ; Isabel avait enfreint cette règle dans l’espoir de réconcilier Rufina avec le sexe opposé et celle-ci déboulerait bientôt dans la véranda en brandissant un couteau dégoulinant du sang d’Isabel, etc. Le shit commençait à faire effet et je pris mon pied à me représenter le reflet de la lame dans les yeux de Rufina ; il me faudrait la maîtriser physiquement si je ne voulais pas y passer. Aussi je fus soulagé et déçu lorsqu’une lumière s’alluma et qu’elles revinrent toutes les deux, Rufina vêtue d’un sweat-shirt gris immense « Hard Rock Cafe Houston », nos verres pleins à la main ; Isabel quant à elle souriait, détendue.

– Tu as fumé sans nous, Adán, s’exclama Rufina.

Elle devait avoir demandé mon nom à Isabel.

– Je peux en faire encore. En rouler un autre, me rattrapai-je.

– Alors comme ça, tu es poète, Adán ? fit-elle sans relever mon offre.

Je me contentai de sourire. Elle répéta mon nom comme si c’était une blague lapidaire à mes dépens.

– Il vient de faire une lecture dans une galerie de Salamanca, dit Isabel pour me contrarier.

– Salamanca – classe !

Il était clair qu’elle s’apprêtait à m’interroger sur le type de poésie que j’écrivais :

– Quel type de poésie écris-tu ?

– Quels types y a-t-il donc ?

Cette réponse me plut et je la pris en note mentalement pour la ressortir.

– La mauvaise et la pire, dit Rufina en faisant mine de se moquer.

Isabel lâcha un petit rire. Peut-être que ça les détendait de se liguer contre moi, de taquiner le nouveau copain après avoir exorcisé le spectre de l’ancien.

– Je n’aime pas ça, moi non plus, dis-je en anglais.

– Tu dois être d’une famille riche, dit Rufina, m’ignorant de plus belle.

Puis elle employa une expression idiomatique qui parlait de mains et de nuages, sans doute une façon imagée de dire la même chose.

– Tu n’es pas du tout obligé de travailler ?

Je ne savais pas trop comment répondre. En Espagne, j’avais déjà dû faire face à cet amalgame entre poésie et argent, renforcé par l’idée que tous les Américains, du moins à l’étranger, étaient riches ; par rapport à Isabel et Rufina, c’était sans doute vrai. J’avais du mal à situer la classe sociale d’Isabel, celle de Rufina encore plus ; je savais que la première était diplômée de l’université et travaillait depuis longtemps à l’école de langues ; elle vivait maintenant dans un appartement plutôt chouette mais devait le partager avec deux colocataires. Je payais pratiquement toutes nos consommations, presque sans y penser même si ces dépenses représentaient une part non négligeable de mes fonds, car j’avais toujours l’impression que l’euro n’était pas une vraie monnaie. Et j’étais bien incapable d’évaluer la maison où nous étions, ou de dire si l’immobilier, aux alentours de Tolède, partait pour une bouchée de pain ou à prix d’or, si le style vestimentaire ou rhétorique de Rufina trahissait la classe ouvrière, moyenne ou autre, ou si ces termes avaient le moindre sens en Espagne.

– Je n’aurai pas à travailler pendant plusieurs mois, c’est vrai, admis-je, l’air de dire qu’après je devrais retourner à la mine. Sauf si tu considères qu’écrire, c’est du travail.

– Et que feras-tu en rentrant aux États-Unis ? demanda Rufina.

La première règle tacite de ma courte histoire avec Isabel était sans doute de ne jamais parler de la fin de ma résidence ; il était crucial de passer le sujet sous silence. Je lui lançai un coup d’œil. De fait, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas soucié de mon avenir.

– Je ne sais même pas si je vais rentrer, mentis-je.

Isabel ne dit rien mais son mutisme changea d’intensité. J’allumai une cigarette pour prendre mes distances avec ce que je venais de dire.

– Et tes parents t’enverront de l’argent, reprit Rufina.

Elle se mit à rire puis dit quelque chose où je saisis le mot « bohème ».

– Que font-ils dans la vie ?

Quoi que je dise Rufina trouverait ça hilarant, aussi j’optai pour la vérité – même si je la savais particulièrement désopilante :

– Ils sont tous les deux psychologues.

Isabel s’agita un peu sur son siège, mal à l’aise.

Comme prévu, Rufina explosa de rire. L’envolée qui suivit devait revenir sur cette image grotesque : un poète bohème entretenu par ses psys de parents. Isabel lui dit de ne pas être trop dure avec moi, ou quelque chose de ce genre-là, mais je souris pour montrer que ça allait, que j’encaissais bien.

