Au départ d'Atocha
Chapitre 5
5
Je n’étais pas à même d’évaluer ses traductions mais je sentis combien elles étaient bonnes. Quand elle me les lut, j’eus l’impression qu’elle avait transporté une chose délicate, réfléchissante, le long d’un chemin semé d’embûches ; mais de la nature de cette chose je n’avais pas la moindre idée, et « chemin » n’est pas vraiment le terme approprié. Arturo lui avait entièrement délégué le projet. Nous avions sélectionné une quinzaine de pages, à notre avis les meilleures. J’étais flatté, perplexe et un peu gêné par l’enthousiasme en apparence intense et sincère de Teresa. Souvent, quand je passais la nuit chez elle, au lieu de venir au lit avec moi elle s’installait à son bureau pour travailler, sans doute à mes poèmes. On ne baisait jamais, on ne faisait pas l’amour, on n’avait aucune activité sexuelle ; pourquoi, je l’ignorais, mais ça me semblait lié aux traductions. Et quand elle se fendait de son sourire impénétrable, qu’elle s’occupait de moi avec sa grâce troublante, me fournissant l’allumette, le café ou la phrase que je voulais avant même de le savoir moi-même, ou que nous déambulions en silence dans Madrid, je me sentais observé, scruté avec un détachement plein d’intérêt, expression ridicule, comme si mon comportement pouvait lui livrer des indices sur une sonorité, une modulation ou un principe de versification. Jamais elle n’évoqua ses propres poèmes.
Post-11 mars à Madrid, je pensais sans cesse que tout allait exploser ; si les avions en route vers Barajas reflétaient un instant le soleil, je me disais, avec moins de peur que d’excitation, qu’ils étaient en flammes. Et dans le métro, un cahot imprévu de la rame passait pour une première détonation. J’imaginais mes amis aux États-Unis, leur étonnement et peut-être leur envie face à cette mort que je me serais construite, à la façon dont l’Histoire m’aurait touché. Et d’où venait l’idée, communément admise, que mourir dans un attentat terroriste relevait davantage de l’inexorable marche de l’Histoire que de succomber à un accident de voiture ou un cancer du poumon ? Tout ça était dû à notre sens politique anémié, affirmai-je à Teresa, on ne voyait pas la voiture ou la cigarette de la même façon que la titadine pour éviter de regarder en face tout notre système économique ; elle me rétorqua que je parlais comme Carlos et le rouge me monta aux joues. Il est passé où, lui, d’ailleurs, fis-je un soir où nous rentrions sans nous presser de la Filmoteca. Nous avions vu deux films dans le cadre d’une rétrospective Cocteau. C’était l’un des premiers jours de canicule et la ville entière, à l’exception de Teresa, se traînait mollement. Elle m’apprit qu’il était à Barcelone pour le travail. Dans mon esprit Carlos et Oscar, de quasi-anagrammes, se confondirent, et soudain Isabel me manqua follement. Je lui demandai ce qu’il faisait et elle répondit, assez bizarrement en anglais :
– Il organise.
– Je ne suis jamais allé à Barcelone, dis-je.
L’idée de Carlos « organisant » quoi que ce soit était trop ridicule pour être relevée, j’espérais qu’elle l’avait saisi.
– On peut y être en quelques heures en AVE.
C’était leur train à grande vitesse. Je croyais que le trajet était beaucoup plus long.
– Pourquoi, tu veux voir Carlos ?
– On peut passer chez moi, prendre quelques vêtements et partir ce soir, si tu veux, dit-elle en ignorant ma question.
– OK, fis-je, et on pressa le pas pour rentrer faire un sac dans lequel elle glissa aussi mes carnets de poèmes et ses traductions.
Taxi, direction Atocha. Elle paya nos billets de train comme elle payait tout le reste, il y avait de petites bougies rouges sur le quai, puis on embarqua et après le premier cahot, que je pris pour une explosion, le train fonça vers le nord tandis que des images de l’Orphée de Cocteau défilaient encore dans ma tête. Trois heures plus tard nous étions à Barcelone. De la gare on rejoignit le Barrio Gótico, un labyrinthe de ruelles médiévales, en grande partie piétonnes, pour arriver devant une sorte d’hôtel particulier classieux qui se révéla être un hôtel tout court. Teresa salua la réceptionniste derrière son haut bureau ; je fus surpris de l’entendre parler couramment catalan. Elle troqua sa carte bleue contre une clé ancienne. Un escalier de fer forgé ; au deuxième étage, notre chambre. L’immense porte en bois, les hauts plafonds, les murs immaculés, tout me rappelait l’appartement de Teresa. Elle sortit de son petit sac plus d’habits qu’il ne paraissait en contenir et les rangea dans la penderie. Pourquoi n’étaient-ils pas froissés ? On sortit sur le balcon qui donnait sur la rue ; la nuit venait à peine de tomber.
Elle me demanda ce que j’aimerais faire et je dis que j’avais faim ; il y avait un restaurant qu’elle aimait bien près de la Sagrada Familia. Dehors, après une brève marche, on déboucha sur les Ramblas. Un taxi nous emmena à la Sagrada Familia qui était illuminée ; je n’avais jamais rien vu d’aussi laid. À quelques encablures se trouvait le restaurant, Alkimia, rempli de modeux ; c’était complet, nous n’avions pas réservé, mais on nous trouva une table immédiatement. Je commandai à boire en espagnol et le serveur me reprit en anglais, ce qui ne m’était jamais arrivé à Madrid. Teresa, elle, demanda divers petits plats qui arrivèrent rapidement : chiffonnade de ventrèche de thon sur lit de fèves ; pain blanc à l’huile d’olive et au caviar de tomates ; un plat avec des truffes et de toutes petites saucisses, peut-être du canard ; tout était délicieux. On nous servit une bouteille de vin blanc que Teresa avait dû commander à mon insu et la tête me tournait agréablement au dessert. Lequel était merveilleux, une crème glacée étonnante dont le serveur, à ma demande, m’apprit le parfum : « eucalyptus ». Je mis du temps à comprendre que ce mot magnifique était anglais.
Après dîner, on s’assit dans un petit parc pris d’assaut et, sous un lampadaire en fer forgé, une légère euphorie m’envahit. Teresa se laissa embrasser un moment puis un taxi nous déposa à l’entrée du Barrio Gótico, fin du trajet vers l’hôtel à pied, j’avais l’espoir qu’on ferait l’amour. À la place, on partagea un autre joint sur le balcon et je lui demandai comment elle avait appris le catalan. Elle avait vécu plusieurs fois à Barcelone, dit-elle comme si elle était très vieille ; d’après Arturo, elle avait vingt-sept ans ; elle faisait parfois moins, parfois plus que son âge, c’était variable. Je lui dis que je boirais bien un verre et une dizaine de minutes plus tard on descendait quelques marches pour rallier un bar qui avait tout d’une cave, fraîche et sombre. On s’installa dans un coin, dans de grands fauteuils en cuir vert, autour d’une table qui semblait de bois pétrifié. Une femme au visage couvert de piercings se présenta pour prendre notre commande. Teresa me demanda si j’avais vu ce film d’Antonioni qui se déroule en partie à Barcelone, Profession : reporter ; bien sûr, mentis-je. Selon elle, j’avais les mêmes sourcils que lui – Jack Nicholson –, et je m’en servais pour communiquer des informations importantes ; si elle était sourde elle lirait sur mes sourcils et non sur mes lèvres. Elle ne faisait que décrire une personnalité de traducteur, répliquai-je en mon for intérieur. Elle déclara qu’Arturo lui avait toujours trouvé une ressemblance avec Maria Schneider, que j’avais vue dans Le Dernier Tango à Paris, film que je détestais, et je voyais de quoi il parlait. Je m’interrogeai sur la relation entre Maria Schneider et Jack Nicholson dans Profession : reporter, et sur ce que Teresa sous-entendait de la nôtre ; connaissant certains films d’Antonioni, ça ne devait pas être très flatteur.
– Comment comprends-tu leur relation ? demandai-je en me donnant l’air d’y réfléchir depuis des années.
– Je ne la comprends pas, dit-elle, comme si c’était là tout l’intérêt de la chose.
Puis elle fit des remarques que je suivis à peine sur l’avant-dernière scène du film, un long plan-séquence tourné à l’« heure magique », expression qu’elle dit en anglais. Je ne pus me représente la scène mais je saisis qu’Antonioni avait construit, pour la tourner, une caméra spéciale dans une sphère en plastique munie de plusieurs gyroscopes – ça, je ne savais pas ce que c’était.
