Au départ d'Atocha

Ben Lerner · Chapitre 4 sur 5

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Au départ d'Atocha

Chapitre 4

4

 

Je fus réveillé dans la cinquième phase de mon projet comme par un bruit assourdissant. Isabel dormait encore, peut-être à cause de tout le vin qu’elle avait bu. Je m’habillai, me passai de l’eau sur le visage, me lavai les dents avec la brosse offerte par l’hôtel ; bain de bouche de marque suivi d’une cigarette près de la fenêtre. Il était encore tôt, c’était l’heure de pointe. Quelques camions de pompiers passèrent sur le Paseo del Prado, sirènes hurlantes. J’avais la gueule de bois, j’étais déboussolé. Plusieurs voitures de police. Je me penchai à la fenêtre sans rien voir. Je prévins Isabel que je sortais une minute ; elle bougea dans son sommeil. Je descendis par l’ascenseur, dans le hall des gens s’agglutinaient devant les télés. En anglais, je demandai au groom ce qui s’était passé, mais il était occupé par d’autres clients ; je sortis dans la rue, en plein soleil. Ou le ciel était-il couvert ?

Fourgons remplis de soldats ou de forces spéciales. Je les suivis vers Atocha, à une dizaine de minutes à pied, de plus en plus de camions de pompiers me dépassaient, je finis par arriver à ce qu’on appelle une scène de chaos. Le ciel était couvert. Partout, des policiers, du personnel médical et des civils dont beaucoup pleuraient et/ou hurlaient ; plus je m’approchais de la gare, plus la confusion régnait. Des gens s’échappaient en flots continus par les nombreuses sorties, certains blessés, sans doute légèrement, et des secouristes s’engouffraient à l’intérieur. Je vis – je vis peut-être – un ado hébété, le visage couvert de sang ; un secouriste lui prit le bras, le fit asseoir, lui donna quelque chose qui ressemblait à une poche de glace, lui recommandant de ne pas bouger et de la presser sur sa tête. Odeur de plastique brûlé. On me demanda ce qui s’était passé. Des hélicoptères fouettaient l’air au-dessus de nos têtes. J’errai quelques minutes, trouvai un mur contre lequel m’accroupir, fermai les yeux et écoutai.

Après je ne sais combien de temps, je me relevai et me dirigeai vers le Paseo del Prado, des ambulances et la foule me dépassant sans cesse. Plus on s’éloignait de la gare plus les gens se rassemblaient sur le seuil des bars et des restaurants, devant les télés, ils lançaient « ETA » et citaient le nombre estimé de victimes en se tournant vers la gare puis de nouveau vers l’écran. Le hall du Ritz était désormais bondé et très bruyant, je pris l’ascenseur, Isabel n’était plus là. En cherchant mes clés dans ma poche, je retombai sur le collier. Je quittai la chambre et l’hôtel, remontai Huertas jusque chez moi. Je montai les escaliers, retirai ma veste, allumai l’ordinateur. Presque dix heures du matin, le temps avait passé si vite. J’ouvris une nouvelle fenêtre de navigation, sur le site du New York Times je cliquai sur le gros titre. L’article parlait des hélicoptères que j’entendais dans le ciel.

Je me demandai où était passée Isabel puis cessai de m’interroger. Café, pilule blanche. Après quoi je grimpai sur le toit avec ma tasse et j’écoutai. Au bout d’un moment, je redescendis par le velux, me lavai de nouveau les dents et ressortis. J’allai vers la rangée de téléphones publics de la Plaza Santa Ana et j’appelai le Kansas avec ma carte prépayée. Au début toutes les lignes sonnèrent occupé, mon appel ne put aboutir. À force d’insister, ça finit par marcher. Il devait être dans les quatre heures du matin, là-bas. La tonalité étrangère retentit et enfin ma mère décrocha, à moitié endormie. C’est moi, dis-je. Quelle heure est-il, demanda-t-elle, est-ce que ça va ? Je dis que oui mais qu’il y avait eu un attentat. Mon père prit le combiné, il voulait savoir à quelle distance d’Atocha était mon appartement, j’étais au Ritz, répondis-je. Bien entendu, ils ne comprirent rien et me redemandèrent si ça allait. J’hésitai et, la voix brisée, dis que j’avais fait quelque chose de terrible. Quoi, firent-ils, et je leur racontai que j’avais affirmé à diverses personnes que ma mère était morte ou mourante et que mon père était fasciste. Pourquoi ? s’enquit l’un des deux, un peu perplexe mais pas fâché. Pour m’attirer leur compassion, hasardai-je. Il y eut un blanc et ma mère dit qu’on en reparlerait plus tard, combien y avait-il de victimes, qui était responsable, et qu’allais-je faire à présent, Dieu merci j’étais sain et sauf. Je dis que j’étais épuisé, que j’allais essayer de dormir. Ils trouvèrent l’idée bonne et me prièrent de les rappeler plus tard, quand il ferait nuit à Madrid. On se dit qu’on s’aimait et, avant de raccrocher, ma mère me conseilla d’aller donner mon sang.

Arrivé chez moi j’actualisai la page du Times ; le nombre de morts était estimé à deux cents, et au moins mille blessés. J’hésitais à retourner à Atocha, à la place j’ouvris El País dans une nouvelle fenêtre et le Guardian dans une autre. Je fumai clope sur clope en actualisant les pages d’accueil, fasciné par la progression des chiffres. Je sentais les flashs info modifier ou remplacer mes souvenirs de tout ce que j’avais vu ; y avait-il un terme pour cette impression ? Je ne ressentais rien d’autre, sinon une grande fatigue. Je m’endormis ; à mon réveil il faisait nuit ; le bruit des cafés était plus faible que d’habitude, sur la plaza. Je mangeai ce que je trouvai et lus les journaux mais mon esprit était embrumé ; je n’arrivais pas à assimiler toutes les théories divergentes sur les auteurs de l’attaque. Le gouvernement persistait à accuser les séparatistes. Je retournai Plaza Santa Ana pour rappeler mes parents et j’eus avec ma mère une version plus sereine de notre conversation matinale ; je lui expliquerais l’histoire du Ritz plus tard, promis-je. Je rentrai chez moi, me déshabillai et m’endormis, cette fois dans mon lit, jusque tard dans la matinée.

À mon réveil je lus que la piste Al-Qaïda commençait à émerger, bien que le gouvernement accuse toujours l’ETA, et je découvris sur internet une vidéo terrible, filmée par une caméra de surveillance à Atocha, à moins que je ne l’aie vue des mois plus tard : une boule de feu orange explosant d’un train, les voyageurs avalés par la fumée, le quai couvert de corps, maculé de sang. Ce soir-là, il y aurait une grande manifestation publique contre le terrorisme partout en Espagne. Même le roi serait du cortège. Je reçus de nombreux mails d’amis, de parents et de la fondation mais n’en lus aucun. Une douche puis je filai vers la Puerta del Sol. Des camions de don du sang étaient garés partout. Je me glissai dans une queue. Quand ce fut mon tour, une dame me posa des questions sur les drogues, mon dernier repas et d’autres choses que je ne compris pas ; je dis que je me sentais mal et, d’un geste impatient, elle me fit signe de céder la place. À l’heure actuelle, raisonnai-je, les blessés n’avaient plus besoin de sang ; les camions restaient juste pour qu’on puisse se sentir utile ; après tout, c’est bien ce qu’ils avaient fait à New York, non ?

