Aux consignés !
Juttmann
C'est pourquoi je te disais que ça m'aurait fait plaisir que le vicomte de Lamouillette eût sauté le mur pour et avec ma femme. Mais d'un autre côté, ça ne se serait pas passé comme ça, je te le jure. POCHETET
À cause ?
JUTTMANN
Parce que si jamais j'étais devenu général de division, qu'est-ce qu'il aurait pris pour son rhume ton Lamouillette !
POCHETET
Toi, quand tu seras général de division, je serai au moins facteur rural à Paris.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, FLACK
(L'irascible major se précipite dans la cantine hors de ses gonds d'ailleurs généralement mal huilés. Son état de fureur lui interdit de voir POCHETET et JUTTMANN qui se tiennent cois dans un coin du comptoir.) FLACK
Mille musettes de pansage ! Ou je suis le dernier des hallucinés ou je suis le premier des coquecigrues. J'attendais Justine à ma fenêtre quand il m'a semblé la voir tourner le coin de ma rue au bras de cette brute de Lamouillette. Je ne sais pas si j'ai bien vu ; en tout cas il est hors de doute que la petite m'a posé un de ces lapins qui pourrait suffire à nourrir de sa gibelotte une famille entière d'Auvergnats pendant huit jours. JUTTMANN et POCHETET, à qui la prudence rend la voix basse. Ça c'est du nanan.
FLACK
Mais non ! mes yeux ne sont pas couverts d'écailles ; je n'ai pas rêvé. À lui seul du reste le lapin que m'a posé Justine me serait une indication précieuse. Ah ! Monsieur le vicomte de Lamouillette, vous vous permettez de sortir quand je vous ai consigné, ah ! Monsieur de Lamouillette, vous avez l'infernal culot de me soulever la seule femme qui soit digne d'un coup de traversin dans cette infecte garnison que je voudrais voir aux cinq cent mille diables du tonnerre de Dieu de nom d'un chien ! Ah! nous allons bien rire ! Je vais te vous coller une punition superposée avec un de ces motifs dont les Arabes seuls ont la recette, et nous irons tâter avant peu, à titre de minéralogiste peu appointé, les échantillons de cailloux de Biribi... (Il se frotte les mains allègrement.)
POCHETET, à part.
Saperlote ! il veut envoyer mon ami à Biribi.
FLACK, vaguement inquiet.
Je sais bien qu'il y a là le député et le sénateur. (Éclatant.) Mais ceux-là je les emmène à la campagne ! (Ombrageux.) Il n'y a personne ici au moins ? (Ses regards tombent sur le duo POCHETET et JUTTMANN.) Qu'est-ce que vous foutez là, vous autres ?
POCHETET
Nous écoutons, mon commandant.
JUTTMANN
Mais nous n'avons rien entendu.
FLACK
Ah ! vous n'avez rien entendu ! (À JUTTMANN.) Eh bien je puis te dire à toi que ta femme est une rôtisseuse de balai, une cigogne de premier calibre, une grenouille de tout à fait première classe...
JUTTMANN
Mon commandant, croyez que je suis très honoré des renseignements que vous voulez bien me donner. Mais je ne veux rien savoir. FLACK
Comment tu ne veux rien savoir ?
JUTTMANN
Qui plus est je m'en fous. Ma femme peut bien servir de modèle à tous les photographes de ménagerie ou à tous les peintres de basse-cour ; on peut bien prendre ma tête pour un trophée de chasse ou tout simplement pour une manufacture d'objets de corne je m'en contrefous. Ma femme ne sait pas que je sais que je le suis. C'est l'essentiel. (Il se verse un grand verre de rhum.) Ah ! la pauvre chère créature, il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle aura beaucoup traîné.
POCHETET
Amen.
FLACK
Tiens, veux-tu que je te dise ? tu es un Joseph ! JUTTMANN
Je crois que nous pouvons nous serrer la main à partir d’aujourd’hui. FLACK
Nom d'un canasson, c'est peut-être pourtant vrai. Ça l'est même sûrement. JUTTMANN, narquois.
Il y a des chances.
FLACK, hors de lui.
Je veux en avoir le cœur net. Si cet enfant de verrat de Lamouillette n'est pas au quartier il n'y coupera pas pour manger de la boîte avec un peu de tourniquet autour. Trompette, sonnez aux consignés. POCHETET, à part.
Aux consignés ! Comment faire pour sauver mon copain ? (Il fait tourner autour de son torse le cordon de sa trompette.) JUTTMANN, se frottant les mains et à part. Ça va se gâter pour l'autre.
FLACK, hurlant.
Eh bien, trompette, avez-vous entendu ?! Aux consignés ! POCHETET, froid comme le veau aime à être mangé. J'ai un ami de mon petit cousin qui était sourd mais moi je ne le suis pas. (Il laisse innocemment tomber l'embouchure de sa trompette.) FLACK
Alors qu'est-ce que tu attends ?