On reprit à boire et Teresa évoqua des films qui m’étaient quasiment tous inconnus ; peut-être parce que plus tôt dans la journée nous avions vu Orphée, un film sur la fluidité des frontières, ou parce que nous venions, sur un coup de tête, d’arriver dans une nouvelle ville, ou encore parce que le bar avait des allures de cave, je me mis à projeter des images pour accompagner ses propos. Teresa y apparaissait, elle pénétrait les films qu’elle me décrivait, qui bientôt n’en firent plus qu’un : c’est sa vie que j’imaginais. Elle s’attardait moins sur le scénario que sur des plans et des séquences, comme si c’était cela, l’intrigue. Je me la représentai à tel ou tel âge, au centre de chaque scène, comme si elle l’avait organisée autour d’elle, ce qui me parut une forme de biographie plus noble que la simple description d’événements. Plus elle parlait, plus elle semblait oublier ma présence ; après quelques tournées, sans solliciter mon avis elle réclama l’addition, qu’elle régla.
On quitta le bar pour les ruelles étroites et, bientôt, on fut de retour à l’hôtel. Je roulai un joint mais elle déclina l’offre et je le fumai au lit tandis qu’elle, installée à la petite table d’angle, se remettait aux traductions, ouvrant mes cahiers puis les siens. Je lui demandai si elle voulait me lire quelque chose mais elle refusa. Je ne comprenais pas sa méthode. Elle n’avait ni dictionnaire ni questions à me poser, peut-être ne traduisait-elle pas du tout. Elle finit par me rejoindre au lit et ferma les yeux tandis que j’essayai, avec maladresse, d’initier un contact, mais elle demeura totalement indifférente, quoique sans la moindre hostilité. Elle s’endormit très vite. Longtemps je la regardai respirer.
À mon réveil, elle lisait Ashbery à mes côtés. Et si elle avait vu les pilules dans mon sac ? Elle sourit, me notifiant que la distance de la veille était désormais abolie. Son haleine était fétide et je m’exhortai à le graver dans ma mémoire pour la prochaine fois où sa grâce inébranlable m’intimiderait. Je dis que j’allais chercher des cafés. Je m’habillai, saisis mon sac et dévalai l’escalier. J’arpentai la rue jusqu’à trouver un bar. J’étais sur le point de commander quand je me rendis compte que je n’avais pas d’argent ; je dus ressortir chercher un distributeur. La rue pavée finit par déboucher sur une avenue plus moderne et, à un automate de la Deutsche Bank, je retirai cette monnaie irréelle. Encore tout ensommeillé, je rangeai les billets dans mon portefeuille et repris le chemin à l’envers, du moins c’est ce que je crus ; au bout de quelques encablures, je m’aperçus de ma méprise. Je revins sur mes pas, repassai devant la banque, mais mon trouble ne fit que croître ; peut-être ma première intuition était-elle en fait la bonne. Un homme, sans doute rom, était assis sur un pas de porte. Je lui demandai où se trouvait le Barrio Gótico. Il indiqua une direction mais malgré de longues minutes de marche je ne retrouvai pas les vieilles ruelles. Je décidai de prendre un café et, au premier zinc venu, commandai un expresso en demandant mon chemin au serveur. Il me dessina un itinéraire confus sur une serviette en papier et je le remerciai, déterminé à prendre un taxi.
C’est alors que je vis Isabel. À plusieurs occasions, ces deux derniers mois, il m’avait semblé la croiser. Pas le moindre doute cette fois, bien que ce soit improbable. Je repêchai quelques grosses pièces dans ma poche et, sans finir mon café, je partis à sa suite. J’étais déjà lancé quand je m’interrogeai : pourquoi voulais-je tant la rattraper ? Je n’avais rien à lui dire, juste le vague sentiment de lui devoir des excuses. Elle traversa une rue très passante et à mon arrivée la circulation avait repris, m’obligeant à patienter. Le feu mit une éternité à passer au rouge et je n’étais plus sûr de suivre la bonne personne ; je filais une femme qui avait quelque chose dans les cheveux et qui disparut au coin d’une rue. Je m’arrêtai de nouveau et demandai à une marchande de fleurs comment retourner au Barrio Gótico ; elle m’expliqua le trajet en métro. Je la remerciai et hélai un taxi. Une fois en lisière du quartier, je me remis en quête d’un café. Je pris deux expressos à emporter et m’enfonçai dans les ruelles, prenant une rue qui me semblait familière. J’ignorais le nom de l’hôtel. Bientôt le café fut froid, je vidai un gobelet d’un trait et jetai les deux. Je me sentais agacé, idiot, et je m’assis sur un banc pour m’éclaircir les idées. Un aveugle vendait des tickets de loto en criant quelque chose sur le destin. Je me sentais comme un personnage de Profession : reporter, ce film que je n’avais pas vu.
Je me remis en route et me rendis compte peu à peu que je ne me souvenais plus de la façade de cet hôtel sans nom, peut-être étais-je passé devant plusieurs fois. Je n’avais pas le numéro de Teresa. Je devais être parti depuis une bonne heure et demie. Affamé, j’entrai dans un nouveau café, commandai un nouvel expresso et une part de tortilla qui me dégoûta avant même d’être servie. Je dis au serveur que je cherchais un hôtel dont j’ignorais le nom dans une rue dont j’ignorais le nom aussi, pourrait-il m’aider ; on rit de conserve et il dit : On en est tous là. Après avoir mangé je retentai ma chance, je me sentais comme un acteur dont les déambulations étaient prétexte à filmer un paysage. Dieu sait combien de temps s’écoula, sans doute plus d’une heure ; je me retrouvai sur une petite plaza et m’assis, vaincu. Mon irritation tournait à l’inquiétude : à la place de Teresa, il me paraîtrait tout simplement inconcevable que je sois sorti chercher des cafés et que je me sois perdu tout ce temps. Et même si elle finissait par y croire, je n’aimais pas du tout ce que cette histoire ferait à l’image qu’elle avait de moi, image qui m’intéressait beaucoup, peut-être de plus en plus. À ses yeux, sans doute vaudrait-il mieux disparaître plusieurs jours plutôt que de refaire surface tel un enfant perdu, sale et épuisé, à la tombée du jour. Saisi de désespoir ou d’un sentiment approchant, je repris mon errance. Je commençais à perdre un peu la tête, l’espace s’incurvait sur les bords, ce qui me rappela d’avaler une pilule blanche. Je m’effondrai sur un banc, tapant des pieds pour faire fuir les pigeons. Sans texture, le temps s’écoula.
Je finis par déboucher sur les Ramblas, où la foule s’agglutinait autour de plusieurs individus qui, le corps peint, mimaient des statues. Ils s’animaient soudain, effrayant les gamins dès qu’on leur lançait une pièce. Je descendis la rue jusqu’à la jetée. Dans un modeste bar de la petite plage, je m’installai sous l’auvent rouge et commandai des patatas bravas et une bière. Je l’éclusai vite fait, en redemandai une. Un funiculaire descendait des collines, s’arrêtant tout près de la plage. Beaucoup d’adolescents en maillot de bain, même si l’eau devait être froide. J’éprouvai un léger désir physique. Après ma deuxième bière, je retournai sur les Ramblas, errai un moment puis pris un taxi pour le musée Picasso. Teresa avait prévu de me le montrer ; peut-être s’y trouvait-elle.
Je me forçai à contempler, debout, un des premiers portraits de sa mère. Il ne lâchait rien. La femme, de profil, est à moitié endormie ; sa tête est légèrement inclinée, ses yeux sont fermés. Pastel sur papier. 1896. Il avait quoi, quinze ans ? Un phénomène. J’aurais pu me convaincre que je voyais l’espace s’incurver autour de la silhouette ou, à certains endroits, s’aplanir soudainement, mais en réalité je n’en voyais rien. Peut-être vis-je, en revanche, l’assurance d’un peintre sachant déjà que ses œuvres de jeunesse seraient passées au crible, qu’on y chercherait des graines de son génie – quelle expression embarrassante. Si le dessin en question paraissait étrange, c’est qu’il était comme hypothéqué : il empruntait à l’accomplissement futur autant qu’il le prédisait. Il s’était mis à pleuvoir ; j’entendais les gouttes sur le velux.
En quoi mon projet aurait-il été différent si j’étais venu à Barcelone au lieu de Madrid ? Je m’attardai sur la question pour éviter de penser à Teresa, où qu’elle fût. Ma propre contingence, mon interchangeabilité me paraissaient évidentes. Les coups de pinceau sont légèrement plus impétueux dans l’autoportrait, lui aussi de 1896. Célébration sans vergogne de ses propres lèvres. Mais l’œil gauche, noirci d’ombres, a l’air d’avoir été poché d’un coup de poing. J’essayai de m’imaginer à quinze ans. Mon frère me donnait des cours de conduite sur le parking de l’hôpital des vétérans.