– Les amis qu’Isabel se fait à l’école de langues sont toujours riches, m’expliqua Rufina.

« Amis » voulait clairement dire « petits amis ».

– Quelle est ta profession ? demandai-je, m’exprimant comme la caricature de l’étranger.

– J’ai perdu mon travail, répondit-elle, impassible.

Je cillai.

– Peut-être que je vais me mettre à la poésie, ajouta-t-elle en se penchant pour poser les mains sur mes cuisses, et peut-être que tu m’épouseras et qu’on vivra grâce à l’argent de ta famille.

Je crus voir Isabel grimacer quand Rufina me toucha.

– OK, dis-je.

– Tu crois que tes parents vont m’aimer ? demanda-t-elle en bombant la poitrine, petit numéro voluptueux que je compris mal mais qui me plut assez.

– Je pense que mon père et ma mère t’apprécieraient.

– Je cuisine, je fais le ménage, ajouta-t-elle, sarcastique, en croisant et décroisant les jambes.

– Ma mère est une féministe connue, déclairai-je, ce qui était parfaitement stupide.

Rufina rit, Isabel demanda l’heure, sous-entendant qu’il fallait y aller, mais on l’ignora. Je la voyais dévisager Rufina, son regard lui intimait de la fermer ; je ne comprenais pas pourquoi elle s’en faisait tant.

– Tu l’aimerais bien, dis-je pour ne pas m’apesantir sur cette histoire de féminisme, mais elle n’est pas si riche que ça.

Je souris de nouveau, un peu pour calmer Isabel.

– Ni elle ni mon père ne me donnent d’argent, mentis-je.

Isabel me fixait bizarrement. Je finissais de dire que Rufina pourrait les rencontrer quand ils viendraient – si jamais ils venaient – en Espagne, quand ça me revint : j’avais dit à Isabel que ma mère était morte.

Il y avait plusieurs façons de rattraper le coup : j’aurais pu prendre l’air mélancolique et affirmer plus tard que mon deuil ne regardait pas Rufina ; ou, si j’avais su garder mon calme, j’aurais pu convaincre Isabel qu’elle avait mal compris mon espagnol hésitant, que je n’avais jamais dit ni voulu dire que ma mère n’était plus de ce monde. Mais mes joues brûlaient, trahissant le mensonge que j’avais confié à Isabel un soir, au début de notre histoire. Je me sentais encore mal de l’avoir dit à Teresa et je m’étais senti tenu de le répéter, pour redoubler ma culpabilité et en faire une sorte de pénitence ; et puis je devais avoir bu. Mais au lieu de l’amplifier, la répétition atténua ma mauvaise conscience. Isabel avait réagi avec tendresse mais n’avait plus jamais évoqué ma famille, moi non plus, d’ailleurs ; au début, je faisais attention à ne pas mentionner ma mère, du moins avec Teresa. Isabel et moi évitions pratiquement tous les sujets, sauf mes déclarations énigmatiques sur l’art.

Isabel annonça qu’elle allait pisser et quitta la véranda. Rufina, perplexe sur ce qui venait de se passer, ne reprit pas son interrogatoire sarcastique et, dans le silence qui s’ensuivit, j’essayai d’imaginer la réaction d’Isabel. Mon mensonge aurait été impardonnable quelles que soient les circonstances, mais en Espagne il était pire que tout : si j’avais menti sur mon père, j’aurais pu m’en tirer en disant qu’il était fasciste, au sens le plus vague du terme, et que j’avais pris mes rêves pour des réalités, voilà tout. Tous les films que j’avais vus dans ce pays ou presque, et peut-être tous ceux qui y avaient été tournés depuis 1975, parlaient de tuer, littéralement ou de manière symbolique, un père d’une violence et d’une sévérité pathologiques, qui plus est complètement refoulé. Tous ces films dépeignaient une Espagne débarrassée de ces hommes, construite par des femmes libérées qui redécouvraient la joie de vivre avec l’aide de truculents amis gays. Mais « tuer » ma mère « féministe » révélait qu’au fond j’étais un misogyne de droite, totalitariste à souhait ; la légitimité de mes recherches n’en était que plus douteuse.

– J’ai dit à Isabel, avouai-je lentement à Rufina qui fumait sans plus penser à moi, que ma mère était morte. Mais c’est faux.

– Quoi ? fit-elle, soudainement intéressée, mais sûre d’avoir mal compris.

– Je lui ai dit que ma mère était morte, mais elle est en vie.

Un temps, puis :

– Et j’ai oublié que je lui avais menti.

