Aux consignés !

Alphonse Allais · Chapitre 4 sur 6

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Aux consignés !

Juttmann

...euglant ? Vous exagérez, mon commandant.

FLACK

Assez ! quand je parle j'exige l'immobilité, le silence et la stupeur. (Soupçonnant.) Mais que mon nez se change en trou à taupe, ça sent terriblement l'absinthe ici ?

LAMOUILLETTE, plaidant.

Il y a une distillerie à deux kilomètres. Rien d'étonnant à ce que le vent d'est qui souffle n'apporte en ces lieux l'odeur exécrable et délétère qui vous offusque à juste titre.

FLACK

Encore ! on veut me tenir tête à ce que je présuppose. Sachez une fois pour toutes, cavalier Lamouillette, que je ne tolère pas une observation alors même qu'elle abonde dans mon sens. Vous avez beau faire le malin parce que vous êtes le fils d'un sénateur bonapartiste et le neveu d'un député socialiste, vous avez beau porter un carreau dans l'œil et des effets d'habillement d'une fantaisie inconciliable avec les règlements, j'arriverai bien à vous souquer de pied ferme. Au surplus nous avons de vieux comptes à régler ensemble. Vous discréditez singulièrement l'uniforme que vous portez. J'ai eu maintes fois le désavantage de vous rencontrer en ville avec des femmes qui ne sont pas précisément l'honneur de leur sexe. LAMOUILLETTE, froid.

Mais, commandant, ces femmes-là sont quelquefois les vôtres. JUTTMANN

Ça est quelque chose de tapé. (Les chasseurs se poussent du coude en rigolant comme des demoiselles de magasin.) '< FLACK

Vous dites ?

LAMOUILLETTE

Moi ? Rien. Vous permettez que je me mouche. (Il opère.) FLACK

C'en est trop. De qui se moque-t-on ici ?

POCHETET, se relevant péniblement. J'ai peur que ça ne soit de moi.

FLACK

Regardez-moi cette loque. Pour un trompette de garde voilà du joli. Et quelle haleine, Seigneur ! Un troupeau de mouches y succomberait. POCHETET, conciliant.

Oh ! pour un petit verre...

FLACK

Au fait quel était le contenu de ce verre ? (Il renifle l'arôme des gouttes demeurées.) J’en étais sûr, c'est de l'absinthe. POCHETET, digne.

Non, mon commandant.

FLACK

Meurtre et tonnerre ! Ce n'est pas de l'absinthe ? POCHETET, grave.

Non, mon commandant.

FLACK

Me prenez-vous pour un chat-huant ou pour un lévrier privé d'odorat pour que vous osiez me soutenir...

POCHETET

Mon commandant, ce n'est pas de l'absinthe.

FLACK

Mais, bougre d'enfant d'hippopotame, j'ai assez bu d'absinthe dans ma carrière pour m'y connaître.

POCHETET

Mon commandant je parie mon prêt contre le vôtre que ce n'est pas de l'absinthe.

FLACK

Pas de ces familiarités, hein ? Voulez-vous ? Si ce n'est pas de l'absinthe je vous somme de me dire ce que c'est.

POCHETET, bon enfant.

C'est du Pernod. (Les chasseurs jubilent sans pouvoir se contenir.) FLACK, au comble de l'exaspération. Bandes de casoars, fournée de cobayes, nous allons bien voir qui rira le dernier. Regagnez tous vos chambrées ; vous allez avoir de mes nouvelles. D'abord qui a offert la tournée ?

LAMOUILLETTE

Moi, mon commandant.

FLACK

Hé bien, mon garçon, vous serez consigné jusqu'à la gauche. Vous m'avez compris ! Quant à votre père le sénateur, quant à votre oncle le député je leur dis... (dégaffant) ou plutôt je leur présente tous mes regrets. Mais cette fois vous n'y couperez pas. Rompez ! je vous ai assez vus ! LE CHOEUR, atterré sauf LAMOUILLETTE. Bien, mon commandant.

FLACK, en proie à une agitation extrême, déplie des papiers de service dont il prend fébrilement connaissance. Derrière son dos, les chasseurs gagnent la porte à pas de loup.

LAMOUILLETTE, bas à POCHETET. Toi, va te fourrer là-dedans.

POCHETET, même jeu.

Quoi ? Quoi ?

LAMOUILLETTE

Fourre-toi là, te dis-je (Il le pousse dans le comptoir.) ou je prends un de tes camarades comme ordonnance à ta place. D'ailleurs voici un louis. POCHETET, empochant.

Ah ! bon ! Ah ! bien, qu'y dit, et qu'est-ce que je fais ? LAMOUILLETTE

Tu écouteras et tu me répéteras plus tard ce que tu auras entendu. POCHETET

Ça va. (Il se loge péniblement sous le comptoir. LAMOUILLETTE s'esquive avec sécurité et discrétion.)

SCENE IV

FLACK, JUTTMANN, POCHETET, caché. FLACK, repliant ses papiers.

