Au départ d'Atocha

Ben Lerner · Chapitre 3 sur 5

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Au départ d'Atocha

Chapitre 3

3

 

Au lieu d’avouer à Isabel que ma mère, cette femme brillante qui m’avait toujours soutenu sans coup férir, était vivante et en bonne santé et que j’étais un menteur de la pire espèce, je pris le parti de suggérer, de façon de plus en plus insistante, que mon père, l’être le plus doux et le plus généreux que je connaisse, était une brute, un fasciste minable, un caudillo domestique. Ce mensonge avait, d’après moi, le mérite de faire oublier à Isabel la gêne que lui avait sans doute inspirée ma malhonnêteté initiale au sujet de ma mère et de la transformer en compassion ; mentir atténuait aussi mon sentiment de culpabilité : il me semblait préférable de traîner dans la boue mes deux parents et de répartir entre eux, de façon équitable, mes manquements filiaux. Ce mensonge à propos de mon père était si absurde qu’il prêtait à rire, vu qu’il était, de tous les hommes que je connaissais, le seul qui n’éprouvait aucun désir de domination ; du coup, j’avais l’impression de faire une plaisanterie inoffensive plutôt que de tenter funestement le sort, de défier les forces karmiques en jouant avec la vie de mes parents. Pour éviter toute confusion future, il me parut souhaitable d’harmoniser mes anecdotes, aussi je gratifiai Teresa de l’aveu déjà fait à Isabel et Rufina ; et Teresa irait le rapporter à Arturo et Rafa, qui, depuis le début, étaient certains que je me relevais à peine d’un deuil profond. Une part du mystère que je détenais ou espérais détenir aux yeux de Teresa venait sûrement du fait qu’après mon grand numéro à la fête je n’avais plus jamais fait allusion à ma souffrance, en dépit de longs silences lourds de sens. J’avais quitté les miens tout de suite après la tragédie, même si je me gardais bien de fournir des éléments chronologiques, pour me réfugier à des milliers de kilomètres ; voilà qui préparait le terrain pour le mensonge du père invivable et pour ma nouvelle allégation : peut-être ne retournerais-je pas aux États-Unis après ma résidence. Je parachevais ainsi mon image d’exilé. Quoi qu’il en soit, lorsque les fortes pluies et les nuits interminables firent place à des journées plus longues, plus chaudes, et des soirées plus douces, lorsque l’accordéoniste revint sur la Plaza Santa Ana et que les rues bourdonnèrent à nouveau de vie, je me mis à passer plus de temps avec Teresa, qui semblait désœuvrée malgré son emploi à la galerie. Je me promenais jusqu’à Salamanca après mes séances de « travail » au Retiro, et Teresa confiait les clés à quelqu’un pour m’accompagner au cinéma, dans des librairies ou des cafés.

Lorsque nous étions ensemble, que nous discutions, nos visages dialoguaient de façon plus substantielle et plus sophistiquée que nos voix. Les traits de Teresa étaient phénoménaux ; elle pouvait tour à tour paraître très jeune et très vieille, lorsqu’elle écarquillait les yeux on aurait dit une gamine, mais quand elle les plissait, concentrée, ses fines pattes-d’oie lui donnaient l’air sage et expérimenté. En raison de cette capacité à se rajeunir ou se vieillir instantanément, elle pouvait parer n’importe quelle critique. Accusée, disons, de surinterpréter une scène de film, elle ouvrait grands les yeux, si innocente que l’on se sentait immédiatement coupable d’une telle suspicion ; si vous la taxiez de naïveté, ses paupières soudain plissées suggéraient une telle expérience de la vie que le reproche se retournait sur-le-champ contre vous. Ses yeux savaient contrer vos arguments, vous les renvoyer ou les tourner en dérision, avant de tout effacer d’un grand sourire, passant avec bienveillance sur tous les griefs qu’on avait pu formuler.

Toutefois, le contexte de notre relation contrariait un peu le mouvement dialectique de son visage ; je n’avais jamais parlé anglais avec Teresa, sauf le soir de notre rencontre, où j’avais été particulièrement volubile. Je prétendais vouloir privilégier mon apprentissage de l’espagnol mais en réalité je souhaitais surtout ménager la possibilité de contresens et de malentendus pour garantir, voire amplifier, le mystère créé par ma verve passée. Je croyais l’avoir impressionnée avec ma tirade, juste avant la fête de Rafa, et j’étais bien résolu à ne pas tout gâcher par des banalités sans nom. Elle n’eut pas d’autre aperçu de mon anglais que mon monologue en voiture et j’espérais qu’elle traduirait mes fragments d’espagnol pour composer, à partir de mes ânonnements semi-cohérents, des phrases d’une folle éloquence. Contrairement à Isabel, elle ne se contenterait pas d’une vague intuition de profondeur mais sonderait mes phrases grâce à sa maîtrise, durement acquise, de l’anglais. Bien sûr, elle n’arriverait jamais à une formulation satisfaisante de ce que mes propos en espagnol évoquaient en creux, mais cela ne ferait qu’entretenir le mythe de mes pouvoirs d’expression. En contrepoint de nos conversations, elle traduisait mes poèmes avec Arturo et c’est elle qui avait tout pris en main ; ce faisant elle essayait d’imaginer tous les corrélats espagnols possibles des termes que j’employais en anglais ; à l’inverse, quand nous parlions, elle s’efforçait de percevoir dans mes balbutiements hispanisants toute l’éloquence du poète dans sa langue maternelle.

Ce jeu d’interprétations et de projections faisait que Teresa, quand nous parlions, ne savait plus trop quoi faire de son visage ; ses petites manœuvres faciales étaient contrecarrées ; ses yeux s’écarquillaient et se plissaient au fil de ses réflexions en réaction au sens qu’elle prêtait à mes propos et non à ce que je disais en réalité. Ainsi, je pouvais hausser un sourcil pour lui faire comprendre que je saisissais tous ses efforts d’interprétation, et c’est mon visage et non le sien qui bénéficiait alors d’une fonction de méta-commentaire. Pourtant, plus je la fréquentais, moins j’arrivais à la regarder dans les yeux : il me semblait voir qu’elle voyait clair dans mon jeu. Ou je saisissais le reflet d’elle-même que je lui renvoyais, et il me semblait qu’elle savait, ou découvrait, que l’intérêt que je pouvais présenter n’était que virtuel, que mon attrait n’avait aucun rapport avec ce que j’écrivais ou disais réellement ; et que, tout en me laissant volontiers croire qu’elle me croyait profond, elle percevait au bout du compte que la seule rencontre qui avait lieu était avec elle-même. Cette angoisse fut caractéristique de la quatrième phase de mon projet.

Un jour, elle et moi avons vu Citizen Kane au Círculo de Bellas Artes avant de nous installer à la terrasse d’à côté devant un vin blanc au goût crayeux. Je fis plusieurs assertions ambiguës sur le cinéma, mais Teresa semblait plus distraite que d’habitude, aussi me lançai-je dans ma grande confession :

– Tu te souviens ? Je t’ai dit que ma mère était morte. En fait, c’est faux.

– Comment ça ? fit-elle, soudainement intéressée, mais doutant d’avoir bien compris.

– Je t’ai dit qu’elle était morte, mais elle est en vie.

– Oh, sourit-elle, je me suis dit que tu avais trop bu, trop fumé… tu avais le mal du pays et tu voulais te faire remarquer.

Elle se pencha vers moi, passa une main dans les cheveux et ajouta en anglais :

– Tu as toute licence poétique.

Je la dévisageai, étonné de ne pas me sentir soulagé, étonné surtout de l’immense colère qui montait en moi, comme si ma mère était morte pour de vrai et que Teresa me traitait de menteur.

– Je ne voulais pas me faire remarquer. Je n’avais pas mal au pays, rétorquai-je.

Mon sérieux fut miné par ma grammaire. Quand je m’écartai d’elle, Teresa ouvrit de grands yeux sans rien dire, attendant une explication. Une partie de moi maintenait que c’était une merveilleuse opportunité, un vrai répit, que je pouvais me libérer de tout le poids de la culpabilité et en rire avec elle. À la place je m’entendis déclarer :

– Ma mère est malade. Et à cause de…

Je fis comme s’il m’était trop pénible de continuer et son sourire s’évanouit :

– J’ai peur… J’ai essayé d’imaginer…

Ses yeux s’écarquillèrent.

– J’ai pensé que si je le disais, ce serait moins dur…

– Mais qu’est-ce qu’elle a ? demanda Teresa, ce qui me parut indélicat.

Certes elle ne souriait plus mais sa voix n’était pas pour autant d’une tendresse folle – et puis, quand même, elle venait d’interrompre ma petite tirade. D’un geste, je demandai l’addition, même si nos verres étaient à moitié pleins ; je regrettai aussitôt.

N’osant pas nommer une maladie précise de peur d’y condamner ma mère, j’éludai sa question. Je tendis la main et saisis son bras, ce qui me ressemble bien peu.

– Je me sens si mal de t’avoir menti. Je m’excuse.

Je retirai ma main et la posai tout près de la sienne sur la table.

– Je suis arrivé ici et personne ne me connaît. Alors je me suis dit : Tu peux être qui tu veux. Riche ou pauvre. Tu peux venir d’où tu veux, faire ce qu’il te plaît. Au début, je me suis senti très libre, comme si ma vie à la maison n’était plus vraiment réelle.

Je vidai mon verre de vin tiède.

– Et j’étais content d’être loin de mon père.

Mon envolée convainquit sans doute Teresa que ma mère était malade, ou du moins la poussa-t-elle à suspendre son incrédulité, mais je sentis aussi que cette fois elle ne faisait aucun effort de traduction : je ne savais pas m’exprimer et voilà tout. Je refrénai à grand-peine un plaidoyer en anglais. Mais mon éloquence, même dans ma langue d’origine, était fort loin de ce qu’elle imaginait.

– Mon père est un vrai fasciste, lâchai-je.

– Fasciste dans quel sens ?

Personne, à aucune étape du projet, ne m’avait jamais demandé ce que j’entendais par « fasciste » ou « fascisme ». Ma colère revint.

– C’est un homme qui a des valeurs de droite, fis-je, ce qui ne voulait rien dire. Il ne respecte que la violence.

En prononçant ces mots j’eus une vision de mon père, accroupi, attendant qu’une araignée daigne sortir de sous le tapis pour l’escorter sur un petit bout de papier jusqu’au jardin.

– Mais ta mère est féministe, dit-elle sans le moindre soupçon, ce qui éveilla les miens.

Je ne me souvenais pas d’avoir jamais évoqué avec elle l’orientation politique de ma mère.

– Lui aussi – en public, dis-je, sous-entendant que les fascistes avaient pour habitude d’épouser des féministes afin de se fondre dans le décor. Et puis qu’entends-tu par « féministe » ? lançai-je.

Elle se contenta d’un petit sourire équivoque.

L’addition arriva. Je payai plus que de raison, en grosses pièces qui me semblaient toujours fausses, et on se leva. Il était rare que je paie quoi que ce soit avec Teresa. On partit vers le Retiro. La nicotine et le vin blanc se mariaient bien avec la lumière, le redoux, et j’étais sûr que Teresa m’accorderait au moins le bénéfice du doute, d’autant que – et ce souvenir me rassura – ma rebuffade, à la soirée de lecture, lui avait vraiment fait de la peine. Les jeunes femmes étrennaient leurs nouvelles robes, des adolescents faisaient du skate-board sur les plazas, ratant encore et encore leurs kickflips ; nos reflets défilaient, flous, sur le flanc argenté des bus. Je fus le premier surpris lorsque je lui pris la main, même si je mis un brin d’ironie à balancer nos bras, comme font les enfants ; ainsi, si cette intimité la rebutait, libre à elle de n’y voir qu’une facétie de ma part. Mais je lui fis bien comprendre, notamment par mon allure, que mes airs insouciants et optimistes masquaient le grand chagrin causé par ma situation familiale. Cette représentation d’une peine secrète fut magnifiée par la culpabilité qui m’envahit, supplantant la nicotine et le vin ; je ne souffrais pas encore, mais elle se logea dans mon organisme, attendant son heure, qui viendrait dans la soirée.

On entra dans le Retiro par la grille principale. Un long crépuscule s’annonçait ; c’était l’une des premières soirées de printemps et dehors il y avait foule. Sur chaque banc ou presque, de jeunes couples exhibaient leur amour, des enfants faisaient du tricycle, jouaient à chat ou au football, et les vendeurs ambulants, qui, bientôt, proposeraient des granités, n’avaient encore que des chips. Les voix, les rires, les oiseaux, le vent et les bruits de circulation se combinaient et se distinguaient doucement. En chemin pour l’Estanque, rempli de pédalos, je me dis qu’en fait je me verrais bien rester ici pour toujours ; je vivrais avec et grâce à Teresa, qui serait ma maîtresse et traductrice ; je créerais une œuvre, je me promènerais tous les soirs dans le parc, j’apprendrais l’espagnol ; l’euphorie m’envahit. Mais pourquoi Teresa, avec qui je n’avais aucun lien amoureux, et pas Isabel, dont j’étais l’amant ? Cela dit j’avais si souvent dit bonjour ou au revoir à Teresa en l’embrassant exprès sur le coin de la bouche ou en m’attardant un peu trop près de son visage que nous avions pour ainsi dire une relation physique, un peu comme une cour prolongée. Pourtant en contournant l’Estanque pour nous rendre aux colonnades, je craignis d’être le seul à éprouver cette impression. Teresa avait dû remarquer que je frôlais ses lèvres, que je flirtais, mais elle ne m’avait sans doute jamais pris au sérieux ; après tout, elle ne l’avait pas fait quand je lui avais dit que ma mère était morte en pleurant sur son épaule si délicate. Je n’avais jamais rien tenté avec elle, en partie parce que j’en tenais la possibilité pour acquise – elle n’attendait pas à proprement parler des avances mais elle y était ouverte – et cette éventualité était, pour nous deux, plus excitante que tout passage à l’acte. Je n’avais jamais pensé être amoureux de Teresa, quoi que cela veuille dire, mais je m’étais souvent dit qu’elle en pinçait peut-être un peu pour moi. Et si nous ne couchions jamais ensemble, si notre relation ne se « réalisait » jamais, je quitterais l’Espagne avec le bonheur de savoir intacte cette merveilleuse possibilité, et dans mes souvenirs je pourrais méditer sur la liaison que j’aurais pu avoir, à la lumière flatteuse du conditionnel. J’avais déjà éprouvé ce sentiment sans jamais l’exprimer, mais là, une demi-heure après notre conversation au café, je compris mon erreur : elle avait cru que je mentais à propos de ma mère – un étranger niais, ivre, en mal d’affection –, et même si elle avait raison, je m’en moquais, en revanche je m’inquiétais de la voir si peu s’en s’inquiéter, elle. Arrivés aux colonnades, nous nous assîmes sur la pierre fraîche des marches, non loin d’un groupe de percussionnistes, et elle se mit à rouler un joint. La lumière déclinante du jour nimbait légèrement son visage, elle chantonnait au rythme des tambours, l’idée qu’elle n’ait même pas un petit faible pour moi me dévasta.

Je voulais l’embrasser ou tenter une déclaration théâtrale en anglais mais je ne ferais que me couvrir de ridicule. À la place, je finis le pétard et fis semblant, soudain, de me rappeler :

– J’ai un rendez-vous.

Je me relevai dans l’urgence, pour lui faire comprendre que c’était important.

– OK, fit-elle sans la moindre once de curiosité, encore moins de jalousie.

J’espérais en dépit du bon sens que c’était juste une façade.

– Bientôt, il faudra qu’on discute des nouvelles traductions, dit-elle.

La galerie allait publier un petit recueil bilingue de mes poèmes.

– Claro, répondis-je en lui claquant une paire de bises, bien sur la joue, avant de m’éloigner à la hâte.

Je refis distraitement notre trajet en sens inverse, la tête froide, pour revenir au Círculo de Bellas Artes où je pris un ticket pour la séance suivante, Falsta , croyais-je. Je m’assis à la même place, à côté de l’absence de Teresa. J’avalai une pilule jaune et pris mon mal en patience ; j’avais une demi-heure d’avance. Je m’assoupis mais le générique me réveilla : c’était de nouveau Citizen Kane.

