Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Marcel Mültzer · Chapitre 3 sur 10

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Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

III. Ratu dans la tranchée.

 

 

B , la compagnie dont Ratu était le plus bel ornement, gagna le

front, s'avançant par degrés, et s'installa dans les tranchées de première ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement installé dans la musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou voulait voir le paysage, il criait: Marraine, et Fiquet déboutonnait un bouton de la musette, pour que Ratu passât sa petite tête noire. Il était alors commode de lui donner sa part, gardée sur le repas de la veille, ou de le distraire un peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient compris que le mot: marraine, n'était pas spécialement réservé à la mère Soupe. C'était un cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, signifie: «Où es-tu? Viens donc!» et exprime aussi bien la détresse que l'amitié inquiète. Pour Ratu, Marraine, c'était Fiquet, quand Fiquet n'était pas là, mais c'était aussi le déjeuner, quand le déjeuner tardait un peu trop.

Quand on se fut installé dans la tranchée, Ratu y prit bien vite ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de branchages tressés, qui tapissait les parois, pour aller explorer les environs. Et un jour toute l'escouade fut en émoi, car Ratu ne rentrait pas. Les guetteurs furent priés de regarder dans leurs périscopes, et de guetter, en même temps que les Allemands, le retour d'une petite tache noire, si chère à la 2e escouade.

—«Le voilà!» s'écria quelqu'un.

—«Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrière les buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la théorie du service en campagne!»

—«Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est haché entre les boches et nous. Il n'y a qu'à courir vite, et Ratu s'en acquitte bien: Regarde comme il trotte!»

—«C'est égal! Si les Boches le voyaient!»

Les Boches l'avaient vu: quand Ratu était bien près d'atteindre sa tranchée, une balle fit jaillir la terre tout à côté de lui...

Ratu s'est arrêté net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit où la balle est tombée; il éternue, gratte un peu la terre, fait son petit besoin,... et se remet à trotter, la queue en l'air. Et désormais Ratu n'eut plus peur de rien. Il avait reçu le baptême du feu, ayant eu l'honneur d'une balle, spécialement tirée pour lui.

Dans la tranchée, on était dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son mépris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons d'armes.

—«Croyez-vous qu'il est brave! s'écriait le caporal Bigeois,— sous les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec tranquillité! Quel Ratu!»

—«Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa gueule?»

Ce que c'était?—C'était un bouchon de bouteille de Champagne, que Ratu rapportait au péril de sa vie, de la tranchée boche. Il le déposa fièrement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait conscience de n'avoir jamais mérités comme ce jour-là.

Ce fut un éclat de rire qui l'accueillit.

—«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?»

—«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le Kerkellen;—il nous apporte un bouchon pour nos bouches!»

—«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des bouchons en guise de rata!»

—«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le reste!»

—«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!»

C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons: Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités, car Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui faire chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies, qu'il dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin. Bref, Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir hommes et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il rapporta, de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou des navets, qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs de culture abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de promenade mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de Fiquet, son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer barbelés.

Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scène affreuse à la 2 e escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte!

—«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus fier qu'indigné.—Quel carottier que notre Ratu!»

 

La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement une carotte à la 11 e, pour que les choses se passassent honnêtement, et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que Ratu feignit de ne pas comprendre.

Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section, faisait partie de la 1re e escouade, pas très éloignée de la 2, et le cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade à quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans cœur comme son collègue de la 11 e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait bien:

—«La mont'ras-tu

La côte, Ratu?

Ta ra ta ta

T'auras du rata!»

Et un peu après venait le second couplet:

—«L'auras-tu,

Ratu

Ton rata?

Ratu,

Que fais-tu?

Ratu,

Que fais-tu?...»

Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait ainsi:

—«Et Ratu

Rata

Son rata!»

D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la voix perçante du méchant cuisinier de la 11 e, ajoutant à la chanson une strophe bien inquiétante:

—«Turlututu!

Plus de Ratu!

Qui qu'a vu Ratu?

Plus de Ratu,

Car de Ratu

J'ai fait du rata!»

Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les champs, mais point dans les tranchées françaises?

—«Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!»

—«Gare au cuistot, en ce cas!»

—«Il ne faut tout de même pas nous battre entre nous, à deux pas de l'ennemi.»

—«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en troisième ligne.»

—«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.»

A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de terre? cela semblait bien lourd!

—«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend tout!—C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...»

—«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.»

—«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de terre?»

—«Alors quoi? dit Roblin,—il veut une bague?»

—«Presque!—Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en aluminium, pour que la 11 e escouade et les autres voient bien, s'ils l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!»

Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque:

 

RATU LES COPAINS

CHAT DE GUERRE SONT PRIÉS

1er e POILU A LA 2 ESCOUADE DE NOUS RAPPORTER RATU,

3e e S'IL SE PERD. SECTION, 3 COMPAGNIE

168e NOUS RÉPONDONS D'INFANTERIE

SECTEUR 48. POUR RATU.

 

On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de la 11 e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au repos pendant un mois.

Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait avec ravissement.

Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le drapeau, le foyer, un chat?...

Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole:

Le feu

Je suis le feu qui danse et qui répand la joie. Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts,

Déjà les hommes vénéraient

L'alerte flamme qui rougeoie

Et rôtit le repas longuement espéré.

Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire

Fait de trois pierres sur la terre,

Déjà pour eux était sacré.

Le chat.

Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron Se marie en sourdine aux chansons coutumières

De l'eau qui bout dans le chaudron.

Que les traditions sont pour moi vénérables! La pierre du foyer est tout mon horizon;

Un culte habite seul mon cœur impénétrable:

L'amour fervent de la Maison.

Le drapeau.

Au-dessus des hameaux, en le calme du soir,

De modestes fumées

Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs,

Emportent, résumées,

Les intimes vertus des honnêtes logis...

Que de forces morales,

Efforts quotidiens d'humbles cœurs élargis,

Montent dans ces spirales

Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!

Vous êtes rassemblées,

Ames de mon pays, franches comme des fleurs,

Dans ma vaste envolée!

En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus,

Souriants et sévères,

Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux

Persiste et persévère.

Le passé merveilleux dont vous êtes issus

Palpite dans mon aile,

O mes fils!—Défendez le glorieux tissu

De la France éternelle!

Le soldat.

Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi

Tout ce que j'aime vit et bouge,

Je te donne mon beau sang rouge

Comme les tuiles de mon toit.

Je te donne mon âme blanche

Comme la neige aux champs frileux.

Je te donne mon rêve bleu

Comme le ciel d'un beau dimanche.

Je me consacre et j'obéis

A l'orgueil d'être un point infime

De ta trame ardente et sublime,

Drapeau vivant de mon pays!