À nous deux maintenant, maître Juttmann. Ah ! çà, vous n'avez pas honte de servir des boissons sévèrement prohibées à cette poignée d'alcooliques ? JUTTMANN

Mon commandant, c'est la main contrainte et le cœur forcé... FLACK

Vous allez bien, mon cher, vous allez bien... (Confidentiellement.) Est-ce qu'il en reste?

JUTTMANN

De quoi, mon commandant ?

FLACK

De... de la verte... de l'absinthe... Enfin vous m'avez compris ? JUTTMANN

Parfaitement, mon commandant, à votre disposition, tant que vous voudrez... (Il va prendre un verre et l'apporte à la table que choisit le major.)

FLACK, prenant la bouteille et négligemment. Oh ! une goutte... (Il verse une de ces lampées qui ne laissent à l'eau qu'une place infinitésimalement négligeable.)

POCHETET, montrant sa tête et à part. Malheur de malheur ! ce n'est pas un perroquet, c'est une nichée de perruches. (Il rentre précipitamment dans son trou.) FLACK, à JUTTMANN.

Maintenant, va me chercher ta femme.

JUTTMANN

Mais je ne sais pas où elle est.

FLACK

M'en bats l'œil avec une queue de raie. Frittt ! Amène-la d'autorité. Affaire urgente de service.

JUTTMANN, à part.

On la connaît celle-là. (Haut.) C'est bien, j'y vais. (Il entre à droite en levant des bras scandalisés et en courbant des épaules résignées.) FLACK, préparant son absinthe. T’on jamais vu... troupeau d'alcooliques... finiront à Charenton, c'est sûr... les ferai valser, moi (Il boit d'un trait), m'appelle pas Flack pour rien... qui m'a fichu tous ces ivrognes ?

SCÈNE V

LES MEMES, JUSTINE

JUTTMANN, reparaissant et tenant sa femme par la main. Mon commandant, voici ma femme. J'ai eu la chance de la trouver comme elle rentrait, le diable sait d'où.

FLACK

C'est bien. File.

JUTTMANN

Mon commandant n'a plus besoin de rien.

FLACK

Je n'ai pas d'autre besoin que l'impérieux désir de voir tes talons. Demi-tour, droite. Tu peux disposer.

JUTTMANN, sur le seuil de son appartement.

Que le grand saint Joseph me protège et m'accorde une bonne mort après une pareille garce de vie. (Il se dissipe dans la peur.) FLACK

Bonsoir, la petite Titine à son petit Flaflack... Bonsoir la petite titinière à son petit jojor. (Il l'embrasse.)

JUSTINE, se laissant faire sans plaisir. Comme vous sentez l'absinthe, major !

FLACK

Moi ? par exemple !! C'est cette portée de gorets que je viens de flanquer dehors... S'en rappelleront, ces têtes d'hystériques. Tu m'aimes, dis ? JUSTINE, sans conviction.

Oh ! voui, va.

FLACK

Tu sais que ton petit Flaflack est jaloux. Il ne croit pas se tromper quand il te reproche de t'avoir rencontrée en ville au bras de cet enfant d'albatros de Lamouillette.

JUSTINE, tressaillant, à part.

Pincée. (Haut.) Mais je vous jure... FLACK

Ah ! que je suis content que tu me jures le contraire. Aussi j'étais trop sûr de toi. C'était pour te faire peur. D'ailleurs, pour plus de précaution, je l'ai bouclé ce gommeux. Oufff ! Consigné jusqu'à la droite et même la gauche. JUSTINE

Pas possible !

FLACK

On dirait que ça te fait de la peine. Est-ce que par hasard ? JUSTINE

Grand fou ! C'est pour toi que je tremble. Un fils de sénateur, un neveu de député.

FLACK

Ce que je m'en contrefiche... Quand ils ne sont pas là, bien entendu. Alors c'est toujours convenu ? Ce soir, dans ma chambre, rien que nous deux... JUSTINE, mollement.

Oui

FLACK

Nous dirons...

JUSTINE

Monsieur Flaque !

FLACK

Nous ferons...

JUSTINE

Mon chéri, épargne ma pudeur. Je suis une sensitive. FLACK

Ta bouche, bébé. Allons, je me sauve. À tout à l'heure. Bien vrai, tu me gobes ? Tu l'adores ton petit Flaflack ?

JUSTINE, avec l'accent d'une petite femme qui vous dit : Passe-moi le journal.

Je suis toute à toi. (FLACK sort par le fond en envoyant un suprême baiser.) SCÈNE VI

JUSTINE, POCHETET, caché, LE VICOMTE DE LAMOUILLETTE LAMOUILLETTE, entrant par la porte de gauche. Justine!! Tu le gobes, tu l'adores ton petit deuxième classe ? JUSTINE, se jetant dans ses bras. Ah ! chéri, je suis toute à toi.

POCHETET, montrant sa tête.

Ah ! çà, mais c'est une montre à répétition que cette femme-là. Elle répète à tout le monde la même chose. Il est vrai qu'il y a une différence d'accent. LAMOUILLETTE

Flack sort d'ici, n'est-ce pas ?