Seules les œuvres de jeunesse m’intéressaient. Indifférent, je traversai les salles roses et bleues en saluant les gardiens d’un signe ; je leur passais le bonjour de leurs confrères madrilènes. Si Teresa avait été là, je lui aurais demandé Devant quel tableau préfères-tu te tenir, heure après heure, jour après jour ? Ce n’était pas la même chose que son tableau préféré. Ou quelle époque aurais-tu voulu connaître et perpétuer ? Voudrais-tu regarder pendant des mois après mois de l’art abstrait ou de l’art figuratif ? Je me rappelais mes cours de conduite, les feux de joie à Clinton Lake et ce qu’on appelait des « expérimentations » avec alcool et drogues. Tentative, essai ; action ou opération visant à découvrir quelque chose d’inconnu ou à vérifier un principe ou une hypothèse. À présent, j’étais un écrivain expérimental.
Ma mère, à chaque visite au musée, me disait que la peinture semblait s’être développée à rebours ; que si un extraterrestre débarquait aujourd’hui, il penserait que les tableaux abstraits venaient d’abord, des centaines voire des milliers d’années avant ceux de la Renaissance. Sauf si l’extraterrestre en question ressemblait à un triangle jaune sur fond bleu. En sa présence, j’avais toujours renié cette théorie mais si Teresa avait été là, je la lui aurais présentée comme mienne. Sur l’évolution de Picasso en particulier, qu’elle soit juste ou non, cette hypothèse aurait semblé intelligente.
Dans la salle consacrée aux rapports de Picasso avec l’art africain, je croisai deux gosses de six ou sept ans. Pas de parents en vue. L’un des deux fonça vers un grand tableau et y posa la main, visiblement sur un défi. Ils s’enfuirent en courant, sans doute pour retrouver leur famille. Aucun gardien à l’horizon. Je m’approchai de l’œuvre, une première version miniature ou une étude des Demoiselles d’Avignon. Je m’assurai que j’étais bien seul et, comme de toute façon c’était la fin du monde, moi aussi je touchai la toile.
Je cherchais un taxi pour rentrer au Barrio Gótico quand la pluie redoubla. Je voulus rentrer m’abriter au musée mais mon ticket se révéla introuvable et le vigile me refusa l’accès. Je traversai la rue et fonçai dans une salle de jeux pleine de ces bandits manchots électroniques qui passionnaient les vieillards ; ces galeries pullulaient en Espagne mais je ne m’y étais jamais aventuré. Lasers, stroboscopes et bandes-son bruyantes. Un ou deux gamins jouaient. Au fond, je tombai sur une voiture-jeu vidéo dans laquelle on pouvait s’asseoir. Je ruisselais. Je posai la tête sur le volant, accablé de honte. J’étais incapable d’aller chercher un café dans ce pays, encore moins de comprendre sa Guerre civile. Je n’avais même pas vu l’Alhambra. J’étais un menteur compulsif, bipolaire et violent. J’étais un Américain, un vrai. Jamais je n’aplanirais l’espace, jamais je ne le ferais voler en éclats. Je n’avais pas vu Profession : reporter, ce film dont j’étais le héros. J’étais un drogué, peut-être un alcoolique. Quand l’histoire s’était mise en marche, je dormais au Ritz. Une espèce de blonde aux seins aussi disproportionnés que ses yeux agitait un drapeau en damier sur l’écran devant moi. Joue encore si tu l’oses, dit-elle en anglais.
Je quittai la salle de jeux. Il ne pleuvait plus. Je hélai un taxi, direction le Barrio Gótico. Quand le chauffeur fit mine d’engager la conversation, je lui dis en espagnol que je ne parlais pas espagnol. Il lâcha deux ou trois phrases en anglais puis, comme je ne répondais pas, en français. En lisière du quartier, je le payai grassement et repris ma quête. En quelques minutes, je crus avoir retrouvé le premier café où j’étais entré après avoir quitté Teresa. Je descendis une par une les rues alentour mais ne pus localiser l’hôtel. Combien de temps étais-je parti ? Ma respiration se faisait laborieuse, prodrome d’une crise de panique. Je demandai l’heure à un vieux monsieur : dix-huit ou dix-neuf heures et quelques, si tard que je m’en alarmai. J’entrai dans ce qui était peut-être le café où j’avais mangé la tortilla, tous les lieux étaient désormais interchangeables, je pris une eau gazeuse et essayai de me détendre. Je sentais que j’aurais dû savoir d’instinct quoi faire. Je ressentis un nouveau coup au cœur lié à Isabel. L’Alhambra me manquait, je maudis l’arachnéenne Sagrada Familia. Je commandai de l’alcool et envisageai d’appeler mes parents pour leur demander conseil ; j’en fus honteux ; puis je me dis que j’allais prendre une chambre d’hôtel, dormir un peu, réfléchir le lendemain. Au troisième verre, j’étais sur le point de quitter non seulement Barcelone mais aussi l’Espagne et de ne jamais revoir Teresa. Tous ces liens étaient-ils donc si ténus ?
La nuit était imminente et la panique me saisit, comme une fine couche d’aluminium froid sous ma peau. Je gobai un tranquillisant. Je quittai le café et me remis à arpenter le quartier. Trois minutes plus tard je me trouvai devant ce qui était, sans équivoque possible, notre hôtel. À la lumière des lampadaires, je reconnus la façade. Ma première réaction fut la fureur et non le soulagement ; j’étais furieux qu’il ait été là tout ce temps. Puis vint l’inquiétude : que dire à Teresa ? Au moins la panique s’était dissipée, remplacée par une lucidité presque douloureuse. Je me demandai si elle était toujours à l’hôtel et entrai pour m’en assurer. La réceptionniste me lança un regard lourd de sens et décrocha son téléphone. Je montai les escaliers en courant, frappai à la porte, Teresa m’ouvrit. Elle fit demi-tour immédiatement et je la suivis. Son petit sac était posé sur le lit, prêt.
– Je me suis perdu. Toute la journée, fis-je, et j’eus l’impression de mentir.
– Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? demanda-t-elle.
Son calme était déconcertant.
– Je n’ai pas ton numéro.
– Je te l’ai donné plusieurs fois, rétorqua-t-elle.
C’était vrai.
– Je ne l’ai pas. Excuse-moi. J’ai passé douze heures à errer dans le quartier, dis-je, soudain épuisé.
– Tu as erré dans le quartier toute la journée, reprit-elle, comme si elle savait exactement où j’étais allé.
– Et j’ai descendu les Ramblas jusqu’à la mer et je suis allé au musée Picasso. Je pensais avoir une chance de t’y trouver.
– Tu es allé à la plage et au musée, fit-elle.
De fait, ça paraissait grotesque.
– Je suis allé à la plage pour réfléchir avant d’essayer de retrouver l’hôtel. (Je ne me souvenais plus comment on disait « m’éclaircir les idées » ou « faire le point ».) Et je suis allé au musée parce que je me suis dit que tu y serais peut-être.
C’était absurde. Bien sûr qu’elle n’y serait pas allée.
– Pardon, dis-je.
Je voulais me défendre mais mon espagnol s’effritait. Passer à l’anglais aurait été un aveu de culpabilité.
– Je dois rentrer à Madrid, dit-elle, impassible.
– Pourquoi ? fut tout ce que je parvins à dire.
– On a besoin de moi à la galerie. Le train de nuit part dans une heure environ. Il faut qu’on se dépêche d’aller à la gare.
Je cillai.
– Je ne vais pas rentrer tout de suite, dis-je, à notre surprise mutuelle.
Pour la première fois depuis mon retour, elle me regarda dans les yeux.
– Pourquoi pas ?
– Je risque de ne pas revenir à Barcelone, et il y a un poète, ici, que j’aimerais rencontrer, mentis-je.
Je ne voulais pas rester là sans elle, mais ce serait si humiliant de voyager à ses côtés, comme un gamin morigéné.
Elle me dévisagea.
– OK, finit-elle par dire avec un sourire contraint. La chambre est réglée jusqu’à dix-sept heures demain. On se voit à Madrid.
Elle me fit deux bises furtives et fila. Elle quittait toujours une pièce comme si elle allait revenir aussitôt.
Je pris l’une des douches les plus longues de mon projet. Impossible de me représenter la journée qui venait de s’écouler ; elle n’était que répétition sans contenu et donc sans forme ; et maintenant, dans la vapeur, elle s’évanouissait. L’échange avec Teresa s’était évaporé à une vitesse déconcertante. Je me séchai à peine avant de m’allonger pour fumer, soulagé d’être trop épuisé pour ressasser. Je pensai à Lévine, qui s’éreintait dans les champs pour oublier son aliénation. À Picasso, qui produisait des chefs-d’œuvre les yeux fermés.