– Mon Dieu, fit Rufina, le souffle coupé. Mais pourquoi, Adán ?

Plus intriguée que dégoûtée, elle me sourit non sans gentillesse.

– Parce que ma mère est malade, dis-je. Et parce que…

Je fis mine d’avoir du mal à poursuivre. Son sourire s’évanouit. J’eus du mal pour de vrai, cette fois :

– J’ai peur… J’ai essayé d’imaginer…

Rufina se pencha avec douceur.

– J’ai pensé que si je le disais… ce serait moins dur.

Voilà en substance ce qu’elle dut entendre.

– Pauvre petit, fit Rufina.

Elle sembla sur le point de me prendre dans ses bras. Son regard m’excitait assez pour endiguer le flot de ma culpabilité. Isabel apparut dans l’encadrement de la porte.

– Je veux y aller, dit-elle.

– Assieds-toi, mon trésor, lui intima Rufina avec assez d’autorité pour qu’Isabel s’exécute.

Puis elle me dit :

– Continue.

– Je suis arrivé ici et personne ne me connaît. Alors je me suis dit : Tu peux être qui tu veux. Riche ou pauvre. Tu peux venir d’où tu veux, faire ce qu’il te plaît. Au début, je me suis senti très libre, comme si ma vie à la maison n’était plus vraiment réelle.

Isabel tentait de se convaincre que j’avais avoué mon mensonge à Rufina.

– Et j’étais content d’être loin de mon père, ajoutai-je pour pimenter le tout, sous-entendant que cet homme, le plus doux de tous, était une espèce de tyran. Mais la réalité a refait irruption. Je vis dans la terreur. Je l’appelle tout le temps. Elle dit qu’elle va bien, mais je n’en suis pas sûr. Je ne voulais pas la laisser, mais elle a dit que je devais venir ici mener mon projet à terme. Que j’avais des responsabilités vis-à-vis de l’écriture. Elle a insisté. Je n’imagine pas ma vie, si jamais quelque chose lui arrivait. Et puis quand je rencontre quelqu’un d’important…, dis-je en regardant Isabel droit dans les yeux. J’ai menti. Pour voir. Si je pouvais le dire, prononcer les mots.

Isabel eut l’air de comprendre.

– Je suis fou, je sais, dis-je, me prenant la tête à deux mains.

Puis, en relevant les yeux :

– Pardon, pardon. À elle, à toi.

J’envisageais de verser quelques larmes.

Isabel vint vers moi, attira mon visage près du sien et eut quelques mots de réconfort, dont l’un était « poète ». Rufina me caressait la jambe. Je me vis comme si j’étais dehors, dans la cour. Médusé.

Cet hiver-là, mes recherches se divisèrent, se divisaient, en deux catégories tout aussi indéfinissables. Il plut sans discontinuer en décembre, on atteignit apparemment un niveau de précipitations record ; la ville était étrangement déserte, désertée ; même en cas de petit crachin, les Espagnols paraissaient suspendre toutes leurs activités superflues. À part de jeunes types livrant des bonbonnes de butane orange et de vieilles dames en ciré se pressant d’une épicerie à l’autre, je ne vis pratiquement personne dans les rues. Ce mois-là, si on sonnait chez moi, ce ne pouvait être qu’Isabel, Teresa ou Arturo, mal garés sur la Plaza Santa Ana, et je ne répondais pas ; comme il pleuvait, ils ne s’attardaient jamais.

Ces plages de pluie ou entre deux pluies durant lesquelles je fumais en lisant Tolstoï seraient, je le savais, impossibles à narrer, et cette impossibilité faisait partie intégrante de l’expérience : la texture singulière de ma solitude venait en quelque sorte du fait que je ne pouvais la partager, la décrire, que comme une transition, un long fondu entre deux scènes. L’ennui, troisième phase sans histoire de mon projet, ne possédait aucun contenu intrinsèque. Mais ce compte rendu attribuait à cette période une directivité, bien que ténue ou lente, et en faisait un vecteur reliant d’autres événements, alors qu’en réalité elle était dilatée, détachée, étrangement autonome, même si ce n’est pas tout à fait vrai.