Je me dirigeai vers le Retiro en me disant que du sang de mon corps aurait pu passer dans celui d’une victime de l’histoire. La soirée était nuageuse, il faisait froid. Je ne vis personne, pas même les dealers. Au bout d’un moment, j’allai à la galerie où se trouvaient Arturo et Rafa. Plus tard j’ai appris que, pendant que j’étais dans le parc, la ville entière était descendue dans la rue pour observer une minute de silence sans moi. J’étais content de voir Arturo et Rafa et je le leur dis. Après des accolades, Arturo lâcha un torrent de paroles, il connaissait des gens qui connaissaient des gens qui étaient morts et spéculait sur l’impact de tout cela sur les élections de dimanche. Si c’était bien l’ETA, les socialistes, perçus comme trop coulants vis-à-vis des séparatistes, se feraient laminer. Si c’était Al-Qaïda ou une autre faction islamiste, le président de droite Aznar et son poulain Rajoy, qu’il avait choisi personnellement, étaient fichus ; ils avaient soutenu la guerre de Bush, ces salauds de fascistes. Je leur demandai si c’était l’ETA ; ils n’y croyaient pas, dirent-ils, ajoutant quelque chose sur des vidéos trouvées par la police et le fait qu’on était le 11. Pendant que nous discutions, Teresa débarqua. Elle m’embrassa sur les deux joues et me reprocha, sans animosité, de ne pas être passé la voir, de ne pas lui voir écrit. La conversation sur les attentats et leurs répercussions politiques reprit et je restai silencieux. Puis Arturo répondit au téléphone et Rafa partit chercher un truc dans l’arrière-salle, me laissant seul avec Teresa. Elle me trouva l’air fatigué, je répondis que mes dernières nuits avaient été courtes et elle me demanda en souriant si je les avais passées avec cette Isabel. Impassible, je répliquai que je ne reverrais plus jamais Isabel. Teresa plissa les yeux et me dit de ne pas prendre de grandes décisions à cause d’elle mais, toujours en souriant, elle avoua avoir été un peu jalouse, un tout petit peu. J’attendis d’éprouver un frisson, même lointain.

On sortit fumer une cigarette et je me souvins de notre dispute, après ma lecture. J’envisageais d’avouer à Teresa que j’avais menti à propos de ma famille mais cela ne semblait plus si important. On décida de déjeuner dans un restaurant voisin. Je voulus acheter El País mais les kiosques n’en avaient plus. « Numéro collector », dit Teresa en anglais.

Ni l’un ni l’autre n’avons beaucoup mangé. On rentra à pied à la galerie et je demandai à Arturo si le vernissage était maintenu. Il me dévisagea comme si j’étais fou et répondit que non. La honte dut se lire sur mon visage car il ajouta, un peu pour s’excuser, que les toiles seraient accrochées quand même, et peut-être que des gens passeraient après la manifestation. Je m’entendis lui conseiller de recouvrir une des grandes toiles d’un tissu noir, en commémoration, comme une minute de silence visuel. Il trouva l’idée géniale et se mit à parler à toute allure avec Teresa, si vite que je ne comprenais rien ; ils prirent rapidement la décision de voiler toutes les œuvres pendant un ou deux jours à condition d’obtenir l’accord des peintres. Arturo s’éloigna avec son téléphone et Teresa finit par me demander si je voulais relire mes poèmes ; je refusai. Je lui dis que j’avais écrit des tas de nouveaux textes et désignai les carnets, sur le bureau d’Arturo. Elle ouvrit le premier et commença sa lecture, avec, me sembla-t-il, grande attention. Masqueraient-ils aussi les petits cartels précisant le prix et le nom du peintre ?

Teresa lisait toujours et moi je restais assis là, l’air absent, m’éclipsant pour fumer toutes les vingt minutes environ. Arturo avait réussi à joindre tous les artistes ou presque et ils étaient d’accord ; il avait envoyé Rafa chercher du tissu. En revenant ce dernier nous apprit que les rues se remplissaient de manifestants et, à ses cheveux, je vis qu’il s’était mis à pleuvoir. Teresa arracha un bout de papier du livre qu’elle avait dans son sac et le glissa dans mon carnet en guise de marque-page et je savais qu’en y repensant je serais ému. Son geste m’évoquait le don du sang, sans qu’il y ait réellement d’analogie. Du monde se pressait devant la galerie et je me demandai si c’étaient des connaissances d’Arturo qui nous attendaient mais, en sortant, je m’aperçus que c’était bel et bien le cortège ; à perte de vue, les rues étaient bondées. Une foule de gens, brandissant parfois des pancartes ou des bougies, progressait lentement vers Colón, le lieu de rassemblement principal ; de là, on marcherait vers Atocha. Beaucoup faisaient du surplace mais où qu’on soit on était déjà, de fait, en train de manifester. Teresa me prit la main et je la suivis dans la marée humaine et on gagna Colón, où la foule était la plus dense. Quelqu’un parlait dans un mégaphone de paix et peut-être de résilience. La pluie redoubla et des parapluies s’ouvrirent un peu partout. Je m’imaginais la foule vue d’hélicoptère. Il ne pleuvait pas, c’est Madrid qui pleurait, scandaient les gens, ce qui me parut compliqué, surtout pour un cri de ralliement spontané. Teresa, Arturo et Rafa le reprirent en chœur et j’en fis autant, mais ma voix sonnait faux, maniérée, et je craignais qu’elle ne dépare, qu’elle ne se fonde pas dans les autres. Impossible d’être le seul à me taire ; je me contentai donc de former les mots en silence. Puis une partie du cortège se mit en route vers Atocha. Nous avancions lentement mais j’avais l’impression de piétiner car tant de monde marchait de conserve. À un moment je me suis baissé, peut-être pour refaire mon lacet, et de là j’ai vu des milliers de jambes surplombées par une canopée quasi continue de parapluies. Des enfants se poursuivaient dans l’espace clos que formaient les corps et les parapluies, peut-être jouaient-ils à chat, se cachant derrière une paire de jambes puis une autre. En y repensant, je trouverais ça très beau. Quand je me relevai, Teresa était à plus d’un mètre, il y avait du monde entre nous. Elle me cherchait des yeux. Je n’aurais eu aucun mal à la rattraper ou à l’appeler mais je restai planté là, laissant le flot de corps glisser autour de moi. Quand Teresa fut hors de vue je me remis en marche vers Atocha. Je crois qu’il faisait nuit. Je tentai de scander quelques slogans avec la foule mais ça ne dura pas. En arrivant à Huertas je m’écartai du cortège pour regagner mon appartement. Toutes les rues même celles, étroites, qui s’éloignaient de Huertas, étaient noires de monde. Je finis par rentrer chez moi et me hissai par le velux pour contempler la mer de parapluies, dont certains luisaient doucement, sans doute abritaient-ils des bougies. Je ne regardais même pas dans la direction d’Atocha, pourtant la foule, partout, était ininterrompue.

Je finis par me rendre compte que j’étais gelé, me laissai retomber à l’intérieur et regardai mes mails. Je répondis aux amis et à la famille puis compulsai les divers messages de María José. Les premiers, collectifs, demandaient aux pensionnaires de confirmer qu’ils allaient bien. Suivait un mail disant que tout le monde avait répondu sauf une personne. Enfin, un message individuel me demandait où j’étais. Deux cents morts dans une ville de trois millions d’habitants, quelle était la probabilité de me trouver parmi eux ? J’allai sur le site d’El País pour regarder les photos aériennes que je m’étais imaginées. On entendait la foule depuis l’appartement, mais le bruit était si constant qu’il n’était plus qu’un fond sonore. J’ouvris le Tostoï au hasard et me mis à lire.

Quelques heures plus tard, je ressortis. Il y avait encore du monde partout mais la manifestation était terminée. Je marchai, peut-être sous la pluie, jusqu’à la galerie ; elle était pleine à craquer. Un immense amas de parapluies dans un coin – pas inintéressant, comme sculpture. Quelques personnes semblèrent me reconnaître sans que je puisse en être sûr. Les tableaux étaient recouverts d’un genre de feutre noir. Est-ce que ça n’allait pas les abîmer ? Les cartels étaient visibles. Vers le fond de la galerie, une lumière vive : Arturo se faisait interviewer par un journaliste, sans doute à propos des œuvres masquées. J’eus peur qu’en me voyant il ne m’attribue l’idée et m’attire devant la caméra, aussi restai-je à bonne distance. Les gens regardaient les tableaux drapés comme s’ils les voyaient vraiment ; pensifs, ils considéraient longuement le feutre noir avant de lire le cartel. Je me demandais si certains seraient vendus.

– Je me demande si certains seront vendus, dit Teresa, soudain à mes côtés, puis : Dommage qu’on ait été séparés.

Peut-être m’avait-elle vu attendre, immobile, que le courant l’emporte. Elle s’était changée.

– Où habites-tu ? lançai-je, hors de propos.

Je savais qu’elle avait un appartement à Madrid mais je n’y avais jamais été invité et n’avais jamais insisté pour y aller. La moitié du temps elle semblait vivre chez Rafa.

Ma question la fit rire.

– À un petit quart d’heure à pied. Tu m’as déjà raccompagnée, tu ne t’en souviens pas ?

Non, pas du tout.

– On peut y aller ? Pas pour baiser – aucun terme espagnol plus subtil ne me vint à l’esprit – ou quoi. Je suis fatigué, et la foule…

Je poursuivis en anglais :

– C’est juste trop, pour moi.

– Il faudra que je revienne aider Arturo, dit-elle en espagnol, mais on peut aller se poser un peu. Tu pourras rester là-bas, si tu veux. Arturo et Rafa vont sans doute passer plus tard.

Teresa partit prévenir Arturo qu’elle s’en allait et on sortit sous la pluie, marchant en silence jusqu’à la Calle Serrano ; ce ne fut qu’arrivés devant que je me souvins de son immeuble, étroit et chic. Elle vivait au dernier étage et on prit un ascenseur tapissé de miroirs. Elle dut insérer une clé pour atteindre son étage et la cabine s’ouvrit directement sur son appartement. Salle de bains exceptée, celui-ci était d’un seul tenant, une immense pièce très haute de plafond, un balcon surplombant Serrano. Peu de meubles, jamais bien hauts : un bureau dans un coin, vers le centre un canapé rouge sur lequel trônait un chat et, contre l’un des murs, un lit au ras du sol, qui paraissait japonais et devait être suédois. Une longue table basse près du canapé. Des piles de livres partout ; elles semblaient délibérées, arrangées avec goût. Les murs étaient nus hormis quelques séries de clichés en noir et blanc, encadrés à grands frais et soigneusement accrochés. Je m’approchai du premier jeu de photographies : des hommes et des femmes vêtus avec élégance, qui fumaient en souriant. Sans doute immortalisés dans les années 1950.

– Ta famille ? demandai-je à Teresa, qui nous servait à boire.

– Lointaine, dit-elle.

Qu’est-ce que ça impliquait politiquement d’être riche et chic dans le Madrid de cette époque ? m’interrogeai-je. Mais je ne dis rien.

D’autres photographies : les machines au repos d’Abel, en bien plus petits formats que celles exposées à la galerie.

– Tu ne les aimes pas, commenta-t-elle en me tendant une boisson à base de whisky.

– Elles ne me font pas grand-chose, répondis-je.

Elle fronça le nez, soit à cause de ce que j’avais dit, soit parce que je venais encore de parler anglais.

– Fais comme chez toi, dit-elle en anglais, comme si elle citait une réplique de film, et je m’assis sur le canapé où le chat et moi nous nous toisâmes avec méfiance.

Est-ce que je pouvais fumer ? Question idiote, elle me désigna le cendrier et vint s’asseoir à mes côtés. Puis, sans lâcher sa cigarette ni son verre, elle se dirigea vers une armoire et, je ne sais comment, réussit à se changer devant moi sans cesser de fumer ni de boire, sans rien brûler ni renverser et sans donner l’impression de se livrer à un strip-tease.

– C’est fou, bredouillai-je.

Elle sourit comme si elle me comprenait et revint à côté de moi. Je lui demandai si elle connaissait des victimes de l’attentat. Non, dit-elle. Beaucoup de morts étaient des immigrés. Elle dit que c’était un crime contre les ouvriers et qu’elle n’en côtoyait pas beaucoup. Et toi, fit-elle, et je réfléchis un moment avant d’admettre que je ne savais pas trop. Elle se lança dans une explication très détaillée et en apparence très complexe des implications politiques de cet attentat. Elle était sûre que ce n’était pas l’ETA. Je ne dis rien. Elle alluma une chaîne hi-fi que je n’avais pas vue.

La musique emplit la pièce et, le temps de deux mesures, je me sentis intensément présent. Puis elle déclara qu’elle devait repartir mais qu’il y avait à boire et à manger, et aussi des serviettes de bain propres. Comme j’avais fumé ma dernière cigarette, elle me désigna un paquet sur le bureau. Elle m’embrassa sur les lèvres pour me dire au revoir, de manière presque anodine.

Une fois seul, j’allai jusqu’à son armoire pour inspecter ses effets. Je humai une ou deux robes. J’ouvris quelques tiroirs pour les refermer aussitôt. Puis j’inspectai la salle de bains. Tout était impeccable. Faisait-elle son ménage elle-même ? Peut-être un immigré nettoyait-il son appartement, un immigré qui avait été déchiqueté dans la gare. Quelques flacons de pilules derrière le miroir du placard, mais je ne sus les identifier. Je roulai un joint bien tassé avec ce qui me restait de shit et le fumai sur le balcon. Après quoi, j’enlevai mes chaussures pour m’allonger sur son lit. Dans la pile de livres la plus proche j’aperçus une petite revue de poésie américaine ; j’avais publié dans ce numéro. J’étais stupéfait qu’un petit magazine de New York, comprenant des vers que j’avais écrits à Providence sur Topeka, puisse se trouver ici, dans ce superbe appartement madrilène. Non que les poèmes parlent de quoi que ce soit. Puis je me rappelai lui avoir donné ce numéro. Je le tirai de la pile, qui s’éboula, et trouvai mon poème :

Depuis que j’ai une arme je suis timide.

Larmes appréciées dans cette économie du plaisir.

L’éther des faits engloutit le Capitole.

Depuis que j’ai une arme je suis oublieux.

Mon hautbois goudronne son cénotaphe.

La surface est en cours.

Des scinques coruscants émergent en force.

Crachat de lune sur bosquet d’épicéas.

Des contraires plausibles s’agitent dans le sous-bois. Jupiter roule dans son ornière.