Post-11 mars à Madrid, la fondation entra en effervescence ; il y eut plusieurs tables rondes sur les attentats et leurs conséquences politiques, réunissant des politiciens de second ordre, des professeurs de premier rang, des journalistes du coin et un ou deux pensionnaires. Je n’y assistai jamais mais je survolai les mails. À mon retour de Barcelone, j’avais reçu un message de l’un des assistants de María José me conviant à un débat sur « la littérature aujourd’hui » auquel participeraient un autre pensionnaire ainsi que quelques auteurs et critiques littéraires du cru. Je ne répondis pas. Je cherchais encore comment décliner la proposition lorsque, quelques jours plus tard, María José m’écrivit pour me remercier de ma participation. La table ronde aurait lieu dans l’auditorium de la fondation, à telle date et telle heure ; elle me reverrait avec grand plaisir.
La terreur que cette perspective m’inspirait se greffa à une angoisse croissante : que faire, une fois mes recherches finies ? La résidence s’achevait dans deux petits mois. Je n’avais pas assez été publié pour enseigner dans un département de « création littéraire » ; Cyrus menaçait de retourner vivre à Topeka dans le sous-sol de ses parents si les choses ne s’arrangeaient pas avec Jane ; Brooklyn me disait assez, mais son attrait ne valait pas le travail que je serais obligé d’accepter pour y survivre ; et j’étais déterminé à ne pas remettre les pieds à Providence. Je pourrais m’inscrire en doctorat de littérature, mais certaines de mes connaissances en parlaient depuis des années sans avoir sauté le pas et, de mon côté, je n’avais jamais rien entrepris de concret sinon d’ajouter quelques sites universitaires à mes favoris. Des études de droit ? L’idée me revenait souvent, comme par réflexe, et me faisait frémir. Pour ne pas avoir à m’inquiéter de détails spécifiques quant à mon avenir, je bornai la question à « rester » ou « partir », comme si cette décision devait précéder, de façon indépendante, tout choix de destination et d’activité en particulier. Durant la phase finale de mes recherches, les journées s’allongeaient, se réchauffaient, et moi j’évaluais chaque repas, chaque conversation et chaque promenade : justifiaient-ils, ou pas, de rester ? J’étais à la fois plus proche et plus distant que jamais de ma propre expérience ; d’un côté, je redoublais d’attention – chaque bouchée, chaque bribe de conversation saisie au vol, chaque rayon de lumière ou recoin de musée était un nouvel élément à prendre en compte –, et en même temps, quel que soit l’objet sur lequel se fixait cette vigilance accrue, il disparaissait presque aussitôt, englouti par mon ressassement prospectif.
Arturo avait déclaré devant Rafa que si je restais en Espagne, je disposerais aussi longtemps que je le souhaiterais d’une chambre chez ce dernier, et Rafa avait acquiescé : une résidence d’écrivain dans un palace moderne peuplé de beaux jeunes gens – voilà qui était attrayant, mais cela risquait de se révéler épuisant pour les muscles de mon visage. Sinon, grâce à mon diplôme d’une université réputée, je trouverais facilement des cours d’anglais à donner en entreprise ou à de riches particuliers ; la plupart des Américains à Madrid vivaient ainsi ; comme ils n’avaient pas de permis de travail, on les payait au noir, en liquide, et résider en Espagne dans l’illégalité ne présentait pas la moindre difficulté pour un Américain blanc. Pas d’inquiétude côté Sécurité sociale, surtout maintenant que les socialistes étaient au pouvoir. Ceux que j’aimais pourraient me rendre visite. Mais, à d’autres moments, j’étais convaincu qu’il me fallait rentrer. Qu’importe le palace, cette vie, ici, était irréelle, ce n’était pas la mienne. Une année passée en touriste – ce que j’étais sans conteste – était bien assez et il fallait à présent repartir aux États-Unis, être là pour ma famille, chercher sérieusement une compagne, une carrière, etc. Prolonger mon séjour ne ferait que retarder l’inévitable. Jamais je ne m’installerais de façon définitive loin de ma famille et de ma langue, même si j’arrivais à régler les problèmes logistiques, donc je ferais mieux de partir à la fin de ma résidence, d’arrêter de fumer et de reprendre contact avec la réalité de mon existence ; nous en avions besoin, ma poésie autant que moi.
Il arrivait cependant que cette voix de la raison penche en faveur de l’Espagne ; ceci, pensai-je – le chorizo au goût de sang ou l’arôme prononcé du pétard ou les deux, sentis sur l’haleine de Teresa –, oui, ceci est une pure expérience. Non parce que, ici, l’essence des choses était immédiatement accessible, mais parce que cet environnement et la manière dont je l’appréhendais n’obéissaient pas encore à des règles fixes. Bien sûr, viendrait un jour où je serais accoutumé à la langue et au paysage, un jour où la moindre pierre espagnole ne me paraîtrait plus essentiellement plus pierreuse que les roches sédimentaires du Kansas, et ce qui valait pour les minéraux valait aussi pour les corps, la lumière, le temps, tout ça. Mais ce moment de familiarisation n’avait pas encore eu lieu ; pourquoi ne pas rester jusqu’à ce qu’il devienne imminent ? Peut-être qu’en prolongeant mon séjour je mènerais à terme le projet décrit des mois plus tôt dans mon dossier de candidature, ce long poème qui nécessitait tant de recherches – quoi que cela veuille dire – sur la réaction littéraire à la Guerre civile, explorant ce que ce moment particulier avait à nous apprendre de la « littérature aujourd’hui ». Mon espagnol s’améliorerait rapidement ; je ne lirais plus Ashbery, ni Garnett, ni rien en anglais, mais me jetterais sur les classiques espagnols ; je deviendrais le poète que je prétendais être et finirais mon poème. J’achèterais un téléphone et je consommerais mon union avec Teresa.
Étonnamment, je m’aperçus que je voulais protéger ma poésie, évaluant laquelle de mes options était la plus propice à l’écriture, comme si mon génie me l’imposait alors que je m’en savais dépourvu. Pas de duende, me disais-je, sondant mon corps à l’affût de sensations : aucun chant profondément enfoui. Mes recherches m’avaient appris que ce tissu de contradictions – ma personnalité – était, au mieux, un poème en lui-même, si l’on entend par « poésie » l’échec du langage à rendre les possibilités qu’il contient. Dans ce cadre uniquement, mon imposture pouvait être considérée comme un projet, non comme une simple pathologie, et ma distance à moi-même être redéfinie comme critique, esthétique, bien loin d’un effet secondaire de ce que les professionnels nommeraient sans doute mon « abus de substances » – expression bénie – abus qui venait non de mon désir d’échapper à la réalité, mais de celui d’avoir une excuse d’ordre chimique pour justifier qu’elle me soit hors d’atteinte. Mais mon rapport à ces substances n’était-il pas artificiel lui aussi ? Je ne m’étais jamais piqué et, si je me mettais à pisser du sang, j’irais chez un médecin, pas dans un bar. J’avais prévu de tout arrêter, de m’en tenir à quelques verres en société, aux doses médicamenteuses prescrites et, de loin en loin, à une cigarette de complaisance ; j’étais destiné à reproduire le schéma familial bourgeois, même si cet avenir me terrifiait et que je voulais le remettre au plus tard possible. Mais si c’était justement cela, le mensonge, l’idée que mon automédication et ses excès étaient simulés ? Que j’étais destiné à une vie saine et respectable et que je pouvais dès lors en profiter, me défoncer sans entraves ? Avais-je adopté l’identité de toxicomane que je projetais ? Et si l’effort pour prolonger indéfiniment mes expérimentations adolescentes s’était insidieusement mué en une dépendance effrayante quoique banale ? Ma mythomanie avait-elle viré à la méthomanie ? Ces pensées, je les avais moins en tête qu’à fleur de peau lorsque j’errais dans la ville.
Un après-midi, en revenant du Retiro, j’eus la surprise de voir une enveloppe dépasser de la boîte aux lettres que je n’ouvrais jamais ; c’était le programme de la table ronde. Ma nervosité grandit devant l’imprimé très sérieux qui présentait les invités de la fondation, photos à l’appui : Javier Torres, romancier et critique littéraire à El País, qui avait l’air, sur son portrait, d’un candidat à la présidentielle ; Elena López Portillo, professeure de littérature à UCM posant, distinguée et grisonnante, devant sa bibliothèque ; Teresa Solano, traductrice, poète, artiste visuelle et commissaire d’exposition, qui fumait, les yeux plissés, en pleine conversation ; Francesc Balda, la trentaine, romancier et journaliste politique catalan, beau garçon, lui aussi fumant, de face, crâne rasé. Deux pensionnaires œuvrant dans des champs apparentés se joindraient à la table ronde, annonçait le programme. Je fixai longtemps la photo de Teresa, planté là, essayant d’encaisser le coup. Je ne lui avais pas parlé de l’événement de peur qu’elle n’insiste pour y assister mais cela n’expliquait pas pourquoi elle n’avait rien dit de son côté ; je la voyais tous les jours, ou presque. Sa participation m’agressait, j’y voyais une attaque personnelle de María José pour m’humilier devant Teresa ; Teresa, quant à elle, voulait m’humilier devant la fondation. J’étais furieux, je me sentais trahi, mais je fus aussi déconcerté de découvrir si tard la réputation de Teresa, sa légitimité à être ainsi entourée ; d’après internet, Balda et Torres étaient célèbres et López Portillo était la spécialiste internationale de plusieurs poètes espagnols. À leurs côtés, Teresa. Pourquoi donc ne l’avoir jamais googlée ? Elle n’était pas très renommée, ceci dit l’un de ses recueils allait paraître, ses traductions du catalan et du français étaient publiées dans des journaux réputés et elle était lauréate de plusieurs prix couronnant les jeunes auteurs. Artiste visuelle ? J’étais au courant de ses traductions mais j’ignorais tout du livre à venir, nous n’avions jamais échangé un seul mot sur sa poésie et je n’avais jamais eu la curiosité de me renseigner sur son rang dans les cercles littéraires, quels qu’ils soient.
Quand je finis mes recherches sur Teresa, je me mis immédiatement en route vers son appartement, à trente ou quarante minutes à pied de Huertas. À mon retour de Barcelone, je redoutais le pire, qu’elle ne veuille plus jamais me revoir ; les premiers jours, je ne la trouvai ni chez elle ni à la galerie. Elle finit par se présenter chez moi avec un nouveau jet de traductions ; elle n’exprima ni colère, ni irritation, ni froideur inhabituelle. Le temps se réchauffait, elle portait un débardeur révélant les épaules brunes et le dos sur lequel j’avais pleuré. Je m’excusai encore de m’être perdu et lui avouai combien l’épisode m’avait embarrassé. Elle répondit qu’elle avait été inquiète, agacée, mais vraiment – insista-t-elle, grand sourire à l’appui – il n’y avait pas de quoi en faire toute une histoire. Quand elle me demanda quel poète j’avais rencontré, je lâchai un nom trouvé sur internet ; à mon soulagement, elle n’en avait jamais entendu parler. La conversation avait été maladroite, ennuyeuse, dis-je, et je regrettais de ne pas être rentré avec elle. En réalité je m’étais levé tôt afin d’attraper le premier train pour Madrid.
Dès lors, je vis Teresa presque tous les après-midi et souvent je dormais chez elle ; on continuait à s’embrasser, à se caresser, sans jamais coucher ensemble. Cela m’étonnait sans m’inquiéter ; peut-être appréciais-je de préserver l’idée de faire l’amour de tout passage à l’acte maladroit. Je me disais qu’on prenait notre temps, que notre lien était si intense qu’il requérait la plus grande délicatesse ; Teresa attendait peut-être d’entendre que je restais en Espagne pour se donner pleinement. Qu’elle flirte ou peut-être même baise avec Carlos et d’autres jolis garçons me rendait fou de jalousie, mais renforçait le sentiment que nous avions quelque chose d’exceptionnel ; si je ne lui plaisais pas elle aurait cessé de me voir depuis belle lurette, et si je lui plaisais, pourquoi une fille aussi désinhibée refuserait-elle de coucher avec moi ? Uniquement, raisonnais-je, pour se protéger de ses propres émotions, de leur intensité. Mais la table ronde venait jeter un doute sur mes élucubrations. Je traversai Chueca, passant non loin de là où je l’avais rencontrée, et je me mis à la soupçonner de se jouer de moi. Qui sait pourquoi, peut-être parce qu’elle croyait que j’avais revu Isabel à Barcelone, elle comptait révéler à la fondation et à ses illustres pairs que j’étais, dans le meilleur des cas, un charlatan.
En arrivant devant chez elle, j’avais chaud, et soif, et j’étais indigné. Un genre de coursier, tube en carton sous le bras, quittait l’immeuble, aussi je n’eus pas à sonner. L’ascenseur était débloqué. Quand les portes s’ouvrirent je ne la vis nulle part. Puis j’entendis la douche. Je me servis un verre d’eau puis d’alcool et m’assis sur le canapé. J’étais satisfait : me trouver là lui causerait un choc, peut-être qu’elle crierait. Moi, j’avais été choqué de la voir sur le programme. Va te faire foutre, dis-je au chat qui clignait des yeux, l’air d’en savoir long.
Elle ne fut pas choquée. Elle arriva, enveloppée dans une serviette, m’aperçut et vint m’embrasser. Puis elle alla choisir une tenue.
– On sera tous les deux à cette table ronde, dis-je d’un ton neutre, en observant le mouvement de ses épaules tandis qu’elle inspectait sa garde-robe.
– Oui, acquiesça-t-elle.
– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? fis-je, en m’efforçant de masquer ma colère.
– Je pensais que tu savais. María José m’a dit que tu en serais et j’ai cru que tu lui avais demandé de m’inviter.
Même si j’étais réticent à l’admettre, ça semblait sensé.
– Je ne vais pas y aller, déclarai-je.
– Pourquoi pas ? demanda-t-elle, sans s’en préoccuper outre mesure.
– Parce que je n’ai rien à dire. Parce que je parle mal espagnol. Parce que la littérature et la politique, ça n’a rien à voir.
Ma véhémence était déplacée.
Elle enfila un jean et un débardeur blanc qui faisait ressortir son teint mat puis s’assit à côté de moi.
– Je te connais depuis six ou sept mois, dit-elle, presque attristée. On ne parle qu’en espagnol. Quand vas-tu enfin admettre que tu peux vivre dans cette langue ?
Je fus touché par ses paroles, surtout parce que j’y vis une invitation à vivre en espagnol avec elle, à rester après la résidence. Ma colère s’évanouit.
– Je peux vivre dans cette langue avec toi mais pas avec María José ni la fondation. Et puis, je n’ai rien à dire sur la « littérature, aujourd’hui ».
De nouveau, un semblant de tristesse dans sa voix :
– Adam, tu es un poète merveilleux. Un vrai poète. Si je n’en étais pas convaincue, pourquoi te traduirais-je ? Quand vas-tu cesser de prétendre que tu ne fais que prétendre être poète ?
Seul mon nom fut dit en anglais.
– Tu projettes sur mes poèmes ce que tu prétends y voir, répliquai-je dans ma langue maternelle.
Elle me prit ma cigarette. J’en rallumai une.
– No, se contenta-t-elle de dire. (En anglais ou en espagnol, je n’aurais su dire.)
Un long silence. Et si Teresa avait raison ? Si, en réalité, je pouvais tout à fait converser en espagnol ? Si j’étais un vrai poète – quoi que cela veuille dire ? De fait, quand je lui parlais, je le faisais sans rien traduire : je ne pensais pas d’abord en anglais. Pour autant, je restais en dehors de la langue que je parlais, je construisais des phrases simples avec des groupes de mots que j’avais retenus ; je ne communiquais pas via un médium fluide. Mais pourquoi ne pas prendre sur moi, aller à cette table ronde, partager mes idées dans ma deuxième langue, sans ironie ? Ils désiraient entendre un jeune poète américain écrivant et lisant à l’étranger, n’était-ce pas ce que j’étais, et pas seulement ce que je prétendais être ? Peut-être n’y avait-il pas d’imposture ailleurs que dans mon sentiment d’imposture. Et quand bien même, la présence de Teresa me protégerait plutôt que de m’humilier : elle avait choisi de me traduire, ce qui donnerait du prestige et une forme de légitimité à mes écrits, elle interviendrait si je m’enferrais. Je serais nerveux et tout cela serait peut-être un peu embarrassant, mais pas désastreux ; on trouverait bien un moyen d’apaiser María José et ma relation avec Teresa deviendrait officielle, ce qui nous aiderait à nous considérer nous-mêmes comme un couple. Je pourrais même envoyer l’une des belles invitations à ma mère. Je me penchai pour l’embrasser ; elle sentait la fumée et la lavande de son savon.
– Je ne vais pas rentrer aux États-Unis, m’entendis-je dire.
Elle ouvrit grands les yeux ; son sourire s’estompa.
– Pour de vrai ?
– Je veux dire, pas en juin. Un jour, sans doute, bien sûr.