Durant cette période, toutes celles qui lui avaient ressemblé par le passé furent rappelées pour former un continuum ou une constellation ; ainsi, elles étaient loin de n’être qu’un fade tissu conjonctif entre des moments plus animés, ce sont ces derniers qui devinrent au contraire de simples ligaments. Il n’était pas question de petits miracles de lyrisme, de l’étoilement lumineux des blessures mais de tout le reste, quel qu’il fût : c’était cela, la vie. Et elle était trahie par toutes les façons de parler, d’écrire ou de penser qui soulignaient crûment des événements bien précis du temps. Mais cela ne valait que pour ces périodes en apparence sans durée, car motif et fond pouvaient s’inverser, et lorsqu’on était emporté par une intensité nouvelle – un baiser ou un choc – on se retrouvait alors exclusivement composé d’instants intenses de ce genre, brûlant toujours de cette flamme semblable à une gemme. Mais de tels moments étaient tout aussi impossibles à représenter, précisément parce qu’ils étaient de la littérature toute faite, parce que la facilité avec laquelle ils pouvaient être figurés faisait partie de l’expérience et l’annulait à la fois : quand la vie était censée être la plus immédiate, quand le présent parvenait à se dégager violemment, elle était en fait à son degré le plus générique d’après les règles d’Aristote, et on n’entrait pas en contact avec le réel – non, on se contentait de représenter, de jouer ce contact pour un public imaginaire.

C’est ce que je ressentais, à défaut de le penser, tandis que je fumais en écoutant la pluie sur le toit, que je tournais les pages en respirant la vieille pierre humide de Madrid dont le parfum se glissait par mes fenêtres toujours entrouvertes. Sur le site du New York Times, c’était toujours le jour le plus mortel depuis le début de l’invasion, et je me demandais si l’incommensurabilité du langage et de l’expérience était nouvelle, si l’expérience que j’avais de ma propre expérience découlait d’une vie mutilée, faite de pornographie et de privilèges ; s’il y avait eu des temps bienheureux lisant, dans le ciel étoilé, la carte des voies ouvertes, ou si le partage de l’expérience en ce qui ne pouvait être nommé et ce qui ne pouvait être vécu n’était pas précisément l’essence même de l’expérience, pour tous, de tous temps. Quoi qu’il en soit, je me promis de ne jamais écrire de roman.

Quand il pleuvait l’après-midi, je me promenais parfois au Retiro, désert à l’exception de quelques dealers de shit, tous africains, qui tuaient le temps sous l’auvent d’un kiosque fermé ou, en cas de simple crachin, s’abritaient sous un arbre vaporeux. On trouvait toujours des dealers au Retiro, la plupart avaient mon âge et vendaient des œufs en « chocolat », comme ils disaient, surtout aux touristes, puisqu’on trouvait ailleurs de la bien meilleure came. La politesse de ces dealers polyglottes me surprenait, leurs prix étaient très négociables, dans toutes les langues, sans jamais la moindre menace de violence, même larvée, et leur nombre m’impressionnait : il y en avait un tous les cinquante mètres lorsqu’il faisait beau. Ils devaient se connaître mais chacun travaillait seul. Pour autant que je sache, la police tolérait leur présence mais j’étais sûr qu’à l’occasion ils étaient raflés et déportés. Globalement la police tolérait le shit et je ne savais jamais trop si fumer était légal ou illégal. Un flic ou un gardien passait parfois en voiturette de golf et s’il vous voyait avec un dealer il vous lançait un regard noir ; à ma connaissance, ils ne s’arrêtaient jamais. Mais s’ils avaient vraiment l’air de fulminer, le dealer s’éloignait, contrarié mais pas réellement inquiet.

Durant la phase pluvieuse de mes recherches, j’achetais un œuf ou un demi-œuf au premier venu, surpris d’avoir un client par ce temps, puis j’allais aux colonnades construites en demi-cercle autour de la statue d’Alphonse XII surplombant l’Estanque. À peu près au sec et à l’abri, je fumais en regardant la bruine tomber sur le lac artificiel. Je n’avais jamais consommé de shit avant de venir en Espagne et, contrairement à l’herbe fumée à Providence, qui m’abrutissait immédiatement, il me laissait un semblant de lucidité ou du moins son illusion, surtout après des mois d’accoutumance. Sous son emprise, le monde semblait s’accorder et non pas se transformer ou s’annihiler totalement, comme c’était le cas avec de l’herbe puissante ; je pouvais lire ou « travailler » en fumant, du moins c’est ce que je croyais, alors que des substances plus fortes m’empêchaient de suivre, et bien sûr de construire, des phrases entières. Mais les altérations causées par le shit étaient d’autant plus profondes qu’elles étaient discrètes – on pouvait oublier ou sous-estimer son rôle dans ce que l’on se mettait à ressentir. Par exemple, si un bosquet, qui jusque-là faisait partie du décor, se détachait soudain et que les troncs minces et strictement symétriques des arbres se mettaient à signifier quelque chose de sophistiqué quoique d’indicible sur la forme en général, il était possible de coucher votre pensée sur le papier sans qu’elle se dissolve en cours de route ou sans que l’étrangeté soudaine de vos propres mains vous empêche de les utiliser à bon escient. De même, si une ouïe légèrement affinée vous permettait de comprendre pour la première fois que le bruit du vent dans les feuilles répondait à celui, similaire mais distinct, de la circulation sur la Calle de Alfonso XII, ou bien qu’un martèlement était en réalité double – l’un s’élevant d’un arbre à proximité, l’autre d’un chantier derrière le parc –, si ces prises de conscience inspiraient une méditation sur le glissement de la nature à la culture, cette méditation, même superficielle, pouvait être cohérente et exprimée sur le moment et non pas rétrospectivement après la descente. Beaucoup de gens utilisaient des drogues de ce genre pour se couper de leurs sensations ; mais comme c’était depuis toujours ma condition naturelle, je m’en servais pour accentuer l’écart de façon stratégique, intensifier le sentiment de présence, mais toujours à ma distance habituelle de moi-même. Cet écart s’effondrait peut-être dans mes instants de panique.