Isabel et moi fumions au lit, tôt dans la soirée ; elle lisait Ana María Matute et moi la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, quand je dis, juste comme ça, que j’aimerais bien visiter Grenade un de ces jours. Il y avait un train de nuit qui mettait cinq heures, me répondit-elle, alors on remplit à craquer nos sacs de ville pour aller à pied à la gare d’Atocha où j’achetai nos billets. Une heure à tuer ; on prit des cafés dans le hall avant de monter dans un Talgo archaïque et de trouver nos places puis, une fois installés, on rouvrit nos livres en échangeant un regard lorsque le train se mit en branle.

J’avais déjà pris le métro, quelques express de banlieue et le petit train du parc de Topeka, mais le transport ferroviaire m’était inconnu et aussi archaïque à mes yeux que la poésie. Peu après je fis part de cette idée à Isabel. Elle rit et se pencha pour m’embrasser et je regrettai que Teresa ne soit pas là pour nous voir, devant les champs qui défilaient dans l’obscurité. Isabel enleva ses pics à chignon en métal et posa la tête sur mon épaule ; elle s’endormit tandis que je feuilletais le Tolstoï à la recherche d’un passage à moitié oublié qui parlait d’un train, en pure perte. Aucune importance ; chaque phrase, indépendamment de son propos, se mit à mimer le rythme du train, et le train se mit lui-même à mimer les phrases, et soudain je me sentis contemporain de la syntaxe. Comme les phrases de Tolstoï, ou plutôt leur traduction par Constance Garnett, étaient en parfaite harmonie avec le mouvement du Talgo, mon époque et celle de la prose fusionnèrent ; et la lecture, plutôt que de me soustraire au monde, ne fit qu’intensifier mon expérience du présent.

Je posai le livre pour réfléchir : l’étrange expérience de la lecture, l’harmonie des rythmes créés par un artefact et par le réel, leur identité structurelle, de sorte que le sujet de la phrase était précisément l’instant de son actualisation – c’était justement ce que j’estimais chez l’un des rares poètes que, sans ironie aucune, je jugeais « majeurs », John Ashbery. Je tirai ses Poèmes choisis de mon sac en veillant à ne pas déranger Isabel et l’ouvris au hasard pour lire quelques vers. Ici aussi on sentait la texture du temps qui passe : un train fantôme, la machine à bruit blanc de l’existence. Les phrases amples d’Ashbery donnaient toujours l’impression d’avoir du sens mais, quand on levait les yeux de la page, il était impossible de dire lequel ; elles utilisaient des liens logiques – « mais », « de ce fait », « donc » – et d’autres qui laissaient entendre un développement narratif – « puis », « ensuite », « après » –, pourtant ces termes n’étaient que des propulseurs ; il n’y avait pas de logique organisatrice, pas de progression. Une phrase d’Ashbery était élaborée, elle s’étendait sur plusieurs vers, on éprouvait l’arc de la pensée en l’absence de toute pensée. Ses pronoms, « ça », « tu », « nous », « je », créaient une impression d’intimité, comme si on vous parlait ou que vous preniez quelqu’un à partie, ou que le contexte implicite du poème vous était familier, mais il était impossible de stabiliser leurs référents, personnes ou objets. Chez Ashbery, « ça », au bout du compte, semblait renvoyer aux mystères du poème lui-même ; en l’absence de tout référent extérieur stable, les procédures poétiques investissaient les pronoms et le « tu » était dévolu au lecteur. Je lus :

Aussi longtemps qu’elle est là

Vous la désirerez tandis que son bout de mur s’enfonce Plus profond comme creusé par la lumière solaire qui S'ajuste à lui ; c’est à la fois le mirage et le peu Qui étaient présents, la misérable totalité

Rassemblée un moment donné, comme vos yeux Et tout ce dont ils parlent, tel que vos mains, en accents Perdus au-delà de tout rêve de les vouloir de nouveau. Avoir cela à ramener constamment de – 

Rien de plus, vraiment, que surprise de votre absence Et préparation à continuer le dialogue en

Ces mystérieuses et proches régions qui sont

Précisément le temps où il se poursuit.

Les meilleurs poèmes d’Ashbery, pensai-je, mais pas en ces termes, décrivent la sensation du lecteur face à un de ses poèmes ; ils renvoient à l’évanescence de leurs propres référents. Si on lit au sujet de sa propre lecture au moment même où elle a lieu, on ressent immédiatement les effets de l’écriture. Comme si le vrai poème demeurait caché, écrit au verso d’un miroir, et qu’on ne voyait que le reflet de la lecture. En lisant, les poèmes d’Ashbery vous permettent de faire attention à votre propre attention, de faire l’expérience de votre expérience, et vous confrontent ainsi à une étrange forme de présence. Mais c’est une présence qui permet de conserver intactes toutes les virtualités de la poésie, car le poème, le vrai, demeure hors d’atteinte, inscrit de l’autre côté du miroir : « Vous l’avez mais vous ne l’avez pas. / Vous lui manquez, il vous manque. / Vous vous manquez l’un à l’autre. »

Isabel s’agita dans son sommeil, je posai le livre et, tête contre ses cheveux, je m’assoupis. Un arrêt à quelques heures de Grenade nous fit ouvrir les yeux. On descendit griller une cigarette dans l’obscurité, même si le train était fumeurs ; la nuit était fraîche et embaumait le jasmin, si tant est qu’il y en ait en Espagne. Isabel me décrivit un rêve que je ne compris pas. Un signal sonore s’échappa du train, il s’apprêtait à repartir, on regagna nos places. Le sommeil eut de nouveau raison de nous, puis un contrôleur nous réveilla gentiment à l’approche de Grenade, terminus de ce train. La nuit était un peu plus claire, l’aube poindrait dans une petite heure ; lorsque le train s’arrêta enfin à quai, on quitta la gare dans un état de fatigue qui n’était pas désagréable.

Un taxi nous déposa près d’un hôtel qu’Isabel connaissait dans l’Albaicín, un quartier aux ruelles étroites et tortueuses perché sur une colline face à l’Alhambra. Le rapport qualité/prix fut plutôt une bonne surprise ; architecture mauresque médiévale, ébénisterie ouvragée, mosaïque verte dans la petite cour. On nous mena à une chambre sobre aux poutres apparentes, qui, pour cette raison, me rappela mon appartement, et on dormit le reste de la matinée. Je m’éveillai tout désorienté avant de me rappeler notre départ au pied levé, le train, et encore une fois je regrettai que Teresa ne puisse me voir ainsi interfolié avec Isabel, ses cheveux noir ébène répandus sur les draps amidonnés. Une douche, puis on partit se promener dans la prodigieuse clarté du jour, arpentant les venelles jusqu’à trouver un café sur notre trottoir, « trottoir » étant un bien grand mot. On commanda jus d’orange, croissants et café. De là on voyait l’Alhambra sur une grande terrasse vallonnée, de l’autre côté de la rivière. Isabel avait détaché ses cheveux, je la trouvais belle et le lui dis. Puis je réglai nos consommations et on descendit en ville visiter la cathédrale ainsi qu’un petit musée d’art moderne où je feignis de prendre plein de notes.

Quand on eut le ventre vide, il était déjà tard dans la journée et on remonta à l’Albaicín, vers un restaurant qu’Isabel connaissait. À peine installés, on nous apporta des assiettes géantes de poissons et calamars frits ; soit elle les avait commandés à mon insu, soit c’était le plat unique de l’établissement. On nous servit un vin blanc glacé dont je vidai plusieurs verres, avec pour effet une ivresse instantanée et agréable. Je fis part à Isabel d’une remarque sur l’entrelacs de temporalités qu’on trouvait dans les villes anciennes. Elle hocha la tête, l’air de ne pas écouter.

– À quoi penses-tu ? lui demandai-je en remplissant nos verres.

La bouteille était presque vide.

Elle marqua un temps.

– On ne parle jamais de notre relation. Ni de ses règles, fit-elle.

Moi, je croyais que la règle était précisément de ne pas en parler. C’était la première fois qu’elle évoquait notre « relation ». Je connaissais la suite : elle voulait s’assurer que je ne voyais personne d’autre et que, au moins durant mon séjour en Espagne, notre liaison serait exclusive. Peut-être voulait-elle aussi savoir combien de temps je pensais rester, si je comptais sérieusement m’installer ici après ma résidence.