JUSTINE

Oui, je ne puis m'en débarrasser. Il veut absolument que j'aille chez lui ce soir.

LAMOUILLETTE

Et tu iras ?

JUSTINE

Ah ! Dieu si je pouvais faire autrement.

LAMOUILLETTE

Hé ! parbleu ! Je viens te chercher. Ne perdons pas une minute. Le petit dîner fin, la chambre pleine de fleurs qui sentent moins bon que toi, le Champagne coiffé d'or... et pour le reste, on verra. Ça va, dis, comme programme ?

JUSTINE

Si ça me va ! Mais tu n'y penses pas ? Tu es consigné. LAMOUILLETTE

C'est juste ; mais je me déconsigne à volonté. Tu vas voir. Le mur n'est pas haut : un camarade pour faire la courte échelle, et allez donc !... Sapristi ! je ne me rappelle plus où j'ai laissé mon fidèle Pochetet. (POCHETET, derrière le comptoir, souffle dans sa trompette.) JUSTINE

Ciel ! Il y a quelqu'un ici.

POCHETET, surgissant.

Ah ! patron, c'est mal d'avoir oublié votre employé. Moi je serais resté à mon poste jusqu'à la fin des contributions. Ainsi... LAMOUILLETTE

Excuse-moi. J'avais la tête je ne sais où. Mais ne gaspillons pas les trop rares instants de notre bonheur. Justine, tu sortiras par la grande porte. Moi je franchirai le mur à la hauteur de l'abreuvoir. Vite, Pochetet, à l'ouvrage ! POCHETET

En avant. Passez derrière, je vous suis. (Il sort le premier. JUSTINE et LAMOUILLETTE lui emboîtent le pas.)

SCÈNE VII

JUTTMANN, puis POCHETET

JUTTMANN, entrant par la droite. Fatalité ! Elle est encore partie... Ce n'est pas une femme que j'ai, c'est un voyageur de commerce. Jamais l'infériorité de ma condition sociale ne m'a tant révolté qu'aujourd'hui. Voilà un major qui m'enlève ma femme et je n'ai même pas le droit de lui réclamer la consommation qu'il a prise chez moi. Ah ! la vie est une chose bien bizarre. (Regardant la bouteille.) Diable ! le major a eu la main un peu forte ; la bouteille a tout de suite diminué d'un quart. (Il se remplit un verre.) Et ça traite les autres d'ivrognes. (Haussant les épaules.) Alcoolique, va ! (Il boit d'un trait.) C'est curieux, plus je bois moins je pense à ma femme. Il y a des liqueurs qui vous dégraissent l'âme comme la benzine détache la graisse des vieux pantalons. Encore un verre, mon vieux. (Il se verse et boit.) Eh bien, je ne suis pas riche mais je donnerais volontiers quatorze francs et quelques décimes pour devenir général de division demain matin. Qu'est-ce qu'il prendrait alors pour son rhume ce brave major ? Non, mais je vois ça d'ici ! Sans compter que le képi de général m'irait comme une paire de chaussettes à une autruche. Allons, mettons un peu d'ordre ici. (Il range les verres et essuie les tables.) POCHETET, entrant, radieux.

Là ! Ça y est !

JUTTMANN

Quoi ? Qu'est-ce qui y est ?

POCHETET

Le petit vicomte de Lamouillette, mon patron, a sauté le mur. JUTTMANN

Lui ? Mais il est consigné.

POCHETET

Je lui ai signé sa permission. Regarde plutôt, il y a encore la poudre à sécher l'encre sur mes épaules. (Il montre ses épaules où apparaissent les traces évidentes des chaussures de LAMOUILLETTE.) JUTTMANN

Ah ! mon gaillard. Il y a encore quelque femme là-dessous. POCHETET

Tu causes !

JUTTMANN, vaguement inquiet. Ah ! çà, dis donc, ce n'est pas la mienne au moins? POCHETET

La belle question.

JUTTMANN

Parce que je vais te dire : si c'était la mienne, ça me ferait plaisir dans un sens.

POCHETET

Ah ! bah ! Là, vrai, tu m'épates.

JUTTMANN

Oui, tu vas me comprendre. Tu sais que ma femme me trompe ? POCHETET

Mon bon de tabac et ma pipe si jamais j'en ai entendu parler. JUTTMANN

Oui, mon vieux, elle me trompe. Alors, suis-moi bien : si ma femme me trompait avec le vicomte de Lamouillette, je ne serais plus le dernier trompé parce qu'elle me trompe déjà avec le major Flack. C'est donc lui qui serait le dernier et le réel trompé parce qu'il ne saurait pas qu'il est trompé avec le chasseur Lamouillette tandis que je saurais, tout en sachant qu'il m'a trompé, que le major est trompé par le petit vicomte. Dès lors... POCHETET

Ah ! non, n'en jetez plus la cour est pleine. Si tu veux, parlons d'autre chose.