Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu
II. Le baptême de Ratu.
P , les ruines se ranimèrent: on entendit rire; l'odeur du café,
du rata revinrent rôder à heures fixes sur le champ des démolitions. Du sol, on voyait surgir des gaillards allègres, bien découplés, auxquels la vie en plein air avait donné le même âge, la même vigueur, la même bonne mine, la même courageuse sérénité. Les poilus s'improvisaient charpentiers, maçons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens métiers, et les autres faisant de bonne volonté leur apprentissage. Partout régnaient une activité jeune et gaie, et les chansons d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les chandails de laine tricotée mettaient parmi les décombres les couleurs vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans les caves.
Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle nourriture, mais les soldats bénéficiaient de fins régals, car leur cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon bleu.
On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil. Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici, disparaissant là, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village, mais l'œil sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves de l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de sardines sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre, des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là où s'était élevée la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile récolte d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars démunis de tant de choses essentielles!
Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de s'être acquitté d'une tâche difficile.
A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant, comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa part de toutes les bombances.
Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu.
... Qu'il n'avait jamais eu?—Un jour, en revenant d'un de ses voyages de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et les yeux bleus se regardaient mystérieusement.
—«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a faussé compagnie?»
—«Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis je l'ai appelé, et il a sauté sur mes genoux. C'est drôle...»
—«Qu'est-ce qui est drôle?»
—«Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai déjà eu un chat, qui veillait sur moi, quand j'étais petit, en me couvant de ses yeux jaunes! Comme ça a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus vieux que moi!—C'était comme un grand-père sorcier. Il me paraissait songer: «Je ne dis rien, mais je sais tout.»—Je croyais qu'il lisait dans ma petite tête toutes mes pensées, et je me tenais bien sage, sous le regard doré, sans oser bouger, sans chercher à sortir de mon berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intéresser au sucrier...»
—«C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.»
—«Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu à peu. C'est votre Mimi qui réveille le temps oublié, en ronronnant sur mes genoux.»
—«Et moi aussi, en te voyant là, il me semble que le passé est encore vivant. Mon cadet était blond comme toi, et l'aîné, de dos, avait ta carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite, mais il a fallu que tu passes par ici, où je me croyais déjà morte, pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait miaulé, et que tu aies vu ma petite fumée!»
Mais cette accalmie dans la tempête était trop douce pour pouvoir durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village reçut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des caves. Sans doute les uniformes bleus avaient été repérés. Puis, la pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commencé.
—«Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats à maman la Soupe. Vous devez savoir où ont été évacués les habitants du village. Connaissez-vous le chemin?»
—«Je connais tout le pays; j'allais acheter les œufs dans les fermes avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.»
—«Où est votre carriole?»
—«Je l'ai donnée avec le bourriquet à ma voisine, qui avait à emmener trois marmots et sa vieille mère paralysée.»
—«Il faut donc partir à pied.»
—«Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.»
—«Mais nous n'allons pas rester ici. Ça va chauffer. Il faut vous mettre en sûreté.»
—«A quoi bon?»
—«Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de la mère la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit tressaillir la pauvre femme.—Puisque j'ai une maman, continua Fiquet, je veux, il faut qu'elle s'en aille à l'abri.»
—«Pour quoi faire?»
—«Pour m'attendre, comme font les autres mamans.»
Alors, la mère Soupe ne résista plus.
—«Et Mimi? reprit-elle,—voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je emmener cette malheureuse bête?»
—«Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;— il est déjà habitué à moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai dans ma musette.»
—«Tu veux emmener Mimi à la guerre?»
—«Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranchées, où il y a tant de rats!»
—«Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose à te donner!»
—«Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!»
—«Allons, faites-en un chat de guerre!»
—«Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller à la guerre. Il faut lui donner un autre nom, plus poilu, moins velouté!»
—«Appelez-le Tue-rats, dit la mère Soupe, puisque ce sera son métier.»
—«Ça ne sonne pas à son oreille: Tue-rats! Tue-rats?—Il ne tourne pas la tête.—Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a entendu!—Ratu! il vient! il veut bien de ce nom-là.—Mimi, c'est son petit nom pour les dames, et Ratu, son nom poilu. Vous êtes tout de même sa marraine de guerre!»
—«Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernière fois, en t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...»
La mère Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer, puis flairant une larme sur la joue ridée de sa vieille amie, il ouvrit tout grands les yeux, et la considéra longuement, d'un regard presque humain, qui semblait tâcher de comprendre le sens mystérieux d'une larme et d'un adieu.
Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait parcourir, mère Soupe prit son tablier noué aux quatre coins et contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter à la fois tout ce qu'il lui restait à aimer dans la vie: la place où elle avait vécu, élevé ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misère, et les bons soldats qui l'avait réconfortée de leur jeunesse courageuse, et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une âme de maman, parce qu'il ressemblait un peu à son cadet...
—«On va vous accompagner, la mère, et porter votre ballot.»
—«On va vous faire escorte le plus loin possible!»
—«Avec Ratu!»
—«Prenez garde qu'il ne vous échappe, mes enfants, pour venir avec moi! Mieux vaudrait peut-être le tenir enfermé.»
—«Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite ficelle.»
Et toute l'escouade conduisit la mère Soupe jusqu'à la lisière du bois. On ne pouvait aller au delà. Toute l'escouade voulut l'embrasser et défila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue par Albert. Après quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir s'éloigner, devenir si petite sur la route, et disparaître là-bas, là-bas...
Alors Ratu, qui s'était assis, et, comme les camarades, regardait s'en aller la bonne vieille,—Ratu se releva, flaira le vent, leva la tête, et cria distinctement:
—«Marraine! Marraine!»
—«V'là qu'il parle, à cette heure?» dit Le Kerkellen, un Breton que l'intelligence du chat avait toujours trouvé méfiant.
—«Ça, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.»
—«Ratu qui parle!» se chuchota-t-on dans l'escouade, avec émerveillement.
—«Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est trop malin pour une bête. Il est plus rusé que la moitié d'un homme. C'est du demi-monde que ce chat-là.»
—«Marraine! Marraine!» interrompit la petite voix enrouée, la petite voix étrange de Ratu, toujours lançant son appel éploré vers l'horizon.
—«Quel chat! dit Le Kerkellen,—il trouve qu'on oublie trop tôt la pauvre bonne femme, qu'on ne voit déjà plus.»
—«Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.—Que va-t-elle devenir, toute seule, déjà vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.»
—«Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'écria le caporal Bigeois, ça va être l'heure de l'appel!»