– Je suis déjà en couple.

Voilà l’équivalent, en anglais, de ce qu’elle m’annonça. J’en eus le souffle coupé. Je souris, de manière à bien lui montrer que, évidemment, j’avais moi aussi d’autres histoires.

– Il doit avoir les idées larges, dis-je sans cesser de sourire, pour te laisser voyager avec un autre homme.

À ma surprise, j’étais dévasté.

– Il travaille à Barcelone cette année. Il est venu à Noël, et une ou deux fois depuis. Il rentre à Madrid en juin.

Elle prononça « juin » comme si elle voulait savoir où je pensais me trouver à ce moment-là. Je me souvins que, en effet, je ne l’avais pas beaucoup vue pendant les vacances.

Je repoussai légèrement mon assiette et allumai une cigarette.

– Et nous, on devient quoi, en juin ?

À présent, les fruits de mer avaient l’air d’un autre monde, arachnoïdes et répugnants.

Son sourire signifia : Je t’aime beaucoup, on s’amuse bien, mais on n’ira pas plus loin. Puis elle dit :

– Je n’en sais rien.

– Comment s’appelle-t-il ? m’enquis-je – quel que fût son nom, il était clair, à mon ton, que je le prenais pour un petit garçon inoffensif.

– Oscar, dit-elle, et sa voix en fit un homme, un vrai. On a décidé de se séparer quand il a été muté à Barcelone. Ou du moins de rester ouverts à de nouvelles rencontres. Mais maintenant, on pense tous les deux que ce serait dommage de ne pas se remettre ensemble à son retour.

En anglais, « Oscar » faisait débile ; en espagnol, très sérieux, au contraire.

J’avais laissé tomber mon sourire.

– Tu lui as parlé de moi ?

J’avais envie de pleurer. J’essayai de désirer Teresa, en vain.

– Il fait pareil de son côté. On ne se parle pas de nos autres fréquentations, répondit-elle.

Combien d’hommes avait-elle connus récemment ?

– Toi et moi non plus, on ne parle pas de ça, ajouta-t-elle.

Manifestement, elle espérait que j’aie d’autres maîtresses.

– Claro, fis-je, retrouvant mon sourire pour lui faire comprendre que j’avais couché avec quasiment tout Madrid.

– Tu l’aimes ?

C’était une question bête – tellement cliché.

– Oui, répondit-elle, et son ton confirma que c’était une question bête – tellement cliché.

– Bon, dis-je. Il nous reste un peu de temps, d’ici juin.

J’envisageai de lui casser la bouteille sur la tête puis de m’égorger avec un tesson.

– Exactement.

Elle se pencha pour m’embrasser.

– Tu t’en vas dans longtemps.

– Je n’ai pas dit que je partais, répliquai-je, impassible.

– Mais ta mère…

Enfin, une raison de m’emporter.

– Je n’ai pas envie d’en parler avec toi.

Un blanc, puis :

– Je dois pisser.

Dans les toilettes, je me passai de l’eau sur le visage. Face au miroir, je lâchai un seul et unique sanglot bien ridicule. Puis je ris de moi-même, me rafraîchis de nouveau, me séchai et retournai à table, triste mais d’aplomb.

– Désolé. C’est dur de penser à elle.

– Bien sûr. Pardon.

Je l’embrassai pour lui prouver que mon moral, en fin de compte, n’était pas entamé par cette discussion ; puis je repris mon couplet – toujours plus fragmentaire et incohérent – sur le temps dans les villes anciennes. Elle me témoignait de l’intérêt à présent ; peut-être par compassion.

On redescendit des hauteurs de l’Albaicín jusqu’au centre-ville. Isabel passa son bras dans mon dos, moins tendre que soulagée d’avoir éclairci la situation. La nuit tombait, elle s’enveloppa dans un châle et je repensai à la scène du lac, lorsque Miguel m’avait frappé au visage ; elle devait probablement être en train de rompre avec Oscar. Et qui sait si la méfiance de Rufina à mon égard était due à son mépris pour ce type ou au contraire à l’affection qu’elle lui portait. On trouva un banc sur une petite plaza. Les engoulevents se chamaillaient. Je me repassais tout ce que j’avais tenu pour acquis ces derniers mois ; je vivais quasiment une transformation physique à mesure que mon passé récent se liquéfiait pour se reconfigurer. Les derniers rayons de lumière embrasaient tout ce qu’ils touchaient ; Isabel était moitié ombre, moitié bronze, indéfinie et définie. On s’est défoncés au shit.

Quand il fit nuit noire, on est descendus vers la promenade du Darro. Il y avait un petit festival et, par endroits, des torches illuminaient la rivière. De petits enfants, dont les costumes blancs luisaient dans la pénombre, couraient dans les rues. Nous n’avions pas parlé depuis un moment ; et moi qui croyais depuis des mois que les silences d’Isabel m’étaient entièrement consacrés, je n’étais même plus sûr d’avoir un jour été dans ses pensées.

– Dès que je vois une rivière, je pense au Mexique, m’entendis-je dire.

– Quand y es-tu allé ? demanda-t-elle.

– Avant de venir en Espagne, j’ai séjourné dans une ville nommée Xalapa avec ma copine.

Une petite pause : j’étais toujours avec elle, si ça se trouvait.

– On est partis en week-end. On a trouvé un endroit où piquer une tête. Le courant était très fort, mais on y est allés quand même. Il y avait un autre nageur. Il voulait que sa petite amie le rejoigne. Elle avait peur du courant mais a fini par entrer dans l’eau.

J’allumai une cigarette. Pourquoi mon espagnol était-il si hésitant ?

– Elle ne savait pas nager. Elle n’a pas eu de chance, elle a été emportée. On l’a suivie depuis la rive. On a retrouvé son corps plus bas. Je lui ai fait…

Je touchai ma bouche avant de désigner celle d’Isabel.

– … pour qu’elle se remette à respirer. Mais c’était trop tard. On a transporté son corps, trouvé un téléphone. Appelé la police. Une vieille femme nous a donné des citrons verts.

– Des citrons verts, renchérit Isabel.

– À sucer. Parce qu’on était en état de choc.

– Mon Dieu, fit-elle en me prenant la main.

J’aurais voulu qu’elle m’interroge sur ma copine, je préparais mentalement tout un speech sur Jane, mais elle s’abstint. Du parapet en pierre, on contempla le reflet des torches sur l’eau ; peu après, Isabel prit la parole. Elle commença par évoquer une maison, un foyer ou un appartement, sa description me rappela vaguement ce qu’elle avait raconté au lac, mais parlait-elle d’une maisonnée ou littéralement d’une structure architecturale ? Aujourd’hui, je comprenais mieux ; malgré moi, mon espagnol s’était enrichi de manière considérable, mais ce constat nuisait à mon écoute : à l’aune de ma compréhension accrue je mesurais le temps qui s’était écoulé depuis cette nuit-là, mais l’attention que je portais à la qualité de ma propre attention m’empêchait précisément de me concentrer sur ce qu’Isabel disait. Je réussis à me libérer de mon égocentrisme et finis par saisir ce qu’elle disait : la lenteur de son élocution me facilita la tâche. L’été où elle avait perdu son frère – elle mentionna sa mort comme si nous en avions déjà parlé –, elle avait trié ses affaires, ses disques et ses livres, en se demandant que garder lors du déménagement. Elle avait trouvé un cahier, un cahier d’école, elle n’aurait su dire de quelle classe, les pages étaient couvertes de chiffres : 1066, 312, 1936, 1492, 800, 1776, etc. Au début, elle s’interrogea, sans reconnaître les dates importantes qu’il avait dû retenir pour une interro d’histoire et qu’il avait recopiées, encore et encore, remplissant tout un cahier ; elle se convainquit qu’il s’agissait d’un message codé. Qu’il lui était destiné. À seize ans, elle devait bien savoir, au fond, que c’était impossible ; mais elle se prit au jeu et le cahier devint son bien le plus précieux. Jamais elle n’essaya de le déchiffrer : ce n’était pas le message qui comptait, mais le dialogue en cours avec son frère, leur correspondance inachevée. Quelques mois avant de partir pour Barcelone, Oscar avait trouvé le cahier, dont Isabel n’avait jamais parlé à personne – même si elle ne l’avait pas caché non plus, à proprement parler : il traînait parmi d’autres souvenirs d’enfance dans une boîte en haut de l’armoire. Je compris soudain que nous n’allions jamais chez elle non seulement parce que mon appartement était plus intime, mais aussi parce qu’elle voulait me tenir à l’écart de ses colocataires et/ou réserver l’exclusivité de son lit à Oscar. Il lui avait demandé pourquoi elle avait un carnet plein de dates et pour la première fois elle avait admis que ce n’était que cela – des dates. Furieuse, elle lui en avait voulu d’avoir détruit son fantasme, elle avait hurlé et éclaté en sanglots, lui racontant tout et pleurant sans s’arrêter, comme si, des années après l’accident, elle venait tout juste d’accepter la réalité : son frère était mort. Assis sur le lit, ils avaient tourné les pages avec soin et Isabel, en larmes, avait suivi du doigt les dates, écrites à l’encre bleue et rouge.