Le vent ne ménage pas sa peine.

Je n’ai jamais été là.

Compris ?

Tu ne m’as jamais vu.

J’ignorais si Teresa avait dormi dans le lit avec moi ; des sacs de couchage et des oreillers traînaient par terre, mais ils étaient peut-être à Arturo ou Rafa et ni l’un ni l’autre n’était dans l’appartement. Les sacs de couchage me firent penser aux housses mortuaires alignées sur les voies, même si je ne les avais pas encore vues. Je me souvenais confusément d’avoir entendu, dans un demi-sommeil, des gens rentrer ; des bribes de conversation avinées, l’odeur de la marijuana et peut-être un corps, respirant près du mien. Teresa était au téléphone, parlant à voix basse pour ne pas me réveiller. Impossible de lui demander si elle avait dormi dans le lit ; si c’était le cas, nous avions franchi un nouveau degré d’intimité et il me serait difficile d’admettre que je ne m’en souvenais pas. Pour autant que je sache, on s’était embrassés, caressés ; j’en doutais, mais mes fantasmes avaient la force de vrais souvenirs.

Le chat n’avait pas bougé du canapé rouge, il clignait des yeux. J’étais resté silencieux et immobile mais Teresa sut que j’étais réveillé et, téléphone coincé contre l’épaule, elle m’apporta un expresso. Je n’avais pas entendu la machine. Son sourire était impénétrable. Le café, lui, était incroyablement bon. Elle retourna à son bureau, je m’assis, finis ma tasse et tentai de suivre sa conversation ; il était question d’une livraison, à faire ou à recevoir ; peut-être travaillait-elle réellement pour la galerie. Je passai dans la salle de bains, fis couler l’eau, chiai et gobai une pilule blanche avant de passer sous la douche. Le pommeau était sophistiqué, on pouvait l’ajuster pour varier l’intensité du jet. Et ce pommeau, plus que tout autre objet dans l’appartement ou l’appartement lui-même, me donna le sentiment que la fortune de Teresa était sans limites. Je n’avais rien bu sauf du café et de l’alcool depuis bien trop longtemps, ce qui m’inquiéta. J’ouvris la bouche, laissant l’eau s’y engouffrer avant de déglutir.

Je remis mes vêtements de la veille et, quand je ressortis, Teresa, habillée, fumait et buvait son café sur le canapé rouge. Elle me sourit, le chat cligna des yeux, je dis en anglais :

– Tout est si beau, ici. Tu es si belle. La douche aussi. Et le café. Comment tu as su que j’étais réveillé ? Comment ce merveilleux café était-il prêt juste au bon moment ?

J’avais l’air de m’autotraduire de l’espagnol.

– Comment fais-tu ? La moindre pile de livres, les papiers sur ton bureau, tout est parfaitement mis en valeur, ici. Comment se fait-il que ton chat ait l’air si intelligent ? Même ses clignements d’yeux ont l’air pleins de sens.

– Pourquoi parles-tu anglais ? demanda-t-elle en anglais en ouvrant de grands yeux.

– Je ne sais pas, fis-je en espagnol.

Puis je répétai dans sa langue, au mieux de mes capacités, tout ce que je venais de dire sur elle, sa dextérité, la douche, le café. Cela la fit rire mais elle eut l’air un peu triste, aussi. Puis elle dit que je devais vraiment manquer de sommeil, j’avais dormi des heures, à poings fermés. Comment pouvait-elle en juger, avait-elle essayé de me réveiller ? Je me sentais reposé, c’est vrai. La lumière, dans l’appartement, évoquait l’après-midi.

– On devrait aller à la manif, dit-elle.

Je la dévisageai sans comprendre et elle m’expliqua :

– Il y a un rassemblement devant le siège du Parti populaire. Le parti a accusé l’ETA en sachant que c’était faux. Tout le monde est furieux.

– Toi aussi ?

– Arturo m’a prévenue par texto, reprit-elle, ignorant ma question. Il a dit qu’il y avait un monde fou. Ce n’est pas loin d’ici.

Puis elle ajouta, en anglais :

– C’est un moment historique.

– Si je ne m’étais pas réveillé, fis-je, d’un ton étrange, peut-être énervé, tu serais partie sans moi ? Ou tu serais simplement restée ?

– Je n’en sais rien. Tu t’es réveillé.

Ses yeux étaient de nouveau écarquillés. On quitta l’appartement et une fois dehors on remonta quelques rues à pied. Avant même de la voir, on entendait la foule, qui scandait des slogans sur la vérité, les mensonges et le fascisme. Des policiers en tenue antiémeute faisaient barrage devant le siège du PP. Les manifestants étaient jeunes, en colère, on se joignit à eux. Teresa, à ma surprise, se fondit gracieusement dans le flot, reprenant en chœur les revendications, même si je ne distinguais pas sa voix en particulier ; le poing levé comme les autres, elle n’avait l’air ni maniérée ni idiote. Ici et là, des djembés, des casseroles et des poêles en guise de percussions ; je suivis Teresa au cœur du rassemblement. Au bout d’un moment, je fus bloqué et elle disparut devant moi. Elle devait savoir qu’elle m’avait semé. Était-ce une revanche sur mon arrêt soudain dans le cortège, la veille ? Un policier cria quelque chose dans un mégaphone et les protestations redoublèrent. Je me dis que le bâtiment risquait d’être pris d’assaut mais je me trompais. Je m’éloignai du rassemblement et traversai la rue pour observer les événements. Une fraction de seconde, je crus apercevoir Isabel.

Après un temps indéterminé, Teresa émergea de la foule et me repéra. Elle était avec un type que je ne connaissais pas. Même de loin, je vis qu’il était beau. Quand ils me rejoignirent, elle me demanda, en anglais, où j’étais passé. Comme je ne disais rien elle ajouta, en espagnol :

– Voici Carlos.

Je lui serrai la main, dévoré de jalousie. Il faisait quinze bons centimètres de plus que moi.

Ensemble, on observa la manifestation. Le flot avait grossi et, bien qu’à l’écart, nous étions suffisamment près pour que notre présence soit perçue comme un soutien. Sans prévenir, d’une voix tonitruante, Carlos lança un slogan sur Rajoy. Il beuglait, pourtant il semblait d’un calme olympien. Au début il fut seul à crier et je priai pour que personne ne le suive ; gêné, il devrait laisser tomber. Mais d’autres qui se trouvaient comme nous à la lisière du rassemblement reprirent sa trouvaille en chœur. Unifiés par ce slogan, ils se rapprochèrent avec nous de la masse grouillante qui nous absorba. Puis la petite phrase de Carlos se propagea vers les premiers rangs et devint assourdissante. On ne distinguait plus sa voix parmi les autres et, la haine au cœur, j’observai son beau visage.