Mon mélange de shit et de tabac était crucial dans cette phase de mon projet, même si j’étais déterminé à ne plus jamais toucher une cigarette après l’Espagne ; je fumais donc avec un abandon particulier. Crucial car clopes et joints m’étaient devenus une technologie indispensable, un substitut à la parole en société, une façon d’occuper mes mains et ma bouche quand j’étais seul, une technique de respiration profonde qui matérialisait mes exhalaisons, une façon de mesurer et/ou de tuer le temps. Ma dépendance était facile à assouvir ; ces petits bâtonnets me procuraient quelque chose de bien plus important : une motivation, une transition toute faite, un moyen d’aborder ou de quitter un groupe de gens ou un sujet de conversation, un prétexte pour entrer ou sortir d’une pièce, relier ou ponctuer mes phrases. Le plus dur dans le sevrage serait la perte de cette fonction narrative, comme si on retirait les téléphones ou les journaux des films de l’âge d’or hollywoodien ; il n’y aurait plus aucun trait d’union entre les scènes, aucun moyen de faire circuler l’information ou d’abolir la distance, et quand j’envisageais d’arrêter je m’imaginais aussi « me poser », pas par maturité ni souci de bien-être mais parce que je ne me voyais pas déambuler d’un espace social à un autre sans le pont ou la stratégie de sortie qu’était la cigarette. Bienheureux furent les temps lisant, dans le ciel étoilé, la carte des voies ouvertes, temps où l’intégration sociale était parfaite, où le héros n’avait pas besoin de drogues pour le relier au monde.

Je ne pensais rien de cela en traversant le parc pour rentrer à la maison, mais j’aurais pu. Je m’allongeais sur le lit, le plafond en soupente presque à portée de main. J’allumais le chauffage au butane et le plaçais tout près de moi.

Une fois réchauffé, je mangeais un morceau, je débouchais une bouteille de vin et j’écrivais à Cyrus, auquel j’avais fini par avouer que j’avais internet chez moi. Il était au Mexique avec sa petite amie et le chien de celle-ci. J’étais un peu jaloux ; ils avaient passé la frontière en pick-up, avec peu d’argent, sans rien prévoir, juste pour vivre des expériences ; rien à voir avec cette expérience d’expérience que subventionnait ma résidence. Jane, sa petite amie, avait été dans la même fac que moi ; elle était la fille d’un homme très riche, très célèbre, mais elle avait renoncé à sa fortune – du moins pour le moment – afin de vivre de peu, de créer et d’écrire. Avant de partir pour le Mexique, elle squattait l’un des entrepôts abandonnés de Providence avec des artistes qui partageaient ses convictions. Souvent, vers huit ou neuf heures du soir à Madrid, Cyrus était dans un cybercafé mexicain et nous chattions. Et, un lundi soir :

MOI : t’es là ? quoi de neuf à xalapa CYRUS : Oui. On est partis en week-end. On voulait camper MOI : j’ai fait ça, ici, au début MOI : t’es là ?

CYRUS : Je me souviens. Du mal à t’y voir, par contre. Bon, on est allés à la campagne, on voulait voir des pueblos et se promener

MOI : cool

MOI : vous avez vu quoi CYRUS : Il s’est passé un truc horrible MOI : tu t’es engueulé avec jane ? CYRUS : Non. On s’engueule depuis, cela dit MOI : c’est stressant de voyager ensemble pour la première fois

CYRUS : Bon donc on marchait MOI : t’es là ?

