Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Marcel Mültzer · Chapitre 7 sur 10

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Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

VII. Ratu retrouve Fiquet.

 

A avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils

étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à Colala: —«Qu'est-ce que tu as là, sur le dos?»—Cette loque noirâtre, ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu. On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions.

—«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse.

—«Tu l'aimes donc, à présent?»

—«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers. Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!»

Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête, lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à crier: —«Marraine! marraine!»

—«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et le pauvre gosse a disparu!»

—«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu.

Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses amis.

—«Où va-t-il? demanda Bigeois.—Viens donc, mon Ratu! viens donc! marraine! marraine!»

—«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire. Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu Fiquet, li pas bête.»

—«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le faire.»

Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,—puis trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore, hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée, tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes laissées par les combattants.—On se gardait bien de le troubler. On l'observait de loin, silencieusement.

Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;—puis il repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation, s'éloignant toujours vers l'arrière.

—«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!... Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois.

Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé.

Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête, et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore, puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant, enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes, et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent pas la mort.—Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre coins de l'horizon:

—«Marraine! marraine! marraine!»

Il voit passer tout là-bas des capotes bleues. Il part comme un trait. Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en faisant ronron, en les poussant avec son petit front.

—«C'est Ratu!» dit un des soldats.

—«Qu'est-ce qu'il nous veut?.»

—«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!»

En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet. Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à marcher.

—«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a besoin de nous.»

—«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là. Il sait bien ce qu'il veut dire.»

Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle, on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à côté de son brancard, mais cette main était inerte, insensible, morte. Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on l'évacua à l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas sa place coutumière, dans la musette de son ami.

Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi beaucoup de succès dans les gares.

Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu, chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait honte au cuisinier de la 11 e escouade, qui avait voulu le mettre en gibelotte.—En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul, trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...