Cent ans après : la mémoire de la Première Guerre mondiale / One Hundred Years after: The Memory of the First World War
Introduction
Elli Lemonidou
Rien ne pèse autant que la mémoire ! Maintenant que le siècle, qui a débuté avec la Première
Guerre mondiale, a pris fin, son histoire et sa valeur peuvent aujourd’hui être examinées
avec le recul nécessaire.
Les décennies si denses qui l’ont suivi ont complètement bouleversé les réalités
géopolitiques, sociales, financières et économiques mondiales. Une Seconde Guerre
mondiale, l’Holocauste, la guerre froide et de nombreux conflits, mais aussi l’amélioration de nos conditions de vie, les progrès et développements technologiques, en particulier
dans le transport et la communication, ont certainement modifié notre façon de percevoir
le monde et ses frontières. Il n’en reste pas moins que la Première Guerre mondiale n’a
cessé, depuis cent ans, de faire l’objet de récits et d’études. En témoignent la persistance
des débats sur les causes de son déclenchement, la domination de certains récits nationaux
ainsi que la gestion de l’événement (organisation de célébrations annuelles, etc.).
Cette « résistance historique » de la Grande Guerre a trouvé un écho important ces
dernières années, avec la commémoration de son centenaire. On assiste, à cette occasion,
à la confirmation du renouvellement de l’intérêt scientifique, et parfois public, qui
a commencé il y a quelques décennies et qui aborde des sujets jusque-là inconnus ou
négligés. Des voix se font entendre, qui demandent à dépasser le cadre strict des frontières
et encouragent, dans un esprit de coopération scientifique, des études transnationales, y
compris sur les causes du déclenchement du conflit. Des pays, pour lesquels le premier
conflit mondial n’a eu à jouer qu’un rôle secondaire sur le plan de l’historiographie et de
la mémoire, sont également touchés par le poids symbolique de cet anniversaire.
Les raisons qui expliquent l’importance de la Grande Guerre sont trop nombreuses
et trop complexes pour être présentées dans cette introduction. Les données des deux
premières années de la commémoration rappellent toutefois, comme une introduction à ce
livre, combien la Première Guerre mondiale a constitué une étape décisive dans l’histoire
de la modernité, autant sur le plan politique que sur le plan diplomatique, avec trois
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
conséquences géopolitiques principales : l’effondrement des vieux empires, la création
d’un grand nombre de nouveaux États-nations et des ruptures dans le développement
des puissances coloniales. Il s’agit ici, et incontestablement, d’une étape primordiale dans
l’histoire du xxe siècle et plus généralement de l’humanité. C’est une guerre totale qui a
impliqué les sociétés dans leur globalité, et connait pour la première fois avec une telle
ampleur et une telle intensité, l’extermination industrialisée de personnes sur les champs
de bataille, et au-delà, les déportations planifiées de populations à une grande échelle,
la disparition de la distinction entre civils et belligérants. Les États élargissent le champ
de leurs compétences. La censure est partout réhabilitée au nom de l’intérêt national. La
propagande et le renseignement à travers les anciens et les nouveaux moyens d’information
et de communication sont systématiquement organisés.
Notre équilibre géopolitique mondial et la carte actuelle de l’Europe s’expliquent certes
largement par les répercussions de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide, mais
elles trouvent également leurs fondements dans les conséquences de la Première Guerre
mondiale elle-même. C’est pourquoi l’étude de ce conflit est toujours d’actualité, non
seulement dans les pays qui ont joué les premiers rôles et payé le plus lourd tribut du
sang, mais aussi dans les pays dont l’existence intrinsèque elle-même a été influencée par
les évolutions du conflit.
L ’intérêt du public, comme de la recherche, est constamment stimulé. Certains
commentateurs établissent un lien, à tort ou à raison, entre la situation d’avant-guerre
au début des années 1910 et la situation internationale actuelle. Malgré des différences politiques, sociales et économiques évidentes, la comparaison des deux époques a permis
de regagner l’intérêt d’une grande partie de l’opinion mondiale. Le nombre croissant
et la qualité des productions historiographiques récentes, ainsi que l’émergence de
nouvelles recherches, façonnent la perception moderne de la guerre et sa mémoire. Des
témoignages récents ou anciens mais reformulés et représentés renouvellent la mémoire
collective, alors que simultanément ne cessent d’être posées encore aujourd’hui de
nouvelles questions, relançant de manière continue l’intérêt international de la recherche
en la matière.
Une clarification de deux notions, qui apparaissent naturellement et très fréquemment
dans ce volume, est cependant ici nécessaire : histoire et mémoire. Comme le souligne à
juste titre Frédéric Guelton, de grands théoriciens du xxe siècle ont mis en évidence leurs
différences, en mettant l’accent sur des critères strictement scientifiques de l’historiographie
académique, en opposition aux critères subjectifs et émotionnels qui caractérisent la
formation de la mémoire au niveau politico-social et individuel. Si cette distinction doit
rester nette, elle ne doit pas cacher le fait que les deux notions sont en réalité étroitement
liées, à travers les convergences et les divergences de leurs récits.
2
INTRODUCTION
Au fil des années, comme il ressort clairement de certains articles, l’historiographie
a été mobilisée à de nombreuses reprises, principalement dans les régimes autoritaires,
afin de fournir la base théorique nécessaire aux récits mémoriels formellement imposés.
Dans d’autres cas, l’historiographie participe, parfois involontairement, à la façon dont les
nations ou les groupes se souviennent de leur passé, par l’utilisation sélective, fragmentaire
ou parfois délibérément déformée de ses positions à travers les canaux de la soi-disant
histoire publique. Plus souvent encore, en particulier au cours des dernières décennies,
l’historiographie a largement mis en valeur les outils de configuration et de cartographie
de la mémoire, par leur analyse minutieuse et leur utilisation critique dans la recherche et
la formulation de ses propres conclusions. Cela s’est régulièrement produit au cours des
dernières années dans le cas de la Première Guerre mondiale.
Avec la mort des derniers anciens combattants aux débuts du xxie siècle, la Grande
Guerre est définitivement passée au stade de l’historicisation et de la convergence entre
l’historiographie et la mémoire. L ’historiographie se tourne vers la mémoire multicouche
de la guerre, examine toutes ses dimensions dans l’espace et le temps, exploite de manière
critique ses preuves, essayant de rétablir la vraie image de la guerre à travers la façon dont
les gens en parlaient ou l’écrivaient. Elle cherche de nouvelles compositions dans lesquelles
les questions de la mémoire et, plus généralement, de l’acquisition du fait occupent une
place essentielle. Pendant ce temps, les historiens universitaires formulent ensemble les
nouveaux récits de la mémoire de la guerre, utilisant les canaux de l’histoire publique ; ils
sont conseillers pour l’organisation d’expositions ou dans la production de documentaires historiques, ils participent à des émissions de radio et de télévision, siègent dans les comités,
étatiques ou locaux, pour la promotion de la mémoire de la Grande Guerre.
Ce volume se place précisément dans l’esprit de cette convergence, cherchant à
cartographier l’héritage d’un événement si important de l’histoire européenne et mondiale
à travers les chemins différents mais aussi souvent croisés, du discours académique et de la
perception publique de cette guerre.
* * *
Le présent ouvrage se fonde essentiellement sur les communications présentées lors
du colloque international qui s’est tenu à Athènes le 16 mai 2014 portant sur la
mémoire de la Première Guerre mondiale en Europe, mais s’enrichit de deux nouvelles
contributions. Le choix de ce thème s’explique par le rôle particulier que la mémoire
(ou l’oubli) de la guerre a joué de manière diachronique dans les historiographies nationales
et les traditions particulières. Même si les conditions de l’organisation du colloque ne
permettaient pas de couvrir un très grand nombre de pays, nous avons tenté de présenter
un échantillon représentatif du continent européen : d’une part, quatre puissances
européennes traditionnelles (la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie) et, d’autre
3
CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
part, quatre pays de la région des Balkans (la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie et la Grèce).
Si les premières ont eu, comme on le sait, un rôle crucial au cours de la guerre elle-même
ainsi que dans l’élaboration et la préservation ultérieures de sa mémoire (jusqu’à former le
noyau des First World War Studies), la péninsule des Balkans a joué un rôle particulièrement
important (mais trop souvent négligé), puisqu’elle a constitué l’un des principaux fronts
de la guerre. La mémoire de l’événement dans cette région a donc développé, au fil du
temps, une remarquable diversité. Ces approches nationales coexistent avec des articles
consacrés aux dimensions européennes et transnationales de l’histoire et de la mémoire de
la Première Guerre mondiale.
La première partie de ce livre est constituée de trois contributions qui abordent les
cas de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie et de deux autres à la thématique plus
spécialisée pour l’Allemagne. L ’approche centralisée qui caractérise les trois premiers textes
n’empêche pas leurs auteurs d’aborder le sujet avec une logique et une méthodologie
différentes, selon leur point de vue personnel et les particularités de chaque cas. Une autre
approche a été suivie pour l’Allemagne, un pays-clé pour la compréhension de ce conflit
dont l’étude est très longtemps restée tabou, prisonnière, entre autres, de considérations
politiques et diplomatiques. Au lieu d’embrasser dans son ensemble le paysage mémoriel
de ce pays, ces deux articles se penchent sur deux sujets insuffisamment étudiées, mais
toujours avec l’objectif de contribuer à une meilleure interprétation et compréhension de
ce difficile après-guerre.
Le second groupe de textes concerne la zone des Balkans : il convient ici de s’y attarder.
L ’une des principales demandes de la recherche scientifique sur la Première Guerre
mondiale, exprimées notamment à l’occasion du centenaire, est l’étude de son expansion
géographique et thématique. L ’imaginaire collectif associe encore trop largement et
exclusivement le conflit mondial au front occidental, un théâtre d’opérations certes
essentiel mais pas unique. Il s’agit donc de prendre en considération la recherche et les
écrits déjà existants pour ces régions jusque-là encore considérées comme secondaires et
qui souffrent d’une faible visibilité (notamment pour des raisons linguistiques), mais aussi
de développer de nouvelles études sur le modèle de ce qui se fait dans les historiographies
les plus développées de la Grande Guerre (par exemple, en histoire sociale, économique et
culturelle). Il ne peut y avoir une enquête historiographique vraiment globale et inclusive
sans l’intégration effective des informations et des analyses de tous les fronts, avec leurs
convergences et divergences, que l’on peut retrouver ailleurs en Europe et dans le monde.
Une deuxième demande, connexe de la production scientifique récente, est la discussion
sur les limites temporelles réelles du premier conflit mondial. Si la précédente génération
de chercheurs a longuement évoqué la Première Guerre mondiale, l’entre-deux-guerres et
la Seconde Guerre mondiale sous le même prisme, celui d’une « guerre civile européenne »
4
INTRODUCTION
ou d’une « nouvelle guerre de Trente ans », la nouvelle génération considère que la guerre
est si inextricablement liée aux conflits violents qui se sont produits, à l’échelle locale, peu
avant 1914 et, surtout, immédiatement après 1918, que chaque tentative de restitution
historique qui n’en tient pas compte est incomplète. Le long First World War apparaît avec
une fréquence croissante dans la bibliographie internationale et pousse une partie des
chercheurs à placer le véritable début de la guerre en 1911 ou en 1912 et sa fin en 1923.
Le cas des Balkans prend ici toute son importance, et pas seulement comme détonateur du
conflit ou pour la localisation d’un front à moitié oublié de la guerre (le « front balkanique »
ou « front macédonien »). Le facteur balkanique fait inextricablement partie d’un schéma
d’interprétation plus large qui lie directement la Première Guerre mondiale, non seulement
à la concurrence entre les grandes puissances de l’Europe occidentale, mais aussi au déclin
progressif et à la désintégration des formes impériales puissantes dans l’espace plus large
de l’Europe de l’est et du sud-est. Déjà depuis la fin du xixe siècle, la péninsule balkanique
a constitué le point de croisement de deux empires avec de multiples problèmes internes,
les empires austro-hongrois et ottoman, avec un troisième, l’empire russe, qui exerçait aussi
son influence dans la région. Dans ce contexte explosif, les nationalités, qui vivaient depuis
des années intégrées dans les formes impériales, ont commencé d’une part à affirmer leur
émancipation des centres supranationaux, d’autre part à revendiquer l’espace vital le plus
large possible pour leur survie comme entités étatiques autonomes. Après une série de
changements successifs et de développements individuels majeurs au cours des dernières
décennies du xixe e et au début du xx siècle, les guerres balkaniques des années 1912-1913 ont surgi, comme une évolution inévitable pour réclamer des territoires du fragile Empire
ottoman, qui avait déjà reçu, un an plus tôt, un important coup symbolique et essentiel
avec l’offensive italienne en Libye.
Les développements, par conséquent, de la Première Guerre mondiale dans les Balkans
sont étroitement liés aux plans d’intégration nationale des peuples de la région ; les
revendications nationales et la concurrence inter-balkanique ont été des facteurs décisifs
pendant toute la durée de la guerre, avec des répercussions sur les options militaires et
diplomatiques. La fin officielle des hostilités n’a pas arrêté des évolutions perçues comme
vitales, des années après, en particulier pour la Roumanie et encore plus pour la Grèce. Il a
fallu attendre le traité de Lausanne, en 1923, pour régler définitivement le statut juridique
de la région.
Les événements de la Première Guerre mondiale ont été intégrés par les historiographies
nationales de ces pays dans un contexte plus large de luttes pour l’intégration nationale et
territoriale, ce qui a sapé, à un certain degré (à l’exception de la Serbie), son importance
et sa visibilité comme étape distincte de ce processus. En outre, dans la plupart des cas,
l’histoire et la mémoire de cette période ont été ensuite minées de manière décisive soit
par le poids des événements historiques qui ont suivi (principalement la Seconde Guerre
mondiale et ses développements), soit par une lecture idéologique de l’histoire à des fins
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
politiques. Par conséquent, la demande pour une révision systématique de l’implication
de ces pays dans la Première Guerre mondiale, mais aussi l’empreinte que cette guerre a
laissée (ou n’a pas laissée) dans la mémoire officielle et collective constitue un défi majeur
pour la recherche scientifique moderne.
* * *
Quelques mots sur le choix et la forme des textes. Nous avons estimé qu’il convenait de
laisser aux chercheurs la liberté de se focaliser sur les aspects qu’eux-mêmes considéraient
comme les plus importants dans le contexte plus général de la mémoire de la guerre.
Nous considérons que tous les textes contenus dans le volume reflètent non seulement
divers exemples nationaux, mais aussi les personnalités scientifiques de leurs auteurs et
constituent ainsi des abacules, précieux et intégrants, d’une même mosaïque, nécessaires
pour la formulation et l’expression d’une évaluation globale, basée précisément sur la mise
en commun de nombreux éléments particuliers.
Les deux contributions, plus générales, des professeurs Georges-Henri Soutou et
Jay Winter ouvrent le débat. Elles fixent le cadre à la fois pour discuter la question de la
mémoire européenne de la guerre, et pour analyser la dimension transnationale, qui con-
stitue le principal défi dans l’approche historiographique moderne de la Grande Guerre.
L ’ouvrage commence avec l’article du professeur et académicien français Georges-Henri Soutou, qui propose de répondre à la question de l’existence ou non d’une mémoire
européenne commune de la Grande Guerre. L ’auteur souligne la résistance des récits
mnémoniques nationaux dans l’espace européen, tout en mettant en évidence les convergences
d’interprétation qui se manifestent depuis quelques années dans différents pays. Elles
apparaissent au gré du développement de la recherche scientifique et concernent notamment
trois sujets : l’interprétation de la guerre comme une catastrophe européenne commune,
la recherche de l’origine de l’idée européenne et la critique généralisée du traité de Versailles.
Dans un deuxième chapitre, le professeur Jay Winter analyse la dimension
transnationale de l’approche de la Première Guerre mondiale, qui a déjà affecté diversement
l’historiographie. Il défend la pertinence de cette approche car elle permettrait de
comprendre un grand nombre d’aspects de la guerre que n’expliquent pas suffisamment
les récits nationaux. Il se réfère également à sa propre participation à des programmes de
recherche majeurs (à l’intérieur ou en dehors de l’espace conventionnel de l’historiographie
universitaire) conçus ou exploités dans une perspective transnationale.
Les chapitres qui suivent se consacrent à des cas nationaux. L’historien militaire
Frédéric Guelton étudie le cas de la France. Il propose d’analyser le paysage mémoriel
français au début de l’anniversaire de la Première Guerre mondiale. Il souligne, entre
autres, l’importance continue de la dimension locale et familiale de la mémoire de la
6
INTRODUCTION
guerre en France. Il met également en lumière la prépondérance du centenaire par rapport
aux anniversaires d’autres événements historiques majeurs. Frédéric Guelton pointe enfin
l’existence notable de monuments ou de cimetières pour les étrangers tombés sur le sol
français et note la différence dans le traitement qui leur est accordé par la politique et
l’opinion publique du pays.
William Philpott présente ensuite l’évolution historique de la mémoire de la guerre au
Royaume-Uni. Il met en avant d’autres facteurs que ceux traditionnellement étudiés dans
le cadre de l’historiographie universitaire, mais aussi la présence persistante dans le débat
public et universitaire, depuis près d’un siècle, des questions sur la nature de la guerre et
la participation britannique.
L ’Allemagne, où la mémoire et la gestion historiographique de la Première Guerre
mondiale ont pendant des années fait face à de nombreuses difficultés, est étudié à travers
deux articles. Tous deux mettent l’accent sur la question critique de la réception de
l’événement pendant les hostilités et durant l’entre-deux-guerres. Le professeur Christoph
Cornelissen souligne l’importance du rôle des historiens allemands pendant la guerre.
Ceux-ci adoptaient pour la plupart l’idéologie étatique officielle, qui défendait l’idée
d’une « guerre spirituelle » atypique pour justifier moralement sa politique. Selon lui,
cette attitude des intellectuels allemands a eu un impact de longue haleine sur la manière
de recevoir et d’interpréter la Première Guerre mondiale dans le pays. L ’exemple le plus
représentatif est celui du traitement historiographique des atrocités allemandes commises
sur le sol belge. Pour sa part, Nils Löffelbein se concentre sur la difficulté de la question
des combattants handicapés invalides, qui constituaient la mémoire vivante de la Première Guerre mondiale dans la République de Weimar, ainsi que l’utilisation de cette population
par le national-socialisme.
Le cas de l’Italie, qui présente aussi un grand intérêt, est analysé par le professeur
Nicola Labanca. Son article montre que, en dépit d’une forte présence de l’historiographie
universitaire, la Première Guerre mondiale se trouve relativement écartée de la mémoire
collective des Italiens. Seule la région du Nord-Est de l’Italie, proche des champs de
bataille du front austro-italien, fait exception : la mémoire des événements y survit et se
reproduit grâce à de nombreuses activités allant de la riche production historiographique
des maisons d’édition régionales jusqu’à l’utilisation polyvalente et la promotion des
itinéraires historiques de la région.
Les articles suivants se focalisent sur l’espace des Balkans. Région essentielle, puisque
la guerre y a commencé avec l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois à Sarajevo
le 28 juin 1914. Elle a également été décisive dans l’issue finale du conflit si l’on considère
que la retraite des forces germano-bulgares du front balkanique, à l’automne 1918, a joué
un rôle d’accélérateur jusqu’à l’armistice du 11 novembre et l’effondrement des puissances
centrales. Plus largement, la mémoire de la Première Guerre mondiale en Europe de
l’Est (qui s’étend encore au-delà des Balkans) possède un caractère très particulier. Cette
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
région a en effet été profondément marquée par la doctrine marxiste-léniniste (qui était le
courant idéologique dominant pendant des décennies) et influencée par le récit national,
qui a lui-même fluctué au gré des évolutions sur le champ de batailles et des processus
diplomatiques d’après-guerre.
Le cas de la Roumanie est ensuite présenté par Florin Turcanu. Il montre qu’après
le changement de régime et le virage idéologique connexe de 1945, l’interprétation
du caractère impérialiste de la Première Guerre mondiale a prévalu. Cette approche
unidimensionnelle a cependant connu ses premières limites assez rapidement. Depuis les
années 1950, en effet, une partie des historiens défend l’idée que la participation de la
Roumanie à la Première Guerre mondiale faisait partie de sa lutte pour l’intégration, ce
qui a aussi trouvé un écho direct dans les cérémonies commémoratives officielles. Cette
tendance a culminé dans les années suivantes, avec pour principaux axes le souvenir de la
victoire roumaine à Marasesti, en août 1917, et le retour de la mémoire officielle de figures
héroïques de l’histoire roumaine de la même époque.
Le cas de la Bulgarie, examiné par Gueorgui Peev, est comparable. La mémoire de
la Première Guerre mondiale est également restée esclave des forces politiques et des
interprétations que celles-ci fournissaient (notamment pour justifier la décision du pays
à participer à la guerre et l’attitude de l’armée à l’automne de 1918). L ’auteur souligne la
prédominance de l’interprétation léniniste après la Seconde Guerre mondiale. Il met aussi
en évidence les premières limites en faveur d’une acceptation relative du récit patriotique,
qui apparaissent en Bulgarie quelques années avant la chute du régime communiste.
Le cas de la Serbie se singularise de ceux des autres pays balkaniques. Le poids
historique et mémoriel de la Première Guerre mondiale y reste particulièrement puissant. Dušan Bataković analyse le phénomène dans sa dimension historique, soulignant que
les pertes humaines en Serbie ont contribué à donner à cette guerre une place centrale
dans la mémoire nationale. Cela se manifeste, entre autres, par le grand flux de visites des
monuments créés pour les Serbes tombés à l’intérieur et à l’extérieur du territoire serbe.
Dušan Bataković décrit également la gestion difficile de la mémoire au sein de l’État
yougoslave unifié, quand l’histoire des Serbes au cours de la Première Guerre mondiale
avait été intégrée dans le récit national yougoslave, soumis à une conception marxiste de
l’histoire pendant la période du communisme (1945-1990).
Elli Lemonidou présente ensuite les étapes difficiles de la mémoire de cette guerre
en Grèce, pays de l’espace balkanique qui a suivi un parcours historique très spécifique
dans les décennies suivantes. Les années 1940, particulièrement traumatisantes pour la
Grèce, ont éclipsé les souvenirs de la guerre précédente (dans la mémoire comme dans
l’historiographie), de telle sorte que le grand conflit, qui avait douloureusement divisé le
pays dans le milieu des années 1910, a été oublié. Il s’agit ainsi dans cet article de restituer
l’importance de la dimension grecque de la Première Guerre mondiale et de donner des
pistes pour la diffusion de sa mémoire.
8
INTRODUCTION
Dans un dernier article, Oliver Janz fait la présentation détaillée d’un programme
scientifique transnational. Il s’agit de l’Encyclopédie en ligne de la Première Guerre mondiale,
dont le contenu est publié depuis octobre 20141. Cette encyclopédie, qui connaît un
enrichissement régulier de ses entrées, est le produit de la coopération d’un grand réseau
d’experts issus de nombreux pays. Elle vise deux objectifs principaux. D’une part, il s’agit
de proposer une large couverture géographique, qui reflète la dimension véritablement
globale de la Première Guerre mondiale. D’autre part, elle vise l’inclusion d’un nombre
important d’approches thématiques, qui dépassent les limites des historiographies
nationales et couvrent des aspects spécifiques de la guerre dans leurs dimensions régionales
ou internationales.
Ce livre ne conclura pas définitivement le débat sur la mémoire de la Première
Guerre mondiale. Le fait que ces textes soient publiés peu avant l’achèvement des
commémorations soulève automatiquement une question, exprimée également par
les nombreux contributeurs de ce volume : cet anniversaire, avec la multitude de ses
manifestations, a-t-il contribué ou non à une évolution du paysage mémoriel en Europe ?
Les initiatives – étatiques, locales, universitaires, privées, nationales ou internationales –
ont-elles donné lieu à un repositionnement de la Première Guerre mondiale au sein de
la communauté académique, mais aussi dans la conscience du citoyen européen moyen ?
Il est certain que les réponses à ces questions vont occuper la communauté des spécialistes à
partir de 2018. Il est opportun de contribuer à ce dialogue, en continuant la collaboration
scientifique, avec une possible ouverture à des spécialistes d’autres pays. Nous pourrons alors établir un bilan des commémorations.
* * *
Cette brève introduction ne peut être conclue que par une série de remerciements à
tous ceux qui, de diverses manières, ont contribué à la tenue du colloque de 2014 et à la
publication du présent ouvrage.
Nous voudrions avant tout remercier les autorités de l’université de Patras qui,
dès le premier moment, dans une phase de transition pour l’institution et au milieu
d’une conjoncture globalement très difficile pour la recherche universitaire en Grèce, a
chaleureusement accueilli l’initiative du colloque et de la publication des actes, en vertu
d’une convention spéciale de coopération avec l’École française d’Athènes. Nous devons
une mention spéciale à l’ancien recteur et à l’ancien vice-recteur aux affaires académiques
de l’université, Georges Panagiotakis et Pantelis Kyprianos, qui ont permis, grâce à leurs
efforts personnels, de surmonter à temps les écueils bureaucratiques et rendu possible
1. [en ligne]. URL : www.1914-1918-online.net.
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
la réalisation du colloque en mai 2014. De même, nous sommes reconnaissants envers
Venetsana Kyriazopoulou, recteur actuel de l’université de Patras, ainsi qu’envers le vice-
recteur aux affaires académiques Nicolaos Karamanos, qui ont montré un intérêt très actif
pour la publication des actes et grâce à qui cette publication a pu être réalisée.
Le colloque et le présent volume, de leur conception jusqu’à leur achèvement, sont très
liés à la coopération étroite avec l’École française d’Athènes, qui a été le co-organisateur
du colloque de 2014 et qui a ensuite décidé d’en publier les actes. Nous adressons un
remerciement tout particulier au professeur Alexandre Farnoux, directeur de l’École, qui a
accueilli l’idée avec ferveur et offert le soutien moral nécessaire à toute autre action. Maria
Couroucli, alors directrice des études modernes et contemporaines, a été la personne avec
qui nous avons conçu et planifié cette coopération au cours de longues heures de travail
ou de communications téléphoniques et électroniques. Le résultat a pleinement justifié
nos efforts et démontré la valeur de la foi et de la persévérance dans l’achèvement d’un
but commun. Nous adressons un remerciement tout particulier à son successeur à l’École
française d’Athènes, Tassos Anastassiadis, qui a suivi de près la publication du livre tout en
ayant la responsabilité d’un programme de recherche ambitieux de l’École sur la Première
Guerre mondiale et plus précisément le front d’Orient, trop négligé par l’histoire et la
mémoire de la guerre. Nous remercions aussi notre collègue et ami Nicolas Manitakis pour
son soutien à la préparation du colloque.
