Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Marcel Mültzer · Chapitre 8 sur 10

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Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

VIII. Ratu à l'ambulance.

 

 

Enfin, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils eurent apprécié sa politesse et sa propreté.

Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:—«Il sera bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.»

Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération, semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger, par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet, revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:—«Ratu, rends-moi ma balle! Apporte la balotte!»—et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait prise.

Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait de mère Soupe.

L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.—La lettre de mère Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si près l'un de l'autre.—Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes, lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet, qui riait d'un œil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc, était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse, sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant de béatitude.

 

Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge. Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir avec Ratu; et de douces heures coulaient.

Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte. Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de l'encrier. —Cependant, M me Gerneron, la tante de Madeleine, causait avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,—mais il se faisait vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère...

Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût. Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi les tendres vers de François Coppée:

...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur, Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une sœur, Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile Où l'intime bonheur loin des regards s'exile, La petite maison que voilent les lilas,

Pour la première fois je me suis senti las!...»