Je battis de nouveau en retraite, Teresa me vit partir mais se contenta d’un petit geste d’adieu – j’en fus anéanti. Je tentai de lui sourire d’une façon qui mettrait en doute ses convictions politiques, sa place dans cette foule, mais en vain. Je me faufilai par les petites rues, me rapprochant de la Puerta del Sol. De là je marchai jusque chez moi où je lus des comptes rendus de tous ces événements en cours auxquels j’avais échoué à prendre part. Les élections étaient le lendemain. J’essayai d’y penser – à l’indignation publique qui pourrait coûter ses sièges au PP, au sang répandu sur le quai et à la morgue de fortune du palais des congrès, mais, à la place, je me voyais faire l’amour à Teresa comme si c’était un souvenir. Puis je la vis baiser avec Carlos et j’eus la certitude qu’ils étaient remontés en vitesse chez elle dès que j’avais eu le dos tourné. J’essayai de penser à Isabel mais rien ne vint, à la place je me souvins du collier et le sortis de son écrin. Il me semblait l’avoir trimballé pendant des années. Je le remis dans sa boîte et partis voir si le joaillier me le reprendrait. Non loin du but, je me dis que je n’oserais jamais regarder en face la femme qui me l’avait vendu ; à mon grand soulagement, la boutique était fermée.

Au Reina Sofía je pris un ticket pour l’immense rétrospective Calder. Le musée était quasiment vide. Les vastes salles blanches me rappelaient l’appartement de Teresa et je m’imaginai coucher avec elle et Carlos en même temps, et être humilié par la taille et la beauté de ce dernier. Puis je me vis offrir le collier à Teresa, elle l’accepterait de bon cœur mais sans surprise, sans la moindre émotion, j’en étais furieux après elle. L’une des vigiles était très jeune, encore adolescente ; elle envoyait un texto, postée sous un mobile géant. Je m’approchai pour lui dire que j’avais acheté un collier pour ma copine mais que nous avions rompu, j’allais quitter le pays le lendemain, je ne voulais pas de ce bijou, cela lui ferait-il plaisir ? Sans attendre sa réponse je lui tendis l’écrin et m’éloignai.

Du musée je passai au café où je déjeunais presque tous les jours et commandai un sandwich au pain dur et une bière qui semblait coupée à l’eau. Après le repas, je fus surpris de voir que la nuit tombait, j’avais dû dormir très tard ; j’allai au Retiro acheter du shit. J’eus beau passer le parc au peigne fin, aucun dealer en vue. Sans doute avaient-ils été raflés par la police, interrogés, peut-être expulsés du territoire – d’aucuns maintenaient que les terroristes étaient maghrébins. Assis sur un banc, j’observai le vent dans les arbres pluriséculaires et me fis jurer de ne pas aller chez Teresa ou à la galerie. J’attendrais qu’elle vienne à moi, et si elle ne faisait rien, tant pis, qu’il en soit ainsi. Puis je me dis qu’un moment historique était en train de se jouer et que je devrais être avec des Espagnols pour en faire l’expérience ; il fallait au moins que je rejoigne Arturo. Rien que des excuses pour revoir Teresa, j’en étais bien conscient. Je tentai de justifier ma mesquinerie en méditant sur les rapports entre la sphère personnelle et la sphère historique mais tout ça ne me mena pas bien loin ; je me levai, fouillai distraitement mes poches à la recherche d’un tranquillisant et partis d’un bon pas dans le crépuscule qui s’épaississait.

Pendant un petit moment je crus m’être perdu mais je finis par trouver son immeuble. Je sonnai à l’interphone et on m’ouvrit tout de suite. L’ascenseur s’éleva lentement – nul besoin de clé cette fois – et les bruits se précisèrent : de la musique, des voix, des rires ; j’essayais encore de me donner une contenance lorsque les portes s’ouvrirent. Il y avait foule, je ne connaissais que Teresa et Rafa, tout le monde fumait et buvait ; partout, des conversations animées sur les manifestations et les élections. Plusieurs personnes étaient au téléphone. Je cherchai Carlos des yeux : rien, le soulagement me submergea. Teresa, sur le canapé rouge, admirait les boucles d’oreilles d’une jeune femme et ne se leva pas pour m’accueillir. Je m’approchai de Rafa qui choisissait un disque et lui demandai où était Arturo, comme s’il était crucial que je le voie. Sans écouter sa réponse, je sortis sur le balcon, allumai une cigarette et Carlos était là, à fumer avec deux types. Il m’adressa un sourire que j’interprétai comme triomphant et postcoïtal, et me dit salut. Il ne me présenta pas à ses amis, branchés, désagréables, couverts de tatouages hors de prix. Je souris l’air de dire que je leur trancherais la gorge à la moindre occasion et rendis son salut à Carlos. Je ne savais pas trop quoi faire ; si je rentrais dans l’appartement j’aurais l’air de capituler, en même temps j’étais trop jaloux pour faire des politesses. Carlos finit par lâcher quelque chose comme quelle période intéressante, pour un Américain en Espagne. Oui, acquiesçai-je, sans relever la dérision avec laquelle il avait dit « Américain ». Qu’est-ce que j’en pensais ? m’interrogea-t-il. De quoi ? m’enquis-je. De tout, fit-il. Je laissai mon regard se perdre au loin comme si je faisais un effort monumental pour traduire la complexité de ma réaction d’une façon assez simple, à la portée d’un débile comme lui. Puis, comme si je jugeais la tâche perdue d’avance, je répondis que je n’en savais rien.

– J’ai bien aimé ta lecture de poésie, il y a quelques mois, déclara l’un de ses amis.

Il semblait gentil et sincère et j’en fus tout décontenancé. Je me demandai si Carlos n’était pas, en fait, parfaitement amical, si je n’avais fait que projeter ma jalousie. Je me trouvai un peu fou et me souvins d’avoir gerbé dans les toilettes du Zalacaín.

– Merci, fis-je.

– Tu vas écrire un poème sur l’attentat ? lança Carlos, qui se moquait ouvertement.

J’eus envie de le balancer par-dessus la rambarde. Je finis ma cigarette avant de dire non.

Je revins à l’intérieur, il y avait une place libre à côté de Teresa et je m’assis. Elle se mit à jouer avec mes cheveux et je lui dis en anglais que Carlos risquait d’être jaloux ; elle ne releva pas. Je voulais l’embrasser mais je m’abstins. Je pris un livre sur une pile voisine et feignis de m’y intéresser, ravi qu’elle flirte avec moi devant tout le monde. Un peu plus tard, Carlos et ses amis rentrèrent et il s’adressa à quelques convives désœuvrés puis à Teresa : ils allaient rejoindre les manifestants, il lui enverrait un texto plus tard. OK, fit-elle, lui adressant le même sourire qu’à moi. Ils se firent la bise, il en profita pour lui glisser quelque chose à l’oreille, elle s’esclaffa. « À plus », me dit-il, et je lui répondis comme si je ne me souvenais déjà plus de lui.

Les autres invités, y compris Rafa, partirent, sans doute pour rejoindre le cortège. Je ne levai pas les yeux du livre, un roman de Cela. Teresa alla à son bureau et à son retour elle tenait un petit joint qu’elle alluma avant de me le passer. De l’herbe, pas du shit. Après, elle alla se changer devant l’armoire. Je la rejoignis, l’enlaçai par-derrière, l’embrassai dans le cou. Elle se tourna contre moi et me donna un long baiser mais, pour des raisons qui m’échappèrent, on n’alla pas plus loin. Je me rassis, elle finit de s’habiller, puis revint près de moi et se remit à faire son truc avec mes cheveux. Voulais-je retrouver les manifestants ? J’étais trop défoncé, fis-je, et elle plissa les yeux : elle devait y aller, elle le sentait, déclara-t-elle. Je ne dis rien. Je pouvais rester là et lire ou autre en l’attendant, proposa-t-elle. Moi, je pensais à Carlos.

– Que t’a dit ce type en partant ? demandai-je.