Plus tard, quand Oscar et elle se séparèrent ou du moins décidèrent de s’autoriser des aventures car il partait pour Barcelone, Isabel traversa une passe très difficile, comme si elle revivait la mort de son frère, parce que Oscar était le seul à qui elle s’était jamais confiée et parce qu’il y avait eu entre eux la scène du cahier. Ce qu’elle aimait chez moi, dit-elle, employant le verbe « aimer » dans son acception la plus faible, c’était que je ne lui avais jamais posé la moindre question sur son frère après qu’elle m’en avait parlé au lac.

Je ne dis rien. On reprit notre promenade vers l’Albaicín et notre hôtel. La pente était raide, en arrivant nous étions épuisés. Il y avait quelques tables dans la cour et je demandai à l’adolescent qui balayait si nous pouvions avoir du vin. Il nous apporta deux verres pleins de glaçons et une bouteille tiède, sans étiquette. On la descendit en fumant, puis dans la chambre on baisa à la hâte et je me sentis fou amoureux. Isabel s’assoupit et j’ouvris les grands volets de bois pour observer la rue, cigarette à la main. Pas une voiture, tout était calme, ce devait être ainsi en 1066, 312, 1936, que sais-je. Puis je me dis que non, sans doute pas ; je me couchai et m’endormis.

Le lendemain, on prit notre petit-déjeuner dans le même café que la veille et je déclarai à Isabel que, au fond, j’étais impatient de rentrer à Madrid : je voulais travailler avec une certaine Teresa à un recueil de poèmes qui devait paraître bientôt. Je pris soin d’avoir l’air nerveux en mentionnant Teresa à Isabel, que je ne souhaitais pas blesser.

– On peut prendre le train ce soir, dit Isabel.

Elle n’avait pas l’air jalouse, ce qui me mit en rage.

– Allons-y tout de suite, répliquai-je, ce qui était ridicule.

– Maintenant ? Tu n’as même pas vu l’Alhambra.

– Je l’ai déjà vue, mentis-je.

Là, elle eut l’air jalouse. J’étais enchanté.

– Avec qui ? demanda-t-elle, et visiblement elle faisait semblant de s’en moquer.

– Teresa, répondis-je – et je feignis de le regretter immédiatement. Et son frère.

– Quand ?

– À Noël.

Il me sembla qu’Isabel voulait être mon unique guide ; si mes coucheries l’indifféraient, elle n’aimait pas l’idée qu’une autre femme me fasse découvrir les merveilles architecturales de son pays.

– Mais tu m’as dit que tu voulais voir Grenade – on est là pour ça, fit-elle, se rappelant notre conversation au lit.

– C’est vrai. Et je reviendrai.

– Très bien, rétorqua-t-elle, en colère.

Serais-je donc le seul Américain dans toute l’histoire à visiter Grenade sans voir l’Alhambra ?

Après le petit-déjeuner on prit un taxi pour la gare : une heure et demie à tuer avant le départ du Talgo. Sitôt les billets en main, il m’apparut que je ne voulais absolument pas rentrer. On trouva un bar pour boire un autre expresso et la caféine, couplée à la jalousie d’Isabel, me poussa à dire :

– Écoute, ne restons qu’une nuit à Madrid. Je vais finir ce que j’ai à faire et puis on s’offrira un vrai voyage. On prendra un autre train pour aller en Galice, à Lisbonne ou ailleurs.

Isabel me sourit, passant à une vitesse alarmante de la colère à quelque chose qui relevait plutôt de la pitié.

– C’est impossible. J’ai du travail.

– Prends des vacances, suggérai-je.

– C’est impossible, répéta-t-elle doucement, comme si je venais de la demander en mariage. Et toi, tu n’as rien à faire ?

Une légère pointe de dérision dans sa question. Pour la première fois, une plaisanterie sur la poésie me piquait au vif.

– Ton boulot est plus important, peut-être ? lançai-je, comme si elle ne faisait que surveiller des tableaux.

– Non, se contenta-t-elle de dire.

J’étais dévasté par la facilité avec laquelle elle ignorait mes sous-entendus.

Nous avons attendu au café avant de monter dans le train et passer les cinq heures suivantes à lire, dormir, fumer en nous adressant à peine la parole. Mes parents me manquaient terriblement. De jour, la campagne espagnole ressemblait au Kansas.

Tard dans la quatrième phase de mon projet, je décidai d’augmenter mes doses : le matin, deux pilules blanches au lieu d’une. J’avais de quoi faire : avant de quitter les États-Unis je m’étais fait prescrire un an de médicaments sur dérogation du médecin, ce qui m’avait valu quelques regards de travers à la pharmacie ; avant ça, j’avais déjà des réserves pour un mois et j’avais réparti le tout dans plusieurs flacons. Et puis rien ne m’empêchait de consulter un psychiatre en Espagne si d’aventure je restais après la résidence, peut-être pour enseigner l’anglais. Et je pourrais toujours arrêter les pilules blanches une fois mon stock épuisé ; de toute façon, je n’étais pas convaincu de leur efficacité. Au début elles me procurèrent de très agréables insomnies, je lisais jusqu’à l’aube sans la moindre fatigue ; c’était leur unique effet secondaire et malheureusement il ne dura pas. Après ça, je n’ai jamais su si elles avaient une quelconque action ; j’avais souvent pensé à arrêter, mais, à chaque fois, j’hésitais ; et si, en réalité, elles me maintenaient à flot ? Peut-être qu’elles m’empêchaient de tomber encore plus bas, de toucher un fond autrement plus abyssal et insoutenable.

Les pilules blanches agissaient sur moi d’une façon particulière : j’étais toujours à ressasser, toujours en lisière d’une panique généralisée ; j’avais presque tout le temps une conscience aiguë des os de mon visage. Mais il fallait admettre que ma consommation de shit et d’alcool rendait difficile d’évaluer l’effet des pilules. Leur prise rituelle m’était devenue importante, non pas par un effet placebo où le simple fait de les avaler me remettrait un peu d’aplomb mais parce qu’elles me rappelaient, chaque jour, que j’étais officiellement cinglé, sous traitement, et que mon mal portait un nom. C’était un rite, une eucharistie d’auto-abnégation dans laquelle j’admettais mon incapacité à affronter le monde sans pharmacopée, pour être absous d’une part de responsabilité personnelle ; c’était un peu humiliant, un peu libérateur.

À mon retour de Grenade je partis en vrille ; sans être incontrôlable, je me sentais néanmoins emporté dans un lent vortex.