POCHETET, affectant le plus vif désespoir. Ah ! que c'est bête, mon commandant ! On m'a fait une sale farce ou j'ai perdu l'embouchure de ma trompette. Impossible de sonner. FLACK
Je ne sais pas ce qui me retient de t'allonger huit jours. JUTTMANN, tendant à POCHETET l'embouchure qu'il vient de ramasser. Tiens, la voilà, mon vieux, ton embouchure.
POCHETET, lui lançant un coup de pied bas comme le son de sa voix. Fourneau, va ! Grâce à toi Lamouillette va être pincé. JUTTMANN
J'compte bien. Tant que je n'arriverai pas général de division je ne pourrai pas me venger moi-même.
FLACK
Ah ! çà, trompette, qu'attendez-vous ? Aux consignés, vous dis-je, et soignez le coup de langue, que tous ces gaillards rappliquent dans la cour ventre à terre.
POCHETET, navré.
C'est bon. On y va. (Il se dirige vers le seuil de la porte sur lequel il s'arrête. On le voit tour à tour secouer son instrument de bas en haut comme si quelque éléphant en avait fait son refuge et tour à tour remonter sa cravate. On l'entend toussoter, renâcler du larynx, siffler des narines. En un mot il cherche tous les moyens possibles de gagner du temps. Soudain son visage s'éclaire au passage lumineux d'une idée.) FLACK
Allons, quand vous voudrez, trompette ?
POCHETET
Voilà, mon commandant. (À part.) Je crois que je tiens un bon truc pour donner à Lamouillette le temps de revenir au quartier. (La trompette haut levée, il sonne victorieusement la soupe.)
FLACK, ahuri.
Bougre de volaille, fils de dindon, je vous dis de me sonner aux consignés et vous me sonnez la soupe !
POCHETET
Mais c'est donc pas la soupe que vous avez dit ? FLACK
Évidemment non. (De la caserne dévalent des flots de cavaliers dont la figure exprime la satisfaction, la joie et surtout l'appétit.) LE CHOEUR, se ruant dans la cantine. Ah ! mince ! Trois repas aujourd'hui ! Le gouvernement aurait-il enfin pitié de ses pauvres soldats.
FLACK
Voulez-vous me balayer le plancher, vous autres, et plus vite que ça ! A-t-on jamais vu des gourdes de ce modèle ! Allons par file à droite et trottez-vous. LE CHOEUR
C'est toujours ainsi. On vous promet puis on ne vous donne rien. Nos chefs nous trompent, y a encore que la classe de bonne dans tout ce fourbi. FLACK
Quant à vous, trompette, ouvrez l'œil. Aux consignés ! et ferme. POCHETET
Voilà, mon commandant. (Il sonne à pleins poumons le boute-selle.) FLACK
Enfer et gueule de raie ! cet ahuri-là me rendra fou. Comment ? Vous sonnez le boute-selle quand je vous dis de sonner aux consignés.
POCHETET, ahuri.
Moi ? Je croyais que vous m'aviez dit de ne pas sonner aux consignés. (La cantine s'inonde à nouveau de cavaliers chargés de selles et de harnais.) LE CHOEUR
On sonne le boute-selle. Certes la discipline a ses exigences que nous respectons ; mais pourquoi ce boute-selle puisqu'aucun de nos chefs n'est là ? L'ordre donné existe-t-il réellement ?
FLACK
Remontez dans vos chambres. Tournez-moi les talons, bande de veaux. LE CHOEUR
Ainsi l'obéissance est toujours récompensée par l'éloge. Ainsi le militaire reçoit par la louange le juste tribut de son esprit de sacrifice. (LE CHOEUR sort indifférent aux yeux furibonds de FLACK.) FLACK à POCHETET
C'est fini, hein ? la plaisanterie ?
POCHETET
Quelle plaisanterie, mon commandant ?
FLACK
Celle qui consiste à jouer tout le rebours de ce que je vous commande. Sonnez aux consignés, n'est-ce pas ? Et dare-dare. POCHETET
Bien sûr. Une seule remarque ; si vous le permettez, mon commandant. FLACK
Laquelle ?
POCHETET
C'est bien : aux consignés ? (À part.)Dire que Lamouillette ne rentre toujours pas. FLACK
Superlativement oui, c'est aux consignés.
POCHETET
Parce que si ce n'était pas aux consignés, ne vous gênez pas pour moi ; je sonnerai autre chose.
FLACK
Aux consignés, andouille.
POCHETET
Du moment que vous êtes poli... (Il s'apprête à souffler.) Ah ! c'est curieux. Je ne me rappelle pas...