CYRUS : le long d’une rivière et CYRUS : Oui, je suis là. Jane voulait nager mais le courant me semblait fort. Et puis l’eau n’avait pas l’air superpropre MOI : mon frère s’est chopé des parasites en nageant dans un lac, il a été malade pendant un mois

CYRUS : Oui. Donc Jane me fait tout un speech, à moitié en rigolant, comme quoi j’ai peur de tenter de nouvelles expériences ou quoi, genre je préfère être spectateur. Pas une dispute, elle me taquinait, même si

MOI : je déteste les nouvelles expériences

CYRUS : c’était un peu castrateur. Et puis elle continue, comme quoi c’est tout le problème des poètes

MOI : les nouveaux poèmes sont super au fait CYRUS : Ah oui je précise qu’on avait beaucoup fumé d’herbe, ils appellent ça l’Acapulco Gold

MOI : bon et après

CYRUS : ou je sais pas quoi. Ça déchire méchamment. D’ailleurs ça m’a fait penser à cette herbe de Topeka en plus fort. Bref on longeait la rivière et on arrive à une espèce d’embouchure, et là des gens se baignaient MOI : des américains ?

CYRUS : Des autochtones. Pas de touristes ici en hiver MOI : ok

CYRUS : Deux nageurs, enfin un type qui nageait et un autre qui barbotait, genre. Le courant avait l’air puissant. L’un des mecs, sa copine était sur la rive, en maillot, et il essayait de la convaincre de se mettre à l’eau

MOI : flippante ton histoire – elle avait peur du courant ? CYRUS : Oui, ou juste du froid MOI : c’est comment la météo chez vous MOI : Madrid : froid et il pleut tout le temps CYRUS : Bon, même chaud. Il faisait 26 ou 27°, élevé pour la saison. L’air est superpollué. Mais l’eau était encore glacée. Donc, Jane – on était sur l’autre rive, en face de la fille – Jane voulait piquer une tête

MOI : Elle avait son maillot ? CYRUS : Elle entre dans l’eau, alors que je lui avais dit que CYRUS : Oui, on avait tous les deux nos maillots sous nos vêtements. Je lui avais dit que c’était une mauvaise idée, à

cause du courant

MOI : la connaissant, elle a pris ça pour un défi MOI : une provocation

CYRUS : Oui. Donc elle va dans l’eau, tout se passe bien même si le courant est fort. Puis les autres nageurs disent à leur copine, regarde, elle, elle l’a fait, puis Jane se met à insister pour que je la rejoigne. Donc je suis sur l’autre rive, face à la fille, et tous les deux on nous met la pression pour entrer dans l’eau. On se faisait des petits sourires nerveux MOI : si l’un y allait l’autre devrait y aller aussi CYRUS : Oui, je l’ai vécu comme ça MOI : je te tiens tu me tiens par la barbichette, vous auriez dû les planter là et aller

CYRUS : Ou plutôt, si elle y allait je n’aurais pas le choix. Mais elle, elle aurait pu rester au sec

MOI : vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants MOI : oui, elle n’aurait pas été castrée, elle CYRUS : j’avoue, j’avais la pression. Jane était dans l’eau avec les autres, le courant était gérable. Je me sentais lâche et américain

MOI : il faut être fort et avoir la lâcheté de ses convictions CYRUS : Oui, bon, donc j’entre dans l’eau. Le courant était plus fort que je ne pensais. Près du goulot, il y avait de vrais rapides

MOI : et alors la copine a sauté CYRUS : En fait

CYRUS : ça a pris un moment. Mais là, tout le monde la regardait. On était devenus un groupe, un peu. Et son mec ne la taquinait plus, il l’encourageait, les bras ouverts, très

amoureux – genre, je te jure, aucun risque, je suis là, etc. Et nous, on

MOI : je crains le pire

CYRUS : on l’encourageait aussi, je crois. Elle a fini par plonger en riant, elle criait à cause du froid. Au début ça allait MOI : !

CYRUS : mais elle gigotait dans tous les sens – comme si elle ne savait pas vraiment nager – et, je ne sais pas, elle dérive là où le courant s’emballe, et elle se met à paniquer MOI : donc vous êtes allés l’aider ? CYRUS : et là

CYRUS : et là ça dégénère très vite. Elle boit la tasse, quand elle refait surface elle est encore plus loin et elle flippe complètement

MOI : mon dieu

CYRUS : Elle hurlait et l’eau MOI : mon dieu

CYRUS : l’eau l’étouffait et elle se débattait à contre-courant, mais pas comme il faut

MOI : personne ne pouvait la récupérer CYRUS : Son copain essayait mais il y avait des rochers et tout et c’était loin. Et lui non plus n’était pas un grand nageur, il ne savait pas trop à quoi s’attendre ni comment passer les remous. Jane s’est lancée mais