J’ignorais jusque-là à quel point je m’étais engagé dans l’idée que Teresa et Isabel s’engageaient avec moi ; maintenant qu’elles ne faisaient même plus semblant de s’investir, je me sentais rejeté et j’avais l’impression que des mois de recherches venaient de partir en fumée. Au moins, me dis-je, je pouvais me sentir moins coupable d’avoir menti à propos de ma famille puisque cela n’avait débouché sur rien de sérieux, mais, en vérité, des vagues toujours plus violentes de remords me submergeaient. C’était évident, il me faudrait avouer mes calomnies à mes parents de peur de me consumer de culpabilité, ce qui en plus décuplait mon angoisse. Mon désarroi concernant Teresa et Isabel, conjugué à ma mauvaise conscience filiale, posait des questions plus vastes sur mon imposture. J’étais bidon, ça ne faisait aucun doute, mais qui ne l’était pas ? Qui n’avait pas adopté l’une de ces postures préfabriquées que nous propose la société, le capital, quel que soit le nom qu’on veuille lui donner ? On mentait tous chaque fois qu’on disait « je ». Qui n’avait pas son petit rôle à jouer dans ce publi-reportage sur les vies gâchées qui tournait en boucle ? Si j’étais poète c’était parce que, de toutes les pratiques, la poésie était celle qui pouvait le moins ignorer son anachronisme et sa marginalité et elle validait ainsi ce que j’avais de grotesque, c’était un aveu de mauvaise foi en toute bonne foi, si l’on peut dire. Je pouvais feindre mon intérêt pour la réaction littéraire à la guerre et, en tournant en dérision l’idée que la littérature puisse être à la hauteur des meurtres de masse, je ne dénigrais pas les victimes, au contraire, je vilipendais les écrivains dilettantes en rejetant les visées politiques de cette soi-disant gauche qui voulait s’approprier la poésie, jugée radicale alors qu’elle n’était qu’impopulaire. Jusque-là j’avais été un piètre performeur artistique jouant au poète ; maintenant, avec une inquiétante ferveur, je brûlais d’écrire de grands poèmes. Je voulais que mon « œuvre » s’attaque aux États-Unis de Bush, je voulais me débarrasser de tous ces guillemets ironiques, et, après m’être immolé par le feu sur les marches du Capitole ou je ne sais quoi, devenir le Miguel Hernández de l’empire tardif afin qu’Isabel, Teresa et tout le monde, partout, lisent mes poèmes puis fracassent des vitrines, etc. C’était l’esquisse d’un sentiment, pas une idée précise, et il m’était d’autant plus difficile de m’en déprendre ; plus j’étais conscient du ridicule de mon ambition, plus elle me consumait. En doublant mes doses, les insomnies revinrent et je me mis à écrire fébrilement. Ma foi en la poésie n’avait pas été restaurée, mais je ne croyais soudain plus du tout à l’univers des possibles.

En plus de l’insomnie, permanente hormis quelques longues nuits de sommeil lourd, sans rêves, je relevai deux effets secondaires notables : malgré moi, je crispais sans cesse les mâchoires, et puis, d’après internet, je souffrais d’anhédonie sexuelle, quel joli mot. Ces deux symptômes allaient bien de pair avec mon abattement général, qui ne passait pas, et j’y trouvais un certain réconfort, comme on apprécie une météo apocalyptique lorsqu’on est au plus mal. Je n’étais pas loin de penser que les pilules blanches étaient responsables de cette souffrance aiguë, qu’il s’agissait d’un effet paradoxal et du coup, j’avais moins peur de rester dans cet état pour toujours : si j’arrêtais les médocs, je me sentirais mieux. Mais je flippais trop de mettre cette hypothèse à l’épreuve et j’augmentai encore mes doses, passant à trois pilules blanches au réveil. Après des heures à lire ou à réécrire des poèmes, je fondais soudain en larmes, le visage enfoui dans une serviette pour ne pas déranger les voisins ou, en sortant acheter des cigarettes, du vin ou du shit, je ressentais un léger clivage et le monde s’incurvait aux angles. Mais je me rassurais : c’étaient les pilules blanches, voilà tout.

La liaison que j’aurais pu avoir, à la lumière atteuse du conditionnel.

 

Je passai une semaine à ce dosage, durant laquelle ni Isabel ni Teresa ne m’appela et j’atteignis un nouvel état émotionnel : un état sans émotions du tout. Quand j’essayais de le décrire à Cyrus en chat, cela semblait parfaitement contradictoire ; d’un côté, je ne ressentais plus rien, mon système affectif n’offrait plus qu’un spectre plat, je pouvais regarder des vidéos de décapitations, de mercenaires ouvrant le feu sur des civils irakiens ou de présentateurs de Fox News sans avoir la moindre réaction – et je ne m’en privais pas. Je relus dans mon Tolstoï les scènes les plus bouleversantes de Lévine sans la moindre fluctuation émotionnelle. Je refusais de quitter mon appartement dans l’espoir qu’Isabel et/ou Teresa viendraient sonner à ma porte et graviraient les escaliers pour me déclarer leur flamme, me suppliant de rester en Espagne ou de les emmener aux États-Unis ; mais, à présent, j’attendais sans rien éprouver du tout. Et si l’une ou l’autre était apparue pour se lancer dans une déclaration enflammée, je n’aurais sans doute pas été vraiment touché. En même temps, cette insensibilité soudaine m’emplissait d’une euphorie en mode mineur, qui n’affectait pas la tonalité majeure de ma torpeur.

Ce genre d’euphorie était dissocié de mon corps, et donc compatible avec mon anhédonie, comme si je flottais dans un bain chaud en dehors de moi-même. Il s’accompagnait de bouffées de surpuissance : j’éprouvais le monde comme s’il était sous verre et ce détachement, couplé à mon faible besoin de sommeil ou mon incapacité relative à dormir, me donnait un genre d’énergie vampirique, même si j’étais ma propre proie. Je pouvais lire et écrire durant des heures, dans une concentration totale, sans remarquer la tombée de la nuit et, au petit matin, je sortais me promener dans Madrid. Je passais devant l’appartement d’Isabel ou la galerie de Teresa pour me prouver que ça ne me faisait rien du tout. Souvent j’admirais l’aube, installé sous les colonnades du Retiro ou sur un banc du Paseo del Prado ; ou alors je prenais le métro jusqu’à un arrêt inconnu pour voir le lever du soleil, sur quoi je rentrais dormir quelques heures. Au réveil, je faisais le plein de pilules blanches, de shit et de café, et avec une étrange vigueur je reprenais mes aventures au royaume de l’insensibilité. J’éprouvais une peur diffuse, sans objet ; peut-être craignais-je de me jeter sous un bus sans savoir ce que je faisais ou de défoncer la porte d’Isabel pour déchiqueter le cahier de son frère ; ou encore de lancer une poubelle dans la vitrine de la galerie ou tout autre passage à l’acte inconsidéré, que je ne pourrais empêcher tant j’étais loin de moi-même. Mais pour la première fois je me sentais écrivain : la vraie vie se déroulait sur les pages et j’achetai une pile de carnets lignés à la Casa del Libro pour y consigner mes vers et mes notes. Mes nouveaux poèmes seraient d’une telle beauté, d’une telle force que, après les avoir traduits, Teresa, comme Isabel en les lisant, comprendrait que seul un poète tel que moi était capable de transmuer les débris du réel en un chant transcendant.

Isabel finit par passer un jour en fin d’après-midi. Je lisais La Terre vaine en ligne, en piquant des expressions au passage. Elle fit une remarque sur la saleté de mon appartement, rangea deux ou trois choses, et il fut clair que je lui faisais pitié, qu’elle pensait m’avoir brisé le cœur. Elle dit un truc sur son travail que je ne fis pas le moindre effort pour comprendre puis m’annonça qu’elle partait pour Barcelone très prochainement. Elle vivrait là-bas avec Oscar puis ils rentreraient ensemble. Je ressentis l’esquisse d’une douleur mais aucune douleur réelle. Quel dommage, on se verrait moins, répondis-je ; elle me manquerait terriblement. Je leur souhaitais beaucoup de bonheur, à Oscar et à elle ; et si je finissais par rester à Madrid après ma résidence, peut-être qu’on pourrait boire un verre ensemble, si ce n’était pas trop dur pour lui. Mon espagnol était plus fluide que jamais. Je m’entendis dire qu’avant son départ, j’aimerais l’inviter à dîner. Sans doute avait-elle résolu de ne plus me revoir, imaginait-elle que je lui ferais une scène ? Mais comme je me montrais plus ou moins indifférent à la nouvelle et capable d’une légèreté alarmante, elle dit oui, d’accord, super. Sans trop savoir pourquoi je lui fis croire que j’étais pris ce soir-là ; mais si elle passait le lendemain, vers neuf heures, on aurait notre petite soirée d’adieu. Elle me fit une bise, j’étais adorable, dit-elle en partant. Un bref éclair de colère puis rien – pas le moindre sentiment.

Quelques heures plus tard, je me rendis à la galerie, à une demi-heure de là, en fumant et en me récitant mes poèmes. C’est à peine si je sentais le sol sous mes pas. La soirée était chaude ou j’étais insensible au froid, et les lampadaires, vitrines, phares, tout m’aveuglait ; la conversation des piétons, le bruit de la circulation, les autoradios m’assourdissaient. D’autres effets secondaires, qui sait ? Teresa n’était pas là ; Arturo, en revanche, eut l’air très heureux de me voir. Je lui dis que je rentrais de Grenade avec une certaine Isabel. Il se contenta de sourire sans poser de questions. Son expression sous-entendait peut-être que Teresa serait jalouse. Il m’interrogea sur mes poèmes et je lui remis quatre carnets, la fournée de la semaine, expliquai-je : j’aimerais bien savoir ce qu’il en pensait, quels étaient ses préférés, et, le cas échéant, lesquels pourraient être inclus dans le recueil. Il eut l’air sincèrement emballé, ce que je trouvai touchant et triste sans pour autant me sentir touché ni attristé. Je devais venir au vernissage vendredi, annonça-t-il : il y aurait des peintres espagnols connus et, ajouta-t-il peut-être délibérément, Teresa serait contente de me voir. D’accord, dis-je. Puis, sans trop savoir pourquoi, je le pris dans mes bras fougueusement et l’embrassai avec une ambiguïté que je ne ressentais pas. Je rentrai à pied. Pour la première fois depuis des jours, j’étais fatigué. Je m’endormis vite.

Je me réveillai peu après trois heures du matin, affamé comme rarement. Ces deux dernières semaines j’avais très peu mangé ; mon appétit retrouvé prouvait que mon corps s’habituait aux pilules blanches. Je dévorai une baguette vieille de deux jours tout en consultant mes mails. J’en avais un en anglais de Teresa, qui ne m’avait écrit qu’une fois ou deux en tout ; elle avait entendu dire que j’étais rentré de mon « voyage avec Isabel » et je lui manquais. Je sentis un petit frisson distant – confirmation supplémentaire du fait que mon corps s’acclimatait aux médicaments ou que leur effet s’émoussait déjà. Je me rendormis sans difficulté jusqu’en début d’après-midi.

Après ma douche, j’allai chez un bijoutier près de chez moi et, avec la carte de crédit de mes parents destinée uniquement aux éventuelles urgences, j’achetai pour Isabel un collier en argent à cent cinquante euros. C’était la première fois que j’utilisais leur Visa, la première fois, et de loin, que j’offrais un cadeau aussi cher. Je demandai à l’élégante vendeuse où je devais emmener ma copine pour nos un an, quel restaurant était selon elle le meilleur de Madrid, plus ce serait chic mieux ce serait, vu les circonstances. Elle aimait le Zalacaín, mais il était difficile d’y avoir une table. En souriant, je demandai à emprunter son téléphone afin de les implorer. Bien sûr, dit-elle. J’appelai : une réservation avait été annulée, on serait en mesure de nous recevoir le soir même à neuf heures et demie. Je remerciai et la vendeuse me fit un paquet-cadeau. Ma copine avait bien de la chance, lança-t-elle en guise d’adieu.

Au Corte Inglés j’achetai une chemise et un costume noir, du prêt-à-porter mais plutôt classe. Les retouches seraient faites dans l’heure ; je pris aussi des chaussures de marque espagnole. Au total quelques centaines d’euros, je refis chauffer la carte bancaire. Nouvelle douche à la maison, un joint et le Quichotte, puis j’endossai mon costume. Isabel fut impressionnée par mon apparence ; je me sentais séduisant, pas ridicule comme je l’imaginais. Elle m’étudia un instant puis décréta qu’elle n’était pas assez bien habillée ; elle n’avait pas prévu un dîner si formel. Nous allions au Zalacaín, fis-je en habitué ; elle connaissait de nom, dit-elle, il fallait qu’elle se change. Pas le temps, mentis-je, et de toute façon elle était très belle – ce qui était vrai, mais je le déclarai d’un air un peu condescendant, comme si je savais qu’elle n’avait rien de mieux à se mettre. Le taxi nous déposa en avance au restaurant et la tenue d’Isabel se révéla effectivement trop décontractée ; son turban dans les cheveux passa tout sauf inaperçu et l’hôtesse hésita avant de me demander mon nom. Isabel était trop jolie pour que l’on s’arrête à ses nippes, mais je souris à l’employée comme pour m’excuser ; elle me rendit mon sourire et Isabel rougit.

Notre table était déjà dressée et on nous installa. Mon espagnol n’était pas assez bon pour déchiffrer le menu, dis-je au serveur : qu’il nous apporte la sélection du chef et une bouteille de son vin blanc préféré ; tout dans mes manières semblait suggérer que j’avais formulé cette requête dans maintes capitales européennes et autant de langues étrangères. Je m’entendis commander un grand cru espagnol : quel qu’en fût le prix il serait moins cher que d’autres, preuve que je n’avais pas entièrement perdu la tête, qu’il fallait cesser ces folies, j’allais dépenser davantage en un jour qu’en deux mois, loyer compris, au vu et au su de mes parents qui plus est. Comment ma pauvre mère malade et mon père fasciste réagiraient-ils à mon pétage de plombs ? En mon for intérieur, ma petite plaisanterie m’arracha un rire que je ne reconnus pas.

Isabel et moi n’avions rien à nous dire. Elle était nerveuse, contrariée, déconcertée et ne toucha pas à l’apéritif qui nous fut apporté sur un plateau d’argent. Je vidai les deux verres. J’étais tout à fait disposé à lui faire une scène, pour peu qu’elle donne le ton. Mais, craignant qu’elle ne me plante là, je fis mine d’ignorer la tension entre nous pour l’interroger : avait-elle démissionné de l’école de langues ? Non, répondit-elle, et je me souvins qu’elle me l’avait déjà dit. Je m’excusai de lui avoir imposé un retour aussi abrupt de Grenade. Aucune importance, répliqua-t-elle avant de s’enquérir de mes poèmes et de l’avancée du petit recueil. Tout allait bien, à merveille même ; je n’avais jamais été aussi productif, et je crus déceler une étincelle de curiosité chez elle : elle se rappelait peut-être mes notes et se demandait si elle y apparaissait d’une façon ou d’une autre. Je lui enverrais un exemplaire, promis-je sur un ton qui coupait court à tous ses fantasmes car, à la parution du livre, j’aurais oublié jusqu’à son nom ; mais je vis à son sourire qu’elle ne me croyait pas, que mon indifférence paraissait forcée. Je me radoucis, m’affaissai un peu sur ma chaise, et soudain j’eus peur de lâcher un sanglot qui tiendrait du rire nerveux, comme à Grenade. On me fit goûter le vin et, prenant l’air un peu déçu, comme souvent quand je lisais, je déclarai que ça allait.

On nous apporta un steak tartare et Isabel ne put cacher sa surprise : visiblement, elle n’aurait jamais imaginé manger du bœuf cru finement haché. Pour la punir je la servis copieusement en demandant des nouvelles de Rufina ; il fut soudain manifeste, bien plus que je ne l’aurais souhaité, que mes habits et ce repas hors de prix disaient à Isabel que je n’avais jamais pris notre histoire au sérieux ; j’étais un Américain richissime des États-Unis de Bush, je cherchais à faire de nouvelles expériences, à m’encanailler, rien de plus. La culpabilité m’étouffait, je faillis m’excuser et la violence de ce sentiment, le premier depuis si longtemps, me fit peur, comme si je courais droit à ma perte. Je pouvais à peine manger. Isabel ne répondit pas ; si elle était gênée, c’était uniquement pour moi.

Les plats se succédèrent, Isabel sembla soulagée de voir des légumes familiers, artichauts et fagots d’asperges au bacon ; moi, je ne pouvais rien avaler. Je descendais la bouteille à une vitesse indécente. Je demandai ce que faisait Oscar à Barcelone ; il était mécanicien, ou suivait une formation en mécanique, ou vendait des voitures, ou alors il travaillait pour un concessionnaire automobile. Je m’en moquais éperdument. Comment était-il physiquement ? m’enquis-je, mais elle posa sa main sur la mienne, pourquoi parler d’Oscar ? C’est notre soirée, dit-elle. Je souris, l’air détendu, mais quand le plat suivant arriva, à base de caviar et peut-être d’œufs de caille, je crus que j’allais vomir. La moindre bouchée me coûtait énormément, mon visage était en feu ; je pouvais à peine boire une gorgée mais je me forçais. Je devais tirer une tête abominable ; Isabel me demanda si ça allait. Non, répondis-je en pensée, ma mère vient de mourir ; je partis d’un rire aberrant. J’allais bien, lui certifiai-je, mais, pour la première fois, je me rendis compte que j’avais oublié mes pilules jaunes ; mon sac habituel aurait fait tache dans ce restaurant et je n’avais pas pensé à en mettre dans ma veste car, tout à ma longue névropathie, je n’en avais pas pris de la semaine. Je glissai malgré tout la main dans ma poche ; en frôlant l’écrin du collier, la panique me saisit ; j’inspirai sans pour autant inhaler d’oxygène. Comme de boire avec une paille mille fois percée. Je m’excusai et quittai la table, les jambes molles ; le sol se dérobait sous mes pieds mais j’atteignis les toilettes, qui étaient luxueuses elles aussi et parfumées à la rose. Je me passai de l’eau sur le visage et m’intimai, à voix haute, de me calmer ; l’espace d’un instant je me sentis mieux – cela passerait, me dis-je –, puis je remarquai un préposé dans la pièce, ce qui me rendit fou. L’arrière-goût chimique qui m’assaillait souvent après une crise d’angoisse était déjà là, ce qui était mauvais signe ; en dépit de l’employé, je crachai dans le lavabo, me rinçai la bouche mais l’horrible goût revint de plus belle. Une vague de nausée ; je vomis dans une cuvette. Étais-je réellement malade ? Si je mourais, les analyses de sang révéleraient à ma famille que j’étais, comme on dit, sous l’emprise de stupéfiants. Les analyses, les relevés bancaires, les carnets pleins de poèmes incompréhensibles – avais-je essayé inconsciemment d’attenter à mes jours ? Fallait-il y voir les lettres d’adieu d’un suicidaire ? Je m’assis sur la cuvette, la tête dans les mains, et pleurai le plus silencieusement possible. Par chance, cela m’apaisa. Les haut-le-cœur finirent par cesser et je sortis me repasser un coup d’eau sur le visage. L’employé me demanda si j’allais bien. Je cillai et inspirai profondément avant de marmonner quelques mots sur ma famille ; pour finir je lâchai une poignée de pièces dans son escarcelle, laquelle ne contenait, si ça se trouve, que des pastilles à la menthe.

Je me sentais bien mieux, c’est-à-dire que je ne ressentais presque rien en retournant m’asseoir. Isabel m’attendait, son inquiétude était sincère. Je m’excusai, j’avais eu un étourdissement mais tout allait bien ; une gorgée de vin acheva de me remettre d’aplomb. Qui sait combien de temps j’étais parti ? La table avait été débarrassée. On nous apporta de l’agneau et une spécialité au homard ainsi qu’une bouteille de rouge qui, d’après le serveur, avait à voir avec le blanc ouvert précédemment. Je n’avais pas faim mais au moins la nourriture ne me dégoûtait plus ; en grignotant, je demandai à Isabel ce qu’elle voulait faire après. Elle n’en savait rien. Tout ce qui te ferait plaisir, déclarai-je. Elle réfléchit un instant et dit qu’elle n’avait jamais passé la nuit dans un hôtel de luxe. Je m’entendis répondre qu’on irait au Ritz-Carlton, en face du Prado. Boire m’ouvrait l’appétit et plus je m’enivrais, plus l’argent me paraissait irréel. J’éprouvai en parallèle une bouffée de bienveillance pour Isabel et je me mis à lui parler dans un espagnol qui me parut impeccable.

– Je suis un peu sens dessus dessous depuis que tu as mentionné Oscar. Quand tu m’en as parlé, j’ai compris combien tu comptais pour moi. L’idée que je ne vais jamais te revoir… c’est très dur pour moi, dis-je.

– Je sais, répondit-elle sans méchanceté. Mais tu ne t’en es rendu compte qu’en apprenant son existence ?

– Ce n’est pas exactement ça… j’ai du mal à être subtil en espagnol.

– Tu es bilingue, Adán, dit-elle, avec peut-être une pointe de tristesse.

– J’étais en colère et jaloux. Je me suis conduit comme un adolescent, fis-je en ignorant sa remarque. Mais ce soir, je veux juste te dire que ça a été merveilleux de passer du temps avec toi. Tu es merveilleuse. Je le pense. Ça me fait mal de te savoir avec quelqu’un d’autre mais je ne veux que ton bonheur.

Je tendis la main vers mon verre pour lui porter un toast mais me ravisai par peur du ridicule.

Elle entrouvrit les lèvres, hésitante, et je percutai soudain : Oscar n’existait pas. Oscar était une mise à l’épreuve, une façon de me faire payer mon insistance à cloisonner ma vie sociale, ma lecture à Salamanca. C’était un piège pour me pousser à m’engager. J’attendis de voir quelle serait ma réaction émotionnelle à cette révélation mais elle la balaya d’une phrase :

– C’est gentil. Je t’aimerai toujours, tu sais.

À son ton, il était clair qu’elle aimait beaucoup de gens, de mille façons différentes.

Deux serveurs débarrassèrent nos assiettes et passèrent le ramasse-miettes avant de me présenter la carte des desserts, que je tendis à Isabel. Je demandai s’ils avaient des demi-bouteilles de champagne, c’était le cas et j’en commandai une. Isabel voulut savoir ce que je prenais. Avait-elle déjà goûté la crème brûlée ? Non, avoua-t-elle, donc notre choix s’arrêta là-dessus et on nous offrit des fraises nappées de chocolat, une pensée du chef pour accompagner le champagne. Je me moquai du sérieux du personnel et Isabel me trouva hilarant ; on s’esclaffait, ce qui nous valut quelques regards de travers. On picora le dessert, on éclusa la demi-bouteille, tous les deux passablement éméchés. Je ne regardai pas l’addition, je me contentai de tendre ma carte de crédit et de signer le reçu. Gros pourboire en espèces ; sûrement un faux pas.

Le restaurant nous appela un taxi auquel j’indiquai le Ritz ; rien que le nom nous fit pleurer de rire et on se roula des pelles pendant tout le trajet. Je payai et une fois à l’hôtel je m’adressai à la réceptionniste en anglais.

– Je viens d’arriver de New York, il me faut une chambre pour la nuit, dis-je, comme si les mots « New York » justifiaient tout.

Isabel parut impressionnée par ma langue maternelle.

La réceptionniste pianota sur son clavier.

– Nous avons une chambre standard, lit king size et balcon, monsieur.

– Rappelez-moi le prix ? fis-je, sourcils haussés, comme si j’étais curieux de comparer leurs tarifs à ceux de New York, Milan et Paris.

– Trois cent quatre-vingt-dix euros la nuit, monsieur, dit-elle.

Je faillis dire à Isabel que l’hôtel était complet, mais même sans comprendre un traître mot elle saurait que je mentais.

– OK, dis-je en songeant à mon appartement, à moins de deux cents mètres de là, dont le loyer mensuel était de trois cent soixante-quinze euros.

J’exigeai de payer d’avance. La réceptionniste mentionna mes bagages puis s’interrompit d’une petite toux de circonstance. Un groom ou autre nous mena à notre chambre, qui était aussi chic que le restaurant, et je lui demandai en anglais une bouteille de blanc, la moins chère de la maison. Naturellement, répliqua-t-il, sans pour autant répondre à mon petit sourire complice. Isabel ôta ses chaussures, ouvrit la fenêtre et partit prendre une douche. Le vin était arrivé lorsqu’elle ressortit, enveloppée d’un gros peignoir blanc. Quelques verres avant de faire l’amour ; puis une cigarette près du balcon. Je commandai une deuxième bouteille et mon ton affecté et formel, au téléphone, fit hurler Isabel de rire. On refit l’amour, on refuma ; je ne l’avais jamais vue aussi ivre ; elle prit ma tête entre ses mains et marmonna quelque chose qui m’échappa, à peine de l’espagnol. Elle finit par s’effondrer de sommeil et je restai seul à la fenêtre, dans le noir. En face de moi, le Prado. Je pensai un moment au grand artiste.

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