– Quel type ?

– Carlos.

– Rien.

– Il t’a chuchoté un truc à l’oreille en te disant au revoir et ça t’a fait rire, lui rappelai-je.

– Je ne m’en souviens plus, mentit-elle.

J’étais furieux.

– Tu penses rentrer quand ? dis-je, en dissimulant ma colère avec soin.

– Je ne sais pas trop.

– Si ça te va, je vais traîner un peu ici. Après j’ai un rendez-vous.

– OK, fit-elle.

Je n’arrivais pas y croire ; elle n’allait pas me demander avec qui.

– Prends ce trousseau, dit-elle en désignant un crochet près de la porte. Pas la peine de verrouiller l’ascenseur, et la grande clé ouvre l’immeuble.

– OK, répondis-je, un peu calmé.

Après tout, elle me donnait ses clés.

– Revoyons tes nouveaux poèmes demain, proposa-t-elle. Je voudrais en choisir un ou deux à traduire.

– Pas de problème, dis-je.

Je m’en foutais, des poèmes.

– Sauf si tu t’en fous, des poèmes, reprit-elle.

Elle ne plissait pas les yeux, ne les écarquillait pas non plus et ne souriait pas. J’étais content de la voir en colère.

– La poésie ne m’intéresse pas beaucoup en ce moment, répliquai-je, sous-entendant qu’elle se focalisait sur des détails personnels, mesquins, en pleine période de troubles. Ce sont les élections, demain, fis-je, comme si elle l’avait oublié.

Sa colère n’en fut qu’avivée :

– Et quels sont tes projets pour demain, au juste ? Quelle pierre tu comptes apporter à ce grand moment historique ?

– Ce n’est pas mon pays, rétorquai-je.

Alors que je prononçais ces mots, mes traits furent éloquents : cette phrase avait plusieurs sens simultanés. Il me sembla qu’elle les passait en revue.

– Bueno, fit-elle, ce qui veut tout et rien dire.

Et elle partit.

Je sortis sur le balcon, la nuit était tombée, je suivis Teresa des yeux. Quand elle fut hors de vue je rentrai dans l’appartement. Je fouillai son bureau et tombai sur ce qui ressemblait à un journal ; il était plein de poèmes écrits à la main. Par elle, supposai-je. Ils regorgeaient de mots inconnus, sans doute des termes très spécifiques : mainate religieux, cestreau de nuit, balle à tête creuse – comment deviner ? J’attribuai un sens, plus ou moins au hasard, à chaque mot nouveau ; alors les poèmes furent ravissants. J’en déclamai un mais ma voix sonnait étrangement dans l’appartement vide et je m’interrompis, me rappelant une nouvelle fois le Zalacaín. Je feuilletai le journal à la recherche de noms propres, Adán, Carlos, etc. ; rien. L’une des pages était tachée : sans doute du café, moi j’y voyais du sang. J’imaginai Teresa écrire dans un train et puis j’imaginai que ce train explosait.

Je reposai le journal. Je me sentais bête de ne pas prendre part aux manifestations et je décidai de les retrouver, de retrouver Teresa. Les clés en poche, j’allai d’abord au siège du PP. Personne, hormis quelques journalistes et une poignée de policiers. Je demandai à un adolescent échoué sur un banc où étaient les manifestants ; il me rit au nez. À Colón, la place était vide. De Colón je me dirigeai vers le Paseo de Recoletos, qui devenait ensuite le Paseo del Prado. C’était bizarre de chercher une foule, d’errer en quête de l’Histoire ou de Teresa. Je marchai jusqu’à Atocha. Il y avait des bougies, de petits groupes de gens, mais pas de cortège. Pour la première fois depuis que j’étais en Espagne, je regrettai de ne pas avoir de téléphone. Je redescendis le Paseo del Prado et pris Huertas. L’un des bars avait une télé et j’aperçus des images d’un rassemblement impressionnant. J’entrai pour boire un whisky et vis que la scène avait lieu au siège du PP. Ça devait être une vidéo tournée dans l’après-midi, me dis-je ; mais non, il y faisait nuit aussi. C’est vivant ? demandai-je au barman en désignant l’écran. Il fronça les sourcils. C’est maintenant ? me rattrapai-je. Il hocha la tête. Je bus mon verre devant la télé puis finis par rentrer chez moi, où je m’endormis.

L’Espagne votait et moi, je consultais mes mails. D’après internet, le rassemblement persistait devant le siège du PP. Puis, tandis que l’Espagne votait, quelqu’un sonna en bas. Ce devait être Teresa ; je faillis ouvrir avant de me dire que c’était peut-être Isabel, que je n’avais aucune envie de voir. Je décidai de prendre le risque, appuyai sur l’interphone, des pas rapides résonnèrent dans l’escalier. Quand on frappa à ma porte, j’en étais arrivé à la conclusion que c’était Arturo ; personne d’autre que lui n’aurait couru. J’ouvris ; il semblait tout excité et en manque de sommeil. Il s’assit, me réclama une cigarette que je lui donnai, l’alluma et se mit à parler. Il dit que ces salauds de fascistes allaient perdre, que Zapatero allait gagner et que, même s’il n’était pas d’extrême gauche, c’était un type bien. Ils avaient passé la nuit à faire la fête et à manifester. Je lui demandai si c’était la même chose. Il eut un petit sourire sibyllin, j’aurais bien aimé savoir d’où ils tenaient cette expression, je crus me rappeler que c’était celle de ces gens distingués sur les vieilles photographies chez Teresa.

– Tu as voté ? m’enquis-je.

– Je ne vote pas.

– Pourquoi ?

– Je ne crois pas à ça.

– Pourquoi ?

– Je refuse de prendre part à un système corrompu, dit-il comme s’il avait répété la même phrase toute la journée.

– Et Teresa ? Elle vote ? demandai-je.

– Oui, dit-il, mais il ne semblait pas convaincu.

– Et Carlos ? repris-je, comme si ce dernier n’avait plus aucun secret pour moi.

– Carlos est marxiste, dit Arturo en ramassant un volume de Tolstoï pour le feuilleter.

– Marxiste, répétai-je. Depuis quand le connais-tu ?

Tiens, j’ignorais s’il y avait un parti communiste actif en Espagne.

– Depuis toujours, dit-il sans lever les yeux du livre. Mais lui, il vote.

Qui sait pourquoi, cela me surprit.

– Vraiment ?

– Oui, mais il vote exprès pour le mauvais parti.

– Il vote pour le PP, m’exclamai-je, incrédule.

– Pour exacerber les contradictions du système, expliqua Arturo, du moins c’est ce que je crus comprendre.

– Quel connard, fis-je en anglais.

Arturo me dévisagea.

– Il vote pour aggraver la situation, confirmai-je en espagnol.

– En effet, dit-il, avant de répéter sa réplique sur les contradictions comme s’il l’avait aussi rabâchée toute la journée. Carlos veut une révolution.

– De quel genre ? demandai-je, sans plus dissimuler mon dédain.

– Ne t’en fais pas, fit-il, souriant de nouveau. Teresa ne l’aime pas.

– Je ne m’en fais pas du tout, mentis-je. Il devrait voter socialiste.

– Carlos ne croit pas au socialisme, dit Arturo. S’ils l’emportent, on fera une grande fête chez Rafa. Si c’est le PP qui gagne, on redescendra dans la rue. Peut-être que ça tournera à l’émeute. Teresa voulait que je te prévienne et que je te propose de venir avec nous.