MOI : pour la rejoindre ? CYRUS : Oui. Mais je l’ai retenue. Et j’ai vu la fille disparaître sous l’eau, elle est réapparue à genre trois mètres MOI : merde

CYRUS : là où les rapides étaient violents et elle a été emportée pour de bon. Et là

CYRUS : là Jane et moi on sort de l’eau en courant vers le pick-up, en criant aux autres ce qu’on allait faire – le deuxième nageur retenait le copain de la fille, qui hurlait – un hurlement primal, tu vois – pas des mots. Donc on file en aval, en espérant la prendre de vitesse pour la repêcher CYRUS : t’es là ?

MOI : oui

CYRUS : Donc on rejoint la route principale, on écrase l’accélérateur et on fonce vers l’eau, on entendait encore les cris du copain

MOI : mais vous êtes arrivés à temps CYRUS : La rivière s’élargissait de nouveau et il y avait une espèce de barrage, et elle est passée par-dessus avant qu’on puisse réagir

MOI : elle était consciente ? CYRUS : Elle ne se débattait pas. On voyait mal, ou dans tous les cas moi j’ai du mal à me souvenir. On a dû remonter en voiture et continuer vers l’embouchure – il n’y avait rien d’autre à faire

MOI : et après

CYRUS : Il n’y avait rien d’autre à faire CYRUS : et de l’autre côté du barrage il y avait une espèce de lac – pas de courant. Le corps était là. On a foncé dans l’eau et on l’a ramenée sur le rivage

MOI : elle respirait

CYRUS : Non

MOI : qu’est-ce que tu as fait

CYRUS : On l’a allongée sur la rive et je lui ai fait du bouche-à-bouche, tant bien que mal. Elle n’avait pas l’air, je ne sais pas trop ce que ça veut dire vu qu’elle ne respirait pas, mais elle n’avait pas l’air morte. Son

MOI : mon dieu, mec

MOI : je ne saurais même pas donner les premiers secours CYRUS : Son haut blanc, un marcel blanc, était remonté sur sa tête et j’ai dû le rabattre pour couvrir ses seins. C’était gênant. Elle avait des coupures partout

CYRUS : Moi non plus, tu sais. J’ai fait de mon mieux. Elle m’a, genre, vomi dans la bouche

MOI : tu veux dire qu’elle a repris conscience – qu’elle a recraché de l’eau – elle était en vie

CYRUS : Non. Il y avait du vomi dans sa bouche. J’ai gerbé sur le rivage. Elle était morte

MOI : mon dieu, je suis tellement désolé que tu CYRUS : J’ai réessayé. Je ne savais pas ce que je faisais. Nos dents se sont cognées par accident, ça m’obsède, comme CYRUS : comme si je l’embrassais maladroitement. Comme au bal du lycée. Et je n’arrêtais pas de me dire qu’elle était entrée dans l’eau à cause de moi, parce que j’y étais allé MOI : tu n’as rien à te reprocher dans cette histoire CYRUS : Et je me disais que c’était peut-être mon massage cardiaque qui l’avait tuée, parce que j’avais appuyé trop fort sur sa poitrine – ou que

MOI : et jane, qu’est-ce qu’elle faisait ? CYRUS : Si j’avais su faire, j’aurais pu la réanimer CYRUS : je ne sais pas trop, elle m’aidait, je crois MOI : donc elle était morte

CYRUS : Elle était morte

MOI : merde, mec

MOI : qu’est-ce que tu as fait CYRUS : Son copain hurlait. Il semblait blessé, en plus. Il s’était rapproché. Il avait dû retourner dans l’eau et se casser un bras ou une jambe ou quoi. Mais il criait « tuez-moi » depuis la rive. Pas parce qu’il avait mal. Il savait qu’elle était morte MOI : qu’est-ce que tu as fait CYRUS : On a porté son corps, Jane et moi, pour la mettre dans le pick-up et on a foncé au pueblo. Peut-être qu’on faisait comme s’il y avait encore un espoir, je veux dire, quelque part on en rêvait – parce qu’elle était morte, c’était sûr. Mais on n’avait pas de téléphone, personne n’avait de téléphone MOI : je croyais que tu avais un portable CYRUS : Je l’ai cassé il y a longtemps. Le premier endroit qu’on a trouvé avec des gens, des téléphones, était un restau de routiers à quelques minutes du pueblo. On est sortis, j’ai expliqué en criant ce qui s’était passé, en désignant le corps, et deux types du restaurant se sont dépêchés pour nous aider à l’étendre par terre. Ses yeux étaient grands ouverts, je t’ai dit ? et sa bouche

MOI : mon dieu

CYRUS : Du monde se rassemblait autour de nous, quelqu’un a parlé d’appeler la police, on a réussi à leur faire comprendre qu’il y avait d’autres gens près de la rivière – le petit copain blessé et son ami. Des gens sont partis les chercher en voiture. Et une petite vieille nous a apporté des citrons verts MOI : des citrons verts ? CYRUS : Deux quartiers de citron vert, on était sous le choc, il fallait qu’on morde dedans. On a fait ce qu’elle nous disait.