J’attendais qu’elle fasse preuve d’enthousiasme.
– Bien, fit-elle, mais son manque d’émotion me serra l’estomac – ou le cœur.
– Je vais écrire, enseigner l’anglais, voyager, ajoutai-je pour dire quelque chose.
– Bien, répéta-t-elle, avec davantage – mais pas assez – d’émoi, et un sourire revint éclairer son visage : Tu pourrais venir avec moi à Cordoue en juin et rencontrer ma famille, dit-elle.
Cela me rassura : elle se projetait dans la durée. Sans, pourtant, la moindre trace d’enthousiasme.
– Avec plaisir, répondis-je en veillant à ne pas me laisser emporter moi non plus. Et j’aimerais retourner à Barcelone.
Je l’invitai, d’un haussement de sourcils, à s’interroger sur la présence là-bas d’Isabel ou d’une autre femme.
– Et à Grenade, renchéris-je pour parfaire l’allusion à Isabel. Je n’ai jamais vu l’Alhambra.
– Tu as été à Grenade sans voir l’Alhambra, fit-elle, les yeux plissés.
– Oui.
Avec un peu de chance, elle croirait que j’étais trop occupé à coucher passionnément avec Isabel pour faire du tourisme.
– Arturo et Rafa ont dit que je pourrais habiter chez lui, ajoutai-je.
Je la dévisageai, évaluant sa réaction.
– Je sais, fit-elle, sous-entendant qu’ils en avaient parlé, mais sans révéler ce qu’elle en pensait.
– Mais je vais sûrement garder mon appartement.
– Oui, reste en ville, dit-elle. Reste ici, où je suis.
Tiens, elle était émue, à présent. Elle m’embrassa avec une intensité inédite ; des possibilités infinies, quoique imprécises, s’ouvraient à moi.
Une ou deux heures plus tard, alors que nous sortions dîner, je me mis à m’inquiéter du fait que j’ignorais en réalité si j’allais rester à Madrid ; et ma lenteur à m’en inquiéter m’inquiéta elle aussi. Que dirait Teresa si je lui déclarai avoir changé d’avis et décidé en fin de compte de rentrer aux États-Unis ? À Chueca, la plaza fourmillait de monde en cette chaleur de fin de printemps, et dans la queue pour dîner au Bazaar, je décrétai que je me moquais bien de son avis ; tout cela, toute l’Espagne, cesserait d’exister si je rentrais ; ce serait mon année à l’étranger, une année hors du temps ; la dernière ou avant-dernière grande fête de ma jeunesse, qui ne ferait pas réellement partie de ma vie. Je ne resterais pas en contact avec Teresa ou Arturo, et encore moins avec Isabel ; je réduirais mon séjour espagnol à une ou deux lignes pour ceux que pourrait intéresser mon expérience à l’étranger. Ne me resteraient qu’une brume de hasch et de soleil, et peut-être aussi cet ado au visage couvert de sang ; tout le reste serait amputé. Et si je ne trouvais ni cruel ni imbécile de raisonner ainsi, c’est qu’il m’était impossible de croire que Teresa se soucierait de mon départ ; il nous resterait le recueil comme souvenir, après quoi elle se consacrerait à un nouveau projet, sans penser ni plus ni moins à moi qu’à Carlos, à Abel ou à cet inconnu embrassé chez Rafa et à tous les autres – même plutôt moins, sans doute. On finit par nous donner une table, on partagea un assortiment de marinades arrosé de deux ou trois bouteilles de cava sec, en parlant de Gaudí, Topeka, Lorca, New York, Cordoue, Orson Welles. Je me plus à croire que mes interventions étaient intelligentes, je comprenais tout et m’exprimais sans efforts. Nous étions ivres à la fin du repas et en rentrant chez elle je me dis, c’est merveilleux, cette vie que j’ai, peu importe si c’est bien la mienne.
En revanche, les deux jours qui précédèrent la table ronde n’eurent rien de merveilleux et furent tout à moi ; une panique sourde mais constante m’avait saisi et je grinçais sans cesse des dents. Et si je me contentais de ne rien dire ? Ne pas lâcher un traître mot, laisser mon visage donner sens à mon silence – ce pourrait être cela, ma contribution. Les invités les plus illustres, eux, n’en finiraient pas de discourir, de palabrer. Je ne répondis pas à l’interphone, je ne quittai pas l’appartement. À l’aide du dictionnaire, j’écrivis quelques lignes d’une portée très générale et entrepris de les retenir : « Aucun écrivain n’est libre de renoncer à son moment politique, toutefois la littérature reflète la politique plus qu’elle ne l’affecte : la distinction a son importance. » Je cherchai sur internet des citations courtes d’Ortega y Gasset, dont je croyais à une époque qu’ils étaient deux, comme Deleuze et Guattari ou Calvin et Hobbes. Je trouvai comment dire : « J’hésite à me poser en expert de la spécificité espagnole ; cela ne ferait que valider tous les stéréotypes sur l’outrecuidance américaine. » À chaque citation estropiée, ma nervosité croissait. Je ne craignais pas tant qu’éclate au grand jour mon ignorance de la poésie espagnole que mon ignorance de l’espagnol tout court. Peut-être saurais-je prononcer quelques phrases grammaticalement parfaites sur le coup – ou dans le coup – mais rien n’était moins sûr ; mieux valait faire semblant de produire des énoncés spontanés mais évasifs que de m’en remettre à une hypothétique aisance au moment même.
Le jour de la table ronde je quittai l’appartement avec près de deux heures d’avance. Je me rendis à pied à la fondation, qui n’était pas loin de chez Teresa, puis je fis le tour du pâté de maisons, en répétant mon texte et m’intimant de penser à respirer. Trois tranquillisants dans la poche arrière de mon jean : en y glissant la main pour m’assurer de leur présence, je m’exclamai intérieurement au contact du tissu : Pourquoi, au nom du ciel, portais-je un jean ? Et, pire encore : un tee-shirt. Deux jours de préparation et de panique et pas la moindre pensée pour mon apparence. J’eus la nausée en imaginant les hommes en costume, María José et la professeure en tailleur-pantalon ; quoi qu’elle porte, Teresa serait élégante. Je demandai l’heure à un kiosquier : il me restait à peine plus d’une heure ; en me dépêchant – en courant –, j’y arriverais. Courir au risque d’être en sueur : mauvaise idée – me disais-je tout en me précipitant chez moi, montant les escaliers quatre à quatre pour chercher mon costume. Ça ne me ressemblait pas mais, heureusement, je l’avais suspendu la dernière fois – et aussi la première – que je l’avais porté. Il n’était pas repassé mais n’en restait pas moins mettable. Je me changeai à toute allure, vérifiai mon reflet, redescendis à toutes jambes. Je ralentis à quelques rues de la fondation pour m’éponger le visage et reprendre mon souffle.
Je fus horrifié de trouver l’auditorium plus grand que je ne l’imaginais, deux cents places au jugé, toutes prises ; moi, je ne m’attendais à guère plus qu’une salle de conférences. On installait une caméra sur un trépied face à une petite estrade où trônaient une table et des chaises, des porte-noms, une carafe d’eau col-de-cygne, des verres et des micros ; la scène était fortement éclairée. Quatre des six intervenants dont Teresa étaient installés et discutaient. À la porte, un peu hébété, je marquai un temps. María José vint à ma rencontre et, peut-être avec sarcasme, loua mon élégance ; sur quoi elle me pria de prendre place. L’autre pensionnaire, me dit-elle, avait eu un empêchement. Elle a tout manigancé, pensai-je, hors de moi ; désormais le seul Américain du débat, je serais tenu de m’exprimer et les invités ou le public ne manqueraient pas de me demander mon « point de vue », au moins par simple politesse. Je pris place et Teresa me sourit ; elle avait l’air aussi à l’aise que dans son propre salon mais elle portait une espèce d’ensemble anthracite et je fus soulagé de m’être changé. Je m’efforçai de lui rendre son sourire et vis que tous avaient du papier et un stylo, vraisemblablement pour prendre des notes, alors que moi, j’arrivais les mains dans les poches – signe certain de mon outrecuidance.
Peu après, María José monta sur scène. Le public se tut quand elle s’approcha d’un grand micro sur pied que je n’avais pas remarqué. Elle remercia tout le monde d’être venu au débat de ce soir. Puis elle présenta les intervenants, précisant quand ce fut mon tour qu’un recueil bilingue de mes poèmes allait bientôt paraître. Elle annonça qu’elle lancerait la discussion en demandant à chacun de s’exprimer brièvement, en une ou deux minutes, sur le thème retenu : « la littérature aujourd’hui ». Javier Torres, assis près d’elle à l’autre bout de la table, ouvrirait les festivités ; je serais donc avant-dernier.
Ce lm que je n’avais pas vu.
De nouveau, la colère m’envahit ; évidemment, María José avait dû prier les autres participants de préparer quelques remarques préliminaires, mais moi, elle avait fait exprès de ne pas me prévenir. Javier Torres prit la parole d’une voix de politicien parfaitement assortie à sa photo, une voix qui semblait venir non d’un corps mais d’un écran, et ma colère le céda à une angoisse sans commune mesure ; je n’avais pas la moindre idée de ce que je pourrais bien dire. J’approchai ma main de ma poche pour y chercher mes tranquillisants et m’aperçus, non sans blêmir, que j’avais oublié de les transférer dans la poche de mon pantalon. J’étais en proie à une terreur telle que la tête me tournait, c’était comme de regarder entre les marches de la Sagrada Familia et voir le vide sous soi, ce qui du reste ne m’était jamais arrivé. Teresa, qui passait après Javier, parlait déjà ; ce serait bientôt à moi. Le feu des projecteurs me dérobait le public dont je sentais pourtant la présence et l’attention. Teresa se fendit d’une plaisanterie qui fit rire la salle, et ce rire à mille têtes me glaça. Elena López Portillo prit la parole ; je m’épongeai le front. Si j’avais pris du papier, pensai-je confusément, j’aurais pu rédiger quelque chose de cohérent. Sors-leur tes répliques toutes prêtes, me dis-je, mais rien ne me revenait. J’allais partir en courant, vomir ou m’évanouir.
Pourtant, une phrase se matérialisa. Elena López Portillo s’était tue et je sentis une intensité particulière peser sur mon visage sous l’effet de tous les regards soudain braqués sur moi. Je m’entendis parler et ma voix me sembla provenir du fond de l’auditorium, des profondeurs du public :
– Ortega y Gasset a écrit : « En parlant, en écrivant, nous entreprenons de clarifier les choses, ce qui nous force à les exacerber, les disloquer, les schématiser. En soi, tout concept est une exagération. »
Je marquai un temps. Le silence se fit plus dense, les auditeurs essayaient d’assimiler la citation. Encouragé par mon aisance préfabriquée, par le fait que je n’avais l’air ni nerveux ni cinglé, j’ajoutai :
– Ma seule réserve concerne notre précipitation à définir une période, à parler de la littérature aujourd’hui ; chaque période, comme chaque concept, est en soi une exagération. J’espère que ceux assis à cette table avec moi me diront quels changements précis, quelles conséquences du 11 mars nous permettent de parler – je trébuchai sur la syntaxe mais la fin de ma phrase était en vue – d’un nouvel « aujourd’hui », d’une nouvelle période, sans dislocation.
Puis je m’interrompis, de manière que ma brièveté paraisse découler de ma concision et de mon courage à contester le concept même du débat ; en réalité, je voulais juste garder une ou deux citations par-devers moi. Un murmure d’intérêt agita l’assemblée ; un frisson d’adrénaline me parcourut l’échine. Je jetai un coup d’œil à Teresa quand Francesc Balda prit la parole et il me sembla à son sourire qu’elle était fière de moi. Enfin je pouvais écouter les autres orateurs : Francesc Balda commença par souligner l’importance de ma remarque ; lui aussi partageait ma saine méfiance des distinctions tranchées entre un pré-ceci et un post-cela, effectivement le rôle de la littérature était peut-être plutôt de nous aider à prendre du recul, à mettre les choses en perspective et nous permettre de lier notre « aujourd’hui » à tous ceux du passé afin de former une constellation qui, elle, serait à même de nous éclairer. Puis il développa une idée sur la littérature catalane et ses liens avec la violence politique ; son propos m’échappa complètement.
À l’issue du tour de table, María José nous remercia avant d’inviter le public à s’exprimer, des micros circulaient dans la salle, au besoin. On avait rallumé les lumières. Les premières questions ne me furent pas adressées et j’espérais bien qu’on me laisserait tranquille d’ici la fin du débat. On demanda à Teresa en quoi sa pensée sur les liens entre l’art et la politique différait de celle de, disons, Elena, vu qu’elle n’avait pas connu Franco, étant née peu après la mort du dictateur. Chacun, répondit-elle en substance, n’était que le reflet de son moment historique. Dans un élan bravache, je me penchai vers mon micro et ajoutai :
– Je suis d’accord. Aucun écrivain n’est libre de renoncer à son moment politique, toutefois la littérature reflète la politique plus qu’elle ne l’affecte : la distinction a son importance.
Nouveau murmure, d’assentiment ou de protestation. Au moins on ne me soupçonnerait pas d’être un imposteur monolingue ; mon idée était respectable et énoncée correctement.
Mais quelle idiotie d’avoir pris la parole – voici qu’Elena, l’éminente professeure, m’interpellait :
– En ce cas, pourquoi donc écrire ?
Elle le dit sans animosité, néanmoins elle me prenait directement à partie ; j’étais tenu de lui répondre et, maintenant que j’avais lâché ma saillie préméditée, mes propos n’en sembleraient que plus hésitants et confus. Une repartie cryptique ou spirituelle aurait suffi mais mon espagnol se dérobait ; le temps passait et moi j’étais là, bouche entrouverte, et rien ne venait. Je finis par dire :
– Je ne sais pas.
Heureusement, Javier y vit une réponse sérieuse et se fendit d’un cliché sur l’art qui choisissait l’artiste autant que l’inverse. Ne surtout pas réitérer l’erreur de parler sans y être contraint, me réprimandai-je. Le débat suivit son cours, il y eut un long échange avec Francesc sur un auteur catalan dont je n’avais jamais entendu parler et un petit accrochage avec Javier concernant la façon dont El País avait couvert telle ou telle affaire politique. Teresa répondit à une pluie de questions sur son rôle dans les manifestations, sur la littérature comme moyen de protestation et ainsi de suite, mais ses réponses me restèrent obscures. Ma peur faisait parfois place à un profond épuisement qui m’empêchait tout autant de me concentrer. Je sortais d’un accès de fatigue aiguë quand je compris qu’une question venait de m’être posée.
– Pourriez-vous répéter, je vous prie ? fis-je.
– Quels poètes espagnols ont le plus influencé votre écriture et votre réflexion sur les rapports entre la poésie et les événements politiques ? crus-je plus ou moins comprendre.
Pour éviter un long blanc et un nouveau « Je ne sais pas », je lançai une de mes phrases toutes faites à peine en lien avec le sujet, et encore :
– J’hésite à me poser en expert de la spécificité espagnole ; cela ne ferait que valider tous les stéréotypes sur l’outrecuidance américaine.
Libre à chacun de se demander ce qu’il y aurait d’outrecuidant à citer des poètes que j’admirais.
– Mais quels auteurs vous ont influencé personnellement ? insista l’auditeur.
Il n’y avait pas plus simple que sa question, qui partait peut-être d’un bon sentiment vu qu’on s’était si peu adressé à moi. Une liste de noms suffirait.
– Lorca, mentis-je. Miguel Hernández.
Soudain, à ma stupéfaction, à mon horreur, aucun autre poète ne me vint : les noms propres espagnols avaient déserté mon esprit ; je n’étais même plus en mesure de jeter des noms communs au hasard en guise d’auteurs mineurs. Il n’était pas même question d’agrémenter la liste en expliquant de quelle façon l’art du vers ou la pensée sociale d’Untel avait influencé ma propre pratique, ni de lier ces auteurs à mes remarques précédentes – quelques putains de noms auraient suffi. Deux poètes célèbres, que j’avais à peine lus, finirent par me revenir : Juan Ramón Jiménez et Antonio Machado. Mais mon cerveau les amalgama, les recombina, et je m’entendis déclarer : « Ramón Machado Jiménez », aussi absurde que si j’avais dit « Whitman Dickinson Walt », et certains auditeurs tiquèrent. Je me repris, pour me vautrer de plus belle : « Antonio Ramón Jiménez » et même les plus perplexes s’aperçurent de mon erreur impardonnable, si grave qu’elle aurait pu passer, à première vue, pour une posture ironique ; quelques rires fusèrent. Le fameux Américain en résidence n’est même pas capable de citer quatre des plus célèbres poètes espagnols du vingtième siècle.
– Jiménez et Machado, balbutiai-je, les distinguant enfin, mais le mal était fait ; je m’étais ridiculisé ainsi que la fondation et j’avais tout gâché avec Teresa.
María José annonça qu’on prendrait une dernière question eu égard à l’heure, « à la honte », pensait-elle vraisemblablement, la grande honte de la fondation qui avait défendu un Américain bidon – bien sûr, en son for intérieur, elle devait se délecter du spectacle.