Je faillis prétendre que j’étais pris, mais je dis OK.

– On viendra te chercher à neuf heures quoi qu’il arrive.

Il se leva pour prendre congé.

– Si tu penses rester en Espagne, achète un téléphone.

« Rester » – je me demandais ce qu’il voulait dire.

Les socialistes l’emportèrent. Les médias américains se déchaînèrent, prétendant que les Espagnols avaient cédé aux pressions des terroristes. Dehors, c’était la liesse générale. Peu avant dix heures, on sonna, je descendis, c’était Teresa. Elle m’embrassa sur la bouche et je me sentis amoureux. On monta dans la voiture où attendait Arturo. Il nous fallut du temps pour quitter la ville. Arturo parla à Teresa durant tout le trajet : Pedro Almodóvar aurait dit, à la télé, que le PP fomentait un coup d’État, mais peut-être comprenais-je de travers. On finit par arriver devant la vaste demeure de Rafa et je demandai d’où venait son argent. Ils s’esclaffèrent. Je me repris, l’argent de sa famille, voulais-je dire. Teresa mentionna des banques. Et ta famille à toi ? m’enquis-je, circonspect. Ils ne l’ont pas gagné en écrivant de la poésie, rétorqua Arturo, ce qui nous fit rire. Puis Teresa me fit remarquer qu’elle me l’avait déjà dit – avais-je oublié ? J’hésitai, finis par dire que ça venait de me revenir. Peut-être me l’avait-elle confié le premier soir. Ou plus tard, qui sait quand, je n’avais pas dû comprendre son espagnol. À moins qu’elle ne mente et qu’elle ne m’en ait jamais parlé. On entra dans la maison.

De nouveau, des jeunes gens beaux ; j’en reconnus certains pour les avoir croisés à la galerie ou chez Teresa. Tout était un peu changé, un peu chargé. Par association d’idées je repensai aux photographies de la famille éloignée de Teresa. Je ne savais pas quelle contenance adopter ni si mon indifférence un peu dédaigneuse convenait toujours. Si j’avais pu me fendre du même sourire sibyllin que Teresa, je l’aurais fait. L’un des tableaux était drapé de feutre noir. On n’aurait pas dit un tableau du dix-neuvième siècle voilé mais plutôt de l’art contemporain. Tout le monde évoquait la politique, ou alors tout semblait soudain en relever. Je saisis des conversations sur le rôle de la photographie aujourd’hui, où « aujourd’hui » désignait l’ère post-11 mars. Oui, un « post » prenait forme et l’air vibrait d’enthousiasme, pas tant pour la période que pour l’idée même de la périodisation. Je glanai une remarque sur les téléphones portables, si utiles pour rassembler les manifestants : c’était la technologie politique dominante de notre époque. Et la titadine alors, cette dynamite compressée utilisée lors des attentats ? Ce n’était pas ça, plutôt, la technologie dominante ? me retins-je de commenter. Je m’en ouvris à Teresa, qui me corrigea avec douceur tandis que nous nous servions à boire : ces attentats étaient « conçus pour la télé », me dit-elle en anglais.

Je croyais m’être versé du gin mais, à la première gorgée, je m’aperçus que c’était de la tequila blanco. À dix-sept ans, je m’étais rendu affreusement malade à la tequila et je n’en avais plus jamais bu ; je me contentais d’y tremper les lèvres tous les deux ou trois ans pour voir si elle me donnait toujours la nausée et c’était invariablement le cas. Je repensai à cette soirée à Topeka ; j’avais vomi pendant une bonne heure près d’un feu de joie avant de m’endormir à l’arrière d’un pick-up, au grand air, en plein hiver. Je sentais l’odeur du feu de camp, j’avais froid, ma tête tournait. Puis je pensai à Cyrus qui avait essayé lui aussi d’en faire passer le goût. Teresa prit mon verre et m’en tendit un autre, une vodka tonic au parfum frais. Pas de tequila pour toi, dit-elle comme si elle lisait dans mes souvenirs, comme si nous nous connaissions depuis des années. Sa grâce, ses dons d’anticipation m’effrayaient presque ; et si je n’arrivais plus à lui mentir ? Et si – ce n’était pas la première fois que cette angoisse me venait –, chaque fois que je pensais l’avoir embobinée, elle avait vu clair dans mon jeu ? Si je devais m’en tenir à la vérité pure et simple, elle aurait tôt fait de se lasser de moi. Je me dis que j’allais prévenir ou retarder ce risque en l’évoquant ; verre à la main, je lui dis en anglais :

– Je ne connais personne d’aussi gracieux et versatile que toi. Quand tu m’as tendu un café au moment où j’ouvrais les yeux, ou juste là, quand tu as repris la tequila, ou… – je cherchais un exemple qui ne tournerait pas autour de la boisson –… et tu as cette façon de passer, sans transition apparente, de ton luxueux appartement à une manifestation.

– Pourquoi t’obstines-tu à me parler anglais ? demanda-t-elle, l’air préoccupé.

J’ignorai sa question et poursuivis :

– J’ai peur que tu sois trop cool pour moi, que tu démasques l’imposteur que je suis. Un imposteur sans élégance. Je ne pourrai pas te duper bien longtemps et tu vas te lasser.

En plus, il serait impossible de lui cacher mes pilules. J’eus soudain une réminiscence involontaire du Ritz.

– Ce que tu décris, c’est une personnalité de traducteur. De l’appartement à la rue, de l’anglais à l’espagnol.

En anglais, sa phrase m’aurait paru un peu pompeuse ; en espagnol, je la trouvai profonde. Avait-elle pesé le pour et le contre de chaque langue et choisi celle qui produirait l’effet désiré ?

Teresa se mit à se déshabiller et je crus qu’elle avait perdu la tête. Mais elle portait un maillot de bain sous ses vêtements, qu’elle laissa en petit tas avant de se glisser sans un bruit dans la piscine chauffée et éclairée, comme pour ponctuer l’aisance avec laquelle elle circulait entre les milieux et les supports. Dans l’eau, il n’y avait que des femmes et toutes connaissaient Teresa. Je m’installai sur une chaise de jardin et allumai une cigarette, réitérant la promesse que je m’étais faite de ne plus jamais fumer après Madrid ; mais d’ici là, je m’y autorisais sans culpabilité. Ce petit mécanisme psychologique qui, en tant que fumeur, m’était aussi crucial qu’un briquet ou des allumettes me rappela la remarque d’Arturo : si je restais en Espagne. Teresa plongea et je me dis, pourquoi pas ? En donnant des cours, je pourrais gagner de quoi garder mon appartement. Ou peut-être qu’Arturo m’offrirait un boulot à la galerie, peu importe lequel. À moins que mes parents ne m’envoient de l’argent. Ou que Teresa ne m’entretienne. J’écrirais, elle traduirait, nous nous promènerions dans le Retiro au crépuscule. J’imaginais ceux qui viendraient des États-Unis pour me voir, leur étonnement et leur envie face à l’existence que je me serais construite. Combien de temps resterais-je après la résidence ? Un an, peut-être ; je ferais des efforts, j’apprendrais l’espagnol pour de bon, ce qui, confusément, me paraissait possible à présent, et puis je me mettrais à traduire en anglais les poèmes de Teresa. Je publierais un recueil puis cette traduction et, à mon retour au pays, peut-être avec Teresa, je serais un auteur acclamé, tout nimbé de mystère ibérique. Ou alors, je ne rentrerais jamais sinon pour de brèves visites. Je finis mon verre et repartis au bar où se tenait le type qui s’était querellé avec Abel à ma lecture, celui qui tenait les disjonctions de ma poésie pour un geste politique radical.