Quelqu’un a recouvert le corps d’une couverture. J’ai vu les cabines téléphoniques, j’avais une carte d’appel dans le pick-up, je suis allé passer un coup de fil, complètement sonné. Je crois que j’ai revomi. Mais j’ai appelé mon père, il fallait que je lui demande – si je l’avais tuée en essayant de la ranimer, ou si j’aurais pu la sauver en m’y prenant mieux. Je ne sais pas trop, je n’étais pas

MOI : tu as fait tout ce que tu pouvais. je suis si désolé CYRUS : moi-même. Et je claquais des dents, et à chaque fois je pensais à ses dents à elle

CYRUS : J’ai fini par avoir mon père. Dieu sait de quoi j’avais l’air. Je devais raconter n’importe quoi. Je sanglotais. J’ai réussi à lui parler du massage cardiaque, pour voir si je m’étais trompé. Il m’a rassuré mais je ne me rappelle pas ce qu’il m’a dit. Que ce n’était pas ma faute. Qu’elle s’était étouffée dans son vomi. Mais il est psychiatre, qu’est-ce qu’il y connaît, à la réanimation. Je crois qu’il m’a dit de rentrer à la maison

MOI : rien de tout ça n’est de CYRUS : J’ai raccroché, je suis retourné au pick-up. L’un des employés du restaurant nous a dit qu’on pouvait partir et c’est ce qu’on a fait

MOI : ta faute

MOI : vous n’avez pas attendu la police ? CYRUS : Jamais de la vie, merde. On a filé. On est rentrés chez nous dans un silence total. On avait remis nos habits sur nos maillots, la chaleur a tout séché sur nos dos. Je t’ai dit, il faisait dans les 27°. N’empêche, je claquais encore des dents MOI : vous n’avez pas du tout parlé de l’accident ?

CYRUS : Si, un peu plus tard. Plus ou moins. On a pris une douche et on s’est rendu compte qu’on n’avait rien mangé de la journée. J’avais la nausée mais j’étais affamé, vraiment affamé. On est allés dans un restaurant du quartier où on va souvent. On a bu des bières et de la tequila, j’ai horreur de ça, tu sais, mais ça a fait passer cet arrière-goût horrible. Là, on en a parlé

MOI : Qu’est-ce qu’elle a dit ? CYRUS : Mais il est revenu, l’arrière-goût CYRUS : Elle était chamboulée. À sa façon. Elle regrettait d’être entrée dans l’eau. Mais elle avait l’air excitée, aussi. Comme si ç’avait été une expérience. Une « vraie » MOI : c’est vrai, non

CYRUS : Oui, mais il m’a semblé que de tout ce voyage au Mexique elle n’attendait que ça. Un truc de ce genre-là. Quelque chose de « vrai ». Au fond, je ne le pense pas, mais c’est ce que j’ai ressenti. Ça lui ferait une bonne base pour son roman, j’ai dit

MOI : elle écrit vraiment un roman CYRUS : Qui sait

MOI : elle a réagi comment CYRUS : Maintenant, oui, elle doit s’y être mise CYRUS : Elle n’a rien dit. Je suis sûr qu’elle était furieuse/blessée. Elle a fini par dire que c’était ça, le monde, que ce genre de chose arrive, qu’on a beau être prudent, qu’on a beau gâcher sa vie à être prudent, on ne peut pas éviter la réalité de la mort. Je me souviens d’avoir ri à cette expression, la « réalité de la mort », pour bien lui montrer que c’était un affreux cliché

MOI : vous vous êtes réconciliés

CYRUS : Non. Hier on est restés tous les deux à la maison. On a lu et fumé, on s’est à peine adressé la parole. Aujourd’hui, c’est pas mieux

MOI : vous avez sans doute besoin de prendre un peu de recul, non ? c’est normal d’être secoué

MOI : je suis vraiment désolé CYRUS : oui

MOI : pour tout

CYRUS : Merci

CYRUS : Et toi ? L’Espagne ?

 

1. Marché aux puces de Madrid. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

OceanofPDF.com