Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu
Maman la Soupe et son chat Ratu.
Il a été tiré de cet ouvrage
26 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de I à
XXVI.
Maman la Soupe
et son chat Ratu.
I. La fumée qui miaule.
G et morne, la plaine s'étendait sous le ciel maussade: il ne
restait plus rien du village; tout était en miettes sur le sol, écroulé, brûlé, pulvérisé. Par-ci, par-là, un pied de table, une cage tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce désert avait été habité. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs camarades, postés plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces ruines.
—«Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,—lis ce qu'il y a sur cet écriteau tombé par terre.»
Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut à haute voix:
—«Au Rendez-vous des Rigolos.»
—«Où sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement, et les pauvres gens ne devaient pas être gais!»
—«Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout est bien mort!»
—«Attends!—Vois donc cette petite fumée qui monte là-bas!...»
—«Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'éteignent...»
—«La fumée vient par ici: ça sent la soupe!»
—«La soupe? penses-tu?»
—«Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux pommes de terre. Ça me donne faim!»
—«C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mangé chaud!»
—«Ça n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, là où il n'y a personne!—Allons voir!»
Ils s'approchèrent, et furent stupéfaits: la fumée miaulait.
—«Nous devenons fous!» dit Roblin.
—«Mais non, reprit Fiquet. Derrière ce tas de moellons, il y a des marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y a...»
—«Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.— Allons lui demander notre part!»
Les deux jeunes gens trouvèrent au bas des marches une porte délabrée, entrebâillée, qu'ils poussèrent: une brave femme était accroupie devant un petit feu, allumé entre trois pierres supportant une marmite, d'où s'échappait la bonne odeur. Un trou à la voûte laissait monter la fumée, et donnait un peu de jour à cet humble refuge. L'on y voyait un grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros dos, se frottant aux angles, un chat noir, frémissant d'appétit, et glissant vers la marmite des regards attendris.
La vieille femme avait tourné son visage vers les soldats:
—«Bon! c'est des Français!» dit-elle.
—«Bien sûr! dit Roblin.—On n'est pas des Boches!»
—«Dame! reprit la femme,—en entendant descendre les marches, je me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes assassins?»
—«Vos enfants?»
—«Tous les soldats français sont un peu mes enfants. Je suis une vieille maman dont les deux fils ont été tués dès le début de la guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.— Voyez ce qu'ils ont fait de mon pauvre village!»
—«Pourquoi y restez-vous?»
—«A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne à rien. Je n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, où sont nés mes enfants.»
Le chat semblait avoir compris. Était-ce un peu de soupe qu'il sollicitait? Était-ce pour rappeler à la bonne vieille qu'elle n'était point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que, debout sur ses pattes de derrière, s'appuyant de ses pattes de devant au bras de sa maîtresse, il lui frottait le menton de sa petite tête intelligente et caressante.
—«Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu vas me jeter par terre!—C'est un pauvre chat qui est venu se réfugier auprès de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on trouve en glanant parmi les décombres.»
—«Il a faim!»
—«Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part à trois.»
—«A quatre!»
—«Oh! moi, j'ai déjà déjeuné.—Asseyez-vous sur ces escabeaux: la soupe est cuite.»
En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur écuelle fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond de la marmite, où ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir donné son dîner. Elle considérait affectueusement ses invités, dont l'appétit la ravissait.
—«Tout de même, Madame, vous êtes bien bonne, et votre soupe aussi!» dit Fiquet.
—«Ça me fait plaisir qu'elle vous régale!»
—«Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?»
—«Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.»
—«Enfin, vous allez avoir un peu de société: nos camarades ne sont pas loin, et peut-être que nous pourrions nous mettre à l'abri dans les caves de ce village, comme vous l'avez fait.»
—«D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont là tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de charbon; et puis...»
—«Mais c'est à vous, tout ça! Vous n'allez pas tout nous donner!»
—«Eh bien! puisque c'est à moi, je veux partager.—Allez chercher vos camarades!»
—«Alors, à tout à l'heure, Madame.»
—«Pas Madame!—Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma soupe qui vous a attirés.—Et vous, comment vous appelez-vous?»
—«Roblin, Jean-Jacques.»
—«Et vous?»
—«Albert Fiquet.»
—«Des parents?»
—«Moi, dit Roblin, j'ai mon père et ma mère, qui sont établis quincailliers à Orléans, et j'ai deux sœurs, et un frère qui va à l'école...»
—«Et vous?»
—«Moi, je n'ai personne.» dit Fiquet.
—«Tu... tu n'as personne?»
—«Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis à l'orphelinat. Puis j'ai travaillé pour être menuisier, et la guerre est venue. Voilà.»
—«D'où es-tu?»
—«De pas loin d'ici: Saint-Aubier.»
—«Eh bien, Albert, si vous voulez être bien gentil, dit la brave femme, la gorge un peu serrée,—puisque tu es menuisier, tu me raccommoderas ma porte.»
—«Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!—A tout à l'heure!...»
Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait s'éloigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis à côté d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats...