Bal Masqué

Chelsea Harrison · Chapitre 4 sur 4 · partie 1/2

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Bal Masqué

BONUS 3 - College Prince

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

College Prince

 

Chelsea Harrison

 

CHAPITRE 1 – FREDDY

La musique était forte mais je n'avais pas envie de danser. Me tenant debout dans un coin de la pièce à siroter ma bière, je regardais mes amis faire la fête avec un groupe de filles qu'ils venaient de rencontrer. George intercepta mon regard et me regarda d'un air interrogateur.

"Hé, viens danser !"

Il me fit signe de le rejoindre mais je déclinais poliment en agitant ma bouteille de bière.

"Viens !" insista-t-il.

Je secouai la tête et sortis dehors.

Le balcon donnait sur les immenses jardins de la propriété. Au loin, je pouvais distinguer le pavillon de chasse niché entre les feuillages. Plus que tout, j'aurais voulu être là-bas au milieu du silence de la forêt vierge, avec un bon livre et une tasse de thé. Je levai les yeux vers les étoiles, essayant de repérer les constellations, mais je n'ai jamais été bon en astronomie.

Au-dessus de la maison, là où les tourelles de l'aile Est semblaient toucher le ciel, je vis l'étoile polaire. J'étais si occupé à la regarder que je n'entendis pas des pas arriver derrière moi. Quand une main finit par se poser sur ma taille, je sursautai puis me retournai.

"Oh… salut ?"

La fille était petite avec un visage en forme de cœur et des lèvres comme un bouton de rose. Ses yeux étaient d'un bleu de cristal et ils brillaient en étant levés sur moi.

"J'ai vu que tu étais ici" dit-elle d'une voix affectée. On aurait dit qu'elle avait appris à parler l'anglais en regardant de vieux films. "Pourquoi tu ne danses pas ?" dit-elle en levant un seul de ses sourcils parfaitement épilés.

"Je… je ne suis pas vraiment d'humeur" dis-je en m'écartant d'un pas, mais elle me rejoignit et s'accrocha à mon bras.

"Tu es timide pour un prince" rit-elle d'une voix qui m'agaçait. "Quand mes amis m'ont annoncée que tu serais là, je pensais que tu serais plus…" Elle luttait pour trouver le bon mot.

"Tu t'attendais à ce que je me conduise comme une sorte de playboy ?" suggérai-je.

Elle me fit un sourire narquois.

"Peut-être. Je pensais que tu chercherais à t'amuser avec les filles."

Je soupirai et pris sa main dans la mienne.

"Écoute, tu es mignonne, vraiment. En fait, tu es superbement belle et il y a des douzaines d'hommes ici qui seraient les plus chanceux du monde d'attirer ton attention mais… j'ai peur de ne pas rechercher l'attention des femmes juste en ce moment."

Elle me sourit faiblement et retira sa main, offensée.

"Je comprends. Tu es homo. Pas de problème."

"Heu, non. Je ne suis pas homo, c'est juste… que je ne cherche pas à séduire."

Elle ne parut pas convaincue et tourna les talons précipitamment. Je la vis fouiller dans son sac à la recherche de son téléphone, elle voulait sans doute parler à tous ses amis au sujet du prince homosexuel. Cela me convenait parfaitement, moins j'attirais l'attention des filles en ce moment, mieux je me portais.

Ce n'est pas que je n'aimais pas les filles. Je les adorais. C'est leur beauté et leur charme qui faisaient tout le sel de la vie, mais en ce moment, j'avais d'autres choses en tête. Après avoir marché de long en large sur le balcon, le cœur lourd, je rentrais à l'intérieur pour retrouver Michael, qui était appuyé contre le mur avec un verre de gin tonic à la main. Il tenait une fille sous son bras, qui levait les yeux sur lui avec un regard éperdu d'admiration.

"Mikey, je pense que je vais partir d'ici. Je ne m'y sens pas super bien."

"Quoi ?"

Il se détacha de la fille tandis qu'elle reportait son attention sur moi, son visage s'illuminant pendant qu'elle me touchait le bras.

"Oh mon Dieu ! C'est vraiment vous. Prince Frederick !"

Michael roula des yeux et me regarda d'un air désolé.

"Oui, c'est vraiment moi" dis-je pour la troisième fois de la soirée avant de reprendre la discussion.

"Ne t'en vas pas" dit Michael. "La fête démarre tout juste."

Il s'apprêtait à continuer de protester, mais alors il vit l'air que j'avais.

"Okay" céda-t-il. "Tu veux rentrer chez moi ? On dirait que tu as besoin de te reposer."

"Ca me paraît bien" dis-je en lui donnant une tape dans le dos.

* * *

"Alors, tu vas me dire ce qui ne va pas ?" demanda-t-il tandis que la limousine se garait à l'extérieur de maison de style géorgien.

"Il n'y a rien qui ne va pas" mentis-je.

Il me lança un regard sceptique.

"D'accord, peut-être que quelque chose ne va pas."

Entrant chez lui, nous montâmes à l'étage pour aller dans la salle de jeux. Se faufilant jusqu'au bar, il nous versa deux pleins verres de vodka avec des glaçons et mit en route la stéréo. Je poussai un soupir de soulagement et me renfonçai dans le canapé.

"Ca va mieux ?" demanda-t-il tandis qu'il s'asseyait en face de moi.

Je hochai la tête puis grimaçai tellement la vodka était forte.

"Alors… crache le morceau. Qu'est-ce qui se passe ?"

Je pris une profonde inspiration en tapotant les parois du verre du bout de mes doigts.

"Je ne sais pas, c'est juste… Que c'est trop. Il y a trop de gens autour de moi, trop de filles qui pensent avoir une chance d'être la nouvelle princesse ou je ne sais quoi. Ils sont partout. Mon père les appelle les chasseurs de gloire."

Michael rit et passa sa langue sur ses lèvres.

"Et je ne peux pas avoir une minute à moi ces derniers jours. J'ai une routine stricte, des endroits où aller, des gens à voir. C'est à peine si je peux reprendre ma respiration."

Il se pencha en avant et me prit par le bras.

"Je comprends. Je ne peux pas imaginer ce que ça fait de mener ta vie. Je crois que tu ne dois pas avoir vraiment l'impression que tu mènes ta propre vie."

"C'est exactement ça !" dis-je, me sentant plein de reconnaissance qu'il me comprenne. "C'est comme si je n'étais qu'un rouage dans cette énorme machine royale, et que je suis obligé d'aller ici et là, de faire les mêmes choses jour après jour et de bien me comporter. Tout ce que je veux vraiment, c'est avoir du temps pour moi et une vie normale."

Il hocha la tête, compatissant.

"Les types comme toi ne sont pas nés pour avoir une vie normale. Un jour, bientôt, tu seras roi. Tu imagines ce que sera ton emploi du temps et ta célébrité à ce moment-là ?"

Mon estomac se tordit à cette pensée, mais je fus bientôt distrait par un bruit. Dehors, quelque chose vint gratter la vitre, attirant notre attention.

"Ca doit juste être la branche d'un arbre" dit Michael tout en se levant pour remplir à nouveau son verre.

Je fronçai les sourcils. Il se passait quelque chose de bizarre.

"Tu entends ça ?" demandai-je.

Il secoua la tête et avança sa lèvre inférieure.

"Non… Quoi ?"

Il attrapa la télécommande et alluma la télévision. Il y avait une émission sportive mais je n'y prêtai guère d'attention.

"J'ai l'impression d'avoir entendu des voix" dis-je.

"Ca doit être la télévision" répondit-il.

"Non, je veux dire, dehors."

Il me jeta un regard de côté comme s'il pensait que j'étais fou.

"Reviens t'asseoir" dit-il. "Détends-toi. Il n'y a personne ici."

Mais je m'avançais déjà vers la fenêtre.

"Je suis absolument certain qu'il y a…"

Avant que je ne puisse finir ma phrase, il y eut un éclair de lumière qui m'aveugla pendant une seconde et je retournai en titubant vers le canapé.

"Qu'est-ce que c'est que ça ?"

Michael se trouva très vite auprès de moi, ouvrit la fenêtre et cria.

"Allez-vous en d'ici !" hurla-t-il. "J'appelle la police !"

Tandis que je recommençais à voir, j'aperçus un paparazzi qui avait poussé son objectif à travers la fenêtre et dont le flash crépitait à chacun des clichés qu'il prenait.

"Hé !"

J'essayai de lui prendre son appareil photo et c'est à ce moment-là, pendant que j'étais penché à la fenêtre, que je vis l'échelle sur laquelle il se tenait.

"C'est une agression !" s'exclama le photographe tandis qu'il arrachait son appareil de mes mains.

"Et vous êtes sur une propriété privée !"

En entendant ça, il se dépêcha de redescendre. Michael était derrière moi, beuglant à la police à l'intérieur du téléphone d'arriver en vitesse.

"Les crétins" dit-il en raccrochant. "Comment osent-ils faire ça ?"

Il était fou de rage et marchait de long en large à travers la pièce, mais peu importe à quel point il était en colère, malgré mon silence, je l'étais encore plus.

Tout ce que je voulais, c'était passer une soirée tranquille.

Pourquoi était-ce si compliqué ?

* * *

CHAPITRE 2 – ELEANOR

Lorsqu'il ne resta plus que deux jours avant la fin du lycée, je crus que j'allais exploser à force d'excitation. Tandis que je rentrais chez moi en compagnie de Heather et de Jo, je sautillais presque, balançant mon sac d'un côté à l'autre tandis que nous arpentions le trottoir.

"Comment tu crois que ça va se passer à la fac ?" demanda Jo.

Elle leva la tête au soleil et ses cheveux blonds miel brillèrent comme de l'or. J'ai toujours été jalouse d'elle et j'aurais voulu lui ressembler, avec son corps de Barbie et son visage de poupée. Contrairement à elle, je suis née avec des cheveux noirs corbeau et des yeux dont ma mère a toujours dit qu'ils ressemblaient à des pépites de chocolat.

"La fac" dis-je. "Ca fait peur de se dire que dans pas longtemps, on sera tous partis de cette ville. Ca t'effraie ?"

Jo secoua la tête en riant.

"J'ai trop hâte de rencontrer des tas de garçons !" s'exclama-t-elle.

"Et j'ai trop hâte d'utiliser tous les appareils disponible dans les laboratoires de science" intervint Heather.

"Il n'y a que toi pour être tout excitée à propos de ça" ris-je. "Tu n'es pas impatiente d'aller à toutes ces fêtes, de rencontrer des garçons, de vivre en communauté avec de nouvelles personnes ?"

Elle pencha la tête de côté en réfléchissant.

"Je suppose que oui."

Tandis que nous approchions de chez moi, je pouvais déjà voir ma mère sur le perron avec son tablier recouvert de farine. Elle avait un grand sourire sur le visage et une enveloppe à la main.

"D'accord les filles. Je vous retrouve demain."

"Salut !" dirent-elles en même temps tandis que je sautais les marches en me jetant dans les bras de ma mère.

Elle sentait l'eau de rose et la cannelle et tandis que je m'écartais d'elle, je vis le sourire sur son visage s'agrandir encore. Me tendant l'enveloppe d'un mouvement du poignet, elle m'embrassa sur la joue.

"Ca vient de Harding" dit-elle. "Ton père pense qu'il s'agit de ta lettre d'admission."

Ma main devint toute moite en la prenant. Baissant les yeux, je vis le papier blanc voleter à cause du vent entre mes doigts qui tremblaient.

"Tu ne l'ouvres pas ?" demanda ma mère avec un sourire amusé.

"Je… euh…"

Par-dessus son épaule, je pus distinguer l'ombre de la silhouette de mon père en train d'émerger des profondeurs du couloir, tenant une bière à la main.

"Alors qu'est-ce que ça dit ?" demanda-t-il en s'appuyant contre le montant de la porte.

"Elle ne l'a pas encore ouverte" gronda ma mère, montrant son impatience.

A l'étage, une fenêtre s'ouvrit. Levant la tête, je vis la tête de Craig en sortir, sa frange ébouriffée coiffée si basse sur son front que je pouvais à peine voir ses yeux.

"Pour l'amour de Dieu, Ellie, est-ce que tu vas l'ouvrir ? Ca fait des heures qu'on fixe cette enveloppe. J'ai presque failli l'ouvrir à la vapeur."

"D'accord, d'accord !"

Je levai une main pour faire silence.

"Je vais l'ouvrir, mais si c'est un refus, ne vous attendez pas à ce que je sois de bonne humeur."

La déchirant d'un bout à l'autre, je laissai tomber l'enveloppe au sol afin de ne garder que la lettre dans ma main. Les mots semblèrent sauter jusqu'à moi tandis que lisais la même ligne encore et encore.

"Alors ?" demanda ma mère en se penchant en avant. "Qu'est-ce que ça dit ?"

J'ouvris la bouche pour parler mais seule une espèce de coassement en sortit.

"Ca dit… que je suis acceptée !"

Maman cria et m'entoura de ses bras.

"Bien joué mon cœur !"

Je ne l'avais jamais vue plus heureuse mais au bout d'un moment, tandis que j'étreignais mon père, je remarquai que son visage s'affaissait. Quand elle rentra à l'intérieur, je vis qu'elle tenait ses épaules baissées et qu'elle courbait la tête. La rattrapant dans la cuisine, je tirai sur son tablier tandis qu'elle se mettait à mélanger des raisins dans une pâte à gâteau.

"Maman, qu'est-ce qui ne va pas ?"

Elle renifla et cligna de l'œil pour chasser une larme.

"Rien."

Je fronçai les sourcils, refusant cette réponse.

"Eh bien, on ne dirait pas que tu as l'air bien."

"Mais je le suis."

Pendant un long moment, je restai à ses côtés, la regardant pleurer dans la pâte à gâteau avant de finalement lui attraper les poignets et l'attirer dans mes bras, l'éloignant du comptoir de la cuisine.

"Maman, tu vas me dire ce qui ne va pas ?"

Elle serra les lèvres en secouant la tête.

"Je suis désolée, c'est juste que… ma petite fille a grandi et tu vas bientôt quitter la maison. Et à Harding ? C'est loin dans l'Arkansas. C'est à plus de huit-cent kilomètres d'ici !"

Elle recommença à sangloter tandis que je me blottissais contre elle.

"S'il te plaît, maman ! On se verra à chaque vacance et je t'appellerai tous les soirs. En plus, Craig sera toujours là."

Tombant à pic, il entra dans la cuisine en sous-vêtements avant de se mettre à manger de la pâte à tartiner au chocolat directement dans le pot à l'aide d'une cuillère sale provenant de l'évier.

Ma mère secoua la tête vers lui d'un air mécontent mais ne dit rien.

"Oui, Craig sera toujours là."

Levant les yeux du pot, il comprit qu'il était entré au beau milieu d'un moment rempli d'émotion.

"Il se passe quelque chose ?" demanda-t-il, inquiet.

"Juste des trucs entre filles" répondis-je, essayant de paraître détachée.

"A propos des règles ?" demanda-t-il.

"Oui, Craig. A propos des règles."

Il s'éloigna en hochant la tête comme s'il était certain d'avoir touché juste.

"Enfin, je ferai mieux de téléphoner à Heather et Jo" dis-je en partant pour monter à l'étage.

Ma mère m'agrippa par le coude tandis que mon pied s'attardait sur la première marche de l'escalier.

"Promets-moi juste une chose" dit-elle.

"Tout ce que tu veux."

Avec une expression douloureuse, elle dit : "Ne vas pas à ces soirées étudiantes et ne bois pas non plus."

"D'accord… Voilà qui en fait deux" dis-je même si je n'étais pas sûre à cent pour cent de pouvoir tenir ma promesse sur aucune.

"Et pas de garçon" continua-t-elle.

Je ne pus que lui sourire d'un air moqueur.

"Bien sûr, maman, pas de garçons."

Je montai les marches, tâchant de dissimuler le sourire qui s'étendait sur mon visage.

* * *

CHAPITRE 3 – FREDDY

"L'Arkansas !"

Ma mère faillit laisser tomber sa tasse de thé lorsque je le lui appris.

"Qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?"

Je pris une profonde inspiration en sachant que la meilleure façon de procéder était de lâcher ce que j'avais à dire sans plus attendre.

"Je m'en vais. Je déteste la vie ici, là où tout le monde sait qui je suis ! J'ai juste besoin de m'en aller, d'être un jeune de vingt ans comme tout le monde, pour une fois."

Elle pressa la paume de sa main contre ses yeux tandis que son visage s'affaissait.

"Tu comptes vraiment abandonner tout ce que tu as ici, ta famille, ta fortune, afin de t'inscrire dans une université dont personne n'a jamais entendue parler."

Quand elle le formula ainsi, cela semblait légèrement fou.

"Pour un temps du moins. Je peux toujours revenir si cela ne marche pas."

Ses yeux d'acier rencontrèrent les miens tandis qu'elle ravalait sa tristesse.

"Tu en as parlé à ton père ?" interrogea-t-elle avec un tremblement imperceptible dans la voix.

Papa… Il ne voudra jamais en entendre parler.

"Je m'apprêtais à lui dire après t'avoir quittée" dis-je avec un sourire coupable.

"C'est odieux" répliqua-t-elle. "Tu vas lui faire faire une crise cardiaque."

"Euh… Il ira bien. Il l'est toujours. Sans mentionner que c'est à peine s'il me voit de toute façon. Il est toujours tellement occupé à voyager, à donner des conférences de presse et à participer à des galas de charité. Le vieux ne remarquera sans doute même pas mon absence."

"Comment peux-tu dire une chose pareille ?" commença-t-elle par protester. Mais je pus voir à son visage que même elle ne pouvait pas nier qu'il était souvent parti ailleurs.

"Dis-moi juste une chose. Es-tu absolument certain de vouloir t'en aller ? La vie sera tellement différente là-bas. Tu arriveras à peine à t'y reconnaître, il n'y aura pas de domestiques pour tout faire à ta place. Tu devras faire la cuisine et le ménage, et toutes ces sortes de corvées. Si tu as l'intention de t'intégrer à, comment pourrais-je le dire, aux gens ordinaires…"

Je ne pus m'empêcher de remarquer la nuance d'ironie dans sa voix.

"… Alors tu devras te conduire comme une personne ordinaire."

"Ca m'a l'air fantastique" dis-je. "J'ai vraiment hâte."

* * *

Michael sembla encore plus horrifié que ma mère. Il passa de la craie au bout de la queue tandis qu'il se perchait au coin de la table de billard.

"L'Arkansas" dit-il en fronçant les sourcils. "Pourquoi là-bas ?"

"Pourquoi pas ?" répondis-je promptement. "Personne ne saura qui je suis là-bas."

Il fronçait toujours les sourcils lorsqu'il se pencha en avant pour jouer. Distrait par mon annonce, il effleura à peine la boule blanche, l'envoyant bifurquer plus loin.

"Alors tu vas y aller, comment dire, incognito ?" grimaça-t-il. "Pourquoi faire ça ? Tu as la vie parfaite ici, l'argent, les filles, ta famille, le pays tout entier à ton service."

"Et les problèmes qui vont avec, le manque de vie privée, l'impossibilité de prendre une quelconque décision par moi-même, tout le monde qui essaie de se rapprocher de moi pour mon argent, ainsi que les paparazzis qui me suivent partout."

Il me lança le morceau de craie tandis que j'attrapais ma propre queue.

"Tu es vraiment sérieux là-dessus, n'est-ce pas ?"

"Absolument" répondis-je en souriant. "Je parie que ça va être une super aventure."

Il passa la main sur sa barbe naissante et prit appui contre le jukebox.

"Tu es timbré" dit-il.

Je ris et touchai une boule rouge avec une facilité déconcertante. Irrité, il me bouscula pour jouer à son tour.

"Alors tu pars quand ?"

"Dans quelques semaines" dis-je.

Laissant tomber sa queue, il ne soucia pas de la ramasser. A la place, il me fixa, la mâchoire tombante.

"Nom de Dieu, tu vas vraiment le faire. Dans quelques semaines ! Pourquoi si tôt ?"

Je ris et marchai jusqu'à la fenêtre, là où il n'y a pas longtemps j'avais lutté avec le photographe. A présent, à la froide lumière du jour, je pouvais voir à quel point cela avait dû être haut pour lui de grimper jusqu'ici. Cette nuit-là, avec le vent rugissant dans les arbres, il avait littéralement risqué sa vie pour prendre une photo de moi, et tout ça pour quoi ? Une misérable photo pour qu'il se puisse se faire de l'argent ? Dans quel but ?

Me retournant vers Michael, je vis son visage pâlir. Il n'avait jamais été bon pour faire quoi que ce soit qui sortait de sa zone de confort. Le concernant, il aurait été heureux de boire des cocktails, sortir avec des filles et faire des croisières en yacht durant le reste de sa vie, mais quant à moi, je ne pensais pas que cela me conviendrait aussi bien. Je voulais faire des choses ayant davantage de sens. Je voulais des expériences qui soient réelles, qui aient une influence. Je voulais voyager et apprendre, et être libre de faire tout cela en restant anonyme. Je voulais la vraie liberté et cela m'était impossible en étant l'une des personnes les plus célèbres du pays.

"Je ne veux pas perdre davantage de temps" dis-je à Michael qui était en train de se servir un verre, comme s'il venait d'apprendre que je marchais vers ma propre mort. "Et je suis déjà inscrit à l'université."

"Quoi ? Seigneur, tu vas vite."

Je haussai les épaules.

"L'u-ni-ver-si-té" martela-t-il. "Je veux dire, pourquoi, Frederick ? Tu n'as pas besoin de faire des études."

"Je vais faire de la philosophie !" souris-je. "Et je ne m'appelle plus Frederick désormais. Je suis simplement Freddy."

"Dis-moi que tu gardes au moins ton nom de famille."

J'y avais longtemps réfléchi, mais au final, j'avais jugé que c'était trop risqué.

"Jones" dis-je. "Je m'appelle Freddy Jones."

* * *

CHAPITRE 4 – ELEANOR

Ma chambre se trouvait dans la résidence Bryson Halls, un bâtiment gris sans apprêt situé devant les grands espaces verts au centre du campus. C'était l'un des bâtiments les plus laids que j'avais jamais vu, mais j'avais entendu dire que c'était aussi le plus cool, celui où l'on organisait les fêtes les plus folles de toute la fac.

Jo et Heather étaient à côté de moi sur la pelouse avec leur déjeuner étalé devant elles. Heather se renversa en arrière et regarda les nuages, une barre de chocolat dans une main et une poignée d'herbe dans l'autre.

"Tu ne trouves pas que ce nuage ressemble à un lézard ?" dit-elle en le montrant du doigt.

Je jetai un œil et vis un pingouin.

"On dirait un panda, pour moi" dit Jo.

Heather haussa les épaules et se redressa, son visage tout rose à force d'avoir été au soleil.

"Je suis tellement heureuse qu'on n'ait pas été séparées après le lycée" dit-elle.

"Moi aussi !" m'exclamai-je. "Je ne sais pas ce que je ferai sans vous, les filles."

La seule façon qui aurait été encore mieux, c'aurait été si nous avions toutes étudié la même chose. Malgré les protestations de mon père, je m'étais inscrite en philosophie, une matière qui, selon mes deux parents, serait davantage un obstacle qu'un atout. Heather, de son côté, faisait de la biomécanique et Jo s'apprêtait à concentrer tous ses efforts sur ses cours de journalisme.

"Vous êtes nerveuses pour le premier cours ?"

Les deux hochèrent la tête.

"Terrifiée" dit Jo.

"Pareil."

"Ils vont tous rire de mon stupide accent provincial" gémis-je en mordant dans mon sandwich.

"Ils vont penser qu'on est des ploucs" se plaignit Jo.

A l'autre bout de la pelouse, des jeunes se rassemblaient, se formant par groupes nouvellement constitués. Les gothiques s'étaient déjà trouvés les uns les autres et étaient assis sous un saule, leurs visages maquillés de blanc obscurcis par l'ombre des feuilles tandis qu'ils fumaient.

Pendant ce temps, les étudiants plus sportifs s'étaient agglomérés près de la fontaine là où une fille, sans raison aucune, était en train de faire le poirier.

"Tout le monde est tellement…" dis-je en cherchant le bon mot.

"Cool" suggéra Heather.

"Oui, voilà" acquiesçai-je.

Tandis que je mâchais pensivement mon sandwich saucisson-fromage, une pensée me frappa et je ne pus empêcher un sourire malicieux étirer les coins de mes lèvres. Heather s'en aperçut et me regarda d'un air interrogateur.

"Ce serait vraiment cool si on pouvait se réinventer soi-même" lançai-je.

Elles se contentèrent toutes les deux de cligner des yeux.

"Je veux dire, on est dans une ville nouvelle avec des gens nouveaux. On pourrait simplement devenir ce que nous avons toujours voulu être et personne n'en saurait rien. Car nous savons toutes" dis-je en pointant mon sandwich en direction de la talentueuse fille au poirier, "que j'aurais pu être la fille la plus canon du lycée, une pom-pom girl et la présidente de la classe. J'aurais pu être la plus grande fêtarde du lycée."

Les deux autres éclatèrent de rire tellement ce que je disais semblait ridicule. Moi, une pom-pom girl.

"Je suppose que tu as raison" dit Heather. "Hé ! On devrait toutes se relooker ! Par exemple, ce soir après la séance d'informations, on devrait aller au centre commercial et nous faire coiffer."

"Et nous faire faire des piercings et tatouer !" intervins-je.

Elles firent toutes deux la grimace comme si j'étais devenue folle.

"D'accord, on n'a pas besoin de faire ça. Mais une nouvelle coiffure, ce serait génial."

* * *

Le centre commercial se trouvait à la lisière de la ville et ressemblait exactement à celui qui se trouvait chez nous, avec les mêmes magasins disposés de façon similaire, ainsi que les mêmes groupes de filles attablées à la cafétéria.

Quand nous entrâmes chez le coiffeur, je commençai à ressentir des picotements dans l'estomac, mais je ne savais pas du tout pourquoi. Est-ce que ce n'était pas moi qui avais suggéré de changer notre apparence ? Alors pourquoi étais-je tentée de revenir dessus ?

"Pourquoi tu restes en arrière comme ça ?" rit Heather en prenant mon bras. "Viens."

Avec beaucoup d'appréhension, je m'assis dans le fauteuil en me regardant dans le miroir.

C'est la dernière fois que tu te verras comme ça.

Pendant ce temps, la coiffeuse était derrière moi en train de rassembler ses instruments.

"Alors qu'est-ce que vous voulez ?" demanda-t-elle, son court nez retroussé la faisant paraître encore plus hautaine.

"Hmmm."

N'étant pas sûre, je jetai un œil sur la couverture d'un magazine tout proche où une fille se jetait entre les vagues avec un corps de rêve.

"Ca" dis-je en montrant la couverture du doigt. "Blond miel avec des ondulations."

Elle contempla ma couleur de cheveux naturelle et fit la moue.

"Vous êtes sûre ?" demanda-t-elle. "Cela va prendre beaucoup de temps."

Elle passa ses doigts entre mes cheveux.

"Et cela pourrait les assécher immédiatement."

Je haussai les épaules.

"Faites-le" dis-je. "J'ai besoin de changement."

Deux heures plus tard, Jo et Heather étaient à l'extérieur, paraissant s'ennuyer tout en sirotant leur milkshake. Pendant ce temps, j'étais toujours en train de me faire coiffer, mon apparence changeant devant mes yeux.

"Vous avez l'air d'une autre personne" dit la coiffeuse, bouche bée, tandis qu'elle enroulait une dernière boucle autour du fer à friser. "Vos amis ne vont pas vous reconnaître."

"C'est à peine si je me reconnais moi-même" ris-je.

Après avoir payé la note qui était plus élevée que je ne m'y étais attendu et avoir donné son pourboire à la coiffeuse, je me dirigeai vers la sortie. Je fus accueillie par un cri suivi d'une embrassade.

"Tu es magnifique !" s'exclama Heather.

Apercevant mon reflet dans la vitrine d'un magasin, je m'émerveillai de voir à quel point j'étais changée.

Je me sens super bien, pensai-je. Maintenant tout ce qu'il me faut, ce sont de nouveaux vêtements.

* * *

CHAPITRE 5 – FREDDY

Je ne sais pas ce qui était le plus bizarre, leurs accents ou le temps qu'il faisait. Ici il faisait chaud partout et les gens étaient amicaux. A la maison, je semblais vivre un hiver perpétuel avec des gens qui ne cherchaient qu'à profiter de moi.

Tout était plus petit aussi. Chez moi, j'avais plusieurs demeures où habiter, ainsi qu'une panoplie sans fin de domestiques qui pouvaient tout faire pour moi, aussi bien remonter une horloge dès que je l'ordonnais que m'aider à m'habiller

Ici, à l'inverse, tout ce que j'avais, c'était cette unique chambre que je partageais avec un timide garçon blond qui, jusqu'à présent, ne m'avait adressé que deux mots : bonjour et au revoir. Il était penché sur son bureau en ce moment, ses doigts tapant si vite sur son clavier que j'imaginais qu'il allait en sortir de la fumée.

"Tu veux qu'on aille prendre un verre ou quelque chose ?" demandai-je.

"Je ne bois pas" répondit-il. "Cela tue les cellules du cerveau."

"Oh…"

Je le regardai encore un moment, ses yeux sombres concentrés avec une telle intensité sur l'écran. Je me demandai à quoi il pouvait bien penser. Se rendait-il seulement compte que j'étais là ? S'en souciait-il ?

"Tu sais, je viens de réaliser que je ne sais même pas comment tu t'appelles."

Il soupira comme si ma présence le dérangeait. C'était plutôt agréable d'une certaine façon, qu'on ne fasse pas attention à moi. Cela faisait du bien de simplement se fondre dans le décor comme si je n'avais aucune signification particulière, comme si je n'étais qu'une de ces personnes en train de vivre une vie ennuyeuse.

"Comment je m'appelle ?" demanda-t-il comme s'il était ennuyé de devoir partager cette information.

Écartant son attention de son ordinateur pour un instant, il se tourna vers moi et c'est seulement à ce moment là que je me rendis compte qu'il avait un visage particulier, unique, qui allait de pair avec son style vestimentaire totalement ancré dans les années 80. Il était on ne peut plus différent de Michael.

"Je m'appelle Sebastian" dit-il. "Je suppose qu'on ferait mieux d'apprendre à nous connaître si on va partager cette chambre pendant cette année."

"Bonne idée. Je m'appelle Freddy."

"Comme Freddy Mercury ?" dit-il en levant un sourcil.

Je ne voulais pas lui dire que j'avais été nommé ainsi d'après mon grand-père, qui était roi de Saxe, donc je me suis simplement contenté d'acquiescer.

"Oui… Mes parents adoraient Queen."

Sebastian sourit enfin.

"Sympa…" dit-il en laissant tomber son bras par-dessus le dossier de sa chaise tout en croisant les jambes, faisant ainsi remonter son pantalon pour révéler des chaussettes Pokémon. " Hé, tu as vraiment un drôle d'accent" observa-t-il. "Tu viens d'où ?"

A nouveau, je ne voulus pas en révéler trop.

"J'ai été élevé en Europe" dis-je. "Et j'ai beaucoup déménagé."

Il hocha la tête comme si c'était une réponse suffisante.

"C'est cool !" dit-il en se retournant à nouveau vers son ordinateur. "J'ai grandi dans l'Arkansas toute ma vie. C'est le meilleur endroit des Etats-Unis."

Il retomba dans le silence pendant qu'il recommençait à taper, les lettres sur l'écran apparaissant à la vitesse de l'éclair.

Couché sur le lit, j'écoutais les bruits dans les chambres voisines. Au bout du couloir, quelqu'un criait pendant qu'on entendait de la musique provenant de quelque part à l'étage. A travers les murs, je pouvais distinguer la voix d'une fille en train de rire et j'essayai de tendre l'oreille pour mieux entendre.

Jusque là tout allait bien. Apparemment je m'intégrais comme il faut et personne n'avait soupçonné quoi que ce soit.

* * *

Mes mains tremblaient lorsque j'entrais dans la salle de classe. C'était mon premier cours et même si j'étais à peu près sûr de ne pas être reconnu, je gardais toujours à l'idée dans un coin de ma tête que quelqu'un pourrait savoir qui je suis.

M'asseyant sur une chaise dans le fond, j'essayai de paraître aussi discret que possible, et cela même si tous les autres étudiants avaient fait un effort pour le premier jour en s'habillant bien. Quant à moi, j'avais enfilé un pantalon de jogging gris et un sweat. Si seulement ma mère avait pu me voir en ce moment. Elle se serait probablement évanouie rien qu'en voyant son fils porter quelque chose d'aussi "ordinaire."

Je me souris à moi-même à cette pensée en mâchonnant un stylo tandis que je voyais la salle se remplir.

Quelques rangées plus bas, une fille avec des cheveux blonds clairs et un jean étroit prit une chaise en regardant nerveusement autour d'elle. Elle paraissait aussi effrayée que moi et commença à se ronger les ongles. Elle avait quelque chose de vraiment mignon. C'était peut-être son attitude de chaton ou la façon dont ses yeux s'écarquillaient à chaque seconde qui passait. Je me demandai pourquoi quelqu'un ayant son apparence pouvait bien être aussi nerveuse. Elle était magnifique et faisait ressembler la plupart des filles de chez moi à des laiderons, mais apparemment, elle n'était pas consciente de sa propre beauté.

Tandis que la pendule approchait de neuf heures, la salle était presque pleine et bruissait des bavardages excités d'une centaine de nouveaux étudiants.

En bas à l'avant, un homme corpulent portant un costume en tweed se passa un coup de peigne et redressa sa cravate avec des mouvements maladroits comme s'il était une tortue entrant et sortant de sa carapace.

"Très bien vous tous, un peu de calme s'il vous plaît."

Lentement, les bavardages se réduisirent à des murmures jusqu'à ce qu'enfin on n'entende plus que le bruit de la craie crissant à travers le tableau.

"Je m'appelle M. Muncie" dit-il en donnant une tape sur le tableau. "Je serai votre professeur de philosophie cette année et en tant que tel, c'est moi que vous viendrez voir lorsque vous voudrez avoir un renseignement, qu'il s'agisse de vos devoirs, d'une demande de conseils ou…"

Je cessai de l'écouter, me mettant à regarder à nouveau la fille blonde. Elle écrivait sur son cahier et tandis que je tendais le cou, je la vis faire un croquis parfait de L'homme de Vitruve de Leonard de Vinci. Surpris, je me penchai en avant pour mieux la voir. Qui était-elle ?

Malgré le fait qu'elle se contentait de dessiner d'un air distrait, le résultat était impressionnant. Se rendant compte qu'on l'observait, elle leva les yeux et m'aperçut. Mon estomac se serra en voyant ses yeux. Ils étaient sombres et profonds et l'on aurait dit qu'ils pourraient glisser jusqu'à l'éternité. Puis elle détourna le regard, gênée, tandis que je regardai à nouveau M. Muncie. Il était toujours en train de parler à propos des points essentiels de la vie universitaire, mais peu importe à quel point j'essayais de me concentrer sur ce qu'il disait, je ne pouvais y prêter attention. Mes yeux se reportaient continuellement sur cette fille mystérieuse. Il fallait que je lui parle.

* * *

CHAPITRE 6 – ELEANOR

J'eus l'impression que ses yeux brûlaient à l'arrière de ma tête, mais je n'osai pas me retourner. Mes joues devenaient de plus en plus chaudes à chaque seconde tandis que la paume de mes mains se couvrait de sueur. J'essayai de me concentrer sur le dessin en face de moi, mais les lignes se déformaient en des gribouillis dénués de signification. Je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il était toujours en train de me regarder.

Une fois encore, je jetai un œil par-dessus mon épaule, apercevant ainsi son sourire espiègle.

Woah, me dis-je. Il était superbe et ne paraissait vraiment pas venir de par ici. Ses traits étaient distingués et bien modelés, ses yeux vibrants et vifs comme s'ils étaient en train de danser. Malgré sa tenue décontractée et ses cheveux en bataille, il était de loin le plus beau garçon de toute l'assemblée, alors pourquoi était-il en train de me regarder ?

M. Muncie marchait de long en large sur le devant de la salle et tandis qu'il atteignait le bout de ma rangée, il remarqua mon dessin et la façon dont je ne cessai de regarder par-dessus mon épaule. Il marmonna quelque chose au sujet de l'existentialisme mais je ne pouvais pas me concentrer sur les détails de ce qu'il disait. Mon cœur battait toujours la chamade, mon estomac était sens dessus dessous tandis que je tournai la tête une dernière fois et…

"Quelque chose vous perturbe mademoiselle ?"

Muncie était penché au-dessus de ma table, l'air pas du tout impressionné. L'éclairage au plafond se reflétait sur son crâne luisant, les quelques mèches de ses cheveux paraissant dérisoires ainsi peignées à travers sa tête chauve.

"Me perturber ? Euh… non. Excusez-moi."

Ses yeux s'étrécirent et il recommença à marcher.

"Peut-être avez-vous envie de partager vos pensées au sujet de l'existentialisme avec le reste de la classe" proposa-t-il en tendant le bras.

Brusquement, je pris conscience du nombre de paires d'yeux qui étaient fixées sur moi. Tout le monde me regardait, amusés que je sois la première personne à me faire remarquer.

"Euh… l'exist… l'existentialisme" balbutiai-je.

Réfléchis, Ellie. Tu as lu des choses là-dessus une centaine de fois. Voilà l'occasion de montrer à quel point tu es intelligente.

"Eh bien… il s'agit de la capacité d'agir de son propre gré en vivant dans le monde" commençai-je.

Muncie parut légèrement impressionné mais continua d'aller et venir à travers la pièce.

"Et quoi d'autre ?" demanda-t-il, agitant son stylo devant lui comme une baguette.

"Et… c'est un sujet éminemment subjectif, qui signifie des choses différentes en fonction des gens…"

J'essayai de gagner du temps, ne sachant pas quoi dire ensuite tandis que je pouvais sentir que je perdais son attention.

"C'est aussi étroitement lié au nihilisme, à la capacité de comprendre que le monde est entièrement absurde et dénué de signification."

Derrière moi, je pus entendre un livre être refermé brusquement, ainsi que le grincement d'une chaise pendant que quelqu'un se levait. Levant la tête, je vis le garçon aux yeux brillants me fixer.

"Puis-je dire quelque chose ?" intervint-il.

Muncie, surpris, ne put que hocher la tête en guise d'approbation.

"Même si je crois que ce que dit cette jeune femme ici présente est à peu près correct, étant donné que l'existentialisme et le nihilisme sont effet étroitement reliés, il me semble qu'elle a commis une erreur de débutant à leur sujet."

Une erreur de débutant ? Pour qui diable se prend-il ? Même si je savais que j'aurais dû être en colère contre lui, d'une certaine façon, je ne pouvais détacher mes yeux de lui. Il était en train de me critiquer, mais il le faisait avec beaucoup de style et de classe. Et cette voix qu'il avait… il aurait pu me traiter des pires noms possibles que j'aurais tout de même souhaité continué de l'entendre.

"Une erreur de débutant !" dis-je en me levant, outragée. "Je ne crois pas, non."

"On confond fréquemment les deux termes l'un pour l'autre" poursuivit-il, "Et je peux parfaitement comprendre pourquoi. D'ailleurs Albert Camus n'a-t-il pas dit un jour : "Je vais vous dire un grand secret, mon ami. N'attendez pas le jugement dernier, celui-ci se passe tous les jours ?"

Muncie et moi le regardâmes, tout comme le reste de la classe. Je ne m'étais jamais sentie aussi petite, ni aussi ignorante.

"Je… je ne sais pas tout à fait quel rapport tout ceci a avec notre sujet" protestai-je, essayant de paraître plus intelligente malgré ce que j'éprouvais.

Il sourit et passa sa langue sur ses lèvres comme s'il s'apprêtait à mener un combat contre quelques gros bras.

"Eh bien…" dit-il en penchant la tête de côté comme s'il évaluait sa proie. "En surface, il semblerait que Camus ne mêle pas entre eux les concepts d'existentialisme et de nihilisme, mais supposons malgré tout que c'est ce qu'il fait au cours de cette citation. Que son idée du jugement pourrait se référer à la fin des temps, lorsque nous serons tous jugés, mais comme il le dit, nous passons par ce processus tous les jours. Cela n'amène-t-il pas le concept qu'en effet, chaque jour est notre dernier jour ? Que comprendre cela, c'est croire encore plus en notre concept du libre-arbitre, dans lequel celui-ci prévaut sur tout ce qui se passe pendant nos derniers instants, comme s'ils étaient toujours les seuls instants à prendre place dans cette zone de temps interdimensionnelle dans laquelle nous existons. Qu'également ces derniers instants sont futiles, puisqu'ils ne sont rien d'autres que… nos derniers instants, quand nous nous préparons à sombrer dans l'oubli, à aller vers notre destination finale…"

Silence.

Quelque part au fond de la salle, quelqu'un se mit à tousser et on aurait dit que cela provenait d'un grand trou caverneux dans le sol. Pendant un moment, je fus certaine de pouvoir entendre les propres battements de mon cœur et mon sang couler dans mes veines, ainsi que le son de mes poumons s'emplissant d'air à chaque inspiration.

"Avez-vous une objection à répondre à cela ?" demanda Muncie avec un sourire narquois.

J'ouvris la bouche mais ne dit rien. Secouant la tête, je rougis et abandonnai tout espoir de pouvoir m'en tenir à mes positions. Me rasseyant furtivement sur ma chaise, j'avais l'impression qu'on m'avait entièrement et parfaitement fait la leçon.

"Bien, dans ce cas" dit Muncie en tapant des mains. "Où en étions-nous ?"

Se dirigeant à l'autre bout de la salle, il reprit ce qu'il disait. Pendant ce temps, je pris mon stylo et barrai mon dessin, noircissant la page tandis que L'homme de Vitruve disparaissait au milieu de la feuille endommagée.

La fac… c'était supposé être sympa. C'était supposé vous faire sentir plus intelligent, mais si chaque cours se déroulait comme celui-là, je n'allais pas tenir une semaine. J'eus soudainement l'impression d'être la personne la plus stupide de la pièce.

Derrière moi, je pouvais à nouveau sentir la brûlure d'un regard derrière ma tête, mais cette fois, je ne me retournai pas. S'il voulait me regarder, alors il pouvait le faire, mais en aucun cas je ne voulais lui prêter une quelconque attention.

Quel enfoiré prétentieux. Je vais lui donner une leçon sur la futilité nihiliste.

* * *

CHAPITRE 7 – FREDDY

Je la trouvai sur la pelouse avec un carton de lait au chocolat. Appuyée contre le tronc d'un saule tout proche, elle dessinait sur son cahier avec une paille dans la bouche. Un pli creusait son front et plus je me rapprochais, plus ses griffonnages devenaient enragés. Comme j'arrivais plus près, je la vis tenir son stylo comme si c'était un couteau, ce qui me fit hésiter, me demandant si ce ne serait pas préférable de la laisser seule pour le moment, mais sentant ma présence, elle leva les yeux. Elle me lança un regard noir, les yeux en feu.

"Euh… salut" dis-je en agitant timidement mes doigts vers elle.

Elle ne cilla pas.

"Salut…" répondit-elle, son stylo toujours coincé comme un poignard entre ses doigts crispés. " Tu reviens pour m'humilier davantage ?" demanda-t-elle.

Choqué, je me laissais tomber en face d'elle et voulu lui toucher le bras, mais elle tressaillit et se recula.

"Je suis désolé. Je suis vraiment navré" plaidai-je. "Vraiment je le suis. Je ne voulais pas être…"

"Un enfoiré aussi arrogant" termina-t-elle ma phrase.

Aïe…

"Oui… Peut-être que j'ai été plutôt arrogant."

"Et peut-être que tu t'es montré un peu enfoiré."

Cela ne se passait pas bien, mais malgré sa colère, elle était toujours à couper le souffle, sa rage la faisant paraître encore plus jolie. Pour une raison quelconque, je me retrouvais à finalement apprécier ce sentiment d'être détesté. C'était nouveau pour moi. D'habitude les filles faisaient la queue pour s'accrocher à mon bras mais le cas présent, à l'inverse, constituait une sorte de challenge.

Jetant un œil par-dessus le haut de son cahier, je vis qu'elle avait rayé tout son précédent dessin et, embêté de voir ce qu'elle avait fait, je lui pris le cahier des mains en m'exclamant.

"Pourquoi tu as fait ça ? C'était superbe !"

Elle fronça encore plus les sourcils.

"L'homme de Vitruve… Tu avais dessiné un chef-d'œuvre et à présent… tu l'as détruit. Pourquoi as-tu fait ça ?"

Je me mis à feuilleter les autres pages mais avant d'avoir pu m'attarder sur un autre de ses dessins, elle me reprit le cahier des mains.

"Parce que c'était mauvais" dit-elle. "Je ne suis pas exactement ce qu'on peut appeler une artiste."

"Comment ?" m'exclamai-je, stupéfait de voir à quel point elle se mésestimait elle-même. "Bien sûr que si tu en es une."

Pendant un instant, elle me regarda prudemment, son cahier pressé contre sa poitrine en guise de protection.

"Pourquoi tu es là ?" demanda-t-elle, son visage s'adoucissant quelque peu.

Je fouillai mon esprit à la recherche d'une réponse, puis je compris soudainement que je ne savais pas pourquoi.

"J'avais juste besoin de te parler. Je suis désolé de t'avoir embarrassée plus tôt. Tes arguments étaient impressionnants et je me suis juste laissé emporter sur le moment. Je me suis vraiment conduit comme un idiot."

Elle recommença à avoir l'air renfrogné.

"Non, tu m'as fait me conduire comme une idiote" répliqua-t-elle.

"Je ne crois pas non" raillai-je. "Tout le monde était de ton côté. Ils se sont probablement tous demandés qui était donc ce type étranger qui pense tout savoir à propos de l'existentialisme."

Les yeux toujours brûlants, elle leva la tête.

"Je me suis demandé la même chose."

Woah… Aïe… Elle ne se retient pas, ça me plaît.

"Je m'appelle Freddy" dis-je en lui tendant la main.

Elle me serra la main à contrecœur avant de s'écarter.

"Eleanor" répondit-elle. "Mais tous mes amis m'appellent Ellie."

"Eleanor" rêvassai-je. "Comme Éléonore d'Aquitaine ?"

Elle me fixa pendant cinq bonnes secondes, le regard vide.

"Enfin" dis-je pour changer de sujet. "Tu viens de l'Arkansas ?"

Elle secoua la tête.

"Et toi non plus."

Il y avait une nuance de scepticisme dans sa voix et pendant une seconde, je me mis à paniquer, croyant qu'elle était au courant de qui j'étais. Puis je revins à la réalité. Je savais qu'il n'y avait aucun moyen qu'elle le sache. Ici, en dehors de mon environnement habituel, absolument personne ne pouvait le deviner.

"Tu me dis quelque chose" dit-elle.

Merde. Peut-être qu'elle sait finalement.

"Euh, te dire quelque chose ?" demandai-je en me retournant.

J'attendis qu'elle réponde," mais elle regardait par-dessus mon épaule en direction de deux filles qui s'approchaient.

"Écoute, mes amies sont ici" dit-elle pour mettre un terme à notre discussion.

"Je ferai mieux d'y aller dans ce cas" répondis-je. "Je suppose qu'on se reverra en cours demain."

Elle ne répondit pas mais se leva pour accueillir ses amies.

"Salut…" dis-je, même si je savais qu'elle ne pouvait pas m'entendre, car elle était déjà en train de bavarder et de gesticuler avec vivacité avec ses bras.

Sans avoir d'autres choix, je jetai mon sac par-dessus mon épaule et m'en allai. Un regard rapide derrière moi me montra qu'elle m'avait complètement oublié. Parler aux gens dans le monde réel, c'est compliqué, me dis-je. Comment font les garçons normaux pour rencontrer des filles ?

A travers la pelouse, je pus voir Sebastian tout seul. Il était en train de jongler et un monocycle était appuyé sur un arbre tout proche. Il laissa tomber ses balles en me remarquant et me fit signe.

"Comment ça va ?" demanda-t-il, ramassant ses balles tombées sur l'herbe.

Voyant que je regardais son vélo à une seule roue, il s'esclaffa.

"Je vais rejoindre le Club du Cirque" expliqua-t-il comme si cela rendait tout plus normal.

"Ils ont un club comme ça ici ?"

Il haussa les épaules.

"Je songe à en créer un en tout cas."

M'asseyant à côté de lui, je pris mon déjeuner dans mon sac puis tapotai l'herbe tout autour. Il s'étendit et reposa sa tête contre ses bras étirés.

"Je peux te demander quelque chose ?"

"Bien sûr" répondit-il, ses yeux fixés sur les feuilles en train de bruisser au-dessus de nous.

"Tu as des trucs sur comment il faut parler aux filles ?"

Une explosion de rire s'échappa de sa bouche tandis qu'il roulait sur lui-même et gloussait comme un fou.

"C'est vraiment à moi que tu demandes ça ? A moi ?"

Je jetai de nouveau un œil aux balles et au monocycle et me dis que je ne posais sûrement pas la question au bon type. En soupirant, je tournai mon regard en direction d'Eleanor. Son rire nous parvenait à travers la brise. Cela aurait sonné comme une musique à mes oreilles si je n'avais pas supposé qu'elle riait à mon sujet.

"Euh… Sebastian. Je suis nul avec les filles. Je n'ai aucune idée de ce qu'il faut faire."

"Bienvenue au club" répondit-il en mordant dans son sandwich. "Je n'ai jamais su non plus."

* * *

CHAPITRE 8 – ELEANOR

"Ellie, il est vraiment canon !"

"Tellement !" acquiesça Heather.

Nous regardâmes à travers la cafétéria et le vîmes assis à côté de son colocataire. Ils étaient pris dans une discussion passionnée tandis qu'ils installaient leurs livres sur la table.

"Oui, il est canon, et alors ?" dis-je en mordant l'extrémité d'une frite.

"Eh bien… Je pense qu'il t'apprécie" dit Jo en se penchant pour murmurer. "II n'arrête pas de te regarder."

Je jetai un oeil de l'autre côté et choisis de me concentrer sur mon téléphone.

"Oui, eh bien, il ne m'intéresse pas. Ce n'est qu'un crétin prétentieux."

Je pouvais sentir qu'elles me regardaient toutes les deux comme si j'étais folle, mais je gardai la tête baissée et tâchai de changer de sujet.

"Son copain est bizarre en tout cas. Il est là à jongler, ce genre de truc."

Nous rîmes en le voyant essayer de jongler avec quatre pommes juste avant qu'il ne les fasse toutes tomber sur la table.

Avant d'avoir pu me retourner, Freddy leva la tête et ses yeux rencontrèrent les miens. Il était impossible de nier à quel point ils étaient vivaces. En fait, on ne pouvait pas nier à quel point il était lui-même magnifique, mais je ne pouvais toujours pas oublier le cours de la veille, de comment il m'avait fait me sentir si petite et stupide. Je détournai le regard, faisant semblant de ne pas l'avoir vu.

"Hé, il vient par ici" murmura Heather en me donnant un coup de coude dans les côtes.

Oh mon Dieu, non.

Avant d'avoir pu songer à un moyen d'échapper à son attention, il se tenait devant moi, son corps musclé faisant barrage à l'éclairage du plafond. Je regardai Heather et Jo pour qu'elles me viennent en aide, mais je les vis rougir tandis qu'elles levaient la tête vers lui, leurs yeux brillants et en train de glousser.

"Salut" sourit Jo.

"Salut" me dit-il tout en l'ignorant. "Tu veux venir apprendre à jongler ?"

J'éclatai de rire.

"Tu es sérieux ? C'est sans doute l'une des pires premières phrases d'approche que j'aie jamais entendues."

A présent c'était son tour de rougir et de se gratter la tête nerveusement.

"Un café alors ?" demanda-t-il.

Je secouai la tête, espérant qu'il comprendrait le message.

"Ou on pourrait aller se balader ?"

Pourquoi il ne laisse pas tomber ?

J'essayai de l'ignorer mais je ne pouvais m'empêcher de regarder ses yeux. Me levant pour m'éloigner de la table, je me cognai contre lui et pus ainsi sentir à quel point il était athlétique. Baissant les yeux, je pus percevoir les lignes en V de ses muscles qui saillaient à travers le haut de son jean.

"Tu ne viens pas de nous dire que tu voulais rentrer à la résidence ?" dit Heather avec un sourire narquois.

Je lui lançai un regard furieux et elle rit.

"Cool !" rayonna Freddy. "Je peux t'accompagner jusque là-bas. Je vais aussi dans cette direction de toute façon."

"D'accord" cédai-je. "Mais je suis pressée."

Tandis que nous sortions sous le soleil éclatant, une grande blonde portant un crop top blanc monta les marches en se dandinant. Freddy intercepta son regard tandis que nous passions et elle sourit, ses yeux lorgnant son corps de haut en bas. Un éclair de jalousie me traversa, ce que je regrettai. Freddy, cependant, ne sembla pas lui prêter une quelconque attention. Il était plongé jusqu'aux coudes dans son sac à la recherche de quelque chose.

"Là" dit-il en sortant un livre à couverture rigide d'apparence ancienne. "Je t'ai apporté ça."

Tandis qu'il me le tendait, je pus respirer la légère odeur du vieux papier. Le prenant dans ma main, je sentis sa couverture en cuir.

"Ce truc pèse une tonne" dis-je.

"Oui, c'est une première édition. Ils utilisaient du papier plus épais à cette époque."

"Une première édition ?" dis-je, bouche bée.

"Oui" dit-il en haussant les épaules. "La plupart de mes livres en sont."

Passant le bout de mes doigts sur les lettres dorées, j'étais stupéfaite de voir ce livre rare et me murmurait à moi-même, "Une Mort Heureuse… j'ai toujours voulu l'avoir."

Il sourit et sortit quelque chose d'autre de son sac.

"Et ça, bien sûr. J'allais l'oublier."

La petite boîte de chocolats faites par un artisan-chocolatier était proprement emballée dans du papier doré surmontée par un ruban rose.

"Oh, merci !" m'exclamai-je.

J'étais en train de rapidement changer d'avis à son sujet, et je n'avais aucun moyen de stopper cela.

"Je voulais juste m'excuser pour l'autre jour. Honnêtement, je ne voulais pas être grossier ou paraître condescendant, ou quoi que ce soit. J'essayais juste d'ouvrir le dialogue, mais je suppose que je m'y suis mal prit."

Continuer : partie 2 sur 2