Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Marcel Mültzer · Chapitre 4 sur 10

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Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat.

 

T de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre

chocolat,» dit Le Kerkellen.

—«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1 re escouade qui se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet.

—«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on nous oublie, et la 1 re escouade s'approprie notre chocolat.»

—«Si quelqu'un allait le réclamer?»

—«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1re escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.»

—«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait besoin de chocolat.»

—«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la 1 re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il pourrait porter un mot d'écrit.»

—«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal.

Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un consentement.—Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal écrivit:

«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Signé: Caporal Bigeois.»

Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier.

Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson; mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi chéri» par-là, en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau vers l'abri de la 2 e escouade, il comprit que c'était là qu'il devait aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable, portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup d'œil un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:—«Que c'est bête, les hommes!—Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama, je peux bien faire ça pour eux!»—Et puis il se mit à trotter comme un lapin...

Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri.

Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux brillants.

—«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et ils ont gardé la musette!»

—«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la ficelle et le chocolat viendra.»

Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez malaisé à attirer par la prise d'air:—«Faut croire qu'il y a beaucoup de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres.

Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire, chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous.

—«Quel drôle de chocolat!»

 

—«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!»

—«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!»

Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré, d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe, ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe, un autre paquet de chiffons...

—«C'est un poilu qu'ils nous envoient!»

—«C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-même, par politesse, nous apporter le chocolat!»

—«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide! Il doit avoir la musette et le chocolat!»

Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air, un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de terre et les touffes de gazon!

Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde poussa un cri de colère:

—«Un nègre!»

—«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?»

—«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils sont soldats comme nous!»

—«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?»

Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques horions:

—«C'est li!»—dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le considérait avec son air le plus sérieux.

—«Quoi lui?»

—«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.»

—«Quoi, Fafandou?»

—«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...»

—«Qu'est-ce que c'est que tout ça?»

—«Ça, c'est ça!»—répondit modestement le nègre en se désignant lui-même.

—«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.»

—«Colala?»

—«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!»

—«Pauvre Colala!»

—«D'où que tu viens?»

—«Guet-n'dar.»

—«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?»

—«Sinigal.»

—«C'est chez les Turcs?»—demanda Bigeois qui n'était pas très fort en géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être.

—«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1re escouade, de se débarrasser sur nous de leur nègre!»

—«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!»

—«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut. C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela qu'il nous l'a amené.»

Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger, pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et un air un peu dégoûté.

—«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un négro comme toi!»

—«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là-bas pas bons; pas vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!—Pauvre Colala! pas mangé beaucoup!»

—«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie chercher de quoi bouffer!—Ça doit avoir toujours faim, un grand corps comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!—Enfin, tu auras ta part aussi, puisque Ratu t'a invité!»

—«Li, chef?» demanda Colala avec respect.

—«Je te crois! C'est le général!»

Précipitamment, le grand diable noir épouvanté, se mit debout, fit le salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui rendit pas, et l'escouade éclata de rire. Alors le bon Colala se mit à rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il eût compris qu'on se moquait de lui, soit qu'il fût content de voir qu'on l'accueillait avec gaîté.

Et c'est ainsi que la 2 e escouade se passa de chocolat, mais acquit un camarade de plus.