Nous tenons également à remercier les membres de l’UMR IRICE (aujourd’hui SIRICE) à Paris, qui a été la troisième institution co-organisatrice du colloque de mai
2014. Nous remercions en particulier les professeurs Georges-Henri Soutou et Olivier
Forcade pour leur soutien et les précieux conseils qu’ils ont donnés en tant que membres
du comité scientifique du colloque. Leur contribution a doté la manifestation d’un grand
prestige. Qu’il nous soit permis de faire ici une mention spéciale au professeur Georges-
Henri Soutou. En tant que directeur de la thèse de doctorat que nous avons réalisée à
l’université de Paris IV (Paris-Sorbonne), c’est la personne à qui nous devons, en grande
partie, notre amour pour l’histoire du xxe siècle ainsi que notre formation de chercheur.
Nous devons aussi exprimer notre gratitude à la direction, aux autorités et au personnel
de l’Institut Goethe à Athènes (Goethe-Institut Athen) et, en particulier, à Juliane Stegner
pour sa volonté d’accueillir le colloque de mai 2014 dans l’auditorium de l’Institut.
L ’efficacité dans l’organisation de l’événement au sein de l’espace moderne et accueillant
de l’Institut a été remarquable. Si la Première Guerre mondiale a été associée pour la
plupart à la rivalité historique franco-allemande (et donc également aux manifestations
commémoratives, – de la poignée de mains historique de 1984 à Verdun jusqu’aux récentes
cérémonies du centenaire – et à la réconciliation historique de ces mêmes peuples au cœur
du continent européen), nous dirons que le soutien de Juliane Stegner, et la contribution
10
INTRODUCTION
de cette institution allemande en général, ont eu une importance symbolique primordiale,
à la fois pour l’image et pour le contenu du colloque.
Aucun événement, cependant, et aucun livre, ne peut exister sans les personnes qui ont
participé à son effort en offrant les fruits de leur travail intellectuel. Nous tenons donc à
remercier dans ces pages chacun des éminents collègues historiens qui ont répondu avec
empressement à notre invitation au colloque d’Athènes, contribuant ainsi à la réalisation
d’un débat scientifique particulièrement productif, et qui ont ensuite soumis leurs textes
pour la publication de ce livre.
Nous adressons enfin une mention particulière aux responsables du programme de
publications de l’École française d’Athènes, Géraldine Hue et Bertrand Grandsagne, et à
tous ceux qui ont travaillé à la mise en page, l’impression et plus généralement à l’édition
du présent volume. Nous remercions également Anne Amblard et Valentin Schneider pour
leur relecture de notre article, ainsi que Christos Apostolopoulos pour la traduction du
texte d’Oliver Janz, de l’allemand à l’anglais, et pour son soutien précieux à tous les niveaux
tant pour l’organisation du colloque de 2014 que pour la publication de ce livre. Pour
toute faute ou omission qui se serait éventuellement glissée dans l’ouvrage, la responsabilité
incombe exclusivement à la directrice scientifique de l’ouvrage.
Ce volume est dédié à toutes les personnes, célèbres ou pas, qui, chacune à leur manière,
ont contribué et façonné à leur niveau ce qu’actuellement nous appelons la mémoire
de la Première Guerre mondiale ; de la simple lettre aux mémoires volumineux, une photographie fanée ou un travail scientifique, toutes les contributions ont leur valeur dans
la vaste mosaïque de cette mémoire. Cet ouvrage est aussi tout particulièrement dédié à
la mémoire de Dušan Bataković. C’est avec une grande tristesse que nous avons appris la
mort soudaine de l’éminent historien et diplomate serbe, et l’un des contributeurs à cet
ouvrage. Dušan Bataković a été l’un des principaux chercheurs serbes en histoire moderne
et contemporaine, avec une activité de recherche et d’écriture sur la Première Guerre
mondiale particulièrement riche. Nous souhaitons que son érudition et sa passion pour
la recherche, qui se reflètent dans ses travaux et les empreintes de sa présence publique,
constituent un héritage précieux pour les successeurs de son travail.
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