Quand je fus assuré que la dernière question n’était pas pour moi, je cessai d’écouter, comptant les secondes jusqu’à ce que María José nous remercie et invite le public à nous applaudir, sur quoi elle annonça le thème d’un débat à venir et réclama une nouvelle salve d’applaudissements. Puis les lumières se rallumèrent complètement et le public, peu à peu, déserta la salle. Avant que je parvienne à m’échapper, Teresa m’aborda, souriant comme si de rien n’était, j’avais été merveilleux, me dit-elle avant de se tourner vers les autres. Je restai planté là à me dire : Dans six semaines tu seras parti. Tu ne reverras jamais ces gens. María José ne peut pas supprimer ta bourse sous prétexte que tu as écorché quelques noms. Rien de cela n’a d’importance. Ni Teresa, ni la table ronde, ni l’Espagne, ni la littérature espagnole, ni même la littérature tout court. María José remerciait les intervenants un par un ; quand ce fut mon tour, elle affirma avoir trouvé mes contributions tout à fait remarquables. Je lui souris sans joie, avec un dédain infini, et la remerciai à mon tour. Je me disais : Tu n’aimes pas Teresa et elle ne t’aime pas non plus. Rien de tout cela n’est réel. Tu n’aimes pas Madrid, ses touristes, sa poussière, sa chaleur, ses innombrables pietà, sa nourriture atroce. Putains de fascistes. Tu es prêt à arrêter de fumer, à te remettre sur pied, à retrouver tes amis et ta famille. La poésie, tu as passé l’âge. Tu deviendras un universitaire respectable ou un avocat, en tout cas tu en as fini de Teresa, du shit, de l’alcool, des mensonges, du lyrisme et de tous leurs points de rencontre. Je n’ai jamais été là, me dis-je. Tu ne m’as jamais vu.
Durant la dernière phase de mes recherches, les lucioles étaient en voie d’extinction. Des chauves-souris voletaient tout étourdies en plein midi, entraient en collision, s’effondraient en petits tas. Les abeilles disparaissaient aussi, peut-être à cause des ondes des téléphones portables, peut-être à cause des parfums, peut-être à cause des sucreries. C’était le jour le plus mortel depuis le début de l’invasion. Des drones télécommandés vrombissaient tristement dans le ciel. On était en 1933. Les villes étaient polluées de lumière, la Terre se réchauffait. Montée du niveau des mers. Engloutissement des lecteurs à venir. Les arbres, déphasés, fleurissaient trop tôt ; on voyait les photos satellites en ligne. On était en 1066, en 312. Pourquoi ne pas laisser les enfants toucher les tableaux ? Des détenus en uniforme orange derrière les barbelés concertina. Moi, debout devant la Descente de Croix, huile sur chêne, shit et caféine ; je n’étais pas venu depuis longtemps, le bleu était saisissant. 1936, 1492, 800, 1776. Et toujours, la machine à bruit blanc de l’existence. Le grand artiste et le gardien de musée. N’avoir rien à dire – et le dire dans un téléphone minuscule.
¿ Por qué nací entre espejos ? Et la jeune vigile du Reina Sofía, portait-elle parfois son collier ? Avant la lecture, j’avais quelques heures à tuer. Bajo el agua / siguen las palabras. Je quittai le musée pour le parc.
C’était une belle journée, fraîche pour la saison, et le parc était bondé ; marionnettistes et portraitistes vaquaient près de l’Estanque. Les dealers de shit étaient de retour ou des renforts étaient arrivés, traînant au pied des arbres. Je trouvai un banc, ouvris mon recueil ; il était merveilleusement conçu, sa qualité était anachronique, comme il sied aux moyens d’expression morts. Typographié sur papier italien, relié à la main. Arturo en avait imprimé mille exemplaires. Le nom de Teresa n’apparaissait qu’en page liminaire, selon son souhait. Arturo avait convié tout le monde à la lecture et à la soirée. J’avais même accepté de faire suivre l’invitation à tout mon carnet d’adresses, même si je ne connaissais que quatre ou cinq personnes en Espagne. Je portais mon costume. María José avait envoyé l’information par mail à tous les pensionnaires. Venez fêter une merveilleuse réussite, etc. Étrangement, je n’étais pas nerveux. Peut-être Elena López Portillo viendrait-elle ; peut-être écrirait-elle une étude sur mon travail. Et peut-être Isabel serait-elle avec Oscar, que j’imaginais sous les traits de Carlos. Teresa m’apprit que son éditeur envisageait de me faire signer un contrat. Sous l’eau / les mots continuent. J’aurais aimé embrasser Rufina. Au cours de mes recherches, j’avais perdu pas mal de poids, mais sinon je n’avais pas tellement changé.
Modifier mon vol retour coûterait une centaine d’euros, moins qu’un repas au Zalacaín. Gardien de musée, préposé aux toilettes, modèle économique. Près des colonnades, j’écoutai les percussionnistes. Le soleil se couchait à peine, la lumière était plus douce, mais il ferait jour jusqu’à vingt-deux heures environ. Assis, je fumai une cigarette, et de nulle part me vint une idée : Teresa devrait lire les originaux, et moi les traductions. Quand je lisais mon accent était bon, franchement meilleur que d’habitude, qui sait pourquoi. Sous la colonnade je récitai un ou deux poèmes en espagnol et n’entendis aucune inflexion américaine.
Finalement, je marchai jusqu’à la galerie et fus heureux de la trouver noire de monde. Si j’étais nerveux, c’était uniquement de ne pas l’être : peut-être avais-je un problème ? Plusieurs personnes m’accueillirent et, à ma surprise, María José se montra fort cordiale ; on se fit la bise sans la moindre ironie. L’une des nageuses avec qui j’avais partagé un joint effleura le coin de ma bouche. Teresa était resplendissante, on s’embrassa sur les lèvres. Elle portait une robe, sans doute en satin, gris argent, très simple, indiscutablement hors de prix. On côtoyait peu d’ouvriers. Je lui fis part de mon idée, et si nous échangions nos textes pour la lecture ; il y eut un soupçon de tristesse dans son sourire, mais elle accepta.
Il y avait un bar et même, chose surprenante, un barman. Je lui réclamai un verre de blanc. Tandis qu’il me servait, Jorge vint à ma rencontre, son mail devait figurer dans mon carnet d’adresses. On s’étreignit chaleureusement. Il parla de mes progrès en espagnol, du beau monde que je fréquentais maintenant, et déclara qu’il comptait bien se vanter partout d’avoir donné des cours de langue et de la drogue à un poète célèbre. Je le priai d’en nommer un qui serait vivant. Il en fut bien incapable.
– Et Isabel ? Est-elle rentrée à Madrid ? m’enquis-je.
– Comment ça ?
– Est-elle rentrée de Barcelone ?
– Quand est-elle allée à Barcelone ? fit-il, perplexe.
– A-t-elle repris son poste à l’école de langues ?
– Elle ne l’a jamais quitté, répondit-il.
– Oh, dis-je.
J’attendis de voir quelle serait ma réaction : excitation, colère, au moins une légère méfiance ? Avait-elle inventé son histoire avec Oscar ? Avait-elle changé d’avis ? Était-il rentré plus tôt ? Je patientai mais ne ressentis rien sinon une pointe de curiosité ; le reste ne m’atteignait pas. Était-elle ici, dans la foule ? Je me redemandai si j’avais un problème.
Sur une table, des piles du recueil à vendre. C’était étrange de voir tant d’exemplaires de mon nom. Prix de vente dix euros, ce qui me semblait cher. Arturo vint me trouver, me donna l’accolade, je le remerciai pour tout. Tu me revaudras ça en passant la serpillière dans la galerie pendant des mois, fit-il. On allait commencer, il m’invita à m’installer devant avec Teresa et je m’exécutai. Les bavardages s’interrompirent et ceux qui n’avaient pas de sièges s’assirent par terre ou restèrent debout au fond de la salle. Ça y est, j’avais un peu le trac, mais ce n’était pas désagréable ; je pensai aux tranquillisants dans ma veste, surpris de ne pas en vouloir. Arturo monta sur l’estrade et prit la parole. Les belles-de-nuit refusaient de s’ouvrir près des éclairages des stades. La liberté était en marche. Le bruit des avions avait des effets étranges sur les pinsons. Certaines espèces développaient un clignotement synchrone, affectant parfois plusieurs milliers d’insectes, exacerbant les contradictions. Pourquoi étais-je né entre deux miroirs ?
Teresa lirait les originaux et moi les traductions, et les traductions deviendraient les originaux au fil de la lecture. Après quoi, je projetais de vivre pour toujours dans une petite chambre, sous un velux, parmi tous mes amis.
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