« Les noms des dirigeants ne servent qu’à masquer la permanence de modèles

 

économiques concrets. »

Il se souvenait bien de moi, mais mal de notre conversation :

– Vous croyez toujours que la poésie peut changer le monde ? me demanda-t-il.

– Elle peut en exacerber les contradictions.

J’avais à moitié mangé le verbe, dont je n’étais pas sûr.

– Eh bien, ce n’est pas la poésie qui fait advenir les choses, dit-il.

– La poésie ne fait rien advenir du tout, répliquai-je en anglais.

Il cilla.

– Quelle est, repris-je en incluant d’un geste cette fête dans tous les événements récents, la cause de tout ceci ?

– Des corps dans la rue, dit-il.

Je crus qu’il parlait des cadavres puis je compris qu’il pensait aux manifestants. J’essayai de décrire cette confusion, le double sens possible de sa réponse, mais je massacrai l’espagnol et finis par laisser tomber.

Je retournai siroter mon cocktail sur ma chaise. Teresa n’était plus dans la piscine et je la cherchai des yeux. Je vidai mon verre et partis en chercher un autre, cette fois au petit bar de plein air, puis je m’aventurai vers le jardin aux lumières tamisées où, un soir, j’avais entendu Rafa chanter. Soudain, je tombai sur Teresa qui, assise sur un banc de pierre, embrassait Carlos ; ma jalousie, ma fureur cristallisèrent tels des solides formés par les ans, au point qu’elles semblaient précéder leur cause, exister indépendamment de cette scène. Je ne remarquai pas tout de suite deux des autres nageuses à un ou deux mètres de là, dans la vague clarté de leurs serviettes de bain blanches, qui fumaient un joint. Je vins m’asseoir près d’elles et l’une me tendit le cône en disant « Tiens, voilà le poète » ou quelque chose du même genre.

Teresa n’embrassait plus ou ne se laissait plus embrasser par le type, qui en fait n’était pas Carlos mais un bel inconnu ; elle m’avait vu mais ça ne lui fit ni chaud ni froid. Je faillis me lever et détaler au fond du parc, sur la crête où j’avais dit à Teresa que ma mère était morte. Je me voyais frapper le type, qui venait de repartir vers la maison ; lui marteler le visage. On me tendit derechef le joint et celle qui le tenait se mit à me parler, mais à cause du shit ou de la colère je ne compris pas bien ce qu’elle disait, même si ce n’est pas tout à fait vrai. Son espagnol, comme le poème de Teresa, devint le réceptacle des significations que je voulais bien y mettre, et j’avais le sentiment de tout saisir, même si j’étais conscient de me parler à moi-même. Comme si elle me disait : Pense au collier. Pense à la façon dont il a été conçu. Pense au carnet du frère d’Isabel. Ce que la fille disait en vrai me parvenait en ligne de basse et je m’entendis lui répondre, mais tout ça se passait très loin de moi. Comme si elle me disait : Imagine son frère, en train d’écrire. Pense au bout de papier que Teresa a déchiré de son roman pour le glisser dans ton cahier. Pense au shit, transporté sous forme solide dans un corps, puis expulsé, puis aspiré par ton corps à toi, désormais vapeur, désormais gaz. Pense aux terroristes en train d’acheter leurs sacs à dos. Ne pense qu’aux objets. Pense aux colliers et aux romans et aux corps déchiquetés par l’explosion. Pense à la façon dont ces colliers et ces romans et ces corps ont été conçus, pense au frère d’Isabel dans sa voiture rouge fracassée. Puis pense au poster de Michael Jordan au mur de sa chambre, le jour où il écrivit les dates dans le cahier. Où est cette affiche aujourd’hui. Et pense au champ, de l’autre côté du poteau téléphonique contre lequel sa voiture s’est écrasée. Comment détourner ton attention de la voiture rouge accidentée et de son corps pour entrer dans ce champ où rien ne se passe, où le vent souffle, indifférent, dans l’herbe indifférente – quoiqu’il s’agisse d’un vent précis dans une herbe précise. Tu peux rester là aussi longtemps que tu le veux et ignorer les sirènes sans le moindre mal. Ou tu peux entrer dans le poster, dans cette mer de flashs photographiques au moment où Michael Jordan bondit, puis quitter cette arène sous les rugissements de la foule et te perdre dans un Chicago récent où des romans commencent à s’écrire et des colliers à s’assembler, où des gaz sont inhalés, des dates apprises par cœur, des cœurs écrabouillés dans des accidents de voiture. Tout cela t’apparaît de très haut et tu peux dézoomer jusqu’à ce que tu ne le voies plus ou alors zoomer sur la main qui écrit ou le visage du mort, zoomer si près que ce n’est même plus un visage. Ou tu peux cliquer sur un élément et le déplacer. Tu peux régler les couleurs ou tout passer en noir et blanc. Un objet peut être vu de n’importe quel angle ou de tous à la fois ou tu peux aussi fermer les yeux, écouter la foule dans l’arène ou les sirènes qui s’approchent au ralenti de la voiture rouge ou le crissement du stylo sur le papier où s’écrivent les années, tandis qu’ailleurs l’argent est martelé et façonné.

Teresa s’était assise avec nous, elle avait allumé un autre joint qu’elle me passa en me posant une question à laquelle je m’entendis répondre, mais de très loin, et elle murmura quelque chose comme : Joindre les lèvres pour exprimer l’affection ou pour expirer. Se cogner les dents en faisant l’amour ou en essayant d’apposer sa bouche à celle de la victime, ou placer la langue entre les incisives pour prononcer le Z de Zalacaín, ou glisser une dent sous l’oreiller, ou encore le bracelet de dents de lait de sa grand-mère. Essayer de passer d’une langue à une autre sans mouvement circulaire ou brusque virage, échouer et finir par appeler ton père d’une cabine téléphonique, en larmes, ou pleurer devant un tableau, ce qui revient à évoquer dans les mêmes termes cabines téléphoniques et œuvres d’art. Je m’aperçus que Teresa ne disait rien, qu’elle chantonnait en jouant avec mes cheveux, mais j’entendais malgré tout : Accepter l’interchangeabilité tragique des noms et sourire de manière sibylline ou trouver une façon, même momentanée, de toucher terre et devenir visible grâce à une spirale de condensation et de débris, et savoir qu’un pôle d’expérience ne vient jamais seul – le savoir et l’éprouver enfin dans sa chair, tel un cône de chaleur qui se déploie. Tout prendre personnellement jusqu’à la dissolution totale de la personnalité et passer sans transition d’un appartement à une manifestation ou se répartir dans une configuration mouvante de corps, dire oui à tout sans jamais rien affirmer, le corps lui-même « abandonne / Sa forme dans un geste qui exprime cette forme ».

Puis je me retrouvai allongé sur le dos, Teresa étendue à mes côtés, et toute jalousie m’avait quitté ou s’était éloignée au point de n’être même plus mienne. Une étoile brillait d’un éclat particulier et je la pris pour un satellite mais au bout du compte je savais bien que c’était un avion.

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