Aux consignés !

Alphonse Allais · Chapitre 2 sur 6

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Aux consignés !

Lamouillette

Juttmann, vous allez nous servir un petit apéritif d'honneur. LE CHOEUR

Ah !! Ah !!

POCHETET

Y a du pied.

JUTTMANN

Monsieur le vicomte doit savoir que c'est impossible. D'après les règlements je n'ai plus droit qu'à servir des boissons hygiéniques : du café... LE CHOEUR

Du jus de chapeau.

JUTTMANN

Du lait.

LE CHOEUR

Sommes pas malades.

JUTTMANN

De la bière.

LE CHOEUR

Où qu'est mon foie ?

JUTTMANN

Du vin.

LE CHOEUR

Mets-toi-le quelque part.

LAMOUILLETTE, impatienté.

Vous avez fini, Juttmann ? Or moi qui commande et qui prétends payer j'ai le droit de vous dire ces choses : vous allez nous servir quelques amers habilement mélangés de curaçao et quelques larmes vertes fleurant l'anis sur lesquelles mes amis feront pleuvoir la consolation d'un morceau de sucre arrosé d'eau. J'ai dit.

LE CHOEUR

C'est parler en frère.

JUTTMANN

Mais, mes amis, mes amis...

LAMOUILLETTE

Me faudrait-il répéter ? Juttmann, vous me faites de la peine. Croyez-vous que mes amis et moi ignorions que vous servez en cachette de ces douceurs à messieurs les adjudants et autres honorables gradés ? Alors, n'insistez pas ; vous feriez pleurer ces messieurs.

POCHETET

Des ronds de chapeau.

LAMOUILLETTE, insinuant.

D'ailleurs vous êtes invité vous aussi. Que diriez-vous d'un petit perroquet qui ne viendrait pas des Amériques et que vous pourriez étouffer gentiment après l'avoir saturé de glace ?

JUTTMANN, avec le geste de repousser les présents d'Artaxercès. Oh ! moi, vous savez, je n'y tiens pas... C'est pour vous rendre service... LE CHŒUR

Cette santé !

POCHETET

Cache ton nez ; j'y vois rouge.

JUTTMANN

Allons, allons, il faut bien faire comme vous voulez. (Il plonge sous le comptoir.) Voilà les bouteilles, voilà les verres. Mais que quelqu'un fasse le guet. Le major Flack ne doit pas être loin.

POCHETET

Je me charge de le surveiller. Servez-moi le premier, et je me colle en sentinelle devant la porte.

(JUTTMANN, lui verse une absinthe à faire reculer un gendarme colonial.) POCHETET, suppliant.

Encore un peu plus...

LE CHŒUR

Ben, mon cochon.

POCHETET, digne.

Quand on est en faction, si peu de chose qu'on prend ça vous soutient. Moi je ne connais que ça et le métier militaire. (Il remonte vers la porte et fait le guet. JUTTMANN remplit les verres et l'on trinque joyeusement.) LAMOUILLETTE

Dites-moi, Juttmann, votre femme n'est pas là ? JUTTMANN

Je ne sais pas ce qu'elle peut fiche. Vous avez quelque chose à lui dire ? LAMOUILLETTE, d'un ton indifférent. Ah ! non. Je voulais lui confier simplement quelques boutons à remettre à mes caleçons, ci comme je n'ai pas confiance aux lingères de la ville, je...